‹ La Perse d'aujourd'hui- Iran, MésopotamieChapitre 12 sur 35 · Le plus important de cet village» est Hériz (Karadagh · texte numérisé non relu

Le plus important de cet village» est Hériz (Karadagh

pièce représente donc un prix fort élevé, trop éle\é pour les bourses européennes. L'Egypte est le principal débouché des tapis de soie, ceux de laine vont à Constantinople, pour être réexpédiés aux États- Unis.

Les diverses maisons de Constantinople, qui recueillent les tapis du Caucase et de l'Orient Moyen, entretiennent des agents à Tauris, la ville étant, avec Hamadan et Méchhed, le principal marché des tapis de Perse. Les tapis du Kurdistan et de l'Irak, concentrés à Hamadan, partent par Bagdad ; Méchhed envoie, par l'Asie centrale, ceux du Turkestan, de Hérat et du Béloutchistan.

La population chrétienne de Tauris, éliminée sous les Mongols, fut reconstituée par les Séfévis. Une petite fraction des Arméniens, entraînés vers l'Iran par Schah eAbbas, se fixa dans la ville; au cours du dernier siècle, ils y furent rejoints par des Arméniens de la Transcaucasie puis, par des Chaldéens, venus de l'autre côté du lac d'Ourmiah. Les juifs n'ont point reparu. Cette chrétienté habite, en majeure partie, les deux quartiers de Léilabad et d'Arménistan. On compte 5.000 Arméniens, le plus fort groupement de leur nation parmi les 34.000 de l'Azerbaïdjan ; aussi Tauris est-il devenu le siège des œuvres nationales pour le Nord-Ouest de la Perse et la résidence d'un archevêque grégorien1. Si les Arméniens de la province sont restés attachés à la terre, ceux de la ville s'emploient dans le commerce et les métiers. Les maisons arméniennes du bazar détiennent une bonne part du négoce avec la Russie. Aussi la com-

1. Il n'existe que deux diocèses grégoriens en Perse ; l'autre se trouva à Djoulfa (I«pahan).

TACMS

munauté urbaine, devenue riche et influente, se t rou ve-t-elle en mesure de venir en aide aux petites communautés dispersées dans la campagne. Afin de soustraire les siens à l'arbitraire des seigneurs musulmans, elle s'efforce de racheter les villages, notamment dans la montagne du Karadagh, où résident 7.000 chrétiens. Elle tâche également de développer la culture nationale. Le mouvement, commencé vers 1990, grandit au moment des massacres d'Arménie, qui secouèrent toute la race et firent passer en Perse de nombreux fugitifs. Le Patriarcat d'Etchmiadzin envoya des professeurs ; un Comité de bienfaisance de femmes arméniennes, constitué à Tauris, créa des ouvroirs, des jardins d'enfants, ouvrit des écoles dans toute la province. A Tauris, à Salmas, à Ourmiah, des associations musicales et théâtrales se formèrent ; des bibliothèques furent fondées.

La nation vit groupée sous l'autorité de son évéque, assisté d'un conseil de 6 membres laïcs. Depuis quelques années, des difficultés se sont produites et le siège est vacant ; un simple curé, le P. Mégreditch, administre le diocèse. Chacun des deux quartiers chrétiens a son église et ses écoles.

Depuis une trentaine d'années, la mission américaine d'Oormiah a pris pied à Tauris. Le temple presbytérien ne réunit qu'une centaine de communicants ; le dispensaire, l'hôpital de quinze lits et les deux écoles (190 garçons, 120 filles), attirent surtout la clientèle arménienne. Sous la pression des familles, les missionnaires américains viennent de se décider à introduire chez eux l'enseignement du français. Us ont fait venir de là-bas un professeur, M. Léon

Vauthier, qui, tout enfant, quitta Belfort avec sa famille pour émigrer aux États-Unis ; ces gens se fixèrent à Springfield (Connecticut) ; la Nouvelle Angleterre fit du jeune homme un Américain et un congrégationaliste. Voici maintenant que les circonstances l'amènent en Asie pour y enseigner sa langue maternelle.

Les lazaristes français ne vinrent qu'en 1901, Bien que la communauté catholique soit [réduite à la petite colonie européenne et à quelques Arméniens, leur école compte déjà 120 élèves, dont plusieurs musulmans. Depuis 1904, les sœurs de charité ont un orphelinat (18 petites filles) et une école (60) ; le grand bâtiment qu'elles occupent doit contenir plus tard un dispensaire et un hôpital.

Parmi les Européens, les Russes sont naturellement les plus nombreux ; ils ont fondé, auprès de Bagh-ech- Chemal, une petite colonie russe, avec de fort jolies maisons au milieu des jardins. Les autres vivent dans les quartiers chrétiens : les Anglais de la Banque impériale de Perse, les Suisses de la maison Ziegler, les Belges de la douane et le groupe français. En dehors des missionnaires, le gros des nôtres est attaché à la maison du Vélîcahd ; M. Renard administre la pharmacie française ; M. Hiollet professe à l'école Lochmanieh. Celle-ci fut fondée, en 1899, par le médecin en chef du prince héritier. Le docteur Lochman-ol- Memâlek a fait en France ses études de médecine ; en souvenir de son séjour chez nous, il entretient de ses deniers une école, contenant plus de 100 élèves, dont la langue d'enseignement est le français.

Le lac d'Ourmiah. — Mélange de religions et de races. — Les usages de l'hospitalité persane. — Le gouverneur de Mérand.

— Khoï. — Une ville de province en Perse ; l'organisa tion d'une « petite province ». — Le Nâïeb-ol-Hokoumeh.

— Le grand Moudjtehed — Le tombeau de Hadji Mîr Yackoub. — Chems-i-Tabriz et Mollah Roumi. — La Deutsche Orients Mission. — Salmas. — Les Kurdes Chakkaks. — Tours mongoles. — Les Juifs de Kouné Chehr. — Arméniens et Chaldéens. — Les villages d'Heftevan et de Khosrova

— Une mission suisse. — Sculpture sassanide. — Kouchtchi et la plaine d'Anzel. — Ourmiah. — Le commerce des raisins secs. — La tribu des Af chars. — Une ville de missionnaires : lazaristes, presbytériens, anglicans, orthodoxes. — Le passage des Nestoriens à l'orthodoxie. — Les chrétiens sous le régime persan.

C'est chose facile que de faire en voiture le tour du lac d'Ourmiah : 530 kilomètres par Khoï, Ourmiah, Saoudj-Boulaq et Meragha. Nous y avons mis dix-sept jours. La fertilité du sol, la douceur du climat, ont fait de ce bassin une région unique en Perse. Dans la partie occidentale, au pied de la chaîne du Kurdistan, les eaux sont abondantes et remplissent de végétation les larges vallées ; toutes les pentes sont en culture : un prolongement de la Transcaucasie, d'aspect analogue à l'Europe méridionale, précédant les oasis clairsemés du plateau d'Iran. Au milieu,

la nappe bleue du lac, encadrée par les hautes montagnes, longue de 130 kilomètres, large, en moyenne, de 40.

Cette région favorisée vit confluer les migrations de peuples. Ce fut l'ancienne Médie, où se développèrent Zoroastre et sa doctrine. Le royaume d'Arménie y fit avancer les siens. Chaldéens et Juifs vinrent de la vallée du Tigre. La conquête mongole introduisit les Turcs. Devant l'invasion de Tamerlan, chrétiens et juifs se retirèrent vers les montagnes, dont les Kurdes garnissaient la crête. A partir du xvie siècle, les luttes constantes avec les Turcs Ottomans, entre sunnites et chiites, dépeuplèrent le pays. Les Séfévis y installèrent des gens du Caucase, des tribus turques de l'Iran, une poussière de peuples dispersée par la volonté souveraine. A la fin du xvme siècle, chaque ville appartenait à une grande famille, s'efforçant à maintenir son indépendance contre les Kadjars. Après les guerres russes, qui portèrent à l'Araxe la frontière persane, cAbbâs-Mîrzâ réorganisa la province,

Tant d'événements ont laissé leur empreinte sur les bords du lac d'Ourmiah. La diversité ethnique y est infinie. Dans les vallées successives, se mêlent villages arméniens et chaldéens, tribus turques et kurdes, colonies juives et fonctionnaires persans. La personnalité des tribus, la fortune des grandes familles n'ont point encore tout à fait disparu ; chacun conserve la part d'autorité que lui valent les circonstances ; selon les lieux, l'action gouvernementale ménage plus ou moins les restes du passé. Les croyances religieuses sont également variées. Le chiisme n'a pu conquérir entièrement ces marches

Autour du lac d'ourmiah 49

de la Perse ; les Kurdes restent sunnites. A côté des synagogues juives, persistent les églises des grégoriens et des nestoriens. Toutes les missions imaginables — catholiques, orthodoxes, protestants de toutes sectes et de toutes nations, — se sont abattues sur ce petit noyau de chrétiens.

Nous sortons de Tauris par la longue rue des Chameaux, le quartier de Chechguilan et le pont biscornu de rAdji-Tchaï. La chaussée, longue de 130 kilomètres, construite par les Russes entre Djoulfa et Tauris, a été récemment achevée ; mais nos cochers demeurent fidèles à l'ancienne piste, qui conduit, en 36 kilomètres, jusqu'à Sofian. La vaste plaine est peuplée de rares villages ; les dépôts salins y témoignent du retrait des eaux ; le bétail se disperse dans les pâturages. Les pentes sont nues et ravinées. Sofian a 700 maisons, un peu de verdure, des champs de coton et de ricin ; le tout constitué en fondation pieuse pour le tombeau de l'Imam Rézâ, à Méchhed. Dans le cimetière, l'Imâmzâdé Ibrâhîm, parent du saint propriétaire, repose sous une coupole à faïences vertes, précédée de pierres tombales chaldéennes, en forme de béliers.

Le Michau-Dagh s'avance vers le lac ; la route s'enfonce dans l'intérieur. L'étroite vallée a des arbres et des cultures, des plantations de chanvre et de tabac. Les charrettes, attelées de bœufs, conduisent à la frontière russe leur cargaison de fruits secs. En haut, le vieux caravansérail de Yam ; puis descente rapide sur le bourg de Mérand.

L'hospitalité persane comporte certains usages qui sont partout uniformes et dont l'ensemble se nomme istikbal. Des cavaliers, des ferrachs, portant le

Aubin. — La Perse, 4

bâton à pomme d'argent, des chevaux d'honneur, recouverts de broderies de Recht, harnachés d'argent et d'or, avec des colliers d'or ou des cercles d'argent, viennent, à plusieurs kilomètres, au-devant de l'hôte attendu. Une voiture est 2iivoyée à sa rencontre. Aux premières maisons, un flot de domestiques forme cortège et court à vos côtés, — munis de lanternes s'il fait nuit. Celui qui vous reçoit, — gouverneur ou grand propriétaire — se tient au seuil de son habitation et vous accueille, entouré des siens.

Le gouverneur de Mérand, Choudjâc-é-Nizâm (le brave de l'armée), un Turc du Mechkin, a dû partir avec ses cavaliers pour prêter main-forte au gouverneur de Khoï, contre une irruption des Kurdes dans la plaine de Salmas.En son absence, son fils Choudjâré-Lechker (le brave d'entre les soldats) remplit les fonctions de sous-gouverneur. Mérand forme une agglomération de 1.500 maisons, disparaissant sous les peupliers, les saules, les ormes et les jujubiers1.

Jusqu'à Khoï, 72 kilomètres au travers d'une large vallée débouchant sur un affluent de l'Araxe, le Kotour-Tchaï. Les arbres marquent les lieux habités; entre eux, des champs de blé et d'orge, et de nombreuses parcelles, plantées pêle-mêle, de coton, de chanvre, de ricin et de sésame. Les premières pentes, où passe la route, sont nues et pierreuses. Puis un immense pâturage salé, livré au bétail, et les maisons de Kerklar. Dans un creux verdoyant de la mon-

1. Les jujubiers de la Perse n'ont rien de semblable aux buissons épineux de l'Afrique du Nord. Ce sont des arbres de la dimension et de l'apparence des oliviers. — Nos voyageurs les appellent oliviers de Bohême ou faux jujubiers.

tagne, Zendjireh, propriété du gouverneur de Mérand. La vallée se resserre ; le chemin coupe à travers un plateau désert et gagne le Kotour-Tchaï. A Valdian, vit un petit groupe de nomades, dont les tentes noires entourent quelques maisons basses, construites en terre et en roches ; ce sont des familles Schâh- Seven, de la tribu des cInanlou, égarées dans ce coin de pays. A Navahi, la rivière ronge le pied de la montagne et la magnifique plaine de Khoï apparaît. Les conduites d'irrigations se répandent en tous sens, des lignes de saules bordent les champs ; des masses de verdure recouvrent les villages ; melons, courges et pastèques, mûrs en cette saison, s'alignent dans les melonnières. Au fond, la ligne des grandes montagnes du Kurdistan, d'où descend le Kotour- Tchaï.

Khoï est une ville forte. Elle se trouvait naguère sur le chemin des invasions turques, qui, d'Erzeroum, contournaient le massif de l'Ararat ; elle reste toujours sous la menace des Kurdes. Aussi gardet-elle des murs crénelés, des bastions en terre, des fossés, des remblais, des ponts-levis, de doubles portes, tout un système de défenses moins efficace que pittoresque. La ville a 14.000 habitants; 6.000 seulement tiennent dans ses murs ; faute d'espace, les maisons, privées de jardins, se serrent les unes contre les autres ; à peine quelques saules réussissent-ils à pousser auprès des ruisseaux. Le reste de la population occupe trois quartiers extérieurs, par delà les cimetières : Chahanagh, Imamzadé, Robat.

Dans chaque quartier, le gouverneur désigne un Khetkodâ, chargé des menues questions de police et de justice ; ces sept fonctionnaires relèvent du

Kelanter (maire de la ville), Mocïn-è-Divân — (l'auxiliaire du Conseil), — assisté du chef de police Yoûsefbeg, darogha. Le prévôt des marchands, Mirza Asadoullâh, Malek-et-Toudjdjâr, administre le bazar. Le commerce de Khoï n'a guère de relations qu'avec Constantinople par la voie de Trébizonde, accidentellement avec Tauris ; cotons, fruits et peaux gagnent la Russie par l'Araxe.

Les gens de Khoï gardent jalousement les terres voisines; à peine quelque Arménien s'est-il rendu propriétaire. Une région aussi localisée est naturellement administrée par les siens. L'organisation provinciale, superposée, dans toutes les « petites provinces w1 de la Perse, à l'organisation municipale, se trouve entièrement entre les mains de ceux du pays. Le vézîr-i-chehr (ministre de la ville), Hisâm-é-Defter (le sabre de l'administration), le moustoji qui l'assiste pour la perception des impôts (80.000 tomans par an, 6.000 kharvars de blé ou d'orge), le serperesU agent du ministère des Affaires Étrangères et gouverneur des non -musulmans, l'agent des domaines, ma'moûr-é-khalisé ; tous sont de Khoï. En dehors du Belge, directeur des Douanes, il n'y a d'étrangers que le gouverneur, à la fois civil et militaire, qui est envoyé de Tauris. Résidant dans une place forte, il fait également métier de Reïs-el- Fowdj et commande la garnison : 2 régiments, 300 cavaliers, 200 artilleurs. Il joint à son gouvernement de Khoï le district de Salmas, où l'ont présentement appelé les incursions kurdes.

Quand un gouverneur vient à s'absenter, sans

1. On appelle « petite province » celle qui n'a d'autre ville que son chef-lieu.

laisser derrière lui un homme de sa famille ou de sa confiance, il a coutume de remettre les fonctions de sous-gouverneur (Nâïeb-oul-Hokoûmeh) au plus grand propriétaire du lieu. Hâdjî Haïdar Khan, un vieillard à cheveux blancs, est le seul homme de la province auquel ses moyens aient permis d'acquérir le grade militaire d'Emîr Toûmân. Sa famille, d'origine arabe, vint de Syrie avec la conquête ; les Séfévis transportèrent ses ancêtres d'Ispahan à Khoï. Son grand-père était gouverneur et se distingua dans la guerre russe; il obtint, en récompense, une exemption d'impôts, dont bénéficie encore sa descendance. Haïdar Khân est fort riche ; il possède des villages, des bains, des boutiques, quatre caravansérails. Son jardin de Daghbaghi, sur la route de Salmas, est le plus beau de la plaine ; les eaux y tombent en cascades, entre deux superbes rangées de platanes ; sa maison est la meilleure de la ville.

J'y reçus la visite d'un cousin de mon hôte. Loutfcalî Khân faisait partie du premier groupe de jeunes Persans envoyés en France par Nasr-ed-Din Schah. Il vint en 1860 et resta sept ans. Confié tout d'abord aux soins de marchands de soupe successifs, il passa par le lycée Charlemagne et même par Saint-Cyr ; il revint avec la connaissance de notre langue, — avantage unique de son long séjour au Franguistan. La culture européenne a rarement porté bonheur aux premiers Orientaux qui s'y sont adressés. Retour de Paris, Loutfcalî Khân reçut, à Bouchir, un emploi modeste ; il s'en dégoûta vite et reprit, sur l'héritage paternel, l'existence du petit propriétaire persan, guéri d'illusions occidentales. Il y vieillit tristement; de ses huit enfants n'ont survécu qu'un fils et deux

filles ; il a naturellement négligé de leur apprendre le français.

La ville de Khoï se confit en dévotion. Elle entretient quarante'mosquées, un peuple de mollahs et de seyyeds. — L' Imâm-Djoumcé, Cheikh Yahya, qui dessert la mosquée principale, est le chef officiel des mollahs, nommé par le gouverneur : il a dépouillé de toute autorité le Cheikh-oul- Islam, désormais paré d'un titre vain. De même Mirza Seyyed Mohammed, Reïs-os-Sadat, a écarté Mîrzâ Seyyed cAlî, Nâïebos-Sadat, dont les fonctions héréditaires consisteraient à maintenir le bon ordre parmi les descendants du Prophète. Le grand Moudjtehed Hadji Mirza Ibrahim Agha vit entouré du respect public. — Sa maison est petite ; une seule pièce, meublée de tapis, s'ouvre sur une cour étroite ; à la porte, selon l'ancienne mode, une barre de bois marque l'endroit où se doivent déchausser les visiteurs. Le vieillard reste accroupi près de la fenêtre, au milieu d'un fouillis de livres de jurisprudence musulmane et des dossiers d'affaires soumises à sa décision. Il porte lunettes ; sa tête est entourée d'un large turban blanc, sa barbe teinte au henné. Après s'être formé, à Nedjef, sous les grands maîtres, il est venu répandre l'enseignement et la justice parmi ses concitoyens. Enrichi par ses vertus et par sa science, il continue de vivre pauvre, distribue ses revenus en aumônes ; quand il mourra, ses biens seront consacrés en fondation pieuse au tombeau du 3e Imam. Ses pèlerinages sont incessants ; il a plusieurs fois visité la Mecque et, malgré son grand âge, deux années ne s'écoulent point sans qu'il se rende à Kerbéla ou à Méchhed. Les gens de Khoï s'attendrissent à le voir prier dans

la mosquée, ses souliers sous le bras, comme le commun des mortels .

Une ville aussi pieuse ne pouvait se passer d'un tombeau miraculeux. Hadji Mir Yackoub a bien voulu le lui fournir. C'était un descendant du 4e Imam, Zeïn-el-cAbedin. Réfugiée au Caire, lors des persécutions abbassides, sa famille s'établit ensuite dans les montagnes du Kurdistan, dont il vint lui-même pour parfumer de sa sainteté toute la plaine de Khoï. Le tombeau est couvert de draperies, enclos de grilles; des lustres en cristal, des sabres, des poignards pendent au plafond. On y vient, de l' Azerbaïdjan et même du Caucase, accomplir des vœux, implorer des guérisons. Les gens en délicatesse avec le pouvoir trouvent un asile sûr auprès du sanctuaire. Le jeudi est jour de pèlerinage, où affluent les offrandes d'argent et de bétail. A la différence des imamzadés vulgaires, Mir Yackoub peut s'offrir le luxe de rester illuminé la nuit entière. La troisième génération, issue du saint, est représentée par trois personnages honorés du nom de leur précieux auteur. Une exploitation aussi lucrative en a fait les plus opulents parmi le monde religieux de Khoï.

L'aîné, un seyyed mince, à barbe blanche, vêtu d'une robe bleue, d'un dba marron et d'un turban noir, se mit à raconter les merveilles de l'ancêtre et la puissance de ses reliques. Dès sa jeunesse, Mir Yackoub aurait été le réceptacle des faveurs divines. Comme il était, à Nedjef, un étudiant fort paresseux, cAli se serait donné la peine de lui apparaître en rêve, pour lui enseigner le Bismillah, la première formule du Coran. Un jeune homme si protégé par le « maître des confesseurs », ne pouvait manquer de réussir

en ce monde, et même au delà. Dès son arrivée, affirme fièrement le petit-fils de Mîr Ya'koûb, aucun gouverneur ne manquerait de vénérer le glorieux tombeau; or, ceux qui, durant leur administration, s'attachent à lui marquer le respect convenable, sont parvenus à réussir dans leur tâche ; les autres ont dû quitter la place. Un gouverneur impie, ayant maltraité les seyyeds, vit tous les siens mourir autour de lui ; la terre trembla sous les pieds des cavaliers, qui prétendaient percevoir l'impôt dans le village d'un seyyed. Par ailleurs, feu Mir Yackoub ne possède aucun wakf et vit de la générosité publique. « Toute la province, ajoute prudemment le sousgouverneur, s'est faite le wakf volontaire du saint tombeau. »

Si le tombeau de Hadji Mir Yackoub est le plus lucratif qui soit à Khoï, il n'en est pourtant pas le plus illustre. Au quartier de Robat, un vieux minaret émerge des arbres ; le balcon et la lanterne en sont fort délabrés ; une multitude de cornes de moufflons pointent entre les briques. La légende veut qu'un roi, venu à Khoï, ait tué en un seul jour le nombre de moufflons nécessaires à la décoration du monument, Le respect populaire y vénère ce qui reste du tombeau de Chems-é-Tabrîz. C'était au xme siècle, sous le règne des premiers souverains mongols de Tauris; Djelal-ed-Din Er-Roumi, chassé de la Bactriane par la jalousie souveraine, vivait réfugié à Konieh, auprès du Seldjoukide. Il se livrait aux spéculations philosophiques ; la réunion de ses disciples commençait à former l'ordre des Mevlevis, c'est-à-dire des derviches tourneurs. Il avait atteint sa soixantième année. Or, dans le même temps,

Chems-ed-Din Tabrizi, fils d'un mercier de Tauris, grandissait, muni des « lignées spirituelles » les plus distinguées, aussi célèbre par sa beauté que par sa science et sa vertu T. Les avis inspirés de ses maîtres le dirigèrent vers Konieh. « Tu dois aller à Konieh, lui dit un cheikh, il y a là-bas un homme consumé dont il faut ranimer la flamme ». — « Dieu, lui dit un autre, te donnera un compagnon pour exprimer, en ton nom, la comme des vérités et des connaissances ; la source de la philosophie coulera de ton cœur à ses lèvres ; ses ornements seront le vêtement de ton nom. » La vieillesse de Mollah Roûmî s'éprit de la beauté de Chems; de l'étroite union formée entre ces deux hommes, naquit le poème du Mesnévi, l'un des chefs-d'œuvre de la littérature persane, la gloire de la philosophie soufie. A la longue, cette intimité littéraire déplut aux fils et aux disciples de Djélaled-Din, qui s'arrangèrent pour supprimer l'intrus. Les gens de Khoï aiment à penser que l'illustre derviche de Tauris a été enterré chez eux1.

L'enceinte fortifiée de Khoï appartient aux seuls musulmans ; 110 familles arméniennes vivent dans les quartiers extérieurs. Il existe encore une très vieille

1. L'un des principaux mollahs de Téhéran, qui a bien voulu me remettre une note sur Mollah Roumi et Chems-é-Tabriz, s'exprime ainsi sur le compte de ce dernier :

« Il était si beau dans sa jeunesse, qu'on le cachait au milieu des femmes, par crainte que des yeux pervertis ne vinssent à tomber sur lui. Les femmes de Tauris lui avaient appris l'art de la broderie... »

La note se termine par ces mots :

« Fin de la notice abrégée sur Cheikh Chems-ed-Din. D'après les ouvrages consultés, sa résidence habituelle était Konieh. Les tombeaux qu'on lui attribue dans 1* Azerbaïdjan et à Khoï sont probablement ceux d'un autre Chems-ed-Din... Dieu est le plus savant, et connaît la vérité...

» Moi, le serviteur qui consacre mon âme,

Nasroullah, le prédicateur, El-Isfahani. »

église grégorienne, construite en pierres jusqu'à mihauteur ; l'intérieur est sombre et voûté. On dit que toute la communauté arménienne y trouva refuge, lors du passage de Tamerlan. Parmi eux s'est établie la Deutsche Orients Mission. Luthérienne, elle fut fondée, il y a huit ans, à la suite des massacres d'Arménie, par le docteur Lepsius, fils du célèbre égyptologue. Son quartier général est à Ourfa, en Mésopotamie ; elle possède trois stations en Perse, Khoï, Ourmiah et Saoudj-Boulak. Celle de Khoï est de beaucoup la plus importante. Elle comprend un pasteur, une demoiselle, directrice de l'orphelinat, deux professeurs d'arts et métiers, qui enseignent à une cinquantaine d'enfants la menuiserie, la cordonnerie et le tissage.

Après avoir passé le village arménien de Diza, et le pont du Kotour-Tchaï, la route de Khoï à Salmas remonte une vallée desséchée pour aborder la montée du Kara Tépé (colline noire). Au delà commence la plaine de Salmas, verdoyante et arrosée comme celle de Khoï, entourée d'un cirque de montagnes grises...

Un groupe de cavaliers se dirige vers les crêtes, à la recherche des Kurdes. Voici de longs mois que le choulouk, l'agitation régnent dans le district. Il y a deux ans, Djacfer Agha gouvernait la tribu des Chakkaks, qui occupent les hauteurs de Salmas, à cheval sur la frontière turque. Entre les Persans et les Kurdes de la région, les rapports restent tendus. Ces derniers reconnaissent bien en principe la souveraineté du Schah; ils sollicitent son investiture pour leurs chefs héréditaires, consentent même à payer l'impôt et le khanévari des gouverneurs. Mais leur soumission

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s'arrête là. Leurs chefs, chargés de la garde de la frontière, rançonnent impunément le pays plat; ils pillent, enlèvent les filles et le bétail, frappent d'amendes les villages récalcitrants. Par voie de représailles, tout Kurde, saisi en flagrant délit par les autorités de la province, est mis, séance tenante, à la bouche du canon. Les déprédations de Djacfer-Agha dépassant la mesure ordinaire, il fut attiré à Tauris et traîtreusement assassiné. Depuis lors, il y a plus de sang que de coutume dans la plaine et sur la montagne. Tandis que la mère du chef défunt s'en allait à Constantinople porter sa plainte au sultan des Turcs, ses parents ne tardaient pas à tuer son successeur, choisi à dessein dans une famille rivale. Aujourd'hui, Ismacil Agha a remplacé son frère. Les diverses fractions des Chakkaks se battent les unes contre les autres et ravagent la plaine d'un commun accord. Une nouvelle incursion vient de se produire et voici pourquoi les gouverneurs de Khoï et de Mérand ont dû se rendre en force à Salmas.

La population, ainsi exposée aux violences des Kurdes, diffère selon les villages. Diliman, chef-lieu du district, est musulman ; un bourg, enclos de murs, de 4.000 habitants. Les chiites y sont en majorité; descendants d'une fraction jlekhe, transplantée du Sud par cAbbas Mirza. Les sunnites, assez nombreux dans la campagne, proviennent d'établissements antérieurs, garantis par leur éloignement contre la pénétration de la croyance nouvelle.

Le gouverneur de Khoï et Salmas, Salar-e-Arféc (le plus élevé des maréchaux), se trouve en ce moment à Diliman ; un homme jeune et de fort bonnes manières, les yeux bleus, la moustache blonde, les mains

très fines. Il revêt une tunique d'uniforme, avec des coins d'or au col, des boutons dorés à l'effigie du lion et du soleil , des bottines vernies. Il s'exprime en français avec quelque peine. Le gouvernement qu'il détient depuis peu, est dû à l'influence de sa famille; c'est un seyyed Thabathabaï de Tauris, fils de Nizamol-cOuléma. Comme il sied à la dignité de sa charge, Salar-é-Arfé se fit apporter un kalyan de Chiraz, en argent repoussé, où le tabac disparaissait sous un cercle de fleurs; majestueusement il en tira quelque bouffées et le remit à ses serviteurs.

Vers le fond de la plaine, au devant du village de Kouné Chehr, se trouve un vieux tombeau comme il en existe plusieurs autour du lac d'Ourmiah : ce sont tours en briques surmontées de coupoles ; deux portes opposées, décorées d'inscriptions arabes et de mosaïques en faïence bleue, donnent accès dans le tombeau ; la coupole est tombée ; les motifs décoratifs s'effritent ; les inscriptions se lisent à peine : « Construit par Eminé Khatoun, fille d'Oghouz Agha », et le verset, usité sur les tombes : « Tout le monde doit mourir, sauf Dieu, qui reste éternel. »

Kouné Chehr est le seul village de Salmas où il y ait des juifs. Les juifs de l' Azerbaïdjan sont groupés le long de la chaîne du Kurdistan, de Salmas à Miandouab. Les premiers vinrent de la vallée du Tigre, lors de la captivité de Babylone ; ils furent rejoints par les restes de la colonie juive de Tauris, jadis florissante, grâce à la tolérance des Mongols, persécutée à la suite de leur conversion à l'islamisme. Le petit groupe, resté fidèle à la foi mosaïque, dut quitter la ville. Ne pouvant se fixer ni à Méragha, ni à Khoï, ils s'échouèrent de l'autre côté du lac. Plus

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récemment, quelques familles sont arrivées de Turquie, attirées par la douceur relative du régime persan. Tous parlent un jargon syriaque, mêlé d'hébreu, qui leur permet de s'entendre avec leurs voisins Chaldéens. Leurs communautés, privées d'organisation, vivent dans l'abjection et l'ignorance. Ils reconnaissent pour chef un grand rabbin, qui perçoit, à son profit, la taxe sur la viande kacher. Le passage annuel du Khakham-Chalimi constitue le seul lien réunissant ces israélites dispersés au reste du judaïsme. En vertu de ses lettres de créance, délivrées à Jérusalem, celui-ci prodigue les enseignements, tranche les litiges et chaque famille juive lui paye volontiers, selon ses moyens, de deux à quinze krans d'offrande. Ceux de Salmas sont une soixantaine de familles qui font l'usure, le colportage, le petit commerce ; quelques-uns possèdent des vignes. De leur sort présent, ils ne se plaignent point ; leur village appartient à la princesse héritière, et c'est une garantie suffisante contre les exactions. Mais le pays n'offre point de chances de développement à la jeunesse, qui tend à passer en Russie. Le grand Rabbin, Rabbi Khazkhiel, dessert la synagogue, tue selon les rites et charge son frère de tenir le talmud thora. Il dispose même d'un tombeau pour entretenir la piété publique ; son grand-père, Rabbi Aaron, est l'imamzadé du cimetière, qui guérit les malades et attire les pèlerinages.

Les soixante villages de Salmas sont disséminés sur les deux rives du Zolla-Tchaï ; indiqués par des bouquets d'arbres, séparés par des champs, où se dressent les tours de guet contre les Kurdes : 40.000 habitants, Musulmans, Arméniens et Chaldéens.

Parmi les chrétiens, les Arméniens se trouvent être les plus nombreux; ils forment à peu près le quart de la population, répartis dans 23 villages. Kelassar est leur centre commercial, ■ comme Diliman, celui des musulmans; mais le véritable chef -lieu de la communauté est Heftevan, siège du vicariat grégorien : un gros village de 446 maisons, presque exclusivement arméniennes. Les habitants l'ont racheté, ainsi que les principaux villages arméniens de la plaine (Paya djuk, 350 maisons ; Mehlam, 200) ; les musulmans ne gardent le sol que là où se trouvent isolées des familles chrétiennes. Dans chaque village, existent l'école et l'église; pour les soins médicaux, quelques protestants, Chaldéens ou Arméniens, ayant étudié chez les missionnaires américains et pris leurs grades aux États-Unis.

J'ai visité à Heftevan la mission protestante suisse, qui jouit de la protection française. L'unique station de la Schweizerische Missions- Arbeit fur Persisch-Armenien, dont le siège est à Zurich, a été fondée, en 1904, par un missionnaire arménien, M. Piran, avec le concours de Mlle Marie Brennwalder.

Le village voisin, Khosrova, sert de capitale aux Chaldéens; l'évêque catholique de Salmas, la mission lazariste y résident. Le diocèse, qui s'étend jusqu'à l'entrée de la plaine d'Ourmiah, compte 5 à 6.000 fidèles ; il paraît que, de ce côté, l'ensemble de la nation est uni ; peu ou point de Chaldéens protestants, nestoriens, orthodoxes. Ces gens sont groupés dans sept villages : la plupart habitent Khosrova (400 familles) et Patavour (100) ; quelques-uns * à Gulizan et Ougla ; naguère, le village de Saoura était

chaldéen ; il est maintenant habité par 168 familles arméniennes, en majorité catholiques.

Un missionnaire chaldéen lazariste a racheté Khosrova,qui paye, comme impôts, 1,448 tomans d'argent, 72 kharvars de blé ou d'orge et 80 batmans de paille hachée. Patavour appartient à ses habitants, qui doivent au Trésor 182 tomans, plus le 1/8 de la récolte, le 1 /10 seulement sur les terrains non irrigués. Ces villages chrétiens sont organisés sur le même modèle que les villages persans. Ils élisent annuellement leur maire, chargé de percevoir l'impôt, et leurs « barbes blanches ». Les sept paroisses possèdent églises et écoles. La mission lazariste entretient à Khosrova un séminaire et un collège ; neuf clercs, cent cinquante enfants y apprennent le français et le persan. Les Sœurs de charité desservent un petit hôpital et une école fréquentée par cent soixante-quinze petites' filles. Un médecin chaldéen, M. Joseph Badjan, docteur de la Faculté de Montpellier, soigne toute la communauté. A côté de la mission, la maison de l'évêque chaldéen,. l'église de Mar-Ghiverghis (Saint- Georges), forment un bloc religieux au centre de Khosrova. Le cimetière est à l'entrée du village : un amas de pierres tombales, noircies par les ans, la plupart allongées en forme de sarcophages, quelquesunes affectant la figure d'un bélier. Selon l'usage de l'Orient, la population vit autour de ses prêtres. Beaucoup vont chercher fortune à Téhéran ou au Caucase, même à Constantinople.

24 kilomètres de Diliman à Kouchtchi. — A partir de#Chaïtanabad (séjour de Satan), les cultures cessent; la plaine se recouvre d'une herbe jaunie, mêlée d'ajoncs. Nous approchons d'une ligne de montagnes

rocheuses, précédée de blocs isolés ; le lac d'Ourmiah luit au soleil. A mi-hauteur du Sourat-Bourni — (le nez, le cap de l'image), — deux cavaliers se détachent en relief sur le rocher poli ; ils portent des sabres droits, des étoffes flottantes, des disques sur la tête ; un homme se tient à la bride de leurs chevaux. La sculpture est grossière, sans inscriptions. Les savants t y veulent voir l'image] d'Ardéchir, le premier Sassanide, et de son fils Sapor, recevant la soumission des Arméniens, vers l'an 230 de notre ère.

Une vallée latérale nous conduit à la passe de Vergaouz. Par crainte des irruptions kurdes, de nombreux karaoulkhanehs gardent le chemin. Au col, la vue est superbe ; d'un côté, Salmas ; de l'autre, le lac, les îles, le dôme isolé du Gemboul-Dagh, à l'entrée de la plaine d'Ourmiah ; tout au fond, la crête dentelée du Bizaou-Dagh (la montagne du veau) à la hauteur de la ville.

A mesure que nous descendons dans le ravin, apparaissent la petite plaine et la lagune d'Anzel ; par delà les eaux très bleues, le massif du Chahi. La nuit tombe ; la lune de Cha°ban est à son milieu ; peu à peu s'effacent les masses grises des montagnes. Au milieu des noyers, des peupliers et des saules, les 350 maisons du village de Kouchtchi descendent en pente douce vers le lac. De Tauris, Vékîl-ol-Molk, qui en est propriétaire, a prévenu ses gens de notre arrivée ; des cavaliers sont venus jusqu'au col ; les mollahs et les seyyeds, les pay.san? attendent alignés dans le cimetière. A l'entrée de h maison du maître, un mouton est immolé en sign< de bienvenue et les flaques de son sang rougissenl

le seuil *. Les retraités, parmi les vingt-quatre soldats que doit fournir Kouchtchi, ont pris shakos, ceinturons et fusils pour venir monter la garde.

Entre le lac et la montagne s'étend en demicercle la plaine d'Anzel ; le rivage y forme une lagune peuplée d'oiseaux. Les fonds sont cultivés en blé et en orge ; les villages, propriété de gens d'Ourmiah, occupent les premières pentes. Kouchtchi est chiite ; Djemlava, arménien et chaldéen ; Guiavilan, chaldéen; Kouloumdji, sunnite. Guiavilan s'élève au-dessus des vignobles, des jardins d'amandiers et de pêchers, dominé par un carré fortifié, servant de refuge aux habitants, à l'approche des Kurdes. Le curé est allé à Salmas ; le maire, un catholique, Mamou (oncle) Abraham, travaille aux champs; sa maison est aisée, garnie de tables, de chaises et de fauteuils; elle est tenue par la nièce du vieillard, qui est une veuve de prêtre. Des 80 familles du village, 27 sont catholiques, 15 protestantes, le reste orthodoxe.

Deux villages chiites marquent la fin de la plaine ; à mi-côte, sur l'Akdagh, Imam Kendi; Djebel Kendi au bord du lac. Au caravansérail fortifié de Ghazkalé, placé à la pointe de la montagne, s'ouvre l'immense plaine d'Ourmiah. Les deux premiers villages appartiennent à un homme de Nakhitchevan, Rahim Khan, sujet russe et officier au corps des cosaques. Khangha est musulman, Rahimabad

1. L'usage de sacrifier un mouton à l'arrivée d'un hôte est universel en Perse. Le sacrifice est bien un signe d'allégresse, comme naguère le père de l'enfant prodigue tuait le veau gras, mais il a surtout pour but de détourner sur la victime immolée le malheur qui pourrait éventuellement frapper l'hôte. C'est également un acte d'hommage. En Egypte, j'ai vu sacrifier des buffles, à' l'entrée des villages, lors de l'arrivée du Khédive.

Aubin. — La Perse. 5

chrétien : 26 g familles, dont 8 chaldéennes ; les autres sont Arméniens grégoriens. Le prêtre catholique, Rabbi Kacha Israël, est de Guiavilan; il a étudié et reçu les ordres à Ourmiah ; sa barbe et ses cheveux courts commencent à blanchir ; il porte un bonnet d'astrakan et, sur sa soutane, une tunique persane à petits plis. Il s'assied en s'agenouillant, comme les musulmans ; sa maison ne diffère point des autres ; il y possède les trois accessoires indispensables : un samovar, un kalyan, un fusil. Usant de la tolérance concédée à la communauté chaldéenne catholique, il a épousé une femme de son village, qui lui a donné trois filles. Son cousin, un chemacha (un homme instruit, un mirza diraient les Persans), fait la classe aux dix enfants de l'école.

18 kilomètres dans la verdure de la plaine ; un pont, orné de colonnettes, traverse le lit desséché du Nazli- Tchaï. Les montagnes, où la neige a persisté tout l'été, s'écartent de plus en plus. La route est bordée de saules ; de petits murs en terre séparent les vignobles ; les ceps, plantés au creux des fossés, remontent le long des talus; des glacis inclinés servent au séchage des raisins.

Ourmiah est une ville de 30.000 habitants, au centre même de la plaine, fortifiée comme Khoï et de même apparence ; quelques rues plus larges, ombragées de saules. L'agglomération disparaît sous les peupliers et les platanes. Au dehors, une vieille tour mongole, Utch Kombaz — les trois voûtes — avec des restes de faïences et d'inscriptions koufiques. Le commerce est réparti entre 30 caravansérails et 1.500 boutiques. Le raisin sec fait la richesse du pays ; il en existe de deux espèces, le Kichmich, simple-

ment séché au soleil, le Sabza, trempé au préalable dans un bain de potasse... On en exporte une moyenne annuelle de 300.000 khonkars1, pour une valeur d'un million de tomans. Ces raisins sont vendus aux négociants de Tauris ou bien expédiés directement à Djoulfa et Érivan. Le tabac se consomme dans le Nord de la Perse. Pour l'importation, les marchands d'Ourmiah ont surtout affaire avec Constantinople, par la voie de Trébizonde, avec Hamadan pour les épices et les cotonnades de l'Inde. Par sa position, la rive occidentale du lac échappe davantage à la pénétration russe.

Le gouverneur, Zafer-os-Saltaneh, — la victoire de la dynastie, — est un prince Kadjar, mince, distingué, le dos un peu voûté, la moustache noire, le nez en bec d'aigle ; des boucles de cheveux s'échappent des deux côtés de son kolâh. Il parle convenablement notre langue et a fait élever ses enfants par une bonne française. Avant la conquête arabe, le pays était peuplé d'Arméniens, auxquels se mêlaient des Chaldéens et des Juifs. Avec l'invasion mongole arrivèrent les Turcs. Parmi ces sunnites, la prédication des Cheikhs, envoyés^par les Seyyeds Séfévis d'Ardébil, ne donna point de résultats complets ; aucune tribu kurde ne se convertit au chiisme ; il y eut des résistances jusque dans la plaine. Pour remédier à la dépopulation, causée par les guerre avec les Ottomans, Schah cAbbas introduisit les Turcs Afchars.

Un savant d'Ourmiah, Adîb-ech-Cho°ara (le maître des poètes), a pris la peine d'écrire l'histoire de sa

1. Le khonkar est une mesure spéciale à Ourmiah ; elle comporte 25 batmans (75 kilos).

tribu. Le vieillard, menu et contrefait, se met à fumer son kalyan et commence de façon redoutable : « Lors du déluge, Noé avait deux fils, Japhet et Fars. Turc fut fils de Japhet. » Par bonheur, il passe rapidement à l'époque où deux cousins, issus de Turc, Afchar et Kadjar, erraient à travers l'Asie centrale; puis il arrive aux invasions Seldjoukides, qui amenèrent la tribu dans le Khorassan. Quelques-uns se rattachèrent à la fortune naissante des Séfévis et les Afchars furent une des sept tribus privilégiées, organisées par Schah Ismacil; d'autres contribuèrent à la formation du groupe des Schah- Seven. Schâh cAbbâs en mit 8.000 à Ourmiah, d'autres au sud du lac, dans la haute vallée du Djigatou, à Ispahan et à Hamadan. Parmi ceux d' Ourmiah, la famille des Kazemlou prit aussitôt la prépondérance. Avant la fin du xvne siècle, son auteur, Khodadad-Khan, avait, pour ses services contre les Kurdes, reçut le titre héréditaire de beglerbegui. La chute des Séfévis rendit les Afchars indépendants. Contre la naissante autorité des Kadjars se forma la coalition des princes de l'Azerbaidjan. Mohammed Kouli Khan d' Ourmiah, s'allia au Dumbéli de Tauris et au chef des Chakkakis. Réduits par Abbas Mirza, les Afchars durent subir un gouverneur ; le détenteur actuel du firman des Séfévis, Habiboullah Khan, un propriétaire peu fortuné, ne peut plus se parer que du vain titre conféré à ses ancêtres. Il s'est pourtant maintenu, parmi les Afchars, certaines familles assez puissantes pour tenir tout le pays et acquérir les grades militaires les plus onéreux : un Salar et cinq Emir-Toumans. La plupart de ces seigneurs possèdent de jolies villas sur les bords

du Chehri-Tchaï ; leurs fils sont élevés chez les Lazaristes et savent généralement un peu de français.

La plaine d'Ourmiah contient 350 villages ; le massif isolé du Bizaou-Dagh la sépare du lac ; elle est entourée par les grandes montagnes où s'ouvre la gorge du Chehri-Tchaï. Partout de l'eau et de la verdure. Au travers des champs, les paysans, coiffés d'un bonnet de drap à bordure d'astrakan, conduisent leurs charrettes triangulaires, montées sur deux roues énormes où, à la pointe extrême du triangle, sont attelés les buffles. En bas, les villages sont turcs et chiites ; sur les hauteurs, ils deviennent kurdes et sunnites. Un appoint considérable d'Arméniens et de Chaldéens s'y joint aux musulmans, si bien qu'Ourmiah s'est trouvé le centre naturel des missions diverses, travaillant à l'évangélisation de l' Azerbaïdjan.

Dans la ville, les chrétiens habitent les deux quartiers de Kurdi-Chehr et de Mart-Mariam (Sainte- Marie, du nom d'une vieille église nestorienne). En plaine, les Arméniens sont moins de 6.000, dispersés dans 31 villages ; les Chaldéens peuvent ateindre le chiffre de 30.000, et forment le principal noyau de leur nation en Perse. Les sectes concurrentes n'ont plus à se disputer que ce dernier groupe de chrétiens. Rebelle à toute conversion, le musulman persan a ceci de particulier qu'il hésite même à fréquenter les écoles confessionnelles. D'autre part, la religion grégorienne veut être le symbole de la nationalité arménienne ; les Fêdais, les Azqacers, sont venus de Turquie, fortifier chez leurs compatriotes de l'Iran le sentiment national ; et l'Arménien ne se convertit plus.

De ce côté, ni le catholicisme, ni le protestantisme

ne peuvent recruter de nouveaux adeptes, et les écoles américaines trouvent maintenant en face d'elles des écoles nationales fortement organisées1. La masse chaldéenne reste seule ouverte au travail des missionnaires, qui se la disputent avec acharnement. Les Américains du Presbyterian board of missions de New-York arrivèrent les premiers, en 1835, les Lazaristes vinrent en 1840, les Anglicans s'installèrent en 1843, auprès du Patriarche nestorien. Depuis huit ans, les missions russe et allemande sont intervenues à leur tour.

Les Lazaristes trouvaient le terrain préparé. Au xvme siècle, un élève des Dominicains de Mossoul ayant converti l'évêque nestorien de Salmas, le diocèse entier avait imité son pasteur. Au cours de ses études religieuses à travers l'Orient, M. Eugène Bore y précédait de peu nos missionnaires. L'œuvre catholique s'est étendue : les Chaldéens comptent aujourd'hui trois diocèses : un archevêché à Ourmiah, des évêchés à Salmas et à Senneh (Ardélan). La mission lazariste appuie de sa science et de sa doctrine la communauté indigène. Elle est dirigée par un prêtre breton, qui vit en ce pays depuis trentedeux ans, Mgr Lesné, évêque latin d'Ispahan, délégué apostolique de la Perse.

Le séminaire est à Salmas : les clercs vont achever leurs études chez les Dominicains de Mossoul ou au collège de la Propagande à Rome. L'imprimerie fonctionne à Ourmiah pour la publication de livres en langues française, syriaque, chaldéenne et arménienne. 7 Lazaristes, dont plusieurs Chaldéens,

1. Il n'existe d'Arméniens catholiques que dans deux villages de la plaine d' Ourmiah.

desservent la mission d'Ourmiah. Le collège a 142 élèves ; les Sœurs de charité reçoivent 203 petites filles et tiennent un petit hôpital de 8 lits. Le diocèse a 4.000 catholiques, répartis entre la ville et 45 paroisses ; 739 enfants fréquentent les écoles des villages, régulièrement visitées par les religieux français.

Les autres missions résident hors la ville parmi les jardins du quartier de Dilkoucha (qui épanouit le cœur). Un porche, surmonté d'une tour, donne accès dans la « forteresse » américaine ; les maisons de briques se dispersent sous les grands platanes, l'habitation d'été se trouve à Séir, sur la montague voisine. Ils sont 5 clergymen, 2 médecins, 3 institutrices : ils entretiennent un collège \ un hôpital de 40 lits, un dispensaire ouvert deux fois la semaine. Leur activité s'étend jusqu'à Van, en territoire turc. La congrégation presbytérienne relevant de la mission d'Ourmiah, comprendrait 2.728 communicants, 2.758 enfants seraient inscrits dans les écoles.

La mission anglaise prêtait aux Chaldéens nestoriens le même appui religieux que les Lazaristes donnent aux catholiques. Sous la menace des Kurdes, Mar Schimoun, le détenteur héréditaire du fief patriarcal, se rapprocha du consul d'Angleterre à Mossoul et sollicita le concours des anglicans, en vue de préserver sa nation contre la double influence des Français catholiques et des Américains presbytériens. La mission relève de l'archevêque de Cantorbéry, qui installe des missionnaires à Kotchanès, résidence du patriarche, à Van et à Ourmiah. Ce sont gens aimables et instruits, distrayant leur exil par

1. Des 60 élèves, quelques-uns apprennent un peu de théologie ou de médecine pratique.

l'étude des textes syriaques; ils portent une façon de soutane. Par malheur, leurs ouailles leur ont presque complètement échappé. A peine reste-t-il quelques débris de la communauté nestorienne, sur la montagne ou dans le district de Soldouz. La plaine est passée tout entière à l'orthodoxie.

Trois évêchés nestoriens existaient naguère à Guiavilan, Ardicher et Supurghan ; les deux premiers sièges n'ont plus de titulaires ; l'un des évêques s'est fait presbytérien : les Kurdes ont assassiné l'autre. Quant à l'évêque de Supurghan, Mar Jonan, s'étant il y a huit ans, brouillé avec les anglicans, il prit le chemin de Pétersbourg pour en revenir à l'état d'évêque orthodoxe ; une mission russe le suivit ; un vice-consul de Russie s'établit en ville... D'un mouvement unanime, les Nestoriens abandonnèrent les missionnaires anglais et se firent orthodoxes.

La « forteresse » russe est habitée par un archimandrite, deux moines et deux diacres, prêtres distingués, envoyés par le Métropolite de Pétersbourg, dont relève la mission. Ils ont une imprimerie et un collège ; soixante jeunes gens s'y préparent au professorat ou à la prêtrise. La jeune communauté comporte 30 paroisses et 40 prêtres. L'évêque est flanqué d'un coadjuteur, Mar Iliya, qui, après un séjour de cinq années à New-York aux frais des Américains, en a passé sept à Pétersbourg, pour le compte des Russes. Il porte l'ample robe et les longs voiles des dignitaires de l'Église orthodoxe ; sur la poitrine, un crucifix et l'image de la Vierge. L'ardeur de ces néophytes envisage déjà la création en Perse d'un patriarcat chaldéen-orthodoxe.

Non point que les chrétiens de la Perse soient

particulièrement malheureux. Les missions s'accordent à reconnaître la douceur relative du régime persan. Il ne subsiste de ce côté aucune haine entre sunnites et chiites, entre chrétiens et musulmans ; tous sont également exposés aux déprédations des Kurdes et à la rapacité des puissants. L'impôt est en lui-même peu élevé, le loyer des terres raisonnable. Il est généralement admis que les grands seigneurs persans se montrent libéraux à l'égard de leurs paysans; le mal viendrait des intendants et des petits propriétaires.

La répartition des taxes, le gueural (vois et prends) sur les travailleurs, les immeubles et le cheptel, le partage de la récolte prêtent à de facile abus ; de même, les cadeaux, les corvées, les punitions et les amendes; c'est la destinée commune à tous les ra°yat du pays. Je ne sais si ce fut une idée très heureuse de soustraire les non-musulmans à l'autorité du gouverneur local pour les livrer à des kargouzars ou serperests, relevant du ministère des Affaires Étrangères. Les publicistes russes affirment que cette institution fut due à l'initiative de la Russie, aussitôt après le traité de Tourkmantchaï ; lord Curzon en reporte tout l'honneur à la diplomatie anglaise. Quoi qu'il en soit, les plaintes sont générales contre ces malencontreux fonctionnaires. Privés de traitement, obligés à des sacrifices pour obtenir leur place, il leur faut vivre sur leurs administrés. Chaque affaire entraîne son bénéfice ; et les prétentions sont d'autant plus grandes que les administrés sont moins nombreux.

Aussi l'intervention des missionnaires est-elle constamment réclamée pour protéger les villages ; le millet'bachifle chef de la nation, chargé des rapports

avec les autorités, est, en fait, le procureur de la mission ; et celle-ci est d'autant plus achalandée qu'on lui suppose plus d'influence. La conversion en masse des nestoriens, la défection de protestants et de catholiques furent dues à l'espoir d'une toute-puissante action russe, s' exerçant en faveur de la nouvelle communauté orthodoxe; les déceptions qui suivirent en ramenèrent bon nombre au bercail. D'où une tendance naturelle à s'immiscer dans les affaires des villages, afin d'y gagner des prosélytes.

Désireuse de maintenir son groupe en haleine, chaque mission publie son journal : et Ourmiah possède une presse plus abondante qu'aucune autre ville de Perse. Quatre journaux paraissent régulièrement en langue chaldéenne : les missionnaires Français publient chaque mois la Kala d'chrara (la voix de la vérité) ; les Américains, le Tahrira cTbahra (le rayon de lumière); les Russes, tous les deux mois, Ourmiah- Orthodoxata (Ourmiah Orthodoxe) ; la jeunesse chaldéenne, piquée au jeu, fait paraître, tous les quinze jours, une feuille nationale, Kaokhva (l'Étoile).

La plupart des chrétiens sont racyat; très peu font le commerce. Ils s'habillent comme les musulmans, au milieu desquels ils vivent. Les femmes, enveloppées dans une étoffe noire, portent sur la tête une petite toque que recouvre le voile ; elles ont coutume de se cacher le visage à l'approche des étrangers. Il n'existe chez les Chaldéens aucun nom patronymique ; les noms de baptême sont réunis par le mot bar (fils de). La vie chrétienne tourne autour des imamzadès, tout autant que la vie musulmane.

Des tombeaux ou des chapelles attirent les vœux et les pèlerinages ; la veillée annuelle de la fête du

saint devient une nuit d'orgies; le gardien, placé par le prêtre, s'enrichit des offrandes apportées par les fidèles. Les caractères, rusés et sournois, se ressentent d'un abaissement séculaire. Sollicités par toutes les sectes, ces gens penchent à choisir la plus profitable et exploitent de leur mieux la croyance qu'ils ont adoptée. Le monde protestant, surtout les États- Unis, est visité par des quêteurs chaldéens soidisant pasteurs, qui recueillent des aumônes pour leur église. Les orthodoxes commencent à prendre le chemin de la Russie.

Les juifs habitent Ourmiah et Ouchnou ; la première de ces villes en contient trois cent cinquante familles, le groupement le plus nombreux de race Israélite, existant dans l' Azerbaïdjan.

D'Ourmiah à Saoudj-Boulak. — Le district de Soldouz. — Village offert en pichkech. — La migration des Karapapaks

— En pays kurde. — Kérim-Agha. — Tamacha ; musique ;. jeu de taghaléh. — Mokris et Deh-Bokris. — Le tombeau de Pir-Boudaq-Sultan. — Le commerce de Saoudj-Boulak. — Le sunnisme persan : le mufti chaféi ; le chef des confréries religieuses. — Danse nationale : le ichioupi. — Les « diseurs de chansons ». — Poésie kurde. — Contestations de frontières. — Le village de Kadr Agha. — Hospitalité kurde ; chants de bienvenue. — Le sacrifice du mouton.

— Le « joli garçon » de Kerbé Réza Khan. — La plaine de Miandouab. — Méragha. — Le prétendu tombeau d'Houlagou. — La tribu des Moghaddams. — Un mourchid Németoullahi. — Chez le prince Imam Kouli Mirza. - Dehkargan. — Retour à Tauris.

Nous sortons d'Ourmiah par la porte de Bazarbach (le bout du bazar). Des murs en terre battue bordent la route : beaucoup de villages, de vignes, de melonnières, des champs de blé et de millet. Auprès du lac, des lagunes et des rizières. Les cultures se prolongent ininterrompues sous la saulaie. Nous passons entre les derniers contreforts de la grande chaîne et le massif isolé du Bizaou-Dagh. Un pont de quatre arches sur le Chehri-Tchaï et nous voici dans la plaine de Barandouz.

Peu à peu les collines se rapprochent ; nous attei-

gnons le bord du lac, recouvert de dépôts salins et de boues puantes. Dans les arbres, quelques villages espacés : Raché-Kend, Dach-Agher, Disadj, à 42 kilomètres d'Ourmiah. C'est la vallée de Daul, à l'extrémité de la province. Aucune trace de populations chrétiennes. Disadj est entièrement sunnite et sert de résidence au Kazi, à la fois prêtre et juge pour les 20 villages sunnites de la vallée. La plupart sont chaféis; quelques-uns, venus du Caucase, restent fidèles au rite hanéfi. Hadji Mollah Abdoullah Kazi porte le turban blanc, enroulé sur le bonnet pointu des Kurdes. Ayant achevé ses études religieuses dans un collège de la montagne, il vint à Disadj remplacer son père. Quel que soit leur rite propre, il dispense invariablement à ses justiciables la jurisprudence chaféie.

Le Guezdermé Déressi (la vallée de la peur) est un mauvais passage, où les Kurdes viennent attaquer les convois d'ânes portant à Ourmiah l'orge et le blé du Sud. Désormais on ne rencontre plus que gens armés de fusils et vêtus du costume kurde : larges pantalons tombant jusqu'aux pieds, veste courte, ceinture épaisse, garnie de poignards et de cartouchières, sur la tête un bonnet de feutre blanc — entouré d'un foulard à glands ou à franges. Le pays est nu ; les villages deviennent rares et petits, les terres basses émergent au fond du lac; de l'autre côté, se dresse la masse indistincte du Sahend. Le district de Soldouz commence avec la passe de Kamar Ghada (la ceinture de pierres) et le village de Cheikh Ahmed ; plus bas s'arrondit un étang desséché par l'été. Le propriétaire du village Ascad Khan, Serheng (colonel), est venu jusqu'au col avec ses cavaliers.

Du geste, il montre sa terre et dit en s'inclinant profondément ; « Ce village appartient à Votre Seuil Élevé : je le lui offre en pichkech1. »

30 kilomètres de Disadj à Mehmed-Yar. — De tous les villages de la plaine arrivent des cavaliers. Une superposition de feutres longs et étroits recouvre la croupe entière des chevaux ; des glands de soie pendent aux selles ; des franges de cuir s'attachent aux poitrails ; de larges étriers, incrustés d'argent ; des ceintures, des costumes aux couleurs voyantes : les turbans enroulés autour des bonnets pointus sur les longs cheveux que sépare une raie médiane, les mousselines détachées des manches flottent au vent. Les chefs viennent précédés de \ferrachs, porteurs de cannes d'argent . 1

La montagne est aux Kurdes ; les Karapapaks occupent la vallée du Ghadar-Tchaï, qui se jette au sud dans le lac d'Ourmiah. Soldouz, le nom du district, était celui d'une tribu mongole, dont toute trace a disparu. Les occupants actuels s'appelaient naguère des Boztchallou. Ils appartenaient à une tribu turque, fixée aux environs de Hamadan.'Schah cAbbas les dispersa, en établit un groupe entre Tiflis et Akstafa. Fuyant la conquête russe, leurs descendants passèrent à Van, où ils reçurent le surnom de Karapapaks (bonnets noirs). Après la paix de Tourkmantchaï, eAbbas Mirza leur concéda le district de Soldouz ; où ils n'ont à fournir ni impôts ni soldats. Lors de la der-

1. Seuil élevé (Djénabé-''AU) est l'équivalent d'Excellence. U s'applique, en Perse, à un nombre illimité d'individus. Le pichkech est l'hommage de l'inférieur au supérieur. Vous ne rencontrerez rien sur votre route qui ne vous soit aussitôt offert en pichkech. C'est une formule banale de la [politesse persane. Les Espagnols disent avec la même sincérité: A la disposition de Vd.

nière migration, Naghi Khan se trouvait être le grand chef, ïilkhani de la tribu; un de ses neveux, Hadji Nedjef Kouli Khan, Émir Touman, est encore reconnu comme chef héréditaire; mais le gouverneur de l'Azerbaïdjan, désireux de briser une autonomie dangereuse, a remis l'autorité effective à un autre membre de la famille, Hasan cAli Khan, Mirpendj, avec le titre de gouverneur. L'organisation de la tribu s'est pourtant conservée. Chacune des sept fractions possède son sardesté (tête de colonne). Négadeh, un gros village de 600 maisons, sert de chef-lieu au district. Les Karapapaks comptent 5.000 familles ; tous sont chiites ; ils possèdent, pour leur usage propre, une branche spéciale de seyyeds, les Oulad Seyyed cAli Marhoum (les fils de feu Seyyed Ali) qui les ont constamment suivis dans leurs divers déplacements. Mêlé aux sept fractions, les 120 villages contiennent un résidu d'Afchars, d'Arméniens, de Chaldéens et de Juifs ; en outre, un millier de familles de Van, qui vinrent partager sur le sol persan la fortune des Karapapaks ; ceux-là restent sunnites. Les chrétiens — 200 familles, également réparties entre les deux nations, — sont cultivateurs, dispersés parmi les musulmans. Les juifs, 300 familles, font le petit commerce et le colportage ; les deux tiers d'entre eux, avec le grand-rabbin, résident à Négadeh.

Mehmed-Yar se trouve sur la grand'route, à 12 kilomètres à l'est du chef-lieu. De là, deux chemins conduisent à Saoudj-Boulaq. Le plus direct, 30 kilomètres, traverse la montagne ; Agha Mohammed Schah, le premier Kadjar, y passa et lui laissa son nom. Pour plus de sûreté, on nous fit faire un détour par les cultures et les pâturages du Ghadar Tchaï.

Dans la plaine de Chehréviran, nous arrivons en pays kurde. Sur la crête attendent, alignés, quarante cavaliers et l'agha du village voisin. Kérim Agha monte une jument blanche (chez les Kurdes, la jument a plus de prix que le cheval), tatouée à la tête et aux flancs, pointillée des deux côtés de la crinière et de la queue ; le fusil sur la cuisse, son frère Gharam Agha le suit. Tous deux exécutent des voltes rapides au-devant de nos voitures, tandis que la fantasia de leurs cavaliers se répand à travers la plaine. L'agha revêt son costume des grands jours : caraco de feutre marron par-dessus la veste noire, ceinture de soie noire, à fleurs, où passe un poignard recourbé ; sur la tête rasée et recouverte d'un linge blanc, un turban violet et un bonnet pointu en peluche jaune à gland noir. Il y a des années que son père est mort à Kazelkop, sur le bien de la famille. Elevé par son oncle, cAziz Agha, le beglerbegui de la tribu, il est venu vivre dans son village de Kozé-Kehriz. De l'étage de sa maison, garni de tapis qu'ont fabriqués les femmes pendant le chômage de l'hiver, il domine le groupement des terrasses où s'amoncellent à l'arrière-saison les roseaux, les herbes sèches et les galettes de fumier : au delà, la plaine jaunie, fermée par une ligne de collines.

Comme tous les seigneurs kurdes, Kérim Agha réside sur sa terre. Il est grand, mince, le nez recourbé, la figure rasée, le teint basané ; il a maintenant trente ans et n'a encore pris qu'une seule femme. L'âge venu, un domestique de sa confiance s'en fut chercher quelque parti sortable, parmi la noblesse des environs, les femmes kurdes ne portent point de voiles; mais il n'y a que les gens du commun pour vouloir connaî-

tre leur femme avant le mariage. La "décision une fois prise sur l'avis du messager, un parent se chargea de la demande, conclut l'affaire, fixa la dot1. Au jour marqué pour la cérémonie nuptiale, plus ou moins éloigné selon les convenances, un cortège de cavaliers et de serviteurs alla chercher la fiancée, avec des tambours et des flûtes. A mi-chemin, attendait l'époux, entouré des siens ; quand il vit la jeune fille, il lui présenta, selon la coutume persane, un fruit ou l'extrémité d'un pain de sucre, en signe d'acceptation. A la maison, un mollah dressa l'acte séance tenante et remise fut faite de la dot. Le ménage a déjà trois enfants qu'instruit le mollah local ; ils apprennent le dialecte de leur tribu, le persan, un peu de turc.

Kérim Agha est un gentilhomme campagnard, tout à la dévotion et à l'agriculture. Lui-même administre son village, qui n'a ni maire, ni intendant. Il vend son blé et fait ses achats à Ourmiah, plus rarement à Saoudj-Boulak. Quelque difficulté survientelle parmi ses paysans, c'est lui qui rend la justice ; entre deux villages, les aghas, presque toujours apparentés, s'empressent d'arranger l'affaire ou de la remettre à la décision de mollahs connus.

Notre hôte vit simplement occupé du soin de son village; il ne se rend à Saoudj-Boulak que pour visiter le kazi et le médecin, ou bien sur l'appel du gouverneur persan, dont il accepte loyalement l'autorité. Parfois même, il pousse jusqu'à Chérifkend, où réside le cheikh Yousouf Chems-ed-Din, son directeur de conscience, le saint homme dont il suit la discipline et la règle de prières.

1. Elle varie de 1 à 1.000 lomans selon la position des gens. Aubin. — La Perse. 6

Le lendemain, au lever du jour, deux hommes parcourent les ruelles de Kozé-Kehriz, afin de réunir les cavaliers. Le tapledji tape sur son tambour ; le tchaouch joue d'une flûte grosse et courte, qui rend un son grêle. Devant sa porte est accroupi Kérim Agha, le fusil sur les genoux. Nous partons à travers la plaine. De Kazelkop, le vieux beglerbegui nous a rejoints avec ses gens ; de temps à autre, la musique éclate ; les flûtes sortent d'une gaine de bois ; plusieurs cavaliers frappent, avec une lanière de cuir, de petits tambours pointus, fixés à l'arçon de leur selle. Jusqu'à Saoudj-Boulak, il n'y a plus guère que 20 kilomètres; le chemin se rapproche de la rivière, qui sort d'une gorge remplie de saules. Au delà de Yousef- Kend, la route cesse brusquement d'être carrossable ; de la ville et des villages voisins, plus de cinq cents cavaliers sont venus grossir notre troupe ; on m'amène un cheval harnaché d'or, portant au cou un collier en lamelles d'or. A l'issue du défilé, grand tamacha (spectacle). C'est toute une cavalcade qui déborde sur la campagne ; au-devant de mon cheval, les grands chefs exécutent les voltes rapides prescrites par la courtoisie kurde. Plusieurs cavaliers partent au galop pour lancer le taghaleh, un bâton de bois léger, muni, aux deux bouts, d'un tampon de cuir ; le bâton frappe la terre, vole en rebondissant aux côtés du cheval et doit être rattrapé dans l'air par un joueur adroit.

Saoudj-Boulak est une petite ville de 15.000 habitants, étagée sur la rive droite de la rivière, dans un élargissement de la vallée ; sur la rive gauche, les jardins et les vignobles. C'est la seule province de l'Azerbaïdjan où les Kurdes soient descendus jusqu'à

la plaine ; ils y forment le groupement le plus nombreux de leur race existant au nord de la Perse1. Les Kurdes s'y trouvaient déjà à l'époque de Tamerlan. Les annales du pays racontent que les Mokris s'étendaient alors du Tigre au lac d'Ourmiah, sous l'autorité de deux frères, Baba Omar et Mir Pacha, établis l'un sur le versant persan, l'autre près de Mossoul, sur le versant turc. Les Mokris eurent le mauvais goût de s'opposer à la fortune naissante des Séfévis ; la destruction de leur capitale donna son nom à la plaine de Chéhréviran (la ville détruite). Leur chef erra de montagne en montagne, puis fit sa soumission et devint gouverneur héréditaire pour le compte de la dynastie nouvelle. Le fondateur de Saoudj-Boulak, Chir Khan, mourut en guerroyant contre les Turcs. Son fils, Pir Boudak Sultan, qui florissait dans la seconde moitié du xvir3 siècle, reste l'ancêtre vénéré; il fit construire et dota de fondations pieuses lia grande mosquée de la ville ; la coupole de son tombeau garnit la hauteur voisine; l'édifice est ruiné, envahi par les pierres tombales de la famille ; des alignements de dalles, plantées en terre, se poursuivent au dehors. Boudak Sultan eut deux fils : cAbdulaziz Sultan et cAbdullah Beg. Du premier sont descendus les Khanzadès, groupés dans la ville ; du second, les Begzadès, dispersés dans la campagne. Ces deux branches forment la noblesse de la tribu et lui fournissent des chefs. Cependant, au milieu du dernier siècle, un Mokri vulgaire devint gouverneur général de l' Azerbaïdjan ; il en profita

1. On estime qu'il y a, sur le territoire persan, le long de la chaîne du Kurdistan, de 600 à 800.000 Kurdes : de 250 à 450.000 dans le Nord, 120.000 à Sennch et dans l'Ardélan ; 230.000 à Kermanchah.

84 LA PERSE D'AUJOURDHïJI

pour détruire, dans sa tribu d'origine, le pouvoir des fractions privilégiées. Dès lors, les Mokris ont cessé de se gouverner eux-mêmes ; un gouverneur persan réside à Saoudj-Boulak.

Depuis trois ans, un homme de Tauris, Rachid-ol- Molk, réussit dans ce gouvernement difficile. Il est seul, avec un groupe infime de fonctionnaires, à représenter parmi les Kurdes l'autorité persane. Aucune garnison ne les appuie. Le Chiisme les isole ; aux mois de Ramazan et de Moharrem, des prédicateurs viennent spécialement de Tauris les édifier de leurs pieux récits. La population ne fournit ni soldats, ni cavaliers ; elle paye des impôts dérisoires. D'autre part, si la tribu a perdu son organisation primitive, les fractions ont conservé la leur ; vis-àvis d'elles l'administration devient affaire de tact et de diplomatie ; elle s'impose aux gens de la plaine, ménage ceux de la montagne pour ne les point pousser du côté des Turcs ; la distribution de pensions, de titres honorifiques et de grades militaires sert à rattacher les individus.

Il y aurait environ 50.000 familles de Mokris, 10.000 de Deh-Bokris. Ces derniers se sont faits les meilleurs auxiliaires du gouvernement. Au xvuie siècle, la misère les chassa de Diarbékir ; traversant les terres des Mokris, ils arrivèrent sur le lac d'Ourmiah. Industrieux et actifs, leur domaine s'étendit jusqu'à absorber la plaine entière de Chéhréviran; ils comptent maintenant 200 aghas de villages. Le plus riche d'entre eux, Kadr Agha possède toute la vallée jusqu'aux portes de Saoudj-Boulak.

Quel que soit leur degré de soumission au pouvoir central, Mokris et Deh-Bokris restent également

fidèles à leurs origines kurdes. Ils tiennent à parler le dialecte spécial à leurs tribus ; et, comme le kurde est un idiome iranien, ils apprennent plus volontiers le persan que le turc. Une soixantaine de familles arméniennes, quelques chaldéennes, vivent tranquillement parmi eux. Un millier de familles juives ont adopté le costume et les mœurs kurdes. Ils sont disséminés partout, plus nombreux à Saïn-Ghalé, Miandouab et Sardecht, occupés au colportage, au petit commerce, aux petits métiers.

Le commerce de Saoudj-Boulak est aux mains des Kurdes et des Juifs, auxquels se joint un groupe de commerçants venus de Tauris, un autre de gens de Mossoul, Arabes, Chaldéens et Jacobites. Ces derniers importent, par la passe de Ravandouz, les tissus de laine et de soie fabriqués en Syrie. Les autres achats se font à Tauris, Hamadan, surtout Ardébil. La grande forêt, recouvrant la montagne entre Bani et Sardecht, fournit aux maisons de la place les produits d'exportation, gommes et noix de galle, gagnant la Russie par Astara ; certaines matières tinctoriales, destinées aux industries de Tauris et de Hamadan.

Comme les autres Kurdes, Mokris et Deh-Bokris sont sunnites et chaféis. Ils attachent peu d'importance au clergé officiel. Le mufti, Mollah Mohammed, est un Mokri ; ses ancêtres étaient, prétend-il, les chefs spirituels de tout le Kurdistan ; le temps réduisit à la seule province de Saoudj-Boulak la juridiction de la famille. Encore le gouverneur prend-il maintenant sur lui de nommer les juges et desservants de mosquées, si bien que le rôle de Mollah Mohammed se borne à l'administration des fondations pieuses, dont les revenus défrayent les mosquées et les écoles. Seyyed

Kérim Nakib préside aux confréries religieuses hatuelles en pays sunnite. Deux confréries, les Kadris et les Nakchabendis, se disputent la clientèle ; ces derniers se trouvant les plus nombreux, il va sans dire que le gouvernement a remis l'autorité à un Kadri. Presque tous les Seyyeds de la province prétendent descendre de Sidi Abdelkader El-Guilani; mais bon nombre ont renié le saint homme de Bagdad pour se rattacher à son rival de Bokhara. Au reste, le sang du Prophète ne procure pas une influence illimitée ; les Kurdes ne veulent relever que de leurs cheikhs, élevés dans les plus célèbres collèges de la montagne ou de la vallée du Tigre, qui réussissent à leur en imposer par leur piété et par leur science. L'origine ne fait rien à leur succès. A l'heure actuelle, les deux plus grands personnages delà province sont un vieillard aveugle, le cheikh Yousouf Chems-ed-Din, de Chérif Kend, et le cheikh de Zenbil, Hadji Seyyed cAbdelkérim ; le premier pourrait disposer de 30.000 adhérents, le second de 50.000. Tous deux sont Nakchabendis. Après leur mort, la foule dédaigneuse des ignorants seyyeds visitera les tombeaux des cheikhs comme des imamzadés.

Le gouverneur de Saoudj-Boulak m'a donné l'hospitalité. Rachid-ol-Molk est un homme jeune encore et fort élégant ; sa grande maison domine la rivière1. Un groupe de Kadris vint opérer dans le jardin, sous la direction du chef des confréries... quatre derviches agitèrent leurs tambourins ; un grand feu fut allumé ; un fakir plaça entre ses dents une plaque métallique,

1. A la table fort soignée de Rachid-ol-Molk, on servit des bivézas longues tiges spéciales aux montagnes kurdes, macérées dans le lait caillé et le vinaigre.

chargée de braise ardente ; un autre plaça un poignard sur sa joue et fit mine de l'enfoncer. L'aprèsmidi, les filles kurdes ayant eu scrupule de danser devant un étranger, la jeunesse d'Israël consentit à « se prendre au tchioupi ». — La danse nationale est une interminable farandole, au son de la flûte et du tambour : un pas en avant, un pas en arrière, avec un léger balancement du corps. Hommes et femmes, mêlés ensemble, se tiennent par la main. Tous revêtent le costume kurde. Les femmes portent une superposition de jupes claires, un corsage de velours ou de brocart, un voile blanc à ramages, retenu par un foulard noué autour de la tête ; en sautoir, une écharpe de soie noire ; aux oreilles, de larges cercles d'or ; un collier de monnaies pend du voile et passe sous le menton ; un autre garnit le front ; les joues sont fardées de rouge, les sourcils réunis par une ligne noire Quelques-unes, plus coquettes, font remonter jusqu'à la pointe du nez une étofle noire triangulaire, cachant tout le bas du visage.

Le soir, il y eut musique. Deux chanteurs renommés de la ville, Sacid et Ahmed Emin, la ceinture garnie de poignards, des mouchoirs bleus serrés autour de leurs bonnets pointus, apportèrent leurs instruments1 guitare, et tambour à pied.

De leurs origines orientales, les Kurdes tiennent le goût naturel de la poésie et de la musique ; les « diseurs de chansons », goranibechs, colportent de maison en maison les vers des poètes ; le jour, ils travaillent de leur métier et deviennent musiciens le soir. Il paraît qu'il existait jadis une poésie et une

1. La guitare, usitée en Perse, iar, est à double renflement ; elle se termine par un long manche, orné d'ivoire.

musique spéciales aux Kurdes ; le rythme était vif, l'inspiration ardente, comme il convient à une race guerrière. Aujourd'hui, les influences arabes ont prévalu ; les airs s'alanguissent en soupirs prolongés ; la poésie n'a d'autre objet que les femmes, le vin ou les fleurs ; elle s'épuise aux complications amoureuses des ghazels arabes. Il n'y a plus de kurde que la langue. Chaque dialecte possède ainsi son trésor de versification populaire, et voici deux pièces que nous chantèrent les jeunes Mokris :

Votre gorge est une orange fraîche, également délicieuse, qu'elle soit sûre ou douce. J'aime vos beaux yeux, vos sourcils et votre taille. Je veux les chanter sur la guitare. O Dieu, viens à mon aide ; car j'ai perdu ma bien-aimée. J'aime vos beaux yeux, vos sourcils et votre taille. Ce mois est celui de la naissance du Prophète ; c'est aussi le mois du mariage de ma bien-aimée, quand, avec des sanglots, je me suis affaissé sur le sol.

L'arak et le vin ne sauraient me troubler : il n'y a que vos yeux glauques pour me rendre ivre. Je suis venu de Suleimanieh, de la vallée aux fleurs jaunes. J'allais retrouver les yeux de ma Leïla. A Suleimanieh, il y a du vent et de la poussière. Entre vos deux seins, passe la vallée de Karavankouch1. Avant que je n'en meure, prenez votre kandjar et tuezmoi.

Vers le milieu du dernier siècle, un grand poète se leva parmi les Kurdes, qui, dépassant les limites de sa tribu, s'imposa à toute la race. Chacer Nali était un mollah de Suleimanieh, dans le Kurdistan turc ; ses vers ont maintenant pénétré dans les vallée les

1. Une vallée dans les montagnes du Kurdistan, où les caravanes ont beaucoup à souffrir du vent et de la poussière.

plus écartées. Les poésies suivantes nous furent traduites en persan par le mufti de Saoudj-Boulak :

O ma bien-aimée, vos cheveux flottants, votre taille ondulée, ont bouleversé la journée de ma vie. Comment se fait-il que je ne pleure point de ce que vous ayez cent fois brisé le flacon de mon cœur avec la pierre de votre dédain ? C'est que le vin de mon cœur est fait des pleurs venus de mes yeux. Comment ne se répand-il pas, puisque le flacon qui le contient a été brisé en cent endroits ? Là où vous rencontrerez l'eau salée ou rouge comme le sang, ce n'est pas qu'il y ait eu du sel ou que le sang y ait coulé. Sachez que c'est le lieu où j'ai pleuré, versé des larmes de sang. Bien que je ne possède rien, je voudrais voir votre visage. Les orphelins dénués de tout osent paraître devant le soleil. Or, je suis un orphelin ; votre visage est un soleil. La passion de mon cœur est seule cause de mes emportements et de mes pleurs ; le feu provoque ainsi l'ébullition de l'eau. Le peintre le plus célèbre de la Chine ne saurait rendre la forme de vos sourcils ; leur arc n'a pas été dessiné par une main humaine ; c'est une création divine. Nali, le poète, faible comme la fibre du roseau, ténu comme un de vos cheveux, veut être placé sous vos pieds. Foulez-le à votre guise; mais ne le frappez point et ne le rejetez pas.

La vie de Khezr1 n'est pas aussi longue que la moitié de vos cheveux; un seul d'entre eux fait cent anneaux pour enchaîner le cœur qui vous aime... O ma bien-aimée, vos sourcils ont la forme d'un sabre sortant aiguisé du fourreau : leurs froncements coupent d'un fil tranchant le cœur qui vous aime. Le voile sombre de vos cheveux recouvre, avec la clarté de votre visage, le cœur qui vous aime... Ne dites point que l'ombre est mauvaise ; car les papillons savent trouver dans l'obscurité le point brillant qui les attire.

1. Khezr-Éiie est un des patriarches sémite*, qui a trouvé l'eau d'éternelle jeunesse.

vos yeux feignent l'ivresse ou le sommeil; on ne saurait distinguer s'ils sont déjà endormis ou si le sommeil y va pénétrer. Mes soupirs ont écarté les cheveux de votre visage, mais vos yeux ne veulent point me voir. Le nuit passe au soufiledumatin,le jour apparaît; ainsi mes soupirs ont fait apparaître le visage de ma bien-aiméc; mais vos yeux ne se sont pas ouverts... O soleil, auquel les étoiles empruntent leur lumière, Nali, le poète, dépérit loin de vous ; de même, sur son commencement et sur sa fin, s'animait la lune, trop éloignée pour recevoir la clarté solaire.

En ce moment, une commission persane réside à Saoudj-Boulak. Il s'agit de régler une contestation de frontière, d'accord avec une commission turque qui se promène quelque part du côté de Mossoul. Sauf sur quelques points, de l'Ararat au golfe Persique, la frontière turco-persane n'a jamais été délimitée. Des commissaires anglais et russes en commencèrent l'étude en 1843, et leurs travaux, interrompus par la guerre de Crimée, aboutirent à une convention de 1869, qui laissait entre les deux pays une bande indécise de territoire. Pareil état de choses est propice aux contestations. Le printemps passé, l'administration persane avait avancé ses postes de douane ; les tribus des crêtes voyaient d'un mauvais œil le chef nommé par les Persans. Il n'en fallut pas davantage pour appeler les Turcs, qui occupèrent les trois districts de Decht, Mergéver et Tergéver. Depuis lors, on négocie. Les diplomaties anglaise et russe s'évertuent, à Constantinople, sans grands résultats; les Allemands eux-mêmes y trouvent un prétexte pour chercher à jouer leur rôle en Perse.

A 5 kilomètres de la ville, en descendant la rivière, se trouve Agri Kach, un grand village de neuf

cents maisons, boulevard de la puissance de Kadr Agha. Cet homme s'est fait, lui-même; Deh-Bokri, il a grandi de la faveur gouvernementale, qui tenait à s'asssurer un point d'appui solide contre les Mokris, à proximité du chef-lieu. Pensions et honneurs lui ont été prodigués ainsi qu'à ses fils. Il fut Yilkhani de sa tribu ; 8.000 paysans vivent sur ses terres ; 1.000 de ses cavaliers sont prêts à accourir au premier appel du gouverneur ; il fournit même au ministre de la Cour une quarantaine d'hommes pour la garde royale. Presque centenaire, Kadr Agha est un petit vieillard diaphane, grelottant sous ses fourrures. Ses deux fils, déjà âgés, Choudja'ol-Molk (le brave du royaume), et Samsam-os- Soltan (le sabre du souverain), m'accompagnent au village paternel. Leurs cavaliers s'allongent en ligne dans la vallée de Saoudj-Boulak ; au-devant, marche le groupe des derviches Kadris, agitant en l'air ses tambourins ; pour solliciter une aumône, le spécialiste s'approche de mon cheval et fait mine de se percer la joue de son poignard.

Les maisons d'Agrikach, plus basses que celles des campagnes persanes, forment une masse grise d'où pointent les peupliers. Les paysans, armés de fusils, garnissent les rues étroites ; sur les terrasses, les femmes vêtues de bleu, la figure dévoilée, la tête couverte d'une longue capeline rouge attachée sous le menton par un ruban ou un collier. A mes côtés, deux gorani bechs à cheval chantent des souhaits de bienvenue composés par la muse locale :

Quand il y a paix et amitié entre deux gouvernements, il est d'usage universel que leurs nationaux en visitent les territoires réciproques. La Perse et la

France sont deux sœurs, l'une habitant l'Europe, l'autre l'Asie. Les deux pays sont les plus beaux et les meilleurs de tous. M... est instruit, plein de qualités solides, réfléchi, perspicace ; devant lui l'ennemi est sans forces. Les siens s'enorgueillissent de son énergie et de son expérience, comme fait Tokio de son Mikado. Il est venu de Téhéran visiter villes et villages ; il s'est levé comme la lune du milieu du mois. C'est un hôte noble, généreux et magnanime, qui est venu au pays de Djem (la Perse)...

Partout où il a passé, les cavaliers l'ont reçu avec la musique, les tambourins, les taghalehs et les djérids, Mais, nulle part mieux que sur le territoire des Mokris. des Begzadés, des Deh-Bokris, des Mamechs, des Monkris, des Zoudios, des Kourks et des Motkaris1. Tout le monde l'a reçu avec une extrême magnificence ; car il était le premier qui eût honoré les Mokris de sa visite. Toute la province de Saoudj- Boulak s'offre à lui en pichkech. Le gouverneur, Rachid-ol-Molk, est heureux de recevoir un tel hôte, de la part du gouvernement persan. Bien que ceci soit chanté en vieux dialecte kurde, il exprime bien la sincérité de notre caractère et la pureté de nos intentions.

Au centre du village, séparés par une petite place, se trouvent les habitations et les jardins de Kadr Agha. Nous y prenons le thé. Les gorani bechs continuent leurs chansons. Sur le sol s'alignent des plateaux, remplis de melons et de pastèques, des corbeilles de raisins, de prunes et de figues, toute la splendeur des fruits de la Perse.

10 kilomètres par delà la montagne, nous arrivons à Khatounbagh ; les paysans sont rangés à l'entrée du village ; en face d'eux se placent les cavaliers ; un homme maintient un mouton et l'égorgé d'un

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