‹ La PérouseChapitre 4 sur 9 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ils partirent le 1er août. Les vents étaient favorables ; les nuits très belles, avec une mer phosphorescente. Mais les vaisseaux trop chargés sur l’avant gouvernaient mal ; et toute la science dont ils étaient frétés donna quelques déceptions à La Pérouse. Les savants n'étaient pas tous d’un commerce agréable. Il écrira à Fleurieu, de Macao, le 3 janvier 1787 : « Je vous avoue entre nous que les Lamanon et les Monge m’ont brouillé avec tous les savants faiseurs de systèmes. Ils sont si pleins de prétentions, ont une si haute opinion de leurs rêveries et sont au fond si ignorants qu’à la longue tout cela est fatigant. » Mais il n’avait pas attendu à être à Macao pour en éprouver de la fatigue. Trois semaines après son départ il écrivait de M. de Lamanon : « Il prétend savoir mieux que M. de JBulïon comment le monde a été formé, et je suis convaincu qu’ils l’ignorent autant l’un que l’autre. Mais il n’y a pas une demoiselle de quinze ans à Paris qui ne sache mieux la sphère que ce docteur-là qui braque une lunette sur le tropique depuis que les pilotins lui ont persuadé qu’on le voyait de cent lieues. » Ceux qui ont assisté une fois dans leur vie à un dîner de philosophes se figureront aisément ce que devaient être, certains jours, les repas sur la Boussole ou Y Astrolabe. L’esprit théorique s’y heurtait à la pratique et à l’expé-

rience. Cependant on peut être sûr que, malgré sa vivacité de Méridional, La Pérouse était trop poli pour faire sentir à ses compagnons, si entichés d’eux-mêmes, à quel point leurs théories lui paraissaient souvent absurdes. Durant tout son voyage il ne manqua pas de consigner leurs observations, quelquefois avec une nuance de scepticisme. Il semble qu’il ait eu plus de sympathie à l’égard de ses naturalistes, M. de La Martinière et l’infatigable capucin, le Père Receveur.

Le 19 août ils étaient à Santa-Cruz de Ténériffe, dans ce joli port dont on n’oublie pas, quand on l’a visité, la verte lumière de printemps, les jardins fleuris, le pas lent des mules chargées de fruits parfumés, la population à demi espagnole, grave, douce, et si paresseuse. Le trafic du vin y était assez considérable ; mais les fournisseurs obligèrent La Pérouse à une escale de dix jours. Il y laissa Monge sans regret.

De Ténériffe au cap Horn, ils ne virent de curieux que deux îles portugaises : l’Ile de la Trinité et l’Ile Sainte- Catherine. Ils croyaient la première encore occupée par les Anglais. Le gouvernement de Rio-Janeiro en avait pris possession uniquement pour empêcher qu’une nation européenne y établît un commerce interlope avec le Brésil. Si les Anglais s’en étaient désintéressés, c’est qu’elle ne valait rien. Entourée d’une ceinture mugissante, toute en rochers d’origine volcanique, cachant son peu de verdure au creux de ses montagnes, elle était incapable de nourrir sa garnison de deux cents hommes dont quinze étaient en uniforme et le reste en chemise. Rio- Janeiro leur envoyait des vivres deux fois par an. Le commandant ne voulut à aucun prix que les naturalistes, qui avaient failli se noyer en débarquant, s’éloignassent du rivage, tant il avait honte de son dénuement. L’accueil

fut tout autre à 1* Ile Sainte -Catherine. C’était l’ancienne relâche des bateaux français qui allaient dans la mer du Sud. La Pérouse la choisit de préférence à Rio, où les formalités étaient interminables et où le capitaine Cook avait essuyé mille vexations de la part du vice-roi. Le gouverneur les reçut avec la plus grande courtoisie et donna ordre qu’on leur vendît aux meilleures conditions tout ce qui leur serait nécessaire. Les vaisseaux s’v ravitaillèrent abondamment en fruits, en légumes, en viande. Un gros bœuf coûtait quarante francs ; un cochon, quatre francs ; les dindons étaient à rien, et l’on n'avait qu’à jeter un filet pour le retirer miraculeusement plein. Les habitations de cette île féconde s’élevaient sur le bord de la mer au milieu d’orangers et de bois aromatiques. Mais la nature avait veillé à ce que les habitants ne fussent pas trop heureux. Des serpents, dont la morsure était mortelle, pullulaient dans les forêts et dans les ronces ; et les maris étaient si jaloux de leurs femmes qu’elles ne mettaient pas le pied dehors. Du moins elles ne risquaient pas d’être mordues.

Bien que Bougainville fût d’avis que, du mois de septembre à la fin du mois de mars, la route par le détroit de Magellan offrît plus de sécurité que la route par le cap Horn, La Pérouse, selon ses Instructions, après avoir vainement cherché Pile Grande que le navigateur La Roche prétendait avoir vue, atteignit, le 25 janvier, le détroit auquel, en 1618, Le Maire avait donné son nom, convaincu qu’il découvrait un second détroit de Magellan. Tout le temps qu’elles y naviguèrent, les deux frégates furent escortées de baleines dont l’insouciance prouvait leur ignorance complète du pouvoir de la civilisation et du harpon des pêcheurs. Elles nageaient majestueusement, dit La Pérouse, à une portée de pistolet,

souveraines de ces mers jusqu’au jour où on leur ferait la même guerre qu’au Spitzberg ou au Groenland. Aucun endroit, du monde ne lui parut plus favorable à cette pêche. Les baies de ces parages fournissaient à souhait du bois, de l’eau douce, des oiseaux, des herbes antiscorbutiques. Mais la longueur du voyage, — cinq mois à l’aller, cinq mois au retour, et trois mois seulement de possibles, décembre, janvier et février, — devaient décourager toute entreprise.

Il doubla le cap Horn sans difficulté, se persuada que la Terre de Drake, qui existait encore sur les cartes, n’était autre que la Terre de Feu, ainsi nommée parce que les sauvages y allumaient de grands feux pour engager les navigateurs à en approcher ; et, au lieu de gagner l’île de Juan Fernandez, comme il en avait eu l’intention, il se dirigea sur la ville chilienne de Conception où il était assuré de trouver des vivres en abondance et à bon marché. La pointe de Talcahuano leur indiqua l’entrée occidentale de la baie. Mais ils eurent beau braquer leurs lunettes : la ville avait disparu. Vers le soir, des pilotes leur apprirent qu’un tremblement de terre et surtout un raz de marée l’avaient emportée et qu’on l’avait rebâtie à trois lieues de là sur les bords de la rivière Bio Bio. A peine avaient-ils jeté l’ancre devant le village de Talcahuano, dont chaque maison était un cabaret, un soldat leur remit une lettre du gouverneur militaire, qui, leur disait-il, avait reçu des ordres de les recevoir conformes aux sentiments de son cœur. Une heure après, il se présenta lui-même avec le commandant de l’artillerie et le major de la place. On conduisit les officiers et les notables des deux frégates à la nouvelle ville dont les maisons avaient été construites à un seul étage pour mieux résister aux tremblements de terre.

Il y eut un grand dîner suivi d’un bal où furent invitées les principales dames de Conception. Elles étaient presque toutes fort jolies. En effet, il n’y a guère de pays où la moyenne de la beauté féminine soit aussi élevée qu’au Chili. Elles portaient en ce temps-là un costume pittoresque : une jupe plissée qui avait devancé les modes de 1926, car elle laissait à découvert la moitié de la jambe et permettait d’admirer les bas rayés de bleu, de rouge et de blanc ; des souliers ronds et courts où leurs pieds devaient être aussi à l’aise que ceux des Chinoises ; un corset d’étoffe d’or ou d’argent comme on en fabriquait autrefois à Lyon. Leurs cheveux sans poudre, divisés en petites tresses, leur tombaient sur les épaules. Elles avaient deux mantilles, l’une en laine, de couleur vive, dont elles s’enveloppaient la tête quand elles sortaient ; l’autre, de mousseline, qu’elles se faisaient un jeu de mettre et d’enlever dans les appartements avec une grâce papillonnante. Et leur vertu n’était point farouche. « Il n’y a certainement, dit La Pérouse, aucune ville maritime où des navigateurs étrangers puissent être reçus avec autant d’aménité et d’affection. » Aussi voulut-il rendre à ses hôtes leur politesse. On dressa une grande tente au bord de la mer, et cent cinquante personnes furent conviées à un banquet suivi d’un bal et d’un feu d’artifice.

Pendant qu’on réparait les navires, qu’on embarquait du bois, de l’eau, des céréales et des bêtes, La Pérouse regardait autour de lui et recueillait des informations sur le pays. Son coup d’œil est ordinairement très juste. Il voit net ; il parle net. Il n’avait aucune prétention littéraire. « Pas une phrase de littérateur, » dit-il à Fleurieu en lui envoyant ses notes.

Ce qui le choqua tout d’abord dans cette petite société chilienne, ce fut le nombre excessif des prêtres et des

moines et leur mauvaise tenue. Il en vit, pendant les bals, qui ne rougissaient pas de se mêler aux valets ou qui rôdaient autour des jeunes officiers dont ils se seraient faits volontiers les compagnons de plaisir. Tous ces couvents, qui peuplaient la ville de fainéants, lui semblaient une des conséquences du misérable état social qu’engendrent toujours les pays aurifères. La terre était merveilleusement fertile, mais elle recélait un peu d’or ; les rivières en roulaient un peu dans leur sable ; et la recherche de ce peu d’or frappait de stérilité une population qu’elle dispensait d’apprendre aucun métier. Son éloignement d’un monde, dont elle ne connaissait ni les arts ni le luxe, entretenait encore son inertie ; et le régime prohibitif, que le gouvernement espagnol appesantissait sur elle, achevait de rendre inutiles les magnifiques présents qu’elle avait reçus de la nature.

D’autre part cette colonie était toujours menacée par les Indiens, les Araucans, qui possédaient encore presque tout le sud de la rivière. « Ils ne sont plus, écrit La Pérouse, ces anciens Américains auxquels les armes des Européens inspiraient de la terreur. » Mieux eût valu dire qu’ils ne l’avaient jamais été. Les Espagnols avaient rencontré au Chili un peuple tel que, s’ils avaient rencontré le pareil au Mexique et au Pérou, leurs Cortez et leurs Pizarre n’auraient probablement jamais revu les tours de Séville ni l’Escurial. L’Araucan est le seul Peau-Rouge que n’ait pas épouvanté la vue de l’Espagnol à cheval, le seul qui n’ait pas cru au Centaure. Il s’est battu contre l’envahisseur avec un courage et une ténacité qui ont arraché des cris d’admiration à l’envahisseur lui-même. Le poète Ercilla l’a chanté dans une épopée qui n’est pas très inférieure aux Lusiades de Camoëns. La lutte se prolongea pendant deux siècles et plus.

Au moment où La Pérouse était à Conception, un traité de paix allait se conclure à la joie des Espagnols. Il connut le mestre de camp qui devait le signer, un ancien Irlandais, O Higgins, que les Indiens respectaient, et dont plus tard le fds se mit à la tête de l’insurrection chilienne et fut le premier président de la jeune république. Il remarque que l’introduction des animaux domestiques, le cheval, le bœuf, le mouton, avait complètement changé la vie de ces peuples sauvages qui habitaient depuis Santiago jusqu’à Magellan. « Elle en a fait, dit-il, de vrais Arabes que l’on peut comparer à ceux qui habitent les déserts de l’Arabie. Ils marchent avec leurs troupeaux, se nourrissent de leur chair, de leur lait, se couvrent de leur peau, sont sans cesse à cheval ; et des courses de deux cents lieues sont pour eux de petits voyages. » Ils n’en restaient pas moins redoutables. Les traités de paix ne protégeaient pas les colons écartés, toujours exposés aux razzias et quelquefois au massacre. On aurait pu cependant les adoucir, car il y avait de la générosité dans ces âmes guerrières, et elles n’étaient pas insensibles aux bons procédés. Mais l’argument le plus péremptoire qu’ait trouvé notre civilisation pour dompter les natures rebelles au pacte des villes, l’eau-de-vie, finit par avoir raison de leurs vertus et de leur résistance. J’ai vu jadis quelques-uns des derniers représentants de leur race. Ils avaient grande allure, et j’admirais, même chez de sombres jeunes femmes qui étaient assez belles, l’impassible fierté de leur regard. Les Allemands, qui se sont établis sur toute cette côte chilienne, étaient en train de les dégrader consciencieusement avec des alcools frelatés de Hambourg.

La Pérouse quitta le Chili le 15 mars. Il s’engageait à pleines voiles dans cette mer du Sud, ce Pacifique, dont

Cook avait été le véritable Christophe Colomb. Comme ses Instructions le lui commandaient, il cingla vers l’île de Pâques. Le 3 avril la variété des vents du nord-est au nord-ouest l’avertit qu’il en approchait : « Cette variété, dit-il, est l’indice le plus certain de la terre ; mais les physiciens auront peut-être quelque peine à expliquer comment l’influence d’une petite île au milieu d’une mer immense peut s’étendre jusqu’à cent lieues. » Le 4 avril il n’était plus qu’à soixante lieues de l’île ; le 8, à douze lieues ; et le lendemain, à onze heures du matin, la Boussole et V Astrolabe laissèrent tomber leurs ancres dans la baie de Cook. Depuis une lieue elles étaient accompagnées par les Indiens qui nageaient et se jouaient sur les flots comme des tritons.

L’île de Pâques avait reçu son nom du navigateur hollandais Roggewein qui, en 1722, le premier des Européens, avait rapporté la vision d’énormes statues qu’il avait prises pour des idoles et de grands feux de cuisine qu’il avait pris pour des sacrifices. Il y avait vu aussi les mêmes géants que Wallis en Patagonie. L’imagination des anciens voyageurs était pleine de formes gigantesques. Les habitants de l’île l’appelaient le Nombril de la Terre et encore, du nom d’une autre île lointaine, Rapa-Nui, la grande Rapa. Elle avait été deux ou trois fois visitée et, en 1769, par. un navire d’Espagne dont les souvenirs étaient restés visibles lorsque le capitaine Cook y avait abordé le 13 mars 1773 : un des indigènes portait un chapeau brodé et retroussé ; un autre, un habit espagnol ; et un troisième, plus modeste, un mouchoir de soie rouge. Cook était, comme Roggewein, à la recherche d’un continent austral. Les banquises, les brumes, son équipage qui était gelé, le scorbut qui commençait son œuvre, le forcèrent de virer sur le nord. Ce fut alors qu’il

se proposa d’aller vérifier la position de l’île de Pâques. En route il tomba si malade que l’on craignit pour sa vie. Enfin l’île émergea de l’éternelle immensité. Mais les cris de joie des marins s’éteignirent dès qu’ils furent descendus à terre. Ils n’y trouvèrent rien de ce qu’ils espéraient, ni eau douce, ni bois à brûler, ni animaux domestiques, rien que des patates et des rats et une population d’aimables voleurs. Cette terre, la plus orientale de la Polynésie, la plus isolée, leur parut épouvantablement misérable dans son épouvantable solitude. Elle fut pour eux l’île de la déception.

La Pérouse n’eut pas la même impression sinistre. Il y arrivait bien portant avec des équipages en parfaite santé et des vaisseaux chargés de vivres. « Nous ne désirions, dit-il, que la faculté d’y faire du bien. Nous apportions des chèvres, des brebis, des cochons, des graines d’oranger, de citronnier, de coton, de maïs, et généralement de toutes les espèces qui pouvaient y réussir. » Ils débarquèrent au nombre de soixante-dix dont douze soldats armés. Quatre ou cinq cents Indiens les attendaient sur le rivage, quelques-uns couverts d’étoffes jaunes ou blanches, la plupart nus, tatoués, le visage peint en rouge. La Pérouse ne nous parle pas de leurs coiffures, des demicercles de longues plumes noires qui ornaient la tête des hommes ni des espèces de bourrelets pointus et renflés des deux côtés qui protégeaient la tête des femmes. Il ne nous parle pas non plus de leurs oreilles dont l’ampleur avait surpris Cook : elles touchaient presque sur les épaules, et la partie inférieure en était percée d’un trou où l’on aurait pu introduire les cinq doigts de la main. Il nous dit seulement que leur figure était agréable. Mais, comme le capitaine anglais, il fut extrêmement étonné que la malhonnêteté la plus insigne s’alliât chez eux à toutes

les apparences de la confiance et de la douceur. Un de leurs chefs, qui d’une main recevait vos présents, de l’autre vous volait votre mouchoir. Ils volaient les chapeaux ; ils volaient tout ce qu’ils pouvaient attraper dans vos poches. Le coup fait, tous, comme s’ils en étaient les complices, s’enfuyaient avec la rapidité d’une nuée d’oiseaux. Puis, voyant que les étrangers ne faisaient point usage de leurs armes, ils revenaient et recommençaient leurs caresses et leurs larcins. Ils ne se contentaient pas de voler. La Pérouse, qui inclinait à croire que leur régime était une sorte de communisme, nous dit : « Je n’ose affirmer que les femmes sont communes à tout un district et les enfants à la république : ce qu’il y a de certain, c’est qu’aucun Indien ne paraissait avoir sur aucune femme l’autorité d’un mari et que, si c’est le bien particülier de chacun, ils en sont très prodigues. » Et avec un bon sens qui prend ici un tour humoristique, mais qui, plus tard, secouera durement les chimères à la Jean- Jacques, il ajoute : « Il n’y a personne qui, ayant lu les relations des derniers voyageurs, puisse prendre les Indiens de la mer du Sud pour des sauvages : ils ont, au contraire, fait de très grands progrès dans la civilisation ; et je les crois aussi corrompus qu’ils peuvent l’être relativement aux circonstances où ils se trouvent. Les plus effrontés coquins de l’Europe sont moins hypocrites que ces insulaires ; toutes leurs caresses sont feintes ; leur physionomie n’exprimait pas un seul sentiment vrai. » Cette population que La Pérouse évaluait à deux mille âmes, habitait des souterrains ou de grandes cabanes de joncs appuyées sur des socles de pierres taillées et qui avaient la forme de pirogues renversées. Elle vivait de patates, de bananes, de cannes à sucre et de racines d’igname. La côte était peu poissonneuse. Les hommes

n’allaient point à la pêche ; ils n’avaient que de très mauvaises embarcations et en très petit nombre. Mais ils étaient d’intrépides nageurs, capables de faire leurs deux lieues en mer, et, au retour, par plaisir, ils choisissaient l’endroit du rivage où les lames se brisaient avec le plus de force. La Pérouse ne jugea pas l’île aussi déshéritée qu’elle l’avait paru aux Anglais. Elle ressemblait à File de France. Les pentes qui descendaient vers le rivage étaient recouvertes, comme à F Ile de France, de grosses pierres herbues posées sur la terre qui gênaient la marche, mais qui étaient un bienfait de la nature, car, à défaut d’arbres, elles conservaient au sol sa fraîcheur et son humidité. Les arbres avaient été coupés autrefois par des gens qui ne savaient pas que, dans les petites îles au milieu du vaste océan, les arbres seuls entretiennent la bonne pluie fécondante, et que les arbres coupés ne repoussent jamais sauf quand ils sont abrités par d’autres arbres ou par des enceintes de murs. La Pérouse estima qu’à peine la sixième partie de la terre était cultivée, mais elle l’était intelligemment. Les Indiens arrachaient les herbes, les amoncelaient, les brûlaient, et ces cendres fertilisaient leurs champs. Ils lui donnèrent d’autres preuves d’intelligence dans leur façon d’examiner les câbles, les ancres, la houssole, la roue du gouvernail et dans leur soin d’en prendre les mesures. Et il les estima d’autant moins qu’ils lui semblaient plus capables de réflexion.

Quant aux fameuses statues, La Pérouse en fut moins émerveillé que le Hollandais. C’étaient d’énormes bustes, deux ou trois fois hauts comme un homme, grossièrement sculptés dans une pierre si tendre et si légère que le capitaine Cook avait cru qu’elle n’était qu’une espèce de mortier durci à l’air. Elles étaient coiffées d’un bloc

cylindrique de couleur rougeâtre ; et les unes se dressaient sur des plates-formes en maçonnerie, les autres étaient enfoncées en terre à peu de profondeur. Toutes étaient placées sur des tombeaux, des moraï, et figuraient sans doute d’anciens chefs. Ni Cook ni La Pérouse ne s’étonnèrent beaucoup que les indigènes les eussent mises debout. Avec des leviers et en glissant des pierres dessous, cent hommes suffisaient pour cette opération. Cependant elles étaient très vieilles. Les indigènes avaient renoncé à ces colosses : ils n’élevaient plus à l’endroit des sépultures que de petits monceaux de pierres en pyramide qui représentaient l’ouvrage d’une heure et d’un seul homme, probablement parce qu’ils n’avaient plus de chefs dignes qu’on leur érigeât des statues.

M. de Langle, accompagné de plusieurs savants, s’enfonça dans l’intérieur de l’île et se dirigea d’abord vers l’est puis vers le sud. Il y rencontra, comme l’avaient fait les Anglais, un plus grand nombre de monuments et des travaux de maçonnerie ruinés ou inachevés. D’énormes statues jonchaient le sol. Celles qui étaient restées debout avaient toutes le dos tourné vers la mer. Près de l’une d’elles ils virent un mannequin de jonc qui représentait une statue haute de dix pieds. La tête était de grandeur naturelle, le corps mince, les jambes assez bien proportionnées. A son cou un filet en forme de panier, recouvert d’étoffe blanche, semblait contenir de l’herbe, et on avait attaché une figure d’enfant, bras en croix, jambes pendantes. Il conjectura que ce mannequin, qui ne pouvait être très ancien, servait de modèle aux statuaires.

L’île est comme un triangle dont chaque sommet se termine par un cratère éteint. Les voyageurs atteignirent, à la pointe sud, un volcan dont la grandeur, la profondeur et la régularité excitèrent leur admiration. Ils

aperçurent au fond du cratère des lagunes d’eau douce. Le Père Receveur, qui y descendit, en trouva les bords plantés de bananiers et de mûriers, et il y vit les premiers et les seuls oiseaux de l’île, des hirondelles de mer. La fécondité de ce beau printemps caché prouvait que les feux souterrains étaient morts depuis longtemps. Le long de son parcours, M. de Langle avait visité des plantations de patates et d’ignames, et le jardinier des jardins du roi de France avait semé, là où la terre végétale était très grasse, des choux, des carottes, des betteraves, du maïs, des citrouilles. On y ajouta des graines d’oranger, de citronnier et de coton. Les Indiens, qui comprenaient parfaitement ce qu’on voulait faire, indiquaient eux-mêmes les meilleurs emplacements. Voilà comment nous répondîmes à leurs filouteries.

Sauf une rixe sans importance entre eux et les marins d’un canot dont ils avaient volé le grappin, aucun des voleurs n’avait été molesté. La Pérouse rentra sur son navire tête nue, car un Indien, qui l’avait aidé à descendre d’une plate-forme, s’était payé de ce service en lui enlevant son chapeau. Ni lui, ni ses officiers, ni ses soldats ne se départirent un instant d’une douceur qui, s’ils avaient prolongé leur séjour, aurait eu peut-être des suites fâcheuses. Mais, comme le fait remarquer Édouard Charton dans ses Voyageurs anciens et modernes, mieux valait pour des passants pécher par cet excès d’indulgence, dont il faut dire que le capitaine Cook avait donné l’exemple, que d’imiter les indignes procédés des Anglais qui vinrent après lui et de cet abominable Américain, Walden, second du navire le Pindos, qui, en 1822, au moment de s’éloigner du rivage, coucha en joue un indigène et le tua par plaisir.

Les habitants de l’île de Pâques eurent beaucoup plus à souffrir des Européens du dix-neuvième siècle que du dix-huitième. Ainsi va le progrès. En 1862 six ou sept navires péruviens, de vrais négriers, entreprirent une rafle d’esclaves dans les archipels de la Polynésie. Chassés par un vapeur français des Gambiers, des Marquises et des Pomotous, ils se rabattirent sur l’île de Pâques, l’envahirent, y commirent des atrocités et emmenèrent la plus grande partie de la population qui alla mourir de consomption et de désespoir à Callao et le long des côtes américaines. Trois de ces pauvres exilés rencontrèrent un Français de Valparaiso, frère laïc delà congrégation de Picpus, qui eut pitié d’eux et trouva le moyen de les rapatrier. Il passa huit mois dans l’île, continuellement menacé par les sauvages que leurs malheurs avaient exaspérés, et réalisa le miracle de ne pas y laisser sa vie. Revenu au Chili, il s’adressa à l’œuvre de la Propagation de la Foi et reprit, avec deux missionnaires de sa congrégation, le chemin de cette terre dangereuse ét désolée. Ils en apprirent la langue et commencèrent à en débrouiller les traditions d’après lesquelles un certain Hatumata et deux canots chargés de Polynésiens auraient, il y a un millier d’années, découvert l’île de Pâques. Hatumata en avait été le premier roi et les indigènes pouvaient encore énumérer trente de ses successeurs. Les missionnaires trouvèrent dans les cases des tablettes de bois recouvertes d’hiéroglyphes ; et plus tard, M. Tepano Jaussen, premier vicaire apostolique de Tahiti, membre aussi de la congrégation de Picpus, aidé d’un indigène, parvint à les déchiffrer. Nous savons donc maintenant que cette population possédait une écriture grossière, apportée sans doute des Moluques, car les mêmes caractères se voient sur des pierres aux îles Célèbes. Les voyageurs du dix-huitième

siècle n’avaient pu s’en douter. La Pérouse en eût peut-être été moins surpris que Cook. Ainsi les habitants de l’île de Pâques avaient des savants, des maori (c’est le nom des anciens indigènes de la Nouvelle-Zélande), comme ils avaient des chanteurs et des sculpteurs sur bois, plus délicats que leurs antiques statuaires. Ils sculptaient des animaux et de petites figures humaines. D’ailleurs Cook s’était procuré une main de femme sculptée en bois jaune odorant. Le bois ne provenait certainement pas des rares arbres qui poussaient alors dans l’île. La main portait les ongles très longs, ce qui n’était point l’usage du pays ; et ses doigts avaient la même position que leur donnent les Taïtiens en dansant. Ces petites trouvailles n’ont point éclairci les obscurités qui enveloppent l’île de Pâques. Il n’y a de très clair dans son histoire que l’infortune de ses habitants. Des trafiquants sans scrupules succédèrent à l’expédition des Péruviens et les exploitèrent jusqu’au jour où le Chili prit possession de cette terre dont nous avions refusé le protectorat.

En 1872 un jeune aspirant de la Flore y abordait avec ses camarades. L’amiral français désirait, si c’était possible, rapporter en France une de ces antiques statues qui, depuis Roggewein, avaient étonné tous les voyageiirs. Le jeune aspirant ne se nommait pas encore Loti. Il avait noté ses impressions qu’il traduisit, remania, bien plus tard, quand il publia ses Reflets sur la sombre route. Lorsqu’on sort de la lecture des Cook, des La Pérouse, il faut avouer que Loti nous cause une première impression d’agacement. C’est d’abord le malheureux petit côté florianesque et le narcissisme de son génie qui nous apparaissent. Il trace autour de lui un cercle de lumière idyllique et ne voit rien au delà. Ce peuple très réduit, dont on ne peut croire que les procédés des Européens

au dix-neuvième siècle aient corrigé les mauvais instincts qui finissaient par révolter un homme aussi bienveillant que La Pérouse, devient un peuple enfant dont il écoute mélancoliquement les mélopées plaintives. On le regarde, lui, Loti ; on ne se lasse pas de le regarder, de l’écouter, de le suivre. On porte derrière lui ses idoles et ses armes. A sa seconde visite : « Je commence, dit-il, à circuler d’une manière moins pompeuse qu’hier, en petit cortège maintenant, accompagné de mes seuls intimes (deux jeunes filles et un jeune garçon) comme quelqu’un qui serait déjà du pays. » Il se pose évidemment les mêmes questions que les anciens voyageurs, mais il les exagère en les amenuisant et, avec le plus grand sérieux, il frôle la parodie. D’où sont venues les souris qui courent dans les demeures? D’où sont venues les libellules? On est tenté de lui répondre : de l’Arche de Noé ! Mais écartons ces mièvreries, ces coquetteries, toutes ces fadaises. Écartons aussi quelques erreurs qu’il n’eût peut-être pas commises s’il s’était donné la peine de se renseigner un peu plus. Ce ne sont pas les tremblements de terre qui ont culbuté la plupart des statues ; cet abatis est l’œuvre du temps et surtout des indigènes eux-mêmes, qui, dans leurs querelles et leurs guerres, s’offraient le plaisir barbare, comme dit M. Jaussen, de jeter réciproquement à terre les images de leurs chefs. Des nations très policées se sont quelquefois donné le même plaisir.

Mais ce que ni les Cook ni les La Pérouse, ni les de Langle n’avaient emporté de l’île de Pâques, l’admirable sensibilité poétique de Loti nous l’apporte : c’est un nouveau symbole du mystère effrayant où notre vie est plongée. Il a vu de grands personnages qui projetaient sur l’herbe triste des ombres démesurées. Et cela nous en dit plus que les descriptions exactes du com-

mandant de la Boussole. Ces personnages lui ont fait peur. « Ils n’ont pas de corps ; ils ne sont que des têtes colossales, sortant de terre au bout de leurs longs cous et se dressant comme pour sonder ces lointains toujours immobiles et vides. » Devant eux « des routes dallées, comme étaient les voies romaines, descendaient se perdre dans V Océan ». Avec Loti, nous avons la sensation d’une désolation angoissante, d’abîmes insondables, d’Atlantides dont il ne reste plus qu’un morceau de terre calcinée et des cratères éteints. Chose curieuse, ses vagues conjectures nous suggèrent plus de vérité peut-être que les inductions et les déductions raisonnables des autres. Pourquoi s’étonner du prodigieux, de l’invraisemblable voyage des hommes dont les pirogues ont atterri à cette île perdue? Qui sait si, entre elle et les archipels de la Polynésie, d’autres îles n'existaient pas, qu'un cataclysme a fait rentrer dans le secret formidable des eaux? Nous l’ignorerons toujours comme nous ignorons notre destinée et tout ce que, derrière nous, des milliers et des milliers de siècles ont englouti. Des statues debout, des statues renversées, des ombrages disparus, des printemps cachés, des hiéroglyphes, le souvenir incertain d’une grandeur très lointaine et d’aveugles fureurs, et le même horizon mystérieux sans cesse interrogé : l’âme humaine ressemble souvent à l’île de Pâques. Loti ne le dit pas ; mais ce sentiment s’exhale de ses évocations magiques. Les hommes du dix-huitième siècle ne voyaient pas le monde avec ces yeux-là. Entre La Pérouse et nous, Chateaubriand a passé.

Page 1