‹ La Persé antique et la civilisation iranienneChapitre 72 sur 91 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

A côté de son histoire réelle, qui n’a pu être reconstituée qu’à la faveur des renseignements que nous ont légués les auteurs grecs et latins, la Perse possède une histoire mythique où, par un évhémérisme inconscient, d’antiques abstractions, de vieilles divinités ont été transformées en souverains de ce monde réel. Cette histoire a été magnifiquement réalisée, au x° siècle de notre ère, par le Châh-Nâmé, «le Livre des Rois », poème d’environ soixante mille vers dû au génie d’un poète de Toûs dans le Khorasan, Firdausi. Il s’agit pour nous, à l’occasion du règne des Sâsânides, d’y démêler les apports qu’ont fournis l’Avesta, ses commentaires, et la littérature pehleyie de cette époque.

Au commencement, furent créés deux êtres, Gayômaretan, le premier homme, et le taureau primitif. Pendant les premiers six mille ans du monde, ces êtres vécurent dans la joie et le bonheur, jusqu’au moment où, par le mélange du mauvais principe avec le bon, le monde actuel vint à l’existence. Gayômaretan vécut encore trente ans, et le taureau primitif mourut en même temps que lui; l'âme de cette bête devint ange gardien des bestiaux ; cinquante-cinq espèces de froment et douze genres de plantes salutaires furent créées de son corps. Quant à Gayômaretan, sa semence resta quarante ans enfouie dans la terre, puis il en sortit le premier couple bumain, Machya et Machyäna. Ces deux êtres avaient été

DEAR. LÉS SASANIDES

créés purs, mais le mauvais esprit ne tarda pas à s'emparer d’eux et obscurcit leur pensée; ils se mirent à mentir et à blasphémer, ce qui les plaça entièrement sous la dépendance de l'esprit du mal. C’est à eux que les esprits célestes apportèrent ie feu et apprirent à s’en servir ; ils se firent des haches de fer et se bâtirent une cabane avec les arbres qu’ils abattirent.

Sept couples furent engendrés par Machya et Machyäâna ; l'un de ces sept couples est celui qui est formé par Siyâmek et Siyâmeki, de qui sortirent Fravâk et Fravâkâïn, et de ceux-ci quinze couples qui sont les ancêtres des quinze espèces d'hommes.

La plus ancienne dynastie mythique est celle des Paradhâta ou Pichdâdiens, ces deux mots ayant à peu près le même sens, € ceux de l’ancienne loi », et le premier roi de cette série est Haochyangha (Hôcheng), qui commandait aux démons ; il fut suivi par Takhmô-urupa (Tahmurath), que l’on suppose un descendant du premier. Son surnom de dév-band, « qui lie les démons », montre que, comme pour le précédent, son pouvoir s’étendait, au monde surnaturel. C’est sous son règne que la civilisation commença à progresser; c’est lui qui apprit aux hommes à tisser la laine, à nourrir les animaux domestiques avec de la paille et des céréales, à dresser l’oxce ou guépard pour la chasse, ainsi que les diverses variélés de faucons, à élever les coqs et les poules. -

Il trouva un précieux concours dans son ministre Chédasp, pieux personnage qui introduisit la coutume de la prière du matin et du soir. C’est ainsi que Tahmurath se rendit maître des démons et sut contraindre Ahriman à lui servir de monture et à parcourir l’univers entier. Sous son règne, au rapport du Bundéhich, les hommes se partagèrent entre les divers climats de la terre, et l’on commença à pratiquer le culte du feu. On lui attribue de grande: constructions, telles que le vieux palais de Mer v, et, près d’Ispahan, un château fort où il renferma les livres importants qu’il voulait sauver du déluge.

La

Vient ensuite Djamchid, dont le nom est proprement Djam, car chîd est un adjectif qui signifie « brillant »; c’est le même que Yima, le Yama de lInde, le premier homme. Il est le souvérain heureux, sous le règne duquel il n’y a ni maladie, ni mort, ni envie, ni vices, ni faim, ni soif; les hommes se multiplièrent à tel point qu’il fallut agrandir la terre au triple de sa grandeur primitive. Il domina les démons et les repoussa tous dans l’enfer; il les y enferma sous des verrous et des serrures, de sorte que, sous son règne, ils ne purent en sortir. On dit aussi qu’il lui avait été offert de devenir le proclamateur de la loi, ce qu’il refusa de faire à raison des circonstances d'alors; ce rôle fut en ce cas réservé à Zoroastre. A cette époque, Djam et Ahura-Mazdä étaient en rapports continuels et avaient des entrevues fréquentes. C’est lui qui aurait enseigné aux hommes à manger la viande en morceaux, car avant lui on n’en mangeait pas, et cette coutume paraît n’avoir pas été générale de son temps.

Sur la fin du règne de Djam, il y a eu deux versions reproduites dans l’Avesta, l’une dans le Vendidad, l’autre dans les Yachts. À la fin du long et heureux temps où Djam régnait, Ahura-Mazdä lui fit connaître approche d’un hiver effroyable: des chutes de neige considérables devaient amener des inondations quicouvriraient les plaines où le bétail avaitaccoutumé de paître. Il lui conseilla, en conséquence, de construire une enceinte carrée nommée Vara, « jardin », et d’y conserver le feu allumé et les semences des bestiaux, des bêtes de trait et des hommes, les graines des arbres les plus beaux, et toutes sortes de mets. Il devait y rester, selon le Minôkhired, jusqu’au moment où la pluie Malkosân dévasterait la terre; il la repeuplerait alors avec son peuple fidèle. Selon la seconde version, que Firdausi a suivie, le bonheur de Djam le rendit orgueilleux ; il se crut Dieu et exigea qu’on lui rendît des

honneurs divins. Quand il eut manifesté cette croyance blas-

dhématoire, la gloire qui entoure les rois et est le symbole de

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leur majesté se retira de lui sous la forme d’un oiseau; il n'était plus digne d’être souverain et son royaume tomba bientôt entre les mains de Dahbâk (A7 dahäka, « le serpent funeste »),

Ce Dahhäk, qui portaitle surnom de Baevare-açpa, « aux dix mille chevaux », était originaire de la Babylonie; sa mère descendait directement d’Ahriman. C’était un serpent à trois têtes, trois gueules et six yeux. Il régna mille ans sur la Perse, qu’il conquit sur Djam sans que celui-ci pût tenter la moindre résistance. La fin de ce dernier roi a été racontée par le Gerchâsp-nâmé d’Asadi junior de Toûs, neveu de Firdausi et dont le poème épique, qui nous a conservé les légendes de la région de Ghazna, est à peine de cinquante ans postérieur au chef-d'œuvre du grand poète. Dahhäk promit des récompenses à ceux qui lui amèneraient son ennemi prisonnier, et celui-ci dut courir les campagnes et les déseris; après de longues randonnées, il se rendit auprès de Kureng, roi du Zäâboul, c’est-àdire de la région de Ghazna, dont il épousa la fille, et de ce mariage sortit la lignée qui fournit plus tard à la légende le héros Roustem. Obligé, devant la poursuite de son ennemi, de reprendre ses courses aventureuses, il finit par aboutir en Chine où il fut saisi par les émissaires de Dahhäk ei scié en deux. |

Pour régner, Dahhäk ne possédait pas la majesté royale, qui ne peut appartenir à un méchant homme; il fit des efforts pour la posséder, sans y réussir ; il resta un usurpateur. Mais il fallait des cervelles humaines pour nourrir le serpent, ou les serpents que le baiser d’Ahriman avait fait naître sur les épaules du roi, si l’on adopte la forme postérieure de la légende. I! y avait à Ispahan un forgeron nommé Kâwè, auquel on avait pris tous ses fils saufun, pour nourrir ce serpent; on voulut lui enlever le dernier ; il fomenta alors une révolte, mit au bout d’une lance le tablier de cuir qui le protégeait pendant son travail; ce fut le drapeau de l’indépen-

dance iranienne; et, sous le nom de dirafch-i-kâwiyänt « drapeau de Kawè » il est resté Pétendard national jusqu’à la conquête arabe, Il fallait un roi : on le trouva dans la personne — de Thraetaona (F éridoûn), descendant de Djam, élevé dans les montagnes par un berger. Le nouveau souverain ne laissa Pas sans récompense les services rendus à sa cause et à cellé de son pays par le forgeron : il lui confia le commandement d’une partie de l'irmée qu’il allaït lever pour renverser le tyran; les descendants de Kâwé constituèrent, à Ispahan, une des premières familles de Pempire. Pris dans Babylone, Dähhäk fut enchaîné sur le mont Démâwend.

Thraetaona eut trois fils, Selm, Toûr et Iradj, entre lesquels rh partagea le royaume. Selm eut pour sa part les villes de Poccident, Toûr le Turkestan et la Chine (c’est de son nom que

vient l’expression Touran pour désigner les pays au nord de | POxus); Iradj eut pour lui l'Iran. Les deux premiers ne fureñt passatisfaits de leur sort et portèrent envie au troisième, à qui avait été réservée leur patrie d’ origine. Îls résolurent de faire disparaître celui-ci, qui fut en effet tué par Toûr. Leur père fut plongé dans le désespoir, et le seul lien qui le rattacha à la vie fut le souhait de voir vengée la mort de son fils préféré. Une dés femmes d’Iradj mit au monde une fille posthume qui; urie fois parvenue à l’âge adulte, fut mariée à Pécheng, de race royale, et de cette union naquit Minôtchihr (Manus-Tchithra).

Ce rejeton d’une famille illustre fut élevé avec soin par Son

grand-père, et entouré par les héros de l'époque. Selm et Toûr essayèrent sans succès de se le faire remettre par son aïeul; n’ayant pas réussi, ils envahirent le pays, mais Toûr fut tué à la suite d’un combat qui dura trois jours; quant à Selm, il s'agissait de l’empêcher de se réfugier dans les forteresses des Alains, c’est-à-dire dans le Caucase ; malgré l’âppui d’un fils de Dabhâk, il fut obligé de s’enfuir, fut arrêté et mis à mort. C’est ainsi qu’Iradj fut vengé : Thraetaona put mourir en paix, après avoir légué ses pouvoirs à Minôtchihr, } LU 17

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Ês Le successeur de Thraetaona estun grand constructeur; ila, | d’après la légende, fait creuser l’'Euphrate et lIndus, etétabli les multiples canaux qui unissent au Tigre le premier de ces fleuves; on lui attribue l’origine des jardins, potagers et j fruitiers. C’est sous son règne que l’on voit apparaître la j famille des grands vassaux d’où est sorti le héros Roustem, et | qui avait pour patrimoine la Sacastène, le Sidjistan actuel; ce furent les défenseurs nés de l'Iran. Le fils de Djam et de la fille du roi du ZAboul eut une descendance qui aboutit à Gerchâsp, lequel fut ie père de Nérimän, qui eut pour fils Sâm; 4 de ce dernier naquit Zâl, qui fut le père de Roustem. Ce Zal vint au monde avec des cheveux blancs, et personne n’osa d’abord annoncer sa naissance à son père. Celui-ci le prit pour ‘une créature d'Ahriman et le fit exposer dans les montagnes de PA'bourz, où il fut nourri par l’oiseau fabuleux Simourgh (Çaéna meregh6), sorte de vautour. La renommée d’un, jeune héros élevé d’une façon aussi extraordinaire parvin(aux oreilles de Sâm, qui se rappela avoir exposé son fils dans! cette région ; il désira le voir, et obtint de loiseau Simourgh, qui lui remit une de ses plumes en lui recommandant de la, jeter dans le feu s’il se trouvait en danger, car il accourraît, alors à son secours. Minôtchihr désira voir cet extraordinaire jeune homme, qui lui plut; il lui donna le commandement du. Midi et le renvoya, ainsi que son père, dans son pays. À Pendant que Sâm était à la guerre, Zäl entreprit de parcou-, rir la contrée dont la garde lui était eonfiée ; à Käboul régnait. Mihräb qui le reçut très amicalement et l’inviia à descendre. dans son palais, mais ZAl préféra séjourner sous la tente, refu=. gant d’entrer dans la demeure d’un adorateur des idoles (c’est à-dire d’un bouddhiste, comme la suggéré ingénieusement | Spiegel). C’est pendant ce séjour que le jeune prince tomban amoureux de Roûdäbé, fille de Mihräb. Il y avait des difficul-. tés à la conclusion du mariage, à cause de la différence de mli-\

gion et de la crainte éprouvée par Minôtchihr qu’il n’en pres) :

4 k LES ORIGINES DE L'ÉPOPÉE IRANIENNE 259 J ;

\ vint un enfant, futur ennemi de la Parse, car Mihrâb descen- dait de Dahhâk; mais un astrologue leva tous les doutes en ’ constatant que les astres favorables annonçaient que l’enfant serait le défenseur de l'Iran. Ce fut Roustem. sorte d’Hercule À ou de Gargantua, héros d’une force extraordinaire, qui, tout . jeune encore, combattit un éléphant furieux. Son nom est, en . effet, une forme relativement moderne de Rôstahm et Rô'as- 3 tahm, dans lesquels il est facile de distinguer l’adjectif akhma qui signifie « fort ».

Les dernières années du règne de Minôtchihr furent malheureuses, ayant été marquées par une guerre avec AfrâsyAb - (Franraçyan), roi du Touran, qui contraignit le roi de Perse à se retirer dans les marécages du Tabaristan, sur les rivesde la Caspienne; aussi les traditions locales de cette province lui attribuent-elles la création d’anciens canaux et de forteresses séculaires. Enfin la paix fut conclue, et Minôtchihr

A devait régner sur le pays, aussi loin qu’atteindrait la flèche

$ qu’il lancerait, Le trait, parti du mont Démâwend, alla tom-

ber à Merv et même, d’après l'historien arabe Tabari, sur les

bords de l’'Oxus.

l Naudhar, dont le nom veut dire probablement « le jeune »

. (naolar), régna huit mois d’après l’auteur du Modjmel, quatre

l ans d’après Firdaust, les deux seuls auteurs qui le nomment.

Enfermé dans ses appartements, occupé à amasser des trésors,

à manger et à boire, il négligea de rendre la justice à son

… peuple. Il en résulta des désordres qui ne furent calmés que par l'intervention de son grand vassal, Sâm, qui réussit à con-

… vaincre le rai de la nécessité de mieux remplir ses devoirs.

… Fait prisonnier par AfrâsyAb qui avait envahi la Perse, il fut

i4 mis.ä mort par l’ordre de cet ennemi héréditaire de l’Iran.

Ce fut un petit-fils de Minôtchihr, Uzava (Zav), fils de Toû- :

mâäçpa (dans le Bundéhichk Takhmaçpa «aux chevaux forts »,

… persan Tahmä4sp), qui lui succéda; il fit la paix avec le Tou- . rân (POxus devint la limite des deux royaumes), et répara

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lés pértes causées par les fautes de son prédécesseur. Alors Roustém mit sur le trône le fondateur d’une nouvelle dynastie, celle des Kaïânides, ainsi nommée parce que le nom de ces rois est précédé de l’épithète Kat ; elle correspond à peu près à là série historique des Achéménides, parce qu’elle se termine avec la conquête d'Alexandre, maïs les péripéties de la légende sont entièrement différentes de ce que nous savons de eéuxci. Le premier de cette série est Kaï-Qobâd (Kavi Kaväta) qui régna glorieusement, la tourbe des Touraniens ayañt été vaincue par Roustem. Il eut pour capitale Persépolis, et resta quinze ans sur le trône. Avec son fils et successeur | Kaï Kaous (Kava Uça), la Perse entra de nouveau dans une suite de guerres perpétuelles : campagne contre le Mâzandarân, habité alors par des démons, au cours de laquelle le roi, fait prisonnier avec toute son armée, est délivré par Roustem, qui le retrouve après sept aventures détaillées dans Pépopée ; la dernière est celle dans laquelle le héros vainquit le démon blanc (dé-1 siptd); expédition maritime contre le Hämävéran, dontle nom rappelle de très loin celui de la contrée himyarité, le Yémen; le roi de ce pays, vaincu, lui donne en mariage | sa fille Soudabè ; il Pinvite à venir le voir, mais au retour les Betbères se méttent en embuscade et font prisonnier Kaï- Kâous avec toute sa suite; ik est délivré par l'intervention de Roustem. Les gusrresétaient terminées, car le roi régnait maiatesant, nôn seulement sur les hommes, maïs encore sur les démons: les croyants et les incrédules lui obéissaient égale | ment. Avec Paide des démons, il bâtit de puissantes forteresses | dans les monts Albeurz ; mais les démons, furieux d’être con traints par la force, lui tendirent un piège. L’un d’entre eux, | déguisé en esclave, lui fit entendre que son empire ne devait | pas se bornér à la terre, mais qu’il dévait chercher comment le soleil terminait sa course. Le roi fit élever de jeunes aigles, en choisit quatre qu'il fit atteler à son trône, et s’éleva ainsi dans les airs; mais quand les aïgles fatigués redescendirent

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