I.A PERSE EN' AUTOMOBILE
Pourtant nous comptons couvrir sans nous arrêter les cent cinquante
kilomètres qui nous séparent de Téhéran. •
. Au départ de Kaswyn, nous espérions arriver à Téhéran avant , * »
minuit. Maintenant, il est cinq heures, nous ne pensons voir la ca taie qu'au petit jour. Mais nous nous affermissons dans notre réso-
lutiôn de ne coucher dans aucune zastava, dans aucun chapar khane* La chaleur, le rayonnement du soleil sur la route et sur sables nous fatiguent extrêmement. Nous nous abritons tous deux sous l’ombrelle blanche de mon compagnon. En vain promettonsnous des pourboires royaux à nos cochers (car nous savons déjà assez de persan pour faire comprendre que si I on va vite, il y aura un
bakchich, et, si lentement, des coups), nous n’avançons jamais s plus de dix kilomètres à l'heure,
A chaque relais, nous descendons pour nous dégourdir les jambes. luie lois, nous rencontrons un coupé dont on est en train de changer les chevaux. Un vieux Persan l'occupe; à la portière, un jeune homme. Il s'approche de moi et me salue. Il essaie d'expliquer quelque chose et n’y parvient pas. Enfin il trouve trois mots qui lui suffisent et me dît solennellement, en montrant le coupé où repose le vieux monsieur.
— Mon père, Altesse,
Et il sourit complaisamment.
Sur quoi, je m’incline et, dans le même langage, je lui dis : — Moi, Altesse.
C'est à son tour de saluer. Après ce charmant échange de vanités dans le désert, nos Altesses reprennent chacune leur chemin.
Kjschlag* — Devant la maison de poste aux murs en pisé,
quelques ormeaux jeunes frémissent au vent du soir, seuls arbres
dans l'étendue visible et bleue. Un bassin est creusé dans la terre *
près duquel un homme prie,
lia la face tournée au sud vers la Mecque. Agenouillé, il s'incline, touche la terre du front, se relève, s’incline encore. Sa robe est déchirée; il est pouilleux et misérable; la souffrance d'une vie difficile se lit sur ses traits usés. Ses yeux mornes et liers sont creusés; il n’a rien que lui-même.
Pourtant il ouvre les mains pour remercier le Munificent qui
L "allée royale à Kaswyn.
Dans l'allée royale de Kaswyn, le gouverneur se rend ^ rencontre
IB
Les bagages de Sa Majesté défilent a aïs de ebameau* pendit trois
heures*
DH RF.SHÏ A TÉHÉRAN 117
1 a dépouillé. Il baise la terre et confesse la splendeur de Dieu unit J Uc Mahomet son prophète.
La nuit descend alors que nous sommes sur route. A chaque
3c Lus nous mangeons, pour nous soutenir, un œuf dur et buvons du thé léger.
Nous avons, paraît-il, une grande rivière à traversera gué. Une 1 ^ arches du pont a été emportée par une crue subite.
La, les cochers déclarent qu'ils ne veulent pas chercher le gué nuit. En vain Emmanuel Bibesco promet au maître de poste, qui c °rnprend le russe, un pourboire énorme; aucun cocher n’ose monter Sllr siégé. Ils déclarent que c’est impossible, que nous serons emportés par Je courant.
Et nous voilà obligés de descendre les bagages pour une nuit
hasardeuse dans un chapar khané.
^- ous sommes de très mauvaise humeur.
Le relais est, ici, un monument considérable. Dans la nuit, nous Passons sous une voûte profonde ; à gauche, des cochers sont rassemblés autour d’un feu de braises; puis nous entrons dans un jardin entouré de bâtiments; une lune amie nous montre de beaux arbres des fleurs endormies. Nous gravissons un escalier aux marches L^op liantes et arrivons sur des terrasses baignées d'une lumière ^gentée. Là, après un trajet assez long, on nous ouvre la P°rte d’une petite chambre carrelée, dont les murs sont passés à la c haux et qui semble d’une parfaite propreté, bile a, chose remarquable, deux lits de fer et deux paillasses, une table et deux chaises.
Nous sommes accables de fatigue par le long trajet sous le soleil sur la route dure. Nous demandons le samovar, sortons des conser- 1 es et montons nos lits de camp. Il lait humide ; nous devons être au 0rt I d’un étang ou d’un marais,
H est passé minuit avant que, enveloppés dans nos châles,nous soyons couchés. Malgré châles et manteaux, nous grelottons.
Mais nous ne pouvons dormir, car, sous la terrasse, c‘est un coassement éperdu de grenouilles. Leurs couacs vibrent dans la nuit; il y a des soli et des chœurs; jamais je n’entendis des voix si
fortes et si hautes. Et je comprends maintenant les seigneurs qui. au moyen âge, faisaient battre la nuit par leurs serfs l'eau des fossés entourant leur château afin que les grenouilles ne les empêchassent pas de dormir, pavais vu jusqu’ici dans cette précaution un abus capricieux de tyrannie, le sentiment égoïste, néronien, d'un maître qui s’endort en sachant que d'autres veillent. Les grenouilles persanes qui, dans la nuit, chantent éperdûment à la lune, justifient les mesures les plus féroces que Ton prit jadis pour imposer le silence à leurs sœurs européennes.
Pourtant la fatigue plus forte remporte. Nous nous assoupissons.
Il ne doit pas y avoir une demi-heure que nous donnons lorsque nous sommes réveillés par du bruit dans la chambre.
Qu’est-ce? Des voleurs? Nous sommes plongés dans une telle torpeur que nous nous laisserions voler pourvu qu’on le fasse avec douceur.
Non, c’est le maître de poste avec une primitive lanterne à D main. II essaie de nous expliquer quelque chose en persan. Nous
ne voulons rien écouter. Nous le chassons et nous rendormons.
Pour peu de temps, car une heure plus tard cet homme obstiné revient â la charge.
De nouveau nous nous réveillons pour le trouver devant nous brandissant sa lanterne et racontant avec force gestes une histoire que nous finissons, comme il la répète pour la troisième lois, par comprendre. Il explique évidemment qu'il faut partir pour être au petit jour au gué, qu’à mesure que le soleil montera, Peau montera aussi et que si nous attendons, nous ne pourrons passer.
Comme il ne sort pas, nous nous résignons à nous lever.
Nous sommes transis; l'humidité a déposé une couche de gouttelettes fines dans la chambre ; j'avais laissé dehors une feuille de notes au crayon qui sont entièrement effacées. Frissonnants, nous nous faisons mélancoliquement une tasse de thé bouillant.
Puis il faut démonter les lits, les plier, les mettre dans leur étui, rouler les châles, rentrer les provisions, refaire les valises. les porter sur les terrasses, descendre les escaliers aux marches trop hautes !
Nous sommes dans la voiture, mais les chevaux ne sont pas
DE RESHT A TÉHÉRAN
attelés. Et, finalement, levés avant le jour, ayant h peine dormi, il six heures lorsque nous quittons le relais.
Samedi , ij mai — Après quelques kilomètres pendant les- M n els nous assistons au lever du soleil derrière les montagnes ei *veIoppées de vapeurs, nous voici au bord de la rivière.
Elle coule, assez impétueuse, ma foi, entre des rives escar- Un pont la franchit, mais la pile centrale a été emportée P ai les eaux. On a établi en l’honneur du Chah une passerelle Eois qxie l'on traverse à pied. Pour les voitures, on a ouvert Une ' ar ge et rapide tranchée ; elles descendent la rampe, arrivent SUl grève, remontent le courant sur une centaine de mètres et rouvent un gué. On attelle des chevaux de renfort ; les cochers c nent et agitent l'embryon de fouet qu'ils tiennent à la main ; l'eau j a i 1 lit autour des roues, et notre voiture traverse la rivière tandis que nous Et regardons du haut de la passerelle.
loute la journée, nous nous traînons lentement sur la route m °notone. Le paysage est sans accidents; c'est, à gauche, les ^mtagnes, à droite, le désert; la route file sans un crochet pendant des lieues et des lîeues. On met deux heures à se Approcher d'une petite colline qui semblait, tant l'atmosphère pure, à trois kilomètres, et derrière laquelle nous pensions voir e nJni Téhéran. Mais derrière la colline, c est toujours le désert grisâtre écrasé sous un soleil de plomb.
Nous sommes hébétés de chaleur. Le peu d’air qu'il y a soulfie de T ouest. Comme nous marchons vers Lest, nous ne le
Entons qu’aux arrêts. Toutes les heures à peu près, on passe un c aiavaliserai 1, ou un village ou un relais. Des Persans allongés Sur des nattes, boivent, à T ombre, du thé ou de barak, Jument le Eelyan et, immobiles» nous regardent passer dans la chaleur du Jour alors que toute la Perse engourdie fait la sieste.
Nous contournons une petite colline et voilà devant nous un Coile parfait de neige montant très haut dans le ciel. Le cocher Sü retourne ; « Demavend », dit-il. C'est la plus liante montagne de Ei chaîne ; Téhéran est à ses pieds.
Dans un relais, vers une heure, nous nous arrêtons pourman- S er des œufs frais. Nous sommes assis sous un portique qui