Livre des prières pour cAoun-ibn-cAlî et Zéid-ibn~cAlî
Salut à vous, Prophète de Dieu 1 (Mahomet)
(deux fois répété)
Salut à vous, l'ami de Dieu I
Salut à vous, le plus beau des hommes !
Salut à vous, messager splendide de Dieu I
Salut à vous, lumière éclatante !
Que la bénédiction de Dieu soit sur vous 1
Salut à vous, prince des croyants ! (CA1Î.)
Salut à vous, le premier après notre Prophète I
Salut à vous, saint Imam !
Salut à vous, lion de la religion !
Salut à vous, et à tous les Prophètes, qui sont venus de la part de Dieu !
Salut à vous, saints Imams !
Salut à tous les anges 1
Que la bénédiction de Dieu soit sur vous tous I
Salut à vous, brillante Fatémé (fille de Mahomet et femme d,cAli).
Salut à vous, la première de toutes les femmes I
Salut à vous, la mère de tous les Imams I
Salut à vous et à votre mère, la grande Khadidja 1
Que la bénédiction de Dieu soit sur'vous toutes !
Salut à vous, serviteurs de Dieu ! (Hasan et Hoséin).
Salut à vous, fils du Prophète de Dieu !
Salut à vous, fils du Prince des Croyants !
Salut à vous, chefs des Imams I
Salut à vous, fils de la brillante Fâtémé, la première des femmes 1
Salut à vous, les plus généreux des hommes!
Salut à vous, fils du Prince des Croyants
Salut à vous, cAoun-ibn-cAli et Zéid-ibn-cAli et à vos deux frères, Hasan et Hoséin, les deux jeunes gens, Princes du Paradis 1
Que la bénédiction de Dieu soit sur vous tous (deux fois répété) et la malédiction de Dieu sur vos ennemis !
Au pied même de l'Aïnal-Zéinal, s'étend la ville de Tauris. La vallée du Chehri-Tchaï est remplie de verdure ; des deux côtés de la rivière, s'arrondit la masse grise des maisons, ombragées de peupliers et d'ormes. Vues de haut, toutes les agglomérations persanes se ressemblent : les toits plats forment une surface indécise, où l'œil ne distingue que le bloc noir de l'Ark ; quelques minarets très bas, les dômes des imamzadés garnis de faïence, et les lignes voûtées des bazars. — Au delà, s'élève le Sahend ; vers l'ouest, la grande plaine nue de l'Adji-Tchaï, le massif isolé du Chahi et le lac d'Ourmiah.
Tauris est une des plus grandes villes de la Perse; elle compterait 250.000 habitants. Ses maisons en terre battue gravissent les premières pentes de l'Aïnal-Zéinal et se répandent au loin dans la vallée. Les constructions étaient faites en matériaux si friables, les vicissitudes de l'histoire ont été si terribles, les tremblements de terre si fréquents, qu'il
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ne reste plus grande trace d'un illustre passé. La ville fut, dit-on, fondée par la femme d'Haroun-ar-Rachid, qui s'y guérit d'une fièvre tenace, d'où le nom de Tébriz : qui chasse la fièvre ; — une conduite, amenant l'eau de la montagne, conserve encore, avec le nom de Zobéide, le souvenir de la fondatrice.
En 1238, Houlagou, maître de Bagdad, après y avoir détruit le Khalifat Abbasside, fit de Tauris la capitale mongole. De là, un siècle durant, la famille de Gengis-Khan maintint sa domination sur tout l'Orient Moyen. Ce fut une glorieuse époque : les Ilkhanis, encore rebelles à l'islamisme, marquaient à toutes les confessions une tolérance égale ; les temples du feu, les synagogues, les églises nestoriennes, les mosquées, les pagodes bouddhiques s'ouvraient librement dans leur empire. Un médecin juif, Sacided-Dowleh, devint grand-vizir; plusieurs princesses byzantines entrèrent au harem royal ; des moines franciscains évangélisèrent la cour de Tauris, qui échangeait des ambassades avec le Pape et divers princes de la chrétienté. Ghazan-Khan fut l'organisateur de l'empire mongol, qui devait influencer si fortement les institutions de la Perse moderne ; il agrandit Tauris et l'entoura de murs. Sous son règne, la dynastie devint musulmane ; la persécution balaya les autres croyances. Puis vinrent la décadence et le passage destructeur de Tamerlan.
UArk a pourtant survécu : une énorme masse de briques noircies par les années. Sur l'un des côtés, un donjon forme saillie; un escalier monte au dehors, jusqu'à l'étage supérieur fort élevé, qui domine la ville entière ; des cours, des habitations, des maga-
sins, des écuries sont groupés dans un quadrilatère entouré de murs, dont la forteresse forme un des angles.
En dehors de l'Ark, l'époque mongole a laissé peu de chose. Certains quartiers conservent encore leur appellation primitive ; au faubourg de Kara-Mélik, le mausolée monumental de Ghazan-Khan n'est plus qu'un amas informe.
Il va sans dire que les imamzadés ont été plus heureux. Seyyed Ibrâhîm était frère de l'imam Rézâ et fut protégé par sa parenté. Seyyed Hamzeh, descendant de l'imam Mousa, n'était qu'un vulgaire ministre de Schah Khodabendeh; ayant perdu la vue, il se retira des affaires et du monde pour se consacrer à Dieu. Son fils, Seyyed Hoséin, lui éleva un tombeau ; les grands de l' Azerbaïdjan prirent l'habitude de se faire enterrer dans son voisinage. Sous les Séfévis, un gouverneur de la province, Zahîreddîn, eut assez de confiarfce dans le prestige du défunt, pour lui confier sa fortune en fondation pieuse, au bénéfice de sa propre famille. Ces biens, désignés sous le nom de zahirié, vaudraient actuellement plus d'un million de tomans ; ils ont permis jusqu'à ce jour l'entretien de l'imamzadé et le maintien de la clientèle.
Au xve siècle, les dynasties turcomanes du Mouton Noir et du Mouton Blanc se succédèrent à Tauris. Djéhan Schah, du Mouton Noir, construisit la Mosquée Bleue ; la Mosquée Bleue, ou plutôt ce qu'il en reste, constitue la merveille de la ville ; elle donne sur le Khidbany le large boulevard prolongeant jusqu'à l'Ark la route de Téhéran. Détruites par un tremblement de terre, les ruines du portail et de la
rotonde sont recouvertes d'admirables mosaïques de faïence. Malgré les blancs et les jaunes, la note dominante est le bleu ; les écritures arabes courent en tous sens ; des plaques d'albâtre, creusées d'inscriptions, garnissent les murs du Mihrab.Au xvie siècle, la ville resta sous la menace constante des Ottomans, qui l'occupèrent pendant dix-huit années. Ils y laissèrent le cimetière de Guedjil, au pied même de l'Ark, et la mosquée du Moudjtéhed.
Obligé de quitter l' Azerbaïdjan, le gouvernement des Séfévis s'installa plus avant vers le plateau d'Iran, d'abord à Kazvin, puis à Ispahan.
Depuis lors, Tauris a définitivement cessé d'être capitale : elle ne garde plus qu'un vain titre, en témoignage de sa grandeur disparue. Les chefslieux des provinces persanes partagent avec les villes espagnoles l'avantage de recevoir un qualificatif approprié : cet ornement figurait sur les pièces de monnaie, que chaque gouverneur était naguère en droit de faire frapper. Téhéran s'appelle le Dar-ol- Hokoumeh (la maison du gouvernement); Kachan, le Dar-ol-Moumenin (la maison des croyants) ; Chiraz le Dar-ol-Elm (la maison de la science). Tauris conserve le nom de Dar-os-Saltaneh (la maison de la souveraineté), qui appartient également à Kazvin et à Ispahan.
Au xvme siècle, la décomposition de la Perse fit spontanément surgir, autour de Tauris, un lot de principautés quasi indépendantes. Chaque vallée, chaque tribu s'organisa à sa guise. La famille des Dumbélis vint de Khoy, prit possession de la ville, et lui imposa des beglerbeguis. Les Kadjars rétablirent l'autorité souveraine. Le second fils de
Feth cAli Schah, 'Abbas Mirza, Naïeb-os-Saltaneh (le lieutenant de la dynastie), reçut, en 1805, le gouvernement de l' Azerbaïdjan. Il sut réduire les familles trop puissantes en les opposant les unes aux autres, exploiter les différences de race et de religion ; il repeupla les parties désertes. Entre temps, il avait supporté tout le poids des deux guerres avec la Russie. Son administration de trente-sept années a laissé sur l' Azerbaïdjan une empreinte décisive et il n'y existe plus grand'chose qu'on ne fasse remonter à Nâïeb-os-Saltaneh.
Pourtant, cAbbas Mirza n'avait pas résidé à Tauris en qualité de prince héritier ; il y fut remplacé par son fils Féridoun-Mirza ; puis Mohammed Schah y envoya quelque autre de ses frères. Le futur Nasreddin Schah fut le premier prince kadjar qui s'y installa comme Vélvahd; depuis lors, la tradition s'en est maintenue. L' Azerbaïdjan doit l'avantage d'être considéré comme la première province du royaume, moins au glorieux souvenir d'°Abbas Mirza qu'au fait même des circonstances.
C'est une loi de l'histoire de l'Iran que les Mèdes, les Perses et les Parthes, c'est-à-dire les habitants de l'Irak avec l'Azerbaïdjan, du Fars et du Khorassan, s'y soient successivement arrogé l'autorité. A l'heure présente, une incontestable prépondérance revient à l'ancienne Médie. Elle est la région la plus peuplée et la plus riche du royaume ; les populations turques, plus fortes que les iraniennes, forment la meilleure réserve de l'énergie nationale ; l'idée de réforme, née d'hier, y puise sa principale vigueur. Par ailleurs, la complexité de sa formatior ethnique et le danger de sa position géographique
limitrophe avec la Russie et la Turquie, en rendent l'administration particulièrement délicate. Tauris est devenu pour le prince héritier la résidence la plus naturelle et la plus utile école de gouvernement.
Le Vélîcahd actuel, Mohammed °Ali Mirza, occupe, au centre de la ville, le palais construit par cAbbas Mirza, aujourd'hui fort délabré.
Durant la saison chaude, les écuries seules demeurent en ville ; il s'y trouve toujours 250 ou 300 chevaux, dont une soixantaine affectés aux voitures. Les attelages relèvent du Kaliskedji-bachi, Modjellel-ol-Molk (le glorifié du royaume). Le mîrâkhôr, un Kurde de Guerrous, veille au reste de la cavalerie avec le concours du chef muletier, spécialement préposé aux mules de charge. Tous sont assistés par M. Carré, vétérinaire en premier de notre armée. Le personnel est fort nombreux : 25 surveillants, 32 palefreniers, autant d'écuyers et un djelodar par chaque groupe de six animaux. Ces écuries sont bien tenues ; chevaux et mulets s'alignent dans d'immenses salles voûtées, sans séparation aucune, entravés par devant et par derrière, le poil luisant sous leurs couvertures à fil ras de fabrication kurde. Les deux races habituelles à la Perse, l'arabe et la turcomane, sont également représentées : le cheval arabe, venu de Syrie, au profil plan, plus ramassé et plus court ; le cheval turcoman, importé du Turkestan, au profil bombé, plus allongé et plus haut sur membres, moins joli à l'œil, mais, dit-on, meilleur.
Pour l'été, la cour se transporte un peu hors la ville, à Bâgh-ech-Chemân (jardin orienté au nord), qui date aussi d'cAbbas Mirza. Une porte monumentale, récemment construite par M. Bourgeois,
architecte du prince, donne accès dans le vaste jardin, planté d'amandiers, d'abricotiers et de vignes. Les allées, droites, sont bordées de peupliers et de parterres de fleurs l.
Derrière les bâtiments rapprochés du biroun et de Vendéroun l , un enclos intérieur se termine par une construction à plusieurs étages, l'inévitable kolâh farangui (le chapeau européen), qui se retrouve dans toutes les grandes propriétés persanes. Une succession de petites maisons s'adossent au mur de clôture ; des tentes sont disséminées sous les arbres ; à l'écart se trouve le pavillon EHèzâdieh*, où demeurent deux fils du Vélîcahd.
Il faut, du reste, de nombreux logements, car la maison princière est considérable : 150 chambellans relevant d'un pîchkedmet-bachi, sont soumis à un, roulement déterminé ; 25 d'entre eux reçoivent seuls un traitement et doivent un service journalier, sous les ordres du Nâzem-é-khalvet, Sarâdj-ol-Memalek (la lumière du pays), qui se tient toujours à la porte du Vélîcahd, administre la maison intérieure et dirige les 30 ferrâchs-khalvet, domestiques du Palais. 800 ferrâchs se tiennent prêts à faire les commissions ou à exécuter les ordres du maître. Un vieux militaire, Salar Moufakkham, commande une garde de 1,000 gholâms montés, à côté de laquelle figurent 200 fusiliers d'escorte, généralement issus des Schâh Seven. 200 jardiniers, un gardien-chef, assisté par
1. Dans la maison persane, le btroûn est l'appartement de réeep» tion, Vendéroun celui d'habitation; le selamlik et le harem de la maison turque.
2. Le pavillon fut construit pour le Vélîcahd actuel, qui, avant l'avènement de son père, s'appelait Eetézâd-os-Saltaneh ; son lils aînô porte actuellement le même titre.
une vingtaine de concierges, complètent l'ensemble des services extérieurs.
Dans la maison même du Vélîcahd, figurent le garde du sceau, Vékîl-ol-Molk, le secrétaire, Bananos-Saltaneh (le doigt de la dynastie); les médecins, parmi lesquels le docteur Coppin, médecin-major de notre armée coloniale, plusieurs comptables, le maître des cérémonies, Yâbdârbachi, qui répond de l'eau apportée au prince en bouteilles cachetées par ses soins, le chef de l'armurerie, les préposés au garde-meuble et à la garde-robe ; enfin, le nâzir, surintendant du Palais, dont l'adjoint est spécialement affecté au service de la princesse. Il existe, en outre, un petit groupe d'interprètes, dont le principal est un Karaïte de Crimée, M. Chapchat, décoré du titre d'Adib-os-Soltan (distingué parle souverain), des précepteurs pour les jeunes princes, un exécuteur des hautes-œuvres, un chef des maçons, chargé des constructions et des réparations du palais, un photographe, un artificier, M. Abraham, un tailleur et une couturière, M. et Mme Beyrand.
Un seul mollah, le mollah-bachi; aucun seyyed ni prédicateur particulier. Par contre, le Vélîcahd entretient une troupe de musiciens et de danseurs, avec un poète de cour, qui doit à sa profession de médecin le titre de Chafâ-ol-Molk (la guérison du royaume). Pour soutenir ce train considérable, le prince dispose d'une dotation ; de plus, il est riche par lui-même, possédant de nombreux villages dans leKhamseh et l'Azerbaïdjan. Il est ordonné et économe ; sa cour est strictement organisée. Il n'y a pas de qualité plus précieuse chez un futur roi de la Perse.
Aubin. — La Perse. 3
Le mariage du Vélîcahd avec sa cousine, Maléké-Djéhân (la reine du monde), ayant mis à l'écart une concubine qu'il avait prise auparavant, l'endéroun se trouve placé sous la seule autorité de la princesse royale. Uagha-bachi, un esclave noir, en surveille les détours, flanqué d'une quinzaine d'eunuques, noirs ou blancs ; les premiers furent achetés à la Mecque, les seconds sont des hermaphrodites, envoyés des provinces. L'un des eunuques blancs, Seyyed Rézâ Khân, de Chiraz, est le comptable du harem. Les servantes sont nombreuses : celles qui sont mariées passent la nuit au domicile conjugal, les autres couchent au palais ; les plus qualifiées sont même affublées de titres. On cite : Echref-os- Saltaneh (la plus noble de la dynastie), et Mîrzà Khânoum, secrétaire de la princesse. Quelques-unes sont femmes des principaux de la cour et font office de dames d'honneur. Aucune cependant n'atteint l'éminente situation de Mocaz-zez-os-Saltaneh (la plus précieuse de la dynastie), une femme déjà vieille, qui, attachée à la mère du Vélîcahd, la suivit dans sa solitude, après sa répudiation par Mouzafïer-eddîn Schâh. Ayant élevé le prince, elle conserve sur lui une influence considérable, possède sa maison propre et jouit du revenu de plusieurs villages.
En théorie, l'administration de l'Azerbaïdjan appartient au seul prince héritier; en fait, elle revient tout entière au pîcchkâr, nommé par le Schâh, qui est le principal conseiller du Velîeahd et le véritable gouverneur de la province. Le premier de ces fonctionnaires fut adjoint àcAbbâs Mîrzâ, quand celui-ci, chargé des gouvernements du Khorassan, de Hamadan, Yezd et Kerman, en outre de l'Azerbaïdjan,
se vit hors d'état de suffire à d'aussi multiples obligations. Depuis lors, la fonction s'est maintenue. Nizâm-os-Saltaneh (le régulateur de la dynastie), est issu des Mafis, une tribu lekhe, retirée du Fars par Agha Mohammed Schâh pour être dispersée entre Kermanchah, Hamadan et Kazvin. Les 12.000 familles ainsi transplantées se perdirent peu à peu dans la masse des racyat ; il reste encore dans la plaine de Kazvin quelques villages et campements de nomades, ayant conservé leur individualité et leur dialecte primitifs. La famille de Nizâm-os-Saltanch a émergé de Kazvin ; tous les siens sont fort bien placés ; l'un de ses neveux est actuellement gouverneur de l'Arabistan ; lui-même a successivement administré les plus grandes provinces de la Perse — ce qui lui vaut une fortune considérable. Il est un des premiers personnages du pays ; un vieillard mince et chétif de soixante-quinze ans, vêtu des longues robes d'autrefois ; une mèche de cheveux blancs, par où le saisira l'ange pour l'introduire au paradis, persiste sur sa tête rasée et sort de dessous son bonnet. N'ayant jamais quitté l'Iran, il gouverne avec les idées et les procédés du passé. Ses manières sont parfaites ; son esprit est fin, sa conversation fort agréable. Il aime à parler de l'ancienne Perse, qu'il connaît dans ses moindres détails et dont il envisage avec résignation la disparition prochaine. Son fils unique, Mirza Hoséin Khan, vit auprès de lui, témoignage permanent de cette inévitable fin. Le jeune homme a été élevé à Harrow; sa moustache tombante, les boucles de ses cheveux blonds ont pris une façon toute britannique. Son retour a rempli la maison paternelle des innombrables volumes
de YEncyclopœdia Britannica. Il ne comprend plus ni son pays ni sa famille ; il s'y sent mal à l'aise et son idée constante est de regagner un milieu où il devra bientôt se sentir aussi étranger qu'il le fait dans son milieu propre. La grandeur du père a valu au fils les fonctions de reïs-et-toudjdjar; il renvoie aux moudjteheds les contestations des marchands de Tauriset assure l'exécution des sentences intervenues. Les bénéfices de cette charge, le bonnet qu'il porte sur la tête et les concombres crus qu'il mange au dessert sont les derniers signes de son origine persane. L'administration de l'Azerbaïdjan est une grosse affaire : la province, fort étendue, se décompose en 12 « petites provinces » ', dont les gouverneurs sont au choix du Velîcahd, quelquefois, pour les plus importantes d'entre elles, à la désignation du Schah lui-même. Les services militaires et financiers relèvent d'un reïs-nizam - et d'un vézir-maliat ; le kargouzar général, délégué du ministère des Affaires Étrangères, dirige un groupe nombreux de serperests, échelonnés le long de l'Araxe et de la chaîne du Kurdistan, où se trouve le gros des populations chrétiennes de la Perse. La justice, appar tenant aux autorités provinciales et municipal pour les affaires de droit coutumier, au clergé local pour les autres, n'exige aucune organisation d'Étal.
1. Les « 12 petites provinces » de l'Azerbaïdjan sont : Ardébil et Mcchkin, Karadagh, Mérand avec Gargar et Djoulfa, Khoï et Salmas, Makou, Ourmiah, Soldouz, Saoudj-Boulaq, Méragha, Dehkhargan, Hachtaroud, Sérab et Garmaroud.
2. Le corps d'armée de Tauris comporte : un lechkernevîs-bachi, chef de la comptabilité militaire; un adjoudan-bachi, chef de l'intendance, qui prépare les déplacements des troupes; un reïs-topkhanéh, chef de l'artillerie ; un reïs-ê-makhzen , chef de l'arsenal, un djabthdarbachi, chef des ateliers militaire?;, etc.
Le chef du tribunal s'eiïace devant les grands moudjteheds, auxquels les chefs des corporations se chargent de renvoyer les procès.
Appuyé d'un corps de ferrachs, le Beglerbegui administre la ville. C'est lui qui possède le privilège lucratif de fixer les prix des denrées au détail, avec le concours du chef des boulangers, des bouchers, des épiciers, des marchands de fourrages, de bois et de charbon. Il est assisté des Ketkhodas, préposés aux vingt-six quartiers de la ville : le chef unique des cinq quartiers habités par les chrétiens ' porte le titre de Kal'abegui, celui des quartiers de Baghméché et de Chechguilan, le titre de Kelanter.
Le soin de la police urbaine revient au darogha ; le bazar possède son darogha propre, qui en est le véritable chef ; il assure la surveillance nocturne et se reconnaît responsable des vols commis pendant la nuit ; pour ce service, les intéressés lui payent un chahi par boutique et par jour. A ses côtés, opère le moubacher, qui perçoit la patente des marchands et artisans, et l'impôt locatif de 1 /10 sur les boutiques et caravansérails.
Ces diverses charges tendent à rester l'apanage héréditaire des grandes familles de Tauris. La ville doit son développement à la venue des Mongols ; ce sont eux qui en ont naturellement formé la population. L'élément turc, antérieurement introduit par les Seldjoukides, se fondit avec les nouveaux venus ; l'Islam fit disparaître chrétiens et juifs. Le temps, les migrations coutumières aux pays d'Orient, les accidents de l'histoire, ont doté Tauris
S. Ces quartiers sont : Arménistan, Léilabad, Méhadméhinè, Ahrab, Tchérindab.
38 t.a perse d'aujourd'hui
d'une aristocratie riche et puissante. De Djehan Schah, prince du Mouton-Noir, celui-là même qui construisit la mosquée Bleue, descend la famille, un peu déchue, des Djehanschahis. Les Doumbélis, qui fournirent les grands beglerbeguis du xvine siècle, maintiennent encore leur ancien prestige. Les Kouzzat (pluriel de Kazi) furent juges de père en fds ; les Kelanter, administrateurs des deux quartiers, confiés aux porteurs de ce titre. Mirza Taghi Khan, qui fut le premier Sadr Aczam et le beaufrère de Nasreddin Schah, possède, à Tauris, une postérité influente dans la personne de Saed-ol- Molk et de ses frères. Les Kadjars y sont rares et médiocrement placés. Une branche de seyyeds Thabathabaïs, descendant à la fois d'Hasan et d'Hoséin, vint d'Ispahan et forme aujourd'hui la principale famille de la ville. En sont issus : le garde des sceaux du Vélîcahd, Vékil-ol-Molk; cAla-ol-Molk, qui fut ministre de l'Instruction publique, et même un grand moujtehed, Nizâm-ol-cOuléma ; car il est de tradition dans la famille qu'un de ses [chefs figure toujours dans le corps des mollahs. La même hérédité se retrouve dans le clergé, où l'imamdjoumé et les premiers moudjteheds sont fils des grands personnages religieux d'autrefois. Ces gens forment une société d'autant plus compacte et influente que chaque génération fournit son contingent à la cour du Vélî°ahd et passe à Téhéran, avec le changement de règne, pour y occuper les plus hautes charges de la cour et de l'État. En fait, les principaux de Tauris sont devenus les maîtres de la Perse actuelle. Leurs installations sont fort belles, soit qu'elles aient conservé la mode persane, comme la maison de
Nizam-ol-'Ouléma, soit qu'elles se rapprochent des nôtres, comme chez Vékil-ol-Molk, un ancien élève du collège des Lazaristes à Gonstantinople. Les commodités européennes ont déjà pénétré : le téléphone a 150 abonnés, payant 30 tomans par an ; depuis deux ans, un ancien élève de Saint-Cyr, aide de camp du prince héritier, Kasem Khan, a établi la lumière électrique l.
La langue usitée dans la société comme dans le peuple de Tauris est le turc azéri, mais on y a pris l'habitude d'écrire en persan; comme il faut lire le Coran et prier en arabe, les gens sont également familiarisés avec les trois langues de l'Orient. Dans un tel milieu, l'influence russe est considérable; au début du xixe siècle la politique de la Russie s'employa à soutenir contre les Kadjars les révoltes locales des grands de l' Azerbaïdjan ; elle refusa de les abandonner à la paix de Tourkmantchaï. La proximité aidant, la culture russe passa l'Araxe, introduisant bon nombre de mots nouveaux dans le dialecte azéri ; les coutumes russes trouvèrent un facile accès ; la vodka remplaça ïarak ; plusieurs jeunes gens furent envoyés, pour leur éducation, à Pétersbourg et à Moscou ; presque tous savent le français.
Chose curieuse, ces aristocrates musulmans, soumis à l'influence russe, ne marquèrent pas la moindre résistance à la vague révolutionnaire, qui passe en ce moment sur la Perse. Dès que le Schah se fut rendu aux premières exigences des gens de Téhéran, ceux de Tauris entrèrent en branle... Le 18 septembre, ils fermèrent les bazars, organisèrent des réunions
1. La lumière électrique existe également à Téhéran et à Recht ; e téléphone dans ces deux villes et à Ourmiab.
dans les mosquées et envoyèrent un fort contingent prendre refuge au consulat d'Angleterre, pour y trouver un point d'appui contre l'éventualité d'une action russe. Une somme de 20.000 tomans avait été recueillie en vue de l'opération. On réclamait les avantages concédés dans la capitale : l'institution d'un comité local et l'envoi de députés au Conseil national de Téhéran. Tout se passa au milieu du plus grand calme; la manifestation dura une dizaine de jours ; la jeunesse, dans l'aristocratie de la ville et l'entourage du Vélî°ahd, se livrait à un enthousiasme illimité pour les idées nouvelles; leurs pères témoignaient plus discrètement de sentiments analogues; les vieillards, réactionnaires et récalcitrants, se retiraient prudemment dans leurs villages. Un télégramme du Schah vint ordonner l'application delà Constitution à sa fidèle province d'Azerbaïdjan. Un andjouman, aussitôt formé, se mit à contrôler une administration consentante; comme par enchantement, le régime de la liberté était inauguré à Tauris. Un manifeste, répandu par la ville célébra le succès d'un bouleversement politique, où, tout le monde étant d'accord, il n'y avait point de vaincus.