CHAPITRE III
Après la paix de 1783, qui avait assuré, selon l’expression consacrée et assez plaisante, la tranquillité des mers, le gouvernement français résolut d’envoyer des navires sur divers points du globe pour résoudre les problèmes scientifiques soulevés par les dernières explorations maritimes ; et le projet d’un voyage autour du monde fut adopté. Bougainville en avait fait un en 1766 dont le récit parut en 1772, et, nous dit La Pérouse, ranima en France l’esprit de découvertes. Les salons et les philosophes s’y intéressèrent autant que les savants et les officiers de marine. L’histoire des Jésuites expulsés du Paraguay piquait la curiosité des lecteurs de Candide; et la description de Taïti ouvrait aux amoureux de la nature et aux natures amoureuses des perspectives enchanteresses. Mais surtout les voyages de Cook en 1769, en 1772 et en 1776 passionnèrent le public. Les armements de 1778, les préoccupations de la guerre, les combats, ne firent point oublier que ce fameux capitaine était alors sur les mers. M. Régnier du Tillet, commissaire des ports et arsenaux de marine en chef au département de la Corse, reçut de M. de Sartines, datée de Versailles le 27 février 1779, la lettre suivante : « Le capitaine Cook, qui est parti de Plymouth au mois de juillet 1776, sur le vaisseau la Résolution, avec le projet d’aller reconnaître
les côtes, les îles et les mers situées au nord du Japon et de la Californie ne doit pas tarder à revenir en Europe. Il a sous ses ordres un autre navire nommé la Découverte... Comme les découvertes, qu’une pareille expédition donne lieu de faire espérer, intéressent généralement toutes les nations, l’intention du roi est que le capitaine Cook soit traité de même que s’il commandait des bâtiments de puissances neutres et amies, et qu’il soit recommandé à tous les capitaines de navires armés en course ou autrement, qui pourront le rencontrer, de faire connaître à ce navigateur célèbre les ordres qui ont été donnés à son égard, en lui faisant observer que de son côté il doit s’abstenir aussi de tout acte d’hostilité. » Cette lettre fut imprimée et le roi en fit distribuer des copies de telle sorte qu’aucun armateur ou corsaire ne pût alléguer son ignorance. « Le capitaine Cook, écrira La Pérouse, travaillant à étendre les connaissances humaines, était considéré comme l’ami de toutes les nations de l’Europe. » Non seulement nos navires devaient le respecter, mais encore ils devaient lui fournir tous les secours dont il aurait besoin. Voilà comment, en pleine guerre, le roi de France entendait les intérêts de la science et de l’humanité. Depuis, nous avons vu d’autres mœurs.
La nouvelle expédition décidée, on n’hésita pas sur le choix du commandant : La Pérouse était tout désigné. Le savant Fleurieu rédigea le plan du voyage. Il était minutieusement établi ; on a dit qu’il l’était trop ; mais il ne liait pas La Pérouse. On lui indiquait seulement les découvertes qui restaient à faire ou à perfectionner dans les différentes parties du globe et la route qui semblait convenable.
Il partirait de Brest, relâcherait à Madère, reconnaîtrait l’île de la Trinité, chercherait l’île de Géorgia ainsi
nommée par Cook et la terre de Sandwich, doublerait le cap Horn, irait mouiller dans la baie de Noël, gagnerait T île de Pâques et ferait route vers Taïti. De là il mettrait le cap sur les côtes nord-ouest de l’Amérique, en visiterait les parties que le capitaine Cook n’avait pas vues et dont les capitaines russes et espagnols ne nous fournissaient aucune notion. N’y aurait-il pas dans ces parties inconnues une rivière, un golfe resserré par lequel on pût communiquer avec la baie d’Hudson? La Pérouse pousserait sa reconnaissance jusqu’à la baie de Behring. Puis il irait relâcher au port d’Avatscha, à l’extrémité sud-est de la presqu’île du Kamtschatka. Il longerait les îles Kurdes, passerait à Formose, descendrait à Macao et à Canton, reconnaîtrait les îles éparses au nord-est des îles des Larrons ou îles Mariannes, poursuivrait jusqu’aux Moluques et, par l’Ile de France -et le cap de Bonne- Espérance, reviendrait à Brest probablement en juillet ou en août 1789.
La seconde partie des instructions, qui lui furent précisées dans des observations particulières, était relative à la politique et au commerce. L’expédition, tout en se proposant de servir la science et par conséquent d’être avantageuse au monde entier, ne devait pas oublier l’intérêt de la couronne et l’utilité des sujets français, car c’était au gouvernement d’éclairer et de diriger les commerçants et non à eux de tenter d’immenses entreprises qu’ils abandonnent, dès qu’ils éprouvent des pertes, et que pourtant une plus grande constance rendrait profitables. La Pérouse cherchera si quelques îles à portée du cap Horn ne seraient pas favorables à la pêche de la baleine. Elle était si douteuse au nord qu’en 1784 les Américains avaient préféré en courir les risques dans l’Atlantique méridional plutôt que dans les mers voisines.
Mais il faudrait que ces îles fussent à une assez grande distance des possessions espagnoles afin de ne donner à ces dernières aucun motif de jalousie. On recommande à La Pérouse de porter son attention sur le commerce des pelleteries avec la Chine et le Japon, dont les Américains et les Russes tiennent le marché, et de savoir si le Japon, obstinément fermé aux Européens, sauf aux Hollandais qui ne paraissent pas en avoir tiré de sérieux avantages, ne consentirait pas à ouvrir ses portes, et quels en seraient les heureux résultats pour nous. Il importerait aussi de connaître les établissements des Espagnols aux Philippines sur lesquels on ne possède pas de renseignement précis. La nature en a fait comme le point de communication des mers du Sud et de l’Europe. L’inertie des Espagnols ne permet pas d’avoir beaucoup de confiance dans la Compagnie des Indes qu’ils viennent de fonder. Pourquoi leur commerce des Philippines et de l’Asie passet-il par le cap de Bonne-Espérance et non par les mers du Sud, le Pérou et le Mexique? On considérera donc d’abord les Philippines du point de vue commercial et on tâchera de persuader les administrateurs qui résident à Manille que, sur la route du cap de Bonne-Espérance, l’Ile de France est le meilleur port de relâche. Puis on étudiera la valeur intrinsèque de ces îles et quelle puissance elles sont en état d’acquérir. Dans l’hypothèse où les intérêts politiques réuniraient les autres nations contre l’Angleterre, Pile de France pour le roi, les Philippines pour l’Espagne pourraient former l’entrepôt de chacune des deux nations et Ceylan devenir le point central de toutes les forces maritimes et terrestres qui attaqueraient les Anglais et leur empire de F Inde. Comme cette hypothèse n’avait rien d’invraisemblable, le roi désirait être informé des secours que ces îles seraient susceptibles de procurer
aux Espagnols et ce qu’il serait possible aux troupes et aux escadres de Sa Majesté d’y trouver en hommes, en vivres ou en bois. N’existerait-il pas aussi quelques établissements anglais dans des parties du monde que nous ignorons? La Pérouse devrait prendre sur ces établissements tous les renseignements nécessaires. Partout l’expédition observera le climat, les produits, les mœurs des naturels, leurs cultes, la forme de leur gouvernement, leur manière de guerroyer, leurs armes, leurs bâtiments, leurs caractères distinctifs. Là où les Européens ont déjà abordé, on tâchera de savoir si les indigènes ont distingué les différentes nations qui les ont visités et de démêler l’opinion qu’ils peuvent avoir de chacune d’elles.
A ce propos on priait La Pérouse de ne pas oublier Omaï. Omaï jouissait d’une réputation presque européenne. C’était un jeune Taïtien ou plutôt un habitant des îles de la Société que, dans le second voyage du capitaine Cook, Tobias Furmaux, qui commandait sous ses ordres l’ Aventure, avait emmené de l’île Huaheine. Lorsque Cook repartit, il fut chargé de le rapatrier. Bougainville, lui aussi, avait amené en France un Taïtien, Aotourou, qui était resté onze mois à Paris. De tous nos spectacles, l’opéra était le seul qui lui plût, car il aimait passionnément la danse. La duchesse de Choiseul s’était montrée parfaitement bonne à son égard et n’avait eu qu’à se louer de sa délicatesse. Mais il était mort de la poitrine avant de regagner son île. Et d’ailleurs il n’avait pas produit en France le même sensation qu’Omaï à Londres. Toute la noblesse anglaise avait fêté Omaï. Le premier lord de l’Amirauté l’avait présenté au roi. Ce jeune Chactas du Pacifique, comme Aotourou, n’ayant point Chateaubriand pour précepteur, était demeuré très indifférent aux arts, à l’industrie, à l’agriculture, aux mer-
veilles de la civilisation. Il s’était contenté des caresses qu’on lui faisait et des présents dont on l’accablait. Cook se félicitait que les scènes de débauche, dont il avait été le témoin, n’eussent point corrompu les bonnes qualités de son cœur. Ses bienfaiteurs le munirent, au départ, d’une quantité de bagatelles, et, entre autres, d’un orgue portatif, d’une machine électrique, d’une cotte de mailles et d’une armure complète. Arrivé à Huaheine, Cook lui avait bâti une maison. On y avait transporté tous ses bagages, parmi lesquels une caisse de jouets qui causèrent la plus grande admiration et une batterie de cuisine qui n’éveilla aucune curiosité. « D’ailleurs, dit Cook, Omaï commença à croire qu’un cochon cuit au four est plus succulent qu’un cochon bouilli, qu’une feuille de bananier était d’un aussi bon usage qu’un plat d’étain et qu’on buvait tout aussi bien dans un coco que dans un gobelet de cristal. » Et il s’empressa d’échanger à bord des vaisseaux tous ses ustensiles de cuisine contre des haches et des outils de fer. Cook, qui était plus sensé que la plupart de ses compatriotes, plus prévoyant avec un grand fonds d’humanité, n’avait pas quitté Omaï sans inquiétude. Il craignait qu’on n’eût fait son malheur. On le laissait avec ses jouets, son orgue, un petit arsenal et une cotte de maille au milieu d’une population voleuse, envieuse, qui n’avait de considération pour lui que tant que les canons anglais étaient là, car il n’appartenait pas à la noblesse du pays. Qu’était-il devenu? Ses Instructions recommandaient bien à La Pérouse, en passant par l’île Huaheine, de s’enquérir du traitement qu’il avait éprouvé après le départ des Anglais. « Quel usage avait-il fait lui-même pour l’utilité, le bien-être, l’amélioration de son pays, des lumières et des connaissances qu’il avait dû acquérir
pendant son séjour en Europe? » Il n’en avait acquis aucune. On n’avait qu’à se reporter aux Voyages de Cook. Mais on ne pouvait pas le croire. Si je me suis un peu étendu sur l’histoire d’Omaï, c’est parce que l'intérêt qu’y attachent ces graves et importantes instructions est un des signes de l’esprit d’utopie qui se glissait même dans les entreprises les plus pratiques.
Enfin La Pérouse était invité à observer la plus grande circonspection dans la reconnaissance des îles Kurdes et des terres de Jesso (ou Yeso) « tant pour ce qui concerne la navigation dans une mer qui n’est pas connue des Européens, et qui passe pour être orageuse, que dans les relations qu’il pourra avoir avec les habitants de ces îles et de ces terres dont le caractère et les mœurs doivent se rapprocher de ceux des Japonais. » Nous voyons d’après ces instructions quels étaient encore, il y a environ un siècle et demi, sur la carte de toute cette immense partie du monde, les emplacements noirs.
Après la politique et le commerce, les sciences : la géographie, l’astronomie, la physique, l’histoire naturelle. Le maréchal de Castries avait demandé au secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, le marquis de Condorcet, que l’Académie voulût bien rédiger un mémoire où elle exposât en détail les diverses observations qu’elle jugerait les plus convenables et les plus importantes à faire au cours de ce voyage. L’Académie rédigea son mémoire, et la Société de médecine proposa des questions. Elle souhaitait, comme de juste, qu’on étudiât la matière médicale, qu’on examinât la vertu des plantes, la saveur et l’odeur des racines, des écorces, des feuilles, des fleurs, des fruits, des semences. N’existe-t-il pas des analogues du quinquina, de l’ipécacuanha, du camphre et de l’opium? On examinerait aussi les ani-
maux et surtout les serpents et les poissons venimeux ; on chercherait à déterminer la cause de cette dangereuse propriété, comment nous pouvons la prévenir et quels moyens y emploient les sauvages. Elle exprimait le désir que les savants qui accompagneraient M. de La Pérouse « eussent plus d’exactitude qu’on n’en trouve communément chez les voyageurs qui, écrivant sur la forme et la structure des hommes qu’ils ont observés, ont fait des descriptions remplies d’exagérations. » Elle aimerait à savoir si les différentes conformations des corps sont naturelles ou dues à des pratiques particulières et à connaître les procédés de tatouage et les substances dont les Indiens se servent à cet effet. Mais il est rare qu’une assemblée de médecins se réunisse sans que le démon de Molière y intervienne. La Société de médecine écartait la question des nains, des géants et des hommes à queue « qui n’ont jamais été vus que par des voyageurs prévenus, ignorants, ou n’ont existé que dans leur imagination exaltée ». Seulement les hermaphrodites de la Louisiade, ou de la Louisiane, je ne sais, la préoccupaient. Et elle se demandait « s’il y avait fréquemment en Amérique des hommes dont les mamelles contenaient du lait assez abondamment pour nourrir des enfants, comme on l’avait dit ». Elle ne croyait ni aux nains, ni aux géants, mais elle admettait le sapeur -nourrice.
Enfin la quatrième partie des instructions traitait de la conduite à tenir avec les naturels des pays où les deux frégates aborderaient. Elles sont très remarquables. N’oublions pas que Louis XVI les avait recopiées et annotées de sa main. Il est bon qu’on les lise en entier :
« Si, dans la visite et la reconnaissance qu’il fera des îles « du grand Océan équatorial et des côtes des continents, « M. de La Pérouse rencontrait à la mer quelque vaisseau
« appartenant à une autre puissance, il agirait vis-à-vis « du commandant de ce bâtiment avec toute la politesse « et la prévenance établies et convenues entre les nations « policées et amies, et s’il en rencontrait dans quelque port « appartenant à un peuple considéré comme sauvage, il « se concerterait avec le capitaine du vaisseau étranger « pour prévenir sûrement toute dispute, toute altercation « entre les équipages des deux nations qui pourraient se « trouver ensemble à terre et pour se prêter un mutuel e secours dans le cas où l’un ou l'autre serait attaqué par a les insulaires ou les sauvages. — Il prescrira à tous les « gens des équipages de vivre en bonne intelligence avec « les naturels, de chercher à se concilier leur amitié par « les bons procédés et les égards ; et il leur défendra, sous « les peines les plus rigoureuses, de jamais employer la « force pour enlever aux habitants ce que ceux-ci refuse- « raient de céder volontairement. — Le sieur de La Pé- « rouse, dans toutes les occasions, en usera avec beaucoup « de douceur et d’humanité envers les différents peuples « qu’il visitera dans le cours de son voyage. Il s’occupera « avec zèle et intérêt , de tous les moyens qui peuvent « améliorer leur condition, en procurant à leur pays les « légumes, les fruits et les arbres utiles d’Europe ;en leur « enseignant la manière de les semer et de les cultiver ; « en leur faisant connaître l’usage qu’ils doivent faire de « ces présents dont l’objet est de multiplier sur leur sol les « productions nécessaires à des peuples qui tirent presque « toute leur nourriture de la terre. — Si des circonstances « impérieuses, qu’il est de la prudence de prévoir dans « une longue expédition, obligeait jamais le sieur de La « Pérouse à faire usage de la supériorité de ses armes sur « celles des peuples sauvages pour se procurer, malgré « leur opposition, les objets nécessaires à la vie, tels que
« des subsistances, du bois, de l’eau, il n’userait de la « force qu’avec la plus grande modération et punirait « avec une extrême rigueur ceux denses gens qui auraient « outrepassé ses ordres. Dans tous les autres cas, s’il ne « peut obtenir l’amitié des sauvages par les bons traite- « ments, il cherchera à les contenir par la crainte et les « menaces ; mais il ne recourra aux armes qu’à la der- « nière extrémité, seulement pour sa défense et dans les « occasions où tout ménagement compromettrait décidé- « ment la sûreté des bâtiments et la vie des Français dont « la conservation lui est confiée. — Sa Majesté regarderait « comme un des succès les plus heureux de l’expédition « qu’elle pût être terminée sans qu’il en eût coûté la vie « à un seul homme. »
Le secret de l’expédition n’avait pas été ébruité : mais on savait qu’il s’en préparait une. La Pérouse rencontra chez Mme de Polignac le comte d’Artois qui le tira à l’écart et lui dit : « N’allez-vous pas faire un grand voyage? — Il en est question, répondit La Pérouse, mais rien n’est terminé à cet égard. — Où allez-vous? Aux terres australes? — Monseigneur, dit La Pérouse un peu surpris et embarrassé, sait très bien qu’il n’y en a pas. — Vous faites le mystérieux ! — S’il y avait un secret, ce ne serait pas le mien, monseigneur, ce serait celui du roi. — C’est très bien fait de le garder, » répliqua le comte d’Artois, et il adressa force compliments à l’illustre marin.
La Pérouse s’occupait activement des préparatifs. Il discutait quelques-unes des instructions qu’il avait reçues. Par exemple, elles avaient à plusieurs reprises envisagé la séparation des deux navires ; et cette séparation lui paraissait inadmissible. On se représentait mal la difficulté d’approcher et de reconnaître des terres nouvelles. La sûreté des équipages exigeait que, pendant
qu’un bâtiment s’exposait, l’autre restât en arrière à portée de le secourir et de secourir les naufragés, s’il arrivait un malheur. Son expérience de la baie d’Hudson lui avait prouvé que, dans des mers mauvaises, au milieu des brumes et des glaces, un bâtiment seul ne ferait jamais rien de bon. D’ailleurs, lors de sa dernière campagne, où il avait mis à profit l’enseignement des deux autres, le capitaine Cook ne s’était jamais séparé, depuis le cap de Bonne-Espérance, du capitaine Clarke, sauf deux fois vingt-quatre heures, aux îles Sandwich : et Dieu sait s’il avait été inquiet ! La Pérouse eut gain de cause. Je ne cite que ce détail. Mais en ce temps-là le pouvoir s’inclinait devant les compétences, et non les compétences devant le pouvoir.
D’autre part, La Pérouse entrait dans tous les détails de l’armement : six cents barriques de vin de Bordeaux, première qualité, de celui qui est destiné aux équipages ; salaisons très fraîches et très soignées de bœuf, surtout de lard, en quantité nécessaire pour deux cents hommes pendant deux ans et demi ou trois ans ; du beurre préparé à Saint-Malo, très salé. Il demandait un chirurgien ou médecin aussi instruit, s’il était possible, que le célèbre Anderson du capitaine Cook, qui serait immédiatement chargé de l’examen des vivres ; un ingénieur du corps royal ; un ingénieur géographe ; un ingénieur spécialement affecté à la surveillance de la carène ; un maître forgeron et deux garçons ; trente soldats, les meilleurs de la division, pour composer les deux détachements des deux navires, et chaque détachement commandé par un excellent fourrier à qui l’on promettrait un brevet d’officier au retour. « Le choix des soldats, disait-il, est extrêmement important parce qu’ils seront toujours destinés à rester à terre, chargés de la garde des
postes et qu’il faut des hommes très disciplinés, sages, prudents et courageux. Si à ces qualités se joignent quelques talents comme d’être charpentiers, menuisiers, tailleurs, ils seraient encore plus utiles. » Un bon soldat peut être un bon ouvrier ; et de même, un bon aumônier peut être un savant. Il faut à La Pérouse des hommes à deux fins et garantis. Pour les aumôniers il fut servi à souhait. L’abbé Mongès, qui s’embarqua sur la Boussole, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, était un physicien remarquable, rédacteur du Journal de physique; le Père Receveur, capucin, qui s’embarqua sur Y Astrolabe, était un naturaliste.
Les savants furent soigneusement recrutés. M. Dagelet, de l’Académie des sciences, et Monge, tous deux professeurs de mathématiques à l’Ecole militaire, furent pris en qualité d’astronomes ; un autre académicien, M. de Lamanon, que le duc de La Rochefoucault et le marquis de Condorcet avaient particulièrement recommandé, fut choisi comme minéralogiste et météorologiste. M. de La Martinière, docteur en médecine et botaniste, avait été désigné par M. de Jussieu. On lui adjoignit un jardinier au jardin du roi, M. Collignon, pour cultiver et conserver les plantes et les graines que l’expédition rapporterait en France. M. Duché de Yancy devait peindre les figures et les paysages ; MM. Prévost, oncle et neveu, les fleurs et les plantes. La Pérouse emmenait deux hommes de valeur qui avaient fait avec lui la campagne de la baie d’Hudson l’un, comme ingénieur en chef, M. de Monneron, un ami ; l’autre, le vicomte de Langle, à qui il remit le commandement de Y Astrolabe. De ce dernier il connaissait toutes les qualités d’intelligence, d’endurance, de loyauté, mais aussi le défaut, qui était une invincible opiniâtreté. « Il fallait se brouiller avec lui, disait-il, quand on refusait
de le suivre. » De l’Angle devait le payer cher. Au dernier moment, le fils du consul général de Saint-Pétersbourg, Jean-Baptiste de Lesseps, secrétaire d’ambassade, qui venait d’arriver à Versailles porteur de dépêches du comte de Ségur, parut à Louis XVI tout à fait indiqué pour accompagner ses navigateurs. Il parlait le russe et leur rendrait les plus grandes services au Kamtschatka. Il fut donc embarqué sur Y Astrolabe. De tous ces hommes qui allaient partir, deux seulement reverraient la France : ce jeune homme que La Pérouse renvoya précisément du Kamtschatka, chargé de cartes, de notes, de rapports, et Monge qu’il fallut débarquer à Ténériffe, tant il souffrait du mal de mer, et rapatrier.
La Pérouse n’avait point négligé la bibliothèque. Il emportait Y Encyclopédie, Y Histoire générale des voyages , les trois Voyages de Cook , Y Histoire naturelle de Bufîon, les Mémoires de l’Académie des sciences. Parmi les instruments de physique et d’astronomie, il emportait aussi les boussoles d’inclinaison du capitaine Cook. L’ancien compagnon du capitaine, le chevalier Banks, ayant appris que M. de Monneron ije pouvait s’en procurer, les lui avait prêtées. «Je reçus ces instruments, écrit La Pérouse, avec un sentiment religieux pour la mémoire de ce grand homme. »
On était aux derniers jours de juillet 1785. La Boussole et Y Astrolabe, retenues dans la rade de Brest par les vents d’ouest, n’attendaient qu’une accalmie pour lever l’ancre.