CHAPITRE II
L'histoire du déchiffrement, de la lecture et de l’interprétation des diverses écritures dont se sont servis les Perses au cours de leur longue évolution est un des chapitres les plus intéressants de l’érudition européenne et qui lui fait le plus d’honneur. C’est à la sagacité merveilleuse de plusieurs générations de savants que l’on doit de lire aujourd’hui les monuments laissés par l’antiquité iranienne. Alors que le point de départ du déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion reposait sur linscription trilingue de Rosette, où la partie grecque présentait une base solide d'interprétation, les recherches archéologiques restaient court en présence des inscriptions cunéiformes, sans correspondant bilingue et encore moins trilingue (ce n’est que tout récemment que l’on a signalé la présence, dans les collections du British Museum, de textes épigraphiques babyloniens accompagnés de leurs correspondants en langue grecque); on avait bien constaté existence de trois systèmes d’écriture différents, recouvrant probablement trois idiomes particuliers, mais par où attaquer ces textes, formés uniquement de clous ou coins (d’où le nom d’écriture cunéiforme) placés dans toutes les positions imaginables P C’est par des recherches méthodiques que l’on est arrivé à la solution du problème.
Les Perses se sont servis successivement de trois systèmes d'écriture :
1° L'écriture cunéiforme, employée pour les inscriptions des Achéménides ;
20 L’écriture pehlevie des inscriptions et des monnaies des Arsacides, des commentaires de l’Avesta ;
39 L’écriture zende, dérivée de la précédente et employée pour transcrire les sons de la langue dite Zend, dans laquelle est écrit l’Avesta.
Écriture cunétforme perse. — Divers voyageurs européens avaient signalé, au milieu des ruines de Persépolis, des inscriptions de ce genre et en avaient rapporté des copies. Le chevalier romain Pietro della Valle, en 1622, avait remarqué que l’écriture se dirigeait de gauche à droite, comme dans nos langues de l’Europe. Le voyageur danois Carsten Niebubr, en 1765, passa plusieurs jours sur le même site et rapporta de meilleures copies ; il constata que les inscriptions étaient rédigées en trois alphabets différents, et que le premier, le plus simple, comprenait environ quarante-deux signes ; il établit en outre, d’une façon irréfutable, que lécriture se dirigeait bien de gauche à droite. O. Tychsen reconnut le signe qui sert à séparer les mots. F. Münter crut avoir affaire à du zend et essaya, sans succès, de lire des mots en employant le déchiffrement des systèmes cryptographiques reposant sur la fréquence des signes employés. Ce n’est qu’en 1802 que Grotefend reconnut dans l'inscription B de Niebuhr, au commencement, un mot x, et dans Gun mot y suivis de titres parmi lesquels Münter avait déjà reconnu celui de « roi ». Or, en B se trouvait plus loin un nouveau mot z, et en G le même mot x avec le titre royal. Grotefend en conclut que x et y étaient deux noms de rois, et que le premier était le père du second. Quant au père de x, ce devait être z, qui n’était pas accompagné du titre royal. En cherchant dans la liste des Achéménides, Grotefend rejeta Cyrus et Cambyse parce qu’il croyait, à tort, que ces deux noms commençaient par la même
iettre : Artaxercès était trop long; il restait Darius et Xercès pour x ét y, et par suite z devait être Hystaspe, qui, en effet, / m'avait pas exercé de fonctions royales. Il 6btenait ainsi trois noms dans lesquels il avait déterminé treize signes, dont quatre furent cependant, blus tard, rejetés commé inexäcts.
Le grand orientaliste français Silvestre de Sacy reconnut le mérite de la découverte de Grotefend et lannonça au monde savant; il était d’autant plus autorisé à traiter de cette matière qu’il avait lui-même déchiffré les inscriptions pehlevies des Sâsânides. J. Saint-Martin lut correctement le nom de Vithtasp au lieu dé la forme moderne Gochtasp, et R. Rask détermina le génitif pluriel en anëm et, par suite, la valeur des signes représentant m et n. P. Bopp put alors lire le titre de « roi des pays ». :
En 1836, E. Burnouf, utilisant les copies des inscriptions de PAivend et dé Van trouvéés dans les papiers de Schulz assassiné à Djoulamérk, découvrit le nom d’Ahura-Mazda et un certain nombre d’autres signes, et établit que la langue des inscriptionsétait différente de celle de l’Avesta, quoique appartenant au même groupe. Lassen constata que les consonnes renfermaient implicitement un a bref et qu’elles avaient une autre forme devant r et w.
Un grand pas fut fait lorsqu’en 1837 Sir Henry Rawlinson püt copier la plus grande partie de l’inscription de Bisoutoûn, mais là mission que l’Angleterre lui confia en Afghanistan interrompit quelque temps ses récherches. De retour à Bagdad en 1843, il acheva la copie de l'inscription de Darius et put déterminer la nature des consonnes impliquant les voyelles z et u, découverte que E. Hincks faisait en même temps de son côté. Enfin, J. O ppert complétait la liste de l'alphabet en déterminant la valeur de certains signes restés obscurs (1).
\ Écriturepehlevie. — Elle est dérivée de Varaméen. Profitant
F. H, WeissBACH, IX, t. II, p. 64-70.
des copies rapportées par les voyageurs Flower (1667), Chardia et Niebubr, Silvestre de Sacy publia en 1793 les résultats de son déchiffrement (1) de courtes inscriptions trilingues à Naqchi-Rustem et à Naqchi-Radjab, en grec et en deux dialectes pehlevis tracés en différents caractères appelés chaldéo-pehlevi et pehlevi sâsânide. D’autres, trouvées à Châhpour et à Tâq-i-Bostân, sont dans ce dernier alphabet. Enfin, Haug “utilisa la connaissance du pehlevi qu’il avait acquise chez les Parsis de Bombay pour déchiffrer Pinscription bilingue trouvée dans une caverne, à Hädji-Abäd, près de Persépolis ; elle est tracée dans les deux caractères indiqués plus haut, et les deux textes se complètent l’un par l’autre (2). Il en résulte qu’elle a été rédigée pour commémorer un tir à l’arc pratiqué par le roi en présence de sa cour, probablement Babrâm II (276-293 après J.-C.).
Des papyrus trouvés dans le Fayyoum, en Égypte, nous ont conservé une écriture datant probablement du ve siècle et sont, par suite, les plus anciens spécimens existants de l'écriture manuscrite (3). D’autres exemples de vieille écriture se trouvent dans dix signatures de témoins sur une plaque de cuivre offerte à lPéglise syrienne dans l’Inde méridionale, supposées tracées au Ix° siècle (4), et dans quatre inscriptions datées du xr° siècle, contenant les noms de Parsis ayant visité les cavernes bouddhiques de Salsette, près de Bombay (5). Ce n’est que trois siècles après ces inscriptions que fut tracé, à Kambay, le plus ancien manuscrit pehlevi conservé par les
Parsis (1323).
Écriture zende. — C’est à tort qu’on appelle zend la langue
(1) CLVX. — (2) HauG, Essay on Pahlavi, p. 45-65.
6) SACHAU, Fragmenie von Pahlavi-Papyri aus Aegypten, dans la Zeïtschr. für Aegyplt. Sprache, 1878, p. 114-116; P. HORN, Zur Énizifferung der Pehlevi Papyrus, Z.D.M.G., XLII, 50-52, 609-812. Leipzig, 1854.
(4) Journ. of the Royal As. Soc., t. VIL p. 343; new series, t. IV, 388 ; HAUG, Essay, p. 80, 51,
(5) Wesr, dans /ndian Antiquary, t. IX, p. 265-268. Bombay, 1580,
de l’Avesta, car ce mot, dans la tradition, désigne le commentaire pehlevi du livre sacré des Parsis: c’est pour obéir à
Mn‘usage invétéré que nous nommons zende l'écriture dans laquelle sont tracés les manuscrits de l’Avesta. Les consonnes et les voyelles de cette langue étant plus nombreuses que dans le pehlevi, on a dû, pour les transcrire, inventer de nouveaux
| caractères, dérivés en grande partie de l’alphabet dont on se servait sous les Sâsânides.
HiSToiRE DU DÉCHIFFREMENT DE L’AVESTA.
Thomas Hyde, professeur à l’Université d'Oxford, est le premier qui ait essayé de faire connaître la religion des Mages en étudiant les manuscrits orientaux qui lui étaient accessibles, c’est-à-dire les textes arabes et persans: car il avait tenté sans succès de lire les quelques manuscrits des Parsis conservés dans les bibliothèques «’Angleterre. De ses recherches est sorti un traité de la religion des Perses où il donne, avec la traduction, un fragment du Sad-der, « les cent portes (ou chapitres) », poème didactique ea vers persans sur
les principes de la théologie mazdéenne (1). Avant lui, un pasteur de Péglise anglicane de Surate, dans l’Inde, Henry Lord, avait signalé l’existence de manuscrits de l’Avesta (2), comme d’ailleurs Gabriel de Chinon et Chardin.
Anquetil-Duperron, qui savait que de nouveaux manuscrits
avaient été apportés en Angleterre et avait eu l’occasion de voir à Paris, en 1754, que'ques pages du manuscrit d’Oxiord ‘contenant le Vendidad-Sädèé, se sentit enthousiasmé, et résolut | de se rendre dans j’Inde pour y apprendre la langue dans laquelle était écrit l’'Avesta. Il n’était pas riche; il s’engagea comme simple soldat au service de la Compagnie française des Indes orientales, fut embarqué le 7 février 1755, débarqua le
(1) Æistoria religionis velerum Persarum. Oxford, 1700. (2) The religion of the Parsees, 1630,
10 4oût de la méme année à Pondichéry. Après de nombreuses avéritures, il arriva à Surate en 1758 et y resta jusqu’en 1761. Il ÿ réçut les leçons du dastoër Därâb, et, de retour en France, publia la première traduction én langue européenne de PAvesta (1771).
Si imparfait que fût ce premièr essai de traduction, fait sous
linspirätion dé son maître Dâräb dont les connaissances én pehlevi et plus encore en zend étaient médiocres, il donna néanmoins le branle à toute une série de recherches qui se continuent encore de nos jours. Kleuker traduisit en allemand l'ouvrage d’Anquetil-Duperron et l'enrichit de recherches nôuvéllés (1). Le linguiste danois Räsk entreprit de 1819 à 1822 uh voyage en Perse êt dans Inde et rapporta à la bibliothèque de l’Université dé Copenhague les plus anciens et les meilleurs mañüscrits qué l’on possède et établit les véritables rapports existant entre le zend et le sanscrit (2).
4 Eugène Burnouf créa le déchiffrement méthodique du livré sacré. Rémontant aux sources et profitant des manuscrits rapportés à Paris par Anquetil, il tâcha d’établir par la compäraisôn des diverses versions un texte sûr, et tenta de l’expliquer en se basant sûr la traduction sanscrite de Nériosengh; il réunit les faits grammaticaux et essaya de constituer la lexiéologie (3).
La publication du texte de l’Avesta par le Danois Westergaard (1852-1854), célle du Vendidad (1853), du Vispéred et du Yasña avecla traduction pehlévie (1898) par Spiegel à Vienne, conduisirent ce dérnier à donner uné traduction allemande. James Därmestetér, savant français, reprenant la suite des travaux d’Anquetil-Duperron et de Burnouf, donna d’abord en anglais, puis en français, là plüs récente traduction del’Avesta,
(1) Zend-Avesta, Zoroasters lebendiges Wort. Riga, 1776-1777.
(2) Om Zends progets og Zendavestas aeldeog ægthed, Copenhague. 1826, traduit en allemand par von den Hagen, Berlin, 1826, sous le titre de : Ueber
das Alter und die Eckhtheït, etc.
(8) Commentaire sur le Yagçna, t. I, Paris, 1833-1835,
pour laquelle il se servit d’abord de Pinterprétation tradi- | 4ionnelle, puis des ressources que lui offrait la linguistique comparée, et principalement le sanscrit védique. Il alliait ainsi les deux explications qui s'étaient fait jour au cours du xix* siècle, celle qui se basait sur les traditions mémes des Parsis et celle qui voulait expliquer les mots difficiles par les analogies sanscrites, en donnant, toutefois, la préférence à la première. |
Écrirures DE L'ASIE CENTRALE.
Les missions archéologiques qui, en ces dérnières années, ont parcouru et étudié le Turkestan chinois ont rapporté des documents qui jettent un jour tout nouveau sur les rapports politiques et économiques entre la Perse du haut moyen âge et PExtrême-Orient; ce sont celles de M. Aurel Stein en Angle-
terre, de MM. Grünwedel et von Le Coq en Allemagne, de M. Pelliot en France, surtout la dernière. Elles ont fait connaître plusieurs nouvelles langues indo-européennes, le s0gdien et le tokharien, celle-ci avec deux variétés. Chose inattendue, ces langues $e rapprochent plutôt du groupe européen que du groupe indo-iranien. Le sogdien, en particulier, a été au moyen âge « l'instrument d’une culture avancée et la langue internationale de toute l’Asie centrale » (1).
Écriture sogdienne. — Dès 1890, des fragments de manus- -crits en écritures de l’Inde rapportés de 1 Asie centrale avaient éveillé la curiosité des chercheurs et montré que l’on pouvait faire des découvertes intéressantes dans les ruines rencontrées dans ces pays presque déserts. En 1900, Sir Aurel Stein parfait de l’Inde pour le Turkestan chinois et trouvait le texte persan le plus ancien à notre connaissance, tracé en carac-
| (1) Éaice BRNVENISTE, dans Pullelin de la Société de linguistique, t XXIV, n° 74, 1924, p. 40,
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tères hébreux. Deux ans plus tard, MM. Grünwedel et Huth, envoyés en mission par le gouvernement allemand, firent, dans la région de Tourfan, la découverte de document: turcs et pehlevis (pour la première fois, ces derniers ne renfermaient pas d’idéogrammes), parmi lesquels M.F. W. K. Müller, au cours de son déchiffrement, rencontrait une langue indoeuropéenne nouvelle à laquelle M. Andreas donnait le nom de sogdien, d’après la province de Sogdiane représentée aujourd’hui par la région de Samarqand ; elle était transcrite en caractères manichéens. Une seconde expédition allemande, celle de M. von Le Coq, rapporta des environs de Tourfan des fragments d'Évangiles en langue sogdienne et en écriture syriaque. Enfin, en 1907, M. Grünwedel, resté à Tourfan, eut vent de l’existence d’une grotte murée, à Touen-Houang, où une foule de documents chinois et autres avait été entassés ; c’est cette même grotte où la mission française de M. Paul Pelliot réussit à se procurer des documents qui sont «ujourd’hui à la Bibliothèque Nationale et parmi lesquels Robert Gauthiot déchiffra des textes bouddhiques en langue sogdienne.
La seconde expédition de Sir Aurel Stein fournit de nouveaux textes. En explorant les fortifications construites par les Chinoïs pour barrer la route aux incursions des nomades, on trouva, dans une tour de garde, des documents sur étoffe et sur papier, pliés à la manière des lettres, et couverts de caractères araméens dans lesquels Gauthiot reconnut du sogdien. Or, l’abandon de ces vieilles fortifications remontant au premier siècle de notre ère, ces documents se trouvaient par là datés.
On est mis, en conséquence, en présence de deux étages successifs d'évolution de cette écriture : les lettres découvertes par Aurel St:in, qui datent du début de notre ère, et les textes bouddhiques, écrits du vif au 1x° siècle.
Quelle e ;t l’origine de cet alphabet? Araméenne assurément, mais, comme pour l’ouïgour auquel il ressemble beaucoup, il
faut renoncer à y voir de l'estranghélo ou syriaque archaïque : les nombreuses ressemblances avec le pehlevi des incriptions nous reportent au palmyrénien et à l’araméen des papyrus, qui paraissent avoir donné na ssance aux divers types pehlevis. Dan; le premier étage que nous venons de déterminer, le sogdien ancien, les lettres ne sont pas encore liées entre elles de façon régulière, tandis que dans le second, celui des documents bouddhiques, elles le sont, ce qui les rapproche des écritures syriaques et arabes. Cet alphabet est devenu ensuite Pouïgour en s’appliquant à la langue turque, et celui-ci a enfanté le mongol et le mandchou, encore en usaze chez ces deux peuples.
La langue sogdienne, transcrite par cet alphabet, remonte à Pindo-européen à travers l’iranien septentrional ; elle n’a de correspondants, à l’époque actuelle, que le yaghn6bt parlé dans la haute vallée du Zérafchäân, et l’ossète, dialecte iranien du Caucase (1).
Écriture manichéenne. — La religion de Manès, comme nous le verrons plus loin, a eu un grand succès en Asie centrale. Elle apportait avec elle, pour la transcription des livres sacrés rédigés par son fondateur, une écriture dérivée de laraméen et servant à translitérer des textes en pehlevi ou en turc. Des fragments de ces textes ont été rapportés par les diverses missions énumérées ci-dessus, déchiffrés et étudiés en Russie par Salemann et Radioff, en Ailemagne par F. W. K. Müller et von Le Coq.