OU PREMIÈRES EXPÉRIENCES SUR ROUTE PERSANE
Nous roulons à l'allure de dix kilomètres à l'heure* C est asseye pour que nous sentions tous les cahots de la dure berline à qui nous avons confié nos os et notre chair. Les ressorts de la voiture ne sont plus qu'un vain ornement.
Le temps est gris, humide. Nous remontons la petite rivière de Piré-Bazar, Bientôt nous sommes dans la forêt, La végétation en est d'une prodigieuse richesse ; des hêtres, des érables aux grandes feuilles, des platanes, des ormeaux élèvent leurs cimes dans les airs, tandis que le dessous de bois est envahi par des taillis épais, des ronces, des lianes; un ruisseau profond court le long de la route- De petits zébus paissent dans les clairières l’herbe drue et s’enfoncent sous bois à notre passage.
Nous traversons un ou deux hameaux de quelques maisons. Des femmes vêtues d’étoffes claires travaillent la terre dans les jardins ouverts et, dès qu’elles nous voient, se voilent la ligure. Le paysage est d'une luxuriance admirable et monotone.
Mais voici que soudain nos chevaux s’émeuvent, font un brusque écart et nous mettent dans le fossé plein d’eau courante qui borde la route.
Nous avons le temps de sauter par-dessus la portière* Nos valises, que nous avons eu le soin d’attacher, ne tombent pas dans l’eau. Le
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DE RESHT A TEHERAN
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cocher, qui a roulé de son siège, se relève sans hâte et sans étonnem eut, Le S chevaux se désaltèrent dans Fonde pure. Nous savons déjà qui leur a fait peur, car une odeur abominable nous suffoque,
Kl le se dégage d'un grand chameau en train de pourrir au travers la route. Il est tombé là ; on l'y a laissé sans même l'achever et la mort ©st venue lente et douloureuse. Ce sera l'affaire du soleil de Vl der cette carcasse lorsque les chacals en auront enlevé la viande. Il 3 a peu de jours qu'il est mort, car il est presque intact, les chacals ont mangé que le ventre et le haut des cuisses. 11 reste, le cou tendu e t suppliant, à empester l'atmosphère,
K faut, décharger la voiture. Heureusement, aucune roue n’est cassée et nous pourrons continuer. Dix minutes après, à moitié as phyxi.és, nous reprenons notre train lent et douloureux.
L après-midi, nous arrivons aux premiers contreforts des montagîtes. La forêt ne cesse de les recouvrir. Nous passons dans une allée Sclns Kn d’arbres, dont la verdure, après la saison des pluies, est d une Prodigieuse intensité. Ici les délicates clochettes des liserons nous hait une haie candide: là, nous passons dans l'odeur forte des sureaux; plus loin c’est un bois d'oliviers séculaires et tordus dont les troncs Hniuuix portent une frondaison argentée ; dans une clairière paissent des chameaux ; les ballots sont entassés sur l'herbe ; la caravane ne ^partira qu’à la nuit et, sans doute des djinns viendront alors, danser dans ce cirque d'arbres très vieux. A gauche, une rivière roule impétueuse sur des sables jaunes et, partout, à travers la forêt escarpe de l'eau sourd, court et bruit ; des sources jaillissent d'un rocher et se font un lit dans les mousses; des ruisseaux au fondd un ravin K lent sous un pont; d’autres choisissent de couper la route à laquelle l * s drivent par une série de cas ca tel les légères; des fontaines sont tai liées dans le roc et des pervenches s'y baignent. C'est un murm nre continu d'eaux fraîches et chuchotantes, un enchantement sans hn de verdures printanières,
Nou S avons déjà fait six ou huit relais; à chaque fois, on perd une demi-heure ou une heure. Nous avons bu un nombre considémble de stakan tchai que l’on nous verse d’une théière posée sur des braises rougissantes.
Maintenant, nous sommes sortis de la forêt; nous longeons dans htnuit noire des parois de rochers. Enfin nous traversons un pont sur
la grande rivière; un courant d'air glacé siffle dans le délilé* t ne barrière de bois nous arrête* Nous sommes à la zastava de Mendjil où nous devons coucher, grâce à la protection du consul de Resht.
Il est dix heures et demie. Voici douze heures que nous roulons. Nous sommes très fatigués*
La nuit à Mendjil - — Nous trouvons un maître de zastava, juih aimable* intelligent* et son fils* qui a quitté depuis quelques mois le gymnase de Rostov-sur-Don, fermé comme tous les établissements d'instruction de Russie. Bientôt le samovar chante doucement sur la table et on apporte un grand plat de pilaff que nous trouvons excellent. Nous ouvrons le panier des provisions et partageons avec nos hôtes un dîner mangé de grand appétit* tandis qu'au dehors le vent qui rugit dans le défilé semble vouloir emporter la petite maison.
Emmanuel Bibesco cause en allemand avec eux* Puis ils nous offrent leur chambre* L'un des gardes est obligé de veiller jusqu'à minuit à la barrière pour le péage des caravanes ; le maître le remplace le reste de la nuit.
Nous nous couchons*
Hélas! Nous ne dormons pas. Une chasse à certain petit animal plat et brun occupe les premières heures de la nuit. Et lors que nous avons pris toutes les précautions nécessaires et soufflé enfin la bougie, voilà qu’une dame souris choisit de vaquer à ses occupations, trottine, grignote du bois* grimpe le long des rideaux, s’aventure sur nos lits*.. Adieu, sommeil! nous étions pourtant bien fatigués* mais cette souris veut que nous nous occupions d’elle. Il faut rallumer !... Nous rions de nos malheurs, tout doucement* parce que dans la pièce voisine nos hôtes dorment et ces gens ont été si aimables que nous ne voudrions pour rien au monde qu’ils sussent les malheurs de notre nuit* C’est sans bruit que nous courons ù pieds nus après la souris et que, finalement, après le plus excitant des laisser-courre, nous la forçons derrière un rideau***
C’est presque le petit matin ; nous n’avons pas dormi une minute, et voilà que déjà l'heure sonne de nous lever, car nous avons une rude étape devant nous.
Jeudi il mai * — Le jour pointe derrière les montagnes. Nous
DE RESHT A TÉHÉRAN
''ortnn s de la zastava, Le paysage avant le lever du soleil est tra- A gauche et adroite, deux parois de rochers déchirés» entre ^quelles court la large rivière Cliakroud, grise, tumultueuse, qui e S °us le pont que nous avons traversé hier soir.
Ln vent (mieux et glacé descend la vallée élargie au-dessus e nous et s'étrangle dans le défilé resserré.
Nous attendons plus d’une heure le cocher et les chevaux*
Le pays aujourd'hui présente un contraste frappant avec la
^ntrée que nous avons traversée hier. Hier des bois épais, des eaux, cie s fleurs.
Aujourd’hui, plus un arbre, plus une plante; des rochers et dcs Perrés, sans fin.
H y a encore quelques champs de seigle bleu, d’avoines légères sonnent au vent du matin; ces champs se cachent dans le C| eux de la vallée, près de la rivière où poussent quelques peupliers tremblants dans le jour clair de l'aube, d'une verdure neuve, riche, lî i ense, dont il semble qu'on n aît jamais vu la pareille.
Au-dessus de la vallée élargie, ce sont des montagnes arides, cr atères éteints» coulées de lave, pics déchirés ou mamelons arrondis, frétés déchiquetées avec furie, aiguilles menaçantes, tout un inonde ^°lcanique, tourmenté par la mort, baigné d’une lumière cristalline, J'ïïplacable, d une pureté sans égale qui laisse lire à des lieues de distance les accidents précis du terrain. D’immenses parois de rocher ^ un rouge sombre comme le porphyre donnent un aspect tragique à vallée que nous remontons lentement; parfois des coulées de
s uiilre d un jaune aigu sont cristallisées sur la pente et les flancs d’un pic isolé.
Nous restons des heures et des heures dans ce paysage d une stupéfiante grandeur morne qui nous accable; la route grimpe en lacets attachés à la montagne.
A Resht, le ciel était plein de beaux nuages; des vapeurs 11 ot— Lùeiit dans l'atmosphère, ici, pas un nuage, pas une brume, une sécheresse inconnue dans laquelle tout s’électrise; les cheveux brossés crépitent. Le soleil tombe d'aplomb sur nous et nous en e prouvons l’intensité nouvelle, lin moins d’une demi-heure, ce ni atin ? nous avons quitté plaids, manteaux, vestons, gilets, maillots laine et nous voilà en manches de chemise, serrés tous deux sous
une ombrelle qui ne nous protège qu'insuffisamment «le l’ardeur du soleil. - 1 1
Nous aurions du fermer la capote de notre antique berline, Mais nous, étions des voyageurs inexpérimentés, nous ne savions pas/
Tant d’heures au soleil nous engourdissent; parfois nous nous assoupissons : la tête s'incline sur l'épaule ; le soleil en profite alors pour nous manger le nez ou l’oreille, ce qu’il fait en moins d’une minute.
Nous voulons arriver ce soir à Kaswyn. Cela nous fait près de
cent kilomètres dans la montagne. Nos chevaux changés toutes les
deux heures sont en général lents et sages. Une seule fois, nous
sommes emportés hors de la route; la place manque; nous voici très près du précipice. Mais le cocher ramène ses chevaux dans le droit chemin.
Nous sommes stupéfiés par la chaleur au point que ce petit incident ne nous émeut guère.
La route est déserte. Comme je l'ai dit, en cette saison les caravanes ne circulent que de nuit.
A chaque relais, nous buvons trois ou quatre petits verres de thé léger que nous trouvons toujours chantant sur les braises* bd nous mangeons des oeufs durs que Ton nous offre partout.
Vers cinq heures du soir, nous sommes à cent cinquante kilomètres de Resht, Le pays change d'aspect; la vallée s'élargit; de vastes plans de terrains s'étendent autour de nous; nous quittons la chaîne principale des montagnes qui montent à notre gauche; le-s pentes deviennent moins raides; de nouveau nous retrouvons des champs de seigle et d’avoine. La lumière ne cesse d être incomparablement pure et cristalline.
Nous arrivons enfin au point culminant de la route. Nous sommes à seize cents mètres d’altitude, et, soudain, découvrons devant nous tout un pays nouveau qui s'étend à perte de vue, c’est le haut plateau de l’Iran que nous avons tant désiré*
A gauche, le protégeant au nord et le séparant du Turkestan russe, une chaîne prodigieuse de montagnes, fElbourz s’en va se perdre vers l'est jusqu’à rHimalaya qui la continue. Les cimes blanches, glorieuses dans le soleil baissant, montent vers le ciel. Au
Un Tazieh ou représentation d'un mystère persan à Resht. p
0ü3 3v °ns juste le temps de le photographier avant que Je mûUab s indigne et nous obiigt à ^ u * tte ^
Vieux pont à Réiht sur la rivière de Pire Bai