LE MANICHÉISME
Des découvertes faites récemment en Asie centrale ont mis au jour des manuscrits manichéens, lesuns en langue pehlevie, les autres en langue turque. On comprend aisément l’émotion qui s’est emparée du monde savant à l’annonce de ces trouvailles. En effet, le manichéisme n’était guère connu que par les écrits de ses adversaires, soit chrétiens, soit musulmans. Il n’y a que peu de temps que M. Monceaux a réussi à reconstituer, grâce à la réfutation qu’en fit saint Augustin, le texte latin de Fauste de Milève. La littérature manichéenne disparue se reconstitue ainsi par fragments.
Les sables du désert de Gobi, en Asie centrale, ont envahi des villes entières, obligé les habitants à émigrer, et recouvert les habitations. Dès la fin du xix° siècle, des voyageurs avaient remarqué que de vieux papiers sortaient de ces sables accumulés et que certains avaient été utilisés par les indigènes qui s’en servaient, en guise de vitres, pour boucher leurs fenêtres.
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Des fouilles méthodiques furent entreprises par la Société de géographie de Saint-Pétersbourg, de 1893 à 1895 ; trois ans plus tard, le D' Klementz, délégué de l’Académie des sciences de la même ville, reprit ces travaux, qui ont été continués ensuite par d’autres savants également de nationalité russe. La localité qu’ils ont explorée est située au nord de Tourfan, sur le site de la ville qui s’est appelée Kouchan, Khotcho ou Kao-tchang.
L'Allemagne envoya trois missions dans cette région : en 1902, celle de Grünwedel, subventionnée par l’Académie dec sciences de Munich ; en 1904, celle de von Le Coq, patronnée par l’Académie de Berlin; en 1905, de nouveau Grünwedel qui s'était réservé la collaboration de von Le Coq. Enfin, plus récemment, se place la fructueuse mission de M. Paul Pelliot, dont la fameuse découverte d’une cachette dans les grottes de Touen-houang a enrichi la Bibliothèque nationale d’une précieuse collection de rouleaux de manuscrits.
Parmi les documents ainsi mis au jour se trouvent des textes manichéens dont le déchiffrement a été entrepris par Salemann en Russie et F. W. K. Müller en Allemagne pour le pehlevi, par Radloff en Russie et von Le Coq en Allemagne pour le turc. Parmi ces derniers se trouve un formulaire de confession manichéenne, rapporté par Aurel Stein, qui a été étudié successivement par Radloff et von Le Coq; il est connu sous le nom de Khwasiuanift. Enfin, parmi les rouleaux laissés à Touen-houang par les explorateurs européens et transférés ensuite à Péking sur l’ordre du gouvernement chinois quiena formé une bibliothèque spéciale, s’est rencontré un rouleau volumineux et à peu près complet, où Chavannes et M. Pel. liot ont reconnu un traité manichéen qu’ils ont traduit et commenté dans le Journal asiatique.
Ces divers documents permettent de contrôler et de préciser les renseignements des auteurs chrétiens et musulmans, ainsi que ceux que l’on rencontre dans les historiens chinois.
pe :
révélation de la vérité divine; ën 228; que cette révélation lui
RELIGION DE LA PERSE AU TEMPS DES SASANIDES 22 ÿ
€ Manès a raconté lui-même qu’il était né dañs un village du nom de Mardinou; dans le district de Nabr-Koûtha, en , Babylonie, en 215, qu’il avait reçu à treize dns une première
avait été renouvelée à l’âge de vingt-cinq ans, en 240, et qu’il avait reçu la mission de précher la vraie religion. C’est en effet à cette dernière dàte; le jour de l’avènément de Sapor Ier, que, d’après les récits de 4es adeptes dont le Frhrist s’est fait Pécho; se manifesta l'entrée en scène du rénovateur: C'était environ cent ans aprè; Marcion et soixante-dix après Bärdésäne. Manès est, en effet, l'héritier de ces deux écoles
… Bnostiques. La Babylonie était la terre d’élection de ces nova-
teurs ; la population y était fort mélangée, pratiquait un large
sÿñcrétisme ét s’intéressait aux doctrines de Basilide, de Valen+
tin et de leurs émules. C’est justement sur les rives du bas Euphrate qu’étaient établis à demeure les Çabiens ou chrétiens de Saïnt-Jean-Baptiste, que les Arabes appellent Moughtasila; € partisans des ablütions 5} parce qu'il se lavaietit constamment dans le fleuve; noh seulement ils ÿ vivaient encore du temps de Mahomët, mäis on les ÿ trouve de nos jours, sous le
nôm dé Soubba. À l’époque qui noüs occupe, on reñicontrait en
ces régions des sectes gnostiqüés variées dont les écrivairis ectlésiatiques nous ont ettreétenüs, les Caïnités, les Nicolaïtes, les Séthiens Hippolyte lés représentait comme les adeptes
d’une fausse sägesse, aâthénés par l’alternance du jour et de
là nuit à diviniser la latnière et les ténèbres, tout en s’adonnant
à Pastfologié et à l4 Magie.
Le père de Manès, que le Fihrist äppelle Fouttak Bäbak, fils d'Aboù-Barzäm, de là famille dés Häskânides, fat invité | par uñ ange à s’abstenir dé viande et de vin ainsi que du Commerce sexuel. Il entra dans là communauté des Çabiens et fit élever son fils dans les mêmes principes ; mdis Manèës, À là suite des deux révélations que nous avons citées plus haut, et qui lui avaient été transmises par un ange appelé A/-laiwam,
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c’est-à-dire, en babylonien, prétend-on, le « compagnon », se résolut à précher un dualisme plus rigoureux et plus systématique que celui des Çabiens. Il regardait le mal comme existant de toute éternité. Il dédoublait les éléments, Pair, la terre, le feu, trouvait chez eux deux natures, une bonne et une mauvaise ; il ne voyait d'opposition irréductible qu'entre la lumière et les ténèbres. Il conservait les ablutions rituelles, mais n’attachait d'importance réelle qu’à la connaissance de la vraie gnose; il rejetait tout l'Ancien Testament, mais admettait les Evangiles et les Épitres de saint Paul. Il était le Paraclet, le Consolateur promis par Jésus, le dernier apôtre du
Christ, l'organe de transmission des vérités divines,
Manès écrivit beaucoup. Un de ses livres, le plus ancien, fut rédigé en pehlevi, parce qu'il était dédié à Sapor 1%; mais pour les autres ilse servit du syriaque, déjà utilisé avant lui par Marcion et Bardésane; il inventa une écriture dont nous avons donné plus haut des spécimens, et qui est dérivée ! d’un alphabet araméen. Comme chez les Mandaïtes (nom que © se donnent àeux-mêmes les Çabien:), les Ophites, les Sioniens et les Carpocratiens, ses œuvres étaient ornées de peintures qui sont devenues proverbiales, puisque la réputation de Manès comme peintre s’est conservée en Perse durant tout le moyen âge et jusqu’à nos jours. D’après la réfutation que lui a opposée Saint-Ephrem, ces enluminures figuraient les vertus Jumineuses et les puissances des ténèbres « sous les traits Les plus propres à faire aimer les unes et détester les autres, afin de compléter ainsi l’enseignement écrit pour les gens instruits et de le suppléer pour les autres » (1).
Les historiens arabes, qui sont une des principales sources . de l’histoire de Manès, nous rapportent que Sapor Ier s'était d’abord rallié aux préceptes émis par le novateur, y serait : resté dix ans fidèle, puis serait retourné au mazdéisme ; alors. ;
G) CXXIV bis, p. 23.
us,
Manès aurait quitté la Perse, exilé, se serait rendu à Kachmir, dans l’Inde, d’où il serait passé dans le Turkestan et en Chine; il aurait traversé le Tibet en entretenant la foi de ses prosélytes au moyen d’une correspondance fréquente. Les convertis lui furent fidèles, surtout dans le Turkestan, puisque nous savons que les Turcs d’alors étaient partagés entre deux religions, le bouddhisme et le manichéisme, et que les trouvailles de PAsie centrale, qui ont donné des textes en langue turque relevant de ces deux doctrines, confirment la sûreté des infor-
mations des auteurs arabes.
Les partisans de Manès crurent qu'après la mort de Sapor en 272 et de son fils Ormazd en 273, et l'accession au trône de Behrâm I®, ils pouvaient inviter le maître à rentrer dans son pays natal. Mais les môbedhs veillaient. Au bout de deux ans, il fut arrêté, convaincu d’hérésie, écorché vif et décapité; sa peau, remplie de paille, fut accrochée à un gibet en deux endroits de Goundé-Chäpoûr (mars 275).
L'église manichéenne avait été constituée par son fondateur de la façon suivante. À sa tête se trouvaient douze apôtres ou maîtres, puis soixante-douze disciples ou évêques, des prêtres, des diacres, des moines ou élus, enfin les simples fidèles appelés auditeurs (aigôchak, mot pehlevi, dans les textes turcs). Manès avait désigné son successeur ; il est probable que les divers dignitaires de la hiérarchie désignaient eux-mêmes ceux qui devaient les remplacer, sauf peut-être les Æec/i qui peuvent avoir été choisis par les auditeurs, les fidèles. Ceux-ci se réunissaient tous les dimanches pour réciter des prières, chanter des hymnes et entendre la lecture des textes sacrés,
car ils avaient une vénération particulière et profonde pour les
œuvres du Maître, dont ils s’ingéniaient à multiplier les copies manuscrites. Saint Augustin a vu entre les mains des Élus des manuscrits en grand nombre, ornés d’encres de diverses couleurs et somptueusement reliés. rh
La base de l’enseignement de Manès était le dualisme le plus
conséquent; car il adoptait comme fondement de univers l'existence de deux principes contraires, éternels tous les deüx; et irréductibles l’un à l’autre : le bien et le mal, la lumiëte et les ténèbres. Dieu est le maître du premier, le démon celui du second. Leurs royaumes s’étendent à l’infini, le premier ét häuteur et en profondeur, datis les directions du nord, de | Peët et de l’ouest, lé second én profondeur seulement, dans la direction du sud.
Le démon résolut dé faire la conquêté des contrées lumineuses. Le Père de la Grandeur, qui est Dieu, ne pouvait, pour sa défense, récourir à laide dés cinq Éons qu’il avait enigendfés pour la paix, VIntelligence, la Raison, lä Pensée, la Réflexion, là Volonté, car il s’agissait de guerre, et ces Éons étaient effrayés par la brusque attaque dés ténèbres. Il créa alors la Mère de Vie, qui donnä näissance au premiér homme. Celui-ci fut d’äbord terrassé par le démon; il s’ensuivit üne confusion inexprimable, le bien se trotiva fnêlé au mal, mais ce mélange brisa l’élan dé lenvahisseut. Le Père de la Grandeur évoqua Ami des Lümièfes, celüi-ci le grahd Ban, ét cé dérnier l'Esprit vivarit qui éntra en relations avec l’homme captif, réüssit à lé délivrer. C’est ainsi que le monde fut créé.
* Le dualisme existait aussi chez l’homme, où l’on distinguait déux âmes opposéès l’une À l’autre, la première bonne, la séconde mauvaise. La pensée, lé sentiment, lintellect lumineux avaient leur contrepoids däns là pensée, le sentiment, l’intelleët obscurs ; les uns produisäient la pitié, la bonne foi, la pâtiénce, la sagesse, lés autrés la haine, la luxure, la colère, la sottise. La morale aboutissait à un ascétismé rigoureux, chez lés Élus, auxquels il était récommandéde ne prendre ni nour-
ritüre änimale ni boisson fermentéée, de n’attenter à la vie | d’äucun être, animal ou végétal, de vivre loin des femmes. Les auditeurs n’étäient pas astréints à des règles aussi sévères, et ils pouvaient se contenter d’éviter l'idolâtrie, le mensonge, l'avarice, Phomicide, ’adultère, l'hétérodoxie.
Le monde devait finir par un caiackysme en tombant dans les abimes de l'enfer où ses éléments devaient s’embraser
‘comme dans une chaudière, puis être recouverts par uné
pierre aussi grande que la térre, à laquelle seraient attachées les âmes pécheresses. Les Élus prendront le chemin du ciel; les Auditeurs, quin’observent qu’à moitié les préceptes divins, passeront en d’autres corps jusqu’à la catastrophe finale, et les pécheurs impénitents tomberont dans l'enfer, comme nous venons de le voir. Le bien et le mal, revenus à leur premier état, demeureront séparés à jamais par une barrière infranchissable (1).
Il est intéressant de suivre pas à pas la propagation de la doctrine à travers le monde. Les écrits de Manès se sont d’autant plus aisément répandus en Babylonie que, comme nous Pavons vu, les sectes hétérodoxes y pullulaient et que les œuvres de Marcion et de Bardésane y était très populaires. De là elles ont gagné la Syrie, la Palestine et le nord de l’Arabie, Le pays des Nabatéens; or, les habitants de toutes ces contrées parlaient l’araméen, la langue même dans laquelle ces écrits étaient rédigés. Mais ceux-ci ne tardèrent pas à franchir ces limites linguistiques et à pénétrer en Égypte, où le gnosticisme était en faveur; le manichéisme s'y répandit surtout parmi les moines qui, par leurs prédications, groupaient autour d’eux des foules nombreuses.
Cest de l'Égypte, sans doute, que la littérature manichéenne passa en Afrique du Nord, à Carthage, où on la
trouve citée dès la fin du nr° siècle. Saint Augustin, qui avait
commencé sa carrière par une initiation à la secte, a vu entre
les mains des Élus de Carthage des exemplaires nombreux et luxueux qui étaient lus publiquément dans les assemblées et expliqués ensuite aux Auditeurs: ces livres avaient donc été traduits en latin. Bien que combattu par lillustre évêque |
(4) CXXIV bis, p. 32-46.
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d’'Hippone, le manichéisme persista longtemps dans cette région, puisqu'on trouve de ses adeptes jusque sous les rois Yandales, Genséric et Hunnéric, et même à la fin du vr* siècle, sous le pontificat de Grégoire le Grand.
En Espagne, à la fin du 1v° siècle, ces croyants étaient nombreux, et saint Jérôme savait qu’en Lusitanie beaucoup de femmes lisaient le Trésor de Manès en même temps que d’autres œuvres gnostiques. Le Sud de la Gaule et PItalie ne tardèrent pas à être également envahis. À Rome, les manichéens étaient nombreux, et les témoignages de leur présence et de leur activité s’échelonnent de 372 à 523. Cette doctrine paraît y avoir été apportée de l'Afrique. Saint Augustin, en arrivant à Rome, logeait chez un manichéen avec lequel il discutait souvent sur des points de doctrine.
Les Écritures manichéennes trouvaient des lecteurs en Asie mineure et dans les hautes classes de la société byzantine. Les auteurs chrétiens ont consacré de très nombreux ouvrages à la réfutation des principes qui y étaient exposés. Enfin, en Babylonie, leur pays d’origine, elles ont conservé des partisans jusque très tard dans le haut moyen âge : les auteurs arabes les ont connues sous le règne des premiers khalifes Abbassides, et ils appellent leurs adeptes Zandiq, c’est-à-dire « hérétiques ». Dé
RELIGION DE MAzDEK.
Mazdek, fils de Bâmdâd, était né à Nichâpour, dans le Khorasan. Nous avons vu plus haut quels troubles sa prédication avait produits dans l’empire, et comment Kavâdh avait payé de sa liberté la protection qu’il lui avait imprudemment accordée, Son enseignement découlait de celui de Manès. Comme lui, il admettait l’existence de deux principes, la lumière et les ténèbres, mais la première agissait librement, était sensible et savante, tandis que les secondes agissaient
par hasard, étaient ignorantes et aveugles. Leur mélange était le produit du hasard, sans plan préconçu, et de même leur séparation. L'univers provenait de trois éléments, l’eau, le feu et la terre; de leur mélange provenait l’organisation du bien et celle du er ; le premier était produit par leurs parties pures, le second par Que qui étaient troubles. Le monde spirituel paraissait à Mazdek organisé comme celui d’ici-bas. Il se représentait le maître des cieux assis sur son trône, comme un souverain; devant lui se tenaient quatre
forces : le discernement, l'intelligence, la mémoire, la joie. C.s -
quatre puissances dirigeaient les affaires du monde par l’intermédiaire de sept ministres appelés sâlär (général), pfchkär (président), bélvan ou barvân (mot dont le sens est inconnu), kärdän (Vexpérimenté), dastoär (ministre), et koëdak (jeune garçon). Ces sept ministres se meuvent à l’intérieur de douze êtres spirituels, nommés khwânanda (qui appelle), dihanda (qui donne), si/ânanda (out prend), baranda (qui Dorte). khoranda (qui mange), dawanda (qui court), khézanda (qui se lève), kuchanda (qui tue), ‘zananda (qui frappe), ka kananda (qui creuse), âyanda (qui vient), chawanda (qui devient); notre unique source, l’historien arabe Chahrastâni, en énumère un treizième, pâyanda (le stable). Tout homme qui réunit en sa personne fes quatre forces, les sept ministres et les douze pouvoirs devient un être divin dans notre monde inférieur, et toute responsabilité disparaît pour lui.
Pour supprimer la contradiction, la haine, la guerre, qui sont des choses mauvaises provenant évidemment des ténèbres, Mazdek se tournait vers leur principe et trouvait celui-ci dans l'amour des femmes et de la fortune; pour supprimer cet inconvénient, il ordonna de pratiquer la communauté des
| femmes et des biens, tous les hommes devant y avoir égale- | ment part, comme à l’eau, au feu et au vent (1).
(1) Az. CHARASTANI, Book of religions and philosophical secls, éd. Cure- | ton (Londres, 1842), p. 192 suiv. ; trad. Haarhrücker (Halle, 1830), L. 1, p. 292
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