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CHAPITRE V

Le 7 mai il quitta T île de Pâques, où il n’était resté que vingt-quatre heures, et il se dirigea vers les îles Sandwich, mais en faisant un assez grand détour pour s’assurer que l’archipel de la Mesa, de la Disgraciada, de los Majos, indiqué sur les cartes espagnoles, n’était autre que ces îles qui avaient été découvertes par Cook, qui avaient reçu de lui le nom du premier lord de l’Amirauté, Sandwich, et que nous appelons aujourd’hui Hawaii. Il désirait nettoyer la surface des mers de ces erreurs si préjudiciables à la navigation, et passer entre l’île d’Ow'hyhee (Hawaii) et celle de Mowé (Mauï) que les Anglais n’avaient point explorée. Il se proposait de descendre à Mowé et de s’v ravitailler. Quant à Owhyhee, elle luisait comme une tache de sang sur cet immense désert d’eau. C’était là que le capitaine Cook avait été massacré. Les détails de sa fin tragique étaient encore dans tous les esprits. Mais La Pérouse, malgré sa vénération pour l’illustre mémoire, ne se dissimulait pas que cette mort ne prouvait pas absolument la férocité des indigènes. « Il est plus naturel à des navigateurs, dit-il, de regretter un aussi grand homme que d’examiner de sang-froid si quelque imprudence de sa part n’a pas, en quelque sorte, contraint les habitants d’Owhyhee à recourir

à une juste défense. » La vérité est que le capitaine Cook fut la victime d’une politique trop souvent en usage chez ses compatriotes et dont sa générosité naturelle ne sut pas le préserver au moment voulu. On peut en être sûr, — et d’ailleurs nous le verrons par la suite, — jamais La Pérouse, qui, sur tous les autres points, ambitionnait de l’imiter, ne se serait, dans des circonstances semblables, comporté comme lui.

Le capitaine Cook était revenu de l’Alaska, — exactement de l’île Oonalaska, — désireux d’hiverner aux Sandwich qu’il avait reconnues quelques mois plus tôt ; et, en décembre 1778, il jetait l’ancre dans une baie d’Owhvhee. Les insulaires l’accueillirent avec joie. C’était une population pacifique, hospitalière, dont on n’avait à craindre qu’un empressement poussé jusqu’à l’importunité et ce penchant au vol si répandu chez tous les Polynésiens. Les hommes ne portaient point d’armes. Ils rendirent au capitaine des honneurs divins. On le fit asseoir entre deux idoles de bois ; on le couvrit d’une pièce d’étoffe rouge, et on lui offrit, accompagné de prières et de chants liturgiques, un petit cochon ni plus ni moins qu’à un dieu. Chaque fois qu’il débarquait, un prêtre venait le recevoir sur le rivage et marchait devant lui ; et tous les gens se prosternaient sur son passage. Quand le vieux roi, qui était en voyage, fut de retour, il lui mit sur les épaules son propre manteau, dans la main un éventail, sur la tête un casque décoré de plumes ; et des serviteurs étendirent à ses pieds des étoffes de la plus rare beauté. Mais l’appétit insatiable des Anglais persuada les indigènes que ce dieu et son cortège leur arrivaient d’un pays où l’on n’avait pas à manger ; et au bout de seize jours ils commencèrent à souhaiter leur départ. Ils leur conseillaient aimablement de s’en aller et de revenir à la pro-

chaîne récolte des arbres à pain. Cook, qui avait l’intention de visiter les autres îles de l’archipel, fit, ses préparatifs. Aussitôt les cadeaux affluèrent : étoffes précieuses et vivres. Les Anglais mirent à la voile et s’éloignèrent.

Malheureusement la tempête et un accident dans leur mâture les forcèrent de regagner la baie d’Owhyhee. Et il se produisit ce qui se produit presque toujours en pareil cas. On a dit adieu à des hôtes un peu encombrants ; on a épuisé pour eux les formules de la politesse et les formes de la générosité. Et les voici qui reparaissent. Tout est à recommencer. On ne peut pas s’empêcher de leur marquer une surprise mécontente. Ces hôtes en sont étonnés, déçus. Au fond d’eux-mêmes, ils ne vous pardonnent pas un changement de dispositions à leur égard qu’ils ne comprennent pas, où ils voient une sorte de trahison et qui efface en un instant le souvenir de vos anciennes bontés. Des deux côtés on ressent de l’aigreur. L’hostilité des indigènes se traduisit par des larcins plus nombreux ; et, la quatrième nuit du retour des vaisseaux anglais, la chaloupe de la Découverte fut volée. Jusque-là Cook s’était toujours montré indulgent et très humain, comme un dieu doit l’être. Ce vol réveilla brusquement en lui ce qu’il y a d’impérieux, de dur et de maladroit dans T Anglo- Saxon. Il descendit à terre et se dirigea vers la maison du roi au milieu d’un peuple qui lui donnait les mêmes signes de respect qu’avant son départ. Il toucha quelques mots au vieux prince du vol commis sans avoir l’air d’v attacher grande importance et l’invita à venir passer la journée à bord de la Résolution. Cette invitation cachait un piège vraiment indigne de ce grand navigateur. Il ne l’attirait sur son vaisseau que pour le garder en otage, lui et ses fils', jusqu’à ce que sa chaloupe lui fût restituée. Le roi accepta immédiatement, et ses fils s’embarquaient

déjà, quand une des épouses du vieux prince le supplia en larmes de ne pas se rendre au navire. Cook insistait. Le roi, qui avait pleine confiance en lui, mais que ces supplications troublaient, demeurait irrésolu. La foule et les chefs amassés autour de lui, le retinrent de force. Cook eut peur. Il renonça à son projet et se hâta vers le rivage. A ce moment les canots anglais tirèrent sur les pirogues, et un chef fut tué. Les indigènes coururent aux armes. L’un d’eux s’avança contre le capitaine en le menaçant d’une pierre. Cook déchargea son fusil, et un autre chef tomba. Ce fut alors la mêlée. Les indigènes soutinrent le feu des canots avec la plus grande fermeté. Nul d’entre eux n’osait encore porter la main sur le dieu étranger qui leur faisait face ; mais à l’instant où il se détourna et criait aux marins de cesser leur tir stupide, on lui plongea un poignard dans le dos, et il fut massacré. Ainsi périt ce célèbre explorateur pour avoir voulu rendre responsable d’un vol, dont il était innocent, un vieux prince qui lui avait offert la plus large hospitalité. Sa mort fut suivie de représailles qui auraient pu être plus cruelles. Encore les matelots anglais, en incendiant tout le village, outrepassèrent-ils les ordres de leurs officiers. Parmi ceux-ci, plusieurs estimaient que l’attachement des indigènes à leur roi n’était point chose punissable ; et la prudence commandait aux autres de penser comme eux. L’exemple de la mort du capitaine Cook renforçait La Pérouse dans ses idées de justice et d’humanité.

Il mit quarante-huit jours à atteindre l’île de Mowé. Sa conviction faite que les îles espagnoles n’existaient pas, il y arriva le 28 mai au matin, et en prolongea la côte à une lieue. L’aspect, nous dit-il, en était enchanteur. Les cases des indigènes, si nombreuses que leur village semblait s’étendre sur trois ou quatre lieues, se pressaient

au milieu de la verdure et des bananiers. Des cascades se précipitaient de la cime des montagnes. « Il faut être marin, s’écrie-t-il, et réduit comme nous, dans ces climats brûlants, à une bouteille d’eau par jour pour se faire une idée des sensations que nous éprouvions. » Mais une terrible ligne de brisants écumait entre cette eau claire et pure, qu’ils buvaient des yeux, et les vaisseaux de ces nouveaux Tantales. Et leur rêve fuyait sous la brise qui les emportait. Des pirogues s’étaient détachées du rivage et essayaient de les joindre. Elles chaviraient dans leurs remous. Les Indiens se jetaient à la nage, les soulevaient avec leurs épaules, les vidaient et y remontaient gaiement. A mesure que les deux frégates continuaient leur marche accélérée, les villages clairsemés n’étaient plus que de tristes hameaux, la verdure s’appauvrissait, les montagnes rafraîchissantes reculaient dans l’intérieur ; et ils ne trouvèrent d’autre abri qu’une rive affreuse, « où les laves avaient coulé jadis comme aujourd’hui les cascades ruissellent de l’autre côté de l’île ». Cet abri n’était même pas très sûr, car les vaisseaux chassaient sur leurs ancres. Les naturels leur apportèrent des cochons, des patates, des bananes, des racines : ils étaient doux, très humbles, attentifs à plaire et honnêtes dans leurs échanges. Leur connaissance du fer et leur désir d’en posséder prouvaient d’anciens rapports avec les Espagnols, qui avaient soigneusement caché l’existence de ces îles, par crainte clos ravitaillements qu’elles pourraient fournir aux pirates.

La Pérouse débarqua. Le sol n’était composé que de détriments de laves et d’autres matières volcaniques. Les paillotes étaient misérables. Il fallait se courber pour y entrer, et elles ne contenaient que quelques nattes, des calebasses de couleur et des étoffes tissées de la fibre du marier. L’accueil des habitants était très bon, trop bon

même, car les femmes portaient les stigmates d’une maladie dont les indigènes de l’île d’Atooi accusaient les Anglais de les. avoir infectés et qui, sans doute ici, était un héritage des anciens Espagnols. D’ailleurs La Pérouse ne s’attarde pas à décrire les mœurs de ces peuples, suffisamment étudiées dans le troisième voyage du capitaine Cook. Il les compare seulement aux naturels de l’île de Pâques dont l’industrie était aussi avancée et l’intelligence peutêtre plus vive, mais qui, ne reconnaissant aucune autorité, vivaient dans le désordre, alors que ceux des Sandwich, subordonnés à un roi dont ils respectaient le pouvoir, avaient atteint un degré supérieur de civilisation. Leur douceur se conciliait mal, à ses yeux, avec le cannibalisme qu’on leur attribuait encore et qui, s'il avait disparu, ne l’avait fait que depuis peu de temps. Peut-être se trompait-il : le cannibalisme, dernier vestige des sociétés humaines préhistoriques et de superstitions primitives, n’est pas toujours le signe de la plus basse sauvagerie. On l’a rencontré chez des peuples qui avaient des vertus et qui étaient capables de passions généreuses. Il est probable que les plus doux des Polynésiens étaient de temps en temps cannibales. En tout cas ils avaient gardé les sacrifices humains. Et La Pérouse pensait que l’abolition de ces horribles coutumes suffirait à dédommager les navigateurs de leurs plus rudes fatigues.

Il aurait pu planter le drapeau de la France dans cette île : il ne le fit pas, et il nous en donne la raison. « Quoique a les Français fussent les premiers qui, en ces derniers « temps, eussent abordé sur l’île de Mowé, je ne crus pas « devoir en prendre possession au nom du roi : les usages « des Européens sont, à cet égard, trop complètement ridi- « cules. Les philosophes doivent sans doute gémir de voir « que des hommes, par cela seul qu’ils ont des canons et

« des baïonnettes, comptent pour rien soixante mille de « leurs semblables ; que, sans respect pour leurs droits les « plus sacrés, ils regardent comme un objet de conquête « une terre que ses habitants ont arrosée de leur sueur, et « qui, depuis tant de siècles, sert de tombeau à leurs « ancêtres. » Il n’a pas eu tort en ce qui concerne cette île des Sandwich ; mais il n’aurait pleinement raison que si les philosophes composaient la majorité des nations européennes. Il n’est pas défendu de le souhaiter, et nous pouvons aussi espérer qu’un jour les progrès de la science nous mettront en communication avec les habitants de Saturne. En attendant, comment La Pérouse concevait-il qu’à moins de se rendre les maîtres du pays, les Européens pussent s’y prendre pour accomplir son vœu et détruire l’usage des sacrifices humains? Même dans un esprit aussi sain on remarque çà et là comme une légère infiltration des chimères philosophiques de son temps.

De l’île de Pâques aux Sandwich, pendant quinze cents lieues, les frégates avaient été suivies par un banc de ces thons qu’on nomme des bonites : ils n’allèrent pas plus loin. Nos navigateurs reprirent la haute mer le 1er juin, à destination des côtes nord-ouest de l’Amérique. Dès le 9, ils furent enveloppés de brumes que La Pérouse crut d’abord aussi éternelles que celles de Terre-Neuve et de la baie d’Hudson. Mais il y eut des éclaircies. Cependant le ciel resta couvert et l’hùmidité pénétra dans tout le vaisseau avec des menaces de scorbut. Ce ne fut que le 23 juin, à quatre heures du matin, qu’il distingua le mont Saint-Élie de Behring dont la pyramide aiguë perçait les nuages, une longue chaîne de montagnes neigeuses, des glaciers, une terre stérile et un plateau noir où brisait la mer. Il allait, en descendant du mont Saint-Élie jusqu’à Monterey, près* de San-Francisco, parcourir une côte

inconnue, « théâtre de tous les romans de géographie trop légèrement adoptés par les géographes. » Cook l’avait seulement aperçue et n’en avait touché qu’un point : le port de Nootka (en face de Vancouver). Mais il avait exploré toute celle qui s’étend du mont Saint-Élie à l’extrémité de cette terre qu’on avait prise avant lui pour une île, l’Alaska. Il avait relâché à deux reprises dans l’île d’Oonalaska où il avait rencontré des négociants russes. Et rien n’est plus curieux que son passage en Asie et son retour et sa pointe vers l’extrême nord dans ces mers glaciales où, la nuit, par les temps brumeux, le fort glapissement des morses ou chevaux marins l’avertissait du danger des glaces avant qu’il pût l’apercevoir. Il avait laissé à La Pérouse le soin et l’honneur de prolonger au sud la reconnaissance des côtes américaines.

Le 2 juillet La Pérouse découvrit à trente-trois lieues du port de Los Remedios, dernier terme des navigations espagnoles, une baie que personne n’avait soupçonnée,

« comme celle de Toulon, mais plus vaste et qui avait trois ou quatre lieues d’enfoncement ». La merveilleuse tranquillité des eaux l’invitait d’autant plus à y entrer qu’il lui fallait changer presque entièrement l’arrimage de ses vaisseaux et en arracher six canons placés à fond de cale, dont il avait besoin pour sa prochaine traversée des mers de Chine infestées de pirates. Seulement la passe était dangereuse, et, par suite d’une saute de vent, elle le devint au point que La Pérouse déclare qu’en ses trente ans de navigation il n’avait jamais vu de navires aussi près de se perdre. Il y avait dans cette baie, qu’il nomma Le Port des Français , une île près de laquelle les frégates mouillèrent en toute sécurité. On y dressa des tentes pour les voiliers et les forgerons, et on travailla au nouvel arrimage. La nature était impressionnante. Le sentiment de

La Pérouse nous prouve que, là encore, il est bien de son temps : on commence à trouver de la beauté dans les aspects du monde jugés précédemment affreux. L’endroit lui remet en mémoire les profondes vallées des Alpes et des Pyrénées. « Il est si pittoresque, écrit-il, qu’il mériterait d’être visité par des curieux s’il n’était pas à une extrémité de la terre. » Au fond de la baie se dressaient d’énormes amas de rochers nus, des montagnes à pic toutes blanches de neige et des glaciers qui se miraient dans les eaux. Des deux côtés, sur des collines, croissaient d’énormes pins, des peupliers, des charmes, des saules, des sureaux, des bruyères et les mêmes plantes potagères que dans nos campagnes. Sous les bois on pouvait cueillir des groseilles, des framboises et des fraises ; mais on pouvait aussi se trouver nez à nez avec un ours ou apercevoir entre les troncs d’arbres, comme un éclair, la riche fourrure d’un lynx du Canada. Les cours d’eau étaient peuplés de truites et de saumons ; et le silence était tel qu’on entendait à une demi-lieue la voix d’un homme ou le bruit d’un oiseau de mer déposant ses œufs au creux d’un roc. Du fond de la baie, dont les eaux étaient profondes, partaient des canaux qui firent supposer à La Pérouse qu’elle aboutissait peut-être à une grande rivière sortie d’un lac du Canada. Il remonta le canal de l’ouest ; mais, au bout d’une lieue et demie, il se heurta à des glaciers infranchissables.

Ce fut dans cette baie silencieuse, où les navires étaient arrivés sans avoir eu un seul homme malade, un seul attaqué du scorbut, que se produisit la première catastrophe de l’expédition. Le 13 juillet, la biscaïenne de Y Astrolabe aux ordres de M. de Marchanville, la biscaïenne de la Boussole aux ordres du premier lieutenant, M. Descures, et un troisième canot commandé par M. Boutin furent chargés de placer des sondes d’après le plan de la

baie qui avait été dressé. La Pérouse, à qui M. Descures avait paru quelquefois un peu trop ardent, lui fit des recommandations si minutieuses que cet officier, qui avait trente-trois ans et qui avait commandé des vaisseaux de guerre, lui demanda s’il le prenait pour un enfant. La Pérouse les lui renouvela par écrit. Si la passe brisait, si seulement elle était houleuse, défense absolue lui était faite d’essayer de la sonder. Ils s’éloignèrent à six heures du matin comme pour une partie de plaisir. Le temps était beau. A dix heures M. Boutin revenait et annonçait l’épouvantable malheur. Il avait suivi la biscaïenne de la Boussole à portée de la voix. Elle s’était approchée de la passe, mais pas assez pour se croire en danger. M. Descures l’avait hélé en riant :t « Je pense que nous n’avons rien de mieux à faire que d’aller déjeuner : la passe brise horriblement. » M. Boutin lui répondit : « Certainement... » A ce moment un autre officier de la biscaïenne, M. de Pierrevert, ouvrit la bouche pour parler et soudainement se tut, car il vit qu’ils étaient entraînés par le jusant qui avait une vitesse de quatre lieues à l’heure. Us étaient perdus. La biscaïenne de Y Astrolabe n’avait rien à craindre, étant plus éloignée. Mais M. de Marchanville, emporté par sa douleur et par un espoir insensé, courut au secours de ses amis et se précipita dans les mêmes brisants. Quant à M. Boutin, il n’avait dû son salut qu’à sa rare présence d'esprit. U imagina de présenter à la lame l’arrière de son canot, si bien que la marée l’emporta à reculons et qu’il se trouva dans la grande mer. Vingt et un hommes, parmi lesquels de jeunes officiers de la plus grande valeur, avaient sombré. Les flots ne rejetèrent pas un seul cadavre. « Ce souvenir, écrit La Pérouse, me rendra éternellement malheureux. » Il fit élever sur l’île, désormais appelée File du Cénotaphe, un monument à la mémoire de ses infortunés

compagnons. On y enterra dans une bouteille le récit du tragique événement composé par M. de Lamanon, qui ne se savait pas promis à un sort encore plus cruel, li y disait notamment que « les Indiens avaient paru prendre part à leur douleur ».

Depuis leur premier mouillage dans la baie, les habitants de la côte les avaient visités. On ne pouvait douter, à leur habitude du trafic, qu’ils avaient eu des relations avec les Russes. Ils arrivaient, leurs pirogues chargées de peaux de loutres qu’ils échangeaient contre des haches et du fer en barre. L’or n’est pas plus désiré en Europe que le fer chez eux. Les peaux, dont ils faisaient marché, étaient si nombreuses que La Pérouse croyait à la prospérité certaine de toute factorerie qui s’établirait sur cette côte.

Les sauvages n’y ressemblaient point aux Esquimaux. Grands, maigres, peu robustes, des ornements pendus au nez et aux oreilles, les dents limées jusqu’à la gencive, le visage et le corps effroyablement peints, ils allaient nus sous une peau de loutre ; mais ils se coiffaient de bonnets à deux cornes ou de plumes d’aigle ou d’une tête d’ours montée sur une calotte de bois. Leur chef portait une chemise en peau d’orignal tannée et bordée d’une frange de sabots de daims et de becs d’oiseaux qui faisaient un bruit de grelots quand il dansait. Leurs femmes étaient dégoûtantes. Leur lèvre inférieure, fendue dans toute la largeur de la bouche, servait de bourrelet extérieur à une espèce d’écuelle appuyée à leurs gencives ; lorsqu’elles l’enlevaient, cette lèvre leur tombait sur le menton. Au grand étonnement de La Pérouse, tout l’équipage ne partageait pas sa répulsion.

Plus industrieux que les insulaires de la mer du Sud, ce peuple savait forger le fer, façonner le cuivre, tisser le poil de certains animaux, tresser artistiquement des

chapeaux et des paniers de jonc, sculpter des figures d’hommes ou de bêtes dans le bois ou la pierre. Était-il anthropophage? Très certainement tous ces gens avaient goûté à la chair humaine. L’hiver ils s'enfonçaient dans l’intérieur du pays et chassaient ; l’été, ils erraient d’une baie à l’autre, et une heure de pêche assurait largement leur subsistance. Le reste du temps, ils le passaient à jouer. Ils étaient des joueurs effrénés avec les passions qu’engendre l’amour du jeu. On les voyait sans cesse dégainer les uns contre les autres le poignard, pareil au criss indien, qu’ils suspendaient à leur cou dans un fourreau de peau tannée. Et ils étaient encore plus voleurs que les indigènes des archipels. La Pérouse, en s’installant dans l’île, avait espéré se mettre à l’abri de leurs larcins. Ils y débarquaient la nuit, se glissaient comme des reptiles à travers des bois inextricables, et, sans remuer une feuille, malgré les sentinelles, parvenaient à dérober des vêtements, des fusils, des outils, et même des cahiers où étaient notées les observations astronomiques. La Pérouse avait bien recommandé qu’on eût toujours pour leurs enfants des caresses et de petits cadeaux. Aussi les amenaient-ils ; mais, pendant qu’on les choyait, ils volaient tout ce qui leur tombait sous la main. Craintifs en face des Européens, ils devenaient redoutables s’ils les rencontraient isolés. Le jeune de Lesseps, cerné par sept d’entre eux qui convoitaient son équipement, aurait succombé sans l'arrivée d’un soldat de marine. Nos hommes ne descendaient à terre qu’armés et en force. « Je ne craindrais pas d’annoncer, dit La Pérouse, que cette peuplade s’anéantirait complètement si à tous ses vices destructeurs elle joignait le malheur de connaître l’usage de quelque boisson enivrante. » Les Européens ont pris soin de la lui fournir, et cette prédiction est à peu près accomplie.

Devant ees hommes de la nature, La Pérouse excédé retrouve tout son solide bon sens et se révolte contre les idées que Rousseau, qu’il ne nomme pas, et les philosophes avaient mises à la mode : « Les philosophes, dit-il, « se récrieraient en vain contre ce tableau. Us font leurs « livres au coin du feu, et je voyage depuis trente ans ; « je suis témoin des injustices et de la fourberie de ces « peuples qu’on nous peint si bons parce qu’ils sont très « près de la nature ; mais cette nature n’est sublime que « dans ses masses ; elle néglige tous les détails. Il est im- « possible de pénétrer dans les bois que la main des « hommes civilisés n'a point élagués ; de traverser des « plaines remplies de pierres, de rochers, et inondées de « marais impraticables ; de faire société enfin avec l’homme « de la nature parce qu’il est barbare, méchant et fourbe. « Confirmé dans cette opinion par ma triste expérience, je « n’ai pas cru néanmoins devoir user des forces dont la « direction m’était confiée pour repousser l’injustice de « ceâ sauvages et pour leur apprendre qu’il est un droit « des gens qu’on ne viole jamais impunément. »

Le 1er août 1786, il quitta le Port des Français. Il y avait juste un an qu’il voyageait. Il longea toute la côte américaine, fixant les points principaux, baptisant des caps, des îles, des baies, qu’une autre nation, sans respect pour son magnifique labeur, s’empressa de débaptiser. Il passa devant la future Colombie britannique, devant les futurs États de Washington et d’Orégon, en vue du port de San-Francisco, et, le 14 septembre, il entra dans la baie de Monterey. Au nord et au sud les rives en étaient hautes et boisées ; à l’est la mer déferlait au pied des dunes de sable avec un bruit qui se percevait de plus d’une lieue. Les frégates étaient environnées d’une bande de baleines qui soufflaient à chaque minute et dont la

respiration empuantissait l’air ; et des nuées de pélicans nageaient sur les eaux.

Le gouverneur de la Californie espagnole, simple lieutenant-colonel, dont le gouvernement avait plus de huit cents lieues de circonférence, commandait à deux centquatre-vingt-deux soldats de cavalerie qui devaient fournir des garnisons à cinq petits forts et des escouades de quatre ou cinq hommes à chacune des vingt-cinq missions ou paroisses californiennes. Cette force armée contenait environ cinquante mille Indiens, dont dix mille étaient christianisés. Lorsque La Pérouse aborda, il y avait exactement seize ans que les Franciscains avaient fondé leur première mission. Le gouverneur lui fit le meilleur accueil, et les Pères de la mission de Saint-Charles, qui était à deux lieues de Monterey, les reçurent « comme des seigneurs de paroisse à leur première entrée dans leurs terres ». Ils traversèrent une place entre deux haies d’indiens qui les regardaient avec une parfaite indifférence. Le supérieur, revêtu de sa chape, le goupillon à la main, les attendait sur le seuil de l’église illuminée comme aux plus grands jours de fête. On les conduisit au maîtreautel, et l’on entonna un Te Deum en actions de grâces de l’heureux succès du voyage. Des copies de tableaux italiens ornaient l’église, et deux peintures, l’une du paradis, l’autre où l’enfer était représenté avec « une imagination de Callot ». Quand ils en sortirent, ils retrouvèrent leurs deux haies d’indiens qui n’avaient pas bougé.

Les moines chiliens avaient laissé à La Pérouse une déplorable impression. Ceux-ci lui parurent pieux et sages. Toute la vie de ces paroisses, de ces presidios, se réglait aux sons des cloches. Les Indiens se levaient, comme les missionnaires, avec le soleil et se rendaient à la messe. Pendant ce temps la farine d’orge cuisait au milieu

de la place dans de larges chaudières. Le déjeuner pris, ils allaient au travail sous la surveillance des religieux, labouraient ou jardinaient. A midi la cloche annonçait le dîner. Ils retournaient à leurs occupations de deux heures à cinq ; puis, de cinq à six, à l’église pour la prière du soir ; et l’on soupait d’une nouvelle ration de farine bouillie. Toute la journée, les femmes, dont les maris étaient absents, et les filles au-dessus de neuf ans avaient été gardées par des matrones. Une heure après le souper, les moines les enfermaient sous clef. Mais elles leur jouaient souvent la même comédie que nous avions applaudie sous le titre de la Précaution inutile.

Ces Indiens étaient petits, presque noirs, d’assez faible complexion, moins fiers que ceux du nord. Le christianisme avait respecté leurs misérables cases faites de bottes de paille, qu’ils incendiaient pour les nettoyer de leur vermine et qu’ils reconstruisaient en une heure ; il n’avait touché ni à leurs jeux, quand ces jeux étaient innocents, ni à leur façon de porter le deuil qui consistait à se peindre le corps en noir. Comme ils ne possédaient rien, hormis quelques poules, la plus grande honnêteté régnait parmi eux. Ils acceptaient d’être fouettés lorsqu’ils avaient commis une faute ; et ils se pliaient volontiers à cette existence monacale qui, du moins, les protégeait des incursions de leurs frères indépendants, belliqueux, chasseurs de chevelures, arracheurs d’yeux, dont ces barbares avaient l’art de se faire des bijoux inaltérables, et mangeurs, pour assimiler son courage, du cœur ou du foie de l’ennemi vaincu.

Cependant La Pérouse n’admira pas sans réserve la sécurité que ces pauvres êtres lui semblaient payer trop cher : « J’avoue, dit-il, que, plus ami des droits de l’homme que théologien, j’aurais désiré qu’aux principes du chris-

tianisme on eût joint une législation qui, peu à peu, eût rendu citoyens des hommes dont l’état ne diffère presque pas aujourd’hui de celui des nègres dans nos colonies régies avec le plus de douceur et d’humanité. » Il était ainsi continuellement ballotté, comme le sont encore aujourd’hui tant de voyageurs, entre son expérience de l’homme et les idées de son siècle. Nous prenons parti pour l’homme de la nature quand il est asservi, et nous souhaitons de l’asservir quand sa liberté nous brave et nous insulte. Mais ici la colonisation paraissait à La Pérouse d’une pauvreté, d’une mesquinerie lamentable, dans un climat délicieusement salubre, sur une terre immense dont il prévoyait que l’éclatante fécondité procurerait à une nation entreprenante et laborieuse « plus d’avantages que la riche mine du Mexique ».

Le 22 septembre, il prit congé du gouverneur, des missionnaires et de leurs néophytes. Et maintenant il allait traverser le Pacifique dans toute sa largeur, comme il l’avait fait dans une grande partie de sa longueur. Macao était son but. Ses vaisseaux commençaient à se ressentir des quatorze mois de leur navigation. Les voiliers ne suffisaient pas à en réparer les voiles presque entièrement usées. Les cordages, tous les agrès étaient fatigués, mais ni la volonté du chef, ni le courage des hommes.

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