Chasse au faucon
La chasse en Perse. — Diverses espèces de faucons chasseurs : les « yeux noirs » et les « yeux jaunes ». — L'équipage d'Ikbal-ed-Dowleh. — L'éducation des faucons. — Chasse en montagne.
La chasse est restée jusqu'à ce jour l'exercice favori des souverains et des seigneurs de l'Iran. La poésie, la musique, la danse réjouissent les heures oisives, passées au logis ; chiens et faucons entraînent au dehors, à travers les montagnes et les déserts ; coutumes héritées des ancêtres nomades, qui, avant de s'élever aux plus hautes dignités de l'État persan, parcouraient les solitudes de l'Asie Centrale. Encore aujourd'hui, quand le Schah se met en route dans tout l'appareil de sa majesté, il lui faut auprès de lui
son grand fauconnier, tenant un faucon. Les goûts de la dynastie kadjare ont parsemé de rendez-vous de chasse les environs de Téhéran : il en existe dans tous les coins de la plaine, dans la haute vallée du Djadjeroud, à Chehristanek, par delà les passes du Tautchal, sur le chemin du Mazandéran.
Vers l'Est, au devant des montagnes, à quelques kilomètres de la capitale, s'élève le rocher isolé de Dochan-Tépé (la colline du lièvre), où a été construit un petit palais. Le souverain désire-t-il s'éloigner du tracas des affaires, il y vient passer une journée, et, de là, chasse le mouflon dans le domaine voisin de Férabad. Sur les sculptures orgueilleuses, dont les Kadjars, à l'exemple des Sassanides, se sont plu à orner les rochers de leur royaume, Nasr-ed-Din Schah apparaît parfois à cheval, tirant quelque animal redoutable, lion ou panthère, sous les yeux d'une cour retenue en arrière par la crainte et par le respect.
La chasse favorite se fait au faucon ; presque toutes les provinces de la Perse en possèdent des équipages ; mais, les dépenses étant considérables, le privilège d'en entretenir ne peut revenir qu'aux fort grands seigneurs. Les oiseaux, susceptibles d'être employés à la ^chasse, appartiennent à deux espèces principales, distinguées par la couleur des yeux, qui sont jaunes ou noirs. D'ordinaire, les faucons aux yeux jaunes s'attaquent au moindre gibier, perdrix et francolins. Parmi eux, la variété la plus forte, les tartans, n'est point indigène à la Perse et doit être importée d'Astrakhan ; les ghézals se trouvent dans les forêts voisines de la Caspienne ; deux variétés plus petites, mais courageuses et munies de fortes griffes, les gerghis et les pighous, abondent dans les
champs par tout le pays ; on s'en sert contre les menus oiseaux, bécassines, cailles, teïhous (petites perdrix grises).
La plupart des faucons aux yeux noirs peuvent être lancés contre de plus dangereux adversaires, oies sauvages, hérons et outardes, au besoin contre les gazelles. Les balabans du Kurdistan et de l'Elbourz chassent dans tout le plateau d'Iran ; les bahris prennent les canards, au Mazandéran ; dans l'Arabistan et la province de Kermanchah, le petit touroumtdi est réservé à la poursuite du teïhou.
L'on compte à Téhéran quelque vingt personnes, propriétaires de faucons; la plupart ne possèdent qu'un couple d'oiseaux. Le plus grand équipage est celui d' Ikbal-ed-Dowleh.
Ikbal-ed-Dowleh (la félicité de l'État) descend d'une grande famille arabe, les Beni-Ghaffar, qui prétendent faire remonter leur filiation ininterrompue jusqu'à l'un des compagnons du Prophète. Suivant le mouvement des migrations de la race, les Ghaffaris seraient venus s'établir à Rey, au 11e siècle de l'Hégire : la destruction de la ville par les Mongols les dispersa à Kachan, Koum et Kazvin. Seule, la branche fixée à Kachan réussit à prospérer ; elle fournit à la province des Kazis héréditaires. Sa fortune s'augmenta sous les Kadjars. Un Ghaffari, Ferroukh Khan Emin-ed-Dowleh, fut le premier envoyé persan accrédité à Paris de façon permanente. C'était dans les premières années du second Empire. Ikbaled-Dowleh est le propre neveu de ce personnage ; son frère Vézir Makhsous est gouverneur de Téhéran; tous ses proches détiennent des situations élevées dans l'État; il n'existe pas actuellement famille plus
puissante, issue de cette région de l'Irak. Lui-même est gouverneur de Véramine, il khani des tribus voisines, administrateur des propriétés royales et vézir khalvet du Schah. Le vézir khalvet est le ministre de l'intimité souveraine ; si le vézir Derbar est le chef de la cour et de tous ses services extérieurs, celui-ci préside à l'organisation intérieure du palais et gouverne le corps des chambellans.
Ikbal-ed-Dowleh est un homme mince et sec, de taille moyenne, déjà vieillissant, la figure rouge, la moustache raide. La chasse fait la grande joie de sa vie. Il tient à diriger son équipage et à surveiller en personne l'élevage de ses faucons. Pour le moment, il en a dix, dispersés dans le jardin de la belle maison, qu'il occupe auprès de la porte de Kazvin ; ces faucons vivent en plein air sur des perchoirs enfoncés dans la terre, soigneusement à l'écart les uns des autres ; on ne les rentre que par des froids exceptionnels.
Trois balabans, un tcharkh (variété de balaban), deux touroumtaïs, un gerghi et trois ghézals ; les six « yeux noirs », plus sauvages que les « yeux jaunes », doivent constamment garder la tête encapuchonnée. A chaque faucon est attribué un fauconnier spécial ; non point qu'un homme ne puisse suffire à soigner plusieurs oiseaux, mais il semble préférable d'affecter au faucon, de façon permanente, celui qui, sur son poing, le portera durant la chasse.
Il arrive que des faucons dressés soient mis sur le marché ; un oiseau ordinaire y vaut de 15 à 20 tomans; à Téhéran, les prix s'élèvent jusqu'à 80 et 100, surtout pour les tarlans, la plus rare et la plus recherchée de toutes les espèces.
Cependant, les amateurs préfèrent prendre les jeunes faucons et les élever eux-mêmes. Une fois pris, l'éducation commence ; on coud, tout d'abord, les deux yeux de l'oiseau, que l'on dessille peu à peu à la lumière, de façon qu'il ne s'effarouche plus ; on l'apprivoise par de fréquentes promenades dans les rues fréquentées et dans les bazars ; on le fatigue en l'empêchant de dormir ; on l'irrite en lui présentant des morceaux de viande, toujours retirés jusqu'à ce qu'il les vienne prendre sur la main même du fauconnier : enfin, on l'habitue à se jeter sur les poulets de la basse-cour. Dès lors il n'y a plus qu'à l'attacher sur son perchoir, à lui fournir une nourriture excitante et à l'essayer au premier jour. Le dressage dure une vingtaine de jours pour les « yeux noirs », un peu plus longtemps pour les « yeux jaunes ». Dès l'âge de deux mois, un faucon est assez fort pour l'attaque ; il y en a qui ont servi douze années ; mais de tels exemples sont assez rares, car la chasse donne la liberté aux oiseaux et l'on court sans cesse le risque de les perdre.
Par une froide et claire journée de février, nous allâmes chasser à Sorkh-Hisar (le château rouge) : un rendez-vous de chasse royal, situé tout au fond de la plaine de Téhéran, sur les premières pentes de l'Elbourz. Dominé par les montagnes, le pavillon est entouré d'un bouquet de bois où se trouvent disséminés le bâtiment de Yandéroun et les habitations de la suite. Nous partîmes en deux groupes, les uns gagnant les hauteurs sous la conduite d'un Kadjar ami de notre hôte, Mesrour-os-Saltaneh (la gaieté de la dynastie), les autres restant plus bas avec Ikbaled-Dowleh lui-même. Au devant des cavaliers, les
chiens quêtaient dans les roches, pour faire lever les perdrix; à la première apparition du gibier, les fauconniers lâchaient leurs faucons, en détachant la mince lanière de cuir fixée aux pattes. Faucons et perdrix, les uns poursuivant les autres, se dispersèrent bientôt en tout sens. Ikbal-ed-Dowleh avait pris un faucon sur son poing et le fit partir contre une perdrix envolée sous les pas de son cheval. Tout le monde se mit au galop pour suivre l'oiseau chasseur.
Naguère, en d'autres pays, j'avais assisté à des chasses au faucon qui se passaient en plaine ; c'étaient simples chasses à courre, d'une espèce particulière, où, sans les perdre jamais de vue, après un temps plus ou moins long, les gens n'éprouvaient aucune difficulté à rattraper le faucon avec sa prise. Il n'en est point de même en pays de montagnes, où les oiseaux disparaissent presque aussitôt derrière les accidents du terrain. Il s'agit donc de suivre la direction prise, et la grosse affaire devient moins la chasse en elle-même que la recherche du chasseur. La prise faite, l'oiseau s'est immédiatement posé sur le sol, maintenant sous sa patte la perdrix encore vivante ; patiemment, il attend ainsi la venue du maître. C'est, du moins, le cas des « yeux noirs », plus dociles, qui s'habituent même à répondre à l'appel de leur nom ; chacun d'eux possède une appellation propre, généralement empruntée à la langue arabe : Chébib, jeune ; cAdjil, rapide ; Haris, avide.
Les « yeux jaunes » se montrent plus récalcitrants : ils ignorent la voix humaine et l'on prend soin de leur fixer des grelots aux pattes, afin de les retrouver au bruit ; de plus, les mêmes chiens qui ont levé les per-
drix, sont habitués à la recherche des faucons ; ils tombent en arrêt devant eux, les empêchent de s'envoler plus loin ou de dévorer leur capture.
Le faucon retrouvé, son fauconnier s'en approche à petits pas ; il retire doucement la prisé, coupe le cou de la perdrix, en ouvre le crâne et, pour le récompenser de sa chasse, offre la cervelle à l'oiseau chasseur. Si, par malheur, chiens et fauconniers sont arrivés trop tard, ils trouvent la perdrix déjà déchiquetée par le faucon et l'animal repu, incapable de chasser pour le restant du jour.
La recherche des faucons est parfois fort longue : les oiseaux sont entraînés vers les crêtes ou à des distances relativement grandes ; des incidents peuvent se produire. Après plusieurs heures, l'un des faucons fut retrouvé très haut et très loin, sur des rochers couverts de neige ; la perdrix qu'il poursuivait s'était cachée dans une étroite fissure, où ne pouvait pénétrer le corps plus gros du faucon. Il attendait tranquillement ses gens devant l'insaisissable gibier. On eut toutes les peines du monde à extraire la perdrix de son refuge ; et ce mince succès coûta la perte d'un cheval de fauconnier, qui perdit pied sur les roches humides et dégringola la pente pour s'abîmer au bas de la montagne.
Le concessionnaire de la poste du Sud. — La sortie de la capitale. — Le sanctuaire de Schahzadé eAbd-ul-cAzim. — Koum.
— Le tombeau de Fatémé ; la « Présence Immaculée ».
— La famille gardienne des Imamzadés. — Kachan. — L'autocratie d'un grand moudjtehed. — L'institution du tiyyoul. — Un mignon du feu Schah gouverneur de la province de Natanz. — Villages fortifiés et ra'yetis.
Ispahan. — Mars 1907.
480 kilomètres de Téhéran à Ispahan. La poste étant organisée pour les voitures, le voyage ne dure que cinq jours. Le concessionnaire, un Turc de Tauris, Hadji Méchhedi Mohammed Agha, dessert toutes les communications avec le Sud, par les routes qui, de la capitale, se ramifient vers Hamadan, Kermanchah, Chiraz ou Kerman. Chaque station possède huit chevaux ; les passages des courriers y sont les seules causes de retard.
La route sort par le bas de la grand'ville, où se trouvent les fours à chaux et les cimetières ; elle franchit le remblai de terre et le fossé d'enceinte par une porte aux revêtements de faïence, surmontée de colonnettes fuselées. Derrière nous, la plaine se relève doucement vers les hautes montagnes ; les maisons de Téhéran disparaissent sous les arbres ;
par delà, sur un ressaut de terrain, le château de Kasr-i-Kadjar précède les campagnes de Chemian. Le Tautchal est tout blanc de neige; dans le lointain, vers l'est, se dresse la pyramide isolée du Démavend. La chaîne de l'Elbourz décrit un arc de cercle, qui vient finir en blocs noirâtres sur le plateau d'Iran. La Tour du Silence, édifiée par les Guèbres, se cache en un repli de rochers ; les ruines de Rey, l'ancienne Rhagès, parsèment les dernières pentes. A mi-hauteur, sur la pointe extrême, l'imamzadé de Bibi Cheherbanou (madame la maîtresse de la ville), où la piété publique veut savoir enterrée la fille de Yezdeguerd, le dernier roi sassanide, celle qui fut la femme de l'imam Hoséin.
En bas, dans la verdure créée par les eaux venues du Tautchal, les minarets de faïence et le dôme doré de Schahzadé cAbd-oul-cAzim. Ce vénérable personnage descendait de l'imam Hasan ; comme tant d'autres seyyeds, il vint en Perse pour fuir la persécution déchaînée contre les Alides dans les terres arabes ; réfugié près du tombeau d'un Seyyed Hamzeh, fils de l'imam Mousa, il y fut assassiné ; sa mort tragique fournit aux gens de la capitale l'indispensable sanctuaire de leur dévotion et le but de leurs pèlerinages; il y a foule les jeudis et vendredis, les jours de grandes fêtes religieuses, surtout le jour de rcAchoura et le 28 du mois de Séfer. Les gens en difficultés pour quelque raison que ce soit et avec qui que ce soit, y trouvent un best1 efficace; il n'existe pas de saint local qui soit davantage apprécié par les Téhéranis.
1. Le best est le refuge en un lieu consacré, habituel aux pays musulmans.
Aubin. — La Perse. 17
La chaussée se dirige vers le Sud, en bordure du désert ; elle franchit les derniers contreforts du massif montagneux occupant tout l'Ouest de la Perse ; la terre inculte se couvre de dépôts salins ; le Kéredj forme une bande de cultures. Puis nous atteignons la nappe bleue du lac de Koum, formée par la réunion de deux rivières, celle de Saveh et celle de Koum, qui drainent les eaux venues de l'eIrak cAdjemi. Point de villages : des fermes et des caravansérails isolés. Le fréquent passage des pèlerinages et des caravanes rend ces hôtelleries fort lucratives et leur prix de location peut atteindre plusieurs milliers de tomans. On y rencontre tous les peuples de l'Iran : les bonnets arrondis du Nord en feutre gris ou brun ; les bonnets de peau de mouton habituels aux gens du Caucase; les bonnets blancs des Bakhtyaris; les bonnets noirs et évasés de ceux de Chiraz ; les turbans des Béloutches du Kerman. Une population d'Iliats vit sous ses tentes noires ; des Schah Seven Baghdadis, reconnaissant pour chef le gouverneur de Saveh et affectés au recrutement du corps des Cosaques ; la ferme de Ghalé Mohammed cAli Khan appartient au Schah Seven cInanlou.
Koum est à 145 kilomètres de Téhéran. Nous étions partis le' 1er mars; nous y arrivâmes le lendemain. Il faisait déjà nuit ; les cercles de lumière allumés aux minarets de la grande mosquée indiquaient de loin dans la campagne l'emplacement du tombeau illustre, où repose Hazret Ma'soumé, la « Présence Immaculée ».
Avant que Fatémé n'eût l'heureuse idée d'y mourir, Koum était une simple bourgade, qu'avait un peu développée l'invasion arabe. Cependant, sa
grandeur future était déjà fixée par un ha dis de l'imam Djacfer. « Dans trois générations, avait-il prédit, il naîtra de moi une fille, nommée Fatémé, qui mourra à Koum et y sera enterrée ! » Cette jeune fille était la sœur de l'imam Réza; elle participa à la migration de seyyeds que valut à la Perse la brusque élévation de l'imam, choisi par le khalife abbasside El-Mamoun comme gendre et comme successeur. Réza avait suivi son beau-père au Khorassan ; quelques jours après son arrivée à Nichapour, il mourut subitement, d'une indigestion, disent les sunnites, après avoir trop mangé de raisin ; empoisonné, affirment les chiites, comme tous les autres descendants d'cAli. Cette mort aurait été le signal d'un massacre de seyyeds, circonstance qui peupla l'cIrakcAdjemid'un groupe serré d'imamzadés et en dispersa même jusqu'à Chiraz.
Apprenant la triste fin de son frère, Fatémé tomba malade à Saveh et mourut à Koum. La maison mortuaire se trouvait au quartier de Meïdan-i-Mir ; l'emplacement en est encore désigné sous le nom arabe de Setti (madame). On l'enterra sur la colline voisine, au bord de la rivière. Sa petite-nièce, Zeïnab, fille de l'imam Mohammed Taghi, vint à passer un jour, et fit élever sur la tombe une modeste koubba ; les seyyeds voyageurs commencèrent le mouvement du pèlerinage. Mais la splendeur actuelle ne vint que beaucoup plus tard, avec le triomphe définitif du chiisme.
. Au début du xve siècle, il arriva qu'un homme fort riche, Hamzeh Mousallou, laissa toute sa fortune à ses deux filles, Gauharchad et Schahbegui-Begoum, qui étaient de pieuses personnes, L'une, qui devint la
femme de Schah-Roukh, fils de Tamerlan, consacra son bien au culte du huitième imam à Méchhed ; l'autre préféra s'occuper de Fatémé. Elle fit construire le dôme doré, qui existe encore ; les Séfévis ornèrent les murs de revêtements de faïence ; quatre d'entre eux voulurent être enterrés auprès de la sainte : Schah cAbbas II, Schah Séfi, Schah Soléiman et Schah Soltan Hoséin. Les rois kadjars gardèrent la même dévotion. C'est à FethcAli Schah que sont dus les murs de l'enceinte extérieure ; il y dort son dernier sommeil, ainsi que son successeur Mohammed Schah. Les minarets sont de date récente : deux furent édifiés par le prince Naïeb-os-Saltaneh, oncle du Schah actuel, les deux autres par Emin-os-Soltan. Qu'on le regarde de la rivière ou du cimetière avoisinant, l'ensemble, né de tels concours, produit un fort bel effet : la cité sainte, dont les grandes murailles, les minarets et le dôme d'or se détachent sur la neige des montagnes prochaines.
Dans leur œuvre d'organisation de l'Islam persan, les premiers Séfévis confièrent la garde du tombeau à un célèbre seyyed Hoseïni, venu d'Arabie, Hadji Mir Seyyed Hoséin, Khatémol-Moudjtehedin (le sceau des Moudjteheds). Depuis quatre siècles, la fonction de Moutévelli Bachi est demeurée héréditaire dans cette famille. Hadji Mir Seyyed Mohammed Bagher est en fonctions depuis huit ans ; jeune, gros, distingué de manières, l'air vif et intelligent. Sauf sa ceinture verte, il est complètement vêtu de noir, à cause des mois de deuil. Entouré des seyyeds, ses parents, il habite une jolie maison dans le voisinage de la mosquée. De là, il administre le saint lieu, source de la fortune familiale, le refuge
qui garantit son prestige, la médresseh Feïzié qui y est annexée, et réunit une cinquantaine d'étudiants, les cimetières fort recherchés, le pèlerinage, qui attire régulièrement tous les visiteurs de Kerbéla et de Méchhed, sans parler de la dévotion des environs, enfin les fondations pieuses disséminées dans tout l'c Irak. L'autorité de ce puissant personnage s'étend également sur les centaines d'imamzadés, souvent très importants, qui parsèment la campagne vers Saveh ou Kachan, et dont les titulaires partagèrent le sort de l'imam Réza. Chacun d'eux possède son gardien propre, les uns nommés à vie, les autres héréditaires, mais relevant tous du Moutévelli Bachi de Koum. Un homme disposant de tombeaux à la fois si nombreux et si illustres ne peut manquer d'être très riche. On lui attribue une fortune de trois kourours de tomans, soit environ 7 millions de francs ; il posséderait le tiers des villages de la province.
Vivant du pèlerinage, la ville est forcément pieuse et peuplée de seyyeds. Le gardien de la précieuse Fatémé s'y impose sans difficulté au gouverneur impuissant ; comme l'exploitation aurait tout à redouter de la propagation d'idées nouvelles, il met soigneusement son peuple en garde contre les tentatives du libéralisme venu de Téhéran. Seyyed Mohammed Bagher me reçut fort bien ; il m'interdit cependant l'accès de sa mosquée, en prétextant les ardeurs populaires pendant le mois de Moharrem. Au xvne siècle, les gens de Koum marquaient une plus douce humeur : Chardin nous a laissé un long récit de sa visite au sanctuaire et aux tombeaux qui l'entouraient.
Les autorités estiment que Koum peut avoir 60.000
habitants, grâce à sa nombreuse population flottante de pèlerins, de chameliers, de muletiers et de voyageurs ; la ville est toute en caravansérails, bains et bazars ; les négociants y sont, pour la plupart, agents des maisons de Téhéran. Aucune garnison ; les quatre quartiers se passent de Ketkhoda et de Kelanter ; l'administration urbaine appartient à un simple chef de police désigné par le gouverneur.
La province est minuscule : elle comprend une centaine de villages échelonnés le long de la rivière, appartenant soit à quelques grands seigneurs de la capitale : Mohendis-ol-Memalek, ministre des Travaux publics, un ancien élève de notre École Polytechnique, et Naser-os-Saltaneh, ministre- des Domaines. Les terres produisent un coton qui s'exporte en Russie par Kazvin ; les cultivateurs sédentaires sont tous Iraniens. A la limite du désert, se succèdent plusieurs tribus nomades, des Turcs Schah Seven, des Arabes Michmechs et des Lekhs, amenés du Sud par Agha Mohammed Schah. Les nomades passent l'hiver auprès de Koum ; l'été, ils partent avec leurs troupeaux, pour aller occuper, au-dessus de Téhéran, les hautes vallées de l'Elbourz. Les Arabes, étant chameliers, ont la garde des chameaux du roi ; quelques-uns, vers Kachan, commencent à s'établir dans les villages.
Jusqu'à Koum, nous avions voyagé sur la chaussée de Sultanabad, rachetée par la maison anglaise Lynch, comme amorce de la future route commerciale de la vallée du Karoun, vers Mohammerah. Aux relais, il existait des maisons de poste, avec des chambres décentes pour les voyageurs. Désormais, il nous faudra suivre des pistes incertaines et passer
la nuit soit dans le café, soit dans le magasin à fourrages des tchapar-khanés. La traversée de Koum n'est pas chose facile; ce sont bazars et rues étroites ; des escaliers s'enfoncent profondément vers les réservoirs d'eau ; dans chaque maison, un moulin à main sert à l'égrenage des cotons ; de tous côtés brillent les revêtements de faïence des imamzadés ; il en est de ronds, d'autres coniques, l'un d'eux affecte même la forme de cloche spéciale aux pagodes bouddhiques; au dehors, ces imamzadés deviennent de véritables mosquées, sur lesquelles nichent les cigognes. Il a fallu dételer deux des quatre chevaux et notre voiture est constamment arrêtée par les petits ânes, chargés de broussailles sèches, qui rapportent le combustible de la campagne.
Les terrains voisins de la ville ont été défoncés par les irrigations ; c'est un soulagement d'en sortir pour suivre le pied d'une falaise dentelée, qui tombe à pic sur le désert. Deux voitures nous croisent : le prince Ferman-Ferma, gouverneur de Kerman, appelé à Téhéran par le changement de règne, arrive de sa lointaine province. Il sait bien le français et lit exactement le Temps, auquel il est abonné. Il s'informe à la hâte des choses de la cour, où les derniers mois ont amené de tels bouleversements. 120 kilomètres : des trous de conduites d'eau, des fermes nombreuses parsèment la plaine ; nous apercevons des coupoles, des minarets et la ligne des maisons de Kachan ; sur les premières pentes de la montagne, les arbres de Fine, avec une maison de campagne de Schah Soleiman, agrandie plus tard par Feth <Ali Schah.
Comme à Tauris, les légendes locales attribuent
l'origine de Kachan au voyage de Zobéide, femme d'Haroun Ar-Rachid. Se rendant au Khorassan, pour y rejoindre son mari, il advint qu'elle traversât le district de Tchehel Hasaran, des quarante fermes ; elle s'y plut et la fantaisie lui prit d'y fonder une ville. Pressé par sa maîtresse, l'architecte en traça aussitôt le contour, avec un peu de paille hachée, jetée sur le sol. D'où le nom de Kahféchan (paille répandue), qui, contracté, lui resta. Dans le même temps, l'intérêt marqué par le Khalife aux provinces orientales de l'Empire abbasside attirait de ce côté une nouvelle immigration arabe. Les circonstances y firent émerger deux familles, issues de compagnons du Prophète, les Ghaffaris et les Cheibanis, qui se superposèrent à la plèbe iranienne. Kachan connut des jours glorieux ; elle devint un grand centre d'industrie et de commerce; elle fabriqua des soieries et des velours renommés ; ses carreaux de faïence décorèrent les mosquées les plus illustres, et leur appellation de Kachis répandit au loin le nom même de la ville. Au xvme siècle, l'invasion afghane détruisit cette prospérité ; Téhéran, devenue capitale, attira les principales familles. Vers le milieu du dernier siècle, un tremblement de terre consomma la ruine. Ainsi me raconta l'histoire de sa ville natale A. Seyyed Ahmed, Fakhr-ol -Va cezin (la gloire des prédicateurs). Malgré le délabrement habituel aux agglomérations persanes, je n'en connais guère dont l'apparence soit aussi misérable que celle de Kachan : 50.000 individus y vivent au milieu de murailles croulantes et de palais éventrés. De grandes maisons à étages, des galeries ouvertes, de hautes cheminées assurant, pendant l'été, la ventilation des caves,
la vieille forteresse démantelée, témoignent encore des splendeurs d'antan. Un minaret élevé, construit, il y a huit siècles, par un bourgeois de Kachan, Khadjé Zéin-ed-Din, penche et ne tient plus d'aplomb. La mosquée du Vendredi, dont le mihrab, en plâtre fouillé, s'inspire d'influences arabes, est à la veille de tomber en miettes. Il ne reste de solide que la mosquée du Schah, vieille de moins d'un siècle, et les indestructibles imamzadés, que préserve la dévotion populaire. Kachan peut être fière de ses morts ; elle héberge, à elle seule, trois frères et plusieurs neveux de l'imam Réza ; il paraît qu'une femme du septième imam s'y établit, avec sa progéniture propre, ce qui valut à la ville cette précieuse collection de défunts.
Les bazars sont en bon état. Ils contiennent deux beaux timchehs, rotondes à triple coupole, où s'installent les principaux marchands. La place est restée importante : elle achète à Téhéran ou Kermanchah et vend dans les régions voisines de l'Irak. L'industrie n'est pas tout à fait morte : depuis quelques années, de petits fabricants se sont remis à la confection des tapis pour l'exportation ; quelque trois mille métiers, dispersés dans des soupentes, produisent ces velours rouges et criards que Ton retrouve dans tout l'Iran. La province produit des cotons et des tombacs, un peu de soie et de fruits secs. Le traité de commerce russo-persan l'a fait définitivement entrer dans la sphère de pénétration russe, au détriment de la petite colonie guèbre venue de Yezd, qui s'y était chargée du commerce anglais. La communauté juive comprend deux cents maisons ; elle est à son aise, vit du commerce
eL des métiers ; elle détache à Koum un groupe temporaire, un autre permanent à Sultanabad.
L'exode des anciennes familles a livré la ville à l'autocratie du grand moudjtehed, Hadji Mirza Fakhreddin, un vieillard de quatre-vingt-six ans, issu d'un village de l'cIrak. Cet homme, qui a simplement étudié à la campagne auprès de son père, s'est établi à Kachan, pour en devenir peu à peu le maître absolu. Je l'ai trouvé, mince et chétif, sa longue barbe teinte au henné, entouré de ses fils déjà vieillissants. Comme de juste, le progrès l'effraie, mais il n'y paraît pas irréductiblement rebelle. Il empêche bien encore la nomination des députés de la province au conseil national ; mais il ne s'oppose pas à la prochaine apparition d'un journal local, et il ne marque aucune hostilité à l'école Mouzafferi. Cette école a été fondée l'an passé ; elle vit de souscriptions volontaires, qui lui assurent 45 tomans par mois; les taxes scolaires font le reste ; la jeunesse du lieu y vient apprendre le français, sous la férule d'un ancien élève de l'École Polytechnique de Téhéran.
En ce moment, Kachan n'a point de gouverneur ; à défaut de grand propriétaire, l'autorité reste confiée au directeur des télégraphes, un Cheibani, Mirza Ahmed Khan, qui nous a donné l'hospitalité. Les fonctionnaires des postes, des télégraphes et, dans les villes frontières, des douanes, constituent l'élite de l'administration persane ; l'usage s'est établi d'en faire, en cas de besoin, des sous-gouverneurs. Mirza Ahmed dispose d'un ministre de la ville, d'un chef de police et de quatre ketkhodas pour les sept quartiers ; il maintient l'ordre public avec quatre-vingts ferrachs.
La plupart des terres avoisinantes appartiennent aux seigneurs de Kachan, installés auprès de la cour. Comme bon nombre d'entre eux sont devenus gens d'influence, élevés aux principales fonctions de l'État, il en résulte une diminution constante dans le revenu de l'impôt. Kachan rendait naguère 72.000 tomans ; elle n'en donne plus que 22.000, plus 300 kharvars d'orge et autant de paille hachée; le fisc ne lui demande point de blé, car la production locale est insuffisante et veut être suppléée par des envois d'Ispahan. Ce phénomène financier témoigne de la propension universelle chez les grands de la Perse à se soustraire au payement des impôts, en arrachant à la fantaisie royale la concession de tiyyouls.
Le tiyyoul est une institution purement persane et aussi ancienne que l'Iran. Quand Thémistocle passa chez les Perses, il reçut en tiyyoul, pour sa récompense, trois villes de la Mysie : Cyzique, Abydos et Lampsaque. En Syrie, les Dix-Mille traversèrent les villages de Parysatis, veuve de Darius II. « Les villages où l'on campa, écrit Xénophon (Anabase, 1, 4), appartenaient à Parysatis et lui avaient été donnés pour sa ceinture. »
Le tiyyoul est l'assignation que fait le souverain de certains revenus, en échange d'appointements ou de pensions. Dans l'endroit désigné, le bénéficiaire est autorisé à se substituer au fisc. Chardin vit fleurir le système du temps de la grandeur séfévie : il s'extasie sur l'ingéniosité d'un régime financier qui aboutit à la suppression de toute organisation financière. En notre époque de décadence, où la faiblesse royale se trouve assaillie de toutes parts, les résultats sont moins heureux. Quand un seigneur persan ne se
sent pas assez fort pour se soustraire purement et simplement au payement de l'impôt, il tâche de se faire concéder en tiyyoul l'ensemble de ses biens ; l'entourage du Schah ne cesse d'arracher semblables faveurs à la lassitude du maître ; si bien que les tiyyouls finissent par absorber le pays entier, et les principaux revenus de l'État, captés à leur source, disparaissent entre les mains des favorisés.
En ce qui touche les paysans, le tiyyoul sert aisément de point de départ à des exactions illimitées. Passe encore si le propriétaire du village est en même temps le bénéficiaire, ou bien si le bénéficiaire parvient à prendre son village en location; les racyat, n'ayant alors affaire qu'à un seul maître et à un seul intendant, ne seront pas plus pressurés que de coutume. Mais il n'en est pas toujours ainsi. De plus, le tiyyoul est divisible ; il comporte les appointements d'un fonctionnaire, le khânévari, supplément facultatif, sorte de frais de représentation, payables en espèces ou en nature, enfin la ration des militaires. — Que l'on s'imagine la situation d'infortunés paysans exposés à tant de rapacités et condamnés à se débattre contre le groupe des agents mandataires de chacun des individus qui ont obtenu le droit de vivre sur eux. Il n'est qu'un seul cas où le tiyyoul puisse éventuellement devenir bienfaisant : dans les localités appartenant aux paysans ou à de petits propriétaires sans influence, ce sont les intéressés eux-mêmes qui pressent quelque puissant personnage de les solliciter en tiyyoul, afin d'obtenir ainsi une protection efficace contre les exigences des gouverneurs.
Au sortir de Kachan, reprend le désert sablonneux et difficile ; sur notre gauche, se forme une ligne de
collines, qui peu à peu s'élève jusqu'au massif neigeux du Koh-i-Karguez. La piste se dirige vers la chaîne, qui, traversant - en diagonale le plateau d'Iran, sépare le grand désert du Nord des provinces d'Ispahan et du Fars. A mesure que nous montons, les eaux deviennent plus abondantes et les villages plus compacts. Au delà de Khaf, s'ouvre même une vallée très riante ; les conduites d'eau s'y multiplient sous les pentes caillouteuses, assurant l'irrigation continue des champs et des arbres. Nous changeons de chevaux au relais d'Abiézan, auprès du tombeau de Schahzadé Soltan Hoseïn, où reposerait un fils du onzième imam.
C'est ici la province de Natanz, la dernière des trois petites provinces garnissant la limite du désert, entre la capitale et Ispahan. Elle occupe toute la largeur du massif montagneux transversal ; peu peuplée, du reste, car elle ne compte que 72 villages. Les gens y sont iraniens, avec un faible résidu arabe et tout un lot de Seyyeds Thabathabaïs, venus d'Ispahan. Les villages n'ont plus désormais la paisible apparence des agglomérations du Nord, où les maisons se dispersent le plus souvent, sans enceinte extérieure; ce sont maintenant blocs resserrés dans de hautes murailles fortifiées, à l'abri desquelles se dissimule la vie des paysans.
Non point qu'il y ait à redouter le pillage des nomades ; on n'aperçoit dans la campagne aucune tente noire. Mais nous nous trouvons sur la route joignant le Nord au Sud de la Perse, et parcourue par les tribus rivales qui se disputaient, au xvnr3 siècle, la suprême autorité ; ainsi placées sur le grand chemin des guerres, les populations de Natanz et d'Ispahan
cherchaient une sauvegarde derrière leurs murailles, à la première apparition des armées belligérantes. Dans les villages de Natanz le cultivateur a gardé la propriété du sol et transmet en héritage un bien garanti par les traditions ancestrales. Le gouvernement de la province est attribué à un jeune seigneur, d'une vingtaine d'années. Le grand-père, Hisam-os-Saltaneh, fils d'cAbbas Mirza, prit Hérat ; le petit-fils, décoré du même titre, était un des mignons du roi défunt ; retenu à la cour par des fonctions aussi délicates, ce joli jeune homme se fait représenter à Natanz par un simple sous-gouverneur. La faveur royale a dignement récompensé ses mérites, car la route ne traverse aucun village qui ne lui soit concédé en tiyyoul.
La passe de Targh, puis le caravansérail isolé de Nizamabad, propriété de Nizam-os-Saltaneh, marquent l'entrée d'un immense plateau, recouvert d'une herbe desséchée et jaunie, qui s'étend à l'infini entre deux lignes de montagnes. Le village de Mou rtchaklar est entouré de cultures étendues, orge, blé, coton, melons et pastèques. Trois cents familles vivent dans la forteresse flanquée de tours ; la porte est basse et bardée de fer, des maisons à plusieurs étages recouvrent les rues étroites et empierrées ; quelques trous obscurs servent de boutiques pour la vente du thé, du sucre, du tabac, du riz, de médicaments très simples. A gauche de l'entrée, le dôme bleu de l'imamzadé Seid cAli, neveu de l'imam Mousa, entretient la piété des paysans.
De là à Ispahan, 55 kilomètres, à travers le plateau semé de grands blocs rocheux ; puis la plaine s'ouvre, remplie de cultures ; voici le caravansérail de Baghi-
rabad, puis le gros bourg de Guez. A la porte de Bidabad, nous attendait un beau carrosse tout en glaces, attelé de quatre chevaux. Il nous conduisit à travers des rues désertes et des bazars fermés ; car Ispahan vient de se mettre en révolution. Nous arrivons à Baghé-no, résidence de Zill-è-Soltan, oncle du Schah actuel et gouverneur de la province. De vieux soldats, vêtus de tuniques rouges déteintes et coiffés de plumets violets, présentent les armes. L'agha-bachi, chef des eunuques, nous reçoit sur le seuil et nous introduit dans la demeure princière, en disant : « Bismillah ! Au nom de Dieu ! »
Les origines d'Ispahan : la légende du prophète Salomonet du div Gav-Khouni. — La ville des Séfévis. — Les voyageurs français du xvne siècle : Tavernier, Chardin. — Grandeur et décadence d'Ispahan: elle reste la seconde capitale religieuse du chiisme. — Le prince-gouverneur : Zillè-Soltan. — Son entourage, sa famille; vieux errements. — Les jardins de Bagh-è-Nô. — Behram Mirza. — La révolution à Ispahan. — La rivalité du prince et du grand mou djtehed; Agha Nedjéfi. — Journées d'émeute. — Les monuments séfévis : la Place Royale, la « Sublime Porte », le pavillon des 40 colonnes. — La médresseh de Tchahar-Bagh. — La fabrication des Kalemkiars. — Les ponts du Zendeh-Roud.
— Le cimetière du Takht-è-Poulad. — Les babas de l'Iran.
— Djoulfa, le faubourg chrétien d'Ispahan. — L'émigration arménienne du xvne siècle. — Prospérité commerciale. — Destruction et renaissance de Djoulfa. — Le diocèse indo-persan. — La cathédrale du Saint-Sauveur. — L'influence anglaise. — Missions catholiques. — Les juifs d'Ispahan; la plus ancienne juiverie de l'Iran.
— Les lois de Schah cAbbas. — Les rigueurs du chiisme; l'impureté des non-musulmans. — Relèvement des Arméniens et des Guèbres. — Le judaïsme en Perse: l'œuvre de Y Alliance israélite universelle.
Les traditions musulmanes, acceptées par la Perse chiite, considèrent Salomon comme un puissant prophète, disposant, à son gré, des démons et des génies. C'est à lui que la fan taisie locale se plaît à attribuer la détermination du site d'Ispahan. La légende m'en fut contée par Mirza Seyyed Ali Naghi Khan Sertip,
un vieux militaire aveugle, mieux informé que quiconque sur l'histoire de sa ville.
Un jour que Salomon traversait les airs, en compagnie de son grand vizir Asaf, sur un tapis enchanté, soutenu par un cortège de divs, il déboucha sur le plateau d'Iran, au point même où le Zendeh-Roud sort de la montagne. Une fois franchi le passage, entre les deux avancées de rocs, que l'on nommeaujourd'hui le Koh-é-Sédé et le Koh-é-Doumbé, la rivière formait alors un lac, resserré à l'entrée du désert par le Koh-è-Sofïé et par les pointes jumelles du Koh-Payé; dans le lointain, apparaissaient les cimes neigeuses de la chaîne transversale. Comme Salomon, frappé de la beauté du site, parlait d'y fonder une ville, le sage Asaf lui fit observer que les crues du lac rendraient tout établissement difficile.
Aussitôt un génie de l'escorte du prophète, nommé Gav-Khouni (sang de bœuf), prit sur lui de s'enfoncer en terre, provoquant, avec la perte de Zendeh-Roud, le dessèchement du lac. Il reparut à Kerman pour dire au grand vizir stupéfait : « Asaf han ! Voyez -vous, Asaf î » ; d'où, par corruption, Isfahan, Ispahan. L'endroit, où le Zendeh-Roud disparaît dans le désert, porte encore le nom de ce div ingénieux.
Ainsi prévue par la sagesse du roi Salomon, la ville se développa dès l'aurore de l'histoire iranienne ; Tamerlan la prit et la saccagea ; 70.000 personnes y périrent, disent les chroniques ; Les Séfévis lui restituèrent une incomparable splendeur. Au début du xviie siècle, Schah Abbas, dont les généraux venaient de conquérir les provinces du golfe Persique, abandonna Kazvin pour Ispahan, afin d'établir sa capitale en un lieu plus central de son empire.
Aubin. — La Perse. 18
La vieille ville, dont Chardin vit les restes englobés dans la nouvelle Ispahan, se trouvait au nord, à quelque distance de la rivière. Un mur d'enceinte servait d'abri aux maisons, serrées les unes contre les autres, comme cela existe encore dans les villages de la province. A l'est, cinq fermes fortifiées, d'origine légendaire, appelées Kal-é-Tabarè, du nom du div qui les aurait construites. Chardin n'en trouva plus qu'une, à la limite de la ville, qui contenait le Trésor royal. Le Séfévi s'établit au bord du Zendeh-Roud ; un mollah arabe, Cheikh Béhaï, dressa le plan de l'Ark, qu'une immense place sépare de la mosquée royale et des grands bazars. Au delà, jardins et villas s'alignaient le long de l'allée de TchaharBagh. Dans les divers quartiers, dociles à l'impulsion souveraine, les principaux de la cour et de la ville avaient élevé des palais, des bazars, des caravansérails, des bains et des cafés, en prenant soin d'y adjoindre une mosquée ou même un collège, en vue d'attirer la bénédiction divine sur ces placements avantageux.
Pendant tout le xvir3 siècle, ambassadeurs, marchands et missionnaires affluèrent d'Europe à la cour du Grand-Sophi: bon nombre d'entre eux ont raconté ce qu'ils y virent. Tavernier, se rendant aux Indes, y passa cinq fois, à dater de 1629; Schah cAbbas venait de mourir; Schah Séfiet cAbbas II se succédaient au trône. De 1646 à 1677, Chardin fit, en deux fois, à Ispahan un séjour de près de dix années. C'était à la fin du règne d'cAbbas II et sous celui de Schah Solciman. Les deux Français s'occupaient du commerce des diamants. Chardin nous a laissé la plus complète étude qui ait jamais été écrite au sujet de la Perse aucun des voyageurs, qui se sont multipliés depuis
lors, n'a aussi profondément pénétré la vie persane. D'autre part, l'immutabilité de l'Iran est telle, qu'après deux siècles et demi, le livre garde le même intérêt qu'au premier jour.
Les descriptions de Chardin se réfèrent à son second voyage (1671-1677). Du temps deTavernier, la nouvelle Ispahan était encore assez peu peuplée ; cinquante ans plus tard, elle atteignait son complet développement ; le circuit en était de 12 lieues, la population de 600.000 âmes. «Après tout, écrivait notre bijoutier, je crois Ispahan autant peuplée que Londres. » Capitale d'un immense empire, qui s'étendait du Phase à l' Indus, elle comptait 162 mosquées, 48 collèges, 273 bains, 1.802 (?) caravansérails, où aboutissait tout le commerce de l'Iran. De Moultan, dans le Pendjab, partait la route terrestre du trafic indien ; depuis la prise d'Ormuz sur les Portugais, qui s'étaient arrogé le monopole commercial du golfe Persique, les compagnies des Indes Orientales anglaise et hollandaise, puis la française, avaient développé leurs établissements de Bender-cAbbas et créé des bureaux à Ispahan ; le commerce des républiques italiennes passait par la voie de Turquie ; les Anglais, les villes hanséatiques cherchaient à s'ouvrir un nouveau chemin à travers la Russie. Les Indiens étaient banquiers et changeurs ; les Arméniens, marchands de tissus ; les ateliers royaux contenaient plusieurs ouvriers européens, surtout horlogers et orfèvres. La tolérance du Sophi attirait les missionnaires ; avec les ordres religieux les plus divers, la hiérarchie catholique s'installait en Perse. Chardin visitait sans difficulté les mosquées les plus saintes. Il voyait un ambassadeur de Moscovie, des envoyés
des Lesghiens et du pacha de Bassora, des agents des compagnies française et anglaise successivement introduits auprès du Roi des Rois.
Le mouvement de la ville se concentrait alors sur la Place Royale. L'immense quadrilatère, long de 440 pas, large de 160, était journellement rempli de petits marchands, étalant les denrées les plus communes sur quelque natte ou tapis, à l'ombre d'un parasol ; les artisans occupaient les côtés ; les médecins eux-mêmes venaient y exercer leur art. Le matin, un marché de bétail se tenait devant la grande mosquée, qui en touchait le revenu ; vers le soir, loutis, conteurs et prédicateurs se partageaient la clientèle ; du portique de la Kaisarié, la musique des nakaredjis saluait le coucher du soleil ; la nuit tombée, les filles de joie accouraient pour dresser leurs tentes. Aux jours de fête, la place se vidait de sa population coutumière ; il y avait tirs à la cible, carrousels et illuminations, auxquels assistait le Roi, de la terrasse de l'Ala Kapi. C'était vraiment, s'écrie Chardin, « la plus belle place du monde » ; l'enthousiasme des Persans la nommait : Meidan-ènakch-è-Djéhan, la place de l'image de l'Univers.
En 1722, l'invasion afghane détruisit, avec la dynastie séfévie, la grandeur d'Ispahan. Placée sur le grand chemin des guerres entre le Nord et le Midi, Ispahan fut particulièrement éprouvé pendant tout le xvme siècle. Il va sans dire que les Kadjars s'employèrent à réduire les prétentions d'une ville dont le nom même rappelait une autre dynastie que la leur. Téhéran grandit au détriment de l'ancienne capitale. De même que la présence des Séfévis avait suffi pour peupler la ville, leur chute la dépeupla.
L'élévation des principales familles étant due à la faveur souveraine, la disparition de la cour les priva de leur raison d'être.
Les derniers descendants du Cheikh Séfi se fondirent dans le vulgaire ; les grands pontifes, qui, naguère, dominaient le chiisme, appuyés sur le pouvoir royal, perdirent leur autorité. Déplacés d'Ispahan, le centre moral de la religion et le principal foyer des études théologiques quittèrent la Perse pour se transporter aux Villes Saintes. Abandonnés, les glorieux monuments des Séfévis tombèrent peu à peu en ruines. L'effondrement du vieil Ispahan s'acheva pendant la longue administration de Zill-è-Soltan; l'entourage princier se substitua à ce qui restait de l'ancienne aristocratie de la ville et l'on n'y peut presque plus citer personne qui se rattache au passé. La province se trouva réduite par la création d'une série de petits gouvernementsenborduredel'oIrak cAdjemi.
La population est partout iranienne, sauf dans le district de Féridan, où se sont insinués des Turcs ; quelques groupes d'Arméniens et de Géorgiens, amenés par Schah cAbbas, vivent disséminés dans la campagne; une fraction des Basseris, tribu turque de Chiraz, remonte avec ses tentes dans le désert. Malgré tout, la province, divisée en 18 districts, reste encore une des plus importantes du pays.
Le marché d' Ispahan, où confluait, auxvir3 siècle, le commerce des Indes, de l'Asie Antérieure et de l'Orient Moyen, ne s'alimente plus que du trafic local. Jusqu'à ces dernières années, il rentrait nettement dans la sphère d'expansion commerciale de l'Angleterre ou de l'Inde ; depuis peu, l'influence russe réussit à s'y accentuer ; les maisons russes de Téhéran ont
établi des succursales à côté des maisons anglaises. Le principal produit du pays, le coton, qui naguère allait aux Indes gagne maintenant la Russie par les ports de la Caspienne, surtout par la voie de Kazvin et Recht ; il en est de même des amandes et des fruits secs ; l'opium se rend aux Indes par Bouchire ; les tabacs et tombacs, en Turquie. A l'importation, les cotonnades anglaises ou indiennes sont à peu près éliminées par celles de Moscou et de Lodz. Cependant nos sucres se maintiennent contre les sucres russes. Ispahan achète à Téhéran les tissus d'Europe introduits par Trébizonde.
La population actuelle de la ville paraît beaucoup trop nombreuse pour ses possibilités. Cent vingt mille habitants mènent une misérable existence au milieu des débris d'un passé aboli, où ils ne trouvent plus assez à vivre, ni du pouvoir, ni de la religion, ni du commerce. Ispahan découronnée ne veut cependant pas oublier qu'elle fut jadis la capitale politique et religieuse du royaume; dans sa détresse, elle maintient le raffinement de sa culture. La ville produit un nombre démesuré de seyyeds, de mollahs et de négociants, qui, n'ayant rien à faire chez eux, essaiment au dehors. On admet volontiers que l'Ispahani est plus cultivé que le reste de ses compatriotes et que l'école théologique d' Ispahan demeure la première après celle de Nedjef. Aussi ses ecclésiastiques à l'esprit aiguisé, à la discussion prompte, ses marchands enturbannés forment-ils un milieu influent et frondeur, avec des ramifications dans tout le monde persan.
Bien qu'il n'ait que 57 ans, un oncle du roi, Zill-è- Soltan, administre depuis trente-huit années cette rétive décadence. Fils aîné et favori de Nasr-ed-
Din Schah, l'origine de sa mère l'écartait de la succession au trône. Dès sa plus tendre jeunesse, il fut nommé gouverneur du Mazandéran ; de là, transféré à Ispahan, il s'y révéla bon administrateur à la mode persane, c'est-à-dire qu'il sut contenir les tribus et assurer la rentrée régulière de l'impôt. L'affection paternelle étendit les limites de son gouvernement, au point d'y comprendre tout le Centre et le Sud- Ouest de la Perse, avec le Kurdistan, Kermanchah, l'cIrak, l'Arabistan, le Fars et Yezd; de cette façon, Zill-è-Soltan contrôlait les deux cinquièmes du territoire, avec un revenu de 2 millions de tomans. Il résidait toujours à Ispahan, mettant à profit ses ressources, pour y organiser une petite armée de 21.000 hommes, dont 7.000 de cavalerie et 10 batteries d'artillerie. Il s'appuyait ouvertement sur l'influence anglaise et paraissait disposer d'une force irrésistible pour l'éventualité d'un changement de règne. En février 1888, l'excès même de sa puissance entraînait la brusque disgrâce de Zill-è-Soltan ; de tous ses gouvernements, il ne conservait qu' Ispahan ; son armée était licenciée, l'artillerie rappelée à Téhéran. Depuis lors, revenu des ambitions politiques, le prince vit tranquille dans sa province ; la protection britannique le garantit dans ses biens, qui sont considérables ; en échange, il fait d' Ispahan une marche avancée de l'Empire des Indes sur le sol de l'Iran et la tient fidèlement contre l'action russe. Par le seul fait de son long exercice du pouvoir, Zill-è-Soltan se trouve propriétaire d'une grande étendue de pays ; il posséderait à lui seul 310 villages, avec plus de 30.000 raryat ; beaucoup d'autres sont aux mains de son entourage, composé de vieux servi-
teurs, enrichis à son ombre. Mirza Baghir Khan, mounchi-bachi, est le secrétaire et l'homme de confiance ; Soleïman Agha, le grand eunuque, un gros homme, à peine de couleur, appartenait déjà à la mère du prince. Fath-ol-Molk vint comme instructeur des troupes et se vit, après le désastre, transformé en kargouzar. Voici trente ans qu'un Chirazi, Moein-ol-Molk, remplit les fonctions de pichkar ; il a vieilli auprès du maître, gardant les vêtements flottants, le bâton noir, le haut bonnet d'astrakan, la longue barbe teinte au henné.
Ce groupe gouvernemental ne forme qu'une seule famille patriarcale autour de Zill-è-Soltan ; chacun est associé aux bénéfices et les enfants se marient entre eux. Le prince a été béni dans sa descendance : il a quatorze fils ; deux d'entre eux, dont l'aîné, Djelal-ed-Dowleh, résident à Téhéran ; les douze autres vivent disséminés dans les divers quartiers d'Ispahan. Une fois grands, ils reçoivent de leur père une maison, un village, une pension mensuelle de 200 tomans ; enfin le gouvernement d'un district, exploité pour leur compte par quelque domestique ; les districts qui n'appartiennent pas aux jeunes princes, reviennent au mounchi-bachi ou à ses fils. Les vieux errements se sont maintenus au profit de Zill-è-Soltan, qui peut traiter en maître la ville et la province. Quand son harem sort par les rues, il est précédé de ferraches et d'eunuques, criant à tue-tête : « Kour-cho! » (soyez aveugles !), et le peuple se colle au mur, pour ne point offenser d'un regard les femmes du prince-gouverneur. Jusqu'en 1900, il habitait les ruines de l'Ark ; quand il n'en resta plus rien, il aménagea pour son habitation le jardin de Bagh-è-No;
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l'été, il campe à Kamechlou, pour chasser le mouflon dans la montagne ; en cas de besoin, il se rend à Téhéran, où il possède, près de la place de Béharistan, le magnifique palais de Mascoudié.
Zill-è-Soltan est un petit homme sec, la figure rasée, la moustache drue et le regard malin ; il a gardé les manières un peu frustes du temps où les Kadjars erraient sur la frontière des Turcomans. Néanmoins, il a voyagé, visité Paris; ses fils sont déjà très pénétrés d'Europe. Zill-è-Soltan ne doit pas être un mauvais tyran, car on en dit volontiers du bien. Les Anglais l'apprécient, et pour cause ; il traite avec déférence leurs commerçants, leurs missionnaires, leurs télégraphistes et les agents de la Banque impériale. Il témoigne, ainsi que les siens, la plus vive amitié au docteur Sorel, un médecin de notre armée, attaché à sa personne. Depuis deux ans, le mounchi-bachi a fondé et entretient de ses deniers l'école Baghirié, fréquentée par cent-quarante élèves, où le directeur de l'école de l'Alliance isra élite vient, trois fois la semaine, donner des leçons de français. Ni les chrétiens ni les juifs ne se plaignent du prince, qui subventionne largement le clergé musulman. Bien que réactionnaire par profession, Zill-è-Soltan ne fit point obstacle au mouvement libéral ; il favorisa l'envoi de députés au Conseil national de Téhéran et installa Yandjouman local sous la galerie des Tchehel Sétoun.
Bagh-è-No (le nouveau jardin) est planté d'arbres encore jeunes et d'immenses parterres de roses : une tour d'observation domine la ville. A l'entrée du parc, un pavillon décoré de cornes de mouflons et portant, en place d'armoiries, les haches et les sébilles, insignes
des derviches, contient le biroun princier. Le hasard m'amène, à une heure fort inopportune, dans une maison vide. Devant la menace du soulèvement populaire, Zill-è-Soltan est, depuis plusieurs semaines, à Téhéran avec les siens ; il n'a laissé qu'un de ses fils, chargé de tenir tête à la foule. Behram Mirza est un très jeune homme, fort intelligent et d'excellentes manières. Il possède bien notre langue. Je ne saurais dire le tact avec lequel il m'accueillit dans ces circonstances difficiles, où, faute d'habitude, l'émeute le rendait un peu nerveux. Il me parlait avec enthousiasme de son récent séjour à Paris, dont ses épreuves actuelles lui faisaient doublement apprécier le charme.
Quand elle atteignit Ispahan, la révolution persane s'y heurta à une situation particulière. Sur la ruine des anciennes familles de la ville, il ne s'était élevé, en dehors de Zill-è-Soltan, qu'un riche négociant, Hadji Mohammed Ibrahim, Malek-et-Toudjdjar, et le Grand-Moudjtehed, Agha Nedjefi. Ces deux personnages avaient entretenu jusqu'alors des rapports courtois avec le prince, et l'ecclésiastique en acceptait même un subside annuel de 3.000 tomans. Néanmoins, chef reconnu du groupe nombreux des mollahs et seyyeds Ispahanis, Agha Nedjefi disposait d'une autorité religieuse lui permettant de se placer en face de l'oncle du roi. Son grand-père, d'origine arabe, était venu sous Feth cAli Chah et, pendant tout le dernier siècle, la famille avait marqué parmi les mollahs d' Ispahan. La religion a enrichi Agha Nedjefi : à l'exception des villgaes appartenant aux paysans, tous ceux de la province qui ne sont pas à la bande de Zill-è-Soltan, appartiennent au Grand-.
Moudjtehed ou à ses proches ; il passe pour un prêtre arriéré d'idées, qui condamne les écoles, multiplie les avanies contre les chrétiens et les juifs. La province d'Ispahan se trouve ainsi partagée en deux camps également réactionnaires, la clientèle du prince et celle du moudjtehed. Entre eux, commence à peicer un embryon de parti libéral, qui réunit un moudjtehed plus modeste, Agha Cheikh Nouroullah, quelques prédicateurs, de petits mollahs et plusieurs fonctionnaires.
Quoi qu'il en soit, le pauvre Zill-è-Soltan fut envisagé par les fortes têtes de Téhéran comme plus nuisible qu'Agha Nedjefi au libre développement du régime constitutionnel et l'on entreprit de le détruire par le moyen du Moudjtehed. Dans les premiers jours de mars, la procédure habituelle amena la clôture des bazars et l'occupation du télégraphe indo-européen,d'où partirent messages sur messages pour demander au Schah la destitution de son oncle; un groupe de manifestants prenait refuge au Consulat d'Angleterre. La révolution ayant trouvé, chez les Anglais, à Téhéran et à Tauris, un point d'appui contre l'action russe, cherchait à prévenir, à Ispahan, toute velléité d'intervention britannique.
Mais la situation n'était pas identique et les choses allèrent moins aisément. Là-bas, tout le monde s'était à peu près trouvé d'accord ; ici la ville se divisait en deux partis de force égale, décidés à la résistance. Les gens du prince établirent leur quartier général dans la mosquée des Seyyeds ; ceux d'Agha Nedjefi envahirent la mosquée royale ; les recrues de la ville une fois concentrées, des deux parts il fut fait appel aux villages. Les troupes adverses tenaient à
présenter un front imposant, sans chercher à se faire aucun mal. Au points stratégiques, la population, douce et oisive, se groupait en rassemblements paisibles. Un matin, je traversais le bazar; il fallut s'arrêter devant un flot d'étudiants, qui venaient d'extraire de sa maison un moudjtehed récalcitrant et l'enrôlaient sous la bannière d'Agha Nedjefi. Ils criaient avec ardeur : « 0 Aboul-Fazl lf frère de l'imam Hoséin, venez à notre aide! » ; ils passèrent sans proférer la moindre injure contre le carrosse de la tyrannie.
Les deux journaux récemment créés, le Djehad-è- Akbar (la Grande Guerre) et le Rouznaméyé Melli (la Gazette nationale), attisaient les passions populaires. Chaque jour voyait éclore de nouveaux Chabnamés (feuilles de nuit), pamphlets autographiés, fort agressifs contre le prince et qui circulaient publiquement.
L'exacte répartition des forces rivales retardait la décision souveraine. Embarrassé de ses réfugiés, le consul d'Angleterre s'arrachait les cheveux de désespoir ; il maudissait la diplomatie de son pays, qui soutenait un mouvement libéral, destiné à chasser d'Ispahan un gouverneur ami des Anglais. Pour la première fois dans sa longue carrière de tchinovnik, le consul russe s'abandonnait sans contrainte aux séductions de la liberté -.
C'est pendant ces jours de troubles que j'ai tranquillement visité la ville. Tout l'intérêt s'y concentre sur les monuments séfévis. De l'époque antérieure, il
1. Aboul-Fazl (le père du mérite) est le surnom d'cAbbâs, le demifrère d' Hoséin, qui mourut auprès de lui à Kerbéla.
2. Après une douzaine de jours de troubles, les bandes d'Agha Nedjefl l'emportèrent et le Schah finit par accepter la démission de Zill-è-Soltan comme gouverneur d'Ispahan.
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reste seulement des débris de mosquées, avec quelques traces de mosaïques en faïence ; leurs minarets découronnés marquent, au nord, l'emplacement de la vieille ville ; ils s'élèvent en s'amincissant et soutiennent l'encorbellement d'un balcon circulaire. La mosquée de la Congrégation aurait été jadis une église nestorienne. La forteresse présente encore un front menaçant : des fossés, des tours, des murs crénelés; l'intérieur est un champ cultivé. Dans une petite mosquée du quartier de Dalbeti, on m'a montré quelques pierres tombales groupées autour de deux filles de l'Imam Réza ; l'une de ces pierres, étroite et allongée, décorée de versets du Coran et de motifs à demi effacés, serait le tombeau de Nizam-ol-Molk ; le souvenir du grand ministre des Seldjoukides vaut au gardien de la mosquée une rente annuelle de 24 tomans que lui fait Zill-è-Soltan.
La place Royale est intacte et d'un aspect fort imposant. La façade uniforme de ses maisons se poursuit sur les deux longs côtés du rectangle ; une ligne d'arbres, quelques fontaines ; par derrière, les allées d'un bazar. La porte monumentale de la Kaïsarié s'ouvre sur le grand bazar : une fresque très endommagée représente la bataille de Schah cAbbas contre les Uzbeks. A l'autre extrémité, la porte de la mosquée royale, encadrée d'inscriptions arabes et surmontée de deux minarets fuselés ; des plaques de faïence vernissée en forment la décoration. L'entrée porte le nom du fondateur avec le hadis caractéristique de l'Islam chiite. « Notre prophète a dit : Je suis la ville de la science ; cAli, mon gendre, en est la porte. » L'accès de la mosquée reste interdit aux infidèles ; du dehors, ils aperçoivent les pavillons
de la cour", le dôme et le double minaret du sanctuaire orientés vers la droite dans la direction de la Kibla.
Sur l'un des côtés de la place Royale, la coupole à fond gris rose de la mosquée du Cheikh Loutfoullah, l'oratoire que fit construire Schah cAbbas pour l'usage particulier du grand pontife... Vis-à-vis, l'Ala Kapi. Dans presque toutes les grandes villes de la Perse, l'Ark, résidence du souverain ou du prince-gouverneur, est précédé d'une « Sublime Porte », entrée principale du palais, que surmontent les multiples étages d'un belvédère dominant la ville et le pays. L'Ala Kapi d'Ispahan répondait à la majesté du Grand Sophi : son seuil était sacré ; on le baisait solennellement en reconnaissance d'une grâce obtenue ; il offrait un refuge aussi efficace que les cuisines et les écuries du roi ; le divan begui y rendait la justice. Un triple système élévatoire, manœuvré par des bœufs, alimentait le bassin de la terrasse ; au devant de la salle de réception, des poutres de bois colorié soutenaient une haute galerie, d'où le souverain pouvait contempler le mouvement de la place Royale ; des escaliers latéraux conduisaient à une superposition de cabinets aux murs creusés de niches. Tout cela est fort délabré et ne garde plus trace de la splendeur d'antan.
La vue de l'Ala Kapi n'embrasse qu'une place déserte et un palais en ruines. Naguère, les murailles de l'Ark avaient une lieue et demie de tour. Les jardins et les constructions de Yandéroun, les habitations des Sophis de la garde, la bibliothèque, les magasins, les ateliers royaux, le pavillon de l'Écurie, où fut couronné Schah Soléiman, ne sont plus que terrains vagues et monceaux de décombres, où
persistent, en de rares endroits, quelques fragments le faïence.
La cour et le pavillon des Tchéhel-Setoun (les quarante colonnes) se sont seuls conservés ; ils furent instruits sur les plans de Cheikh Béhaï et réparés par Schah Soltan Hoséin. Une longue pièce d'eau précède la galerie ouverte appuyée non point sur quarante, mais sur vingt colonnes ; admettons que la réfraction en ait doublé le nombre. Reposant sur quatre lions accolés, les piliers soutiennent un plafond de bois colorié, avec, dans les caissons du milieu, des applications de cristaux, séparées par des baguettes dorées. La galerie extérieure ouvre sur la salle du Trône; quatre grandes fresques représentent des festins avec musiciens et danseurs ; l'une est consacrée à une scène de chasse. Les figures principales sont celles de Schah Tahmasp,de Schah cAbbas, d'cAbbas II et de Schah Soléiman, entourés de leurs vizirs, de l'Empereur indien Houmayoun, du Khan des Uzbeks et d'un ambassadeur du Grand-Mogol. Deux peintures de bataille se font pendant : c'est la lutte de Schah Ismacil contre Selim Ier, sultan des Turcs ; Nadir Schah y joignit le tableau de sa victoire sur le Grand- Mogol, Mohammed Schah Hindi.
Il va sans dire que, si le palais des Séfévis n'a pas résisté davantage à l'injure du temps, il ne faut plus chercher les maisons des grands, décrites par Chardin. La ville est sale et ruinée ; l'étalage des petits bazars de quartier en obstrue les rues étroites. L'allée de Tchahar Bagh, qui aboutit au Zendeh- Roud, garde sa double rangée de platanes ; à défaut de jardins et de villas, il lui reste le plus joli monument d'Ispahan, la médresseh de Schah Soltan Hoséin.
Le dernier Séfévi fut un homme pieux et bon ; les étudiants racontent avec attendrissement que, sous son règne, les talébés d'Ispahan, admis, une fois la semaine, dans le parc royal, y apportaient leur linge à laver aux femmes de l'andéroun. Dans un des jardins de SchahcAbbasle roi fit bâtir sa médresseh, qui devait éclipser tous les autres collèges de la ville. Le mur extérieur, revêtu de faïences, donne sur l'avenue. Sous l'entrée même, se sont installés, à l'usage dés étudiants, une boutique d'épicier et un kahvehkhaneh. Un bassin tranversal maintient la fraîcheur delà cour; à travers le feuillage des grands platanes, apparaissent la mosquée, les rotondes d'angle, les salles ouvertes sur les côtés, tout ornées de faïences en excellent état. Le collège est fort déchu ; des gouverneurs impies l'ont dépouillé des jardins et des caravansérails voisins, constitués en fondations pieuses par la munificence du Séfévi. Il n'y a plus que soixante étudiants dans les cent quatre-vingts chambres; quatre professeurs leur enseignent le droit et la religion. La cuisine gratuite a été supprimée ; sur les fonds de la mosquée, le gardien de la médresseh, Agha Hadji Mirza Mohammed Ali Moudarrès (professeur), remet à cette jeunesse 53 tomans mensuels pour son entretien collectif.
Chardin vit les petits-maîtres d'Ispahan parader leurs chevaux sur les galets du Zendeh-Roud ; la rivière appartient aujourd'hui aux fabricants de Kalemkiars, qui y préparent ces étoffes de tenture, renommées dans tout l'Iran. Avant de fixer en couleur, au moyen de cadres de bois, les dessins ou les personnages voulus, il s'agit de mettre en état les tissus dont on fait usage. Une fois lavées à l'eau chaude
pendant plusieurs jours, les cotonnades doivent être battues sur les pierres du Zendeh-Roud, puis plongées dans une décoction de noix de galle, destinée à les jaunir.
Trois ponts monumentaux traversent le lit large et rapide du Zendeh-Roud. En amont, au bout de l'allée de Tchahar Bagh, Allahverdi Khan, généralissime des armées de SchahcAbbas, construisit le pont dit de Si Se Tchachmé, des trente-trois arches. En aval, le Pol-è-Khadjou tire son nom du quartier voisin. L'eau s'engouffre violemment entre les piles massives, bâties à l'époque de lamerlan.
Au delà de ce dernier pont, commence le cimetière du Takht-è-Poulad (le trône d'acier). Bien avant les Séfévis, la dévotion des Ispahanis multipliait déjà les tombes autour delà Koubba de BabaRokn-ed-Din, qui vécut et mourut en cet endroit, consulté de son vivant, sanctifié après sa mort. Les Persans appellent Babas (pères) des hommes pieux et simples, derviches, poètes ou savants, qui, vivant retirés du monde, attirent autour de leur ermitage une universelle vénération. Le respect de l'Iran distingue particulièrement sept de ces babas. Comme de juste, Ispahan, qui fut si longtemps la capitale religieuse du pays, en possède la plupart. Baba Nouch et Baba Kasem sont enterrés en ville ; Baba °Abdoullah, au village voisin de Koladoun. Baba Taher est à Hamadan ; Baba Afzal à Kachan.
En deçà du Takht-è-Poulad, la rive droite du Zendehroud n'était qu'une succession de jardins jusqu'au bourg chrétien de Djoulfa.
Le faubourg arménien d' Ispahan fut fondé par Schah cAbbas, aussitôt après la capitale musulmane.
Aubin. — La Perse. 19
La menace des Turcs Ottomans avait pesé sur la Perse, pendant tout le xvie siècle ; le grand roi pensa donner à son Empire une marche efficace, en dévastant le pays d'Erzeroum à l'Araxe, qui était le chemin habituel des invasions. Par deux migrations successives, dont la première en 1606, il entraîna la population arménienne, l' éparpilla sur sa route, en fixa un groupe dans le Mazandéran, un autre aux portes mêmes d'Ispahan ; leur quartier fut appelé Djoulfa, du nom de la petite ville dont bon nombre étaient originaires.
Les habitants du nouveau Djoulfa ne tardèrent pas à prospérer. Les Persans n'avaient pas encore appris le commerce ; les Arméniens firent une concurrence heureuse aux compagnies européennes et aux banians de l'Inde. Ils eurent le monopole du trafic avec Venise ; leurs affaires les entraînèrent aux Indes, à Java, jusqu'au Japon et à la Chine. Us occupaient, sur la place Royale, un caravansérail spécial pour y vendre les draps de la Hollande et de l'Angleterre, les brocarts et les glaces de Venise, la mercerie et la quincaillerie de Nuremberg. Schah cAbbas et Séfi Ier ne cessèrent de faire fléchir à leur profit les rigueurs du chiisme. Djoulfa avait son administration autonome sous un Kelanter arménien, chargé de la police, de la juridiction et de la perception des taxes ; la capitation était légère ; par une dérogation unique aux principes de l'Islam, ils se voyaient, en justice, assimilés aux musulmans ; ils pouvaient posséder la terre, s'habiller comme les autres Persans, harnacher leurs chevaux d'argent et d'or. Ils avaient un archevêque, des églises, des couvents.
Sous cAbbas II, il fallut élargir Djoulfa, en y Créant
une « nouvelle colonie » : à côté des Arméniens, s'installèrent les Guèbres et les Francs employés aux ateliers royaux ; on y mit aussi l'hospice des jésuites. Il fallait alors la permission expresse du roi pour qu'un chrétien pût loger à Ispahan. Les musulmans venaient s'enivrer chez eux ; ils cohabitaient avec des femmes persanes, si bien que leur présence risquait d'entraîner des désordres, provoqués par l'indignation des mollahs. Exception était faite pour les agents des compagnies commerciales et pour les missionnaires — Augustins, Capucins et Carmes. Chardin, « la fleur des négociants européens », fut également admis en ville.
Le déclin de Djoulfa commença sous «Abbas II ; avec ses 3.500 maisons, le bourg était devenu trop riche ; les taxes s'alourdirent et « furent assignées pour la chaussure de la mère du Roi ». Sehah Soleïman frappa les Églises grégoriennes d'un impôt annuel; le fanatisme de Schah Soltan Hoséin retira tes privilèges accordés par Schah cAbbas. L'invasion afghane acheva la ruine de Djoulfa. Les Arméniens se dispersèrent ; les uns remontèrent en Russie, en Pologne, en Transylvanie; plusieurs gagnèrent l'Italie, les autres allèrent au Goudjerate ou bien à Bagdad et à Bassora ; il ne restait plus qu'un misérable résidu de quelque 500 familles, incapables de fuir le malheur des temps ; ces gens diminuèrent encore sous Nadir.
Avec les Kadjars, le faubourg chrétien d' Ispahan reprit timidement le cours de ses destinées interrompues. L'Église grégorienne établit à Djoulfa le siège du diocèse indo-persan, embrassant tout ce qui restait de la grande émigration arménienne du
xvne siècle : un total de 30.000 fidèles, disséminés dans les principales villes de l'Iran, au Mazandéran et dans les villages de l'cIrak cAdjemi.
La communauté la plus nombreuse s'est naturellement maintenue dans le bourg historique ; il peut s'y trouver à l'heure actuelle 3.200 Arméniens. Mais Djoulfa n'appartient plus aux seuls chrétiens; le sous-gouverneur, — un musulman, — réside à Ispapan et se fait représenter par un chef de police ; les Persans envahissent les boutiques sous les arcades du Méidan. Le petite ville est une agglomération de maisons en terre, à étage ; les rues assez larges sont plantées de saules et de peupliers ; au milieu des pins et des platanes émergent les coupoles d'églises. Les anciens cimetières chrétiens remontent vers la monmontagne, ainsi que les murs de Ferrahabad, la demeure royale, construite par Schah Soltan Hoséin, qui devait servir, pendant le siège d'Ispahan, de résidence au prince afghan.
Djoulfa a conservé ses églises : la plus vieille, Sour-Agop — (Saint- Jacques) — est une modeste chapelle dans la cour de l'église de Bethléem. L'église du Saint-Sauveur date aussi de Schah cAbbas et sert de cathédrale ; l'intérieur est rempli de scènes de la Bible peintes à fresque par des artistes italiens ou par des Arméniens formés à Venise ; le bas des murs est recouvert de faïences ; la coupole ornée de motifs persans, or sur fond bleu. C'est la décoration commune à toutes les églises de Djoulfa, et le fondateur a généralement pris soin de s'y faire représenter avec sa famille.
L'évêque, Mgr Isaac, un Arménien de Constantinople, qui a vécu trois années à Marseille, demeure
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à côté de la cathédrale. Il fait, en ce moment, une tournée pastorale à travers son vaste diocèse. Ses ouailles sont disséminées dans l'Orient lointain ; on compte 300 familles grégoriennes à Bombay, 200 à Calcutta, quelques-unes à Madras, à Rangoun, à Penang, à Singapore et même à Java. Le vicaire général, le P. Bagrat, un homme de Vladicaucase, me montre dans la bibliothèque plusieurs manuscrits de la Bible, datant du ixe siècle, et venus du vieux pays avec l'émigration.
Les beaux temps de Djoulfa tendent à revenir ; beaucoup y sont artisans ; une trentaine de commerçants ont des magasins en ville ; nombre d'Arméniens trouvent à s'employer dans les bureaux de la banque ou du télégraphe anglais. Les jeunes gens partent pour l'Inde, en quête d'aventure; aucune famille qui n'ait là-bas quelqu'un des siens. C'est maintenant l'aisance, sinon la richesse. L'argent envoyé de l'Inde fait vivre les parents restés au bercail, et soutient les œuvres de la communauté : une caisse de bienfaisance, un dispensaire et deux écoles. Il se publie un journal en langue arménienne : Lraber (Le Nouvelliste).
Le mouvement général se trouvant porté vers le Sud a fait que l'influence anglaise domine à Djoulfa. Si l'image de l'empereur de Russie occupe la place d'honneur à l'évêché de Tauris, celle de l'empereur des Indes s'impose au diocèse indo-persan. La station de la Christian Missionnary Society, de Londres, compte cinq missionnaires, qui n'ont obtenu que peu de conversions au protestantisme anglican; mais ils ont plusieurs centaines d'enfants dans leurs écoles ; ils entretiennent un hôpital à Ispahan et une école pour
les musulmans. Djoulfa possède, en outre, un dépôt de la British and foreign Bible Society, et héberge les loisirs d'un missionnaire de la London Jews Society.
La tolérance des Séfévis avait attirée le catholicisme en Perse. En 1598, vinrent les Augustins portugais, envoyés auprès de Schah cAbbas par l'archevêque de Goa. En 1604, Clément VIII dépêcha les Carmes. Richelieu expédia des Capucins à Séfi Ier, sur la recommandation du roi de France. Les Jésuites arrivèrent plus tard de leur propre mouvement ; puis les Dominicains. Vu la priorité de leur établissement, les Augustins fournissaient des évêques au diocèse latin d'Ispahan ; on y vit même résider un évêque de Babylone, dont les tribus arabes rendaient le siège inhabitable. Les missions disparurent dans la tourmente afghane.
Cependant, le souvenir d'un groupe arménien catholique, ayant jadis existé à Ispahan, s'était conservé au Patriarcat de Constantinople ; on citait une grande famille catholique, les Chahrimaniantz, dont le nom restait attaché à la porte de Djoulfa, donnant sur le pont d'Allahverdi Khan. En 1828, un prêtre d'Angora, Mgr Giovanni Tertérian, fut envoyé par le patriarche pour reconnaître la situation ; il retrouva quelques familles vaguement catholiques, l'ancienne église des Dominicains et un jardin des Pères Jésuites. Il mourut en 1852, après avoir rétabli la mission et la communauté. Le P. Pascal, d'Erzeroum est là depuis 1861; vieillissant au milieu de son troupeau, qui compte maintenant une cinquantaine de familles. En 1904, le délégué apostolique d'Ourmiah, désormais chargé du diocèse latin d'Ispahan, envoya des Lazaristes et des Sœurs de
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Charité. L'église des Dominicains, construite en 1702, sert de paroisse ; un tableau qui représente saint Dominique recevant le rosaire des mains de la Sainte Vierge, un autel en argent, les lampes du sanctuaire, datent de la mission primitive ; un corridor voûté, encombré de tombes, conduit au couvent. La mission, composée de trois Lazaristes et de sept Sœurs, a été vigoureusement menée par son supérieur, un prêtre ardennais, M. Demuth ; les écoles sont déjà fréquentées par quatre-vingts garçons et cent quinze petites filles.
Les faveurs accordées aux Arméniens par les Séfévis ne s'étendirent pas aux juifs. Ispahan était, sans doute, la plus ancienne juiverie de la Perse. Quand, après la destruction du premier temple, les juifs furent dispersés par Nabuchodonosor, ceux d'entre eux qui prirent le chemin de l'Iran se fixèrent à Ispahan ; ils y construisirent à leur usage un faubourg spécial nommé Yahoudieh. Avec le temps, la ville primitive disparut et ce fut le quartier juif , qui servit de noyau au moderne Ispahan. Tandis que Schah «Abbas prodiguait les avantages aux chrétiens de Djoulfa, il précisait les restrictions sévères qui frappaient les juifs. Le Djam'eh cabbassi, recueil des lois de Schah cAbbas, multiplie contre eux les interdictions : construire de nouvelles synagogues, chanter des chants liturgiques, boire de l'arak, manger du porc, épouser des musulmanes, acquérir des chevaux, posséder des armes, venir en aide à leurs coreligionnaires attaqués ; ils devaient porter sur leurs vêtements une rouelle de drap jaune ou rouge, monter à âne en plaçant leurs deux pieds du même côté, se faufiler le long des maisons pour laisser aux Per-
sans le milieu de la rue. Leurs femmes ne pouvaient sortir que dévoilées. La situation des juifs était si humiliée que les voyageurs français du xvir3 siècle les mentionnent à peine. Tavernier les signale comme courtiers. « Les juifs, écrit Chardin, sont en petit nombre dans cette ville et pauvres, comme ils le sont généralement par tout ce royaume. »
Il y a 6.000 juifs à Ispahan: C'est le groupe israélite le plus nombreux de toute la Perse. Ils habitent les quartiers de Djouibaré, de Golbar et de Dardecht, n'ayant pour vivre que le colportage, la vente du vin et de l'arak. Or, Agha Nedjéfi vient d'interdire aux juives l'accès des andérouns, aux juifs le commerce des alcools, si bien que la communauté meurt de faim. J'ai rarement vu pareille détresse ; le quartier est sale et rempli de mendiants : les rabbins n'ont pas d'influence ; un marchand d'opium, M. Khazkiya Mordecaï, reconnu pour chef comme le plus riche, remet toute autorité au directeur des Écoles de l'Alliance, un juif bulgare. Ces écoles ont été fondées en 1901 ; elles contiennent 290 garçons et 210 filles : la seule espérance 'd'avenir au milieu de toute cette tristesse.
Rendu farouche par le malheur des deux derniers siècles, le chiisme pesa avec une égale dureté sur les communautés non musulmanes : arméniens, guèbres et juifs. S'écartant des douces rêveries du soufisme pour devenir le symbole de la nationalité iranienne, la religion persane revint aux idées exclusives de l'aryanisme primitif. Elle opposa la pureté des siens à l'impureté des infidèles et prêcha la minutie des purifications. En tout pays d'Islam, le non-musulman est un homme de condition légalement inférieure ;
en Perse, il fut considéré comme un être vil, propre à contaminer par son seul contact la pureté chiite. Crainte de souillure, il fallut le maintenir enfermé dans son bouge et l'exclure de tout endroit public, aussi bien des bains que des bazars.
Le xixe siècle tempéra cette ignominie. A la suite des guerres avec la Russie, les Arméniens de l' Azerbaïdjan cherchèrent un sort meilleur en Transcaucasie. Etchmiadzin envoya des prêtres et des professeurs. Les Arméniens se firent les auxiliaires de la pénétration russe et en retirèrent le bénéfice ; ils tiennent une place importante dans les bazars de Tauris et de Téhéran; l'un d'eux, M. Toumaniantz, s'est fait, sur tous les marchés du Nord, le principal exportateur des produits persans vers la Russie... On a vu que les Arméniens de Djoulfa se portèrent vers le Sud, comme agents du commerce de l'Inde.
Les Guèbres trouvèrent un appui chez leurs coreligionnaires parsis. En 1854, le Persian Zoroastrian amélioration fund, de Bombay, 'dépêcha en Perse un premier émissaire ; depuis lors, un agent officieux des Parsis de l'Inde réside à Téhéran. M. Ardéchirji Edulji, est actuellement accrédité auprès des dix mille Zoroastriens de l'Iran, dont le groupe principal vit à Yezd et Kerman ; ces gens ont essaimé entre Téhéran et Bouchir pour prendre part au trafic indien. Les Guèbres de Téhéran ont leurs magasins au bazar ; le plus riche d'entre eux, M. Arbab Djemchid, fait même partie du Conseil national.
L'Alliance israélite universelle n'a pris pied en Perse qu'en 1898. Elle a successivement fondé des écoles à Téhéran, Hamadan, Ispahan, Senneh, Chiraz et Kermanchah; soit onze écoles avec 2225 élèves.
L'œuvre commence à peine, dans des locaux parfois insuffisants; elle doit même se borner dans certains cas à l'enseignement des métiers ; son influence moralisatrice ne peut manquer de se faire sentir et avec le temps, elle permettra aux juifs de l'Iran de bénéficier de la situation nouvelle créée par le mouvement des réformes.
Les juifs sont maintenant éparpillés dans tout le pays. Les invasions les dispersèrent ; le fanatisme des mollahs les pourchassa de ville en ville ; souvent même il leur fallut se convertir à l'islam. Ceux de Méchhed, devenus musulmans, continuent, paraît-il, à pratiquer en secret le culte mosaïque. Il n'y a presque plus de juifs dans le Nord du pays, sauf à Téhéran où ils se concentrèrent. Ils sont là 5.100, 5.300 à Hamadan, 5.000 à Chiraz. Les juifs d'Hamadan, d'Ourmiah,de Kermanchah, de Soltanabad et de Kachan sont admis dans les bazars et y font le commerce. Ceux d'Ispahan et de Chiraz en sont réduits au colportage; des communautés minuscules parsèment le Kurdistan, le Louristan et l'cIrakcAdjémi. On rencontre dans toutes les montagnes du Fars des juifs artisans ou colporteurs ; il en existe aussi à Yezd et à Kerman. Dans le Kurdistan, ils parlent un jargon syriaque, dans l'Iran un jargon persan, mêlé d'hébreu, dont les dialectes varient de ville en ville. La fabrication du vin ou de l'arak et la pratique de la médecine sont spécialités des juifs de l'Iran ; ils fournissent à l'immoralité du pays des troupes de chanteurs et de danseurs. Le Bulletin de i Alliance israélile porte leur nombre à près de 50.000.
Ils sont, du reste, dans un état pitoyable, conséquence de l'oppression et de la pauvreté. L'ignorance
des rabbins tolère parmi eux les mariages précoces et la polygamie ; l'ivrognerie achève l'abaissement des caractères : point d'organisation ; à peine d'écoles talmudiques. aucune vie religieuse ni intellectuelle ; les traditions, les usages du judaïsme local semblent même s'être perdus.
A Téhéran, où la communauté juive est une des plus nombreuses du pays, la plus importante des 20 synagogues, celle de Marhoun Ezra, est installée dans les chambres d'une petite maison persane et contient le seul talmud-thorah de la ville. Le grandrabbin Mollah Abraham est un ancien orfèvre revenu de Bagdad ; il est, à la fois, prêtre et sacrificateur, notaire, officier de l'état civil et juge dans les questions de statut personnel ; pour les autres, il faut recourir aux moudjteheds. Le Kargouzar se charge de la police. Un dizaine de « barbes blanches » forment une sorte de conseil autour du |grand-rabbin. Tous les trois ans, le khakham chalimi vient de Jérusalem, muni de son diplôme, surveiller la stricte application de la loi et encaisser les fonds recueillis. Les chalihod apparaissent à intervalles irréguliers ; le gabbaï, trésorier de la communauté, Chaloum Daoud, leur remet l'argent ramassé pour les tombeaux de Jérusalem, d'Hébron, de Safed et de Tibériade. Son père, Daoud Mordécaï, envoie directement à Bassora les offrandes destinées au tombeau d'Esdras.
Le judaïsme persan était si décomposé que, dès son arrivée, le directeur de l'école de l'Alliance eut à prendre la direction de la communauté dans presque toutes les villes ; nulle part plus qu'à Ispahan, où il perçoit la taxe sur la viande kacher, paye la capitation et se voit même recherché comme -arbitre des contes-
tations. C'est là un rôle fort délicat. Xes professeurs de l'Alliance Israélite m'ont paru le remplir avec conscience et succès. Ils ont le sentiment de leur tâche civilisatrice et le goût de l'apostolat. Leur habitation a généralement fort bon air ; l'institutrice qu'ils ont épousée est gentille et avenante ; leur existence est digne et familiale ; ils sont, par eux-mêmes, d'un excellent exemple pour la communauté qu'ils ont à tâche de relever. Nous devons leur savoir un gré infini d'enseigner soigneusement aux enfants, avec notre langue, les titres que la France s'est acquis auprès de leur race par le fait même de la Révolution. L'Alliance Israélite a su résoudre le difficile problème de créer une mission laïque suffisamment efficace ; c'est un modèle à étudier et à suivre.
La plupart des avanies antérieurement faites aux juifs sont maintenant choses du passé. Il n'est plus question de rouelle ; les juifs s'habillent comme les autres Persans. La capitation même tombe en désuétude : à Ispahan, elle n'est plus que de 100 tomans par an; à Téhéran, elle consistait en 1.000 metkals de soie ; on la remplace par une somme de 20 tomans, une fois payée au tailleur du roi. Les tracasseries des moudjteheds, les exactions des autorités tendent à s'atténuer ; les gouverneurs s'emploient de leur mieux à réprimer les violences contre les juifs. Le gouvernement persan admet volontiers les représentations officieuses faites en leur faveur par la légation de France. Là comme ailleurs, le bienfaisant effet des idées nouvelles commence à se faire sentir.
A TRAVERS L'CIRAK CADJEMI
D'Ispahan à Soltanabad. — Les « minarets branlants » de Koladoun. — Les muletiers de Sédé ; notre caravane ; Kerbélaï Mohammed Ibrahim. — Le village de Tchalé- Siah. — La route méridionale du pèlerinage aux Lieux Saints. — Le conteur de Déhakh : Behzad et Ibrahim, ou le bienfait récompensé. — Le district de Dor. — Les provinces de Golpaigan et de Kamaré. — Le médecin juif de Vertcha ; la médecine en Perse. — Soltanabad: les tapis de l'cIrak; la maison Ziegler. — Hadji Agha Mohsen. — De Soltanabad à Kermanchah. — En pays turc : Diza bad. — La province de Mélayir. — Le Norouz : célébration de la fête nationale de l'Iran. — L' « année du poulet ». — En famille, chez le Ketkhoda de Frasfardjé.
Il yraffort loin d'Ispahan à Bagdad : plus de 800 kilomètres, au travers du large massif montagneux qui sépare le plateau de l'Iran de la vallée du Tigre. C'est la partie méridionale de l'oIrak cAdjemi. Notre route suit tout d'abord la limite du désert ; les villages sont rares, les arbres dépouillés par l'hiver. Chaque jour avance insensiblement la chevauchée monotone sur un sol gris et rocailleux. Cependant, l'air est frais et sec : les montagnes ont gardé leur revêtement de neige ; dans la brume du matin, les cimes apparaissent aériennes, presque diaphanes ; elles resplendissent au grand soleil de l'après-midi. Aux sources des
rivières de Koum et de Saveh, dans le bassin de Soltanabad, le paysage reste désertique ; quelques oasis de verdure disséminés sur les pentes arides.
Les seigneurs persans ne se soucient point de vivre en des lieux si écartés. Arbitrairement guidée par les appétits de la cour, la volonté souveraine déchiqueté le territoire en provinces minuscules. Nul ne s'inquiète de cette chétive population de racyat iraniens, de ces villages arméniens et géorgiens créés par l'émigration du xvir3 siècle, ni des petits groupes juifs, adonnés parmi eux à la médecine et au colportage. Beaucoup de villages, étant rayyetis, sont livrés en tiyyouls à la rapacité des grands.
Jusqu'à Soltanabad, les muletiers comptent 265 kilomètres, divisés en 7 menzels (gîtes d'étape), à parcourir en autant de journées. Notre petite caravane s'est formée à Sédé, par les soins de Mohammed Hoseïn Khan Sertip, préposé aux transports de la maison princière. Il est le chef des muletiers de la province, dontil peut réquisitionner les bêtes de charge, au nom de Zill-è-Soltan.
Sédé n'est qu'à 18 kilomètres d'Ispahan et l'on s'y rend en voiture, au travers des jardins et desgrosses tours des pigeonniers. A droite, apparaissent dans les arbres les « minarets branlants » du village de Koladoun, deux pointes jumelles, surmontant la mosquées où Baba cAbdoullah dort son dernier sommeil. Une particularité de construction permet à tout individu, qui en gravit les escaliers, de leur imprimer un mouvement fort appréciable, tandis que l'autre minaret se met à s'agiter par sympathie.
Auprès du Zendeh-Roud, un rocher isolé ferme la plaine : au sommet, la rotonde d'un pyrée et quelques
A TRAVERS L'CIRAK eADJEMI 303
ruines d'un bâtiment en briques. La vue en est fort belle : la rivière sort de l'étranglement des montagnes; plus haut, avant de remonter vers le district de Tchahar Mahal et les crêtes neigeuses des Bakhtyaiis, la vallée, parsemée de villages, s'épanouit en champs déjà verdissants. Au pied du Koh-i-Sédé, le bourg du même nom, avec ses deux annexes, Horestan et Téhérantchi, forme une vaste agglomération datis les jujubiers et les platanes ; c'est le chef-lieu du district de Moharbin, dont Behram Mirza est sousgouverneur. Les paysans l'ont prié de leur épargner la présence d'un de ses domestiques ; grâce à la proximité, ils vont régler eux-mêmes leurs affaires en ville avec quelque secrétaire. Sédé est aux paysans ; des deux villages voisins, l'un appartient à un frère, l'autre à un neveu d'Agha Nedjefi; la meilleure culture est celle du tombac; mais, dédaigneux des occupations agricoles, la plupart des habitants se sont faits muletiers. Ils peuvent mettre en ligne 3 ou 4.000 chevaux et mules qui s'en vont indifféremment à Téhéran ou à Chiraz, jusqu'à Trébizonde et Bagdad.
Mohammed Hoseïn Khan est le propriétaire le plus aisé du village. Il y possède deux jardins fruitiers et une grande maison qu'il vient d'achever. Nous y passâmes la nuit. L'écho des agitations d'Ispahan venait d'arriver au village ; le soir, on battit le tambour et, dès l'aube, une bande de paysans se dirigea vers la ville, afin d'aller grossir, dans la mosquée du Schah, les forces d'Agha Nedjefi.
Kerbélaï Mohammed Ibrahim conduit notre caravane, — un garçon solide, vêtu de bleu, chaussé de cuir, avec de grosses guêtres d'étoffe, la pipe passée dans sa ceinture de laine, un bonnet noir sur la tête,
la figure rasée, la moustache blonde et courte. Tout le jour, il suit lourdement le train des mules, le corps penché en avant, maugréant contre la longueur des étapes, objectant la fatigue de ses bêtes ou le poids des charges et menaçant de se réfugier dans les imamzadés du chemin. De temps à autre, détachant de sa ceinture une lanière de cuir, terminée par une chaînette et une mèche, il s'en sert comme de fouet pour presser la marche, Sa mauvaise humeur se perd en paroles ; il est bon et rude au travail ; il sait les chansons pour distraire la longueur de la route. Les muletiers n'ont point su créer à leur usage une poésie spéciale comme celle des chameliers ; ils prennent leur bien dans le trésor commun de la versification populaire et le chantent aux échos du désert. Les muletiers ispahanis passent pour les meilleurs chanteurs de leur profession. Et voici ce que fredonnait Kerbélaï Ibrahim :
Tes yeux me regardent, mais ton cœur est ailleurs; peu m'importe, du reste, où est ton cœur. Je suis un oiseau qui vole ; il ne manque point d'arbres pour m'y poser.
Notre homme voyage constamment entre Ispahan et Soltanabad ; à rares intervalles, il pousse jusqu'à Bagdad. Sa famille vit à Sédé. De son patron, Hadji Ibrahim Makkari, qui dispose d'une soixantaine de bêtes de charge, il ne reçoit aucun salaire; mais il possède une mule en propre, dont il a le bénéfice, étant défrayé de tous frais de route à la fois pour lui et pour elle.
A la passe de Sar-i-Tchah, le chemin franchit la montagne de Sédé, puis en contourne les pentes. Les
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parcelles cultivées de la plaine d'Ispahan forment des carrés de verdure ; partout ailleurs, l'immensité du désert, parsemé de roches d'un brun rougeâtre; au fond, une chaîne neigeuse et le massif du Koh-i-Karguez.
Tchalé-Siah (le fossé noir), est un petit village d'une cinquantaine de maisons ; de sa propriétaire, une fille de Zill-è-Soltan, Afsar-ed-Dowleh (la couronne de l'État), il a récemment reçu le nouveau nom d'Afsarieh. Le passage d'un canal venu de la montagne réussit à faire pousser des arbres et à irriguer quelques champs de blé au milieu des solitudes. L'eau continue sa course souterraine pour vivifier, un peu plus bas, le village de Rahimabad. Les habitants payent, pour toute redevance, la somme annuelle de 550 tomans, comme prix de location de la moitié du canal. Leurs maisons se pressent dans une enceinte murée, fermée par une grosse pierre, qui tourne sur elle-même. Adossée à la paroi extérieure, une fabrique de tapis, établie par le prince, où 40 femmes travaillent à huit métiers. Le village a débordé la tristesse de sa muraille : plusieurs maisons, des enclos très bas, se groupent au dehors. Dans toute la région, les chambres sont voûtées ; au milieu de la pièce, a été creusé le four ; dans la voûte, un trou pour l'échappement de la fumée. Les meilleures habitations comportent, entre deux chambres, un espace ouvert, également voûté, éivan, où la famille s'installera durant l'été.
La masse noire d'un caravansérail précède Tchalé- Siah. L'inscription mentionne le règne de Schah Soléiman et la date de 1100 de l'Hégire. L'édifice fut élevé par ordre du grand-vizir Cheikh cAli
Aubin. — La Perse. 20
Khan, cEhtezad-os-Saltaneh — l'appui delà dynastie. — Cheikh cAli était ce ministre pieux et intègre dont Chardin nous conte les démêlés avec son ivrogne de souverain ; il n'aimait pas beaucoup les chrétiens, et fut cause que le second voyage du bijoutier français rapporta moins de bénéfices que le premier. Celui de Tchalé-Siah commence une longue suite de caravansérails, dont le même ministre et le même souverain jalonnèrent la route d'Ispahan à Bagdad. La plupart sont hors d'usage ; par exception, Tchalé-Siah s'est assez bien conservé ; les murs en briques cuites sont à peu près intacts ; à l'entrée, les grandes dalles de pierre ne se sont pas trop disjointes ; les chameaux remplissent la cour, transformée en cloaque ; sous les arcades, campent les voyageurs. Tout est plein. Il vient d'arriver une caravane de gens de Birdjand, retour de Kerbéla, qui se dirigent vers le lointain Séistan.
Car nous sommes sur l'une des grandes voies du pèlerinage et la route appartient aux pèlerins. Les caravanes de charges se font rares ; à peine quelques trains de mules, apportant à Ispahan les tabacs d'Ourmiah. C'est, tout le long du jour, le reflux de cette migration de peuples, qui, l'automne, s'est portée vers les lieux saints pour regagner, pendant les mois d'hiver, ses villages respectifs. Jusqu'au delà de Kermanchah, le torrent s'est maintenu compact; puis ceux de l'Azerbaïdjan et du Caucase s'en sont allés vers Hamadan; ceux de l'Irak ont pris le chemin de Koum. Sur la route d'Ispahan à-Soltanabad, nous n'avons affaire qu'à la branche méridionale, qui va vers Ispahan et Chiraz, Yezd et Kerman, ou bien encore vers le Séistan et le sud du Khorassan. Ce sont
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des populations entières qui se sont déplacées, à la voix des conducteurs de pèlerinages, pour la pieuse visite aux tombeaux des Imams. Sur la piste désertique, des hommes, des femmes, des enfants défilent sans interruption ; beaucoup suivent à pied leur petit bagage chargé sur un âne ; quelques-uns n'ont point de chaussures et demandent l'aumône aux passants.
Les plus riches voyagent à cheval ; les femmes, accroupies dans les larges cacolets de bois placés en travers des montures ; elles sont enveloppées du châle noir coutumier, la figure couverte d'un linge blanc percé de trous au devant des yeux et fixé par une broche derrière la tête. Il est rare qu'un pantalon de fine étoffe, fermé, à la cheville, sur un bas de même couleur, dénonce la présence d'une dame de qualité. Comme celui de Méchhed, les pèlerinages de Kerbéla et de Nedjef sont le plus souvent le fait du vulgaire ; il n'est guère de racyat qui ne deviennent Mêchhedis ou Kerbélaïs ; les Persans bien placés préfèrent entreprendre le voyage de la Mecque et n'attachent de valeur qu'à la qualification de Hadji.
De Tchalé-Siah à Déhakh, une quarantaine de kilomètres. A l'extrémité de la province d'Ispahan, une eau propice permet à quelques villages de développer leurs champs et leurs vignobles. Déhakh est un gros bourg entouré de murs ; un imamzadé, fils de l'imam Mousa, domine la longue étendue des jardins et des cultures. Le district a pour sous-gouverneur le premier secrétaire de Zill-è-Soltan, Mirza Baghir Khan, qui en délègue l'administration à l'un des principaux cultivateurs du chef-lieu, Mirza Hadji Agha Kelanter.
Les récits d'un conteur vinrent distraire notre soirée. Un cAdjem, Derviche Hoséïn, est le nakkal
attitré du lieu ; il fait, en ce moment, la tournée des villages voisins, qu'il égayé par ses anecdotes, avant de les édifier par un court sermon sur le martyre des Imams. En son absence, nous eûmes affaire à un simple apprenti : Derviche Darab étudie chez un mourchid, Kachgoul cAli Schah, de Golpaïgan, et s'essaye timidement dans son art. Son maître ne lui a pas encore appris à détailler les épisodes, contenus dans quelque livre célèbre ; sa mémoire classe les contes par catégories : la vertu récompensée, le vice puni, les vengeances, les mariages, les morts.
Derviche Darab porte le costume ordinaire des paysans ; il s'agenouille à la mode persane, s'assied sur ses talons et débite son histoire, avec autant de mobilité dans les traits que de vivacité dans les gestes. Il se met tout d'abord à psalmodier quelques vers de Sacdi,puis entame son récit, choisi dans la série du bien récompensé :
« A Ispahan, sous le règne de Schah cAbbas, vivait un bijoutier, Khadjé Séid Djauhéri. Un jour, assis dans sa boutique, fumant un kalyan que venait de lui préparer son eunuque, il regardait insouciamment le mouvement du bazar. Un jeune homme, en habits de voyage, immobile le long du mur, frappa son attention. Il l'appela, le fit entrer, asseoir et fumer ; l'inconnu resta jusqu'au soir. A la fermeture du bazar, le bijoutier lui offrit de venir loger chez lui, s'il n'avait point d'autre gîte ; il y demeura quarante jours et quarante nuits, diverti par son hôte avec des musiciens et des danseurs. Alors Behzad — c'était le nom de l'étranger — dit en pleurant qu'il devait partir et avoua son manque de ressources. Le lendemain même, Ibrahim, le fils du bijoutier, lui
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amenait un cheval de la part de son père, avec une bourse de 100 tomans. Behzad alla à Chiraz, puis à Bouchir; là il prit passage sur un voilier et débarqua à la côte de l'Oman. La côte était peuplée de pêcheurs; fort de son capital de 100 tomans, le nouveau venu les prit à son service et en fit autant de pirates. Behzad s'enrichit vite à cette entreprise.
« Mais, laissons là l'affaire de Behzad et revenons au bijoutier » . Le malheur voulut qu'un domestique de Schah cAbbas se prît de querelle avec Khadjé Séid sur le prix d'un bijou. Les gens du bijoutier ayant bâtonné l'homme, le roi, furieux, fit emprisonner le commerçant coupable, piller sa boutique et sa maison. Khadjé Séid mourut; sa famille était ruinée... Le fils se lamentait ; sur les conseils de sa mère, il se décida à parcourir le monde, afin d'y acquérir expérience et fortune. Or, il advint qu'Ibrahim fut capturé dans le golfe Persique par les bateaux de Behzad. Le pirate le reconnut aussitôt et l'accabla des effusions les plus vives... « C'est moi, lui dit-il, qui suis Behzad, auquel vous avez donné naguère un cheval et 100 tomans pour son voyage. Ces palais, ces navires, ces nègres, ces serviteurs, — tout cela est à votre disposition, car je les ai acquis du capital avancé par vous. » Ibrahim n'avait pas à chercher plus loin ; il vécut avec Behzad au milieu des plaisirs, et voici qu'un jour, une jeune fille européenne, quelque Portugaise égarée sur ces mers, fut saisie par les pirates. Cette prise opportune valut une femme à l'indolent Ibrahim, auquel toutes les chances tombaient du ciel, en récompense du service rendu à Behzad par la prévoyance paternelle. »
Au delà de Dehakh, quelques villages dispersés
sur le plateau désolé, pierreux, où poussent de maigres broussailles ; des troupeaux de moutons et de chèvres y cherchent péniblement leur nourriture, sous la garde de pâtres en manteaux de feutre. A gauche, se poursuit la ligne neigeuse des grandes montagnes. Puis la vallée descend insensiblement vers la rivière de Koum, entre deux chaînes parallèles, fermée, au loin, par la masse isolée de l'Elvend de Golpaïgan.
Il y a là six villages écartés, réunis en un même district; la faveur du Schah défunt les fit attribuer en tiyyoul à l'Emir Bahadour Djeng (le chef des braves à la guerre), un Turc de Tauris, devenu ministre de la cour. Mirza Feth cAli Khan, le domestique chargé d'y représenter les intérêts du bénéficiaire, exploitait avec un excès de vigueur cette plèbe corvéable et ignorée. Des plaintes, portées à Téhéran, valurent de lourdes amendes aux délégués qui s'en chargèrent. Le salut vint du changement de règne ; le ministre perdit sa place et son homme crut prudent de vider les lieux. Depuis lors, le district respire, attendant sans impatience la désignation d'une nouvelle autorité. Dor, le chef-lieu, n'a que 200 maisons et paye 400 tomans d'impôt ; un caravansérail à moitié détruit y porte le nom de Schah Séfi.
Plus rien, durant 36 kilomètres, jusqu'aux jardins de Golpaïgan. La ville est au pied de la montagne ; la rivière assez grosse pour irriguer des cultures étendues et faire vivre une trentaine de villages, disséminés dans la large plaine. Le sol donne les grains et les fruits pour la consommation locale, l'opium et les tombacs qui vont vers Ispahan, le coton exporté en Russie. La haute vallée de la rivière de Koum forme une province spéciale, livrée aux favoris
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en quête d'emploi; les moudjteheds eux-mêmes y possèdent trop peu d'influence pour contrecarrer les gouverneurs. Un gendre du feu Schah gouvernait à Golpaïgan : la mort de son beau-père mit un terme à ses loisirs.
La ville peut avoir 12 ou 15.000 habitants ; son aspect est triste et ruiné ; les débris de la forteresse, la coupole de la mosquée du Vendredi, un minaret isolé près du bazar, l'imamzadé Seyyed Haftar, descendant de l'imam Mousa, s'élèvent au milieu de murs croulants et de détritus amoncelés. Il y a deux ans, le choléra dévasta Golpaïgan; les gens moururent ; leurs maisons furent abandonnées. Le bazar vend aux Iraniens de la plaine et aux Loures de la montagne ; il achète à Ispahan, Kachan ou Soltanabad ; il appartient au domaine à peu près exclusif des cotonnades et des sucres russes. Au milieu de la ville s'étale la misère du quartier juif; 130 familles y vivent sous l'autorité du grandrabbin, Mollah Israël ; cent autres sont installées à Kounsar, un peu plus haut dans la montagne.
La passe de Hasan-Flakh réunit à la chaîne principale l'Elvend de Golpaïgan. Au col, la neige persiste encore et le passage est dur à notre caravane. Nous descendons en pente douce vers la large plaine de Kamaré ; une centaine de villages y mettent des taches vertes sur la terre grisâtre. Des cours d'eau s'en vont vers la rivière de Koum. En bas, le bourg de Khouméin, précédé d'un pont et d'une ancienne forteresse, le Chehriar (le maître de la ville). Khouméin a 3.500 habitants. Une dizaine de familles juives y ont récemment essaimé de Golpaïgan ; la plupart des villages de la province appartiennent
à deux Kadjars, fils d'un neveu de Feth cAli Schah. Le gouvernement est entre les mains d'un petit propriétaire local, pour le compte d'un seyyed de Tauris, Bedr-ol-Molk (la pleine lune du royaume), qui, doit cette aubaine à l'influence de son frère, chef de la garde-robe du feu roi.
L'eau, coulant en tous sens, permet de cultiver la plaine entière. A l'extrémité, une sœur de Zill-è-Soltan Banouyé cOzma (la grand dame), possède une dizaine de villages à cheval surKamaréetl'cIrak. Elle en tire un revenu de20.000 tomans. Sans tenir compte delà récolte, les paysans se sont engagés à lui payer cette rente fixe par les soins du keikhoda bachi, qu'elle a désigné dans le centre principal, Vertcha, un bourg de 226 maisons, fournissant, à lui seul, le quart de la somme totale.
Un juif vit à Vertcha pour y pratiquer la médecine. La médecine, en Perse, n'est pas un métier lucratif. Dans les grandes maisons, le médecin est un domestique de confiance, attaché à la personne du maître et rémunéré par le don annuel de quelques kharvars de grains. Il y en a peu qui aient étudié dans les Facultés d'Europe ; en Perse, l'enseignement médical régulier n'existe qu'à l'École polytechnique de Téhéran. Les missionnaires américains inculquent à quelques jeunes gens, Arméniens et Chaldéens, des notions élémentaires d'hygiène, qui les font rechercher dans tout leNord-Ou^st de l'Iran. La masse des praticiens actuels tire sa science de la tradition paternelle, que les générations se sont transmises depuis Gallien et Avicenne. Dans les principales villes, se sont établis des médecins musulmans indépendants. Mais leur sort n'a rien d'enviable : les mollahs leur enlèvent la clientèle populaire pour
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traiter avec des amulettes ou des transcriptions du Coran ; les seyyeds pratiquent l'imposition des mains ; il arrive que le patient recoure à la terre de Kerbéla, rapportée par les pèlerins. On tire au sort le remède à suivre, dans les feuillets du livre sacré, par le procédé de Yestékharé. Les gens, plus cultivés, qui s'adressent à l'homme de science, omettent volontiers de payer ses soins. Ils estiment leur médecin suffisamment rémunéré par le don accidentel d'un châle ou d'un tapis, et celui-ci doit vivre sur le léger bénéfice des médicaments qu'il prépare. Dans tout l'cIrak cAdjemi, les campagnes appartiennent aux docteurs juifs.
Celui de Vertcha est arrivé depuis peu ; il vit seul et ne manque pas d'aller, à Golpaïgan, célébrer en famille la fête de Pâques et celle des Tabernacles. Sans cesse, il parcourt les environs, soit qu'il ait été spécialement appelé pour un malade, soit qu'il y exécute une tournée périodique ; en dehors du village, ses consultations lui valent 3 ou 4 krans. Toute sa science lui vient de son père, qui a lui-même émigré de Yezd : il saigne, purge, guérit, selon les vieux usages du pays.
Le chemin, franchissant un seuil imperceptible, descend au village de Ghéili, vers le lac Touzlou Gueul, dont la surface bleue apparaît au loin dans la plaine. C'est un bassin isolé, privé de tout déversoir, entre la rivière de Koum et celle de Saveh. Nous passons de crête en crête, de vallon en vallon ; les villages sont espacés, les cultures rares. En bas, quelques vignobles. Nous atteignons Soltanabad, allongée tout au fond de la plaine, au pied même de la montagne, en bordure de ses jardins.
Jusqu'au dernier siècle, la province d'Irak ne possédait aucun chef-lieu déterminé. Les gouverneurs nommés ne prenaient point la peine de quitter Ispahan ou Chiraz et se faisaient représenter par quelque délégué. Celui-ci s'installait dans un village au cœur même de son gouvernement, près du site actuel de la ville de Soltanabad. Sous Feth cAli Schah, un grand personnage, Yousouf Khan Sépehdar, prit le chemin de l'cIrak;il eut vite fait de détruire les villages primitifs et de fonder Soltanabad, en y transplantant leurs habitants. La ville a beau être moderne, elle est aussi ruinée qu'aucune autre de l'Iran ; ses murailles tombent en miettes : le gouverneur occupe un énorme palais, aux cours lamentables, aux bâtiments décrépits. Les rues se coupent à angle droit. Le bazar est actif : les négociants y sont venus des villes voisines, même d' Ispahan et de Tauris Deux petits caravansérails contiennent une colonie juive d'une soixantaine d'invidus détachés de Kachan et d'Hamadan ; trois d'entre eux pratiquent la médecine. En dehors des grains, la province produit un peu de coton, de l'opium, une assez forte proportion de raisins secs exportés en Russie.
Soltanabad peut avoir 25 ou 30.000 habitants. Elle appartient tout entière à l'industrie des tapis, qui refleurit dans l'cIrak depuis une quarantaine d'années et, partant, au commerce des laines. Cellesci proviennent de Golpaïgan, Hamadan et Kermanchah; les fils plongent, en pleine rue, dans de grands vases remplis de teinture ; ils sèchent sur tout es les maisons.
MM. Ziegler sont des commissionnaires suisses, établis à Manchester, et spécialisés dans le commerce
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de la Perse ; la maison centrale est à Tauris, avec succursales à Téhéran, Ispahan, Yezd, Chiraz et Bouchir. Celle de Soltanabad, réservée à l'exportation des tapis, forme, dans les peupliers, à l'extrémité méridionale de la ville, un coin de Suisse, aimable et hospitalier. Les ateliers pour la préparation et la teinture des laines occupent 80 ouvriers. Chaque tapis fait avec les tisserands l'objet d'un contrat spécial, prévoyant des avances en laines et en argent. L'ouvrier reçoit le modèle, dont le dessin ou la couleur se modifient constamment selon les goûts de la clientèle, et met de suite au travail femmes et enfants de sa famille. Sur les registres figurent les noms de 3.300 tisserands, répartis dans la ville, l'cIrak, les provinces de Kamareh et de Hamadan; dans chaque village, un agent de la maison se reconnaît responsable des engagements pris par les habitants.
Soltanabad est, avec Tauris et Kerman, le principal centre de la fabrication des tapis de Perse. Le tapis de l'Irak est moins fin que les autres ; son prix, d'ailleurs, est moins élevé ; de 4 à 12 tomans le zar (102 centimètres carrés). Ce sont grandes pièces, à larges dessins, d'un effet très décoratif. La répartition s'en fait à Manchester ; l'Angleterre en prend la plus grande part, puis les divers pays du continent ; l'Amérique ne fournit qu'un débouché très limité.
La province d'cIrak commence aux portes de Koum pour finir à quelques lieues de Hamadan. Elle comprend sept districts et forme la limite ethnique entre les populations persanes du plateau d'Iran et les masses turques amenées dans l'ancienne Médie par les Seldjoukides et les Mongols. La haute vallée
de la rivière de Saveh appartient aux Turcs ou aux Tates turquifiés ; le bassin du Touzlou-Gueul est resté persan ; néanmoins, le Féraghan, qui le prolonge vers le nord, a déjà subi une infiltration turque, affectant le tiers du district. Quelques villages turcs se trouvent isolés dans le reste de la province.
De ce côté les villages n'appartiennent plus guère aux paysans ; la plupart furent achetés par les grands seigneurs de Téhéran et leur absence livre le pays à l'autocratie du moudjtehed. Depuis sa plus tendre jeunesse, sitôt terminées ses études à Bouroudjird, Hadji Agha Mohsen, maintenant un vieillard de quatre-vingt-dix ans, réside à Soltanabad ; les années en ont fait l'homme le plus riche et le plus puissant de la ville. Les plus belles maisons, les caravansérails, les boutiques, plus de cent villages sont à lui ou à ses fils ; la mosquée porte son nom.
240 kilomètres jusqu'à Kermanchah. La chaussée de Koum s'arrête à Soltanabad et se poursuit par une simple piste à travers la campagne ; mais la poste est organisée pour les voitures, ce qui pourrait réduire à quatre jours la durée du voyage. Le chemin traverse la plaine nue : au pied de la montagne, se succèdent de gros villages, propriétés du moudjtehed. Novezan marque l'entrée du Féraghan. Chaque agglomération doit quelque imamzadé au massacre opportun des seyyeds Mousavis, frères de l'Imam Réza.
Les montagnes s'abaissent en collines ; quelques points, plus élevés, conservent un peu de neige. Les 150 maisons de Dizabad s'allongent dans la large plaine, auprès de la rivière de Saveh. Ce village se trouve à mi-route, entre Hamadan et Soltanabad, à 72 kilomètres des deux villes ; en amont, le district
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de Sérabend ; en aval, celui des Boztchallou. Nous sommes en plein pays turc, avec un léger résidu persan. Au relais, nous trouvons des Kurdes de Kermanchah, des pèlerins du Khorassan regagnant leur province ; d'autres, du Caucase, qui font le détour de Koum ; car le flot du pèlerinage s'est grossi de la clientèle particulière au tombeau de Fatémé. Dizabad, comme la plus grande partie des Boztchallou, appartient à un prince kadjar, Nasir-ed-Dowleh (le triomphateur de l'État) qui, ayant terminé ses études à Paris, est allé rejoindre son oncle Ferman-Ferma, dans la province de Kerman.
La route d'Hamadan se dirige vers le nord. Nous passons la rivière de Saveh pour atteindre les contreforts du grand massif de l'Elvend ; la passe de Kozdan sépare l'Irak de la province de Mélayir ; les pentes sont restées iraniennes, la pénétration turque n'a point dépassé le plat pays. La région devient accidentée, formée de vallées étroites, abondamment arrosées ; les cultures, presque ininterrompues, se suivent le long des rivières ; et malgré l'altitude élevée — 1.800 mètres — les champs sont déjà tout verts ; les arbres n'ont point encore de bourgeons ; le branchage clair des peupliers tranche sur la couleur plus foncée des arbres fruitiers ; des troupeaux de moutons et de chèvres parcourent la campagne. Les eaux se dirigent vers la Kerkha, qui se perd, non loin du Karoun, dans les plaines de l'Arabistan. Les villages sont grands et nombreux. La route coupe la ligne télégraphique de Hamadan à Bouroudjird. Nos voitures se croisent avec deux autres, ramenant à Téhéran, par la voie de Bagdad, l'ancien gouverneur de Bouchir, Mirza Ahmed Khan, Daria Begui (le maître de la
mer). Suivant l'usage des routes postales de la Perse, les cochers s'arrêtent et font échange de chevaux.
La petite province de Mélayir est au nœud des vallées qui se ramifient sur les pentes méridionales de l'Elvend, dont les cimes neigeuses dominent tout le pays. Elle possède trois petites villes, d'importance à peu près égale : Néhavend, où la conquête arabe remporta sur le Sassanide une victoire décisive, Tussurcane et Dauletabad. Dauletabad, un modeste bourg de 3.500 habitants, sert de chef-lieu ; bon nombre de villages appartiennent aux paysans, les autres à des Khans de Hamadan ou à des Schahzadés, issus d'un fils de Feth cAli Chah, qui gouverna la province.
Le 22 mars, au soir, nous arrivâmes à Frasfardjé. Dès la tombée de la nuit, des coups de fusil retentirent, des feux s'allumèrent sur les terrasses des villages ; un peu plus haut, une ligne de flammes indiquait le bourg de Tussurcane. C'était le Norouz. L* « année du cheval » — yount-il — venait de finir ; celle du poulet — takaghou-il — allait commencer *.
Du temps que les Persans suivaient la loi de Zoroastre, l'équinoxe du printemps marquait le changement d'année. L'islamisme introduisit l'année lunaire des Arabes qui, devenue d'usage courant, fixe désormais la chronologie. La conquête mongole imposa le cycle turc ; les années solaires, commençant au Norouz, restèrent adoptées pour la comptabilité des moustofis, dont elles ne dérangeaient point les habitudes antérieures. Les légendes persanes font remonter l'institution du Norouz à Djemchid, le
1. Le cycle turc compte douze années ; il commence par l'année du cochon — Tavechkan-il ; celle du poulet est la 5»«.
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héros primitif de la race. Il est célébré dans tout l'Iran comme la véritable fête nationale, et c'est le grand jour pour chaque famille. Le chiisme s'est appliqué à le revêtir d'un certain caractère musulman; il a trouvé des traditions propices, qui prescrivent la célébration de la fête, anniversaire de l'envoi d'Adam sur la terre pour la création du genre humain. Les jours qui précèdent appartiennent aux derviches ; leur mendicité envahit les bazars, la menue monnaie s'accumule sur leurs plateaux de cuivre, où pousse une légère verdure de lentilles, symbole du printemps nouveau. Chaque maison s'est préparée à la fête ; les enfants ont reçu des cadeaux ; on est allé au bain, on a revêtu des habits neufs ; les pieds et les mains, la barbe et les cheveux sont fraîchement teints au henné. L'astrologue royal a déterminé l'instant exact du passage de l'équinoxe. A l'heure dite, la famille s'est réunie, tenant en mains un peu de blé et de riz, avec des pièces d'or et d'argent, signes d'abondance et de prospérité ; chacun récite la formule arabe : « 0 Dieu, vous qui pouvez changer les cœurs et les yeux, faites que je conserve mon cœur et ma santé ! » Puis, un lecteur de Coran procède à la lecture de la surate de Ya-Sin.
... Que la terre, morte de sécheresse, leur serve de signe de notre puissance ! Nous lui rendons la vie et nous en faisons sortir les grains dont ils se nourrissent. Nous y avons planté des palmiers et des vignes ; nous y avons fait jaillir des sources, afin qu'ils mangent de leurs fruits et jouissent des travaux de leurs mains. Ne seront-ils pas reconnaissants envers nous ?
Le repas est servi : au milieu de la nappe, posée
à terre, un plateau contient la verdure symbolique du Norouz, que l'on conserve jusqu'au treizième jour de la fête ; autour, sont rangés les mets, des œufs colorés, des bonbons, des oranges. L'ach-rechté ou le rechtépilau, sont les plats spéciaux à cette occasion : soupe ou plat de riz, mêlés de longs filaments de pâte, qui sont d'un heureux augure et promettent aux gens de saisir la direction de leurs affaires au cours de la nouvelle année. Enfin, la présence des Haft-Sin, des 7 S, est également indispensable : du poisson — samak, en arabe, des pommes — sil, de l'ail — sir, des légumes — sebzi, du vinaigre — serké, du jujube — sendjed, et du pain — senguek. Les familles aisées ont convoqué des musiciens et des chanteurs. Ainsi passe la nuit. Le lendemain est jour de visites; on échange des félicitations et des souhaits : « Puissiez-vous vivre cent ans sous la protection de l'Imam présent ! » Il y a grande affluence dans les imamzadés ; car, affirment les traditions, les vœux faits à cette date ne peuvent manquer d'être exaucés. .
Le Norouz ne se célèbre pas seulement dans la famille. A l'heure solennelle, les grands dignitaires ont entouré le souverain, tenant en main les insignes de leur fonction ou de leur grade ; le Schah distribue à sa cour des pièces d'or et d'argent, Schahis-achrefis, spécialement frappées pour cette date. Le lendemain matin, a lieu le salam. Aux chefs-lieux des provinces, le roi est représenté par son portrait, surmonté d'une pieuse image : le Prophète, cAli, Fatémé, Hasan et Hoséin, rangés en ligne, la tête ceinte d'une auréole. A droite, se place le gouverneur; l'assistance s'incline devant cette double image de la sainteté et de la puissance.
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Le Norouz est l'époque des décorations et des promotions. Les chamsehs, les sabres enrichis de diamants, les robes d'honneur sont distribués à profusion. Tous les titulaires des principales charges du royaume doivent être remplacés ou confirmés. En prévision de cette éventualité rigoureuse, les pichkechs affluent à Téhéran, des extrémités de la Perse, afin d'assurer aux donateurs la bienveillance souveraine. Un envoyé spécial apporte une robe d'honneur aux gouverneurs maintenus en place. Chaque ville possède, à quelque distance sur la route de la capitale, un pavillon, dit khabat-pouchan, où l'heureux fonctionnaire vient reevoir cette marque tangible de la faveur royale.
Depuis quatre ans, les fêtes officielles, célébrées à l'occasion du Norouz, sont dépourvues de toute solennité. Elles tombent pendant les mois de deuil (cette année, le 7 du mois de Séfer), et il n'est point de journée assez glorieuse pour prévaloir contre le souvenir de la mort d'Hosein. Les treize jours, suivant le Norouz, sont chômés. Le 13e jour, la population entière a coutume de se répandre hors des villes, pour saluer, dans la campagne, le renouveau de la nature.
A Frasfardjé, les choses se passaient de façon très simple. Nous y tombâmes en pleine fête de famille du Ketkhoda. Sadik Khan a la barbe fraîchement teinte au henné; il procède au repas traditionnel, entouré de ses deux femmes, Leila et Samainbar (fruit du jasmin), — de son fils et de ses deux filles. La maison est aisée ; les tapis recouvrent le sol ; des kalemkiars sont fixés aux murs, creusés de réduits, où se rangent des samovars, des miroirs, des lampes, des cassettes, des bols de porcelaine; une grande caisse contient les vêtements. Au milieu de la pièce Aubin. — La Pm*. ai
a été dressé le koursi pour le chauffage de l'hiver : un cadre en bois, placé sur un réchaud, et muni d'une couverture, sous laquelle se pressera la famille les jours de grand froid.
Sur le koursi est déposé le plateau avec le dîner du Norouz : un plat |de verdure, du pilau, du pain, un bol de sirop. Les obligations de l'hospitalité interrompent brusquement le repas du Ketkhoda ; le plateau est aussitôt emporté, le koursi disparaît, la famille quitte la chambre ; il ne reste plus que la plus jeûne des deux femmes pour faire place nette au campement des hôtes, si inopportunément survenus. Samainbar est fort gentille : elle porte une jupe courte en cotonnade rouge, un voile bleu, fixé au sommet de la tête, d'où s'échappent deux grosses boucles de cheveux bruns.
Le lendemain, il neige à gros flocons ; la terre est toute blanche. Le temps s'éclaircit vite et la neige ne tient pas ; mais les chemins sont défoncés et nos voitures avancent péniblement dans la boue gluante. Il faut la belle saison pour voyager en Perse ; si la terre est sèche, on n'y ressent guère l'absence des routes ; les pistes tracées par les caravanes parais sent amplement suffire au trafic. La moindre humidité vient-elle à délayer l'argile de l'Iran, la trans formation est immédiate : bêtes et gens restent pris dans un inextricable bourbier ; les maisons de terre se mettent à fondre, les toits ne fournissent plus d'abri. C'est la fâcheuse expérience que nous allons maintenant faire jusqu'à Bagdad.
Kengaver. — Le rocher de Bisoutoun. — Le Kahvehkhaneh de Hadjiabad. — La révolution à Kermanchah ; le gouverneur révoqué quitte la ville; Vàbdari. — Daulet Schah. — Le commerce de Kermanschah avec Bagdad. — Au confluent du pèlerinage. — Transit de cadavres. — L'hôpital des pèlerins. — Le Kurdistan méridional. — La secte des cAli-Allahis. — . Mirza Saleh. — La légende de Noséir. — La population de la ville : les familles de Khavanin. — Cuisine persane.J — Le Takht-è-Bostan.
Au gros bourg de Kengaver, commence la province de Kermanchah, à mi-route entre le chef-lieu et Hamadan (78 kilomètres). Un millier de maisons s'étagent à la pointe des collines, dominées par plusieurs blocs fortifiés ; en bas, des ruines de tours et des fûts de colonnes brisés.
Un vallon étroit et rapide remonte vers la passe de Ridé-Sorkh (le sol rouge). Les lignes du paysage se sont accentuées ; les vallées se resserrent ; les montagnes, aux pentes herbeuses, se hérissent de rochers ; derrière nous, le massif allongé de l' El vend, tout éblouissant de neige. Au sommet du col, apparaît un chaos de montagnes : des pics, des aiguilles, des croupes neigeuses qui se terminent au rocher de Bisoutoun. Là s'arrêtent les Iraniens, légèrement mélangés
de Turcs et de Loures ; plus loin, le pays est aux Kurdes ; Persans et Turcs n'y forment plus que l'exception. Les femmes sont dévoilées ; les hommes portent les manches larges et le bonnet de feutre bas, entouré d'un mouchoir de couleur.
Zagné est un grand village dans la vallée du Gamasi-Ab ; les jardins fruitiers, ombragés de noyers et de platanes, s'étendent au pied de la montagne. Des tiges de maïs desséchées persistent dans les champs, peuplés de corbeaux et de cigognes; les paysans travaillent aux semis d'opium ; l'herbe pousse — indice certain que nous sommes désormais sortis de la désolation du plateau d'Iran. La rivière, grossie de toutes les eaux de l'Elvend, coule abondante et rapide ; sur la rive gauche, se multiplient les petites agglomérations de maisons très basses ; point d'arbres ; quelques tentes noires de Loures nomades. Sur la droite, se dresse à pic la paroi de rochers jusqu'au cap de Bisoutoun. La grande falaise grise de Bisoutoun est un endroit illustre : des tombeaux, des ruines Sassanides ; une source forme un large bassin, avant de se répandre au travers des cultures. Au delà, un petit village de 60 maisons, dont les terrasses jointes forment une surface unie, recouverte d'herbes ; puis l'enceinte fortifiée d'un caravansérail datant de Schah Soléiman. La fondation pieuse a été constituée au profit de la famille de Cheikh cAli Khan ; les villages voisins appartiennent encore à l'un de ses descendants, résidant à Kermanchah, cAli Mourad Khan Zenguéné, Zahir-ol-Molk.
Avec sa muraille plane, sur l'une des principales routes de l'Orient, le rocher de Bisoutoun s'offrait à l'orgueil des conquérants, désireux d'immortaliser
dans la pierre le souvenir de leur passage et le récit de leurs exploits. Au-dessus des éboulements, garnis de plantes épineuses à fleurettes rouges, se trouve l'emplacement de deux stèles ; l'une a été simplement polie, sans recevoir d'inscription ; sur l'autre, où subsistent quelques caractères grecs, Cheikh cAli Khan fit superposer une longue écriture persane, célébrant sa munificence", la fondation de ses caravansérails et la constitution de ses wakfs. Beaucoup plus haut, se détache de la paroi inaccessible un alignement de personnages en relief ; c'est la célèbre stèle de Darius, dont l'inscription trilingue a permis le déchiffrement des caractères cunéiformes.
La masse grise du Koh-è-Parro se prolonge jusqu'à la plaine de Kermanchah. Un seuil très bas sépare la vallée du Gamasi-ab de celle du Karasou, dont la réunion forme la Kerkha. Le kavehkhaneh de Hadjiabad garnit la crête: une grande maison à étage, isolée dans la campagne, auprès d'une saulaie. Construite par Zahir-ol-Molk, elle lui vaut un loyer annuel de 200 tomans ; les fréquents passages des pèlerinages et des caravanes assurent le bénéfice du tenancier.
Nous trouvons, rassemblé devant l'hôtellerie, le plus magnifique équipage, car la révolution vient de chasser de sa ville le gouverneur de Kermanchah.
Un seigneur de Hamadan, Hisam-ol-Molk, Emir-é- Afkham, — le chef le plus glorieux, — était en place depuis un an, exploitant en paix sa province, avec l'appui des chefs de tribus kurdes. Cette aristocratie montagnarde envisageait sans plaisir le mouvement libéral et se refusait à favoriser l'envoi des députés au Conseil national de Téhéran. L'opposi-
tion, couvant parmi les mollahs et les marchands, n'attendait qu'une occasion de se manifester...
La partialité marquée par le gouverneur dans une contestation survenue entre deux seyyeds négociants et quelqu'un d'une famille de chefs kurdes fit brusquement éclater la crise. Les bazars se fermèrent d'un commun accord, et l'on réclama dans la province la mise en vigueur de la Constitution. Comme les chefs kurdes disposaient de forces propres, plusieurs chocs se produisirent en ville, des coups de fusil furent tirés; il y eut quelques morts. Au bout de huit jours, le Schah consentait à la révocation du gouverneur récalcitrant, un andjouman se constituait à Kermanchah, et le peuple pouvait librement procéder à l'élection de ses mandataires.
C'est un vieil usage persan, qu'aussitôt avisé de sa disgrâce, un gouverneur quitte la ville durant la nuit. Naguère, les administrés tenaient à reconduire vigoureusement, dans sa chute, le personnage qui avait abusé de sa faveur pour les accabler d'exactions. Afin d'éviter la bagarre, l'homme partait nuitamment, avec son personnel gorgé et haï. Les mœurs sont devenues plus douces : les petits, mieux habitués aux pillages des grands, leur marquent une moindre rancune. Toutefois, la coutume d'un départ nocturne, ou, du moins, très matinal, s'est maintenue. En prévision des événements, la maison se tient prête au voyage. Sur un plateau, ont été placés un miroir, un vase rempli d'eau, un morceau de sucre candi et un Coran. Pour obtenir la protection divine contre les accidents de la route, celui qui va partir se regarde dans l'eau, puis dans le miroir; trois fois, il repasse sous le plateau, tenu en travers de la porte ; puis il baise
le Coran, met le morceau de sucre dans sa poche ; l'eau est répandue sous ses pas ; le voilà garanti pour le voyage.
Emir-è-Afkham est parti de très bonne heure et va déjeuner dans un village voisin. Le ministre de la ville, Moctazed-è-Defter (l'appui de la comptabilité) l'y rejoint, avec ses cavaliers, afin d'apurer les derniers comptes. Les gens de la suite se succèdent sur le chemin,ivers le Kavehkhaneh d'Hadjiabad : un interminable défilé de parasites attachés à la fortune du seigneur jadis puissant. Les chambellans, les ferrachs, les gholams, les cavaliers, porteurs de fusil, voyagent à cheval ; le poète est à âne ; seyyeds et mollahs sont à mule. Suivent les mafrechs, contenant les objets du campement et le saïskhaneh, pour le service des écuries.
Le gouverneur de Kermanchah a cette obligation particulière de lever un régiment, représentant la force persane au milieu des contingents kurdes de la province. Le régiment d'Emir-é-Afkham s'en retourne avec son propriétaire. Vieux ou jeunes, les soldats cheminent par petits groupes, leurs effets fixés au bout d'un bâton qu'ils portent sur l'épaule ; la plupart vont pieds nus, leur pantalon rouge à bande noire retroussé, la tunique bleue à pattes rouges ouverte, le shako sans visière, avec les armes de l'Iran en métal doré, mis de travers. Les officiers sont seuls montés. Plusieurs s'arrêtent à Hadjiabad, le temps d'y fumer une pipe d'opium.
Devant le café, Yabdari attend l'arrivée du maître, dont il ne doit point s'écarter en cours de route ; ce sont les divers ustensiles, considérés comme d'usage indispensable et répartis sur deux mules. Le dômes-
tique spécial, préposé à l'abdari, est juché sur la première ; les bissacs contiennent tout ce qui est nécessaire à la préparation du thé; derrière la selle s'enroule un tapis de feutre, pour être étendu pendant les haltes. La seconde mule possède un harnachement spécial : des deux côtés, pendent à des chaînettes un réchaud allumé et un récipient de métal pour l'eau ; les sacs sont remplis de charbon de bois ; en avant, des boîtes rondes et allongées renferment le kalyan, la cafetière et l'aiguière pour les ablutions.
Le Koh-è-Parro s'écarte sur la droite ; le chemin descend en pente douce vers l'immense plaine de Kermanchah. Un pont traverse le Karasou ; de l'autre côté, à mi-hauteur, se trouve la ville. La révolution vient d'y mettre les autorités en désarroi : le directeur des télégraphes fait fonction de sousgouverneur. Nous prenons gite chez le kargouzar, Chérif-ol-Molk (le noble du royaume).
La terrasse du Kargouzariat offre une belle vue sur la ville. Les maisons remontent les pentes, des deux côtés du torrent de l'°Achoura, qui s'enfonce en un étroit vallon, rempli de verdure. La rive gauche, qui commence au mamelon de Tchigan-Sorkh (la colline rouge), est de beaucoup la plus étendue; à l'extrémité, se groupent les vastes constructions de l'Ark, le minaret carré de la grande mosquée et les voûtes du bazar. Plusieurs maisons à étage, avec des fenêtres et des galeries extérieures, surgissent de la masse urbaine. Les rues sont sales, la ville est mal tenue, sans présenter, cependant, l'aspect ruiné des autres cités persanes. L'humidité a recouvert d'herbes les terrasses en terre battue et les fleurs y poussent
au printemps. La plaine, immense et nue, entourée d'un cercle de collines s'étend en contrebas de la ville; quelques jardins sur les bords du Karasou. En face, la grande muraille rocheuse du Koh-è-Parro.
Au pied même de cette montagne, les Sassanides avaient déjà fondé une ville, appelée Kermanchahan (la vigne des Rois), qui fut détruite par la conquête arabe. De l'autre côté de la rivière, se forma plus tard une agglomération du même nom, où, nous apprend Chardin, résidait, au xvne siècle, le gouverneur de la Chaldée. Au xvme, Nadir Schah la prit et l'entoura de murs; au xixe, quand Feth cAli Schah répartit entre ses fils les divers gouvernements de la Perse, l'aîné, Mohammed cAli Mirza, Daulet Schah, reçut la province de Kermanchah, qui commandr At, sur la route de Badgad, une ligne frontière, restée indécise avec la Turquie. Bien qu'avec moins d'éclat, ce prince y joua un rôle analogue à celui de son frère, Naïeb-os-Saltaneh dans l' Azerbaïdjan ; il organisa le pays et rebâtit la ville actuelle. Deux officiers français, MM. Court et Devaux, furent chargés de l'instruction des troupes.
Le palais du gouvernement date de Daulet Schah. Sur la place des Canons, s'ouvre la cour des Casernes, dominée par un bâtiment à plusieurs étages qui servait de belvédère. Au delà des cours et des habitations intérieures, s'élève la grande mosquée, construite par cEmad-ed-Dowleh, fils de Daulet Schah, qui fut, à son tour, gouverneur de la province. Ferrier traversa Kermanchah, en avril 1845, lors de son voyage en Afghanistan ; la ville lui parut alors chétive et ruinée ; elle compte maintenant plus de
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50.000 habitants — d'aucuns disent 80.000 — et prospère grâce au commerce avec Bagdad.
Les portes du Zagros, d'accès facile, et d'altitude peu élevée, offrent un passage unique à travers la chaîne du Kurdistan; il n'existe aucune voie d'accès plus aisée vers le plateau d'Iran. Aussi, quand l'établissement des communications avec l'Europe eut développé le marché de Bagdad, celui-ci trouva-t-il un débouché naturel sur la place de Kermanchah. Non point que la sphère d'attraction en soit très grande : on a vu que tout le Nord-Ouest de la Perse relevait économiquement de la Russie ; le Centre et le Sud empruntent la voie du golfe Persique. Il ne reste à Kermanchah qu'un domaine assez restreint, composé de sa province, du Louristan, d'une partie de Hamadan et de Mélayir.
Elle y distribue les cotonnades anglaises ou indiennes, les sucres français1, les cigarettes de la régie turque et les bières danoises, importées par voie d'Angleterre. Au delà, Kermanchah ne fait plus, directement ou par l'intermédiaire de Hamadan, que des affaires très limitées. Elle exporte vers Bagdad l'opium de Hamadan, Néhavend et Bouroudjird, les tapis et les gommes du Kurdistan, des laines et des noix de galle, les raisins secs et les amandes de Mélayir ; en cas de besoin, du blé et du riz.
Joint au mouvement du pèlerinage, ce commerce entraîne un passage constant de caravanes. Certains
1. Les sucres français introduits en Perse proviennent des raffineries de Saint-Louis, à Marseille ; les sucres belges de Tirlemont leur font une certaine concurrence.
moments il y a jusqu'à 20.000 bêtes de charge traversant en un mois les quarante caravansérails de la ville. En effet, Kermanchah se trouve à la jonction de toutes les routes terrestres, amenant vers les Lieux Saints les pèlerins de la Perse, du Caucase, de l'Afghanistan et de l'Asie centrale ; seuls les gens du Sud passent par le golfe Persique. Dès le mois de juillet arrivent ceux des provinces caspiennes, qui, plus chaudes, ont plus tôt terminé les travaux agricoles ; le grand passage d'aller s'effectue entre septembre et novembre. Le retour commence en décembre ; janvier, février et même mars, le flot passe ininterrompu ; il cesse en avril, mais un léger courant se maintient durant toute l'année. On calcule que le pèlerinage annuel entraîne un déplacement moyen de 60.000 individus, passant par Kermanchah. Le plus grand nombre vient du Caucase (15.000) et de l'Azerbaïdjan. La dévotion est également ardente dans le Guilan et le Mazandéran ; les autres régions du chiisme seraient plus tièdes.
Un consulat général de Turquie a été créé à Kermanchah pour surveiller le passage de la frontière et délivrer des passeports aux pèlerins. Piétons, femmes e>enfants sont exemptés de cette formalité ; or, le nombre des passeports n'est jamais tombé audessous de 15.000, et quelquefois même ce chiffre a été doublé. Le médecin du consulat turc, délégué par le Conseil sanitaire de Constantinople, procède à l'examen des cadavres, dont les dispositions testamentaires ont réclamé la sépulture aux Lieux Saints. Le permis de transit ne peut être accordé que trois ans après le décès et sur constatation du dessèchement
complet du corps1. Il n'est pas rare de rencontrer par les routes un muletier juché sur quatre cercueils, où les cadavres voyagent simplement enveloppés dans des tapis de feutre.
Naguère, une taxe de 3 krans était perçue à la sortie de chaque cadavre, et le gouverneur de Kermanchah s'en appropriait le produit. Il y a deux ans, la taxe, portée à 5 krans, fut affectée à un hôpital de 15 lits pour les pèlerins malades. Le local est propre et bien tenu ; il contient une pharmacie, un dispensaire, une chambre d'opérations ; la plupart des instruments et médicaments sont venus de Paris ; le médecin, docteur Abdoullah, est unTéhérani, qui doit sa science médicale à l'enseignement paternel.
Sauf le district de Kengaver, qui est aux Persans et aux Loures, et celui d'cAsadabad, aux Turcs Af chars, toute la province de Kermanchah appartient aux Kurdes. Il n'y a point là de grandes tribus autonomes, comme dans le Nord du Kurdistan : les tribus de Kermanchah sont chétives et peu nombreuses : la famille dirigeante, propriétaire des villages, tient en mains l'ensemble des contribules et l'autorité persane la tient elle-même par ses divisions internes. Beaucoup sont nomades et vont, l'hiver, faire paître leurs troupeaux dans le plat pays turc. Ils payent régulièrement l'impôt : les quatre tribus les plus importantes fournissent chacune un régiment, commandé par
1. Les certificats, délivrés par le médecin du Consulat de Kermanchah, sont présentés à l'office de l'administration sanitaire à Hannéguin et, après un nouvel examen des « reviseurs des cadavres » remplacés par un récépissé de la taxe d'importation, qui s'élève à une demi-livre turque. Ce récépissé doit accompagner le corps jusqu'à destination. Les pèlerins subissent également à la frontière une visite médicale et payent un droit d'entrée de 10 piastres ; les indigents en sont exemptés.
leurs propres chefs, avec le grade d'Emir Townan1.
Dans la vallée du Karasou, les Zenguénès occupent le Nord, les Ahmedavends le Midi ; leurs territoires sont parsemés de groupes lekhs, transplantés du Fars par Agha Mohammed Schah. Les Kérendis sont à cheval sur la route de Bagdad ; au Nord, les Gourans, au Sud, les Calhors ; les Sendjabis gardent la frontière; des juifs vivent dispersés dans toutes les tribus. Celle des Calhors étant la plus puissante, son chef est considéré comme Yllkhani général des tribus de la province.
A la différence de leurs congénères septentrionaux, les Kurdes de Kermanchah ne sont sunnites que par exception ; ils recourent aux mollahs chiites pour leurs affaires religieuses et ne relèvent, en fait, que de leurs mourchids, étant presque tous cAli-Allahis. En Perse, cette secte est généralement envisagée comme une des formes du soufisme. Chez certains, l'enthousiasme démesuré pour les Alides aboutit à la conclusion qu'cAli était assez près de la divinité pour se confondre avec Dieu lui-même. D'où la formule : « Je ne dis pas qu'<Ali soit Dieu, mais j'affirme qu'il n'est pas loin de Dieu. » Ou bien encore : « Nous admettons qu'il existe un Dieu, mais nous prétendons qu'cAli est la main, la bouche, l'oreille, le cœur de Dieu, et, par conséquent, Dieu lui-même. » Cette idée trouva un terrain tout préparé dans le bas peuple de l'Iran chiite ; la simplicité populaire préféra diviniser cAli que de lui forger une situation compliquée entre Dieu et l'homme. Les Persans virent dans cette déformation religieuse un simple excès de foi ;
1. Les quatre régiments de Kermanchah sont fournis par les Zenguénès, les Kérendis, les Gourans et les Calhors.
au moyen âge, quand prirent forme les confréries religieuses de l'Islam moderne, la doctrine ali~ allahie fut adoptée par les Loures et par les Kurdes de Kermanchah. De ce centre qu'elle a conservé, elle rayonna sur tout l'Iran, favorisée, comme les autres sectes, par l'avènement des Séfévis ; on la retrouve encore en Mésopotamie, et dans le Nord de la Syrie.
Mirza Saleh est le principal mourchid pali-allahi de Kermanchah. Petit, mince et distingué, le nez accentué, les sourcils épais, la barbe, courte et fournie, déjà blanchissante, la tête couverte d'un bonnet blanc qu'entoure le turban tordu des derviches, il porte un gros bâton et, au petit doigt de la main droite, une bague avec une turquoise. L'homme est des Arabes Béni-Ascad, de l'Arabistan. Nu-pieds, tête nue, Mirza Saleh voyagea depuis sa plus tendre jeunesse, se préparant à l'état de derviche ; il suivit la voie de Seyyed Mirza, un célèbre mourchid cali-allahi du Louristan; il resta trois mois auprès de son maître, recueillit ses enseignements et en reçut l'ordre de partir à travers le monde. Après un séjour de cinq années à Néhavend et à Tussurcane, il vint fixer à Kermanchah son établissement définitif.
Mirza Saleh me conta une jolie légende sur l'origine de sa secte. Un jour que le prince des croyants rassemblait son monde pour partir en expédition, il vit pleurer une vieille femme, dont le fils unique, Mohammed ibn Noséir, était désigné pour l'accompagner. Il la rassura de son mieux et lui promit de ramener le jeune homme sain et sauf. Une nuit, en cours de route, la troupe d'cAli perdit son chemin; celui-ci ordonna à Noséir d'aller jusqu'au bord de la rivière voisine
et d'y demander la direction à un poisson du nom de Garghar. A l'appel de Noséir, de gros poissons sautèrent de l'eau et répondirent en chœur : « Nous sommes tous Garghars. » Noséir revint auprès d'cAli lui faire part de son embarras et reçut l'ordre de retourner pour appeler Garghar fils de Garghar. Les mêmes poisson qu'auparavant répondirent au nouvel appel, et l'un d'eux, goguenard, dit à l'Arabe stupéfait : « Vous n'êtes qu'un naïf ; l'homme qui connaît la filiation d'un poisson ne peut ignorer la bonne route. » Illuminé par une révélation aussi inattendue, Noséir revint auprès du maître en s' écriant : « Vous êtes un dieu ! » Le pieux cAli prit fort mal la chose ; indigné d'un tel sacrilège, il tira son sabre et trancha la tête au coupable. Mais, se rappelant à temps la promesse faite à la mère, il s'empressa de le ressusciter séance tenante. A peine revenu à la vie, Noséir, qui tenait à son idée, se remit à proclamer la divinité d'cAli : « Quand je n'étais pas mort, je disais déjà que vous étiez Dieu ; m'en voici maintenant tout à fait sûr. »
Pour Mirza Saleh, homme instruit et cultivé, les cAli-Allahis ou Noséiris, sont une secte semblable aux autres, dont la chaîne mystique remonte à Noséir Il n'y voit qu'une forme de la philosophie soufie ; par malheur, elle a trouvé une énorme expansion dans le peuple iranien et s'est avilie au contact de la superstition populaire. Mirza Saleh estime que le tiers de la Perse appartient aux cAli-Allahis. Du reste, la vulgaire dévotion de la foule se préoccupe peu des spéculations des sages : sa religion se borne à l'adoration d'Ali et ses exercices à des jeûnes, des vœux, des sacrifices, enfin à un zikr violent, dont l'extase les amène
à traverser sans péril des feux allumés, où ils croient voir resplendir l'image de leur dieu. Si le caractère divin attribué à cAli développe aux yeux des cAli- Allahis le prestige des seyyeds vivants, il n'assure pas toujours celui des morts ; il y a peu d'imamzadés dans la province de Kermanchah ; les pèlerinages vont à un prétendu tombeau du prophète Khezr, sis à Khezr-è-Zendé, et à un bas-relief sassanide, où l'on veut voir l'image d'un fameux derviche arabe qui fut un des fidèles d'cAli.
Bien que la province soit nettement kurde et que les tribus parlent leur dialecte propre, l'influence iranienne n'en est pas moins fort grande ; la langue et les coutumes persanes y sont beaucoup plus répandues que chez les Kurdes du Nord. Quant au cheflieu, il est à peu près persiflé ; le persan domine, mêlé d'expressions kurdes ; dans les rues, les femmes sont voilées et enveloppées du châle noir. Le Kermanchahi est né de la fusion des races établies dans sa ville : les Kurdes plus nombreux ; puis les Loures, les Turcs azéris, les Persans du gouvernement, les négociants du bazar, venus d'Ispahan, Chiraz et Tauris ; trois cents familles juives adonnées aux petits métiers ou au colportage des campagnes et parlant un jargon syriaque, comme tout le judaïsme du Kurdistan. Le commerce avec Bagdad a récemment introduit un groupe de Bagdadis : quelques Arabes, une dizaine de familles juives, autant de Chaldéennes. Khadjé Tournas Rassam est arrivé le premier, il y a vingttrois ans. J'ai rencontré chez lui l'abbé Macdo, vicaire général du diocèse chaldéen de Senneh1, qui
1. L'évêché de Senneh est le plus méridional des trois diocèses chaldéens du Kurdistan peftan. Les Chaldéens de l'Ardélan (150
venait célébrer la Pâque, étudier la fondation d'une église et d'une école dans la communauté naissante. C'est un jeune prêtre, fort intelligent, né à Constantinople, qui a passé trois années à Paris, au séminaire de Saint-Sulpice.
Le trop grand nombre des cAli-Allahis n'a pas permis au clergé chiite de Kermanchah de prendre l'autorité coutumière ; les mollahs sont divisés et peu influents. Les sunnites forment un groupe restreint, qui ne possède point de Kazi. Les Khans, issus des tribus kurdes, représentent l'aristocratie de la ville ; Zahirol-Molk, chef des Zenguénés de la plaine, est le plus grand seigneur du pays ; il descend de Cheikh cAli Khan, le grand-vizir de Schah Soléiman; son père fut gouverneur de la province. cAli Mourad Khan Kérendi, Ehtecham-ol-Memalek, habite également la ville; de même, deux anciens ilkhanis des Calhors, aujourd'hui destitués, Mohammed <Ali Khan et Ferroukh Khan, s'y sont établis avec leur fraction propre. Les autres chefs de tribus vivent sur leurs domaines respectifs et ne viennent au chef -lieu que par occasion. Aux seigneurs kurdes de Kermanchah, le passage de Nadir a joint quelquesuns de sa descendance et celui de Daulet Schah un bon lot de Kadjars.
J'ai passé la soirée chez un Schahzadé de la ville, avec plusieurs de ses cousins, issus d'cEmad-ed Dowleh. Ces jeunes gens appartenaient à la poste et au télégraphe, dont les administrations sont une pépi-
familles) habitent tous le chef-lieu et s'enrichissent dans le commerce. Le Père Macdo a fondé à Senneh une école française, avec 140 élèves ; elle est fréquentée par les fils des aghas kurdes de la province. Le diocèse comprend également deux villages de racyat chaldéens en territoire ottoman.
Aubin. — La Perse. 22
nière de princes persans. La plupart savaient le français, l'ayant appris de Cheikh Mohammed Sacid, un juif de Bagdad, converti à l'islamisme, qui vient de fermer son école de Kermanchah pour s'établir à Hamadan.
Le dîner fut excellent : on le servit sur une nappe, qu'une simple toile cirée séparait du plancher. On y but du vin de Hamadan, blanc et rouge, apporté en de minces flacons de verre bleu ; dans la chambre voisine, des chanteurs s'accompagnaient sur la guitare et le kémantehé. Le riz préparé en pilau et en tchilau, fait le fond de la cuisine persane ; le tchilau est du riz bouilli, le pilau du riz mélangé de viande ou de légumes1. Dans tout repas persan, les deux inévitables plats de riz occupent le centre de la nappe ; autour, sont groupés les potages, achs, les koukous, omelettes épaissies par un peu de farine de blé ou de riz, les hachis de légumes au beurre, recouverts de lait caillé et les ragoûts destinés à relever le tchilau. De multiples soucoupes contiennent des concombres,
1. Chez les Persans, la préparation du riz est fort minutieuse. Il est d'abord lavé, puis bouilli dans l'eau salée, pendant trois ou quatre heures, jusqu'à ce que le grain en devienne tout à fait mou, on le dessale en le passant à l'eau pure, puis on le place dans une marmite avec un peu de beurre fondu ; des morceaux de braise sont disposés sur le couvercle. Au bout d'une heure de cuisson, le tchillau est prêt ; certaines parties du riz ont gratiné sur les parois de la marmite ; on les détache et les sert à part. Le tchilau est fade et veut être mangé avec des ragoûts : gheimé, viande hachée menue avec des pois ; ghormé-sebzi, morceaux de viande avec des légumes ; fesendjan, viande avec une sauce de noix pilées, noircies au jus de grenade. D'autres ragoûts sont préparés avec des artichauts ou des prunes cuites.
Le pilau ne diffère du tchilau que sur la îfin de sa préparation. Dans la marmite, on l'assaisonne de poivre, de safran et de cardamome ; on le mélange de légumes hachés, sebzi-pilau, de morceaux de poulet ou de viande de mouton, de dattes, de cerises aigres ou de baies d' épine- vinette.
des aubergines, des tomates, de l'origan, macérés dans du vinaigre, du fromage de chèvre découpé sur des feuilles d'oignon ; des amandes, des pois secs, des pépins de courges. Pour boisson, des bols de sirop et de laitage.
Au pied même du Koh-è-Parro, là où s'élevait naguère Kermanchahan, les Sassanides ont fait creuser le Takht-è-Bostan (le trône du verger). Après avoir traversé un petit palais d'cEmad-ed- Dowleh, collé à la paroi grise, une source abondante, jaillie du rocher, forme un vaste bassin, retenu par un barrage. Au delà, trois figures sont sculptées dans le roc : Ardéchir Babegan et son fils Sapor Ier, debout sur le corps d'Artaban, l'Arsacide ; à côté, Ormuzd, dans une auréole de rayons. Puis s'ouvrent deux voûtes, creusées dans le rocher : la première, très simple et très basse, contient deux figures, flanquées d'inscriptions pehlevies, Sapor II et son fils Sapor III; la seconde, plus haute, surmontée de créneaux, ornementée de feuillages et de victoires. La paroi du fond se divise en deux : en haut, alignés, Chosroès II, sa favorite Chirine et Maurice, empereur d'Orient ; en bas, un cavalier, portant le bouclier et la lance ; sur les côtés, une chasse de Behram Gour au sanglier, une autre de Chosroès Parviz à la gazelle.
Ainsi voulurent perpétuer leur mémoire et celle de leurs ancêtres Behram Gour, fondateur de Kermanchahan, à la fin du ive siècle de notre ère, Chosroès Nouchirvan et Chosroès Parviz, qui en firent leur résidence au vie et au vne. Les Kadjars y ont également marqué la trace de leur passage. Sur le rocher, à l'entrée de la seconde voûte, cEmad-ed- Dowleh fit graver une inscription. Sous la voûte
même, au-dessus d'une des chasses, un relief en couleur présente l'image de FetheAli Schah ayant à ses côtés son fils, Daulet Schah, et son petit-fils enfant, eEmad-ed-Dowleh ; dans un coin, le grand eunuque. Des vers persans encerclent la sculpture ; en haut, une inscription répartie sur quatre cartouches :
Ceci ressemble à la montagne de Tor (Sinaï) où Kalimoullah — celui qui a parlé avec Dieu — Moïse, s'est rencontré avec Dieu. C'est le lieu favori de Daulet Schah. Le Prince Mohammed cAli, fils du Roi, reste debout, comme un portier, au-devant de son père.
Départ de Kermanchah. — Mendicité. — La plaine de Mahidecht. — Calhors et Kérendis. — Derviche Darab, dit t Papillon », et le « Sabre des Seyyeds ». — Journées de pluie. — Serpol : Néemetoullah Khan — Le campement des Souzmanis ; les Tsiganes en Perse. — Kasr-i-Chirin. — La tribu des Sendjabis. — A l'extrême frontière; Kal°é- Sebzi. — L'°Irak-cAdjemi et V'Irak cArabi. — De la montagne au Diala. — Hannéguin. — Les difficultés du voyage en temps d'inondation. — Bakouba. — Arrêtés par la crue du Diala. — Le retard des pèlerins. — Le passage de la rivière. — Arrivée à Bagdad en kouffah.
Les muletiers que nous prenons à Kermanchah sont des Arabes retournant à Bagdad ; leur chef, un chiite, Hadji Ghéidan Djebbouri, laisse sa famille à Kazeméin, sous la protection de l'imam Mousa, tandis, qu'avec ses huit mules, il parcourt les chemins de l'Orient Moyen, de la Syrie aux extrémités de l'Iran.
Nous eûmes une glorieuse sortie de la ville : bêtes de charge, cavaliers et chevaux d'honneur dévalaient, au devant de nous, dans les bazars ; autour de mon cheval, s'empressait un nombreux cortège de mendiants. Par un effet naturel, la mendicité apparaît, sur les chemins du pèlerinage, particulièrement importune au delà de Kermanchah. Les pèlerins
besogneux crient sur votre passage : « Que Dieu vous garde et vous fasse terminer votre voyage sans accident ! » La formule « Puisse le Prince des Croyants vous enrichir ! » sert à remercier d'une aumône.
Les derviches professionnels agissent avec une religieuse brusquerie. Un homme hirsute s'avance vers vous, menaçant, avec un « Hou ! » porlongé, qu'il achève par « cAU Madad ! » ce qui veut dire « Lui — (Dieu) et Ali (vous donnent) la force ! » Ceux qui reviennent de Kerbéla tirent de leur poitrine, pour la présenter aux passants, la patente de mendiants, à eux délivrée par les moudjteheds des [Lieux Saints. Les seyyeds cherchent à inspirer la compassion en hurlant les louanges d'cAli. Je cite pour mémoire les loutis, montreurs d'ours et autres saltimbanques, qu'attire le passage des caravanes.
Une chaîne de collines sépare la plaine de Kermanchah de celle de Mahidecht, qui lui est parallèle ; les eaux troubles et rapides de l'Ab-è-Merrekh y coulent entre deux berges profondes, avant de se jeter dans le Karasou. Placé à la jonction de trois tribus, les Zenguénés, les Gourans et les Calhors, parsemé de villages à population mixte, fréquenté l'été par les nomades de la plaine de l'Holouan, le pays n'appartient en propre à personne et forme un simple district de la province.
• Au milieu de la plaine, Mahidecht, le chef-lieu du district, est une petite, agglomération, sur la rive droite de l'Ab-è-Merrekh ; la première des étapes assez espacées qui se succèdent entre Kermanchah et Bagdad. Les besoins du transit ont créé ces villages en territoire de nomades : boutiques de bçtkkals,
enclos pour les animaux et logis pour les passants. Les habitants, <jui ne vivent que des pèlerins et des caravanes, se précipitent au-devant des voyageurs et reçoivent quelques krans pour le gîte de la nuit. La masse, plus ou moins ruinée, d'un caravansérail domine les modestes maisons de terre ; tous furent fondés, sous Suleiman-Schah, par Cheikh cAli Khan, et réparés par Nasr-ed-Din Schah lors de son pèlerinage à Kerbéla.
Un vallon, où les eaux ruissellent, monte au village et à la passe de Tcharzévar. Grand mouvement tout le long de la route : des caravanes de charges, des mendiants, des pèlerins du Khorassan et du Séistan, des Berbris1, jaunes de peau, aux traits de Tartares, qui s'en retournent vers l'Afghanistan. Escorté d'un gros de cavaliers, Zahir-ol-Molk, le Zenguéné, rentre à Kermanschah de sa pieuse visite aux Lieux saints : un groupe d'Arabes chiites, venu delà plaine du Tigre, se rend au pèlerinage de Méchhed, les ânes chargés du petit bagage, les femmes tatouées au visage, des anneaux dans le nez et enveloppées de cotonnades bleues.
Nous pénétrons sur le territoire de la grande tribu des Calhors. Bien qu'elle ait conservé ses fractions primitives, elle en a perdu les chefs héréditaires, que remplace un ketkhoda, désigné par Yilkhani. L'Ilkhani actuel, Daoud Khan Calhor, Saham-ol- Molk, était un simple ketkhoda ; il réussit à évincer son chef, qui s'en alla vivre à Kermanchah, suivi de sa fraction familiale. Daoud Khan passe l'hiver à
1. Les Persans appellent Berbris, des Hézarehs chiites de l'Afghanistan, que les persécutions sunnites ont poussés à s'établir de l'autre côté de la frontière.
Guilan,dans la haute vallée d'un affluent de l'Holouan; l'été, il vient dresser ses tentes près du village de Harounabad, dans la campagne déserte, auprès d'une rivière coulant vers la Kerkha. Harounabad a cent cinquante maisons : parmi les tombes du cimetière, campe uu nombreux pèlerinage de gens de Yezd; les cacolets forment cercle, servant d'abris aux voyageurs ; les chameaux s'accroupissent au milieu ; sur trois piques, fichées en terre, flottent les drapeaux des conducteurs.
La vallée de l'Ab-è-Kérend se resserre et se vallonné, pour s'élargir de nouveau, au delà de Khosrovabad, sur les terres des Kérendis. Kérend est à 95 kilomètres de Kermanchah. Vers la droite, le bourg s'allonge à mi-hauteur, au pied d'une falaise rocheuse, jusqu'au fond d'une gorge étroite, coupant en deux la montagne. Au-dessous, descendent les jardins fruitiers, les vignobles et les cultures d'opium. Tout en bas, un quartier spécial a dû être créé pour les nécessités du passage.
Le chef des Kérendis résidant à Kermanchah, deux de ses fils, Ismaeil Khan, Saham-os-Soltan, et Daoud Khan, Sertip (ce jeune seigneur n'a que quinze ans et trouve déjà moyen d'être général), administrent la tribu pour le compte paternel. Tous deux viennent au-devant de nous dans la plaine pierreuse; sous la capote militaire, ils portent tuniques de soie verte et ceintures blanches, le bonnet de feutre, entouré d'un foulard aux couleurs voyantes, où s'entre-croise une bande noire. Leurs cavaliers exécutent mollement des voltes incertaines, s'élancent en une fantasia sans vigueur et me tirent aux oreilles d'inutiles coups de fusil.
Les Kérendis comptent 2.000 maisons : depuis sept générations, l'autorité revient à la famille d'cAli Mourad Khan, à qui le temps a permis d'absorber toute la substance de la tribu. La division par fractions a disparu ; cAli Mourad et les siens sont propriétaires de presque tout le territoire. Nomades pour la plupart, les contribules passent l'hiver dans la plaine turque. Ces Kurdes du Zagros ont piteuse apparence : émiettés par la multiplicité des tribus, pénétrés par le mouvement ininterrompu des pèlerinages et des caravanes, de plus en plus arabisés à mesure que l'on s'approche de la frontière, ils ont perdu la fière allure de leur race, dont ils gardent vaguement la langue, le visage et le costume.
Kérend est un gros bourg de 600 maisons kérendies, avec une vingtaine de maisons juives. Deux tombes pointent entre les cyprès du cimetière : l'une attribuée par la crédulité publique à Salman-è-Farsi, le Bab, le précurseur de Mahomet et d'cAli, le propagateur de leur doctrine, la troisième personne divine de la trinité-alicallahie ; l'autre, recouvrant un Seyyed Réza. Cette terre est consacrée par la mémoire d'cAli, qui, selon la tradition locale, vint en personne détruire un village de Guèbres. Derviche Darab, dit Parvané (le papillon), s'est constitué gardien de ces pieux souvenirs. Il habite une galerie donnant vue sur la chute des toits et des jardins et offre l'hospitalité à ses confrères voyageurs. La dévotion des Kérendis lui vaut un réel bien-être ; sa cellule de derviche est garnie de feutres, de tapis et de coussins ; les instruments de sa profession pendent au mur ; dans une niche, une sorte d'autel où rayonne l'image d'-Ali.
Sans exception, tous les Kérendis sont «Ali-allahis ; ils n'ont ni culte ni mosquée. Un Mousavi de Mossoul, Seyyed Réza, celui du cimetière, s'installa parmi eux au xvme siècle ; ses descendants continuent à diriger la conscience des Kérendis et de leurs voisins, les Gourans. Seyyed Réza-Beg, Séif-os-Sadat (le sabre des Seyyeds), représente, à Kérend, l'autorité familiale. Il ne saurait être le prêtre d'une religion dénuée de rites ; mais son origine chérifienne fait désirer son officieuse intervention dans toutes les circonstances de la vie de ses ouailles. Celles-ci le vénèrent comme le vicaire d'cAli, le représentant de Dieu lui-même, et s'en remettent aveuglément à ses conseils ; il se charge d'agir au ciel pour y faire agréer leurs vœux et de régler leurs contestations en ce bas monde. Séif-os-Sadat rend donc la justice concurremment avec le chef de la tribu. S'agit-il de contrats et d'écritures, lors des mariages ou des décès, les Kérendis recourent à Mollah Faradj, un simple taléb du pays, qui fut envoyé, pour ses études, chez l'imam-djoumé de Kermanchah.
La nuit que nous dormîmes à Kérend, une pluie commença, qui devait durer plusieurs jours. Les toits persans ne résistent pas aux grandes averses ; sur des poutres transversales, des nattes sont étendues, recouvertes d'une couche assez mince de terre battue. L'eau pénétra très vite à travers ce léger obstacle, et nos chambres devinrent inhabitables. Toute la maison étant de terre, toits, murs, escaliers fondaient en boue ; la campagne s'était transformée en un immense marécage.
15 kilomètres plus loin, la vallée de l'Ab-é-Kérend, qui, par une progression insensible, s'est élevée à
1.895 mètres (Kermanchah est à 1.470), s'arrête brusquement. Une nouvelle vallée se creuse, les montagnes se rapprochent ; les pentes, rocheuses et gazonnées, où végètent de maigres pousses d'arbres, — chênes et hêtres, — descendent jusqu'au torrent de Mar-Ab, dont les eaux rapides vont vers le Tigre, par les rivières Holouan et Diala. Ce sont les portes du Zagros.
A Miantagh, un village minuscule, au milieu des champs et des vignobles, quelques tentes noires de nomades kérendis. Tout d'un coup, le torrent s'enfonce dans un trou de roches, et le chemin descend en lacets la paroi perpendiculaire ; à mi-côte, l'arc sassanide du Takht-è-Ghirra ; en contre-bas, le village de Païn-Tagh ; la vallée s'ouvre; les montagnes se dégradent vers l'horizon. L'endroit est le seul accident de terrain sensible et, d'ailleurs, le seul point pittoresque sur la route de Kermanchah à Bagdad.
De Païn-Tagh à la rivière Holouan, s'inclinent doucement les verdoyantes prairies de Béchiveh. Le district fut détaché, il y a quelques années, du territoire des Kérendis et engagé à un négociant de Kermanchah, jusqu'à l'extinction d'une dette contractée par le chef de la tribu. A la mort du créancier, le gouvernement persan s'empara du gage, pour le rattacher au domaine. Or, Choac-os-Saltaneh, alors gouverneur du Fars, ayant été interrompu dans ses exactions par les gens de Chiraz, le Schah défunt voulut donner une compensation à son fils favori, en lui attribuant le lointain district du Kurdistan, qui attendait un maître. Aussitôt nanti, le prince s'empressa de louer sa terre au gouverneur le plus voisin.
48 kilomètres de Kérend à Serpol (la tête du pont),
670 mètres d'altituds. Retardés par le mauvais temps, nous y mettons deux jours, sous la pluie battante. L'Holouan sort, gonflé, de la montagne, entre deux avancées de rocs ; dans la gorge même, se blottit le petit village de Miankal : au pied des berges, les eaux bourbeuses entraînent les saules, dont les bourgeons commencent à verdir. Serpol est à cheval sur la rivière que franchit un vieux pont de deux arches : des tentes noires, des abris en claies de roseaux, un caravansérail détruit, quelques masures en terre, un jardin de cyprès, — en tout 40 maisons.
Sur la rive gauche de l'Holouan, les terres des Calhors succèdent à celles des Kérendis ; la rive droite appartient aux Zohabs. Au milieu des bouleversements de frontière, qui l'attribuèrent tantôt aux Turcs et tantôt aux Persans, la tribu, partagée entre les deux pays, se trouva déclassée ; son territoire en Perse devint un simple district, auquel fut imposé pour chef le gouverneur de Serpol. Comme les Kérendis fréquentent le marché du chef -lieu pour y acheter le blé, le maïs et le riz du bas pays, le gouvernement persan a pris le parti d'attribuer l'autorité à l'un d'entre eux.
Nécmetoullah-Khan, Saharem-ol-Memalek, est un neveu du chef actuel des Kérendis ; il habite, au bout du village, une maison fortifiée, défendue par des tours et des pièces de canon ; une soldatesque déguenillée patauge dans la boue de la cour. Malgré la pauvreté de sa demeure, il est assez féru des usages de la grandeur persane pour entretenir des ferrachs, porteurs de bâtons, et des coureurs en livrée rouge. Je l'ai trouvé malade et fatigué, inquiet du progrès des
idées en Perse et peu rassuré sur l'avenir. L'homme n'est guère intéressant et représente un temps qui doit finir. Moitié seigneurs, moitié bandits, voici des années que le père, puis le fils ont tenu le passage de l'Holouan, avec une bande de chenapans, recrutés parmi les tribus du voisinage. Nécmetoullah Khan rançonne les caravanes, pille les colporteurs juifs de sa localité et exploite impitoyablement une tribu sans défense.
Il n'est pas jusqu'à la débauche de la route, qu'il n'ait organisée à sa porte, pour son plus grand bénéfice. Les Souzmanis viennent dresser leurs tentes au bord de la rivière, près du village de Miankal. Leurs femmes chantent et dansent devant les muletiers et les pèlerins ; c'est le seul jour de gaieté au cours du long voyage. Les Souzmanis n'habitent Serpol qu'aux époques d'afïluence ; le printemps et l'été les emmènent en tournée à travers les tribus kurdes. Nous sommes aux premiers jours d'avril ; le départ a déjà commencé ; sur une centaine de tentes, il n'en reste plus que dix, à l'usage des derniers pèlerins de l'année.
Les Souzmanis sont tziganes. Ils auraient émigré en Perse, à la fin du ive siècle de notre ère, et la tradition populaire attribue leur venue à l'appel de Behram Gour. Ce souverain sassanide a laissé le souvenir d'un prince heureux et jovial, appliqué au bonheur de ses sujets. Les Persans ne s'amusèrent jamais autant que sous son règne ; or, la multiplicité des réjouissances ayant fait ressortir la pénurie des chanteurs et danseurs indigènes, Behram Gour en appela vingt mille de l'Inde. C'étaient des tziganes : pénétrant sur le plateau d'Iran, ils se répartirent par tout©* les provinces, et reçurent dans chacune un
nom particulier : Kaulis, à Téhéran ; Gharatchis, à Tauris; Loulis, à Chiraz ; Souzmanis, à Kermanchah. Avec le temps, les tziganes prirent la route de l'ouest, s'établirent sur le bas Danube et vinrent jusqu'à nos pays. Quelques-uns continuent leur vie nomade en Perse, groupés en corporation sous l'autorité du Chater-bachi, du chef des coureurs du Schah. Les hommes sont chaudronniers, fabricants de bas et de tamis ; les femmes diseuses de bonne aventure et prostituées ; le contact du pèlerinage vaut une renommée particulière aux femmes souzmanies.
Le district de Zohab s'étend jusqu'à Kasr-i-Chirin, à 30 kilomètres de Serpol. Nous sommes désormais sortis de la montagne ; la piste traverse un terrain fortement raviné qui descend peu à peu vers la plaine du Diala. La campagne est verte et fleurie : des coquelicots, des marguerites, des fleurs jaunes et violettes, de jolies tulipes rouges. Dans les champs, les pousses de blé sont déjà hautes. Tentes et claies de nomades s'éparpillent en petits groupes ; point d'arbres ; sur les éminences, quelques tours^deguet; dans un creux, serpente l'Holouan.
Au bord de la rivière, des fragments de murs et les restes d'un aqueduc en grosses pierres noircies. Un vieux nègre, Aboul-Kazem, coiffé d'un bonnet kurde, y a ouvert un café ; il servait naguère, à Dizfoul, chez un gouverneur de l'Arabistan ; l'envie lui prit d'aller aux Lieux Saints ; retour de Kerbéla, il s'arrêta sur la rive de l'Holouan, où, depuis neuf ans il vit avec sa femme à offrir du thé aux passants. Aboul-Kazem garde un point célébré par le roman et la poésie de l'Iran : des ruines informes, des amas de pierres, des murailles qui s'étendent au loin sont
tout ce qui reste de Kasr-i-Chirin, l'immense château, construit à sa favorite chrétienne par Chosroès Parviz, et le lieu de ses tristes amours avec Farhad, le sculpteur du Takht-i-Bostan.
Un peu plus bas, le bourg actuel de Kasr-i-Chirin, forme un groupe pittoresque sur les collines de la rive droite ; de l'autre côté de la rivière, un jardin de dattiers. Le gouvernement du district appartient au chef des Sendjabis, dont les 900 familles, établies le long de la frontière, passent l'été dans la plaine de Mahidecht. Les traditions de la tribu la font remonter à une fraction lekhe, transplantée du Fars par Schah cAbbas, partie à Kasr-i-Chirin, partie vers Mossoul. Désireux d'augmenter la force des tribus méridionales, soutien de son pouvoir, Kérim-Khan le Zend, les ramena d'autorité à Chiraz. Dans la dispersion des tribus lekhes, qui suivit l'avènement des Kadjars, douze de ces familles regagnèrent l'ancien territoire et devinrent la souche des fractions actuelles.
Chir Khan, Samsam-ol-Memalek, vieux, corpulent, la figure rasée et la moustache blanche sous son bonnet kurde, assure la garde de la frontière avec ses cavaliers sendjabis. Il habite, sur une colline isolée, une maison contiguë au fort de Djovan-Mir. Djovan-Mir était sujet turc : ayant assassiné un chef des Djafs, il dut passer en Perse et obtint de Zill-è-Soltan, qui gouvernait alors tout le Sud du royaume, le gouvernement de Zohab, avec le district frontière. Il fit aussitôt construire, à Kasr-i-Chirin, un réduit carré, flanqué de tours, et se mit à rançonner les passants : on dut le saisir et le tuer. Un cimetière entoure le fort ; les tombes chiites en pierres plates, celles des
sunnites dressées en terre. En bas, sous une voûte de briques, repose Hasan Khan Moudir, qui fut chef des cavaliers sendjabis ; cet homme avisé demanda, par testament, d'être enterré sur le chemin même du pèlerinage, de façon que tous les pèlerins de Kerbéla fussent obligés de réciter le fatihé sur sa tombe, et de lui procurer gratuitement des prières à perpétuité.
La chaîne dentelée des monts Zagros s'écarte vers le sud : la route se poursuit dans les terres fleuries et ravinées des Sendjabis ; beaucoup de troupeaux, quelques tentes, quelques maisons... Le passage, interrompu par les journées de pluie, reprend avec le beau temps ; les caravanes sont nombreuses ; un campement kurde a déjà rompu son établissement de l'hiver et se dirige vers la montagne avec son matériel, chargé sur des ânes, des chevaux et des bœufs... Le fort de Kalé-Sebzi surveille l'extrême frontière : un fils de Chir Khan, Hisam-è-Nizam (le sabre de l'armée), y tient garnison avec 200 cavaliers.
Il porte le costume des Arabes : la longue robe, sur le pantalon blanc, un gilet de cachemire, une courte veste bleue, soutachée d'or : par-dessus un manteau de feutre brun, ajusté à la taille, dont sortent librement les manches flottantes, tandis que deux bandes tombent des épaules le long du corps ; le bonnet, entouré d'un foulard noir, est le dernier reste de la mode kurde. Hisam-è-Nizam se présente avec son fils et son jeune frère, un garçon d'une dizaine d'années, déjà pourvu du grade de colonel et du titre redoutable de Babr-ol-Memalek (Ie tigre du pays).
Une ligne de tours fortifiées indique la frontière turco-persane ; la ville de Hannéguin est à deux
lieues plus loin, dans une longue palmeraie qui suit les rives de l'Holouan ; sous les dattiers, les jardins, enclos de murs, ont une végétation touffue d'orangers, de citronniers, de grenadiers, de figuiers et de mûriers.
Entre l'cIrak-c Ad jemi etl'cIrak-cArabi,les portes du Zagros ont formé le traditionnel passage ; c'est par là qu'Alexandre est revenu de l'Iran; c'est par là que, depuis la fondation de Bagdad, a passé la grand' route du Khorassan, qui réunissait la capitale aux extrémités orientales de l'Empire des Khalifes. Elles marquent la brusque transition entre le Nord et le Midi ; la frontière sépare deux mondes. Nous avions laissé, sur les plateaux de la Perse, la nature triste et dépouillée ; dans la plaine du Tigre, nous trouvons les arbres couverts de feuilles. Les amples tuniques et les bonnets de feutre ont fait place aux robes et aux kéfiéhs bleus et blancs, que fixe sur la tête une grosse corde de laine doublement enroulée. La voix criarde des Arabes remplace la voix chantante des Iraniens.
Les villes mêmes changent d'aspect : après les murs clos, les rues muettes et les nuits noires de l'Iran, voici que les fenêtres s'avancent au devant des maisons, les cafés se multiplient, largement ouverts sur le mouvement de la rue, et l'indolence locale prolonge la soirée aux lumières. Plus de caravansérails monumentaux dus à la munificence royale ; des khans étroits, exploités par les propiétaires voisins. Au lieu de cavaliers iraniens, dont la fantasia débordait sur la campagne, une escorte sévère de zaptiès turcs. Un empire militaire succède à un royaume sans armée. L'autorité elle-même change de caractère :
Aubin. — La Perse. 23
3fi4 LÀ PERSE D'AUJOURD'HUI
quelque dépenaillé qu'il puisse être, le gouverneur persan prend les allures d'un grand seigneur, noblement employé à piller au nom du roi ; le Turc est un simple fonctionnaire, opérant par mesure administrative.
Il y a 160 kilomètres de plaine entre Hannéguin et Bagdad. Sous les Sassanides et les Arabes, la région était prospère, irriguée par les canaux dérivés du Diala, traversée par le plus grand chemin de l'Orient Moyen. L'invasion mongole détruisit les villes, dispersa la population ; pendant plusieurs siècles, Turcs et Persans n'eurent à se disputer qu'un désert. En 1847, le traité d'Erzeroum fixa la frontière : des agglomérations se reformèrent aux anciennes étapes de la route, une voie commerciale fut rétablie vers Kermanchah ; le pèlerinage accrut le trafic. Les conduites d'eau furent remises en état, les cultures reprirent ; le gouvernement turc découpa le pays en cazas et en nahiés, dépendant du vilayet de Bagdad.
Cependant, les villages sont encore rares, les petites villes ne répondent qu'aux besoins du transit ; les surfaces cultivées doivent leur extension à la vente des terrains de l'État ou à la création de grands domaines par la liste civile et par M. Zarifi, de Constantinople. Pour repeupler la plaine, les Kurdes descendirent de la montagne ; les Arabes de la Mésopotamie passèrent le Diala. Une fraction des Zohabs, antérieurement établie entre Hannéguin et la frontière, demeure compacte. Les Calhors et les Loures du Poucht-i-Koh occupèrent le pied de la chaîne du Zagros, et plus loin se diluèrent dans la masse arabe ; les Arabes s'installèrent le long de la rivière, Issus de tribus diverses, éloignés de leurs
contribuas, ces gens perdirent aussitôt leur personnalité déterminée et se fondirent en un peuple de racyats où Kurdes et Arabes réagissent les uns sur les autres. Les chiites s'y trouvent en minorité, car les Kurdes, étant cali-allahis et, partant, indifférents à toutes pratiques religieuses, s'accommodèrent volontiers de la religion officielle.
Hannéguin a 700 maisons. Nous y fûmes les hôtes du médecin sanitaire, le docteur Bahochi, un Syrien de Bagdad, qui a fait ses études de médecine chez les Pères Jésuites de Beyrouth. Un pont de douze arches, datant de l'époque arabe, franchit l'Holouan, déjà fort large et proche de son confluent avec le Diala. Sur les 4.500 habitants de la ville, on compte 2.500 Kurdes, la plupart Badjélou. Quand le traité de 1847 eut coupé en deux parties le district de Zohab, les Badjélou y formaient la fraction dominante et fournissaient des chefs à la tribu ; cOsman Pacha demeurait en territoire turc ; son petit-fils, Madjid Beg, a perdu toute autorité sur les Badjélou, mais il n'en reste pas moins le personnage le plus riche et le plus considéré du pays. C'est un jeune homme mince, la barbe en pointe, portant la robe arabe et le fez turc ; bien qu'il n'ait jamais quitté sa ville natale, il sait l'arabe, le turc et ïe persan, mais tient à conserver vis-à-vis des siens le dialecte de sa tribu. Les autres Kurdes de Hannéguin sont Calhors et Kérendis, avec bon nombre de Sendjabis et de Loures. Le mieux placé d'entre eux, un Loure du Poucht-i- Koh, a été fait consul de Perse et décoré du titre de Sakat-è-Vézareh (la confiance du ministère). Le Kaïmakam, Saleh-pacha, est un Kurde de Suleïmanieh. 800 hommes de garnison. Le bazar appartien t
aux Juifs (200 familles), et la semaine de la Pâque en a fermé toutes les boutiques.
* Les derniers accidents de terrain cessent à Kizil- Robat : des lignes de mamelons successives, des prairies vertes et fleuries, quelques champs; au loin, de rares villages; aucun arbre; de distance en distance, un poste de zaptiés. Maintenant que nous nous engageons dans les terres basses, le voyage devient plus difficile. Des voitures étaient venues de Bagdad nous attendre à la frontière ; leurs épreuves commencèrent à Hannéguin ; le pont d'un canal d'irrigation s' étant écroulé sous la pluie, il fallut que la corvée des habitants le leur fît passer à dos d'hommes. Au delà de Kizil-Robat, s'étend l'infinité de la plaine ; d'une dernière colline, on aperçoit le Diala miroitant au soleil et, dans le lointain, la palmeraie de Chehrabane. Tout le pays est sous l'eau. Les mauvais temps de l'hiver ont déterminé l'une des plus belles inondations qu'ait jamais connuesl'cIrak-cArabi. Dans les dépressions, se sont formés de véritables lacs ; le sol est une boue gluante ; les champs, où poussent le blé et l'orge, le riz, le coton et le sésame, sont coupés de fossés profonds et bourbeux. Nos cavaliers doivent, à chaque instant, relever la route ; avec la nuit, nous nous embourbons davantage et c'est toute une affaire que de dégager les voitures, enfoncées jusqu'aux essieux. Par bonheur, les paysans, rentrant du travail, la bêche sur l'épaule, obéissent docilement aux injonctions des zaptiés; dès que la Providence a réuni assez de bras pour soulever les voitures, celles-ci se remettent à rouler jusqu'au prochain accident. La meilleure aubaine est le passage d'une caravane : le son argentin des clochettes, attachées au cou des
bêtes de charge, et la note profonde des cloches, qui leur pendent au flanc, deviennent de plus en plus distincts. L'apparition de la mule de tête, sur qui s'agite un édicule de glands et de franges, fixés à des bâtons, annonce un gros contingent de muletiers, tout prêts à secourir notre détresse...
Nous mîmes ainsi quatorze heures à parcourir les 60 kilomètres de chemin entre Hannéguin et Chehraban. Le bourg était endormi ; de rares consommateurs somnolaient, accroupis sur les bancs des cafés ; il fallut de longs appels pour faire ouvrir la lourde porte cochère du khan d'Ahmed Efïendi. Le lendemain matin, Chehraban nous apparut du haut de la terrasse, surmontée d'un minaret découronné, les toits peuplés de cigognes, au milieu de la verdure des dattiers ; la ligne bleue des monts Zagros se perdait dans la brume ; des palmeraies espacées marquaient les villages de la plaine et le cours du Diala.
Entre Chehraban et Bakouba, les terrains sont constitués en fondations pieuses pour le tombeau du Cheikh cAbd-el-Kader, a Bagdad. Bakouba nous retint trois jours. Le Diala coulait au ras des berges ; sur les deux rives, les troncs des palmiers émergeaient du flot chargé de limon ; le pont de bateaux avait dû être retiré. Dans la ville noyée sous les pluies, le bazar chômait et les négociants restaient chez eux, occupés à rétablir leurs maisons écroulées. Nous dûmes attendre la baisse des eaux. Les pèlerins s'accumulaient dans les caravansérails de la ville ; nous nous installâmes de notre mieux, dans les chambres du premier étage, au khan de Nakhat Efïendi, un Turc du Caucase, établi à Bagdad, dont la famille quitta Nakhitchévan après la conquête russe.
Chaque matin, nos compagnons d'infortune allaient tristement constater l'état de la rivière. Le soir, sous la direction de leurs conducteurs, ils s'unissaient en une même acclamation : Ya Mohammed! Y a eAli ! Ya Hoséin ! ou bien poussaient des salavats en l'honneur de la famille du Prophète. Ils marquaient une contrariété très vive du retard imprévu qui les empêchait d'arriver à temps, pour célébrer, aux lieux saints, la quarantaine de la mort du 3e Imam, le 20 de Séfer, l'un des plus grands jours de Kerbéla.
La crue du fleuve n'était point un obstacle pour les piétons ; ils passaient aisément dans les koufjahs habituelles à l'cIrak-cArabi et se présentaient au khan, pour y raconter l'encombrement des caravansérails, la profondeur des bourbiers et le mauvais état des chemins. C'étaient de pauvres pèlerins, pour la plupart, vivant d'aumônes et qui profitaient, pour faire recette, de l'intérêt causé par leur venue dans le désœuvrement universel. Kerbelaï Suleiman, un Berbri de l'Afghanistan, vint, un jour, à la porte de nos chambres ; il était pieds nus, en guenilles, un turban sur son bonnet bleu, un bâton à la main, les yeux tirés, la barbe rare et raide comme celle des Chinois. Il se mit à chanter pour invoquer la piété publique dans une langue bizarre, mélange de persan et de pouchtou.
Je suis malade et ne sais de quelle maladie, ô cAli 1 mon esprit ne saurait la comprendre, ô Prince des Croyants! Le poids de mes péchés me noie dans la mer de la religion, ô Prince des Croyants ! J'espère toujours en vous, ô Prince des Croyants ! Le vent souffle contre la digue des Berbris. Le mendiant vient déclarer sa pauvreté, ô c Ali! Couvert de dettes, j'ai la main courte
et les pieds enfoncés dans la boue, ô cAliI vous êtes la seule espérance des mendiants, ô Prince des Croyants I ô cAli, croyez bien que je suis pauvre 1 prenez votre sabre à double tranchant et venez m'assister au nom de Dieu !
Les joies de Bakouba sont limitées, les journées monotones. L'animation se concentre au bazar, la nonchalance dans les cafés ouverts sur le canal de Khérisan, qui traverse la ville et donne son nom au district. Il paraît que les jardins voisins produisent les meilleures oranges de rcIrak-Arabi; c'est, du moins, une réputation bien établie, que les rapports des pèlerins ont répandue dans tout l'Iran. Bakouba a 6.000 habitants, presque tous Arabes, avec un léger appoint de Loures et de Juifs.
Cette année, le treizième jour du Norouz tombait précisément le 20 de Séfer, et les Persans s'abstinrent de toute réjouissance, à cause du deuil d'Hoseïn ; deux jours après, ce fut l'octave de la Pâque juive, et le peuple d'Israël se répandit dans les jardins, en vêtements clairs brochés d'or.
Sitôt que le niveau d'eau eut suffisamment baissé, le Kaïmakam, un Alépin, «Abdoullah Remzi Bey, nous avisa que rien ne s'opposait plus au départ. Les séfînés sont des barques, larges et profondes, avec une poupe relevée pour l'habitacle des hommes ; ils vont à la voile et font les transports sur tous les cours d'eau de la Mésopotamie ; l'un d'eux nous attendait, accosté à la rive; on le remplit de fascines et l'on creusa la berge pour y faire accéder les chevaux et les voitures.
Puis nous descendîmes le Diala, en cherchant, de l'autre côté, un endroit sec et solide où nous
puissions débarquer. Les tentatives se multiplièrent ; à la moindre pression, le limon, amolli par les eaux, s'écroulait dans la rivière. Nos hommes trouvèrent, enfin, le point propice. Sur une élévation de la berge, un cimetière s'était formé autour d'une koubba ; les eaux en avaient mangé le bord, éventrant les tombes, où persistaient quelques ossements, qu'emporterait la crue prochaine. Après plusieurs heures de travail employées au passage du Diala, nous finissons par reprendre les voitures au caravansérail d'Hovidéir, où se termine la palmeraie de Bakouba. Désormais, il ne reste plus d'autre obstacle que le canal de Nahravan, qui, depuis les Sassanides, quitte le Tigre au-dessus de Samarra pour le rejoindre vers Kout-el-Amara,àl60kilomètresau-dessousdeBagdad; il n'a pas beaucoup d'eau, mais il est large et plein de boues. Des gens nous accompagnent pour combler les fossés, consolider les ponts, jusqu'à ce que nous nous trouvions définitivement en terrain uni. Encore neuf lieues jusqu'à Bagdad. Le sol reste marécageux : quelques champs, des palmiers isolés, des tentes de nomades, des troupeaux de chèvres, de moutons et de chevaux ; sur la gauche, les voiles des se fines descendent le cours rapide du Diala. A mi-route, le khan des Béni-Sacd.
| Puis quelques lignes de dunes et voici qu'apparaissent la palmeraie, les murs, les coupoles et les minarets de Bagdad. L'inondation a formé un immense lac au-devant de la ville, qui se trouve entourée par les eaux. On n'y arrive plus qu'en kouffah. Au point de débarquement, les cafés ont installé leurs nattes, et les Bagdadis viennent distraire leur désœuvrement à ce spectacle inaccoutumé.
La ville chiite de Kazeméin. — Les tombeaux des 7e et 9« Imams. — Le caractère de Mousa Kazem. — Le pèlerinage de Samarra. — De Bagdad aux Lieux Saints. — Entre le Tigre et l'Euphrate. — Hillé. — Le berceau d'Abraham et la tour de Babel. — Les ruines de Babylone. — Kerbéla. — Le champ des martyrs ; le sacrifice des Alides. — Les traditions et l'origine du pèlerinage. — Les tombeaux d'Hoséîn et d'cAbbas. — Le culte du 3e Imam. — L'administration des sanctuaires : kilitdars et serviteurs. — Le séjour de Kerbéla. — Pieux commerce : linceuls et terre sacrée. — La société de la ville sainte. — Les moudjteheds : Persans et Indiens. — Le vice-consulat d'Angleterre. — De Kerbéla à Nedjef. — Le tombeau d'cAli. — La personnalité du 1er Imam. — Les anges transporteurs. — Le grand pontife du chiisme : Akhound Mollah Kazem- Khorassani. — Ses décisions favorables à la révolution persane. — L'école théologique de Nedjef. — Le cimetière de ouadi Selam. — Koufa.
Avril 1907.
Les pèlerins ont coutume d'éviter la grand'ville : au delà du khan des Béni-Sa°d, ils obliquent vers la droite et gagnent directement Kazeméin. C'était, au temps des Khalifes, un cimetière, établi dans la palmeraie, à faible distance du fleuve; il s'y trouvait un tombeau de Koréichites, où l'on enterra successivement Mousa Kazem, le 7e Imam, et Mohammed Taghi, le 9e. La puissance des BénicAbbas s'appliqua
naturellement à maintenir dans une prudente obscurité la mémoire des Imams, crainte que le culte des martyrs de la légitimité ne fournît un nouvel aliment à l'opposition chiite. Quand, au xe siècle, les Bouhéides de Chiraz se furent imposés aux Abbassides, leur ardeur chiite éleva les premiers monuments sur les tombes des Imams. Un faubourg se créa qui prit le nom de Kazemeïn1. Ce faubourg devint la forteresse chiite de Bagdad, dans les troubles périodiques, provoqués par la lutte des deux sectes. L'invasion mongole détruisit Kazemeïn ; elle fut rétablie par la politique des Séfévis, qui tendait à fonder sur le deuil des Alides la religion nationale de la Perse. Les grands Sophis construisirent les tombeaux actuels : après les gouverneurs turcs, les Kadjars les complétèrent. De Kazemeïn, le développement du pèlerinage fit une ville. Elle est située sur la rive droite du Tigre, à 4 kilomètres au nord du Bagdad actuel, avec qui elle communique par un tramway. La crue vient de rompre les digues : il faut faire un long trajet en kouffah, au travers de remous violents, sous les palmiers inondés.
Le gouvernement turc entretient à Kazemeïn un kaïmakam. La ville est chiite et, en majeure partie, iranienne ; sur 7 ou 8.000 habitants, les deux tiers sont Persans. Au centre d'une cour rectangulaire, s'élèvent deux dômes jumeaux, flanqués de quatre minarets ; un pavillon isolé contient les restes de deux fils de l'Imam Mousa, Seyyed Ismacil et Seyyed Ibrahim. Les mollahs et seyyeds locaux fournissent aux tombeaux un corps de serviteurs, sous la direction
1. Kazeméin, les deux Kazems. — Kazem veut dire : celui qui est maître de lui.
du porte-clefs — kilitdar — Cheikh ■ Abdoul Hamid, nommé par le gouverneur turc. Autour du sanctuaire, se pressent les bazars, les maisons, les caravansérails ; au delà, les jardins, dont la végétation touffue d'orangers, de rosiers et de jasmins se perd sous les palmiers.
Non point que la mosquée des deux Kazems soit l'objet d'une vénération particulièrement intense. Le 7e Imam jouit assurément d'une bonne position parmi les martyrs, mais son prestige serait médiocre comparé à celui d'cAli, d'Hoséin, de l'imam Réza, ou même de Fatémé. Pour les chiites, la personnalité de chacun d'entre eux revêt un caractère spécial. cAli est le savant austère, commentateur de la religion du Prophète; Hoséin est l'agneau de Dieu, le rédempteur; «Abbas, le héros des batailles, le saint Georges du martyrologe. Moins glorieux et plus accessible, Mousa Kazem est le saint à tout faire, utilisable pour les menus services ; on l'appelle le « Père des Besoins » ; il remplit, dans le chiisme, l'office de saint Antoine de Padoue.
C'est à sa serviabilité supposée que le 7e Imam doit sa principale faveur parmi les pèlerins; mais le tombeau les attire, par le fait même de sa position, au carrefour de toutes les routes des Lieux Saints. Il arrive parfois que les pèlerinages, venus de l'Iran, préfèrent aller d'abord à Samarra ; dans ce cas, ils se détournent aussitôt après avoir passé le pont de Bakouba, ou même dès Chehraban, quand l'étiage rend leDiala guéable; mais la plupart vont tout droit à Kazeméin s'y reposer des fatigues du long voyage et préparer leurs visites successives aux saints tombeaux de l'cIrak «Arabi. Le 7e Imam profite ainsi de l'attendrissement causé par un premier contact
avec le souvenir des Alides et Ton est toujours contraint de revenir à lui, soit que Ton commence par l'excursion de Kerbéla et de Nedjef, soit par celle de Samarra. Le détour de Samarra est le complément indispensable du pèlerinage : à 140 kilomètres en amont, une petite ville, au bord du Tigre, qui fut, pendant la meilleure partie du ixe siècle, la capitale temporaire des Abbassides. La dévotion chiite y vénère, avec les tombeaux des 10e et 11e Imams, d'Halimé Khatoun, sœur du premier, et de Nerdjès Khatoun, femme du second, et mère du 12e Imam, la cave historique où, dans la 4e année de son âge, disparut l'Imam Mahdi.
Les passages répétés des pèlerins à Kazeméin ont développé les bazars et les caravansérails. Il en existe 45, construits par des capitalistes chiites, comme placements avantageux. Celui de Ferman- Ferma est loué 205 livres turques; celui de Feth cAli Khan, fils d'un homme de Lahore, en rapporte 120; un autre appartient à Agha Khan Mahallati, de Bombay.
Par ailleurs, Kazeméin n'a rien pour retenir ses visiteurs; sa seule attraction est la visite de la mosquée Ce n'est pas un grand centre d'études ; quelques étudiants fréquentent la médresseh, [installée sous les arcades, dans la cour même du tombeau. Un moudjtehed, dont le père vint de Dizfoul, Cheikh Mohammed Taghi, Khodjet-ol-Islam (le témoignage de l'Islam), possède une bonne réputation; mais sans égaler ceux de Kerbéla ni de Nedjef. Les chiites n'attachent pas grand prix à la terre de Kazeméin ; on n'en fabrique ni chapelets, ni médaillons; les défunts en recherchent peu la sépulture.
Un vieux prince indien, originaire de l'Aoudh, Ikbal-ed-Dowleh, vint s'établir à Bagdad, où n'avait point encore atteint la profanation européenne. Riche, il vivait en philosophe et mourut à 79 ans, en 1891. Il possédait une maison à Kazemeïn, où il voulut être enterré. Son cercueil y repose dans une chambre du rez-de-chaussée, décorée de portraits et de vers persans; par testament, l'entretien en est confié à un groupe d'amis fidèles, au profit desquels les biens du défunt furent constitués en fondation pieuse. Ils étaient six alors ; il n'en reste plus que trois : Mollah Kaddour, dont le grand-père émigra de Pécha wer, et deux frères, venus de Madras.
Quand nous partîmes de Bagdad pour aller aux Lieux Saints, l'inondation recouvrait le pays, aussi bien sur la rive droite que sur la rive gauche du Tigre, et c'était une grande affaire que de quitter la ville. Les rues étaient sous l'eau ; des kouffahs prenaient les voyageurs, et par delà un barrage, d'autres kouffahs les conduisaient à la digue de Mescoudi. De là partent chaque matin une douzaine de diligences grossières, hautes sur roues et attelées de quatre chevaux, qui desservent Hillé ou les villes saintes. Nous avions fait prix avec l'entreprise Seyyed Mahdi et Hadji Radji, qui, pour quinze livres turques, devait successivement nous transporter à Babylone et à Kerbéla. Les caravanes de chameaux arrivent du désert de Syrie; les femmes arabes, vêtues de cotonnades bleues, la figure tatouée, des anneaux au nez et aux oreilles, apportent sur leur tête des seaux de lait superposés ; les petits ânes disparaissent sous les herbes et les broussailles de leur charge. A la limite de la ville, se succèdent les
tombeaux illustres de Zobéide, deBahloulet de Cheikh Mahrouf . La digue traverse l'inondation et franchit le canal de Khor. La masse des ruines babyloniennes d'Akerkhouf monte dans le lointain des solitudes.
Du Tigre à l'Euphrate, le désert est sans beauté : une immense plaine, formée du limon des deux fleuves, amolli par les pluies récentes. L'invasion mongole détruisit les canaux parallèles qui la fertilisaient naguère. Quelques buttes, des lignes de monticules marquent encore leur direction primitive au travers des terres désolées; parfois, une lande herbeuse, peuplée d'un bétail abondant; sur les points favorisés où le délabrement des fossés n'arrête pas l'accès de l'eau, des tentes se sont établies pour entretenir les cultures. Les blocs isolés des caravansérails servent de point de repère. D'étape en étape, le voyage se poursuit, monotone, avec l'illusion des mirages provoqués par la chaleur. Le soir, le ciel se teint d'une pourpre ardente, et le soleil, devenu énorme, disparaît dans la splendeur coutumière aux grandes plaines.
Après cinq heures de route parcourues tout d'un trait, le premier arrêt est à Khan-Mahmoudieh • un endroit ignoble, infesté de mouches ; la rue n'est qu'une mare jaunie par le purin, avec un sol collant, dont nos voitures se dégagent à grand'peine. Des cavaliers arabes, armés de lances, y viennent des profondeurs du désert; de Kerbéla sont arrivées de longues théories d'Indiens chiites, pèlerins de Bombay et de Karatchi. Une dame élégante voyage en litière, portée par deux mules ; accroupie sur des coussins, elle vaque à ses affaires et soulève le rideau pour nous voir passer.
La piste de Hillé se détourne vers le sud ; à partir du Khan-Mohavil, elle se rapproche de l'Euphrate, qu'indique une longue palmeraie. L'eau pénètre en abondance ; tentes et cultures se multiplient. Sans souci du chemin, les paysans y pratiquent leurs rigoles d'irrigation, parfois assez profondes pour qu'il faille s'attarder à les combler ; sur les canaux, les ponts n'ont point de parapets ; souvent même ils ont été déplacés et la recherche du passage exige de longs détours. Voici enfin les jardins de Hillé, fort étendus, enclos de murs, où, sous l'ombre des palmiers, se développent les champs de blé, d'orge et de fèves.
Hillé est une ville de 30.000 habitants, partagée par l'Euphrate, avec l'aspect habituel aux agglomérations de la Mésopotamie: une double rangée de maisons tombant dans le fleuve, un pont de bateaux qui le traverse ; pour cadre la verdure des dattiers. Sur la rive gauche, Vardiha est le point d'arrivée des diligences de Bagdad; les cafés, les magasins à grains et le bureau du raftieh1. Sur la rive droite est la ville elle-même ; le bazar remonte en pente douce vers la grande mosquée à dôme bleu ; au bord du fleuve les casernes et la résidence du kaïmakam. Au milieu de la population exclusivement arabe, vivent quelque 500 juifs, commerçants, propriétaires ou artisans.
Par un lointain retour des choses, un juif, M. Ménahem Daniel, possède aujourd'hui les plus grandes terres, — un millier de feddans2 — sur l'empla-
1. Le droit de raftieh est de 8 % sur les céréales et autres produits transportés par eau ; les marchandises sèches en sont exemptes.
2, Le feddan habituel à l'Irak-Arabi comporte 27 hectares.
cernent même de Babylone, qui vit jadis la captivité de sa race. Cet homme fortuné, qui habite Bagdad, a passé le dernier hiver à Monte-Carlo ; en son absence, ce fut une lettre de son fils qui m'ouvrit leur maison d'Hillé; l'intendant, M. Mochi Soussa, parlait un français fort convenable, appris à l'école de l'Alliance israélite à Bagdad.
La région de Hillé est répartie en moukattœa, grands domaines dont les dîmes sont affermées par le fisc, soit à des entrepreneurs, soit aux propriétaires euxmêmes. Il n'y existe aucun village. Chaque propriété comporte une ferme et une enceinte close de murs ; les fellahs y élèvent leurs demeures ou y adossent leurs tentes noires, leurs huttes de nattes et de roseaux. Us sont engagés et payés par des métayers — serkars — qui fournissent les semences et le cheptel, en échange d'avances d'argent consenties par le propriétaire. Le blé, l'orge, le millet et le maïs sont alternativement cultivés ; le riz dans les parties très arrosées, au bord du canal de Hindié. L'eau des irrigations vient des tcherds établis sur l'Euphrate, élevée à traction de bœufs dans des sacs en peau. Par malheur, le fleuve, d'humeur changeante, n'a cessé de varier au cours de l'histoire; depuis plus d'un siècle, il s'est engouffré dans le canal de Hindié, délaissant son ancien lit sur une longueur de 280 kilomètres ; devant Hillé, six mois sur douze le fleuve est maintenant à sec; un mince filet apparaît en janvier, les dernières eaux tarissent en juillet ; appauvri par cet abandon, le pays n'est plus cultivable qu'aux époques de pluies ou de crues. Cette année sera particulièrement favorisée, et pourtant, malgré la hausse anormale des eaux, il reste des
bancs de sable dans le lit de l'Euphrate. Le gouvernement ottoman s'est préoccupé d'une détresse qui diminuait ses revenus propres en même temps que ceux des riverains ; notre compatriote M. Mougel- Bey, réussit à relever provisoirement le niveau d'eau par la construction d'un barrage dans le canal de Hindié ; un autre ingénieur français, M. Cugnin, dresse en ce moment même un projet de travaux plus efficaces et plus complets.
En une heure et demie, au galop de nos chevaux nous allâmes au Birs-Nimroud. Au sud de Hillé, deux monticules isolés s'avancent en pointe au milieu des terrains inondés ; par delà sont des fermes et des palmeraies ; dans l'ouest s'enfonce le désert. Sur un amoncellemnt de briques et de détritus s'élève une koubba très sainte, dont les visiteurs ont marqué les murs de leurs mains teintes au henné ; au bas d'un escalier, des femmes font, en baisant les parois, le tour d'une chambre souterraine ; en haut veillent les gardiens fournis par la tribu voisine. C'est un fréquent usage chez les pèlerins des Lieux Saints de vénérer le Makam Ibrahim Khalil, consacré au souvenir du prophète Abraham. Les uns prétendent qu'il y naquit, et que sa mère étant morte, il y fut nourri par une gazelle ; les autres disent que, sur son refus d'embrasser le culte du feu, Nemrod l'y fit placer sur un bûcher et que les flammes, retenues par un ange, se refusèrent à le consumer. L'autre monticule porte les ruines d'une tour dans laquelle il a plu aux générations successives de reconnaître la tour de Babel. Des soubassements de briques, déblayés sur un côté, soutiennent un immense pan de mur, très
Aubin. — La Perse. 24
large et très haut ; des blocs tombés gisent à terre dans les fleurettes jaunes et roses ; au pied de la tour, des chambres en brique, dont la réunion formait un temple. Les savants y placent le sanctuaire du dieu Nébo, dans la ville de Borsippa, qui était un faubourg de Babylone.
Sur la rive gauche de l'Euphrate, à une heure audessus de Hillé, une mission d'archéologues, envoyée par le musée de Berlin, fouille le site de Babylone, sous la direction d'un Hambourgeois, le docteur Koldewey ; leur maison hospitalière se trouve dans les palmiers, près de la ferme de Kouvérich ; l'endroit est isolé, la nuit pleine du cri des chacals, qui viennent boire au fleuve. En dehors de l'étroite palmeraie, le sol gris et rocailleux est bosselé de monticules, dont l'ouverture ramène au jour ce qui reste de Babylone. Les quais de l'Euphrate, le double palais de Nabuchodonosor sont presque entièrement déblayés ; au delà passait la rue des Processions, traversant la porte d'Hachtaroud pour aboutir au temple de Mérodach. Tel est le domaine des travaux actuels. Il s'y joint un petit palais situé vers le nord, et, à l'est, un théâtre grec datant de l'époque d'Alexandre, avant que les Ptolémées eussent transporté à Séleucie la capitale de l'empire oriental. Je dois dire que ces ruines, peu imposantes par elles-mêmes, tirent tout leur intérêt du guide sûr qui les explique. Les constructions sont uniformément faites en briques cuites, larges et plates, portant gravés les noms et titres de Nabuchodonosor ; les rangées sont séparées par des couches de bitume, chaque assise de 5 ou de 7, par une natte. Les rues sont également dallées de briques, dont les
indications topographiques facilitent le progrès des recherches.
Il est facile de saisir sur les lieux la disposition du palais, les bassins intacts dans le pavé des cours, la distribution des pièces, où fut tracé par une main surnaturelle le redoutable « Mané Thécel Phares » dont l'histoire sainte a bercé notre enfance. Il y a plus d'un siècle qu'un lion de basalte grossièrement sculpté fut retrouvé dans les ruines. Le joyau des découvertes actuelles est la jolie porte d'Hachtaroud, aux pylônes ornés de briques en relief avec des alignements de taureaux et de serpents fantastiques, symboles des dieux Mérodach et Nébo.
De Hillé, l'inondation nous empêche de gagner directement Nedjef, en visitant à Kéfil le tombeau d'Ezéchiel. Nous devons donc revenir sur nos pas pour prendre au Khan-Iskenderieh la grand'route de Bagdad à Kerbéla. Deux dômes accolés touchent à la palmeraie de Mouseyib : les tombeaux des Oulad-è-Moslem, Ibrahim et cAghil, cousins de Hoséin, qui disparurent dans l'épouvantable tragédie des Alides. Mouseyib est une petite ville de 10.000 habitants; l'Euphrate y coule large et rapide dans les dattiers, les peupliers et les saules.
Au delà du fleuve, il reste jusqu'à Kerbéla 25 kilomètres d'un désert coupé de cultures. A mi-route, le tombeau de On, fils de Zeïnab, mort également victime de la destinée familiale. Le cheikh des Arabes Mascoudis qui occupent le territoire environnant fit recouvrir le monument de briques vernissées ; cinq hommes de la tribu, serviteurs volontaires, se relayent pour garder la tombe et remplir d'eau les jarres en terre déposées sous un abri, à
l'usage des pèlerins. Les pâturages commencent, remplis de bœufs et de buffles ; loin sur la droite, apparaît isolé le tombeau de Hor. Les deux mosquées de la ville sainte s'élèvent au-dessus d'une longue palmeraie. Quand nous entrons en ville, l'or des minarets de la mosquée d' eAbbas se ternit aux teintes roses du soleil couchant.
Nous logeons chez un prince persan, Abou Séid Mirza. Enfermé dans la forteresse d'Ardebil par Feth cAli S chah, qui voulait réprimer la turbulence de ses innombrables fils, le prince Rokn-ed-Dowleh réussit à passer en Russie et vint mourir à Kerbéla ; il fut enterré dans une chambre ouverte sur la cour de la mosquée d'Hoséin ; tous les biens qu'il possédait à Kerbéla furent transformés en fondation pieuse pour l'entretien de sa sépulture : deux maisons, deux caravansérails, un bain et une vingtaine de boutiques, d'un revenu total de 277 livres. Depuis lors, quelqu'un de sa descendance réside constamment à Kerbéla, afin d'administrer le caveau et la fondation de la famille. Abou Séid Mirza est actuellement chargé de cet office : il habite, auprès du haram de l'imam Hoséin, une vieille maison persane, dont la proximité du sanctuaire fait la principale valeur; on y accède par une porte très basse, donnant sur une allée du bazar ; les cours sont étroites et hautes, chaque étage entouré d'une galerie extérieure et les fenêtres fermées de boiseries. De la terrasse, on aperçoit tout proche le dôme et les minarets de l'Imam Hoséin, un peu plus loin la mosquée d'cAbbas; les minarets dorés montent dans le ciel ; tout le jour, un drapeau flotte au sommet des coupoles : le drapeau d'Hoséin, souaverin de la ville, rouge en temps ordinaire, noir
pendant les mois de deuil. Le soir, les moazzens annoncent la prière, une cigogne se promène gravement sur les balcons des minarets qui s'allument, réunis les uns aux autres par une ligne de feu.
Kerbéla — Mêchhed-Hosêin — tire son origine du drame fondamental de l'islam chiite, qui s'y acheva le 10 moharrem de l'an 61 de l'hégire (680). Devenu chef des Alides, Hoséin, le second fils d'cAli, représentait les espérances du parti soutenant, parmi les musulmans, le droit des imams contre l'usurpation des khalifes. Dans les troubles qui suivirent l'avènement de Yezid, le troisième imam fut appelé par les gens de Koufa,alors capitale arabe delMrakcArabi. Désireux de se renseigner au préalable sur les dispositions exactes de ses adhérents, Hoséin chargea son cousin Moslem d'aller s'en enquérir sur les lieux mêmes. Reçu à bras ouverts, lors de son arrivée à Koufa, Moslem se vit bientôt abandonné de tous et fut exécuté par ordre du gouverneur de Bassora, accouru au premier bruit des événements. Mais le malheur voulut qu'ayant communiqué à Médine son impression première, Hoséin s'était mis en route avec tous les siens. Dans le désert, la sainte caravane rencontra un détachement commandé par Hor, un Arabe des Beni-Temim, dont la piété répugna à verser le sang du Prophète; les traditions chiites en font le plus illustre converti de la secte et l'associent au martyre de son imam.
Ce fut le 3 moharrem que la troupe infortunée s'arrêta sur la petite éminence de Kerbéla ; isolées dans le désert, torturées par la faim et la soif, ces victimes expiatoires, condamnées à mourir pour le salut des hommes, y furent aussitôt cernées par une
armée de 5.000 ennemis. Le chiisme s'attendrit à certains détails de la semaine d'agonie. On, fils de Zéinab, périt en allant chercher du secours. Le 9, cAbbas, demi-frère d'Hoséin, eut la main coupée, alors qu'il s'efforçait de puiser de l'eau dans la source voisine. Le 10, jour de l'cAchoura, eut lieu le massacre général.
Hoséin fut tué avec ses fils cAli Akbar et cAli Asghar, ses neveux Kazem et cAbdoullah, fils de Hasan, Djacfer, fils de Zéinab; en tout dix-huit membres de la famille du Prophète et soixante-douze de leurs compagnons. Les femmes échappèrent et furent conduites à Damas. Tel est l'événement historique qui, transformé par l'évolution du chiisme, a pris la même signification que la mort du Christ dans les religions chrétiennes.
Le calvaire de Kerbéla,où s'accomplit le mystère de la rédemption, s'entoura de pieuses légendes. Le nom même du lieu — Kar-bala (la chose d'en haut) — en fit un point prédestiné, où, de toute antiquité, les prophètes seraient venus, de la part de Dieu, pour ouvrir à leurs connaissances des voies nouvelles. On trouva à son sujet des traditions révélatrices. L'une des femmes de Mahomet, Oumm-ès-Salémé, vit un jour son mari rester silencieux : l'ange Gabriel était descendu du ciel pour l'avertir qu'un de ses petitsenfants périrait de mort violente. Alors il appela sa fille Fatémé et lui raconta cette révélation; il ajouta que l'événement se passerait après leur mort à tous, quand ni lui, ni sa fille, ni son gendre ne seraient plus ; l'ange Gabriel avait prédit que le tombeau de son petit-fils serait le plus illustre tombeau du monde et qu'il s'y fonderait une grande ville.
Quarante jours après l'cachoura, Djeber, un des compagnons du Prophète, vint à Kerbéla rendre à la mémoire du défunt les honneurs de la quarantaine funèbre et célébrer sur sa tombe le premier arhêin ; il fit une ablution et un vœu. Mahomet lui avait dit : « Hoséin sera tué et enterré à Kerbéla ; quarante jours après, commencera le pèlerinage. » Déférant à l'ordre du maître, il avait été le premier pèlerin.
Malgré l'opposition des khalifes, le champ des martyrs de Kerbéla devint promptement le sanctuaire de la foi chiite, et le mouvement des foules s'y fit irrésistible. Au milieu du ixe siècle, l'abbasside Moutaouakkel recourut aux mesures de rigueur : il frappa les pèlerins d'une taxe, qui monta successivement de 10 à 100 tomans. La lourdeur de l'impôt ne parvint pas à décourager les ardeurs populaires. Les légendes chiites veulent qu'une femme de Bagdad ait filé sa vie entière pour réunir les 100 tomans nécessaires à la réalisation du pèlerinage, et qu'exaspéré d'une telle constance, le khalife ait ordonné, qu'au lieu de taxe, on coupât désormais la main des pèlerins. Les lieux saints durent leur principal développement au concours des princes chiites : d'abord aux Bouhéides, ensuite aux Séfévis. Cependant la mémoire d' Hoséin était trop sacrée au regard de tous les musulmans pour que les dynasties intermédiaires aient négligé le lieu de sa sépulture. Deux ilkhanis de Tauris, Argoun et Ghazan, firent creuser le canal de Kerbéla. Au xvie siècle, Schah Ismaïl et Sultan Soléiman visitèrent la ville. La coupole d'Hoséin fut bâtie par un gouverneur turc. Au xixe siècle, la sécurité renaissant dans l'cIrak, la poussée religieuse survenue dans l'Iran donnèrent
au pèlerinage une intensité inaccoutumée. Les divers rois kadjars s'employèrent à décorer la mosquée d'Hoséin; Agha Mohammed Schah la fit recouvrir d'or, Feth Ali Schah construisit la galerie extérieure avec une partie de la cour; Nasr-ed-Din l'acheva. $ Peu éloignées l'une de l'autre, les deux mosquées, qui couronnent la butte de Kerbéla, furent élevées aux endroits mêmes où tombèrent d'une part cAbbas, de l'autre Hoséin avec ses compagnons, — Hazreté-Séghir et Hazret-ê-Kébir — la petite et la grande Majestés. La dévotion publique se porte également vers deux autres points : en contre-bas du tombeau d'Hoséin, une koubba marque le Kayem makam, le lieu de la tente, là même où campèrent les martyrs. Auprès du tombeau d'eAbbas, il existait naguère un petit canal, nommé Nahr-è-cAlghamé, du nom de la tribu qui l'avait fait creuser ; c'est en cherchant à y puiser de l'eau qu'cAbbas eut la main coupée. Le canal a disparu ; son emplacement se nomme encore Berkê (la mare, en arabe). Sur la maison qui y a été construite, sont fixées deux plaques de faïence, avec une inscription en vers persans. Des trous ont été creusés dans le mur pour y allumer des lampes ; aux grilles s'attachent des chiffons et des kandils (petits objets de métal), en témoignage des vœux faits par les pèlerins. I La vieille ville occupe la butte ; les maisons sont hautes, les rues étroites; les bazars s'étendent entre les deux mosquées ; elle était jadis entourée de murailles dont il reste une porte, la porte de Bagdad, et les débris d'une forteresse. En 1870, l'afflux croissant des pèlerins exigea la création d'une cité nouvelle, au pied de la sainte colline. Notre compatriote
M. Mougel-Bey, ingénieur de la municipalité de Bagdad, en dressa le plan avec de larges rues coupées à angle droit et des lignes de galeries recouvrant les trottoirs. Elle contient les cafés, les caravansérails, les bureaux des diligences, les écoles, la mosquée sunnite et les bâtiments officiels.
Kerbéla, n'ayant d'autre raison d'être que le tombeau d'Hoséin, s'est formé une population qui vit du pèlerinage et se recrute parmi les divers éléments du chiisme. 40 ou 50.000 habitants peuvent être considérés comme sédentaires ; il s'y joint une proportion d'étrangers, variable selon les époques. On calcule que, bon an mal an, il vient une moyenne de 400.000 pèlerins, de la Perse, du Caucase, de l'Inde, de l'Afghanistan et de l'Asie centrale, la plus grande part fournie par les tribus arabes du voisinage ; car les chiites sont en immense majorité sur la rive droite du Tigre, chez les Mountéfiks, autour de Bassora et jusqu'au golfe Persique. Même dans la saison morte, la population flottante ne descend jamais audessous de 15.000.
De tous les lieux saints, Kerbéla est le seul où les pèlerins aient coutume de faire un séjour prolongé. Ils passent à Kazemeïn, font une visite rapide à Samarra et à Nedjef et ne demeurent qu'à Kerbéla. Si Méchhed cAli attire bien davantage les étudiants dans oes médressehs et les défunts dans ses cimetières, Méchhed Hoséin a le privilège de mieux parler au cœur et d'attendrir les foules au grand souvenir de la rédemption. Versés, dès leur enfance, dans tous les détails, plus ou moins apocryphes, du drame de l'Achoura, habitués à pleurer les malheurs d'Hoséin, héros religieux et national, les chiites, quel-
que indifférents qu'ils aient pu devenir, ressentent une émotion instinctive en un lieu si propre à raviver les idées premières de leur vie. Ainsi la figure de la Sainte Vierge est celle qui séduit davantage et qui s'efface la dernière aux esprits façonnés par le catholicisme. Les Persans qui m'accompagnent sont des musulmans fort tièdes, pénétrés des doctrines soufies, par-dessus le marché bêhahis et faisant leurs prières dans la direction de Saint- Jean-d'Acre. Indifférents aux tombeaux des autres imams, ils ne marquent d'attachement que pour le troisième et ne dissimulent point leur plaisir d'être devenus kerbélahis. C'est par son sacrifice volontaire, en s'offrant en holocauste avec sa famille pour conduire l'humanité vers Dieu, que le « Seyyed des martyrs », victime innocente, faible et résignée, a conquis les âmes de l'Orient moyen. Une tradition de l'imam Djacfer raconte que, lors de la création du monde, Dieu fit comparaître devant lui les générations à venir ; il tenait une coupe en main et dit que celui qui voudrait boire à cette coupe, devrait se sacrifier lui-même avec tous les siens. Il n'y eut qu'Hoséin pour se proposer en sacrifice ; alors le Verbe divin se répandit en louanges sur une abnégation telle, affirmant que cette créature unique serait élevée par -dessus toutes les autres et que la divinité même se ferait le prix de son sang.
Un moutessarif, un cadi, l'appareil administratif d'un sandjak, enfin une garnison représentent à Kerbéla l'autorité turque. Le gouvernement nomme les kilitdars préposés à la garde des deux tombeaux : Seyyed cAbdoul-Hoséin, kilitdar-al-Hoséin, et Seyyed
Mortéza, kiliidar-al^Abbas , sont issus de familles héréditairement désignées pour cet office, parmi le peuple innombrable des seyyeds — près d'un dixième de la population totale — qu'attire à Kerbélale culte des Imams ; c'est à eux qu'appartient l'administration des sanctuaires.
Les divers tombeaux d'Imams affectent une formejà peu près identique et reçoivent la même organisation D'ordinaire, la cour est carrée : celle d'Hoséin se trouve être biscornue, encastrée dans les maisons, et les bazars; on y accède par sept portes, la principale, Bab-è-Kiblé, surmontée d'une tour d'horloge ; l'une d'elles garde le nom de Zéinab, car la sœur d'Hoséin serait entrée de ce côté, quand elle vint, la première fois, prier au tombeau du martyr. Toutes ces portes, récemment construites par le Sultan des Turcs, le Schah de Perse ou quelque cheikh de tribus arabes, sont recouvertes de kachis modernes, fabriqués à Kerbéla même par des ouvriers persans. Le pourtour de la cour comporte une succession de chambres funéraires, de caveaux de famille, concédés à prix d'argent, à des princes, de grands seigneurs ou de riches négociants. Les plus anciennes sépultures, celles des Bouhéides, marquent le seuil de la portée de Safi. La cour s'emplit de petits marchands qui vendent des dattes et des objets de piété, chapelets et médailles en terre de Kerbéla.
Au milieu de la cour, s'élève la mosquée: une masse informe, au toit bosselé de coupoles, d'où émerge un dôme doré ; en avant, s'ouvre une double galerie, soutenue par une colonnade en bois et décorée de cristal taillé; aux deux extrémités montent des minarets, recouverts d'or depuis la pointe
jusqu'à l'encorbellement des balcons. Six portes, dont deux à l'usage exclusif des femmes, donnent accès dans l'intérieur. Placés sous le dôme central, les tombeaux du troisième Imam et de son fils, cAli Akbar, en bois incrusté d'ivoire, sont perpendiculairement accolés l'un à l'autre, renfermés dans une double grille. Sous les voûtes latérales, repose le groupe des martyrs de l'cAchoura ; à gauche, placé à part, se trouve Habib-ibné-Mézaher, qui mourut le premier, fd' une J flèche destinée à transpercer Hoséin, alors que celui-ci faisait la prière.
Au fond de la cour, pointe un minaret plus petit. On l'appelle Minar-el-cAbd, le minaret de l'esclave, et le nom s'explique par une légende. Un négociant syrien avait confié le soin de ses affaires à Bagdad à un nègre d'une dévotion telle qu'il détournait l'argent à lui confié pour construire un minaret au tombeau d'Hoséin. Son pieux dessein s'accomplit librement. Le négociant supporta ses pertes, croyant que les remises de son mandataire étaient, en cours de route, enlevées par les nomades, et l'esclave ayant demandé par testament d'être enterré sous le minaret, produit de ses vols, y gagna, sans bourse délier, la plus précieuse des sépultures.
Chaque lieu saint dispose d'une nombreuse confrérie de « serviteurs », seyyeds ou mollahs pour la plupart; il y en aurait 300 chez l'Imam Hoséin, un peu moins chez eAbbas,qui ont, dans les mosquées, leur tour de service. Le kilitdar détient la clef du tombeau et celle du trésor accumulé par la piété des générations ; il doit faire acte de présence le matin, à l'heure de la prière, baiser la grille et réciter les litanies ; le soir, il préside à l'illumination du sanc-
tuaire, en y allumant la première bougie. Son naïeb a mission de rester en permanence auprès du cadenas fermant la grille ; les pèlerins ont pris l'habitu de d'y verser de l'eau, qu'ils emportent ensuite dans tous les pays chiites comme remède efficace contre la maladie. Un corps de ferraches entretient l'enceinte sacrée; à l'entrée même des galeries, des kafchadars gardent les souliers déposés par les fidèles ; le tcheraghdji-bachi est préposé à l'éclairage et veille à l'exécution, en certains lieux fixés par les donateurs, d'innombrables fondations pieuses; à raison d'une livre turque par feu et par an. L'illumination des minarets provient d'une fondation de Nasr-ed-Din Schah et de quelques autres princes.
Sous la coupole du tombeau, ce sont les serviteurs eux-mêmes qui se chargent de toutes les besognes. Ils en ouvrent la porte, trois heures avant le lever du soleil, et la ferment quatre heures après, sauf la nuit de l'cAchoura et celle des autres katls, où les mosquées restent ouvertes. Le kilitdar de l'Imam Hoséin et trente seulement de ses serviteurs reçoivent un traitement du gouvernement turc ; les autres vivent des étrangers, qu'ils guident dans leur pèlerinage; ils se massent dans la galerie pour y attendre la clientèle, vont la chercher dans les caravansérails ou se la font amener par les tchaouchs de leur connaissance. Chaque pèlerin ou groupe de pèlerins conserve le même serviteur pour toute la durée de son séjour; il rémunère ses pieux offices par une offrande appropriée. Le naïeb préposé au cadenas, les gardiens des souliers s'attendent également à une rémunération. Quant au kilitdar, sa charge lui vaut de magnifiques avantages de la part
des grands personnages chiites qui, morts ou vifs, fréquentent à Kerbéla.
D'ordinaire, les pèlerins font, en trois étapes, les 100 kilomètres qui séparent Kazemeïn de Kerbéla. Avant Mouseyib, ils se détournent pour visiter les fils de Moslem; ils font une ablution dans l'Euphrate et s'arrêtent au tombeau de On. Sitôt qu'apparaissent dans les palmiers les minarets de la cité sainte, les hommes descendent de cheval, les femmes quittent leurs cacolets et la caravane se met en prières. Le pèlerinage est strictement réglementé : un docteur illustre, Hadji Mollah Mohammed Taghi Medjlisi, qui florissait à Ispahan sous le dernier Séf évi, prit la peine de rédiger compendieusement le Tohfat-ol-Zahed (le présent du pèlerin). Ce livre fait partie d'un volumineux ouvrage rédigé par une commission de mollahs ispahanis, sur l'initiative de Schah Sol tan Hoséin, afin de réunir tous les renseignements possibles sur le Prophète, les Imams, les traditions et les pèlerinages de l'Islam; ses préceptes sont encore suivis à la lettre. Une fois rendus en ville, les pèlerins, revêtus de leurs meilleurs vêtements, se présentent tout d'abord à la mosquée d'Hoséin, puis à celle d'cAbbas.
La visite des lieux saints est longue et compliquée : le serviteur choisi s'empare de son patient et lui fait répéter, en langue arabe, les oraisons d'usage. Les exercices commencent dès l'entrée de la cour :
« 0 Dieu ! ce lieu vous appartient ; cette porte est celle de votre haram ; je suis venu jusqu'ici vous implorer dans cette maison... »
Il faut alors se prosterner et baiser la terre ; dans
la galerie, solliciter l'autorisation d'aborder le sanctuaire :
« Seigneur, permettez-vous que j'entre dans cette maison ? Permettez-vous, Prophète de Dieu ? Permettez-vous, prince des croyants? Permettez-vous, anges, qui êtes autour de Dieu ? » Même question aux douze Imams.
Puis le pèlerin franchit la porte, se frotte les yeux de la main qui vient d'en toucher la triple chaîne» et le colloque s'engage avec Hoséin lui-même :
« Monseigneur, je suis votre serviteur, fils de votre serviteur. Impur des pieds à la tête, je vous prie néanmoins de m'admettre à vous faire pèlerinage, car mon indignité ne saurait vous souiller. »
Après s'être de nouveau prosterné, en baisant Je seuil de la porte, le pèlerin se tient debout devant le tombeau du troisième Imam. Il en récite les interminables litanies. Autres litanies auprès d'cAli Akbar ; puis celles de la famille et des 72 compagnons ; celles de Mahomet dans la direction de Médine ; celles d'cAli, vers Nedjef ; celles de l'Imam Réza, vers Méchhed ; enfin vers la kibla, celles du douzième Imam. Ces prières achevées, le pèlerin peut, sur la tombe d'Hoséin, donner libre cours à ses transports : il en fait trois fois le tour, en baise dévotement les grilles, le cadenas; parfois même, saisissant les barreaux, il procède à une confession mentale qu'il termine par ces mots : « 0 Dieu! je supplie cet Imam d'intercéder auprès de vous, pour que vous me pardonniez mes fautes ! »
La cérémonie complète dure près de deux heures. Théoriquement, elle devrait se reproduire trois fois par jour, pour les prières de l'aube, du dohr et du maghreb, heures auxquelles les tombeaux sont fré-
quentés de préférence. On y vient également entendre les rouzékhans, au nombre d'une cinquantaine, qui prêchent à tour de rôle, en vertu de fondations instituées à leur profit. L'cAchoura est le grand jour de la mosquée d'Hoséin, puis le Rouz-el-Arbénn, 20 de Séfer, pour la quarantaine funèbre. L'affluence augmente dans les mois de Redjeb, de Chacban et de Ramazan, plus particulièrement consacrés au culte divin. Le 15 de ces [mois, l^aïd-el-fitr et Y caïd-è-kourban sont fêtés à Kerbéla; de même le jour de Ycarafé, 9 zilhidjé, quand les pèlerins de la Mecque procèdent, sur le mont Arafat, au sacrifice du mouton; cette date, aurait dit l'imam Djacfer, exige un pèlerinage au tombeau d'Hoséin, et ce pèlerinage entraîne plus de mérites que la visite même au tombeau du Prophète. Aux jours de katl, les bazars se ferment, la ville prend le deuil ; des démonstrations, plus ou moins violentes, se produisent en mémoire de Mahomet, de Fatémé et des douze Imams. Selon les traditions, deux larmes versées sur le martyre d'Hoséin suffisent à gagner le ciel, les péchés fussent-ils plus nombreux que les gouttes d'eau de la mer ou que les grains de sable du désert ; il est naturel que le séjour de Kerbéla fournisse des occasions fréquentes d'acquérir une aussi précieuse indulgence. Je m'y trouvais le 1er Rébicoul-evvel, anniversaire de la mort du onzième Imam. Vêtus de longues robes noires, des troupes de pénitents parcouraient les rues; au-devant d'eux flottaient des drapeaux de deuil ; un homme marquait avec des cymbales une cadence très lente; ils se frappaient, avec des chaînes, le dos couvert de bandes de cuir. Le soir j'entendis, dans la cour de la mosquée,
le chœur des lamentations et le battement rythmé des mains ramenées sur les poitrines.
Un hadis propice impose à l'efficacité du pèlerinage une durée minima de quarante jours. Or, la moitié de l'année, l'excès de chaleur rend insupportable le séjour de la plaine et, par ailleurs, la plupart des pèlerins n'ont ni le moyen ni le loisir de rester aussi longtemps; à peine disposent-ils de deux ou trois semaines, sur lesquelles il leur faut faire la course de Nedjef et la visite au tombeau de Hor. D'autres, au contraire, séduits par la religieuse atmosphère du lieu s'y attardent le plus possible, recherchent les occasions de retour ; plusieurs s'y établissent jusqu'à leur mort, persuadés d'aller au ciel, s'ils expirent auprès du tombeau d'Hoséin ou, du moins, convaincus que la fréquentation du pieux cénacle de la cité sainte les placera en compagnie meilleure pour les éventualités de l'autre vie.
L'organisation de la ville répond aux nécessités du pèlerinage ; elle n'a que caravansérails et logements à louer. Parmi les nombreux khans de Kerbéla, quatre appartiennent au cheihk local des Bektachis, deux au Nakib-ol-Echraf,| d'autres à Abdoullah Khan Hindi, de Madras, cAli Khan, de Recht, etc. Le gîte s'y paie une piastre par jour, mais les prix s'élèvent en temps d'afïïuence. Les derviches se rendent aux couvents de leurs ordres respectifs; ceux de la Perse possèdent trois hôtelleries à leur usage, deux pour les Kaksars et les «Adjems, l'autre pour les Né°métoullahis. Les pèlerins aisés retiennent une maison particulière, dont le loyer journalier peut atteindre jusqu'à une livre. Il en existe un certain nombre, appartenant à de grands personnages chiites, qui les occupent pour la
Aubin. — La Perse. 25
durée de leurs pèlerinages et les louent dans l'intervalle : Ferman- Ferma ; une princesse kadjare, Chems-ed-Dowleh; Zahir-ol-Molk, de Kermanchah; Malek-et-Toudjdjar, d'Ispahan ; Mocin-et-Toudjdjar, de Bouchire ; un banquier de Chiraz, Hadji Nasir Chirazi ; un mollah de Téhéran, Cheikh cAbdoullah Endermani. Parmi les Indiens , le Nawab de Rampore, Nasir cAli Khan, de Lahore ; Moudjtéba Hussein Khan, etc.
Le commerce, représenté par un millier de boutiques, est entre les mains des Persans et des Indiens, avec une petite proportion de Juifs, tolérés dans la Ville sainte. Les denrées sont fournies par toute la Mésopotamie, les produits manufacturés par Bagdad, les cours fixés par le réis-é-baladiê, chef de la municipalité.
Kerbéla fabrique deux produits spéciaux, répandus dans tout le chiisme : des linceuls et des médaillons en terre consacrée par la sépulture d'Hoséin. Le linceul est un objet de luxe, dont la plupart des pèlerins ne sauraient supporter la dépense : une étoffe de coton, préalablement lavée dans l'eau de l'Euphrate et déposée,pendant toute une nuit sur la grille du tombeau du 3e Imam : les mollahs y tracent de fines écritures ; cette préparation coûte fort cher, car il faut payer la complaisance du kilitdar et donneraux écrivains une rémunération de 30 à 50 tomans. La terre de Kerbéla est bonne pour la santé, dit un hadis : elle se trouve à la portée de toutes les bourses, du moins, la qualité, dite mohr, qui s'extrait des fosses creusées pour l'enterrement des cadavres; le torba, pris au sol même du sanctuaire, vaut bien davantage. D'habitude chaque famille chiite se munit d'un petit sac de torba-khalès
(terre pure) ; on la boit, délayée dans l'eau, en cas de maladie ; on en dépose quelques grains sur la langue des morts, une pincée dans leurs linceuls ; les vivants en portent des sachets, attachés aux deux bras. Quant à la terre de mohr, elle se presse en médaillons de formes et de dimensions diverses, avec un dessin quelconque, une inscription pieuse ou l'image du tombeau d'Hoséin. Cet article fait partie du nécessaire de prières — djaïnamaz — indispensable à tout chiite : dans une précieuse étoffe, dépliée pour la prière, restent enveloppés la boussole, qui détermine la kibla, le médaillon en terre de Kerbéla, où s'appuiera le front du fidèle, et le chapelet, dont les grains de même matière accompagneront les oraisons. Les mollahs y ajoutent deux plaques en forme de mains, sur lesquelles ils se placeront dans les mouvements rituels.
En dehors des Arabes et des Turcs, du personnel des tombeaux, des caravansérails et des bazars, il s'est formé, à Kerbéla, une société, d'essence religieuse, pour soutenir les œuvres multiples instituées dans la Ville sainte par la dévotion chiite. Le nombre des fondations y est considérable : wakfs ayant un but de piété, d'enseignement ou de bienfaisance, sépultures dans les mosquées d'Hoséin et d'cAbbas ou dans les cimetières avoisinants. Ces fondations sont souvent administrées par les représentants des familles, à leur défaut par les sarrafs, qui font métier de banquiers, et reçoivent les lettres de crédit apportées par les pèlerins. L'argent des fondations, provenant aussi bien des Lieux Saints que des diverses régions du chiisme, est remis aux moudjteheds locaux, qui se chargent de la répartition, en conformité avec les intentions des dona-
teurs. Cet argent fait vivre un peuple de pichnamazs, rouzékhans et lecteurs de Coran, entretient sept médressés, assure la provision d'eau des fontaines, et permet la distribution d'aliments ou d'aumônes parmi les pauvres pèlerins ; celles-ci plus abondantes pendant les deux mois de deuil et dans le temps du Ramazan.
Si l'administration des Lieux Saints appartient aux kilitdars, l'autorité morale revient incontestablement aux moudjteheds. Le régime turc ne leur permet d'acquérir ni la même richesse ni la même puissance qu'en Perse ; ils doivent vivre pauvres et modestes. Néanmoins, ils disposent d'une énorme influence : plus de 2.000 étudiants suivent leurs enseignements ; les pèlerins viennent solliciter leurs conseils, leur soumettre des procès et des cas de conscience. La malignité publique en accuse plusieurs d'abuser de la crédulité populaire, en vendant aux clients naïfs toutes les choses imaginables, la rémission de leurs péchés, voire une place au Paradis.
La Perse et l'Inde fournissent à Kerbéla la presque totalité de sa population religieuse, avec les éléments annexes vivant du pèlerinage. Nulle part, le chiisme n'est aussi compact que sur le plateau d'Iran et l'histoire a constamment poussé les Iraniens vers la vallée du Tigre. Il est naturel que l'attirance des Saints Tombeaux y implante depuis deux ou trois générations une colonie persane, de plus en plus nombreuse : mollahs, étudiants, pèlerins et négociants, retenus par des liens spirituels ou des avantages temporels. Les Persans sont aujourd'hui 30.000 : ils impriment à la ville une allure nettement iranienne, imposent leur langue, leurs usages, leurs
monnaies. Les chiites du Caucase, de l'Afghanistan, de l'Asie centrale, qui ont avec eux des affinités de race ou de dialecte, se rattachent à leur organisation. Les Indiens font bande à part : sur les 5 millions de chiites existant dans la péninsule, il n'en est de groupés que dans l'Aoudh et sur les côtes de la mer d'Oman, entre Bombay et Karatchi : la doctrine leur vint des Persans, qui émigrèrent sous les grands Mogols et introduisirent leur culture dans toutes les cours de l'Inde. Eux aussi subissent l'attraction des villes saintes. Le pèlerinage annuel comporte plusieurs milliers d'Indiens : des colonies de Pendjabis se sont installées à Mouseyib et sur le canal de Hindié. Quinze cents Indiens résident à Kerbéla. Plus encore que les Persans, de notables Indiens recherchent auprès du tombeau d'Hoséin l'occasion d'une vie pieuse et d'une sainte mort. Des wakfs, créés par les souverains et les gens de l'Aoudh, assuraient à leur descendance le bénéfice d'un tel séjour ;sur ces fonds, un lot de vieux retraités, des Sirkafs Holders, continue de vivre à Kerbéla, d'une pension payée par les soins du gouvernement de l'Inde. Deux médressehs sont spécialement affectées aux étudiants de la péninsule.
Les principaux sarrafs sont des Persans : Seyyed Yahya, de Téhéran, Seyyed Djacfer, de Recht; il en est de même des grands moudjteheds, qui ne sont pas plus d'une dizaine.Le premier d'entre eux, Mirza Ismacil Es-Sadr, d'Ispahan, se trouvait absent, étant allé à Kazemeïn pour le katl d'Hasan. J'ai vu Hadji Cheikh Hoséin. Son père, Cheikh Zéin-el-cAbedin, venu du Mazandéran, fut, en son temps, le plus illustre docteur des Lieux Saints. Le fils suit les traces pater-
nelles : un gros homme, d'une cinquantaine d'années, coiffé d'un énorme turban. Sa maison était remplie de monde : à tous les étages de la petite cour, on ne voyait que kêfiês, turbans blancs, verts et noirs. Les gens entraient, baisaient la main du cheikh et la portaient à leur front. Étudiants, pèlerins, plaideurs, simples voyageurs, venus pour entendre la bonne parole et contempler les traits du fameux personnage. Lui-même gardait une attitude digne et fière, dans l'orgueil de son influence et de la puissance du tombeau, sur laquelle elle s'appuyait. On cite également parmi les moudjteheds persans, Seyyed Mohammed Bagher, Khodjet-ol-Islam, originaire d'Ispahan, et un jeune Tabrizi de beaucoup d'avenir, cAllamé (le plus savant). Trois grands moudjteheds sont Indiens : deux venus de Luknow, l'autre du Cachemire. Peu connus, ils ont embrassé la profession pour bénéficier d'une fondation indienne, attribuant 28.000 roupies aux ulémas des Lieux Saints, 12.000 pour Kerbéla et Nedjef, 4.000 pour Kazemeïn.
L'afflux d'argent, le mouvement des pèlerins de l'Inde ont provoqué l'établissement d'un vice-consulat anglais. Son titulaire, Mirza Mohammed Hasan, est un Afghan, né à Bagdad d'une mère persane. Après avoir servi comme drogman à Kerman et BendercAbbas, il recueille, aux Lieux Saints, les doléances du chiisme, pour le compte du département politique de Calcutta. Bien qu'il n'y ait guère de sunnites en dehors de la garnison et des fonctionnaires turcs, la religion officielle pèse lourdement sur la secte rivale. Elle s'introduit jusqu'au haram de l'Imam Hoséin, et, par le moyen des kilitdars, parvient à s'imposer aux moudjteheds. Il arrive que les vexations les obli-
gent à déguerpir ; c'est ainsi que se sont ouvertes les écoles théologiques de Samarra et de Kazemeïn. En 1843, Kerbéla s'était révoltée contre l'oppression sunnite ; prise d'assaut par le vali de Badgad, des massacres ensanglantèrent ses mosquées. Depuis lors, un impôt d'une piastre par boutique, porté à 20 pour les boulangeries et à 40 pour les bains, pèse sur la population. Il y a trois ans, les Indiens obtinrent la remise de cette taxe : en septembre 1906, les Persans sollicitèrent une faveur identique. C'était l'époque où la légation anglaise venait d'abriter, à Téhéran, la révolution persane ; la politique indienne jugea le moment venu d'acquérir les sympathies du clergé chiite. La foule ayant pris refuge au consulat d'Angleterre, les soldats turcs firent feu sur les réfugiés : 25 morts et 40 blessés calmèrent du coup l'effervescence populaire. La diplomatie britannique s'en tira tant bien que mal, en exigeant la révocation du vali de Bagdad et du moutessarif de Kerbéla.
De même que l'étude de la Bible constitue la seule distraction de Jérusalem, les dissertations attendries sur le martyre d'Hoséin font l'unique joie de [Kerbéla. La sainteté du lieu en exclut les loutis, les pehlevans (lutteurs), les musiciens et les danseurs ; il ne reste que les derviches de passage pour exercer leur art de conteurs. Par exception, dans les cas de mariage, une troupe de baladins juifs est appelée de Bagdad, avec la permission de la municipalité. Les journées se passent dans les délicieux jardins qui entourent la ville, propriété des kilitdars et des chefs de tribus voisines. La palmeraie, traversée par le canal Hoséinié, ombrage toute une végétation d'orangers, de grenadiers et de mûriers, — des cultures de blé,
d'orge et de fèves, — des champs d'opium aux fleurs blanches et violettes. Les grands seigneurs, en déplacement à Kerbéla, s'y font accompagner de leurs mignons et de leurs faucons, les gens plus simples amènent leurs femmes, le commun des mortels se contente de s'y procurer une concubine.
On peut se rendre en bateau de Kerbéla à Nedjef par le canal Hoséinié, puis jusqu'à Koufa par le canal de Hindié ; il est cependant plus simple de prendre les diligences qui suivent, vers le Sud, la limite du désert. La route de Nedjef sort de la ville par les deux cimetières de Ouadi-Eimen (terrain à droite), et de Ouadi-Séfa (terrain de la pureté); elle laisse sur la gauche le tombeau d'Hamzeh-ibné- Kazem, où la superstition populaire vénère un prétendu fils de Kazem, fils d'Hasan, qui, sur le champ de bataille de Kerbéla, épousa Zobéide, fille d'Hoséin, et mourut, époux d'un jour, dans le massacre de l'cAchoura.
Nedjef est à quelque 70 kilomètres au sud de Kerbéla ; la route traverse une contrée désertique où les voitures avancent péniblement au milieu des sables : beaucoup de pigeons et d'oiseaux verts aux ailes mordorées ; vers l'Est, la palmeraie longe le canal de Hindié ; plus loin, apparaît, pendant une bonne partie du voyage, la masse isolée du Birs Nimroud. Trois Khans marquent les étapes : Khané- Nokhéilé (le Khan des palmiers), Khané Chour (le Khan salé), Khané Mosalla. Nous y rencontrâmes un pèlerinage du Cachemire avec une troupe de Loures, à la mine sauvage, l'escorte de Gholam Réza Khan, vali du Poucht-i-Koh. Arrivés à Nedjef, nous prenons gîte chez Seyyed «Ali Khersan, un jeune seyyed
mousavi, dont la famille a de tout temps fourni des serviteurs au tombeau d'cAli.
En 638, Koufa avait été fondé par la conquête arabe. Quand cAli, devenu khalife, dut abandonner au parti Ommiade l'Occident de l'Islam, il vint y passer les quatre dernières années de sa vie ; en 661, il fut assassiné dans la grande mosquée ; c'était le 15 Ramazan, il mourut le 17. La légende veut qu'un souverain du Yémen, Sultan Moustapha, contemporain du Prince des Croyants, lui ait déclaré son intention]d'être enterré à ses côtés, en le priant de fixer par avance le lieu de leur commune sépulture ; cAli aurait désigné le terrain de Nedjef, sanctifié par le passage et la prière d'Abraham. Après la mort du 1er Imam, le chameau qui portait son cadavre partit spontanément dans la direction voulue et s'arrêta à l'endroit même où se trouve aujourd'hui la ville. La solitude garda les restes d'cAli, sur lesquels les khalifes Ommiades s'efforcèrent de faire l'oubli. En 791, il advint qu'Haroun-ar-Rachid, au cours d'une expédition de chasse, poursuivit une gazelle dans le désert de Nedjef. L'animal s'étant approché de l'invisible tombeau, chevaux et chiens s'arrêtèrent d'eux-mêmes, pour ne point violer la sainteté d'un tel refuge. Haroun-ar-Rachid fit aussitôt creuser le sol; on retrouva le cadavre d'cAli et le khalife abbasside y bâtit un petit monument. Comme aux autres Lieux Saints, l'essor de Nedjef vint des Bouhéides ; la nouvelle ville remplaça Koufa; les voyageurs arabes du moyen âge y trouvèrent une cité déjà importante. Schah «Abbas construisit la mosquée sur les plans du Cheikh Béhaï, l'architecte d'Ispahan : Mohammed Pacha, gouverneur de
Bagdad, de 1656 à 1659, éleva les deux minarets ; Nadir Schah recouvrit d'or les bâtiments du Séfévi.
Sur une colline, en plein désert, se prolonge la ligne grise des murailles et des tours, d'où émergent une coupole et des minarets d'or; en avant, une immense étendue de cimetières ; au delà, une dépression rendue verdoyante par les pluies du printemps. Tel est Nedjef — MéchhedcAli. — Ainsi fortifié, le sanctuaire d'cAli put repousser, au dernier siècle, les incursions ouahabites qui profanèrent la ville ouverte de Kerbéla. Nedjef a 25.000 habitants. Le caractère même du Prince des Croyants lui impose un aspect plus austère qu'aux autres villes saintes. Ce n'est point une hôtellerie de passage comme Kazemeïn, un centre d'ardeurs mystiques, comme Kerbéla. Les pèlerins n'y séjournent guère, au plus une dizaine de jours. On n'y reste que pour entreprendre de sérieuses études ou dormir son dernier sommeil. Une fois visité le tombeau, les gens se hâtent de quitter un lieu froid et triste, où règne le recueillement de la théologie et de la mort.
Si Hoséin est la figure sympathique de l'Islam chiite, cAli en est le personnage fondamental ; il complète la manifestation prophétique de Mahomet, interprète la religion musulmane, et devient le premier titulaire d'un Imamat, d'institution divine. Les hadis postérieurs l'associent à tous les actes de la vie du Prophète ; quand Mahomet monta au ciel pour recevoir de Dieu l'ensemble de la loi, il fallut même qu'il y trouvât son gendre ; invité à manger une soupe de riz et de lait, préparée dans les cuisines célestes, une autre main
s'en servait en même temps que la sienne et c'était celle d'cAli. Les traditions le placent à la fois sur tous les points de l'Islam, aussi bien au Turkestan qu'en Perse, sous les apparences les plus diverses et parmi les plus éclatants prodiges.
Nedjef n'existe que par son tombeau. La mosquée se trouve au cœur de la ville, à l'extrémité du bazar ; les murs en sont recouverts de carreaux de faïence, sauf la façade, garnie de plaques d'or.
Dans les caves s'entassent les offrandes apportées au sanctuaire par la succession des fidèles : des tapis, des étoffes, des lustres en cristal, des pierres précieuses, des objets d'argent et d'or; cAbbas, le guerrier de la famille, est le seul qui reçoive des armes.
A Nedjef, malgré la présence supposée de deux défunts considérables, Adam et Noé, la dévotion publique se concentre sur le seul tombeau d'cAli. Non point que les deux Prophètes y aient été primitivement enterrés, mais la foi chiite n'admet pas la permanence absolue des sépultures ; les traditions révèlent, dans le monde surnaturel, l'existence d'anges transporteurs, qui font la police des cimetières, retirent des terrains consacrés les cadavres impurs, pour y substituer de plus qualifiés. Les gens de Nedjef tiennent à toutes forces que ces anges transporteurs aient procuré au premier Imam la compagnie d'Adam et de Noé. Quoi qu'il en soit, pourvu que ces mêmes anges aient respecté le repos des autres sépultures, «Ali dort son dernier sommeil en société nombreuse et choisie ; dans la mosquée, sous les arcades de la cour se presse la foule des morts illustres : Azod-ed-Dowleh, le Bouhéide, les sultans
Ilékhaniens de Bagdad, Agha Mohammed Schah, le premier Kadjar.
Quatre portes donnent accès dans la cour de la mosquée. La principale, Dar-è-Bazar, s'ouvre sur une petite place, remplie d'étals de changeurs, de cafés et de boutiques, à proximité d'un corps de garde. La porte est surmontée d'une tour d'horloge, encadrée de cristal taillé, avec inscription sur une plaque d'or; le seul endroit d'où les infidèles puissent jeter un regard dans l'intérieur du sanctuaire. A la tombée du jour, le peuple se rend à la prière, les changeurs quittent leur négoce, les cordons lumineux s'allument dans la cour, éclairant la galerie extérieure et le revêtement d'or des portails.
La distribution et l'organisation de la mosquée de Nedjef sont les mêmes qu'à Kerbéla ; le tombeau d'cAli compte plusieurs centaines de serviteurs, dont 16 seulement seraient appointés... Chez le Kaïmakam, j'eus la bonne fortune de rencontrer Hadji Seyyed Djévad Kilitdar-al-'Ali : un vieillard de 70 ans, enveloppé de fourrures, portant la ceinture verte et le turban de même couleur, enroulé à plat sur un fez rouge.
Les moudjteheds de Nedjef occupent dans le chiisme une situation particulière. Quand la chute des Séfévis entraîna la disparition des grands pontifes d'Ispahan, la religion perdit son chef officiel et les Kadjars s'abstinrent de le rétablir. Depuis deux siècles, les chiites en sont réduits à reconnaître l'autorité officieuse de celui de leurs docteurs, dont le consentement de ses pairs exalte au-dessus de tous la piété et la science. La ville qu'il embaume de ses vertus devient, sa vie durant, le centre des études
théologiques et ses disciples en essaiment afin de répandre en pays chiite la justice et la vérité. Sauf à la fin du xvnr3 siècle, où des docteurs célèbres professèrent à Ispahan et à Koum, la capitale religieuse resta fixée dans les villes saintes ; le souvenir du premier Imam, commentateur de la Loi, détermina la prédominance de Nedjef ; il y eut toujours à Kerbéla des docteurs renommés, parfois aussi à Kazemeïn et à Samarra.
Les moudjteheds de Nedjef ont plus grave allure que ceux de Kerbéla ; ce sont des hommes de science pure, échappant au contact de la superstition populaire, que nourrit la légende d'Hoséin. En l'absence de l'Imam, leurs lumières deviennent le reflet incertain des clartés divines sur la route de l'humanité chiite. Chefs reconnus de la religion, ils distribuent l'argent des fondations pieuses, forment la jeunesse ecclésiastique et, sur toutes questions publiques et privées à eux soumises, rendent des sentences définitives, auxquelles l'opinion donne force de loi. Le premier d'entre eux est, en fait, le grand pontife du chiisme. A leur mort, la vénération publique s'attache à leurs tombeaux, dont les coupoles de faïence, perdues au milieu des maisons de la ville, peuplent les alentours du sanctuaire d'<Ali. A l'heure actuelle, il existe à Nedjef quatre moudjteheds renommés : Akhound Mollah Kazem-Khorassani, un homme de Méchhed, établi aux Lieux Saints depuis plus de cinquante années ; Hadji Mirza Hoséin, qui y est né de Mirza Khalil Téhérani; A. Seyyed Kazem, de Yezd ; enfin , un Arabe, A. Seyyed Mohammed Bahr-el-°Oloum (la mer des sciences). Une suprématie incontestée revient à Mollah
Kazem, qui est le chef réel du chiisme et, partant, le plus grand personnage religieux de l'Orient moyen.
Il me reçut dans sa petite maison, tout proche de la mosquée : un vieillard à barbe blanche, mince et fin, coiffé d'un énorme turban blanc. Il me parla en excellents termes des préceptes du Coran, insista sur leurs tendances humanitaires, leur caractère universel et hasarda le vœu timide que mes yeux s'ouvrissent un jour aux vérités musulmanes.
Afin d'acquérir sur les âmes croyantes une prise décisive, la révolution persane dut solliciter le concours des grands moudjteheds des Lieux Saints et en obtenir l'assurance que le régime de la liberté n'allait point à rencontre des prescriptions islamiques. A cet effet, la correspondance suivante fut échangée entre Téhéran et Nedjef :
Aux grands moudjteheds éminents, arguments de Dieu parmi les hommes (Puisse Dieu allonger leurs ombres !).
Vous êtes naturellement au courant de la création du Conseil National ; vous savez que ses règlements tendent à l'exécution de la loi, à la protection de la sainte religion des douze Imams, à l'anéantissement des tyrans et des traîtres, à la diffusion de la justice parmi le peuple, à la grandeur du gouvernement persan.
Néanmoins, quelques personnes, jalouses et mal intentionnées, répandent des insinuations et font des démarches contraires à l'institution du Medjlis.
Nous vous prions de vouloir bien nous faire connaître sur ce point quel est le devoir de tous les musulmans.
Au nom du Très-Haut (que sa gloire soit reconnue de tous) !
Au nom du Dieu clément et miséricordieux !
Je rends grâces à Dieu, créateur des deux mondes I que la bénédiction divine soit sur Mahomet et ses descendants, que la malédiction de Dieu pèse sur ses ennemis jusqu'au dernier jour I
Oui. — Par la faveur divine, par la protection céleste, sous les regards sacrés de réminent maître de l'Heure (le 12e Imam), (que nos âmes soient son sacrifice !).
Atendu que les règlements du saint et vénérable Medjlis sont conformes à ce que vous avez dit.
Il appartient à tout musulman de se soumettre à ses règlements et d'en faciliter l'exécution.
Agir à rencontre serait résister au fondateur de notre sainte religion et trahir le gouvernement.
En conséquence, je le répète, les musulmans doivent s'abstenir de toute opposition.
Signé : Kazem Khorassani.
Mollah Kazem avait répondu, au nom de tous ses confrères ; il envoya aux moudjteheds de Tauris le destékhatt ci-après, écrit de sa propre main et tout aussi formel que le précédent :
J'ai exactement reçu votre télégramme. Vous avez porté plainte contre les traîtres et les ennemis de la liberté. Cette nouvelle a vivement ému les docteurs. Nous sommes assurés que ces gens agissent à l'insu de Sa Majesté Impériale ; car toute la nation est aujourd'hui d'accord, en ce qui concerne la création du Conseil National, qui est un instrument efficace pour détruire la tyrannie, abolir la cruauté, propager la loi, maintenir les enseignements des Imams et la grandeur du rite djacferi, ce qui est la première des conditions.
Donc, tous les musulmans ont pour devoir d'admettre le nouveau règlement et de n'y point faire d'opposition. C'est avant tout le devoir de Sa Majesté Impériale d'expulser les traîtres et de réduire les ennemis du saint et vénérable Medjlis.
Cinq mille étudiants fréquentent Nedjef : la plu-
part Persans, les autres venus de la Mésopotamie, du Caucase, de l'Inde et même de Mascate. Ils se répartissent dans les dix médressehs de la ville et suivent les cours des moudjteheds, dans leurs mosquées ou leurs maisons particulières. Ces jeunes gens trouvent auprès d'eux la plus haute culture religieuse que peut offrir le chiisme : il s'agit de pénétrer le Livre Saint, de connaître les traditions et les références qui le complètent, enfin d'acquérir la faculté de discernement, qui permet d'appliquer aux réalités de chaque jour les principes théoriquement appris. La littérature sacrée, étant écrite en arabe, exige une étude approfondie de cette langue, de sa grammaire et de sa syntaxe; comme la parole divine, énoncée dans le Coran, descendit sous une forme concise et parfois incertaine pour l'entendement humain, il convient d'en dégager le sens au moyen de commentaires qui l'interprètent, distinguent entre les commandements et les conseils, et s'efforcent d'éclaircir les doutes quant à la signification exacte du message de Dieu.
Après ces longues et délicates études, l'élite des étudiants de Nedjef parvient à la dignité de moudjtehed ; il est rare que cette dignité soit conférée par un diplôme émané des supérieurs ; elle résulte bien plutôt du consentement général, qui prend confiance dans un homme, consacre sa réputation et le reconnaît pour directeur. Parmi les docteurs ainsi formés àNedjef, quelques-uns se chargeront d'y continuer la tradition des maîtres; d'autres vont exercer dans les villes chiites de la Mésopotamie ; la plupart regagnent leur pays d'origine, où le fait même de leur long séjour aux Lieux Saints leur vaut un surcroît d'autorité.
A l'élément iranien attiré par l'école théologique se joignent les négociants persans, qui détiennent la majeure partie des 600 boutiques des bazars. Le commerce de Nedjef a quelque importance ; les tribus du Nedjd y achètent les grains des bords de l'Euphrate et les produits manufacturés impor~ tés par Bagdad. Une grande caravane vient justement de camper en dehors des murs ; les hommes ont l'aspect rude, la figure basanée, le front encadré de boucles de cheveux nattées et portent aux pieds des sandales de cuir ; un petit marché s'installe autour de leurs tentes. Naguère, entre Nedjef et la Mecque, il existait une route directe à travers l'Arabie, si bien que les pèlerins chiites pouvaient se rendre au tombeau du Prophète, aussitôt après avoir visité ceux des Imams... L'insécurité du désert obligea les moudjteheds à en interdire l'usage, et le chemin de la Syrie reste seul ouvert.
Bien que la moitié de sa population soit persane, Nedjef reste une ville d'aspect purement arabe, déchirée par les dissensions habituelles à la race. Pour quelque raison futile, les Oulad cAli, les fils d'cAli, se sont divisés en deux camps ennemis, les Zeguerds et les Chemerds. Les uns et les autres partagent la ville et le bazar, interviennent dans le règlement des affaires municipales; les premiers plus nombreux, les seconds plus audacieux et plus braves; quand les deux partis se sentent d'humeur batailleuse, ils prennent pour champ clos la place du Méidan-è~Chemerd, qui sépare les quartiers habités par les fractions rivales. La ville jouit actuellement d'un instant de répit; car le kaïmakam a mis la main sur quatorze des princi-
Aubin. — La Perse. 26
paux chefs, pour les envoyer prisonniers à Bagdad.
A l'abri des agitations humaines, le peuple des morts goûte l'éternel repos, au pied de la colline de Nedjef. Coupé par la route de Kerbéla, l'immense cimetière occupe le Ouadi-Selam (le terrain du salut) ; les tombes se répandent à travers le désert, remontent, au nord et à l'est, les pentes du monticule, couronné par la ville. Les cadavres y affluent de tous les points du chiisme, conformément aux dispositions testamentaires ou sur le pieux désir des survivants, afin d'assurer aux défunts le bénéfice promis par les traditions, qui garantissent le ciel aux morts ensevelis dans la terre des Lieux Saints. Pour leur séjour funèbre, cAli inspire aux chiites une confiance particulière ; dédaigneux des autres Imams, la plupart veulent être enterrés dans le voisinage du premier d'entre eux; ce qui procure des rentrées considérables à la municipalité de Nedjef. La plupart des tombeaux sont marqués d'un monument bas ou d'une arcade de briques ; quelques coupoles, revêtues de faïences, recouvrent les restes de cheikhs ou de moudjteheds... Il existe aussi des caveaux de famille, véritables chapelles funéraires. J'ai visité quelques-unes d'entre elles : une cour, entourée de grands murs avec un bassin et des parterres de fleurs, — rosiers, pensées, œillets, capucines, giroflées et verveines; une vigne ombrageait l'entrée d'une chambre ouverte, servant de lieu de prière. Une autre chambre, plus grande, contenait les sépultures : encastrée dans le mur, une pierre tombale portait deux vases garnis de feuillages, avec l'inscription suivante ;
« Au nom de Dieu ! Ci-gît celle qui est allée au
Ciel, Fatémé Sultan Bégoum, fille de feu Agha Mohammed Sadik, d'Ispahan, dit eAbbasabadi. 22 Cha<ban 1315. »
La chapelle fut construite, il y a cinq ans, par un homme d'Ispahan, Hadji Mohammed Djévad, devenu négociant à Pouna ; sa femme et son beaupère s'y trouvent déjà enterrés ; lui-même viendra les rejoindre un jour.
En attendant, un mollah ispahani, dont le pèlerinage se prolonge depuis une trentaine d'années, Mirza cAli Akbar, vit de la garde du tombeau; il y passe ses journées entières, accroupi sur un carré de tapis, alternant ses loisirs entre la fumée d'un narguileh et la lecture du Coran. Le tombeau voisin appartient à un Persan de Chiraz, établi dans l'île Maurice.
Le cimetière se poursuit à travers le désert, dans la direction de Koufa. La petite ville est située à 6 kilomètres vers l'est, sous la palmeraie du canal de Hindiyé, devenu le lit principal de l'Euphrate. Dans les sables environnants, se perdent quelques monuments illustres, relevant du Kilitdar-al-eAli et vénérés par les pèlerins : sous une coupole blanche, le tombeau de Koméit-ibn-Ziat, savant fameux, compagnon du Prince des Croyants ; au-delà d'un canal desséché, le dôme bleu d'une mosquée rappelle une apparition du 12e Imam; de l'autre côté du chemin, le tombeau de Maïssamé-Tammar, un marchand de dattes, ami d'cAli, qui, chaque jour, s'asseyait dans sa boutique. Plus près de Koufa, une coupole très basse indique l'emplacement de la maison d'cAli, là même où fut lavé son corps. Enfin, à l'orée des cultures, un grand caravansérail attenant à une
enceinte fortifiée, d'où pointe un petit minaret ; on y a reconstruit la grande mosquée] de Koufa, et des carreaux de faïence marquent l'endroit même où fut assassiné le premier Imam. Adossés à la mosquée, les tombeaux des deux proches d'cAli, Moslem et Hani-ibné-Orvé.