DUR
164 LES SASANIDES
et le convertirent en un vaste marais ; la peste éclata et enleva Chirôyè après un règne de six mois (1).
Avant de mourir, Chirôyè avaitobtenu la paix des Romains ; mais à peine son fils mineur Ardéchir III eut-il été installé sur le trône que les Khazares envahirent la Géorgie et l'Arménie. Le général Chahr-Baräz fut défait à Uti, près du lac Guégham; malgré cela, d'accord ave: Héraclius, il déposa le jeune roi pour se mettre lui-même à sa place; ce succès fut bien court : un mois et demi plus tard, il était exécuté. Un petit-fils d'Ormazd IV, Khosrau III, s'était soulevé contre lui dans le Khorasân ; mais ce fut une sœur de ce dernier, Bôrâ:, que l’on couronna à Ctésiphon ; la paix conclue avec Héraclius stipula la restitution de la vraie croix ; toutefois, on doit remarquer que celle-ci avait déjà été effectivement rendue, car la fête de l’Exaltation a été instituée le 14 septembre 629. Bôrân, déçue par les défaites que subissait l'empire, résigna ses pouvoirs après un an et cinq mois de règne; elle fut remplacée, après un court interrègne de Guchnasp Berdè, frère de Khosrau III, par une de ses sœurs, Azarmi-dokht. Ormazd V, petit-fils de Khosrau Parviz, se fit couronner à Nistbin et s’y maintint jusqu’à la première année du règne de Yezdeguerd IIL (632), où il fut massacré par ses propres s0 dats. Il n’y eut pas moins de douze personnes qui ceignirent la tiare royale depuis la mort de Khosrau III en 628, jusqu’à l’intronisation de Yezdeguerd III, fils de Chahryär (16 juin 632; date initiale de l’ère qui porté son nom). C'était l’anarchie dans les hautes classes et dans là famille royale; une catastrophe allait renverser le viéil édifice de la royauté iranienne : les Arabes étaient aux portes.
(1'.Au rapport de l’historien arabe Tabarî, Khosrau Parviz avait ordonné, én 607, dé faire lé compte dès révenius du fisc dans l’émpire. Le montant én fut établi à 420 millions de mifhqâls, dont le poids correspondait, ex chiffres ronds, à 6 0 millions de drachmes, d’après les calculs de M. E, Blochet, Les mänuscrits orieniaux de la collection Marteau, dans les Nofites èt mi t XLI, p. 102; note; cf. IX, p. 538.
LA DYNASTIE SASANIDE 165
La CoNQUÊTE ARABE,
- Mahomét venait de mourir ; mais le triumvirat qui prenait après lui le commandement de la nation musulmane, Abou- Bekr, Omar ét Abou-Obéïda bén él-Djerrâh, avait décidé, après avoir vaincu le mouvement d'indépendance des Bédouins connu sous lé nom d’apostasie, de réprendre les razzias par lesquelles le législateur religieux et politique de Médine avait fondé un pouvoir dont il était loin de prévoir l'extension. Après le succès des expéditions en Syrie, celles qui furent dirigées contre lempiré iranien promettaient aux avides guerriers, dont la plupart n'étaient même pas musulmans, un butin encore plus riche. La bataille de Dhou-Qär avait montré que des troupes réglées, telle que les persanes, pouvaient être battues par l’impétuosité des charges arabes. Après quelques combats d'avant-garde où l'avantage était resté aux Perses, une bataille décisive fut livrée à Qädisiyya, non loin de Hira, à une journée de marche au sud de Kerbélä, en 636. Un des compagnons du prophète, Sa'd, fils d’Abou- Waqqâc, commandait les Arabes ; le général Rustem, fils de Farroukh: Ormazd de Réï, était à la tête de l’arméé persane. Après une lutte de trois jours, pendant laquelle Rustém fut tué et l’étendard de l’empire, la bannière du forgeron Kawè (dirafch-i Käwryäni), fut pris, le combat paraissait tourner à l’avan: tage des Perses, lorsque des renforts arrivés inopinément de Syrie transformèrenten déroutéla défaite del’armée iranienne. La route de la capitale était ouverte ; le roi s'enfuit et Séleucie fut occupée. L'année suivante, ce fut le tour de Ctésiphon et de sa citadellé, le Château blanc.
Un sanglant combat à Djaloülâ ouvrit aux Arabes l'accès des passes du Zagros, et la bataille de Néhâwend, entre Bisoutoûn et Boroûdjird, mit ä néant l'espoir que le roi avait fondé sur la grande armée rassémblée par Pérôzän (642). Ce fut le dernier eflort. Les citadelles qui couvraient le pays
. 466 LES SASANIDES
tombèrent les unes après les autres, bien que courageusement défendues par leurs gouverneurs. Réfugié à Merv, à lorient de
ses anciennes possessions, Yezdeguerd avait réclamé le secours
des royaumes voisins, et le chef turc de la Sogdiane était
accouru avec une armée; mais, mécontent de laccueil que
luifit le roi, il complota avec Mâhôï, satrape de Merv, et anéantit
la garde royale bien réduite. Se trouvant isolé, Yezdeguerd
s’entuit et fut assassiné, pendant son sommeil, par un meunier
des environs, dont il avait réclamé l’hospitalité. C'était l’au-
tomne de l'ai née ! 51.
La Perse cessait d’exister comme État; elle perdait en même temps sa religion nationale, qui, poursuivie longtemps par un prosélytisme ardent, finit par disparaître à peu près complètement : on sait qu’il n’en reste plus que quelques groupes d’adeptes aux environs de Téhéran et à Yezd, plus la colonie qui est allée s’établir dans l’Inde, dansla région de Bombay, et y a prospéré jusqu’à nos jours. C’est là qu'Anquetil-Duperron a retrouvé le texte original.de l’Avesta et a réussi à s’en faire enseigner la langue par les dasiours qui en conservaient la tradition.
Yezdeguerd III avait un fils, Pérôz IIL,: sur lequel les historiens chinois nous ont donné quelques détails. Son père avait essayé en vain de réclamer le secours de la Chine; en 638, il avait envoyé une ambassade à la cour de PEmpire du Milieu, évidemment sans succès. À la mort de son père, il lui succède en qualité de roi de Perse et est reconnu en cette qualité par l’empereur de Chine ; réfugié dans les montagnes du Tokharistan, il continuait de revendiquer son trône héréditaire. Il réclima l’appui de l’emvoereur Kao tsong, qui ne crut pas devoir intervenir en s: faveur, l'éloignement ne lui perme tant pas de faire une expédition militaire; maïs le roi du Tokharistan se montra mieux disposé et profita d’un moment de répit que lui laissaient les Arabes pour réintégrer théoriquement le prince dans ses États : en 6561, lorsque la
LA DYNASTIE SASANIDE 167
Chine organisa administrativement les pays d'Occident dont elle était devenue suzeraine après ses victoires 4e 658 sur les Turcs occidentaux, elle institua un gouvernement de Perse, dont la direction fut confiée à Pérôz, que les textes nomment Pi-lou-ssé ; le siège dece gouvernement était la ville de Tsi-ling. En réalité, la Chine ne faisait que consacrer des faits déjà accomplis, elle se bornait à donner une sorte d’investiture à Pérôz qui résidait à Tsi-ling et se disait roi de Perse. Où se trouvait cette ville de Tsi-ling ? Il ne faut pas assurément la chercher dans la Perse propre, car Pérôz ne put jamais y rentrer. Si le roi du Tokharistan réussit à restaurer Pérôz, ce ne put être qu’en le plaçant dans une des dépendances les plus orientales de la Perse, probablement Lo ville de Zarang qui était la capitale du Sidjistan, hypothèse proposée par Yule (1) et admise par Chavannes (2).
Pérôz, attaqué par les Arabes, ne put pas se maintenir longtemps à Tsi-ling ; chassé du Tokharistan, il dut s'enfuir jusqu’en Chine. En 674, il se présenta en suppliant -devant l’empereur ; on lui fit bon accueil; en 677, il demanda et obtintl’autorisation d’élever à Tch‘ang-ngan un temple persan,
- consacré au culte mazdéen (3). Il mourut peu après, laissant à la cour de Chine son fils Ni-nie-che (Narsès ?).
Celui-ci se rendit dans le Tokharistan, où il séjourna plus de vingt ans ; mais enfin, abandonné de tous, il fut obligé de renoncer à ses vains espoirs ; vers l’année 707, il se décidait à retourner dans la capitale de la Chine ; il y mourut bientôt de maladie. Les historiens chinois citent encore, en 72?, un certain Pou-chan-houo avec le titre de roi de Perse: en 728-729, on signale un Khosrau, descendant de Yez lezuerd ;
(1) Cathay and the way thither 1, p. LXXXVI, n. 1e
(2) Documents sur les Tou-kiue occidentaux, Petrograd 1903, p. 257.
(3) Journ. as., janvier-février 1897, p. 68. Cf. E. BLOCHET, Messianisme, p. 42; Textes pehlevis historiques el légendaires, dans la Revue archéologiaue, 3° sér, t, XXVIII, 1896, p. 179.
168 LES SASANIDES
enfin, en 732, un roi de Perse non nommé envoie comme ambassadeur le moine nestorien Ki-lie (1).
De petites dynasties continuèrent assez longtémps à conserver leur indépendance sur le sol iranien : c’est dans les montagnes du Tabaristan que régnèrent cellés quisont connues sous le nom d’Ispehbed, « chef d'armée ». Déjà, du temps des Sâsânides, ces provinces lointaines échappaient au pouvoir royal. Les maîtres du Gilân s’étaient, moyennant tribut, mis à l’abri des incursions et régnèrent longtemps; au xvi* siècle, au début des conquêtes des Safavides, le Gilân était encore à peu près indépendant. Le reste de l’émpire devint un champ d’exploitation pour les conquérants : chacun eut sa part et oublia bien vite les arides déserts d’où il était sorti. La société iranienne n’avait plus de centre politique; mais lesprit iranien n’était pas mort, et la langue du peuple, dès qu'il se créa sur le sol de la Perse des Etats de plus en plus indépendants du pouvoir de Bagdad, allait fleurir de nouveau en une magnifique littérature poétique, une des plus belles et des plus attrayantes qui soient au monde. |
(1) CHAVANNES, Documents, p. 172, 257 et gsuiv. Cf. ABEL-RÉMUSAT, Mémoires de l’Institut, t. NIII, p. 86-88; Fr. Hirra, Wiener Zeit. für d. Kunde des Morgenl., X, 233.