CHAPITRE VL
Balthazar et Cornélius se regardaient tout pâles . . . Christiane ! ... la jolie Christiane ! . . . leur Christiane si bonne ... si douce ! une voleuse ! . . , Allons donc ! . . . Et pourtant ils se rappelaient son origine et la manière dont elle était entrée dans la maison . . . Après tout, ce n'était qu'une bohémienne . . .Balthazar était tombé sur une chaise comme un homme ivre. Quant à Cornélius, il lui semblait qu'on venait de lui brûler le cœur avec un fer rouge et qu'il allait en mourir . . .
" Voyons donc cette Christiane, dit M. Tricamp en les tirant tout à coup de leur stupeur, et visitons sa chambre !
— Sa chambre, répondit Balthazar, en essayant de se lever ! . . . Mais la voilà, sa chambre ! et il montra l'œil-de-bœuf.
— Et vous n'avez pas tout deviné? reprit en souriant l'agent de police.
—Mais, dit Cornélius en faisant un effort pour parler, elle a dû nous entendre ! "
Tricamp saisit la lampe, sortit vivement, poussa la porte de la pièce voisine et entra dans la chambre de Christiane, suivi des jeunes gens . . .La chambre était vide ! ... Ils poussèrent tous trois le même cri : " Elle s'est sauvée ! " — M. Tricamp s'assura en un tour de main que le lit n'était pas défait, et en même temps
que rien n'était caché ni dans le matelas, ni dans la paillasse. " Elle ne s'est pas même couchée," dit-il . . .
Au même instant ils entendirent du bruit sous le vestibule ; la porte de la grande salle s'ouvrit brusquement, et l'agent mis en faction par Tricamp entra, poussant devant lui Christiane qui paraissait plus surprise qu'effrayée ! . . .
" Monsieur Tricamp, dit l'agent, c'est une jeunesse qui allait sortir, et que j'ai arrêtée comme elle tirait les verrous."
Qiristiane les regardait tous avec un étonnement si naturel, que tout le monde y eût été pris . . . , sauf pourtant M. Tricamp . . .
" Mais enfin, qu'est-ce que vous me voulez ? dit-elle à l'agent qui fermait la porte derrière elle ... — Monsieur Balthazar, dites-lui donc qui je suis !
— D'oii viens-tu ? dit Salthazar.
— De là-haut, répondit-elle. Gudule a peur du tonnerre ; comme il grondait encore quand elle est montée se coucher, elle m'a priée de lui tenir comoagnie, et j'ai dormi dans sa chambre, sur un fauteuil. Je me suis réveillée, j'ai vu le beau temps revenu, je suis descendue pour me mettre au lit ; et j'allais m'assurer que vous n'aviez pas oublié de tirer les verrous, lorsque ce monsieur m'a arrêtée ... Et il m'a fait joliment peur ! . . .
— Vous mentez, répliqua brusquement M. Tricamp : vous alliez tirer les verrous pour sortir; et vous ne vous êtes pas couchée, pour n'avoir pas la peine de vous rhabiller et pour guetter plus facilement le moment de la fuite ? "
Chrlstiane le rcg'arda de l'air le plus naïf du monde. — " De la fuite ? Quelle fuite ?
— Ah ! murmura M. Tricamp, nous avons de l'aplomb !
— Viens ici, dit Balthazar, à qui cette scène donnait la fièvre . . . Viens, et je te répondrai ! . . . "
Il prit la jeune fille par le bras et l'entraîna dans le cabinet. " Jésus Dieu ! s'écria la jeune fille sur le seuil, qu'est-ce qui a fait cela ?"
Le cri paraissait tellement sincère qu'il y eut une seconde d'hésitation ; mais les émotions de M. Tricamp n'étaient pas de longue durée ; il attira Christiane jusqu'au secrétaire, et lui dit brutalement en lui montrant le couvercle brisé : " C'est vous ! "
— Moi ! " s'écria Christiane, qui ne parut pas tout d'abord savoir ce que l'on voulait dire.
Elle regarda d'un air hébété Balthazar ... puis C<:>rnélius . . . puis ramenant ses regards vers le secrétaire, elle aperçut le tiroir vide ... ; et alors comme si elle comprenait tout à coup . . . , poussant un cri déchirant : "Ah ! vous dites que je vous ai volé ! . . . "
Personne n'eut le courage de répondre : Christiane fit un pas vers Balthazar, qui baissa les yeux devant son regard . . . Tout à coup elle porta la main à son cœur comme si elle étouffait . . . essaya de parler . . . prononça deux ou trois mots incohérents, où l'on ne distinguait que : " Volé ! . . moi ! . . volé ! . . . moi ! . . " et tomba à terre comme une morte ! Cornélius se précipita sur elle, et la releva en la serrant dans ses bras.
" Non ! s'écria-t-il ! non !.. .ce n'est pas possiljle ! . . . cette enfant-là n'est pas coupable ! . . . "
Il courut à la chambre voisine et étendit la jeune fille sur son lit. Balthazar le suivit tout ému ; M. Tricamp, toujours souriant, allait entrer derrière eux, quand l'un des agents le retint doucement par la manche . . .
"Avec votre permission, monsieur Tricamp, lui dit-il, nous avons déjà un renseignement sur la jeune personne.
— Voyons le renseignement, dit Tricamp, en baissant la voix.
— Tandis que le camarade faisait le guet dans la rue, le boulanger qui demeure en face lui a raconté que ce soir, un peu avant le grand coup de tonnerre, il a vu mademoiselle Christiane à la fenêtre de la rue ; celle de la grande pièce.— -Elle glissait un paquet à un homme avec manteau et grand chapeau. . .
— Un paquet, dit vivement Tricamp . . . bien, parfait ! . . . Prenez le nom du témoin et surveillez toujours les abords de la maison, mais auparavant, allez me chercher la gouvernante . . . Elle couche au premier étage . . .
Les agents s'éloignèrent, et M. Tricamp entra dans la chambre de Christiane.
Christiane était étendue sur son lit, toujours évanouie, malgré les efforts de Cornélius pour la ranimer. Sans s'arrêter à la regarder, M. Tricamp examina la chambre, et aperçut tout d'abord audessus de la commode l'œil-de-bœuf ouvert sur le cabinet de Balthazar, et le papier de tenture décollé
aussi adroitement que dans l'autre pièce. Il prit une chaise, la posa sur le marbre de la commode, et, mesurant la distance, s'assura que l'escalade était des plus faciles au moyen de cette échelle improvisée.
Après quelques minutes d'examen données à la commode elle-même, il revint à Balthazar, le sourire sur les lèvres . . .
" Après tout, dit ce dernier, qui contemplait tristement la jeune tille immobile et glacée, qui nous prouve que c'est elle ?
— Mais ceci ! répondit M. Tricamp en déposant dans sa main une des perles noires détachée du médaillon . . .
— Où l'avez-vous trouvée ? dit Balthazar.
— Là," répondit l'agent de police. Il désignait nn tiroir de commode tout rempli d'effets appartenant à Christ iane, et qui était resté ouvert par mégarde.
Balthazar courut au meuble, secoua les robes, le linge, et bouleversa tout dans ce tiroir ... et dans les autres . . . mais inutilement ... Le médaillon n'y était pas. Il regarda tout autour de lui ; cette commode, le lit et une table sans tiroir composaient tout le mobilier de Christiane. Du reste, ni coffre, ni armoires, et rien qui pût servir à cacher les objets volés . . .
Cependant la jeune fille se ranimait. Elle ouvrît les yeux, regarda tout le monde autour d'elle ; puis, se rappelant, elle détoarna la tête et se mit à fondre en larmes en se cachant dans son oreiller.
" Ah ! murmura M. Tricamp ... les larmes . . . nous allons avouer." "Et tout doucement il se pencha sur elle, en prenant sa voix la plus douce : " Voyons,
mon enfant, un bon mouvement ! . . . Avouez que vous avez succombé à une mauvaise pensée ! ... Eh ! mon Dieu ! on n'est pas parfait ! ... Et nous aarons pour vous tous les égards que l'on doit à une charmante fille . .Nous sommes donc un peu coquette, .hein?. . Nous avons donc voulu nous faire belle ? . . . Nous voulons donc plaire à quelqu'un ? . . .
— Eh ! mon Dieu, monsieur, dit Cornélius . . .
■ — Chut! jeune homme, répliqua M. Tricamp à demi- voix : soyez sûr qu'il y a complice." Et se penchant de nouveau sur Christiane : " N'est-ce pas, ma mignonne, que c'est vous ? . . .
— Ah ! s'écria Christiane, en se redressant tout à coup, tuez-moi, vous ! . . . mais ne le répétez pas ! "
L'apostrophe fut si vive, que M. Tricamp sauta en arrière.
"Monsieur, lui dit Balthazar, ayez la bonté de nous laisser seuls avec cette enfant, votre présence l'irrite ; et nous aurons d'elle meilleur marché que vous."
M. Tricamp s'inclina.
" Comme il vous plaira, monsieur, mais défiez-vous. Quelle gaillarde !"
Et il sortit. . .