CHAPITRE VI
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La traversée fut dure. On découvrit le 4 novembre un îlot ou plutôt un rocher abrupt au sommet herbeux, tout ce qui restait probablement d’une île engloutie : La Pérouse le nomma Ile Necker. Vingt-trois lieues plus loin, par un brillant clair de lune, l’officier de quart, M. de Lauriston, signala à deux encablures de la Boussole une ligne de brisants. Il s’en fallut de peu que le vaisseau y terminât son voyage ; mais ce n’était pas à ces brisantslà qu’il était réservé. Le jour venu, La Pérouse se rapprocha de l’écueil. Un rocher fendu s’élevait de quarante ou cinquante mètres au nord-ouest d’un fonds de roches, d’une basse, dont la pointe sud-est s’étendait à plus de quatre lieues. Entre cet îlot et les récifs qui le défendaient, trois bancs de sable émergeaient séparés par une eau verdâtre à peine profonde d’une brasse. La Pérouse nomma cet endroit sinistre : Basse des frégates françaises. Il avait cru que ces rocs précédaient un archipel ; mais les volées d’oiseaux disparurent, et les navigateurs ne revirent la terre que le 14 décembre. Des cocotiers rabougris et clairsemés ; des ravins que les éruptions volcaniques avaient creusés ; un cratère, dont le cône couvert de laves, « comme vitrifié, d’un verre noir et couleur de suie », se perdait dans les nuages ; une odeur de soufre répandue jusqu’à une demi-lieue en
mer, et des nuées d’oiseaux tourbillonnant au-dessus de cette côte hideusement déserte et ceinturée d’écume : c’était une île des Mariannes, l’île de l’Assomption. Les frégates s’en éloignèrent et, le 3 janvier, elles mouillèrent dans la rade de Macao.
Elles y restèrent un mois. Nos marins y éprouvèrent une vive déception. Le vaisseau qui aurait dû leur apporter des lettres n’était pas arrivé. Mais ils y trouvèrent un navire de charge, une flûte française, aux ordres de M. de Richery, qui naviguait sur ces côtes pour protéger notre commerce, et ils reçurent le plus aimable accueil du gouverneur portugais M. de Lémos, dont La Pérouse avait connu la charmante jeune femme, Maria de Saldanha, douze ans plus tôt, à Goa. Elle lui présenta ses enfants qui n’avaient d’autre éducatrice qu’elle-même ; et l’on sent, à sa façon d’en parler, combien il fut ému de ce tableau familial.
Le Macao de cette époque ne différait pas sensiblement du Macao que l’on pouvait voir à la fin du dix-neuvième siècle, car ce qu’il nous en dit me rappelle mes propres impressions. De cette ville que sa situation paraissait désigner pour être une des plus florissantes de l’Asie orientale, les faiblesses du gouvernement portugais, son système de ne pas en laisser les gouverneurs plus de trois années en charge, sa pusillanimité envers les Chinois faisaient une ville mourante et, pis encore, une ville de dégénérés. Elle me produisit l’étrange effet d’une ville de notre Midi européen tombée au pouvoir de la Chine, d’une caricature de ce que nous deviendrions si les Jaunes nous envahissaient et s’installaient chez nous en maîtres. Mais cette idée ne pouvait, même en boutade humoristique, effleurer La Pérouse. Il s’indigna de l’espèce de servitude où étaient réduits les Macaïstes. Sur les
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vingt mille âmes de Macao, on ne comptait que cent Portugais du Portugal, et environ deux mille métis ; le reste était chinois. Les métis, tributaires de l’industrie chinoise, se seraient crus déshonorés s’ils avaient exercé un art mécanique ; mais leur amour-propre acceptait parfaitement « de solliciter sans cesse et avec importunité l’aumône des passants ». Les Portugais tremblaient devant les mandarins. Si un voleur chinois était surpris en flagrant délit, on mettait des gants pour l’arrêter, et s’il avait tué un soldat portugais, on le déférait aux juges de sa nation qui s’empressaient de lui donner la clef des champs. Si au contraire c’était le soldat qui l’eût tué, on livrait le malheureux défenseur de l’ordre au mandarin qui le faisait pendre. Macao était alors entouré, à une lieue de distance, d'une muraille de Chine qu’aucun Européen n’avait le droit de franchir sous peine d’être rançonné. La cathédrale de San Paulo, dont nous ne voyons plus que les ruines, se dressait sur la colline qui domine la baie et qui eût formé un poste inexpugnable. Elle commandait la cité, la mer, les archipels, et la Madone y foulait le globe du monde ; mais les fortifications à l’entrée du port étaient déjà délabrées. La Pérouse conçut autant de mépris pour le gouvernement portugais que de dégoût pour le gouvernement chinois, « le plus injuste, le plus oppresseur et en même temps le plus lâche qui existe dans le monde ».
Lé 5 février il mit le cap sur les Philippines. Le 15, on aperçut l’île de Luçon. Les courants le forcèrent de relâcher au petit port de Marivelès. Le bourg se composait d’une quarantaine de maisons en bambou recouvertes de feuilles. Devant ces cages d’oiseaux s’élevait un gros édifice en pierres de taille, à moitié ruiné, dont les fenêtres servaient d’embrasures à deux canons de fonte.
C’était tout à la fois le presbytère, l’église et le fort. Le prêtre, un nonchalant métis, régnait sur deux cents paroissiens toujours prêts à s’enfuir dans les bois, car ils étaient continuellement exposés aux incursions et aux razzias des Mores. Les Espagnols avaient retrouvé leurs vieux ennemis dans ces Philippines dont ils ne détenaient qu’une partie des côtes. Les terribles Mores, sujets du sultan de Mindanao, pénétraient jusqu’au fond de la baie de Manille et, à défaut d’Espagnols, y enlevaient des indigènes. Le 25, à la pointe du jour, les deux frégates appareillèrent et, trois jours après, jetèrent l’ancre dans le port militaire de Cavité qui leur offrit les mêmes ressources que les meilleurs ports de l’Europe. Les marins purent réparer leurs voiles, construire deux canots, faire leurs salaisons ; et les savants établirent leur observatoire. La ville, la seconde des Philippines, n’était plus qu’un village. Manille en avait absorbé toute la vie. Mais le port et l’arsenal prospéraient, soumis à la plus stricte discipline.
Let gouverneur de Manille, que des lettres du ministre d’Espagne avaient averti, ordonna qu’on procurât aux Français tout ce dont ils auraient besoin ; et le surlendemain de leur arrivée, deux embarcations, fortement armées en prévision d’une attaque toujours possible des chiens de Mahométans contre les chiens de Chrétiens, emmenèrent La Pérouse et ses officiers, en deux heures, à Manille où ils désiraient remercier le gouverneur et rendre visite à l’archevêque et aux principaux magistrats. La position de cette ville, « la plus heureusement située de l’univers », à l’embouchure d’une rivière qui la traverse, qui fertilise sa campagne et qui est navigable jusqu’au lac d’où elle sort; l’abondance de ses richesses ; une terre qui produit sans effort sous les pas de
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l’habitant le coton, l’indigo, le café, la canne à sucre ; une nature splendide, émerveillèrent La Pérouse. « Je ne crains pas d’avancer, dit-il, qu’une très grande nation qui n’aurait pour colonie que les Philippines et qui y établirait le meilleur gouvernement qu’elles puissent comporter, pourrait voir sans envie tous les établissements européens de l’Afrique et de l’Amérique. » Malheureusement l’Espagne y appliquait le même régime colonial qu’il avait déploré au Chili. Le défaut d’émulation, les prohibitions, tous les empêchements dont le commerce était frappé, avaient pour conséquence que cette admirable colonie coûtait encore à la métropole quinze cent mille livres qui lui étaient envoyées du Mexique. Ce qui offusqua le plus La Pérouse, ce fut la tyrannie que les ordres monastiques faisaient peser aussi bien sur les fonctionnaires que sur les indigènes. Le peuple était assujetti aux pratiques les plus minutieuses et les plus extravagantes. Les inquisiteurs et les moines surveillaient les consciences. Le gouvernement, stimulé par eux, étendait sa juridiction sur les démarches les plus innocentes. Une promenade dans l’intérieur, une conversation, tout était de son ressort. « Le plus beau, le plus charmant pays de l’univers, dit-il, est certainement le dernier qu’un homme libre voulût habiter. » Et il dit encore : « On ne songea qu’à faire des chrétiens et jamais des citoyens. » La Pérouse a raison quand il dénonce l’esprit de domination des ordres espagnols ; mais s’il avait mieux connu les Philippins, il aurait été moins sévère. Et il a tort d’opposer chrétiens et citoyens. Le christianisme, chez ces peuples qui n’ont aucune vertu civique, fait à la longue des citoyens. Instrument de conquête aux mains de l’Espagne, il fournissait peu à peu à ceux qu’elle avait conquis des arguments contre son des-
potisme. D’ailleurs La Pérouse, avec son impartialité coutumière, remarcpie que, sous cette oppression, les paysans indigènes avaient « un air de bonheur qu’on ne rencontre pas dans nos villages d’Europe ». Et pourtant, au moment où il était à Manille, le pays s’agitait. Le gouvernement venait de promulguer une loi qui défendait aux particuliers la culture du tabac et qui la réservait à l’État. Des insurrections avaient éclaté, et les Français s’étonnaient d’une telle passion pour ce narcotique. « Elle est si immodérée, écrit La Pérouse, qu’il n’est pas d’instant dans la journée où un homme et même une femme n’ait un cigare à la bouche. »
De cette grande ville sale, poudreuse, avec ses bicoques en torchis et ses toits vermoulus, mais dont la végétation des tropiques voile les misères d’une ombre somptueuse et lumineuse, il ne nous dit presque rien, sinon qu’il serait mort de chaleur si un négociant français, Sébir, ne leur avait envoyé son carrosse. C’était une ville où les citoyens ne sortaient qu’en voiture : entendez par les citoyens les mille ou douze cents Espagnols qui vivaient au milieu de trente-huit mille métis, Indiens et Chinois. Les familles espagnoles les moins fortunées avaient une ou plusieurs voitures, deux beaux chevaux coûtant environ trente piastres. « Il n’est aucun pays où la dépense d’un carrosse soit moins considérable et en même temps plus nécessaire. » Il ne nous dit rien de la ville murée, de la vieille place forte qui semble avoir été apportée là du fin fond de notre moyen âge. Ses rues étroites, ses lourdes maisons trapues, ses portes en ogive, ses fenêtres carrées dont la grille se bombe en forme de balcon, l’église de San Domingo, son cloître, ses Vierges parées de joyaux et d’or, ses grands Christs sur des tentures de pourpre, tout cela qui nous charme
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aujourd’hui n’avait guère d’attrait pour un des hommes du dix-huitième siècle.
Les communications entre Manille et la Chine étaient si fréquentes qu’ils apprirent l’arrivée au port de Canton de la Résolution , commandée par M. d’Entrecasteaux, et de la Subtile, commandée par M. Lacroix de Castries. La Subtile vint leur apporter leur courrier et remporta leurs lettres. Et elle donna même à chaque frégate quatre hommes et un officier pour réparer les vides. Ces dix hommes furent sans doute heureux d’être choisis.
Le 9 avril, La Pérouse ordonna le départ, et le 21 il aperçut Formose. Il s’engagea dans le détroit de Fou- Kien. Les vents, après l’avoir d’abord écarté de la côte, le ramenèrent à l’ouest de la haie du Taï-Wan, la capitale de l’île. Il était informé que le gouverneur de Canton y envoyait contre la colonie chinoise insurgée une flotte de vingt mille hommes. Elle leur apparut à l’embouchure d’une grande rivière ; mais il ne leur fut pas possible de compter les navires tant ils étaient nombreux. Le soir, le vaisseau amiral, qui se tenait le plus au large, alluma des feux à tous ses mâts pour rallier les retardataires. Ceux-ci passaient devant les frégates, ayant bien soin « de ne les approcher qu’à la plus grande portée du canon ». La nuit était belle et claire. Les officiers de la Boussole et de Y Astrolabe ne perdaient rien de la scène et auraient ardemment désiré voir la suite des événements. Le temps ne le leur permit pas. La Pérouse décida de revenir au sud de Formose et de prolonger cette île à l’est. Il avait reconnu les Pescadores, amas de rocs aux formes étranges : l’un d’eux ressemblait au phare de Cordouan à l’entrée de la Gironde. L’île de Bote'l- Tobago doublée, il se dirigea vers le nord. Les frégates naviguaient au milieu de l’archipel Riou-Kiou que les
missionnaires jésuites nommaient Likeu. Plusieurs pirogues se détachèrent d’une île nommée Kumi, et quelques insulaires, malgré leur défiance, ne résistèrent pas au désir de monter à bord. La Pérouse pensa qu’ils n’étaient ni Chinois ni Japonais, mais qu’ils tenaient des deux peuples. Us devaient être Japonais : leurs cheveux, l’etroussés au sommet de leur tête, étaient roulés autour d’une aiguille qui paraissait d’or, et chacun d’eux portait un poignard dont le manche paraissait également d’or. On leur donna une pièce de nankin et des médailles. Ils n’avaient rien à offrir en échange. Ces hommes polis et délicats amarrèrent seulement à une corde un seau d’eau douce « en faisant signe qu’ils ne se croyaient pas acquittés et qu’ils allaient à terre chercher des vivres. » Les vaisseaux ne les attendirent pas et continuèrent leur route, toutes voiles dehors.
Ils atteignirent le 21 mai l’île coréenne de Quelpaert. L'aspect en était riant. Les cultures et les champs morcelés, qu’on apercevait à l’aide des lunettes, prouvaient une nombreuse population. Mais on se rappelait le naufrage du navire hollandais Sparrow-Hawk en 1635 et les naufragés retenus dix-huit ans en captivité et traités comme des esclaves. Ce n’était point une île où il était prudent d’aborder. Us entraient maintenant dans la mer du Japon. D’un côté, l’inabordable et mystérieux empire japonais ; de l’autre, la mystérieuse et inviolable Corée : ils passèrent entre ces deux sphinx allongés sur les eaux. Us avaient rangé les côtes coréennes dont’ ils distinguaient les villes au bord de la mer et les fortifications sur les hauteurs. Leur paskage y jeta même l’alarme, car des feux s’allumèrent de pointe en pointe.
Au sortir du détroit ils rencontrèrent bientôt une petite île cernée d’un rempart de roc vif qui ne laissait
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à découvert que des anses de sable. L’une d’elles servait de chantier à des ouvriers qui y construisaient un bateau de forme chinoise. Ils s’enfuirent à l’approche des diables étrangers. Trois ou quatre jours plus tard, on croisa deux bâtiments japonais dont l’un passa à portée de la voix. Il n’avait qu’un mât, mais sa voile était immense. Les vingt-deux hommes qui le montaient étaient vêtus de soutanes bleues. Leur figure n’exprima ni crainte ni étonnement ; et pourtant aucun navigateur européen n’avait encore pénétré dans ces mers. Le 6 juin La Pérouse eut connaissance de la côte occidentale du Japon. Le temps était si clair que, bien qu’il en fût éloigné de six lieues, il en aperçut tous les détails. Il vit même sur une île voisine « des édifices considérables » qui étaient des temples et des piliers avec une large poutre transversale qu’il prit pour des fourches patibulaires et qui n’étaient que des portiques, des torii. Comme il ne se proposait que de fixer les limites de la mer de Tartarie, il courut au nord-ouest ; et le 11, il atterrit au point qui sépare la Corée de la Tartarie. Le rivage était escarpé, couvert d’arbres et de verdure et inhabité. Les vaisseaux reprirent leur route sous un ciel étonnamment clair. Puis la brume les enveloppa et les tint enveloppés pendant deux jours. Le second jour, La Pérouse vit se produire le plus extraordinaire phénomène d’illusion dont il ait été le témoin. A la brume la plus épaisse avait succédé le plus beau ciel. Tout à coup ils découvrirent une grande terre qui allait rejoindre le continent vers l’ouest, avec ses montagnes, ses mornes, ses ravins, les moindres accidents du sol. La Pérouse ne pouvait s’expliquer comment ils avaient pénétré dans ce détroit, et il crut devoir serrer le vent et gouverner au sud-est. Mais aussi brusquement ravins
et mornes s’évanouirent : ce n’était qu’un banc de brume dont les formes et les teintes remontèrent dans les nuages. Us naviguèrent toute la nuit sur l’espace de mer que cette terre fantastique avait occupé. Faut-il s’étonner que tant de navigateurs aient vu sortir des flots, îles ou continents, des terres qui n’ont jamais existé? L’Océan a ses mirages. <
Ils longèrent la côte de Tartarie. Elle était belle, elle paraissait fertile, et c’était le désert. Depuis soixantequinze jours qu’ils étaient partis de Manille, ils avaient côtoyé des rivages inhospitaliers ; ils étaient impatients de rencontrer une humanité qui ne fût point barbare, et ils savaient que les peuples de la Tartarie étaient accueillants aux étrangers. La Pérouse brûlait d’explorer « cette seule partie du globe qui eût échappé à l’activité infatigable du capitaine Cook. » Le 23 juin, ils trouvèrent un bon mouillage dans une baie qu’il nomma Baie de Ternay, formée de cinq petites anses entre des coteaux boisés. Le printemps y était vigoureux et plus nuancé qu’en France. La terre se fleurissait de roses, de lis, de muguets et de toutes les fleurs qui croissent dans nos prairies. Des saules, des bouleaux, des érables ombrageaient le cours des rivières. On voyait à l’orée des bois des massifs de noisetiers et des pommiers chargés de fruits. Les cerfs et les ours paissaient sur le bord de la mer comme dans les vieilles images du paradis terrestre. Et les eaux étaient poissonneuses. Çà et là on relevait des traces humaines : un arbre coupé, la cendre d’un feu, un abri de chasseur. Us découvrirent près d’un ruisseau et d’une cabane en ruines un tombeau presque enterré sous les herbes : deux corps, la tête coiffée d’une calotte de taffetas, s’v allongeaient côte à côte, intacts, revêtus d’une peau d’ours et d’une
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ceinture d’où pendaient des bijoux de cuivre et des monnaies chinoises. Leur cercueil était semé de perles de verre, et on y avait déposé une douzaine de pendants d’oreilles en argent, une hache de fer, un couteau, une cuillère de bois, un peigne et un petit sac de nankin plein de riz, tout leur funèbre viatique. Nos voyageurs eurent grand soin de remettre chaque chose en place, ne gardant que quelques menus objets pour constater leur découverte, et la terre se referma sur ces morts innocemment profanés. Cet endroit ravissant ne déçut que les botanistes et naturalistes, car, plantes et pierres, tout était comme chez nous. Ils se réembarquèrent et, après avoir longé le rivage pendant cinquante lieues, ils relâchèrent dans une baie que La Pérouse nomma Baie de Suffren. Elle ressemblait à la baie de Ternay, mais les vestiges des hommes y étaient plus récents.
Il était résolu à reconnaître la côte de Tartarie jusqu’au cinquantième degré de latitude, quand il aperçut sur sa droite une terre rocheuse, montagneuse, qui paraissait fort étendue : c’était, il le sut bientôt, l’île Ségalien ou Sakhaline, dont les géographes avaient placé la partie méridionale deux degrés trop au nord, et dont le nom abrégé du chinois (Skhalan anga Khada) signifie Rocher près de V embouchure de V Amour. Ils s’en approchèrent à travers une brume épaisse, mais où des éclaircies leur découvraient de très vastes horizons, « comme si la nature voulait, en quelque sorte, compenser par des instants de la plus vive clarté les ténèbres profondes et éternelles qui sont répandues sur ces mers ». Le 12 juillet au soir, ils accostèrent une terre que n’avait encore foulée auçun Européen. M. de Langle y descendit le premier : aussi La Pérouse la baptisa-t-il Baie de Langle. On v avait vu, de loin, quelques cabanes et deux ombres
humaines qui s’enfuyaient vers les bois. M. de Langle trouva dans ces cabanes du feu et une portée de petits chiens aux yeux encore fermés, dont on entendait la mère aboyer dans la forêt. Il y laissa des haches, des outils de fer, des verroteries, afin de prouver aux habitants qu’ils n’avaient pas affaire à des ennemis. Mais au moment où il regagnait son bateau, une pirogue déposa sur le rivage sept hommes armés de piques et d’arcs. Deux d’entre eux étaient des vieillards à longue barbe blanche. D’autres étaient vêtus de nankin bleu à la chinoise ; et tous portaient des bottes en peau de loup marin. Ils s’assirent au milieu des matelots sans témoigner la moindre appréhension. M. de Langle, frappé de leurs manières graves et nobles, leur fit comprendre qu’il reviendrait le lendemain et qu’il comptait les retrouver.
Le lendemain ils furent fidèles au rendez-vous. C’étaient des Aïnos, derniers restes des anciens habitants de l’archipel du Japon, que la conquête japonaise a refoulés dans î’île de Yeso et dans l’île Sakhaline. On ignore leur origine. L’imagination nipponne, pour expliquer leurs corps velus, les fait descendre de l’accouplement d’une femme et d’un chien. On ne sait rien de leur passé. La Pérouse n’avait jamais encore rencontré d’indigènes qui lui parussent aussi dignes d’admiration. Il éprouva la même surprise que nous avons ressentie jadis, lorsque au Yeso, visitant leur pauvre capitale de Piratori, nous fûmes entourés de ces hommes qui ressemblaient à des patriarches et dont les grands saluts pleins de grâce et de noblesse s’accompagnaient d’une expression d’humble douceur. Il ne les connut pas assez pour juger de leur misérable état et de leur triste mais inofîensive sauvagerie. D’ailleurs ces Aïnos de Sakhaline, qui n’avaient pas encore été abrutis par
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l’alcool et qui vivaient indépendants, valaient probablement mieux que ceux du Yeso d’aujourd’hui. Us devinèrent qu’on leur demandait de figurer leur pays et celui des Mandehoux. Du bout de sa pique un vieillard traça sur le sable la côte occidentale de Tartarie courant à peu près du nord au sud, et, à l’est, dans la même direction, celle de son île. Il indiqua que les vaisseaux pouvaient passer au nord par le détroit. Au sud de son île, il dessina une autre île (le Yeso) et fit entendre qu’entre ces deux îles les vaisseaux trouveraient une route facile et sûre. Il révélait ainsi à La Pérouse ce qui devait être un des plus beaux résultats de son expédition.
Les voyageurs passèrent le reste du jour à se promener dans le pays et à visiter les habitations. Elles étaient en bois, surmontées d’une charpente de chaume comme celles de nos paysans, et parquetées de nattes. La fumée du foyer, qui en occupait le milieu, s’échappait par une ouverture du toit. Ils virent des métiers où se tissait une toile pareille aux nôtres avec du fil d’écorce de saule ; mais les tisseuses demeurèrent invisibles. « Si ces hommes étaient pasteurs, écrit La Pérouse, et s’ils avaient des troupeaux, je ne me formerais pas une autre idée des usages et des mœurs des patriarches. » Il repartit à la pointe du jour, et, l’après-midi même, laissa tomber l’ancre dans une baie qu’il nomma Baie d’Estaing. Ce fut là que des officiers rencontrèrent les premières Aïnotes, deux femmes qui s’étaient sauvées et cachées dans les hautes herbes. On s’empressa de les rassurer, et on put admirer l’étrange conception que ce peuple se fait de la beauté féminine. Les jeunes femmes aïnotes ont souvent une agréable physionomie, des yeux larges et aussi doux que les petits yeux mongols ; mais elles se tatouent la lèvre supérieure, et ce tatouage, d’un bleu d’ardoise,
leur dessine une paire de moustaches. Les jambes nues, elles étaient habillées d’une robe de chambre qui, tout humide de la rosée des herbes, moulait lexirs formes inharmonieuses. Les hommes, sur le rivage, aidaient à remettre à flot quatre pirogues de Mandchoux qui étaient venus acheter du poisson fumé. Les Mandchoux confirmèrent les renseignements géographiques que les Aïnos avaient donnés à La Pérouse.
Il continua donc de remonter la côte de Sakhaline. Le canal se rétrécissait : dès que l’horizon s’étendait un peu, on apercevait les rivages de la Tartarie. Le fond diminuait rapidement ; les terres de l’île n’étaient plus que des dunes noyées et presque à fleur d’eau comme des bancs de sable. La mer grossit, et la brume. Le 28 juillet au soir, ils se trouvèrent à l’ouverture d’une baie tartare qui fut nommée Baie de Castries. La Pérouse, convaincu que la Manche, qui séparait la Tartarie de l’île Sakhaline, se terminait au nord par des hauts-fonds impraticables, décida de relâcher dans cette baie et d’y faire ses provisions de bois et d’eau. On débarqua au pied d’un village de la nation des « Orotchys ». La Pérouse nous dit qu’on ne pouvait rencontrer en aucune partie du monde une peuplade d’hommes meilleurs. Ces mangeurs de poissons, qui vous en auraient à jamais dégoûtés par leur façon d’en manger, avaient de petits yeux chassieux fendus en diagonale, les pommettes saillantes, le nez écrasé, la bouche large, le menton court, presque imberbe, une peau olivâtre <c vernissée d’huile et de fumée », et une voix faible, aiguë, comme celle des enfants. Leur village était bâti sur une langue de terre basse et marécageuse. Au-dessus, à la lisière d’un bois, un second village se composait de huit cabanes beaucoup mieux construites, et, un peu plus haut, de quelques maisons
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souterraines, de jourles, semblables à celles que les Voyages du capitaine Cook avaient décrites au Kamtschatka. Sur une aile de ce village, des tombeaux, aussi grands que les maisons, renfermaient chacun plusieurs cercueils ornés d’étoffes chinoises, d’arcs, de flèches et de filets. Les femmes, dont les cheveux tombaient sur leurs épaules, étaient vêtues comme les hommes d’une large robe en nankin ou en peau de saumon. Elles étaient très respectées, et leurs maris n’auraient jamais conclu un marché sans leur assentiment. N’ayant aucune pensée mauvaise, ils ne craignaient rien des étrangers qu’ils laissaient librement entrer dans leurs demeures et même dans celles de leurs morts. Ils les considéraient peut-être comme des sorciers ; mais la vraie sorcellerie venait d’eux qui, dans ce monde glacial et perdu, donnaient le touchant spectacle de la tendresse familiale et de l’humanité. Malheureusement leurs belles vertus vivaient dans une saleté nauséabonde. Les Français virent se coucher sur la baie de Castries le dernier soleil de leur seconde année de voyage.
Ils levèrent l’ancre le 2 août ; et sous les vents, la pluie et les brumes, il leur fallut huit jours pour atteindre la pointe méridionale de l’île Sakhaline, « une des plus étendues du nord au sud qui soient sur le globe », e&r elle mesure exactement cent douze lieues. La Pérouse nomma cette pointe le Cap Crillon. II y revit des Aïnos qui lui parurent plus vigoureux et qui, cette fois, osèrent lui rendre visite à bord ; et de nouveau il admira leur grave politesse et la noblesse de leurs gestes. Sans doute ils lui firent leur beau salut qui consiste à étendre les mains, puis à les passer stir leur longue barbe. Ils s’assirent en rond et fumèrent leurs petites pipes, des pipes japonaises, avec dignité. Sauf leurs habits qui étaient tissus
de leurs propres mains, tous les objets dont ils se servaient, ainsi que les meubles de leurs cabanes, étaient de fabrication japonaise. Parmi les présents qu’on leur offrit, l’alcool et le tabac leur furent les plus agréables. Le patron d’une pirogue, à qui La Pérouse avait donné une bouteille d’eau-de-vie, en répandit, avant de partir, quelques gouttes dans la mer et fit entendre que cette libation était une offrande à l’Être suprême. Mais je doute qu’on l’ait bien compris : il devait plutôt conjurer par là les mauvaises puissances.
La Pérouse se demandait si le cap Crillon ne lui cachait pas simplement un golfe. Cependant le fort courant qui venait de l’est annonçait une ouverture. Il ordonna l’appareillage. Les frégates se dirigèrent vers le sud-est pour passer au large du cap qui se terminait par un îlot rocheux où la mer brisait avec violence ; elles rencontrèrent un autre îlot non moins dangereux, qu’elles tournèrent ou, comme on dit, qu’elles « arrondirent » à une lieue de distance ; elles eurent à lutter contre une marée aussi forte que celle du raz de Brest, et, le lendemain, aperçurent la côte septentrionale de l’île de Yeso. Elles venaient de traverser un détroit large de douze lieues qu’aucun navire européen n’avait jamais franchi et qui devait porter le nom de La Pérouse. Jusque-là les géographes japonais disaient qu’au-dessus du Yeso il y avait un continent qu’ils appelaient Oku-Yeso (le haut Yeso) dont on ne savait s’il se confondait avec la Tartarie ou l’Amérique. Les Européens s’imaginaient en général que le Yeso et l’Oku-Yeso ne formaient qu’une seule île et que la mer du Japon ne communiquait avec le Pacifique que par le détroit de Tsougarou qui séparait le Japon du Yeso. Le vaisseau hollandais, le Kastricum, qui avait remonté toute la côte japonaise de l’est n’avait pas soupçonné
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la coupure, et, ^arrivé à la baie d’Aniva sur la côte orientale de Sakhaline, ne s’était pas aperçu, peut-être à cause des brumes, qu’il avait quitté le Yeso et qu’il mouillait dans une autre île.
Cette découverte fut la grande joie de La Pérouse. Elle les récompensait, ses compagnons et lui, des périls affrontés dans ces mers difficiles ; et elle était magnifiquement désintéressée, car nous n’en pouvions tirer d’autre avantage que la gloire d’avoir fait la lumière sur un petit coin du monde. Mais elle avait son importance, et La Pérouse ne cédait pas au désir de la surfaire, lorsqu’il y voyait une raison d’espérer pour les hommes de demain d’aussi fructueuses certitudes cjue, dans ces pays de brumes, les éclaircies lui découvraient d’immenses horizons : « Je crois, dit-il, le moment arrivé « où tous les voiles qui couvrent les navigations parti- « culières vont être levés. Bientôt la géographie ne sera « plus une science problématique ; tous les peuples con- « naîtront également l’étendue des mers qui les envi- « ronnent et des terres qu’ils habitent... Les Jésuites, « dont les relations nous ont si bien fait connaître la Chine, « n’avaient pu donner aucun éclaircissement sur la partie « orientale de cet empire ; on n’avait pas permis à ceux « qui faisaient le voyage de Tartarie de s’approcher des « bords de la mer ; cette précaution et la défense faite « dans tous les temps par l’empereur du Japon de navi- « guer aux bords de ses États, étaient un motif de croire « que cette patrie de l’Asie recélait des richesses que la « politique japonaise et chinoise refusait de faire contt naître aux Européens. Toutes ces chimères se sont « évanouies. La connaissance précise de cette partie du « continent, que les fatigues de notre campagne auront « procurée à la France et aux autres nations de l’Europe,
« pourra devenir d’une utilité prochaine aux Russes. Peut- « être auront-ils un jour une. grande navigation à Okhotsk « et feront-ils fleurir les arts et les sciences de l’Europe « dans ces contrées habitées aujourd’hui par quelques « hordes de Tartares errants, plus particulièrement par ce des ours et d’autres animaux des forêts. »
Au sortir du détroit, il releva le cap d’Aniva, puis l’île de la Compagnie, aride, inhabitable, puis l’île de Marikan, la plus méridionale des Kurdes, « dont l’aspect est horrible ». Mais les brumes le forcèrent de renoncer à l’exploration de cet archipel. En dix jours ils n’eurent de clarté que vingt-quatre heures. Ils gagnèrent le large et marchèrent à toutes voiles au mdieu des ténèbres. Le 5 septembre, vers le soir, une éclaircie se fit : ils aperçurent une côte hideuse, d’énormes masses de rocs couverts de neige : c’était le Kamtschatka. Le lendemain ils approchèrent la terre dont la verdure les surprit et leur sourit au pied de ces sauvages escarpements couronnés de glaces éternelles ; et le 7 septembre, à cinq lieues de la baie d’Avatscha ou de Saint-Pierre et Saint-Paul, une pirogue accosta la Boussole. Le commandant du port venait à leur rencontre. Il dit à La Pérouse que son arrivée était annoncée depuis longtemps et que le gouverneur de la presqu’île, attendu d’un moment à l’autre, avait des lettres pour eux. A deux heures de relevée, les frégates entrèrent dans la baie, et les Français se trouvèrent en pays de connaissance, car ils avaient tous lu le dernier voyage de Cook, et la plupart des visiteurs qui leur souhaitaient la bienvenue, comme le bon curé de Paratounka, leur étaient déjà des figures familières.
La baie était hérissée de montagnes parmi lesquelles le cratère d’un volcan vomissait des tourbillons de fumée et parfois, la nuit, de courtes flammes jaunes et
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bleuâtres. A peine débarqués, les naturalistes en entreprirent l’ascension. La végétation des vallées y est luxuriante ; l’herbe y croît à la hauteur d’un homme, et, comme les dunes du Yeso, elles sont toutes fleuries de roses sauvages dont le parfum n’est respiré que par le vent de la mer. Les deux rivières d’Avatscha et de Paratounka se jettent dans cette baie. Le village de Saint- Pierre et Saint-Paul, bâti sur une langue de terre en forme de digue, se composait d’une trentaine d’habitations et d’une centaine d’habitants. Les maisons des Kamtschadales, élevées sur pilotis, n’avaient qu’une seule pièce où la famille s’entassait dans la crasse ; et sous le plancher, au milieu des pilotis, pendaient des poissons séchés assez haut pour que les chiens, qui sont les bêtes de trait, fussent incapables de les happer. Derrière ce village, la langue de terre formait une crique profonde où trois ou quatre navires désarmés pouvaient hiverner. Les Russes se proposaient de tracer au fond de cette baie, une des plus sûres du monde, le plan d’une ville qui serait un jour la capitale du Kamtschatka.
Le gouverneur général arriva, M. Kasloff. Les Français furent charmés de trouver, dans un pays si sauvage, à l’extrémité de la terre, un officier très instruit, très homme du monde, qui les recevait avec toutes les marques de l’amitié et qui parlait leur langue. Il était suivi d’un courrier d’Europe ; et La Pérouse apprit que le roi l’avait promu au grade de chef d’escadre. C’était le dernier témoignage de reconnaissance que la France devait lui donner de son vivant. Aussitôt M. Kasloff fit tirer le canon, et toute l’artillerie cosaque salua cet événement. Il offrit aussi à ses hôtes un bal où il avait invité les femmes de Saint-Pierre et Saint-Paul, Russes et Kamtschadales. Celui auquel avaient assisté les compagnons
de Cook avait été plus somptueux, parce qu’il avait eu lieu à Bolcheretsk, et que la garnison était plus nombreuse dans cette bourgade où résidait le gouverneur ; mais il n’avait pas été plus étrange. Les femmes n’étaient ici que treize, dont dix Kamtschadales « avec de gros visages, de petits yeux et des nez plats ». Elles étaient toutes vêtues de soie, la tête enveloppée d’un mouchoir de soie comme les mulâtresses de nos colonies. « On commença, dit La Pérouse, par des danses russes, dont les airs sont si agréables et qui ressemblent beaucoup à la cosaque si souvent dansée à Paris. Les danses kamtschadales leur succédèrent : elles ne peuvent être comparées qu’à celles des convulsionnaires des tombeaux de Saint-Médard. Il ne faut que des bras, des épaules, et presque point de jambes aux danseuses de cette partie de l’Asie. » Leurs trémoussements convulsifs lui parurent d’autant plus pénibles qu’elles n’avaient d’autre mesure que les cris qui sortaient du creux de leur poitrine et qui semblaient des cris de douleur. Elles finissaient par tomber à terre exténuées ; et leur sueur répandait dans toute la pièce une odeur d’huile et de poisson. Il demanda ce que voulait exprimer un exercice aussi violent. On lui répondit que ces femmes venaient de figurer une danse d’ours. Les Kamtschadales avaient le culte de l’ours, comme les Aïnos, comme les Finnois, comme tant d’autres peuplades. Les premiers maîtres de l’homme ont été les animaux. Il a essayé de leur dérober le secret de leur marche silencieuse, à pas de velours ou rampante, de leur flair impeccable, de leurs ruses, de leurs bonds, et il a pris à leur école des leçons de danse. On se rappelle les petites Javanaises qui dansent « comme un serpent au bout d’un bâton ». Mais La Pérouse pensa que, si les ours voyaient les
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femmes kamtschadales, ils ne seraient pas fiers de leurs élèves.
Avant de partir, il désira visiter le tombeau d’un Français qui avait été enterré au Kamtschatka, en 1741. Il est rare qu’on ne rencontre pas un Français à l’avant-garde de toutes les découvertes. Louis de L’Isle de la Croyère, astronome et géographe, membre de l’Académie des sciences de Paris, avait été envoyé p*ar le Czar pour reconnaître les côtes d’Amérique. Il mourut dans la baie d’Avatscha au retour de son exploration. M. Dagelet composa, pour cet ancien membre d’une Académie dont il faisait partie lui-même, une inscription qui fut gravée sur le cuivre et attachée à son tombeau, et La Pérouse donna son nom à une petite île voisine. Il voulut aussi commémorer de la même façon le souvenir du capitaine Clarke qui, après la mort de Cook, avait pris le commandement de l’expédition. Il s’était évertué à découvrir le passage du nord-est sur la côte américaine ; et sa santé, depuis longtemps atteinte, qui aurait eu besoin d’un climat très doux, avait achevé de s’y épuiser. Il s’éteignit de consomption dans les parages de l’île Saint-Laurent, au sud du détroit de Behring, et ses compagnons ramenèrent son cadavre à Saint-Paul, où il avait manifesté le désir d’être inhumé dans l’église du curé de Paratounka. Ce fut ainsi que La Pérouse honora ces deux hommes héroïques qui avaient succombé si loin de leur patrie.