Un farsakh vaxit à peu près 6 kilomètres
Aubin. — La Perse* 1
1 LA i'KKSE D &UJOURD Mil
est organisée pour les voitures ; au delà, il faudrait aller à cheval. Mais le chemin étant à peu près carrossable, les cochers de Tauris font couramment le voyage avec leurs propres chevaux, à raison de 60 kilomètres par jour. Un contrat est dressé : deux voitures, huit chevaux, coût : 250 tomans l, dans un délai maximum de douze jours, sous déduction de 10 tomans par chaque vingt-quatre heures de retard. Après avoir apposé son cachet sur l'acte, de ses mains rougies au henné, notre cocher Méchhedi- Dadache le remit en une petite bourse de cachemire blanc à palmes bleues, où reposait une amande magique. Les deux femmes survivantes, des cinq qu'il a épousées, ont soumis l'amande à une préparation certaine, en vue d'assurer l'accroissement de la fortune conjugale.
Il est stipulé que nous ne pourrons emporter plus de 50 batmans ! de bagages ; et c'est là peu de chose, s'il faut se munir de lits de camp, de matériel de table et de cuisine, de conserves, surtout d'eau des sources du Caucase (Narzan et Borjom), afin d'éviter les eaux malsaines, qui sont cause de fièvre.
Septembre est un bon mois pour parcourir la Perse. Les chaleurs extrêmes de l'été sont déjà passées ; matinées et soirées sont fraîches ; les gens des hauts plateaux commencent à revêtir leurs casaques de feutre ou de peau de mouton; seules, les premières heures de l'après-midi restent lourdes.
Le 9 septembre, au matin, nous quittons Kazvin
1. Un toman vaut un peu moins de 5 francs ; il contient 10 fcrau et chaque kran 20 chaliis.
2. Le qualificatif de Méchhedi s'applique à tous les pèlerins de Mochhed ; Kerbélahï, à ceux de Kerbéla.
9, lii batman de Téhéran vaut 2 kilos 070 ; 100 batmans font un kharvar.
SI il LE CHEMIN DE TA.URIS o
par la porte de Zendjan. Une fois sortis des vignobles et des vergers de pistachiers, nous suivons le télégraphe indo-européen, qui, par Tauris et Djoulfa, va se raccorder aux lignes russes. L'immense plaine terminant au nord-ouest le plateau d'Iran est unie et pierreuse, les montagnes se perdent dans la brume. Plusieurs villages fortifiés, dont les murailles forment des carrés flanqués de tours. Les canaux d'irrigation passent sous terre ; une série de monticules, creusés de regards, indiquent la direction des eaux ; plus bas, une ligne d'arbres marque le cours de l'Abhar-Roud.
A 36 kilomètres de Kazvin, sur une petite élévation, le gros bourg de Siah-Déhan (la Bouche Noire). Les maisons sont en briques crues, recouvertes avec un mélange de terre battue et de paille hachée. Les toits des granges et des bâtiments d'habitation sont plats ; ceux des étables comportent de petits bossellements, percés au sommet pour donner du jour. Aucun minaret. Les rues étroites ; les principales traversées par un fossé, qui sert, pendant la saison pluvieuse, à l'écoulement des eaux. — L'instabilité de la terre battue donne à l'ensemble des constructions le même aspect de ruine, habituel aux agglomérations des plateaux de la Perse. Faute d'irrigations, les gens de Siah-Déhan n'ont point d'arbres ; la petite ville, dénuée de verdure, tranche à peine sur la teinte grise du sol. 2.000 maisons, 10 mosquées, 8 bains, 80 boutiques, 4 caravansérails É. L'impôt
1. Les annalistes de l'Orient ont coutume d'apprécier l'importance des agglomérations par le nombre de maisons, bains, mosquées, bouliques, etc. C'est aussi l'usage administratif. Il va sans dire que les chiffres fournis par les autorités n'offrent que des garanties très relatives d'exactitude.
4 LA PERSE D AUJOl'HD 11 il
annuel s'élève à 2.000 tomans en espèces, 1.000 kharvars ghallê, c'est-à-dire de blé et d'orge, et 456 batmans de paille hachée.
Le village est khalisé et fait partie du domaine. Il revient à Yabdar bachi, Emin Hazret, pour les dépenses, en thé, café, sucre et sirops, de la maison royale. Afin de surveiller ses intérêts, le bénéficiaire installe à Siah-Déhan un moubacher, qui lui en transmet les revenus, augmentés d'envois réguliers de moutons, poulets, beurre, etc.. ; de son côté, cet intendant réalise, bon an mal an, quelques milliers de tomans de bénéfice. Ceci posé, le village agit à sa guise. Emin Hazret est débonnaire et n'insiste point pour maintenir un intendant trop rapace, expulsé par les paysans; ceux-ci élisent librement leur khetkoda et leurs rich-sefids (barbes blanches), le maire et les notables, chargés de l'administration et de la justice locales.
L'organisation de la propriété est à peu près uniforme dans toute la Perse. Bien que certains villages appartiennent en propre aux paysans lf la plupart sont simples cultivateurs destinés à travailler la terre pour le compte d'autrui. En règle générale, le sol est aux grands de ce monde, au domaine royal, aux fondations pieuses, aux anciennes familles, dans les parties du pays où elles se sont maintenues. Chez les Persans, la richesse acquise est toujours placée en biens-fonds ; le nouveau riche se hâte d'acheter les villages, que les vicissitudes du sort feront passer en des mains nouvelles. Les moindres valent 5.000 tomans; il en est qui
1. Les villages m y et in, appartenant aux paysans, sont assez nombreux dans l'IraU-Adjemi, plus rares dans le Nord delà P«r»e et dans l' Azerbaïdjan.
coûtent 100.000 et même davantage. La grande propriété est la règle la plus générale. Les principaux du pays disposent de nombreux villages et de milliers de paysans.
L'établissement ancestral, le hasard des invasions ou des déplacements de tribus a fixé la population. Le propriétaire du village construit et répare les maisons en terre, qu'il met gratuitement à la disposition de ses paysans. Si quelque cultivateur préfère édifier sa propre demeure, il en doit solliciter l'autorisation ; mais il n'en reste maître que pour un délai convenu, généralement une dizaine d'années. A moins que permission n'ait été donnée à quelques habitants de les bâtir eux-mêmes, le propriétaire loue à des tenanciers les boutiques, bains, kahvékhânés (cafés), caravansérails et moulins du village. Les vergers et jardins font l'objet de baux spéciaux à trois et cinq ans. Quant aux terrains avoisinants, ils sont répartis par lots entre familles de cultivateurs, selon les possibilités de chacune : une moitié devant être alternativement cultivée et l'autre rester en friche. Les modifications s'effectuent à l'automne, avant les premiers labours. Une part de la récolte revient au propriétaire, selon les conventions intervenues. — plus grande s'il a dû fournir les semences et le cheptel. Il reçoit, d'ordinaire, le tiers sur les terrains irrigués, le cinquième ailleurs. Une fois la moisson achevée, le blé et l'orge séparés de la paille, les grains sont pesés et les parts déterminées. Le cultivateur est envisagé comme ayant, jusqu'à un certain point, possession de la terre à lui confiée; la succession de chaque lot veut être réglée comme un héritage ordinaire : à défaut d'héritier, il est attri-
bué à quelque nouvel habitant ou vient accroître le lot d'une autre famille. Le bétail pâture en plaine ou sur la montagne, aux soins de pâtres professionnels, appointés par le village. Si l'agglomération est assez importante, elle comporte plusieurs échoppes fournies de cotonnades, thé, savon, sucre, bougies, tabac, allumettes, fruits et grains.
Autour de la mosquée élevée par le propriétaire, gravite, en nombre démesuré, la gent religieuse des mollahs et seyyeds, chargés du culte, de l'enseignement, de la justice et de l'hospitalité. Les uns se rémunèrent par une taxe sur les successions, les autres touchent le quint, prévu par le Coran et les traditions, en vue d'assurer la tranquille existence des descendants du Prophète. Les paysans ne montrent aucune répugnance à entretenir leur fainéantise.
Tout ce qui touche à l'exploitation des terres du village relève de l'intendant, assisté du maire. La répartition et la perception des impôts sont choses du maire seul l. Après la récolte, celui-ci recueille le mâliât en espèces et en nature; il en remet le produit, contre reçu, au cavalier envoyé à cet effet par le percepteur, le moustofî-mâliât de la province. En outre de l'impôt, le village doit fournir soldats et cavaliers ; s'il est situé sur une grand 'route et, partant, responsable de la sécurité du passage, il y joint des karasourans, chargés de la police. Ces hommes restent à la disposition du gouvernement, sont munis d'armes et d'uniformes et dispensés de toute taxe.
A partir de Kazvin, la population iranienne dis-
1. La répartition de l'impôt diffère selon les localité* : elle porte
liaLituellemcnt sur la terre labourable, les maisons, le bétail M 1< « I ravailleiim.
paraît insensiblement, pour faire place aux Turcs. Ce fut le grand chemin des invasions mongoles, qui, longeant le pied de l'Elbourz, envahirent l'Azerbaïdjan et le sud du Caucase, où elles se superposèrent aux Persans, aux Arméniens et au résidu turc antérieur, laissé par la venue des Seldjoukides, Dans la vallée de l'Abhar-Roud, les Tates l furent pénétrés par les Mongols et turquifiés : seuls, quelques villages ont conservé la langue persane. La nomenclature géographique devient un mélange de mots turcs et persans. Nous entrons dans la zone du dialecte turc azéri, parlé à Tauris, Erivan, Tiflis et Bakou. Au delà de Siâh-Déhân, nous traversons la chaussée à péage que le gouvernement russe est en train d'établir entre Kazvin et Hamadan, puis une plaine rocailleuse, où le vent soulève des flots de poussière. La vallée de l'Abhar-Roud se resserre, entre deux lignes de montagnes parallèles. Hoséinabad est une ferme fortifiée, habitée par une centaine de paysans ; le ruisseau voisin irrigue des vignobles, des cultures de sainfoin et de ricin. Un caravansérail est en bordure de la route. La propriété reste indivise entre la fille et les quatre fils héritiers de feu Borhân-ed-Dowleh 2, — l'argument de l'État, — dont le frère Nizâm-os-
J . On appelle Taies ou Tadjiks — (cultivateurs) — les populations iraniennes sédentaires, par opposition aux nomades.
2. La marque la plus habituelle de la distinction consiste, chez les Persans, dans le laqab, concédé par le Schah, qui se substitue au nom primitif. Le personnage favorisé devient la Grandeur, la Force, la Splendeur, etc.. de la Souveraineté (Saltaneh), de l'État (Dowleh), du Royaume (Molk), du pays (MemdZe/c), du ministère (Vézâreh) etc., etc.. — Dans une même famille, il est fréquent que les divers membres déclinent le même titre. Le premier est le soutien de la dynastie; le deuxième de l'État... et ainsi de suite ; les fils héritent souvent du titre paternel. Les titres contenant le terme Saltaneh sont généralement considérés comme les plus honorifiques.
Saltaneh est actuellement gouverneur général de l'Azerbaïdjan. Chacun des enfants a hérité, selon la loi coranique, la fille d'une part simple, les fils d'une double part. En ce moment, deux des fils résident à Hoséinabad où ils occupent le bâlâkhâneh, l'étage supérieur du caravansérail : l'un, Moudjîr-ed-Dowleh (le refuge de l'Etat), n'a pas été en Europe et ne parle aucune langue étrangère ; l'autre, le dernier de la famille, Mohammed Khân, approche de sa vingtième année. Il vient d'achever ses études à YOberrealschule de Charlottenbourg et y a bien appris le français ; il compte suivre maintenant des cours d'agriculture pour prendre, dans quelques années, la gestion du bien familial. Les deux frères ont pour hôte un vieux propriétaire de Kazvin, Mirza cAli Askar Chahidi : Chahidi veut dire « martyr », et ce surnom fut donné, en signe d'honneur, à la famille d'un mollah considérable, assassiné lors de l'agitation Babie. A eux trois, ils représentent les phases diverses de la transformation rapide que subit la Perse actuelle. Mîrzâ cAlî est un Persan de l'ancien régime; il porte toute sa barbe, les cheveux rasés sous le haut kolâh d'astrakan et les longues robes du vieux temps. Moudjîr-ed-Dowleh a déjà un col, une redingote grise à plis et un bonnet de feutre noir, en forme de fez : sa figure est rasée. Quant à Mohammed Khân, il est habillé comme nous autres. Après le coucher du soleil, les domestiques placent une toile cirée, puis une nappe sur les tapis du plancher; le repas se compose de riz, de ragoûts, de fruits et de laitage; des morceaux de fromages sont présentés sur des feuilles d'oignon. Tout autour, les convives agenouillés mangent avec leurs doigts.
Une succession ininterrompue de villages, ombragés de peupliers et de saules, au milieu des vignobles, remonte le cours de l'Abhar-Roud : Kirveh, Chérifabad, Khorremdéré, Hidedj, Nasirabad, Saïnghalè. La plupart de ces villages appartiennent au prince héritier ; les deux derniers furent offerts en cadeau, lors de son mariage, à la femme du Vélicahd par un groupe de hauts dignitaires de la Cour.
Sauf pour le millet, la moisson est achevée. Des tas de paille dorée s'amoncellent au devant des villages. Les gerbes ont été écrasées sous les pieds des bœufs, tirant un rouleau de bois hérissé de pointes ; la fourche a fait envoler les poussières ; les grains sont séparés au tamis. Avant d'être engrangée, la récolte jaunit au soleil. Les broussailles, coupées sur les terres en friche, les galettes de fumier, préparées par les femmes, s'empilent sur les terrasses des maisons pour le chauffage de l'hiver. Cette année, les prix sont bons ; le raisin, principal produit du pays, se vend 16 tomans le kharuar; le blé 14, le sainfoin, qui donne trois coupes annuelles, 4. Les labours d'automne ont déjà commencé, défonçant avec une charrue de bois, traînée par une paire de bœufs, la plus grande partie des terrains cultivables ; car on sème surtout des blés durs. Point de herse pour briser les mottes de terre. Les paysans se servent d'une bêche, au manche de laquelle une corde est attachée ; un homme l'enfonce, un autre la soulève, en tirant sur la corde ; et ce mouvement suffit à remuer le sol. Le bétail — bœufs, moutons et chèvres — pâture dans les chaumes. Pendant le jour, les chameaux se répandent à travers la campagne et les conducteurs de caravanes campent, auprès des charges, alignées au bord de la
roule. Tout le long de l'année, des Kurdes, venus des montagnes lointaines, conduisent au marché de Téhéran leurs troupeaux de moutons.
Plus haut, la vallée se dénude ; quelques villages ont trouvé sur les pentes arides assez d'eau pour entretenir un peu de verdure. Voici le caravansérail de Hasanabad, et, à plus de 2.000 mètres d'altitude, le seuil à peine perceptible, séparant le versant du plateau d'Iran des rivières qui, par le Kizil-Ouzen, s'en vont à la Caspienne. On aperçoit toute la plaine de Soltanieh, où, par delà les champs de ricin, de millet et de sainfoin, se dresse la haute coupole, sous laquelle reposait naguère Schah Mohammed Khodabendeh.
Ouldjaïtou Khan, qui régna de 1304 à 1316, sous le nom de Khodabendeh — (Ie serviteur de Dieu) — fut le huitième souverain de la dynastie mongole, issue de Gengis Khan. Abandonnant les vieilles capitales de Tauris et Méragha, il s'établit définitivement à Soltanieh, où ses prédécesseurs se bornaient à faire leur campement d'été. Le premier jour de l'année 705 de l'Hégire, c'est-à-dire en juillet 1305, disent les annalistes persans, les constructions commencèrent ; en quarante jours, la coupole de la grande mosquée était achevée. Le XIVe siècle n'était point terminé que Tamerlan détruisait la capitale et balayait la dynastie.
Le village actuel de Soltanieh s'est élevé sur les ruines de cette splendeur passagère : un pauvre village de 500 maisons, dépendant du domaine royal ; il occupe une élévation légère au centre de la plaine nue et se groupe autour du tombeau de son fondateur. La mosquée est une énorme construction de briques cuites, gardant sur plusieurs points son
revêtement de faïence : eu bas, un carré à angles coupés, surmonté d'un octogone, puis d'une coupole, qu'entourent huit petits minarets. De l'intérieur, il ne subsiste rien ; les tombeaux de Khodabendeh et de son fils Abou Seyd ont disparu.
Les mollahs du village gardent encore la mémoire du fondateur de la mosquée grandiose où, de tout le pays, les gens venaient à la prière. Il n'y avait alors que des sunnites dans cette région de l'Iran. Quand survint un mollah d'Ispahan, Mollah Hoséin Kâchéfi (celui qui pénètre les secrets divins) ; le roi mongol, qui venait de répudier, pour la troisième fois, une femme aimée et d'humeur fantasque, désirait la réépouser une quatrième. Or, pour ce faire, la loi sunnite ne possédait plus de ressources. Mollah Hoséin sut exposer à temps les mérites du chiisme, plus libéral en pareille affaire, et guider la conscience souveraine. Le saint homme qui réussit ainsi à procurer à la Perse l'un de ses premiers princes chiites, est vénéré dans un imamzadé £ voisin du village.
De tels souvenirs rendent si illustre la plaine de Soltanieh que FetlrAlî Schâh y voulut avoir un palais. A un kilomètre de la mosquée, auprès du village de Ghalè, se trouve une esplanade plantée de peupliers et de saules ; deux terrasses superposées conduisent au sommet d'un petit monticule ; un pavillon, ouvert sur les quatre côtés, orné de vers en l'honneur du Schah, donne vue sur tout le pays; par derrière, s'étendaient les habitations royales. FethcAli Schah venait y passer chaque été, tandis que
1. Imamzadé, fils d'imam : les tombeaux saints, les Koubbas de la Perse sont généralement désignée sons ce nom.
son armée campait dans la plaine. Amédée Jaubert l'y suivit en 1806. Aujourd'hui, tout est ruines.
Au sortir de la plaine de Soltanieh, la vallée de la rivière de Zendjan se creuse et se resserre. A Dizeh, les jardins commencent et se poursuivent, de façon presque ininterrompue. La route est remplie d'ânes, chargés de récipients en bois, pour apporter les fruits en ville. Les maisons de Zendjan descendent jusqu'au bord de la ravine, où la rivière coule dans la verdure. La ville a 30.000 habitants, et, du dehors, le même aspect que les villages : une masse grise, d'où surgissent quelques arbres et le dôme en faïence d'un imamzadé.
Le bazar est fort important ; ses longues galeries serpentent au milieu de la ville ; chaudronniers, couteliers, orfèvres expédient dans tout le pays. Les négociants fournissent le Guilan de farine et de beurre ; ils exportent en Russie du coton et des fruits secs. Le coton prend la voie de Mendjil et Recht, les fruits secs celle d'Ardébil et Astara. Ils achètent, à Recht, le sucre, le pétrole, les bougies, la faïencerie et la verrerie ; à Ardébil, les fers et la quincaillerie ; à Téhéran, les cotonnades russes; àTauris, les draps et soieries venus d'Europe, les cotonnades anglaises; à Hamadan, les cotonnades de l'Inde. Ces gens ont des correspondants dans les principaux villages et vendent aux petits détaillants de la province. Ils sont tous musulmans ; point de juifs ; trois ou quatre Arméniens.
Au devant de la grande mosquée, construite pat un fils de Fetli Alî Schah, qui fut gouverneur de la ville, se trouve le palais du gouvernement, Dm ol- Hokoûmih. Les cours, les appartements, les écuries,
les cuisines sont vides. L'ancien gouverneur, un neveu du Schah, Djelal-ed-Dowleh (la gloire de l'État), vient de quitter son poste, après quelques mois seulement d'exercice. En attendant la venue d'un nouveau titulaire, un riche propriétaire du pays, homme déjà âgé, Asad-ed-Dowleh (le lion de l'État), administre la province, en qualité de sous-gouverneur. Au caravansérail de Yengui Imam, entre Téhéran et Kazvin, nous avions rencontré le prince, qui regagnait la capitale ; grand et fort, la moustache courte, il approche de la quarantaine et parle convenablement le français. Il était accroupi dans une chambre haute, en compagnie de son secrétaire et de son médecin, Mirza Taghi Khan, qui a étudié à Marseille. De grands plateaux, remplis de raisins, de melons et de pastèques, avaient été déposés sur le plancher par le respect du village. Sur le balcon, un domestique, tenant un faucon favori, lui donnait à manger un morceau de viande crue. Pendant ce temps, tout le train de la maison princière défilait sur la route, fourgons de bagages, cavaliers, ferrachs l, gholams, pichkhedmets , chaters, mehters, femmes, mignons, ennuques, mollahs et seyyeds.
Bien que le Khamseh2 soit une « petite province », ne possédant aucune autre ville que son chef-lieu, Zendjan, elle est néanmoins fort peuplée — 250 ou 300.000 habitants — (aucune statistique n'existe en Perse ; les estimations des autorités manquent de précision), divisés en 18 districts (belouks). Les gens y
1. Les ferrachs sont les « étendeurs de tapis » , les gardes; les gholams, les courriers ; les pichkhedmets, les domestiques de l'intérieur de la maison ; les mehters, les palefreniers.
2. Le Khamseh tire son nom des cinq villes, qui se trouvaient naguère sur son territoire.
sont de langue et de race turques, appartenant à la nation des Turcs Djagataï, qui suivit la fortune d'Houlagou, fondateur de la dynastie mongole. En les rendant sédentaires, le temps a détruit chez eux la primitive organisation des tribus, le souvenir même s'en est perdu et ils se sont fondus avec les Tates, pour devenir de simples ra'yat. Quelques groupes de Schah-Seven et une tribu Talech du Guilan sont les seuls nomades de la province. Presque tous les villages sont entre les mains de grands seigneurs, habitant Tauris ou Téhéran, gens d'influence, qui gênent le gouverneur aux entournures, rendent son autorité moins lucrative et, par voie de conséquence, la place moins désirable.
L'absence même de ces personnages livre la province à l'autorité spirituelle du grand moudjtehed Mollah Ghorbân eAlî, un Zendjani d'une soixantaine d'années, qui fit ses études à Nedjef, auprès du tombeau d'°Ali. Il jouit d'une considération universelle, ayant vieilli dans la pauvreté et le désintéressement. Ses idées sont celles d'autrefois. Il affirme ne point voir clairement si les mollahs de Téhéran suivent la voie de la justice ; et, devant cet oracle, tombé de sa bouche, la province entière se maintient à l'écart du mouvement libéral.
Il existe pourtant, depuis deux ans, une petit e école, fréquentée par 45 élèves, que cinq professeurs instruisent selon les méthodes européennes. Le directeur, le moizrfi>,Mirza Mohammed cAli Khan, a appris le français à l'École polytechnique de Téhéran ; il enseigne notre langue ; deux mollahs donnent des leçons d'arabe. L'école est installée dans une jolie maison persane, dont les larges fenêtres s'ouvrent sur
sri; LE CULMIN DE TAUKIS 15
un jardin ; des cartes murales françaises recouvrent les murs. Au tableau, un petit enfant écrivit en persan : « M... est venu nous rendre visite, nous l'en remercions de tout notre cœur. » Un autre se mit à lire fort correctement dans les Leçons d'Enseignement scientifique de Paul Bert.
Nous avions mis deux jours et demi pour aller de Kazvin à Zendjan. Il nous en fallut six encore pour arriver à Tauris. Jusqu'à Nikbey, 36 kilomètres, la vallée se ravine de plus en plus ; les deux chaînes parallèles forment des tables allongées ou de multiples bossellements. Les jardins cessent le long de la rivière ; les villages ne sont plus indiqués que par des peupliers isolés ou l'or des tas de paille. Le terrain devient accidenté. C'est merveille de voir nos cochers conduire leurs quatre chevaux, attelés de front, au travers des fossés profonds, des pentes rapides, dans la boue gluante des conduites d'irrigation. Nikbey compte 150 maisons ; les étables y sont creusées dans le calcaire de la butte voisine ; les ruines d'un vieux caravansérail dominent les pauvres bâtisses en terre. Afin de faciliter les communications, Schah cAbbas, le grand organisateur de l'empire Séfévi, en établit ainsi sur les principaux chemins de la Perse : ses successeurs imitèrent son exemple ; ces caravansérails sont construits en briques cuites, sur un modèle à peu près uniforme : une cour carrée, bordée d'écuries ; à l'entrée, une arcade monumentale, dans laquelle s'inscrivent la porte et les fenêtres d'un bâlâkhâneh. Au-dessus de la porte, d'étroites plaques de marbre contenant une inscription persane, avec le nom du fondateur et la date de la construction. Nikbey appartient à Àgha Zia, Naïeb-os-Sadr,
vicaire de la grande mosquée de Zendjan. Ce seigneur religieux s'en allait, en grand appareil, passer quelques jours dans son village. Jeune encore, assez grand, un peu gras, comme il convient à l'état ecclésiastique, portant un turban d'une blancheur immaculée et un ample vêtement de drap gris, il voyageait à cheval d'une allure lente et digne. Précédé d'un coureur tsigane, en bas rouges, manteau marron, toque grise avec foulard de soie violette, en main un long bâton à pommeau d'argent ; des cavaliers armés formaient escorte ; plusieurs mules suivaient, chargées de khourdjines et de mafrechs1, pleines des commodités temporelles, nécessaires à la villégiature du pieux personnage.
Le lit de la rivière de Zendjan s'élargit au -point d'occuper tout le fond de la vallée : de petits tamaris poussent dans les galets ; sur les bords, des cultures de millet, de coton et de ricin. Aucun village. A 18 kilomètres de Nikbey, sur un promontoire isolé, se dresse le tchapar-khâneh, la maison de poste d'Akmézar. La poste à cheval est partout organisée sur les grand'routes ; l'administration persane fournit les locaux, paye une certaine somme pour le transport des sacs postaux, et afferme le service. De Kazvin au Kizil-Ouzen, les neufs relais de la route sont exploités par un homme de Zendjan, Mirzâ rAli Khan. Dans le triste réduit d'Akmézar, ce dernier a placé dix chevaux, un naïeb et trois postillons.
Le naïeb, Mirza Dj an, est venu d'un village voisin: il touche trois tomans par mois et doil être \vti
1. Les khourdjins sont des bissacs ; les mafrech*, âê ;i:ir^(>s nnc loppet en tapis, que l'on place sur les betes de charge.
comme un fonctionnaire, — tunique bleue, bonnet d'astrakan; les postillons reçoivent deux tomans. La poste est à la disposition de quiconque vient muni d'un passeport postal. On acquitte, dans la ville prochaine, la taxe de deux krans par farsakh et par cheval, plus le cheval du postillon, qui, après avoir accompagné les voyageurs, doit ramener les montures au point de départ.
Dans la vallée déserte, quelques villages minuscules, que vient d'établir le Vélicahd. Derrière nous, vers le sud, la cime dentelée de la montagne de Zendjan ; devant nous, les hauteurs bordant la rive gauche du Kizil-Ouzen. Un caravansérail de Schah cAbbas, puis les 40 maisons de Serchem. Dans un bouquet de saules et de peupliers, campe une caravane de pèlerins; une centaine de personnes, quelques femmes, des mollahs, des seyyeds. Ce sont Schah Seven d'Ardébil, en route pour Kerbéla. Voilà six jours qu'ils sont partis, après avoir ramené leurs troupeaux de la montagne. Ils comptent arriver en quarante jours par Zendjan et Kermanchah ; trois semaines seulement de séjour aux lieux saints, afin d'être revenus pour l'hiver. Ces gens voyagent en compagnie d'un courrier — tchaouch, — conducteur professionnel de pèlerinages. — Agha Mir Nizam est un seyyed, jeune, mince, un peu chétif ; il porte des bottes, une tunique et une ceinture vertes, un turban noir, un fusil, un sabre en acier niellé. Il habite Ardébil et, depuis son âge le plus tendre, accompagne les pèlerinages des Schah Seven.
Chaque année, régulièrement, les pèlerins de la tribu se réunissent autour de lui ; on part, à l'automne, pour Kerbéla et Nedjef ; si quelque raison, Aubin. — La Perse. 2
épidémie ou autre, ferme la frontière turque, on se contente d'aller vénérer, à Méchhed, le tombeau de l'Imam Réza ; parfois même on se décide au détour de Koum. Le conducteur s'occupe de tout ; il trouve les logements, débat les prix, déploie le drapeau rouge du pèlerinage, chante les prières coutumières à l'entrée et à la sortie des villages. Chaque pèlerin le rétribue selon ses moyens ; les riches lui donnent quinze, vingt tomans,ou même davantage ; les pauvres, quelques krans. Au retour, il devance la caravane de plusieurs étapes et reçoit les cadeaux des familles, auxquelles il annonce l'heureuse arrivée de leurs pèlerins.
Le départ est fixé pour une heure de l'aprèsmidi ; toute la caravane est en selle, groupée autour de son conducteur. Agha Mir Nizam se met à chanter : « Allons au pèlerinage de Kerbéla ; adressons à Dieu une prière pour Mahomet et ses descendants. » Le chœur répond par la formule arabe des prières journalières : « Que Dieu bénisse Mahomet et sa famille 1 »; et les pèlerins disparaissent dans la direction de Zendjan.
Quittant la rivière de Zendjan, nous rejoignons, au travers d'un plateau jaunâtre, la vallée du Kizil Ouzen,qui descend des montagnes du Kurdistan, traverse sous ce nom les régions turques, se transforme en Séfid-Roud (en persan, la rivière blanche), dans la province iranienne du Guilan, pour se jeter dans la Caspienne. Les montagnes se rapprochent du fleuve, qui s'engage en une gorge étroite. Un vieux pont de trois arches, très élevé, aux piliers énormes ; on l'appelle le Pol-è-Dokhtar (le pont de la jeune fille). Il fut, dit-on, construit, du temps des Mongols, par la
fille d'un négociant de Tauiïs, dont le testament prévoyait une fondation pieuse, destinée à assurer les communications de l'Azerbaïdjan avec le reste delà Perse. Au-dessus, les rochers sont garnis de murs fortifiés, — sans doute un ancien château d'Assassins. La légende est plus ingénieuse: elle veut qu'une fille de Djemchid, le héros de l'Iran, habitant la forteresse, le Kasr-è-Dokhtar, ait fait construire le pont, pour permettre à son amant, un berger de l'autre rive, de venir la retrouver chaque nuit.
Par une pente rapide, la route s'élève le long du Kaplan-Koh (la montagne du Tigre). Sur plusieurs points, elle conserve encore les empierrements de rocs, effectués par ordre de Schah cAbbas.La descente est extrêmement raide ; les cochers, agitant leurs fouets, marchent au devant des chevaux pour en retenir l'allure. A nos pieds, le bourg de Mianeh et les trois vallées, se ramifiant en éventail au travers des districts d'Hachtaroud et de Garmaroud, dans la province de l'Azerbaïdjan.
Ce fut la tribu turque des Chaghagnis, qui occupa le pays en refoulant les Tates vers les hautes montagnes ; elle pénétra même jusqu'à la vallée du Adji Tchaï. A la fin du xvme siècle, la tribu tout entière restait compacte, avec son organisation primitive. La décomposition générale de la Perse, qui suivit la chute des Séfévis, l'avait rendue à peu près indépendante, et son chef Sadik Khan s'employait à guerroyer dans les armées d'Agha Mohammed. La tribu changea d'humeur, après l'assassinat du premier Kadjar ; elle participa au pillage du camp royal et marcha contre Kazvin. Un instant, Sadik Khan se crut assez fort pour pouvoir aspirer au trône. Feth
Ali Schah eut facilement raison de l'opposition des Chaghaghis ; la tribu, divisée, perdit son individualité ; le sol lui échappa. Aujourd'hui, Hachtaroud possède un gouverneur propre ; Garmaroud se rattache à la province de Sérab.
Mianeh était naguère la capitale des Chakkakis. Un gros village de 5.000 habitants, dont les jardins et les vignobles descendent jusqu'à la rivière. Plus bas, des rizières où se vautrent les buffles. Mianeh appartient à un prince, beau-frère du Schah, Ferman-Ferma (celui dont les ordres sont exécutoires), actuellement gouverneur de Kerman. A défaut de gouverneur, le bourg possède une garnison : un régiment et 100 cavaliers, commandant la route de Tauris. Le chef militaire a le grade de sertip (général) et le titre de Nasr-os-Sultan (la victoire du souverain) : un gros homme, aux sourcils épais, à forte moustache ; il passe la belle saison dans son village, distant de six farsakhs, y préside aux travaux agricoles et regagne son poste, l'automne venu.
A la tombée de la nuit, les paysans se retirent de l'aire, où ils ont travaillé tout le jour à séparer les pailles du riz ; quelques enfants, laissés à la garde de la récolte, chantent en manière de distraction :
Karam aimait et se disait à part lui : que dois- je faire ? Prendre un sabre et m'en ouvrir la poitrine, pour aller montrer aux mollahs et aux moudjteheds ce qu'il y a dans mon cœur ? Oh non ! je ne dirai rien à personne ; il me suffira de me tuer.
Un derviche errant, venu d'un cimetière de Tauris, mendie de porte en porte. Il sollicite la charité publi-
que, en psalmodiant quelques vers, relatifs au martyre d,eAli et de ses fils. C'est Zéinab, qui pleure la mort de son neveu Kazem, fils d'Hasan, au lendemain même de son mariage avec une fille d'Hoséin.
J'avais la joie d'assister à vos noces et voici, hélas l que je vous vois mourir.
L'allusion au deuil inconsolable, que déplore inlassablement la Perse entière, vaut au derviche l'aumône d'une poignée de grains ; il les verse dans son sac et remercie par un nouveau chant.
Je suis comme un serin dans sa cage et je chante pour cAli.
C'est un vendredi. Sur la place, un autre derviche reconte la mort d'Hoséin, au milieu des sanglots de la foule.
Un télégramme de bienvenue est arrivé du VélicahcL Le chef des 400 cavaliers, garnissant les Karaoulkhanehs de la route, vient à notre rencontre pour nous accompagner jusqu'à Tauris : un jeune homme, la moustache fine, vêtu de drap marron et décoré d'un titre glorieux : Arslan-i-Nizam (le lion de l'armée). Il ne nous reste plus que 156 kilomètres à parcourir.
Au sortir de Mianeh, la route emprunte le lit pierreux du Chekhri Tchaï, puis gagne les hauteurs par une succession fastidieuse de montées et de descentes. Les collines sont nues, cultivées presque partout en blé et en orge : les creux verdoyants et peuplés de villages. C'est le district de Garmaroud.
Nous passons successivement les deux Soumas, Khodja-Gias, Tourkmantchaï, où fut signé, en 1828, le fameux traité, qui détermine encore le droit public
de la Perse — Gharib-Doust (l'ami des voyageurs) — Karatchéman, Tikmadach. Les vallées s'élargissent, les plantations de tabac commencent; du chanvre, des melons, des oignons, des aulx. A l'horizon, apparaît le sommet neigeux du Sahend, qui domine Tauris.
La plupart de ces villages appartiennent à des gens de Tauris : Gharib-Doust est le bien de Nazemi-Mîzân — l'inspecteur des balances — dont le père s'enrichit dans les douanes ; Tikmadach revient à Madjid-ol-Molk, chef des chambellans du Vélîcahd; Tourkmantchaï et les deux Soumas à une dame Mouzawer-os-Saltaneh (la clarté de la dynastie), sœur de Fermân-Fermâ ; elle a épousé un seigneur du Kerman et vit dans cette lointaine province. Incapable de surveiller ses intérêts par elle-même, elle a loué son bien d'Azerbaïdjan à un seyyed de la ville, Moktader-os- Saltaneh (le puissant de la souveraineté), qui, possédant des terres dans le voisinage, y dispose déjà d'une administration organisée. Le contrat de location, conclu pour trois années, garantit un loyer annuel de 4.080 tomans, plus une bonne proportion de blé et d'orge.
Une fois sur la crête, nous descendons en pente très douce le versant du lac d'Ourmiah, vers les affluents du Adji-Tchaï. Les villages deviennent fréquents, les terres bien cultivées ; les maisons, plus aisées, comportent bon nombre d'étages. Le bourg de Hadji-Agha est partagé entre Reïs-os-Sacâdat, le chef des seyyeds de Tauris, et un ancien domestique du Vélîeahd. Le petit lac de Kouri-Gueul forme, au milieu des montagnes, une nappe d'eau très bleue, couverte de vols de canards. Après la passe de Dchébbli, le caravansérail et le village du même
nom, à rimâm-Djoumcé, l'imam de la grande mosquée de Tauris, puis Sa^dabad, au Vélî°ahd, enfin Basmindj. Une dernière hauteur, et voici la vallée verdoyante du Chehri-Tchaï, où se cache la ville de Tauris. A gauche, les tentes d'un camp, formé en vue des difficultés de frontière qui ont surgi avec la Turquie ; à droite, le pavillon et le jardin de Saheb -Divan, où le gouverneur général de l' Azerbaïdjan vient, avec respect, recevoir la robe de cachemire, ou tout autre cadeau, qui lui est annuellement envoyé par le souverain. Là aussi, est attendu le vêtement sanctifié par le contact du tombeau de l'Imam Réza, qui vient de Méchhed à l'adresse du Véli'ahd.
Selon la coutume de l'hospitalité persane, un landau du prince héritier nous attend à Saheb -Divan. H est attelé de quatre chevaux ; le cocher et le piqueur portent une livrée bleu et or, bonnet d'astrakan avec glands verts et ganse d'or ; au devant, huit ferrachs en livrée grenat, le fusil en bandoulière et la canne d'argent sur l'épaule. Puis cinq yadeks, chevaux d'honneur, la selle recouverte de broderies de Recht, tenus en main par des piqueurs montés. Les soldats sortent des corps de garde et présentent les armes ; les passants s'arrêtent et saluent. Sous les voûtes sombres des bazars, où un mince rayon de soleil pénètre par les orifices, les marchands se lèvent, croisent leurs mains sur leur poitrine ou les placent sur leurs genoux et s'inclinent profondément.
L'Aïnal-Zéinal ; les litanies des imamzadés. — Tauris ; son histoire ; ses monuments. — La capitale des Mongols. — La Mosquée Bleue. — Le titre de la ville. — L'administration de Naïeb-os-Sallaneh. — La résidence du Prince héritier. — Les écuries princières. — Bagh-ech-Chémal. — La maison du Vélicahd. Le gouvernement de l' Azerbaïdjan; le pichkar : Nizam-os-Saltaneh. — Les grandes familles de Tauris. — La révolution ; — Le commerce du bazar; l'industrie des tapis. — La communauté arménienne. — La colonie française. — L'école Lochmanié.
Une ligne de collines rougeâtres ferme, au nordest, la vallée de Tauris. De la ville, il faut, à cheval, trois quarts d'heure pour atteindre la crête de l'Aïnal- Zeïnal et les imamzadés qui lui donnent son nom. Une galerie extérieure précède les chambres voûtées où reposent cAoun-ibn-cAli et Zeïd-ibn-cAli ; corrompant leurs noms, la voix populaire en a fait Aïn-cAli et Zeïn-PAlî, d'où l'Aïnal-Zeïnal. Ce sont deux fils, attribués par la légende au premier Imam, qui auraient suivi dans l'Azerbaïdjan la conquête arabe, pour s'y faire les apôtres des Guèbres. Par malheur, l'histoire ne connaît que le premier d'entre eux et les tombeaux contiendraient, en réalité, deux frères tisserands, pieux et vénérés, que les derviches
Né metoullâhîs se seraient plu à achalander après leur mort. Ils y ont, d'ailleurs, pleinement réussi ; depuis des siècles, la dévotion des Tabrizis reste attachée à ces prétendus imamzadés. Un tremblement de terre détruisit le premier monument élevé par Schah cAbbas ; le monument actuel fut édifié par cAbbas Mirza. Une famille de seyyeds en a recueilli la garde héréditaire et bénéficie des offrandes des pèlerins.
Le gardien-chef, Seyyed Mir Agha, nous introduit auprès des tombeaux, qui se font vis-à-vis, recouverts de draperies vertes : des planchettes de bois y sont déposées, portant écrit, en langue arabe, le ziâret-nâmeh, le « livre des prières », énumérant les litanies des deux saints.