CHAPITRE V
Le gran empire fondé par Cyrus et Darius Ie* n’existait plus; il n’était remplacé par rien, car Alexandre en mourant laissait le trône au plus digne, et ce fut un morcellement dans lequel on voit réapparaître les nationalités qui, durant deux siècles, avaient été groupées sous la domination des Achéménides.
Tout l’édifice reposait sur un seul sentiment : la loyauté des sujets envers la dynastie régnante, dont le représentant était révéré à l’égard d’une divinité et entouré, dans les cérémonies, d’une pompe saisissante. Les éclatants succès des deux fondaleurs avaient illuminé leur souvenir d’une gloire impérissable, etc’est pour matérialiser cette gloire que les Perses croyaient que leurs rois étaient entourés de cette auréole que les peintres appellent justement une gloire, le hvaren de
V’Avesta (/arr du persan moderne). Ce roi, autocrate absolu, gouvernait de loin; les populations soumises conservaient leur organisation particulière, leur religion, leurs chefs même; les Phéniciens continuèrent d’être gouvernés par des rois, les Égyptiens eurent leurs chefs de nomes; les Juifs poursuivirent tranquillement létablissement de leur État théocratique; tant que ces provinres vassales reconnaissaient le pouvoir du roi et payaient les impôts, les populations vivaient tranquilles. Seulement tous les sujets sans exception, jusqu'aux plus hautes dignités, jusqu'aux ministres et aux généraux, étaient
considérés comme les esclaves (bandaka) du roi, conception que nous avons vue se maintenir, jusque dans des temps fort
, proches du nôtre, dans l’Empire ottoman, bâti, avant les réformes du xix° siècle, sur le même modèle que la vieille monarchie asiatique.
Cet immense État, le premier de cette importance que l’on vit s'établir sur la terre, et qui embrassait les nationalités et les langues les plus diverses, qui faisait l'admiration, Pétonnement et même l’effroi des Hellènes particularistes, groupés autour de leurs cités minuscules, était maintenu par une administration héritée de l’Assyrie et de la Babylonie, où les ancêtres de Cyrus avaient été chercher les modèles de leur petite principauté de Suse. Ce sont les scribes de ces bureaux, administratifs qui inventèrent, en simplifiant les caractères cunéiformes qui avaient servi si longtemps aux besoins des États du bassin de l’'Euphrate et du Tigre, un syllabaire approprié à la langue indo-européenne que les Perses amenaient avec eux; c’est dans ce caractère qu’est tracée la partie iranienne de la grande inscription de Bisoutoûn, à côté des traductions babylonienne et susienne du texte où Darius Ier a légué à la postérité la plus reculée le récit de ses exploits (1).
L'empire était divisé en satrapies ou vice-royautés (2) placées sous lautorité d’un satrape (khchaïhrapa); ce haut dignitaire avait à côté de lui un secrétaire ou chancelier, chargé en réa-
(1) Voir plus haut, Zntroduction, chap. II, Les écrilures perses.
(2) Hérodote compte vingt satrapies; Pinscription de Persépolis ‘en énumère vingt-quatre, et celle de Naqch-i-Roustèm vingt-huit. Au début, il y en avait vingt-trois : 1° le Fârs ou Perside; 2° PÉlam ou Susiane; 3° la Chaldée; 4° PAssyrie ; 5° la Mésopotamie, la Syrie, la Phénicie et la Palestine, confondues sous le nom d’Arabayä; 6° l'Égypte; 7° les peuples de la mer (Ciliciens et Chypriotes); 8° l’Ionie ou colonies grecques d'Asie mineure ; 9° la Lydie et la Mysie: 10° la Médie; 11° l'Arménie; 129 la Katpatouka (région centrale de PAsie mineure, Cappadoce); 13° la Parthiène et l'Hyrcanie; 14° la Zarangie; 15° VAxie; 16° la Chorasmie; 17° la Bactriane ; 18° la Sogdiane; 19° la Gandarie; 20° les Çaka ou Saces, alors dans la grande plaine de Tartarie; 219 les Thatag@us ou Sattagydes, bassin de l’Helmend; 22° l’Arachosie; 23° les Maka,
lité de surveiller les actes du satrape et de les dénoncer à la cour; il remplissait ainsi un rôle de policier. Le commandement des troupes était réservé à un général dont les Grecs nous ont transmis l’appellation (karanos); les citadelles des villes avaient un gouverneur particulier (arga-pat, chef de forteresse). Ces trois hauts dignitaires, le satrape, le secrétaire et le général, étaient indépendants les uns des autres; ils recevaient directement des ordres de la cour; ces ordres leur étaient apportés par des courriers de la poste qui parcouraient incessamment les sentiers servant de routes à travers ces espaces immenses (1). En dehors du secrétaire chargé de renseigner la cour (ce que furent beaucoup plus tard les maîtres de la poste aux chevaux du temps de l’islamisme et des khalifes abbassides), toute une organisation de police couvrait les provinces; analogues aux mnissi dominici de Charlemagne et aux délégués spéciaux dont rêvait Napoléon à Sainte-Hélène, les fonctionnaires qu’on appelait yeux et oreilles du rot se rendaient chaque année dans les régions les plus lointaines, pour s’y livrer à des enquêtes sur la situation; une compagnie de soldats qui les suivait les protégeait et leur prêétait au besoin un concours efficace. Sur le simple rapport de ces fonctionnaires, la cour prenait des résolutions irrévocables; le gouverneur était déposé, parfois mis à mort, sans forme de procès et sans qu’il fût admis à présenter sa défense; souvent ses propres gardes étaient chargés d'exécuter la sentence sur le vu d’un ordre royal. Aucun obstacle ne se dressait devant l’omnipotence de l’autocrate, mais cela n’avait rien de spécial à la Perse; il en a toujours été de même en Asie. En cas d'événements pressants, le
sur le détroit d’Ormuz. À la fin du règne de Darius, on en comptait trente et une, On remarquera que la distribution de ces provinces décrit un cercle autour de la Perside, dans le sens di mouvement des aiguilles d’une montre (dextrorsum). s
(1) La seule route digne d’être mentionnée est celle qui unissait Suse à Sardes, à travers l’Asie mineure,
satrape prenait aussi en mains la direction des affaires militaires; cette situation, d’exceptionnelle qu’elle était au début, , était devenue normale au temps d'Alexandre (1).
= L'une des principales fonctions du satrape était de percevoir
les impôts; on acquittait ceux-ci partie en nature, partie en
argent. Les seuls renseignements que nous possédions sur ce sujet nous ont été transmis par Hérodote. Le système adopté était celui de l’abonnement; une somme fixe était déterminée une fois pour toutes à titre de tribut. Les petits peuples étaient réunis en vastes circonscriptions de perception auxquelles l'historien grec donne le même nom que les cantons d'Égypte : nomes. C’est ainsi que l'Asie mineure était divisée en quatre cercles ; le premier comprenait les Ioniens, les Cariens, les Lyciens et payait quatre cents talents d’argent; le second renfermait les Mysiens, les Lydiens et d’autres peuples, et acquittait un impôt de cinq cents talents; les Phrygiens, les Paphlagoniens et l’Hellespont formaient le troisième groupe, taxé à trois cent soixante talents; la Cilicie versait cinq cents talents, plus trois cent soixante chevaux blancs. La Phénicie, la Palestine et Chypre payaient trois
cent cinquante talents (2).
En plus des sept cents talents que devait payer l'Égypte avec ses annexes de la Cyrénaïque et de Barca, elle était tenue à fournir à l’armée d'occupation cent vingt mille mesures de blé, valant six cent dix talents, et les pêcheries du lac Mæœris au Fayoum rendaient deux cent quarante talents pour la cassette particulière de la reine. En nature, la Babylonie livrait cinq cents eunuques; la Médie, cent mille brebis, quatre mille mulets, trois mille chevaux niséens; l’Arménie, trente mille poulains ; l'Inde, en outre des chiens de chasse qu’elle envoyait au palais du roi, payait en sable d’or la valeur de quatre mille six cent quatre-vingts talents d'argent. Tous les trois ans, les
(1) AD. Bucanozz, Quæstiones de Persarum satrapis, Leipzig, 1896. 42) La valeur du talent d’ar gent était d'environ 6 OUU franes or,
Éthiopiens versaient un tribut d’or, de défenses d’éléphant, de bois d’ébène, plus cinq enfants; les habitants de la Colchide, tous les cinqans, cent garçons et cent filles; les Arabes, chaque année, cent quintaux d’encens. On peut estimer le total des sommes rentrant ainsi, en espèces, dans le trésor royal, à cent millions de francs, sans compter les payements en nature ni les cadeaux offerts au roi quandil se trouvait dans la Perside, le Fârs actuel, dont les habitants ne payaient pas d’impôt, n'étant tenus qu’à ce seul présent. Plutarque raconte que Darius avait fait prendre des informations dans les provinces pour savoir si les impôts projetés étaient supportables : quand on lui répondit affirmativement, il en abaïssa le taux de moitié, prévoyant que le satrape aurait à prélever sa part pour son entretien. En effet, le satrape n’était, pour la perception, soumis à aucun contrôle ; du moment qu’il envoyait à la cour la somme à laquelle sa province était taxée, on le tenait quitte du reste. Aussi ces petits potentats, pour remplir leurs caisses, ne se privaient pas de molester les populations abandonnées à leur libre arbitre. Ces procédés se sont maintenus en Orient jusqu’à nos jours.
& La monnaie venait, au temps de Darius I, d’être inventée en Âsie mineure ; déjà Crésus avait frapper des monnaies d’or et d’argent; peut être même les rois de Babylone avaient-ils fait fabriquer des lingots représentant des sicles et des fractions de sicles ; mais Darius généralisa l'emploi de la monnaie d’or et fit frapper des pièces portant, d’un seul côté seulement, empreinte d’un archer bandant son arme, un genou en terre (1).
Cependant, il est juste de dire que les vice-rois, armés de ce pouvoir sans frein, réprimaient le brigandage et les guerres locales; ils veillaient à la sécurité des routes et protégeaient Pagriculture : Darius félicita le satrape Gadatas qui avait
(1) E. BABELON, Revue de numismatique, 1901, p.. 161; POGNON, dans le, Journal asiatique, XI° sér., t. XVII, 1921, p. 31,
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