Diminutif de Kerbélai
des territoires kurdes et de la foi sunnite. Son propriétaire, un begzadé fort endetté, a dû abandonner pour vingt années, au tadjer-bachi1 russe de Tauris, l'administration de sa terre.
La plaine est riche, elle produit le blé, l'orge, le riz, le coton, le ricin, le chanvre, les pois et les lentilles, qui se vendent à Ourmiah ou à Méragha ; le tabac gagne Tauris. Afin de créer un lien entre Turcs et Kurdes dans la plaine qu'ils se partagent, un marché du jeudi, Pendjchembé-Bazar, a été organisé sur le bord de la rivière, près du village de Ghebagh-Kendi. Nous y passons un vendredi ; le sol est foulé par les animaux, encombré des détritus du marché de la veille. Tout le pays, de Tauris à Hamadan et Kermanchah, y fréquente la foire de bétail. Le sous-gouverneur de Miandouab en a la surveillance et perçoit les taxes,
Le bourg et les jardins de Miandouab (entre deux eaux) réunissent les deux rivières. C'est une importante agglomération de 2.000 maisons, appartenant au domaine royal. cAbbas Mirza la peupla de Beloutches du Kerman, et d'un ramassis turc, cueilli dans l'Azerbaïdjan ; quelques familles arméniennes, 160 familles juives. Une humidité propice développe les vignobles, les cultures maraîchères et les champs de coton.
La plaine reprend au delà du Djigatou, les voitures s'embourbent dans les fossés d'irrigation, bordés de
1. Le tadjer-bachi (chef des marchands) remplit, en Perse, vis-àvis des consulats le même office que font, en Orient, nos députés de la nation. Il est censé être le chef de la colonie et le porte-parole de tous. Dans le Nord de l'Iran, les Russes ont multiplié les tadjcrbachis, qu'ils ont fait reconnaître comme de véritables agents consulaires ; parfois même ils en nomment deux, l'un pour les chrétiens, l'autre pour les musulmans.
melonnières ; quelques villages dénués d'arbres ; au loin une ligne de hauteurs, dominée par le Sahend. Le pays est peuplé de Tchahardaulis, tribu lekhe, primitivement établie dans les montagnes du Fars. Quand la lutte du Nord et du Midi, des Kadjars contre les Zends, eut abouti au triomphe de la dynastie actuelle, Agha Mohammed Schah voulut détruire le bloc des tribus adverses ; il entraîna plusieurs fractions à sa suite, parmi lesquelles un millier de familles tchahardaulies. A la mort du roi, leur chef, Norouz Khan, prit la fuite, se dirigea vers l'Ouest, et s'établit, avec les siens, dans la plaine, alors déserte, de Miandouab. 18 kilomètres plus loin, nous atteignons les arbres du Mourdi-Tchaï et le grand village domanial de Malékendi. 24 kilomètres encore jusqu'à Méragha. La route franchit une succession de collines ondulées, que des amoncellements de pierres ont fait nommer Kara Ghochoun (les armées noires). La vallée du Soufi-Tchaï sort du Sahend et s'élargit vers le lac ; les interminables jardins de Méragha remontent les premières pentes et s'enfoncent entre les contreforts de la montagne.
La ville connut des jours illustres. Elle fut la première capitale des Mongols et resta leur séjour d'été. A côté de la mosquée du Cheikh-ul-Islam, deux tours en briques s'élèvent sur des soubassements de pierre : l'une est ronde, très simple, à moitié détruite ; l'autre en forme de décagone, recouverte d'une coupole. Les portes cintrées, les inscriptions koufiques, les reliefs des murs ont perdu une bonne part de leurs revêtements de faïence bleue. Dans l'intérieur court, presque intacte, une inscription circulaire. Point de noms sur les pierres tombales. La
croyance populaire y veut voir le tombeau d'Houlagou, fondateur de la dynastie mongole. Les gens informés affirment, au contraire, que ces tours contiendraient, tout au plus, la sépulture de sa mère et de ses femmes. Selon la coutume de sa race, avant la conversion à l'islamisme, le souverain lui-même se serait fait enterrer sur les collines, au fond de la plaine de Miandouab, où toute trace en a disparu.
Traversant le Khorassan, Houlagou ramassa sur sa route Khodja Nassr-ed-Din et Tousi, grand astronome et philosophe renommé. Cet homme suivit les hordes mongoles et se fixa à Méragha. Les hauteurs pierreuses, à l'ouest de la ville, portent encore le nom de l'observatoire, Rasad-Khaneh, qu'y avait fait établir Nassr-ed-Din. Il en reste quelques débris de briques, des fossés, des traces de chemin pavé. Le savant avait choisi, pour ses expériences, le plus beau point de vue du pays : au pied, la masse verdoyante des peupliers, des saules, des jujubiers et des noyers, qui entoure l'enceinte fortifiée de la ville et remonte vers le Sahend ; de l'autre côté, la vallée du Soufi-Tchaï, le lac brillant au soleil, les îles, et, dans la brume, à peine distintes, les montagnes du Kurdistan.
Au xvme siècle, là comme ailleurs, une famille réussit à s'élever, de la tribu des Moghaddams qui peuplait le pays. Deux frères, Hadji Kasem et Hadji cAli Mohammed, surgirent d'entre les fractions divisées, se distinguèrent dans la guerre turque, reçurent pensions et honneurs, avec l'autorité sur la tribu. Ahmed Khan, leur successeur, mieux inspiré que le Chakkaki de Mianeh,le Dumbéli de Tauris et l'Afchar d'Ourmiah, évita de se prononcer contre
les Kadjars ; les dépouilles de ses voisins malavisés vinrent récompenser sa prudence. FethcAli Chah le nomma beglerbegui de Tauris, épousa l'une de ses filles, en fit épouser une autre à son fils aîné, Mohammed cAli Mirza, gouverneur de Kermanschah. Jaubert visita Ahmed Khan, lors de son passage à Tauris, et fut frappé de ses idées de progrès. Ainsi écartée de son lieu d'origine, la famille en perdit le gouvernement héréditaire ; mais elle y demeure très puissante ; les descendants d'Ahmed Khan possèdent la majeure partie de la plaine et fournissent ordinairement les gouverneurs de la province.
Le sous-gouverneur, Mansour-os-Sultan (la victoire du souverain), un très jeune homme, tient la place de son oncle absent. Il nous reçut dans la maison familiale. Le Narandjistan (l'Orangerie) est situé un peu hors de la ville. Des appartements, séparés par des serres, s'ouvrent sur une longue cour, garnie de bassins et de parterres de fleurs. Les volets de la chambre où j'habitais étaient en vieux vernis-martin : d'un côté, des bouquets de fleurs sur fond d'or ; de l'autre, des paysages, avec des femmes et de jeunes garçons. La cheminée de la salle à manger portait une inscription persane : « Puisse ce foyer durer jusqu'au dernier jour ! Que la lampe y reste éternellement allumée ! »
Hadji Mirza Kébir Agha est un des grands personnages religieux de l' Azerbaïdjan. Le vieillard est recroquevillé sur un matelas dans une chambre claire, ouverte sur les fleurs du jardin. Sa figure est mobile et expressive : sa moustache, sa barbe, ses sourcils, teints au henné, se hérissent [quand il parle,
Aubin. — La Perse. 7
deux jeunes gens, un mollah et un seyyed, sont respectueusement accroupis aux pieds du maître. KébirAgha prétend descendre de Schah Nécmetoullah, dont le tombeau honore Kerman ; dans la dispersion de la famille, ses ancêtres s'établirent à Méragha, où il est reconnu comme mourchid par tous les Nécmetoullahis du Nord-Ouest de la Perse. Il se glorifie d'avoir attiré des arméniens, des juifs, des sunnites ; néanmoins, le nombre de ses disciples reste assez faible ; il n'aurait sans sa direction que 1.500 derviches. Les écoles théologiques de la Perse chiite n'ont point l'expansion des confréries religieuses du sunnisme. Elles dédaignent les masses, pour atteindre orgueilleusement l'adhésion des classes cultivées. Le cheikh sunnite est un apôtre populaire ; le chiite est souvent un professeur de philosophie à usage des gens du monde. Kébir Agha a mis son enseignement en vers persans. Le recueil du Bahr-el-Asrar (la mer des secrets), prêche, sans grande originalité, le néant des choses d'ici-bas. La pièce suivante est assez curieuse, car elle jette un jour pittoresque sur la conception persane du bonheur terrestre.
O mon cœurl admettons que vous ayez cueilli toutes les fleurs de ce monde — admettons que, royalement, vous ayez réalisé tous vos espoirs. Admettons que, du premier au dernier jour, vous ayez reposé sous une tente céleste. Admettons que vous ayez vécu au bord d'un ruisseau, dans un jardiu dont les arbres atteindraient le ciel. Admettons qu'aux lèvres de belles maîtresses, douces comme le miel, vous ayez bu l'eau d'éternelle jeunesse. Admettons que toutes les beautés se soient offertes à vous. Admettons que femmes et garçons aient comblé tous vos désirs. Admettons que de l'Orient à l'Occident, vous ayez pu acheter, comme
esclaves, toutes les belles filles et tous les jolis garçons. Admettons que le sabre vous ait conquis la Chine et l'Inde, l'Europe et le pays de Roum. Admettons que tous les rois de la terre se soient prosternés devant vous. Admettons que ces mêmes rois, aussi grands poètes qu'Aboul-Madjan, aient composé en votre honneur des ghazehs et des kasidas. Admettons que vous soyez devenu le plus savant des docteurs et que votre science ait été reconnue en tous lieux. Admettons que vous soyez une fleur qui vient d'éclore. Vous n'en serez pas moins piqué par l'épine de la mort.
Votre dernier jour venu, le message de mort arrivé, vos mains se trouveront liées ; ni parents, ni amis ne réussiront à vous guérir. Le loup de la mort mettra sa patte sur votre vêtement et le déchirera du haut en bas. Le printemps de votre vie est terminé, l'automne est là. L'esprit s'est envolé de votre corps... vos proches vous ont placé dans la terre. Vos amis ont fui... vous n'avez plus à vos côtés que les bonnes actions de votre vie.
Modjrem1, votre vie est terminée. Plaisirs et jouissances sont choses du passé! Comment, avec tous vos péchés, oserez-vous demander l'entrée du paradis ! Il faut, pour y pénétrer, avoir acquis des mérites.
Méragha peut avoir 40.000 habitants, tous musulmans, à l'exception de 200 familles arméniennes. Les gens de Tauris peuplent le bazar; toutes les marchandises lourdes arrivent d'Ardébil; les fruits secs s'exportent par Astara, le coton, la cire et le miel, produits sur les pentes du Sahend, par Djoulfa2.
24 kilomètres jusqu'à Chichevan, en contournant
1. Modjrem, le coupable, surnom que le poète se donne à lui-même, suivant la coutume de la poésie orientale.
2. On calcule que Méragha exporte annuellement 3 ou 4.000 caisses de fruits secs ; 10.000 boîtes de miel ; 3.000 ou 4.000 balles de coton.
le Sahend ; d'abord deux gros villages, Khormazed et^Ravecht, dans des vallons successifs ; puis à travers la plaine nue, nous gagnons l'oasis de verdure créée par les eaux du Dizadja-Roud.
Le prince Imam Kouli Mirza, petit-fils de Feth cAli Schah, est seigneur de Chichevan. Son père, Melek Kaem, fut installé par Abbas Mirza dans le gouvernement d'Ourmiah, qu'il détint pendant quatorze années. Il s'attacha au pays, acheta sur le lac de nombreux villages. Le fils hérita des goûts paternels ; sa haute naissance lui valut le gouvernement des principales villes de l'Azerbaïdjan ; entre temps, il réside sur sa terre. Ses principaux intérêts se trouvent dans la plaine de Miandouab, où il possède dix-sept villages ; il n'en a que quatre dans la vallée du Dizadja-Roud, avec une superficie de 1 farsakh 1/2 de long sur 1/2 de large. C'est là néanmoins qu'il a fixé son habitation : une suite de bâtiments et de cours, ombragés de peupliers et de platanes, entourés de vignobles, de jardins d'abricotiers et d'amandiers. Les produits en sont variés : le blé, l'orge, le coton, le ricin, les amandes et les raisins secs ; au bord du lac, le riz. 2.000 moutons, 400 bœufs ou buffles paissent les pâturages salés, créés par le retrait des eaux. Imam Kouli Mirza est de taille moyenne; les longs cheveux noirs, la moustache tombante, commencent à grisonner ; la figure est rose et aimable. Il porte l'uniforme militaire avec les armes de Perse en brillants sur les pattes d'épaule. Son père avait fait venir un ménage français pour l'éducation de ses enfants ; il en a gardé une certaine connaissance de notre langue. C'est un homme pieux et digne qui n'a fait d'autre voyage
que celui de Kerbéla. Ses manières sont parfaites ; sa maison bien tenue ; le dîner fut excellent.
Le lendemain matin, nous partîmes à cheval, suivis de cavaliers, de chevaux tenus en main, de lévriers et de faucons ; si le prince apercevait quelque oiseau, il le rejoignait au galop et le tirait au vol. A l'ouest, une chaîne de collines sépare du lac la plaine du Dizadja-Roud. La région est peuplée de Baharlou, l'une des sept tribus turques qui soutinrent la naissante fortune des Séfévis. L'anse de Ghalich-Dagh sert de port ; les embarcations touchent une plage de sable entre deux pointes rocheuses ; au large, les îles montagneuses émergent des eaux très bleues. Imam Kouli Mirza détient le monopole de la navigation sur le lac d'Ourmiah. Actuellement, il met en service trois barques pontées, avec neuf hommes d'équipage chacune ; il attend l'arrivée prochaine d'un bateau à vapeur. Les barques s'engagent au travers des îles, et, par bon vent, gagnent, en huit ou neuf heures, la côte d'Ourmiah ; elles y portent les fers et tissus, venus d'Ardébil ; le tabac constitue le fret de retour.
La passe de Karka Bazar nous ramène promptement vers la grande plaine salée, rejoignant le massif du Chahi à la vallée de Tauris. Nous avons achevé de contourner le Sahend. A droite, la vallée de Chéramin, puis celle de Dehkhargan, enfoncée dans les derniers contreforts de la montagne. La petite ville a 12.000 habitants, parmi lesquels une demi-douzaine d'Arméniens. Ses jardins produisent surtout des amandes, une bonne proportion de fruits secs, un peu de coton. Les villages, le commerce appar-
tiennent aux gens de Tauris.Dehkharganest le cheflieu d'une province dont les trois districts occupent le versant nord du Sahend.
48 kilomètres encore jusqu'à Tauris. La route traverse l'interminable plaine ; les caravansérails, les caravanes se multiplient. Aussitôt passé le gros bourg de Zerdaroud, se montrent de plus en plus distinctement la colline rougeâtre d'Aïnal-Zéinal et la masse noire de l'Ark.
De Tauris à Ardébil. — La province de Sérab. — La tribu des Schah-Seven : son origine, sa répartition. — Les fractions établies dans le Savalan-Dagh ; leur organisation — Ardébil — Un entrepôt du commerce russe dans le Nord-Ouest de la Perse — Arméniens et juifs. — La dynastie Séfévie. — Le « tombeau du cheikh ». — Le Trésor de la mosquée. — La a famille du cheikh » ; Seyyed Ahmed, le « chef des serviteurs ». — Bénéfices des Seyyeds Séfévis ; les pèlerinages. — Le Taliche. — Les Olouflou. — Le district de Velkidj. — Le khan de Namin ; Saarem-os-Saltanèh. — Villages sunnites. — La route d'Astara ; la forêt des régions caspiennes. — Le commerce du port. — Pêcheries russes. — D'Astara à Enzéli.
1 10 kilomètres de Tauris à Sérab. — Aussitôt franchi la passe de Dchébbli, on quitte la route de Zendjan et Kazvin pour longer, vers le nord, le petit lac Kouri Gueul. Quelques villages au fond des vallons successifs : Arichtanab, qui appartient à un moustofidivan, un comptable du prince héritier ; Kurd Kendi, Douz-Douzoun, Bahraman, propriétés du Kelanter de Tauris ; sur la droite, au pied des montagnes, Chérabian. Point de propriétaire pour nous recevoir. Il faut demander asile dans la moins mauvaise maison des villages et disposer notre campement entre les quatre murs nus d'un balakhaneh; les tapis,
étendus sur le sol, constituent le seul mobilier des campagnes. Le chemin remonte la large vallée de l'Adji-Tchaï (la rivière amère), aux bords recouverts de dépôts salins. Peu d'arbres : au fond, une ligne de hauteurs ferme la vallée, joignant la chaîne du Koh-é-Bouzgouch (la montagne à l'oreille de chèvre), au massif du Savalan-Dagh, 4.600 mètres, dont la crête dentelée et neigeuse se perd dans les nuages.
Précédée du petit village de Guilekabad, Sérab forme une vaste agglomération au milieu des jardins. La ville, d'aspect triste et délabré, peut avoir 15 ou 20.000 habitants. Sérab est chef-lieu d'une petite province, divisée en deux districts (Sérab et Garmaroud), avec 150 villages. Les terres de la haute vallée du Adji Tchaï sont toutes aux gens de Tauris, surtout parmi l'entourage du Vélicahd. La population comprend les restes de la tribu des Chakkakis ; bon nombre portent le bonnet conique en peau de mouton, habituel au Caucase. Les nomades Schah- Sévèn descendent du Savalan pendant l'été, font leurs achats en ville, y vendent des moutons, du beurre et du lait ; quelques-uns s'y sont fixés. Retenu à la cour par les responsabilités de sa charge, Séif-ol- Mémalêk (le sabre du pays), chef des gardes de la princesse héritière, n'a cure de son gouvernement de Sérab et l'abandonne à un sous-gouverneur de son choix.
Jusqu'à Ardébil, 72 kilomètres. — La gorge du Adji-Tchaï s'enfonce dans le Savalan. Une montée rapide conduit à la passe de Sain : deux villages, Mangouta et Imam Tchaï ; au delà, Saïn-Gayé, dans les rochers et la verdure. La route devient mauvaise, le passage difficile. Nous voyageons accompagnés d'un
gros de cavaliers, chargés de relever les voitures, si celles-ci venaient à verser. De l'autre côté de la montagne, dans la vallée de la rivière Balouk, le village de Nir.
De Mangouta à Nir, la propriété du sol revient aux héritiers de Khosro Khan, ancien ilbègui des Schah-Seven, auquel le gouvernement fit payer de sa vie la turbulence de ses administrés. Les habitants sont un mélange de Ta tes et de Schah-Seven. L'invasion mongole n'a point dépassé le plateau de Sérab. Si des incursions passagères dévastèrent le pays d'Ardébil, la population primitive n'en fut guère affectée ; le cours entier du Balouk et du Kara- Sou resta aux Tates jusqu'à l'Araxe. Pourtant la langue persane a disparu devant le turc : après la bataille d'Angora, Tamerlan ramena dans la plaine d'Ardébil un lot de captifs turcs, pour y demeurer sur les instances du cheikh Sefi. Les Schah-Seven peuplèrent les montagnes voisines ; beaucoup, renonçant à la vie nomade, sont venus s'établir en plaine, où ils réussirent à décomposer la masse iranienne.
Les Schah-Seven (les amis du Roi) appartiennent au groupement arbitrairement créé par Schah cAbbas pour remplacer les tribus turques privilégiées, qui avaient soutenu dans le principe la dynastie séfévie. A l'appel du monarque, des volontaires turcs se présentèrent en foule : de toute la Perse, de la Mésopotamie et même de l'Asie antérieure. C'étaient gens dont les ancêtres avaient suivi, pour la plupart, la fortune des Seldjoukides ou celle des descendants de Gengis-Khan. Ils servirent à constituer dix tribus, dont les noms rappellent encore les origines. Schah cAbbas leur confia la sécurité de Kazvin, la capitale
primitive de la dynastie, et la défense des frontières occidentales, menacées par les Turcs Ottomans. Ils se trouvèrent répartis dans les trois provinces de Kazvin, Téhéran et Zendjan, dans les deux forteresses naturelles du Sahend et du Savalan Dagh1. Naguère, le gros des Schah-Seven avait été fixé autour de Kazvin ; ceux-là sont aujourd'hui très réduits ; quelques groupes de tentes se sont dispersés ; beaucoup se perdirent parmi les populations sédentaires. Il en fut de même avec les Schah-Seven du Sahend ; si bien que le Savalan est devenu le dernier boulevard de ce groupe ; ils y restent nombreux et compacts, malgré l'attirance de la plaine et la déperdition continue qui en résulte. A l'exception du Karadagh, toutes les montagnes, encadrant le bassin du Karasou, sont occupées par les Schah-Seven : 19.700 familles, partagées entre 60 fractions ou odjaks. L'été, ils vont au yelak, dans la montagne, faire paître les troupeaux de bœufs, moutons, chevaux et chameaux qui constituent leur principale richesse. La mauvaise saison les ramène au kechlak, soit dans leurs villages, soit dans les campements de la plaine. Les campements, dont la composition d'été diffère parfois de celle de l'hiver, leur sont reconnus par un usage prolongé. Chaque odjak a son ketkhoda, choisi dans son sein par le chef suprême de la tribu ; cet homme maintient l'ordre parmi les siens, aplanit les difïé-
1. Les tribus des Schah-Seuen se trouvent ainsi décomposées les Kourbaïlou et les Bagdadis (gens venus de Bagdad) se répandirent dans la plaine de Téhéran; les Inanlou se partagèrent entre les provinces de Téhéran et de Kazvin; les Afchars et les Douirans occupèrent les montagnes du Khamseh. Dans l'Azerbaïdjan furent placés les Yourtchis, les Hadji-Khodjalou, les Kodjabaghlou, les Foulardlou et les Sardarlou.
rends, perçoit des impôts fort minimes. Le grand chef, Yilbêgui des Schah-Seven, est, selon les circonstances, élu par les contribuables ou désigné par le gouvernement ; il est généralement chargé de l'administration de la province.
Ardébil aurait 60.000 habitants; la ville doit son développement à une double cause, le commerce et la religion. Le plateau, étant trop élevé pour la culture du coton ou du raisin, ne peut exporter que des moutons, destinés aux steppes de l' Araxe. Mais l'avantage de sa position y fixe le principal point de répartition pour le commerce russe d'importation dans le Nord-Ouest de la Perse. Les marchandises lourdes, — sucres, fers, pétroles, — incapables de supporter le prix élevé des transports terrestres, empruntent les canaux, le Volga et la Caspienne, pour arriver au port d'Astara, d'où elles sont réexpédiées jusqu'à Ardébil, sis à moins de 60 kilomètres dans l'intérieur, par delà la chaîne côtière.
La distribution de ces marchandises, effectuée par les soins des négociants de la ville, crée un immense mouvement de caravanes. La sphère d'attraction commerciale d'Ardébil s'étend de Zendjan au sud du lac d'Ourmiah, — descend jusqu'à Hamadan et touche même Tauris. En chiffres ronds, 5.000 chevaux et mulets, 2.500 chameaux sont régulièrement affectés à ces transports. En cas de besoin, durant l'afflux de l'été, on fait appel aux 3.000 chameaux des Schah- Seven du Sahend, ainsi qu'à ceux d'Avadjik, sur la frontière turque, employés d'ordinaire au commerce de Trébizonde. Les chameaux sont concentrés en quelques mains ; certains disposent de 3 ou 400 de ces animaux ; un personnel de 5,000 individus vit
de cette industrie. Chaque négociant a ses chameliers et muletiers attitrés ; il est d'usage que les mêmes bêtes de charge fassent constamment la même route. Été comme hiver, les caravanes, une fois formées, partent sous la direction du maître des animaux ; chaque groupe de sept forme un ghaiart}ine ligne, confiée à un djélodar spécial. On voyage la nuit, on se repose le jour; le convoi marche accompagné d'un manifeste, adressé par l'expéditeur au consignataire.
Les marchands musulmans sont en majorité dans les douze caravansérails, siège de cet important commerce. Il s'est cependant formé, à côté d'eux, un groupe arménien et un groupe juif. Les Arméniens ont essaimé de Tauris. Ils sont, en tout, une vingtaine de familles, négociants et artisans, entretenant, à leur usage, une église et une école. Parmi eux, un médecin éduqué à Constantinople ; un autre, le docteur Sissak Moujikian, de Diarbékir, qui, après avoir passé douze années à Paris pour ses études de médecine, a dû fuir sa ville natale devant le régime turc ; enfin un Chaldéen protestant, envoyé à Chicago par les missionnaires américains d'Ourmiah. Peu de ces gens sont sujets russes. Le principal d'entre eux, un commerçant, M. Schahdaziantz, est tadjer-bachi, agent consulaire de Russie ; il veille aux intérêts d'un petit groupe de familles musulmanes, venues du Caucase, qui s'occupent d'agriculture ou de l'exportation des moutons K
La colonie juive est une simple délégation des négociants israélites d'Hamadan, chargée des achats
1. En 1905-1906, il est sorti pour 1.848.000 krans de moutons à destination de Moghan par la douane de Bilecevar. La défense d'exportation du bétail est levée sur cette frontière.
de produits russes. Elle comprend une trentaine d'individus sans cesse renouvelés. Éloignés de leurs familles, tous vivent groupés autour de leur petite synagogue, au caravansérail Hadji Choukour. Deux rabbins et trois médecins sont le seul élément stable de la communauté. Après avoir étudié à Hamadan la loi et la médecine, le grand rabbin, Rabbi Johanna Benchimol, un vieillard à la longue barbe blanchissante vêtu d'un costume persan, habite Ardébil depuis quarante-cinq ans. Il a voyagé par tout l'Orient, appris l'hébreu, le turc, le persan, le kurde, l'arménien, un peu de russe. Il vit isolé, maintenant parmi les siens les pratiques du culte mosaïque et du sacrifice rituel.
L'apport des districts voisins, Mechkin et Khalkhal, a peuplé la ville ; bon nombre de nomades s'y sont fixés : des gens de Tauris ; quelques Turcs. Lors de la décomposition de la Perse, survenue au xvme siècle, Ardébil ne fit point parler d'elle. Il n'y put s'élever comme ailleurs, en Azerbaïdjan, de grande famille aspirant à l'indépendance. Pourtant, les fonctions héréditaires de ketkhoda-bachi sont maintenues dans une même famille, par firman d'cAbbas Mirza; un Turc, cAli Akbar, Mocin-er-Raycat (le soutien des sujets), y a succédé à son père; c'est à lui de désigner les chefs des six quartiers et le darogha, chef de police. Le kargouzar, délégué du ministère des Affaires Etrangères, et gouverneur des non-musulmans, Mirza Ahad, est un homme du pays, détenant la place depuis vingt quatre ans. En l'absence du gouverneur récemment destitué, Mirza cAli Khan, Émir Touman, administre la province ; il est venu del'cIrak °Adjemi, s'est établi à Ardébil et possède en plaine quelques villages.
Vers la fin du xve siècle, surgit à Ardébil la plus glorieuse des dynasties persanes. Son véritable fondateur Cheikh Séfi-ed-Din (l'homme pur de la religion), était le 22e descendant du 7e imam Mousa Kazem. Depuis six générations, ses ancêtres habitaient la Perse, installés dans le Guilan, ensuite dans un village voisin d' Ardébil. A ceux qui venaient visiter leur Khanégah (asile, ce que l'on appellerait, dans l'Afrique du Nord, une Zaouïa), ils parlaient discrètement des revendications des Alides, cherchant à inspirer le respect de cette famille infortunée, persécutée par les usurpateurs du Khalifat. Les seyyeds voyageaient et leurs plaintes remplissaient la Perse, alors livrée aux migrations des Turcs et des Mongols ; aucun n'avait cependant réussi à grouper de force suffisante pour soutenir un pouvoir éventuel. Cheikh Séfi parut au moment propice : c'était au milieu du XIVe siècle ; l'empire mongol tombait en ruines ; Tamerlan s'apprêtait à venir. Cheikh Séfi étudia à Chiraz, puis chez un ascète du Guilan. Ce dernier lui donna sa fille et son manteau, le chargea de prêcher le soufisme à Ardébil, avec la « doctrine des Douze »d. Cheikh Séfi s'y construisit une maison et une koumbèd (nous dirions une koubba dans l'Islam méditerranéen),— où il fut enterré après trente années de prédication. Ce fut le premier apôtre efficace du chiisme en Perse ; on le visitait de l'Irak et de l' Azerbaïdjan ; les gens se convertissaient en foule ; il comptait, à sa mort, un million et demi de disciples.
L'autorité religieuse était fondée ; restait à dégager
1. Quand un cheikh devient vieux, il donne son manteau à celui de ses disciples qu'il veut pour successeur de sa science et de ses vertus.
l'autorité politique. En pays musulman, les chefs spirituels trop achalandés provoquent la juste méfiance des pouvoirs établis. Pendant tout le xve siècle, les princes turcomans du Mouton Noir, qui se succédaient à Tauris, regardèrent avec inquiétude l'affluence de disciples attirée par les successeurs du Cheikh Séfi. Ceux-ci durent, à plusieurs reprises, chercher asile au Guilan ; ensuite, ils errèrent du Caucase à la haute vallée du Tigre. En cours de route, ils eurent la chance de contracter mariage dans la famille du prince turcoman du Mouton Blanc, qui régnait à Diarbékir. Les Séfévis joignirent ainsi une alliance politique à leur clientèle religieuse ; le soin de leur sécurité les forçait à agir ; autour d'eux les principautés se décomposaient ; les Turcs Ottomans apparaissaient aux frontières. Dès lors, les cheikhs deviennent batailleurs, et leurs adhérents forment une armée. Après la mort de son père et de ses frères, le fils cadet de Sultan Haïdar, Schah Ismacil, se rend maître du Caucase, de l' Azerbaïdjan et de l'cIrak, réunit les terres persanes, et crée la Perse moderne, unifiée par le chiisme contre la menace du Turc.
Parmi les quatre-vingt-quatre mosquées d'Ardébil, il n'en est pas de plus vénérée que le « Tombeau du Cheikh ». On désigne sous ce nom l'ensemble des constructions, successivement élevées par les rois séfévis, autour de l'habitation primitive de leur ancêtre. Une porte, aujourd'hui isolée. — donne accès sur la cour d'entrée, devenue un marché de fruits et de légumes. Une cour allongée, plantée de poiriers, et un étroit couloir, recouvert de belles faïences à fond jaune, conduisent à une dernière cour, assez petite, sur laquelle s'ouvrent la mosquée nom-
mée «la maison du Paradis» et les chapelles funéraires. Des faïences bien conservées, où l'écriture des versets du Coran forme le principal motif de décoration, ornent les murs, la porte et les fenêtres ; au bout de la chapelle, un mur abaissé sépare la cour du cimetière des seyyeds, Cheikh Séfi et Schah Isnrail, le saint et le guerrier, auteurs de la grandeur séfévie, y reposent côte à côte sous des tours rondes, incrustées de briques bleues et surmontées de dômes, où nichent les cigognes. Plusieurs des successeurs spirituels de Cheikh Séfi et les cinq premiers rois séfévis — (de Schah Ismacil à Schah cAbbas) reposent dans la mosquée d'Ardébil, sans parler de plusieurs princes de leur famille.
La foule oisive de la mosquée s'était amassée autour de l'étranger, introduit en un lieu si auguste. On me pria d'enlever mes chaussures avant de pénétrer dans le sanctuaire. L'intérieur a tout l'aspect d'une chapelle chrétienne ; il est décoré de lignes et de feuillages or sur fond bleu foncé ; les portes sont garni< de plaques d'argent; au premier étage des galerh latérales, des niches profondes devant les fenêtres Au fond, une grille d'argent marquerait le commencement du chœur; la chapelle se rétrécit ; le plafom s'abaisse. Une grille d'or ferme la tour où se trouve le tombeau du Cheikh Séfi. Les parois sont recouvertes de carreaux à reflets métalliques ; une inscriptions court à hauteur d'homme ; les fenêtres sont fermées de volets d'argent incrustés d'or. Le cercuei] est en bois des Indes, très fouillé ; au devant, d< cierges allumés et une table d'offrande.
Entre les deux grilles d'argent et d'or s'ouvre ui corridor conduisant à une seconde tour ; la décon
tion en est identique ; le tombeau de Schah Ismacil est en bois, inscrusté d'ivoire et de turquoises, avec des versets du Coran en relief. Une théorie ininterrompue de paysannes, vêtues de cotonnades rouges, leurs enfants dans les bras, s'agenouillait devant les divers pupitres posés à terre, y baisait dévotement la reliure des Corans ; puis, avant d'entrer dans la chambre funéraire, embrassait sur la porte d'argent les images en écriture comme on fait aux icônes des églises orthodoxes.
Dans une niche, auprès d'une fenêtre, m'attendait Seyyed Ahmed, khoddam-bachi (chef des serviteurs) entouré de seyyeds et de mollahs. Son père, Mir Fatha, chef des gardiens du tombeau, était à Tauris pour affaires. Lui-même a dépassé la trentaine, grand, gros, la barbe noire très courte, les cheveux rasés sous son turban noir. Il se fit remettre un paquet de clefs, enveloppé d'un linge, en rompit le sceau et les gens de la famille déplièrent successivement devant nous les dix-huit tapis de prière, gloire de la mosquée d'Ardébil. Ce sont de petits tapis, spécialement fabriqués aux xvie et xvir3 siècles, à Tauris, Ispahan et Kerman pour être offerts au saint tombeau par de pieux donateurs. Les noms des douze imams forment la bordure... En haut, la profession de foi chiite, la maxime : « Il faut se hâter de prier avant que le temps ne passe » ou bien le verset du Trône : « Dieu ! Il n'y a de Dieu que lui, le Dieu vivant, existant par lui-même, qui jamais ne dort ni ne sommeille... » Les fonds blancs sont fréquents ; les nuances, fondues par les années, d'une merveilleuse délicatesse.
Seyyed Ahmed me conduisit dans le Tchini Khaneh,
Aubin. — La Perse, 8
une rotonde communiquant avec la chapelle. A terre était aligné le trésor des porcelaines, porcelaines de Chine et de Perse, vases, bols, plats, assiettes, aiguières, une lampe en verre avec inscriptions. Sur toutes ces pièces était imprimé « le Chien du seuil d'Ali » ou « l'Esclave |d,cAli, Schah cAbbas », le cachet du souverain qui les offrit au tombeau de son aïeul.
Un firman royal confie à la « famille du Cheikh i la garde de ces tombeaux. Il reste à Ardébil une centaine de seyyeds Séfévis, ayant part aux bénéfices; les autres résident à Ispahan, qui fut la dernière capitale de la dynastie. L'ombre du Cheikh Séfi est devenue moins lucrative qu'autrefois. En dehors des tapis et des porcelaines, il ne subsiste plus aucune fondation pieuse. cAbbas Mirza porta une main sacrilège sur les villages, donnés naguère par les souverains, afin d'assurer le sort de leur parenté, et les fit vendre au profit du fisc ; en compensation, les tombeaux reçoivent annuellement la proportion dérisoire de 90 kharvars de blé. Après les avoir ainsi ruinés, les Kadjars s'employèrent [à détruire l'influence des seyyeds, en excitant contre eux mollahs et moudjteheds ; si bien que, malgré leur illustre origine, les Séfévis sont devenus quantité à peu près négligeable, et l'on ne juge même plus nécessaire de les pensionner. Néanmoins, les tombeaux font encore leurs frais ; les paysans des alentours y demeurent fidèles ; il y a foule le jeudi et pèlerinage spécial aux grandes fêtes musulmanes. Ceux du Caucase et de l'Azerbaïdjan ne manquent jamais de visiter Ardébil avant de se rendre aux lieux saints. Les derviches y viennent de toute la Perse, quelques-uns même du Turkestan et de l'Inde. Cette affluence vaut aux
tombeaux une quantité appréciable de poulets et de moutons, avec une somme d'argent assez ronde. Il paraît aussi que les propriétaires des villages, autrefois wakfs de la mosquée, s'emploient à racheter par leurs offrandes la faute de leurs ancêtres, acheteurs de ces biens nationaux. Malgré son autorité limitée, Mir Fatha passe pour riche ; on lui attribue 200.000 tomans de fortune, il possède quelques parts de villages, notamment celui de Kelkhoran, où habitait la famille avant sa venue à Ardébil et où serait enterré Cheikh Amin-ed-Din Djebraïl, père du Cheikh Séfi.
Tout s'efface, à Ardébil, devant le tombeau du Cheikh. Avant de devenir un entrepôt du commerce russe, la ville n'avait d'autre raison d'être ni d'autre moyen d'existence. Sur la route de Tauris, la forteresse est un quadrilatère entouré de fossés, de doubles murs et de bastions d'angle ; elle fut, dit-on, fondée par les Turcs. cAbbas Mirza la reconstruisit sur les plans des officiers français envoyés en Perse par Napoléon avec la mission du général Gardane. L'intérieur contient le palais du gouverneur, quantité de cours et de bâtiments qui servaient naguère de prison d'État; on y enferma plusieurs fils de Feth cAli Schah, dont le nombre et l'esprit d'intrigue constituaient un danger public.
20 kilomètres d'Ardébil à Namin, à travers les champs cultivés de la plaine. Nous nous dirigeons à l'est, par la chaussée d'Astara. Il a plu toute la nuit, la route, qui n'est pas encore macadamisée, est pénible pour les chevaux ; les nuages couvrent les montagnes. Au petit village de Novadeh, nous traversons le Karasou, pour pénétrer dans le Taliche.
Sur les premières pentes du Guervé-Dagh, au sommet duquel passe la ligne-frontière russo-persane, le gros bourg de Namin : 1.500 maisons dans les peupliers et les saules, entourées de jardins fruitiers, déjà jaunis par l'automne.
Le Taliche comprend la chaîne côtière de la Caspienne, du Kour au Chafiroud, près d'Enzéli. La province, préservée des invasions par sa situation même, demeura iranienne. Coupés de l'Iran par les Turcs et les Mongols, les Iraniens du Nord durent développer eux-mêmes leur langue et leur nationalité ; les influences turques et arabes, si fréquentes chez les Persans, ne pénétrèrent point chez eux ; et le dialecte talichi, comme ceux du Guilan et du Mazandéran, conserve plus de traces des idiomes antérieurs à la langue persane. Mais ce dialecte n'est pas écrit ; il descend au rang d'un simple patois, bon tout au plus pour la poésie populaire. Le turc pénètre peu à peu ; déjà, à l'extrémité de la plaine d'Ardébil, le district de Velkidj, dit, pour cette raison, le Taliche Turc, est presque complètement turquifié ; dans les villes, à Lenkoran, à Astara, les gens cultivés parlent le turc.
Des khans locaux se partageaient le pays, quand, au commencement du xvnr3 siècle, un Seyyed Mir cAbbas apparut au village d'Olouf, dans le Lenkoran. Ses vertus lui valurent une clientèle et la famille des Olouflou grandit de la sainteté de son auteur ; dans leur petit domaine, les seyyeds du Taliche commencèrent une fortune analogue à celle des Séfévis dans tout le royaume. En 1743, Mir Kara, le fils du pieux seyyed, se trouvait déjà assez puissant pour rendre à Nadir Schah des services appréciables au
cours de la campagne du Daghestan. Il devint Karabeg et reçut plusieurs villages. Lors de la décomposition de la Perse, la famille, riche et puissante, était en mesure d'aspirer à l'indépendance ; Mir Hasan Khan avait détruit les petits princes du Taliche et réuni toute la province ; allié avec les grandes tribus du voisinage, il commençait à menacer Recht et, négociant en sous-main avec les Russes, il tenait tête aux Kadjars. En 1813, le traité de Gulistan attribua à la Russie le Taliche de Lenkoran. Alors, Mir Hasan se retourna vers Feth cAli Schah et guerroya, dans ses montagnes, contre les conquérants ; les plaintes des Russes le firent emprisonner à Ardébil; maiscAbbas Mirza voulut récompenser un tel homme de son patriotisme et de sa bravoure. Son fils, Mir Kazem, devint gendre du prince et reçut, à titre héréditaire, le gouvernement des trois districts d'Astara, Velkidj et Oudjaroud, avec la garde de la frontière. Sur le territoire ainsi concédé s'éleva le bourg de Namin : 3.000 familles de réfugiés, quittant Lenkoran, vinrent peupler le nouveau village et le district de Velkidj. Le reste du Taliche fut rattaché au Guilan. A la mort de son père, il y a cinq ans, Mir Sadik Khan, Saarem-os-Saltaneh (le sabre de la dynastie), est devenu Khan de Namin. Il n'a pas trente ans et vit avec ses jeunes frères. Un mollah de village lui apprit, dans le Coran, la lecture et l'écriture, le persan, un peu d'arabe ; la langue usitée dans la famille était le turc. Plus tard, un professeur vint de Tauris, qui resta dix-huit mois à Namin pour enseigner le français. Son intruction s'est bornée là ; il n'a pas voyagé; de temps à autre, il passe quelques jours à Ardébil afin d'y vendre son blé et régler ses affaires. Car
il relève nominalement du gouverneur de la province : en fait, il ne lui fournit ni argent, ni soldats ; l'impôt qu'il devrait payer est dépassé par les pensions dont jouit une famille aussi puissante, chargée de faire, avec ses propres cavaliers, la police de la frontière. Si Mir Sadik est allé à Tauris, ce fut pour s'y marier avec la sœur d'un moudjtehed de la ville. Il demeure constamment à Namin, d'où il administre ses trois districts et les douze villages qui constituent son bien personnel. Deux journaux, auxquels il est abonné, le tiennent en contact avec le monde extérieur : le Mollah Nasr-ed-Din, journal satirique, qui paraît à Tifflis en turc azéri, et Y Habl-oul-Matin, publié en persan à Calcutta ; il y puise des idées libérales et apprend à critiquer les gouvernements.
Sa maison est grande et confortable. Il me reçut, entouré de ses frères, de deux de ses oncles, portant l'uniforme militaire : Mansour-é-Nizam (le victorieux de l'armée) et Mobasser-os-Saltaneh (le clairvoyant de la dynastie). Ces deux Émirs Toumans passèrent la journée à jouer au trictrac dans une boîte en marqueterie persane, où les deux côtés du jeu se trouvaient séparés par une inscription :
Depuis que j'ai joué et que j'ai perdu votre amour, mon cœur se trouve placé dans la sixième case — [celle où un pion reste enfermé, les dés n'ayant que six points] — et mes forces se sont évanouies.
De la terrasse de sa maison, Mir Sadik voit son village, remontant sur les deux bords de la rivière, le minaret de la mosquée, les petites coupoles des deux bains, les cent boutiques du bazar, les nombreux balakhanèhs et les jardins de sa parenté. Car
Velkidj tout entier appartient à la famille des khavanin (pluriel de khan), groupée dans le district et autour de Lenkoran; bien que le khan de Namin nomme les sous-gouverneurs d'Astara et d'Oudjaroud, les siens n'y possèdent guère de villages. Les Olouflou tiennent de leur origine chérifienne l'avantage de réunir entre leurs mains l'autorité tempoporelle avec l'influence religieuse ; leurs seyyeds, morts ou vifs, suffisent à la vénération des administrés.
Non point que toute la population du Taliche soit chiite : il y a dans la montagne des endroits reculés, où n'ont pénétré ni la prédication du Cheikh Séfi, ni le les armes de ses descendants. Dans le Velkidj, une demi-douzaine de villages sont restés purement sunnites ; il en existe d'autres vers Lenkoran et Astara; de même les tribus nomades ont conservé l'ancienne croyance. Les villages sunnites possèdent leurs kazis propres ; tous s'inclinent devant la science d'un mufti, élevé à Constantinople, Cheikh Mohammed Séid, qui vit dans la montagne, au-dessus d'Astara.
Nous avions fait un léger détour pour venir à Namin ; nous rejoignons la grand'route au petit village d'Arpa-Tépé. Elle remonte un vallon, traversé d'eaux courantes, où le bétail trouve à paître une herbe très verte ; dans les creux, la montagne pelée se recouvre de broussailles, et de quelques pousses de hêtre. La pluie, habituelle sur les bords méridionaux de la Caspienne, tombe fine et serrée ; le chemin devient de plus en plus mauvais ; les chevaux marchent péniblement sur la boue glissante; parfois les voitures enfoncent jusqu'aux essieux. Près du col, une longue fondrière ; les caravanes, venant d'Astara, s'y sont embourbées depuis la veille ; les chameaux
ont dû s'arrêter, leurs pieds plats n'avaient plus prise sur le sol aussi incertain ; la route est jonchée de barils de pétrole, qu'il a fallu abandonner, pour dégager les bêtes de charge ; nos cavaliers les écartent et donnent ainsi passage aux voitures.
Sur l'autre versant, descente en lacets rapides. Les travaux ne sont point achevés, de gros blocs de rochers encombrent le chemin. Une voiture verse : aussitôt les cavaliers la relèvent, en invoquant Allah, Mahomet et cAli. Les nuages empêchent la vue qui, par temps clair, devrait embrasser tout le Taliche, d'Astara à Lenkoran. La montagne est nue ; les labours remontent très haut sur les pentes ; les semences d'automne commencent à germer ; des ronces, des arbres isolés, — chênes et hêtres. — Les 230 tentes de la tribu des Darilou, qui redescendent l'hiver dans la forêt, occupent les pâturages durant l'été. Depuis Namin, 18 kilomètres, que nous avons mis plus de cinq heures à parcourir.
La forêt commence au village de Héiran, dont les maisons de bois, au toit fixé par de grosses pierres, s'éparpillent dans un fond. Désormais, la route est bonne, bien que coupée, de temps à autre, par de; éboulements. Elle suit la gorge étroite de la rivière d'Astara, qui marque la frontière. De tous côtés, lui viennent des torrents et des cascades tombant sur les roches moussues. C'est la splendeur de la forêt des régions caspiennes : un immense fouillis de chênes, de hêtres et de platanes. 10 kilomètres plus loin, à Baharistan, la vallée s'élargit, les montagnes s'abaissent en collines, les rivières se forment, la forêt devient plus variée d'essences : des sureaux, des grenadiers, des figuiers sauvages, apparaissent.
L'aspect des maisons en bois, aux interstices remplis de terre, est très misérable. A l'entrée de la plaine, un pont a été emporté. Nos voitures ne peuvent aller plus loin ; la nuit est déjà tombée. Par bonheur, le téléphone a prévenu les gens d'Astara, qui viennent à notre rencontre.
Astara est une petite ville de 3.000 habitants, sise à l'embouchure de la rivière, par conséquent à la frontière même. Un pont la fait communiquer avec Astara russe. Après les constructions en terre et la rare verdure des hauts plateaux, on ne se croirait plus en Perse; l'aspect est très méridional : les cases en bois ou en terre blanchie à la chaux, recouvertes de paille de riz ; les jardins enclos de claies de roseaux; les habitations d'été, les lams à deux étages, ouverts aux quatre vents, dont le toit de chaume est supporté par des poutres de bois ; les portes à auvent ; les toitures en tuile des maisons ; les boutiques en plein air, précédées d'une galerie extérieure, — tout cela disparaît sous les saules, les acacias, les figuiers et les mûriers, parmi les buissons de grenadiers.
A la différence d'Astara russe, simple poste frontière et village de pêcheurs, Astara persan, port d'Ardébil, et, partant, de tout le Nord-Ouest de la Perse, prend une importance commerciale considérable. La douane y a été fort bien installée par les préposés belges. Les marchandises, une fois descendues des kéredjis, aux rames arrondies, qui, des navires, les portent à terre, trouvent une voie Decauville pour les amener aux magasins. Les terrains du rivage, le droit de benderi ou d'atterrissage appartenaient aux khans de Namin ; la douane dut négocier avec eux ; les khans construisirent bureaux
et hangars, et touchent, à titre d'indemnité, une annuité de 12.500 tomans... En 1905-1906, il est entré par Astara pour 11 millions 1 /2 krans de sucre, plus d'un million de pétrole, autant de fers et d'aciers, 9 millions et demi de cotonnades, 300.000 de verreries, 162.000 de faïencerie, 480.000 de mercerie. Il est sorti pour 11 millions 1/2 de fruits, 620.000 de gommes, 800.000 de peaux.
Le commerce d'Astara se trouve entièrement entre les mains de sujets russes musulmans, la plupart turcs de Bakou ; ils sont agents des compagnies de navigation et réexpédient les marchandises vers Ardébil ; le commerce local est insignifiant ; on n'exporte à Bakou qu'une petite proportion de cocons, de riz et de bois.
Malgré son mauvais état actuel, la chaussée en construction facilite grandement les communications entre Astara et Ardébil. Elle avait été concédée à une société persane et tracée par un ingénieur indigène, Soléiman-Khan, ancien élève de l'École polytechnique de Téhéran. L'affaire paraissait bonne ; le passage journalier comporte de 6 à 1.500 bêtes de charge, payant trois krans chacune ; les recettes mensuelles pouvaient s'élever à 10 et 12.000 tomans... Malheureusement, la discorde se mit dans la Société, la comptabilité présentait des irrégularités ; les parties lésées mêlèrent les Russes à la bagarre, et une bande de Cosaques, faisant irruption par delà la frontière, les ont récemment introduits dans la place, à la barbe des autorités locales. La route possède maintenant un directeur russe.
Les statistiques douanières d'Astara accusent, l'an passé, une exportation de 550.000 krans de pois-
son. La Compagnie Lianozoff, d'Astrakan, a acquis le monopole des pêcheries persanes de la Caspienne. Astara est une de ses stations principales. L'établissement est situé en dehors de la ville, à l'extrémité d'une lande parsemée de grenadiers nains. Les bureaux, le logement du directeur et des employés, les longues maisons des ouvriers, un hôpital de sept lits, les ateliers de construction et de réparation des bateaux, l'étalage des filets séchant au soleil, s'agglomèrent sur les deux bords d'une petite rivière, qui forme une courbe allongée en se jetant dans la mer. Une centaine de barques à fond plat, montées par trois ou cinq hommes, vont constamment au large de l'embouchure, à la pêche du saumon et de l'esturgeon. Douze postes, échelonnés depuis Enzéli aux divers estuaires de la côte et reliés entre eux par téléphone, envoient leurs poissons à la station centrale dans des barcasses à vapeur. Astara emploie 400 ouvriers, dont la moitié russes ; ceux-ci sont chargés des besognes techniques; ils ont, chaque année, deux mois de congé, juillet et août, qu'ils vont passer dans leur pays. Un bateau, sa voile unique déployée au vent, entre dans l'estuaire et se range le long du quai. Il y jette le produit de sa pêche, quatre gros esturgeons. On en retire tout d'abord le caviar, gris, crémeux, qui est aussitôt lavé et passé au tamis ; puis, d'un coup de hache, un ouvrier fend la tête, ouvre le corps, brise l'arête médiane et en retire la moelle. Le poisson se trouve prêt à être salé puis expédié à Astrakan.
65 milles d' Astara à Enzéli ; les communications sont à peu près journalières entre les deux ports. La Compagnie Caucase et Mercure fait un service
postal bi-hebdomadaire ; la côte du Taliche se poursuit; les sommets dénudés, les pentes couvertes de forêts admirables ; au bord de la mer, une bande étroite de plat pays. Puis, la côte du Guilan1 s'in-
1. Enzéli, le principal port persan du littoral de la Caspienne, se trouve à l'entrée de la vaste lagune du Mourdab; les barques la traversent, pénètrent dans une étroite rivière et accostent au village de Piré-Bazar, à 10 kilomètres de Recht. Le traité de Tourkmantchaï contient un long protocole, réglant dans ses plus minutieux détails la réception d'un agent diplomatique par le Schah]de Perse. En vertu de ce document suranné, les infortunés envoyés étrangers revêtent leurs uniformes à Enzéli, traversent solennellement la lagune et reçoivent, à Piré-Bazar, les honneurs d'un istikbal qui met bien inutilement sur pied les autorités et les troupes de la ville. Si les diplomates se laissent trop souvent déconcerter par la simplicité américaine, il leur reste pour compensation la prévoyance russe et le respect de l'Asie.
Recht est une ville sale et humide de 30.000 habitants, dont les maisons, recouvertes de tuiles, se perdent dans la grande forêt des régions caspiennes. Elle est le centre du commerce des soies en Perse et intéresse, à ce titre, l'industrie lyonnaise. Détruite par la maladie des vers à soie, la sériciculture, célèbre jadis, avait à peu près disparue du pays, quand elle fut rétablie, il y a une quinzaine d'années, par un graineur grec, qui introduisit des graines pasteurisées. En 1899, la maison Bonnet, de Lyon, prit pied à Recht, et y bâtit une coconnerie ; deux ans plus tard, son exemple était suivi par la maison Terrail Payen. La maison Cosséry s'installa dans la campagne pour la vente de graines. Un Persan, Emin-ez-Zarb, avait confié à des Français la construction et l'administration d'une filature Il existe actuellement 48 coconneries, appartenant à des Persans, des Grecs, des Arméniens. La récolte du Guilan peut atteindre 7 ou 800.000 batmans : les coconneries, devenues trop nombreuses, l'introduction de graines de mauvaise qualité, l'excès de graines et la détérioration des cocons ont abîmé le marché, les affaires périclitent. Pour remédier à cette situation, le gouvernement persan a voulu réglementer la sériciculture et vient d'engager en France un inspecteur.
Les trois maisons françaises établies au Gulan sont installées à Recht et à Lahidjan. Elles peuvent absorber 200.000 batmans de cocons, soit un quart de la production totale. Une d'entre elles, seulement, la maison Cosséry fait le commerce des graines; la plupart sont introduites, pendant l'hiver, par des Grecs, qui importent par le Caucase, le transit russe étant ouvert à cette marchandise, des graine de Brousse et des côtes de la mer de Marmara. La graine se vend le plus souvent à crédit, et le graineur doit faire des avances, dont il est par la suite remboursé en cocons. Vers le 15 avril, quand apparaissent les premières feuilles du mûrier, on met les graines à l'éciosion : la récolte commence en juin. C'est alors qu'arrivent les
fléchit vers l'est, et les montagnes s'écartent du rivage.
représentants des maisons de Lyon ; la campagne achevée, les cocons étouffés et séchés dan les coconneries, nos gens quttent le pays, au mois de septembre. Les cocons de Recht sont expédiés à Marseille et à Gênes. En 1905-06, le commerce français a absorbé pour 12.769.142 francs de cocons sur un total de 13.576.358.
Une chaussée à péage, construite par les Russes, monte de Recht à Kazvin ; elle traverse la forêt, s'engage dans la passe du Séfl-Roud, passe les olivettes de Roudbar et le pont de Mendjil pour déboucher sur le plateau d'Iran.
La mort de Mouzaffer-ed-Din Schah. — Le Gulistan. — Le Talar des Brillants . — Cérémonies funèbres. — Translation provisoire du corps au Tékich. — Le Khatm. — L'enterrement se fera-t-il à Kerbéla? — Le couronnement de Mohammed cAli Schah. — La tiare des Kéyaniens. — L'astrologue du Palais. — La salle du musée. — Le trône de Feth «Ali Schah.
— La cour de Perse : les Moustofis; la tribu des Kadjars.
— Discours officiels : la Khotbé du prédicateur, la Kasidè du poète de cour. — Téhéran illuminé. — Le Saîam du Roi des Rois. — Le Derbar; le trône de marbre. — L'<Aïc?-é- Kourban. — Sacrifice du chameau. — Le sacrificateur représentant le Schah. — Désignation du nouveau VèWahd
— La loi de succession dans la dynastie kadjare.
Téhéran, janvier 1907.
Mouzaffer-ed-Din Schah est mort, le 8 de ce mois, à l'âge de cinquante-trois ans. Souffrant d'albuminurie, il était, depuis plusieurs années déjà, condamné par les médecins.
Dans l'intérieur de l'Ark, où résident, à l'abri de murailles crénelées, le souverain et le gouvernement de la Perse, il existe une grande cour carrée, qui constitue le biroun royal. Le Gulistan est un fort beau jardin, planté de platanes, de pins et de cyprès, coupé de vastes pièces d'eau. Les constructions furent élevées par Nasr-ed-Din Schah, surl'empla-
cernent des palais de Kérim-Khan le Zend et de Mohammed Schah. Dans un coin, une petite cour garde encore, avec le nom de Kérim Khan, un reste des bâtiments primitifs. Le côté nord comporte : le palais du musée, celui des Brillants et s'achève par une longue orangerie, où citronniers, orangers et cédratiers poussent en pleine terre, des deux côtés d'une eau courant sur des faïences bleues ; plus loin, le Palais Blanc, servant aux réceptions souveraines, le Tékiéh, pour les représentations religieuses des jours saints, le Sandouk-Khanéh (garde-meubles) et le Chems-el-cImaret (le soleil des palais), dont les tours jumelles découvrent la masse grise de Téhéran, les pentes boisées de Chemran, la ligne neigeuse de l'Elbourz et la pyramide du Démavend.
Mouzafîer-ed-Din vécut ses derniers jours dans le Talar des Brillants, composé de plusieurs pièces, aux parois revêtues de cristal taillé, selon le goût persan. Les larges fenêtres, accolées les unes aux autres, s'ouvrent sur la verdure du Gulistan. La chambre principale est meublée à l'européenne : quatre grands portraits en surmontent les portes : ceux de Mohammed Schah et de Nasr-ed-Din, deux du Schah qui vient de mourir ; des tables, des pianos, des bahuts chinois et italiens, des stéréoscopes achetés à Paris, trois cheminées avec chenets et garde-feu, une statuette de la reine Victoria, une vue du Colisée, le tableau des membres de la Légion d'honneur, dressé à l'occasion du centenaire, un portrait de Porfirio Diaz, s'alignent le long des murs. Des orchidées, des fleurs rares garnissent les jardinières ; les lustres sont éclairés à la lumière électrique ; des tapis de Tauris et de Kerman recouvrent le plancher.
Le Schah y est mort à 10 heures du soir. A l'approche de sa fin, la couche du moribond fut tournée dans la direction de la Mecque. Ses fils étaient là, ainsi que les principaux personnages de la cour, le SadrAczam (premier ministre) et le Seyyed-è- Bahreini, un chérif originaire des îles du golfe Persique, que le souverain s'était attaché, afin d'acquérir, par son intermédiaire, les faveurs inhérentes à la descendance du Prophète. Selon la coutume islamique, qui ne veut faire entendre d'autre parole aux mourants que la profession de foi musulmane, les assistants récitèrent la formule chiite : « Il n'y a de dieu que Dieu; Mahomet est son prophète etcAli le lieutenant de Dieu. » Après le décès, tous prononcèrent la Fatihé l spéciale au culte des morts. La porte de l'andéroun fut aussitôt fermée ; nul n'était plus en droit d'y pénétrer, le harem ayant perdu son maître.
Il fut procédé, séance tenante, au lavage du corps. Quand il s'agit des rois de la Perse, la corporation ordinaire des laveurs des morts ne saurait être appelée ; leur office veut être rempli par quelques membres de la famille régnante. Un Schahzadé, Hadji Féridoun Mirza, pratiqua les trois lavages successifs ; avec de l'eau pure, une solution de bois de cèdre, une solution de camphre. Enveloppé dans un triple linceul, le cadavre fut placé dans un cercueil temporaire, la face inclinée vers la kibla2. On lui mit aux
1. Le Fatihé comporte la lre sourate du Coran . On y joint la sourate CXII «Dis : Dieu est un. C'est le Dieu à qui tous les êtres s'adressent dans leurs besoins. U n'a point enfanté et n'a point été enfanté.,. Il n*a point d'égal en qui que ce soit » , que l'on récite dans les enterrements et en visitant les cimetières.