L'ARMÉE
L'armée qui lutta contre les Romains et valut quelques beaux succès aux Sâsân des, et en tout cas défendit le territoire de l'empire de telle façon que les ennemis n’y purent pénétrer bien loin, vaut la peine d’être connue. C’est par les auteurs occidentaux, Ammien Marcellin surtout, que l’on a des détails sur son organisation et son armement. Comme pour l’Europe du moyen âge, sa force consistait dans la cavalerie, coposée des
chevaliers nobles, qui tenaient la première place dans l’ordre de bataille. Un bas-relief nous a conservé le costume du che-
! valier perse ; il est vêtu d’une cotte de mailles descendant jusqu'aux genoux, munie de manches et d’un collet montant qui cache tout le visage ;sa tête est protégée par un casque orné de rubans flottants ; il tient de la main droite une lance d’environ deux mètres de long, de la gauche une rondache ; un carquois est attaché à sa ceinture; la tête, le cou et le poitrail du cheval sont également couverts d’une cotte de mailles.
Les auteurs arabes et les souvenirs conservés par l’épopée permettent d'ajouter aux armes représentées dans ce bas-relief un sabre droit, une masse d’armes attachée à la ceinture, une hache et deux cordes tordues attachées au casque par derrière, ce qui constituait probablement le kamand ou lasso qui, lancé sur un ennemi à cheval, permettait de le renverser à terre (1). Ammien Marcellin (XXIV, 6,8) a décrit les charges de cavalerie menées par les Perses contre l'infanterie romaine : ils jetaient des masses ordonnées de cavaliers cuirassés en rangs tellement épais que les écailles des cuirasses, qui suivaient les inflexions du corps, réfléchissaient une lumière éblouissante. Procope (de Bello persico, 1,18) a remarqué que les Perses sont presque tous des tireurs d’arc et les plus habiles dans cet art, mais que leurs coups de flèche manquaient de force, parce que les cordes n’étaient pas assez tendues.
Il existait un corps de cavalerie dit des Immortels, comme à l'époque des Achéménides, et que l’on peut supposer avoir été composé de dix mille hommes choisis, comme son prototype antique. Quant au corps des djan-apäspar, « ceux qui cherchent
la mort », cité par historien arabe Tabart, il se peut qu’il ait \\
(1) Déjà, du temps des Achéménides, les Sagartiens, peuple nomade, origipaire de Perse, et parlant la même langue, possédaient cette arme. C’étaient des cavaliers qui se servaient à la guerre de cordes tissèes avec des lanières, à l’extrémité desquelles étaient de: filets (au lieu de nœuds coulants); quand ils en avaient enveloppé un cheval ou un homme, is le tiraient à eux et le tuaient. Cf. I, VII, 86.
184 ? LES SASANTDES été compose de mercënairés, lé fiom d’un dé sés chefs, Djâlinoûs, étant plutôt gréc qu’aütre chose.
L'infanterie ne comptait guère : maëse dé päysäns sans orgañisätion, défendus par des boticlièrs oblôngs d’osier croisé et couverts de péaux brutes, ils servaient commé déss6ldats du train des équipages; n'ayant aucune Valeur militaire, né toùchant pas de solde èt nobtenant jamais dé récompenses, ils étaient prêts ä jeter bas leurs ärmes; l’émpéreur Jüliën les comparait à des chèvres dégoûtantes, défiguréés par la crâëse.
A côté des chevaliers perses comibattaiént des troupes auxiliaites, égalémént à cheval. C'était la Cavalérie féudataire menée par des princes indigènes, comme déjà du témps des - Athéménides. On y voyait des Sätes (Sakäs) du Sidjistän, dés Gels du Gilän, des Déilémites plus habiles dans Péscrimé dü sabre, dé la lance et du poignard que dañs le tit 4 Pate, des peuples du Caucase. On ÿ trouvait des Huns où Chiôhités mercénäires, des Tchoûl du Djourdjän (Hÿrcaäñie) trañsportés en Adherbaïdjâh pat Khosrau Iér; dés Arméniens égalémenñt, qui étaient l’objet dattentions particulières. Des éléphants, venus dé l'Inde, formaient là résérve de Parmée; cés animaux itispiraiènt aux Romäins une céftäine terreur. IS portaiènt de grosses touts dé bois fémpliés de
soldats ét garñies dé drapeaux : pendañt lé combät, ils $e
tenaient alignés sur les dérrières dé l’afméé, pour lui donñèr plus dé confiance.
Les bas-réliefs datant de cette époqué nous ont consérvé des réprésentations de ces drapeaux. On vôit notamment üh étendard d’étoffe long ét étroit, semblablé à une bandérolé, attaché à üne hâmpe ët flottänt. Ailleurs, nous trouvons üh porte-drapeau représenté tenant à la main une hampe au haut de laquelle est attachée une traverse de bois portant éh dessus trois boules et deux autres en dessous. La bannière nationale, le palladium de lempire; était le célèbre dirafch-i Kéwiyänr, le drapeau formé, dit-on, du tablier du forgeron Kavèë qui,
ne
dans les témps mÿthiques, foménta là révolte du péuple contre le dominateür sémite Dahäk et mit sur lé trône Féridoun. CE drapeau avait attciit dés dimiénsions énormes, vingt-deux Pièds sur quinze, Soit à peu prés sept métréé éur cinq; il était Parsémé dé piettés préciétisés, lés rois ténänt À hôñnéur dé lé rehausser de joyaux. Il fut pris par 1é8 Musülmañs À la bataillé de Qâdisiÿya, dépêcé ét véndu par morcedux à Médiné.
Des magasins ét dés ärsenaux (ambär) rénfermaiént, ên tèmps de paix, lès armés prêtés à être livrées aux troupes. La ville d’Ambär, sur l'Euphfäté, qui füt quelque témps capitale dé a dynastie abbassidé ävant là construction dé Bagdäd, tirait son ñom des Magäsins où étaient renférmées les afmes ñécéssairés pour lutter contré lés Romains, dont les frôntières étaient toutes proches.
” Des trompettes, Cornrhe l’a rémarqué Ammien Marcellin (1), dofinaient le signal du combat! par troïpettes, il faut éntéendre probablement ces grandes tfompettes au long tube drôit, que là tradition a consérvéés jusquà no$ jours dans les pays soumis à linflüence de la civilisation iranienne, et que l’on appellé kourrè-nâf, «flûtes-poulains » (2). Le Dinkärd a noté ce détail, qu'avant le combat lé coûts d’eaü le plüs fpproché était con: sacré pâr üné libation d’éau sacrée, ét qu’uti raméau bénit avai ététiré comme premiéreflèche. Le général étâit tenu d’éxhortét sès troupes à sè montrér coürâgèuses En léur rappelant lé dévoir religieux de combattre lés infidèles, ainsi que les fécompenses qu’elles étaient en droit d’afféndre ici-bag ét dañs l'autre monde ; c’étdit aussi la coutume qu’il invitât l'ennemi À se soumettre et à émbraësér la teligion mazdéenne, où qü'il le provoquât à un combat singuliér par le eri dé mard o mard, « homme contre homme »; af il Sémblé bien qué le jeu de
(1) Livre XIX, 2, 5, CÀ ÉtiséE dans V. LANGLOIS, Hiklorièns arméniené, 4, p. 221.
no) CL. HUAaRT, Musique persane, dans l'Encyclopédie de la musique de A, LAVIGNAG:
barres, si populaire parmi nous, soit l’image de ces combats de cavalerie où les deux troupes ennemies, rangées en bataille l’une en face de l’autre, commençaient la lutte par un duel entre deux champions d’égale valeur, en attendant qu’une charge générale des deux adversaires produisit une mêlée qui décidait du sort de l’un ou de l’autre.
Quand le roi commandait en personne, on dressait pour lui un trône au centre de l’armée; il était entouré de sa suite ainsi que d’un corps de soldats dévoués, et un second cercle de fantassins et d’archers formait une enceinte extérieure. Il était inouï que le roi se jetât dans la mêlée; c’est pourtant ce qui arriva avec Châpoûr II. Si le roi n’était pas présent, le généralissime occupait le trône pour de là diriger le combat, comme Rustem à la bataille de Qâdisiyya.
Les Perses étaient habiles dans l’art des sièges; il semble qu’ils avaient appris des Romains la poliorcétique. Quand Mahomet se sentit pressé dans Médine par les troupes mecquoises, il se trouva dans son entourage un esclave, chrétien converti à la nouvelle religion, d’origine persane, Selmân el-Fârisi, qui lui enseigna l’art de creuser un fossé autour de la ville ouverte. Les Sâsânides savaient se servir du bélier, de la baliste, des tours mobiles pour l’attaque des places; et, pour la défense de celles-ci, ils avaient le talent de saisir le bélier dans des nœuds coulants (le kamand ou lasso); ils versaient du plomb fondu ou jetaient des matières inflammables sur les machines de guerre.
Procope (1) nous a fait connaître la méthode employée pour établir la statistique des pertes éprouvées à la guerre. Avant d'entrer en campagne, l’arinée était passée en revue par le roi et le général qui devait la commander; chaque soldat défilait séparément et jetait une flèche dans un grand panier préparé à cet effet; les paniers étaient ensuite scellés du sceau royal. Au
(1) De bello persico, 1, 18
retour de la campagne, les paniers étaient ouverts et chaque soldat reprenait une flèche; le nombre de celles qui restaient au fond indiquait aussitôt celui des soldats morts ou prisonniers.
Le CLERGÉ ET L'ENSEIGNEMENT.
La religion mazdéenne étant religion d’État, le clergé
avait acquis dans l'empire une importance de premier ordre. Agathias (1) a remarqué la vénération dont on entourait les mages; les affaires publiques étaient réglées selon leurs conseils et leurs prédictions : «rien chez les Perses, dit cet auteur, ne semble être légitime et juste, s’il n’est pas affirmé par un mage ».
L'influence du clergé était d’autant plus considérable qw’il possédait des propriétés immobilières importantes, surtout en Adherbaïdjân, l’ancienne Médie A tropatène, et que les amendes religieuses, la dîme et les’ dons volontaires lui fournissaient d’abondantes ressources. Les mages vivaient d’après leurs propres lois, nous dit Ammien Marcellin : c’est avouer qu’ils formaient un État dans l'Etat, et qu’ils avaient des constitutions canoniques différentes des lois du royaume. Ils étaient formés en une hiérarchie sur laquelle nous n’avons pas de renseignements complets; la classe inférieure des ecclésiastiques était constituée par les simples mages (môghân) ayant au-dessus . d'eux des hérbedh (chefs du feu) et des m6bedh (chefs des mages), parmi lesquels il est permis de ranger le prêtre chargé de marmotter les prières (z6{) et celui qui avait le soin d’entretenir le feu (räspt). Un instructeur des mages occupait également un poste supérieur ; enfin, au sommet de la hiérarchie, on trouvait deux hauts dignitaires, le hérbedhân-hérbedh qui était peut-être le grand juge, et le môbedhän-mébedh ou grand pontife. |
Le service des temples était l’occupation principale des
(1) Livre IL, 26:
prêtres. Alors qué les Achéménides avaient pas dé témples, ce qui provoquäit l’étonniement des Grées, les Sâsânidés avaient
élevé dés oratoirés où pyréés où loi révérait le feu, sÿmbolé
d’Ahura-Mazdä. Il y avait un feu de maison, c’est-à-dire dans chaque maison, un féu dé élan ou dé villagé (âdherän), et un feu pour chaque canton, que l’on appelait feu de Bahrâm; le premier était entretenu par le chef de famille; mäis, pour le service de l’édherän, il fallait au moins deux prêtres, et davantage encore pour le feu de Bahrâm. Au-dessus de ces feux, et les dépassant de beaucoup dans l'estime de leurs adeptes, étaient les trois feux vénérés tout particulièrement sur le terri-
toire de l'empire, le feu d’Adher-Farnbâgh, consacré à l’état,
ecclésiastique, à Kâriyân en Fârs, Adher-Gucheasp, le feu dés guérriers ou feu royal à Gandjäk en Adherbaïdjân, et Burzin Mihr, le feu des agriculteurs au mont Révand en Khorasän.
Les rois se montraient généreux à l’égard de ces sanctuaires; Behrâm V Gôr envoya au temple d’Adher-Guchnasp les pierres précieuses qui ornaient la couronne prise au Khâsän des Turcs, ainsi que l'épouse du potentat vaincu ; ÉRot jer
fit preuve d’une libéralité équivalente. Khosrau II, qui avait ;
à lutter contre l’usurpateur Behrâm Tchoubin, promit à ce même temple des ornements d’or et des dons d'argent; ere avoir réussi, il tint parole.
Les occupations du clergé attaché aux temples étaient à peu
près les mêmes que celles des ecclésiastiques parsis de nos .
jours; ils avaient à veiller sur lé feu et à prendre garde qu'il ne s'éteignît, à préparer le ha ha, herbe sacrée qui, pressée dans une passoire, donne une boisson servant à la communion du prêtre, à s'occuper de loffrande de pain et de viande, à marmotter les prières et les litanies. Dans leurs rapports avec les laïques, ils avaient à exécuter les purifications rituelles, confesser, donner l’absolution, condamner à l’amende honorable, accomplir les cérémonies afférentes à la naissance, à la remise
du kosir ou ceinture rituelle, au mariage, aux funérailles, aux
EE
Se
. fêtes religieuses. La religion intervenant dans les moindres événements de la vie quotidienne, et le laïque étant exposé constamment, par inattention, à tomber dans le péché, on conçoit aisément que le ministère du clergé, pour laver la souillure morale, fût de tous les instants.
L’enseignement était réservé aux prêtres ; mais s’étendait-il à la bourgeoisie et au peuple? Nos sources ne nous permettent de rien affirmer. Les nobles apprenaient à lire, écrire et compter, à jouer à la paume, ou plus exactement au polo, qui est la paume à cheval, ainsi qu’aux échecs depuis Khosrau Ier, sous le règne de qui ce jeu avait étéapporté de l'Inde; Pescrime était leur principale occupation.
Les sports n'étaient pas l’affaire des ecclésiastiques; c’est donc l'enseignement de la lecture, de l’écriture et de l’arithmétique qui leur était surtout réservé. Il est probable aussi que les môbedhs avaient pour élèves les bourgeois des villes, c’est-àdire les négociants. La lecture du pehlevi était d'autant plus difficile que les verbes, Lo les pronoms. et les prépositions persans ét: étaient remplacées par leurs “équivalents sémitiques, | &quien en faisait de véritables idéogrammes, au sombre d’un | millier environ; on écrivait en araméen, on lisait en persan. Les s | ani É ens trouvés à à Tourfân nous ont, pour. la première fois, is, présenté une langue pehlevie dépourvue de ces
idéogrammes es artificiels.
"Ce clergé « était fanatique et intolérant. La persécution des hérétiques et des adeptes d’autres religions, en particulier des | chrétiens, qui étaient accusés de trahir l’empire au profit des
| Romains, ne le démontre que trop.