‹ La perle noire (volume 3)Chapitre 8 sur 98 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Cornélius entraîna Balthazar hors de la chambre ; il le voyait chanceler comme un homme qui a le vertig-e. Ils trouvèrent dans la grande pièce M. Tricamp, qui ne perdait pas son temps. Il avait fait descendre la vieille Gudule, qui, réveillée en sursaut, à moitié sourde et ne comprenant rien à ce qui arrivait, répondait à ses questions en pleurant et se lamentant.

"Voyons, voyons, ma bonne femme, lui dit M. Tricamp, remettez- vous !

— Jésus Dieu ! mon bon maître ! s'écria Gudule à la vue de Balthazar. Qu'est-ce qu'il y a donc ? . . . Ils m'ont réveillée si brusquement ! ... Ah ! mon Dieu, qu'est-ce qu'on me veut donc ?

— Rassure-toi, ma bonne Gudule, répondit Balthazar, ce n'est pas de toi qu'il s'agit . . . Mais on m'a volé : nous cherchons le coupable.

— On a voie ?

—Oui.

— Ah ! mon Dieu ! reprit la pauvre vieille servante désespérée, mais jamais ce n'est arrivé, ça ; mais voilà trente ans que je suis dans la maison, et il n'a jamais disparu une épingle ! ... Ah ! mon Dieu ! mon Dieu!... il fallait que ça arrivât, avant que je fusse morte ! . . .

— Voyons, voyons, reprit ]\I. Tricamp, répondezmoi sans vous lamenter, la bonne femme.

— Parlez un peu haut, dit Balthazar, vous savez qu'elle est sourde.

— Nous voulons savoir, dit Tricamp en haussant la voix, si vous étiez là, quand on a volé ?

— Mais je ne suis pas sortie, monsieur.

— Du tout, du tout ?

— Non, monsieur, parce que je sentais venir l'orage, et à cause de mon âge, ces jours-là, je n'ai plus de jambes.

— Alors, dit Balthazar, tu étais dans ta chambre ? . .

— Non, Monsieur, je suis restée toute l'après-midi, dans la grande pièce, à tricoter près du feu.

— Et tu n'as pas même bougé pour aller à la cuisine ?

— Non, monsieur.

— Avez- vous bonne vue, la femme ? reprit Tricamp.

— Monsieur? fit Gudule, qui n'entendit pas la question . . .

— Je demande, répéta Tricamp, si vous avez de bons yeux ?

—Oh! pour cela, oui, monsieur; l'oreille pas: c'est un peu dur : mais les yeux, c'est encore bon, comme la mémoire.

— Ah ! la mémoire est bonne ! — Eh bien, quelles personnes sont venues dans l'après-midi ?

— Il est venu le facteur, monsieur, et puis une voisine pour emprunter un rouleau de pâtisserie . . . et puis Petersen, qui est venu demander quelque chose à Christiane.

— Ah ! . . . qu'est-ce que c'est que Petersen ?

— C'est un voisin, monsieur, un garde de nuit, monsieur le connaît bien.

— Oui, dit Balthazar à Tricamp, c'est un pauvre diable qui a perdu sa femme, il y a un mois, et ses deux petits enfants sont malades ... Un brave homme auquel on rend ici quelques services. . .

— Et ce Petersen, reprit Tricamp, est donc entré ? . .

— Non, monsieur, répondit Gudule, il a seulement parlé à Christiane, par la fenêtre.

— Pour lui dire ? . . ,

— Je n'ai pas entendu, monsieur. . .

— Et après lui . . . Personne ? . . . "

Gudule se fit répéter la question et répondit : " Personne ! . . .

— Et Christiane, reprit Tricamp, où était-elle pendant que vous tricotiez ?

— Eh bien, monsieur, elle allait et venait comme toujours, cette enfant : elle veillait k la cuisine pour moi, puisque je ne pouvais pas. Elle est si complaisante !

— Mais enfin, elle n'était pas toujours à la cuisine ?

— Non, monsieur, elle est entrée dans sa chambre ù, la nuit close.

— Ah ! elle est entrée chez elle, n'est-ce pas ?

— Oui, monsieur, pour faire sa toilette, à cause du souper.

— Et . . est-elle restée long-temps dans cette chambre ?

— Une heure, monsieur.

— Une heure ? . . .

— Oui, monsieur, une bonne heure!

— Et VOUS n'avez rien entendu pendant ce temps-là ?

— Monsieur dit ?

—Je demande si vous n'avez pas entendu quelque bruit . . . par exemple, des coups de marteau sur du bois?

— Non, monsieur.

— Oui, dit Tricamp en se tournant vers les jeunes gens, elle est sourde!..." Et se penchant vers Gudule, en haussant la voix : "Et puis l'orag-e grondait déjà, n'est-ce pas ? . . .

— Oui, monsieur : oh ! j'entendais bien le tonnerre !

— Elle a confondu les deux bruits, murmura Tricamp, et enfin ? . . . reprit il tout haut.

— Et enfin, monsieur, la nuit était toute venue : l'orage éclatait; monsieur ne rentrait pas... J'ai eu bien peur, je me suis mise à genoux, et j'ai dit mes prières ... et c'est alors que Christiane est sortie de sa chambre, toute tremblante . . . toute pâle ... et le tonnerre, à ce moment-là, a éclaté d'une force ! . . .

— Ah ! dit vivement Tricamp, vous avez remarqué qu'elle était pâle et tremblante ? .

— Dame, comme moi, monsieur. — Cet orage-là, ça nous cassait bras et jambes. Je ne pouvais plus me relever, moi ... et c'est là-dessus que monsieur a commencé à cogner, et Christiane a ouvert ... Et voilà tout ce que je sais, monsieur . . . aussi vrai que je suis chrétienne et honnête femme ! . . .

— Ne pleure donc pas, ma bonne Gudule, répéta Balthazar, puisque je te dis que ce n'est pas toi qu'on acxîuse ! . . .

— Mais qui donc, monsieur ? qui donc, alors ? . . .

u,A irERLE NOIRE. 43

Sainte Vierge ! s'écria-t-elle, frappée d'une idée subite . . . est-ce que c'est Cliristiane ? "

Personne ne répondit.

"Ah! reprit Gudule, vous ne répondez pas!... — Ah ! monsieur, ce n'est pas possible !

—Ma bonne Gudule !

— Christiane, monsieur ! . . . continua la bonne femme sans l'écouter . . . Une enfant qui vient du bon Dieu ! . . .

— Mais voyons, voyons, demanda Tricamp, puisque ce n'est pas vous ! . . .

— Ah ! je l'aimerais mieux, monsieur ! répliqua Gudule désespérée . .j'aime mieux qu'on m'accuse . . accusez-moi, tenez ! . . . Une vieille comme moi . . . qui suis toute finie . . . qu'est-ce que ça me fait ? , . . J'irai rendre mes comptes là-haut, et ça ne tardera pas . . . mais cette enfant-là ! Je ne veux pas qu'on y touche, monsieur ... Ah ! monsieur Balthazar, n'y laissez pas toucher, c'est sacré ! . . . n'écoutez pas ce méchant homme-là ; c'est lui qui mène tout ! "

Sur un geste de M. Tricamp impatienté, les agents prirent chacun un bras de la vieille femme pour l'éloigner.

Gudule fit quelques pas, puis se laissa tomber à genoux près du feu, sanglotant et se lamentant de ne pas être morte avant des malédictions pareilles, et M. Tricamp fit signe aux agents de la laisser là, à ses prières. . .

CHAPITEE IX.

"Eh bien... dit l'agent de police en se tournant vers, Cornélius . . . vous le voyez, personne n'est venu qu'on puisse raisonnablement soupçonner ... ni le facteur, ni la voisine, ni ce Petersen. Donc c'est la vieille qui a volé, ou c'est la Jeune ; et, comme je ne crois pas la vieille en état de faire cette gymnastique, je prie monsieur le savant de tirer lui-même la conclusion. . .

— Oh ! ne me demandez rien, dit Cornélius ; je ne sais plus que penser ; il me semble que je rêve et que tout cela est un horrible cauchemar !

— Je ne sais pas, répliqua Tricamp, si c'est un rêve, mais il me semble pourtant que je suis très éveillé et que je raisonne très bien.

Oui, oui, dit Cornélius allant et venant avec fièvre, vous raisonnez bien !

— Et ma logique est assez rigoureuse ! . . .

— Oui, oui, rigoureuse ! . . .

— Et tout me donne assez raison jusqu'ici ! . . .

— Oui, tout vous donne raison ! . . .

— Eh bien, alors, accordez-moi donc que la jeune fille est coupable ! . . .

— Eh bien . . .non ! répondit avec chaleur Cornélius en s'arrêtant court devant l'agent de police . . . Non ! voilà ce que je ne croirai pas, tant que je ne l'enten-

drai pas s'accuser elle-même! .. .Et Dieu sait., .elle le dirait à l'instant, là., .devant nous., .que j'attesterais encore son innocence ! . . .

— Mais en vérité., .objecta l'agent stupéfait... mais son innocence I . . . mais quelle diable de preuve ? . . .

— Ah ! je n'en ai pas, je le sais, reprit Cornélius ! . . Et je connais toutes celles que vous invoquez ... Et ma raison est prête à les trouver évidentes . . . terribles . . . implacables ! . . .

— Eh bien, alors ? . . .

— Mais ma conscience se révolte aussitôt contre ma raison ! . . . Mais mon cœur est là qui me dit : — Non ! non, ces paroles, ce visage ... ce désespoir ! . . . non, tout cela n'est pas d'une coupable, et, je te le jure, elle est innocente !.. .Je ne peux pas le prouver, moi . . . mais je le sens . . . mais j'en suis- sûr, et je te le crie de toutes mes f orces ! . . . avec toutes mes angoisses . . . avec toutes mes larmes ! . . . N'écoute pas ceux qui l'accusent ! . . . Ils mentent ! Leur logique est celle de la terre qui se trompe ... la mienne est celle du ciel qui ne ment pas. Elle s'appelle la Raison ! . . .je m'appelle la Foi. . .

— Mais enfin ! . . .

— Ne les' écoute pas, continua Cornélius avec plus d'exaltation, et rappelle-toi que dans ces mauvais jours où ton orgueil de savant est prêt à nier Dieu lui-même ... il suffit d'un tressaillement de ton coeur pour te l'affirmer ! ... Et comment veux-tu qu'il te trompe sur l'innocence d'un enfant ... ce cœur qui ne ment pas, quand il s'agit de Dieu ? . . .

— Ah bien, dit Tricamp, si la police raisonnait comme ça !.. .

— Oh ! je ne demande pas à vous convaincre, reprit Cornélius ; mais faites votre office, je ferai le mien ! . . .

— Le vôtre ? . . .

— Oui, oui . . . cherchez ! furetez ! fouillez ! Entassez preuve sur preuve pour écraser cette malheureuse enfant ; je saurai bien, de mon côté, ramasser toutes celles qui peuvent la défendre !

— Alors, répondit Tricamp, je ne vous conseille pas, monsieur, de compter parmi ces dernières ce que j'ai trouvé tout à l'heure dans le tiroir de la demoiselle ! . .

— Quoi ? . . .demanda Cornélius.

— Cette perle noire détachée du médaillon ! . . . "

Cornélius saisit la perle ... il tremblait.

" Dans son tiroir ? . . .

— Oui, mon ami, oui . . . s'écria Balthazar. Dans le tiroir de sa commode . . . tout à l'heure . . . devant moi ! . . . "

Cornélius était pâle, immobile, anéanti ! ... La preuve était si convaincante, si effrayante ! . . . Cette malheureuse petite perle lui brûlait la main et l'écrasait de son poids ! ... Il la regardait machinalement, sans la voir ... et sans pouvoir en détacher les yeux ! . . . Balthazar lui prit la main , . . mais Cornélius ne sentit rien ... il paraissait stupide et regardait toujours la perle ! . . .

"Cornélius!" s'écria Balthazar inquiet ... Mais Cornélius le repoussa vivement, et se pencha comme

pour mieux voir la perle en la faisant miroiter au jour.

" Quoi donc ? murmura Balthazar.

— Ote-toi de là!" répondit Cornélius ... Et, l'écartant brusquement, il courut à la fenêtre et regarda la perle de plus près.

Balthazar et Tricamp échangèrent uïi regard de surprise ... et au même instant Cornélius, sans dire un mot, s'élança dans le cabinet.

"Il est fou! grommela M. Tricamp en le suivant des yeux. — Monsieur Balthazar, voulez- vous me permettre de verser un petit verre de curaçao à mes gens? Voici le jour, et la rue doit être un peu fraîche.

— Faites, monsieur," dit Balthazar.

Tricamp sortit. Balthazar, en se retournant, vit la vieille Gudule agenouillée et priant dans un coin, et alla vivement rejoindre Cornélius dans le cabinec

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