‹ La Perse en automobile, à travers la Russie et le CaucaseChapitre 21 sur 35 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

HUIT JOURS A TÉHÉRAN

i 3-21 mai. — Un tambour dans le lointain, une musique guerrière, lointaine aussi* J'ouvre les yeux : la colonne d'un portique devant ma fenêtre que je 11 'ai pas fermée de la nuit; des feuillages frais et touffus que lèvent agite sur un fond de ciel si bleu, si intense, qu'il semble laqué; une brise légère qui soulève les cachemires clairs dont la chambre est tendue et arrive jusqu'à mon lit; une paix de toute la maison que ne troublent pas les sonneries martiales au loin ; P engourdissement de dix heures de sommeil, après les fatigues de la route et les repos incertains dans les chapar kbanés, engourdissement si voluptueux et palpable qu’on croit le toucher de la main; quelque chose de trouble et de délicieux dans l'esprit qui fait que, de nouveau, je ne sais avec qui je suis en Perse, — tel est mon premier réveil à Téhéran.

Il n’est plaisir que de vivre à son aise.

Nous avons gagné ce plaisir et nous organisons lentement notre vie nouvelle. Emmanuel Bibesco veut s’en tenir à la vue qu’il a eue du faubourg européen de la ville. Il déclare Téhéran une imposture, s’installe il l’hôtel, lie connaissance avec les jeunes Anglais de la Banque et du Télégraphe indo-européen, parle anglais le jour durant et se refuse à rien voir. 11 ne faut pas lui parler d’Ispahan. Il ne la connaît pas, il ne veut pas la connaître ; ce qu’il sait de la Perse, ce

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sont les laligues certaines qu’on éprouve à y voyager* Cela lui et il abonde en raisonnements captieux pour me démontrer l lle plus courtes folies sont les meilleures.

j Quant à moi, je vis dans tine sorte d’ivresse fatiguée où je sens P r ix de chaque minute qui s'écoule*

J-es matins sont exquis.

Jl- ne quitte pas le portique sur lequel donne ma chambre; dès Se pt heures, le domestique persan. Mahmoud, que j’appelle en frap- P a nt mes mains l’une contre l’autre, apporte de Peau pour le bain ; je ^ en pyjamas, nu-pieds, à déjeuner et à attendre les marchands, j V4I1 I c’est le jardin minuscule, touffu et fleuri de roses rouges* L lt q est par-dessus les arbres imperturbablement bleu. Une brise L .gejc agite lentement les branches et m’évente. Lair est frais, d’une dlc leur s cehe, crispée, inconnue, dont je ne me lasse pas de sentir

caresses.

Combien je goûte la paix fleurie de ce jardin clos!

- ans ma chambre, il y a des nattes, de clairs cachemires et

des morceaux d'étoffes précieuses que fai achetés.

Vers huit heures, les marchands d’antiquités ou déliai s commencent a arriver, car notre présence à Téhéran a été vite connue. Us laissent leur âne à la porte de l’hôtel et apportent le lourd bariolé. Ce qn ils en sortent est un mélange étrange d’objets comme ramassés au hasard. Il y a là des coupes en cuivre ciselé, des Vases » des faïences de toutes espèces et formes, des morceaux de briques émaillées, des poignards et des fusils. Un tri sévère s’impose. ^ I objets sur dix sont sans valeur, modernes et grossiers ; quelques- Uns s’efforcent d'imiter, assez bien parfois, les presque introuvables re flets métalliques dont le prix est connu en Perse aussi bien qu’à ^ a] is. Le dixième objet est ancien, oh ! pas très ancien, du dix-huibeme siècle peut-être, ou du dix-septième; mais cela suffit il est ^armant, car les Persans eurent l’art plastique le plus raffiné, le P J us somptueux qui se puisse, et, jusque dans leur décadence, une Sll,c té et une hardiesse de goût qui n’ont jamais été égalées.

le demande aux marchands de me trouver des reflets métallic l l ies à fond crème ou blanc de l’époque mongole, ou plus anciens s en ont ; je nie satisferai aussi des reflets àfond bleu qui datent de

LA PERSE EX AUTOMOBILE

l'époque de Chah Abbas, fin xvE siècle. Ils promettent de m f en apporter. Ils savent où il y a une pièce hheily an tic ! i vraiment ancienne), qui vaut des centaines de tomans.

Et le lendemain ils arrivent, portant une boîte qif ils ouvrentavee

d'infinies précautions; ils en sortent un objet enveloppé d’ouate; i^ Irétnîs d'impatience. Ils enlèvent l’ouate*., et je vois un objet faux, sans valeur. Ils en demandent quatre cents francs, somme énorme

à Téhéran, je leur en offre un franc. Alors ils rient et s'écrient tout de suite : « Ah! monsieur s y connaît, »— Ils sont assez gentils pour ne pas m'en vouloir d’avoir découvert la fraude, et demain ils recommencent avec une autre pièce non moins fausse.

Un j our pourtant, un vieux marchand me présente une coupe qui est assez belle. J 'en examine minutieusement la qualité crémeuse du fond, la valeur des reflets, la précision sèche du décor. Elle paraît bonne, et pourtant... Il en demande soixante tomans; je la garde à examen. Ce prix de soixante tomans (240 francs) est inquiétant. S'il la savait bonne, il en demanderait deux cent cinquante tomans, quitte à la laisser pour quatre-vingts ou cent. Quelques jours après, je la montre à un connaisseur, qui ne peut prendre sur lui de la déclarer bonne ou mauvaise et me conseille de l'acheter si je puis l’avoir pour une quarantaine de tomans.

Lorsque le marchand revient, je lui déclare tout net que sa coupe est fausse. Nist antic lui dis-je sévèrement. Sur quoi, sans essayer d’en prouver l'authenticité, il s’en empare, file, et je 11 e l'ai

jamais revu.

Ce que l’on trouve, ce sont des pots et des vases à décor bleu, sans reflets, qui ont cent cinquante ou deux cents ans. Je les achète, non sans de laborieux marchandages, pour un ou deux foinans. J en ai bientôt une cheminée et une table garnies. Emmanuel Bihesco découvre une faïence blanche, montée en cuivre, d'une qualité exquise.

Les vieilles étoffes sont nombreuses et splendides. C'est une joie de voir et de toucher ces anciens cachemires de laine à beaux décors de fleurs, ces gilets subtilement nuancés, ces camisoles de femme à palmettes hardies: un des motifs favoris des anciennes soieries est un perroquet haut en couleurs, perché dans une touffe de feuillages. Je le trouve sur des corsages de différentes époques,brodé ou broché. Voici des petits tapis couverts de feuilles

A Kaswyn. L’auto devant la porte du palais du gouverne lu .

ï-ntre Kaswyn et Téhéran,

Une arche du

pont écroulée dans

b rivière.

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ai guës, d’

Persique,

autres en soie lamée d'argent, des velours irisés à la palme des bandes richement brodées, des soies passées, sédui¬

santes encore par rharmonie

rare où s’accordent leurs tons divers

Quelques morceaux anciens de Boukhara, les uns et les autres Perdus au milieu d’étoffés modernes sans valeur. Une des pièces ^ LS plus belles est un morceau de brocart de Gênes, du xvif siècle, Petites palmes sur fond d'or assourdi, encadré à la persanô dans tnie bande de soie rouge à petits bouquets jaunes, bordée elle-même ^ tm liséré bleu vif.

On ne saurait imaginer le goût, ta hardiesse de ces tons et îa qualité raffinée des tissus,

Ou reste, les moindres morceaux sont montés d’une façon cliar- Tllan te et P envers d’un tapis est aussi plaisant à l'œil que l’endroit.

On nous apporte aussi des turquoises et des perles.

Les heures se passent ainsi dans l'ombre sèche du portique ■•■.■©pendant qne le soleil monte dans le ciel et que la chaleur commence a Se faire sentir.

hx lisant Hérodote. — Sous le portique, le soir, lorsque je rentre

fatigué des courses de l’après-midi, je lis Hérodote sur les anciens Perses.

Beaucoup de choses sont allées d’ici en Burope dont nous avons ^ Leu longtemps.

Je lis ces phrases : « Ce fut Dejocès, roi des Mèdes, qui le pre- 111 lcr institua le cérémonial qui défend de pénétrer jusqu'au roi et de consulter autrement que par message, Nul ne peut le voir. Rire ou cracher devant lui fut réputé faction la plus injurieuse. — Il s'entoura de cet appareil imposant de peur qu’en le fréquentant, ses concitoyens, jadis ses compagnons, élevés avec lui, ne lui cédant en rien m P ar hi naissance, ni par les grandes qualités, ne vinssent à conspirer contre lui par jalousie, et afin que, ne le voyant pas, ils Unissent par le croire d'une autre nature que la leur ».

ht voici une coutume des Perses qui fut étrange.

« Iis délibèrent, ivres, dit Hérodote, sur les affaires les plus dignes d attention ; le lendemain, le maître de la maison où ils étaient réunis leursoumet, lorsqu’ils sont à jeun, ce qulls ont résolu veille. S'ils l’approuvent, alors ils P exécutent. S'ils le désapprou-

ib

vent ils y renoncent- lit au contraire, ce qu'ils ont décidé à jeun, ils le revisent ivres ».

Ainsi les Perses savaient-ils la relativité de toutes choses, même de la raison humaine qu'un peu de vin trouble.

J’aime aussi les Perses de ceci que raconte Hérodote et qui témoigne d'un noble orgueil.

« Ils honorent le plus, après eux-mêmes, ceux qui demeurent à côté d'eux, puis les voisins de ceux-ci, et ainsi de suite, selon H distance. Ils honorent le moins ceux qui sont les plus éloignés, s'estimant eux-mêmes de beaucoup et en toutes choses les pl us excellents des hommes et accordant aux autres d'autant plus de vertu qu'ils sont rapprochés d'eux, d’autant moins qu'ils en sont éloignés

11 nous apprend aussi comment ces Perses fiers élevaient leurs enfants ; << L’éducation consiste en trois seules choses : monter à cheval* tirer de Parc et dire la vérité ».

Ils avaient des idées très nettes sur le bon et l'utile- - Les choses qu'il ne leur est pas permis de faire, il leur est interdit d en parler ».

Mais j’arrive à une phrase d'Hérodote qui m'enchante : « Les pays habités les plus lointains ont en partage les plus belles productions.,, L’Arabie est, du côté du midi, le dernier pays habité: c’est le seul qui produit l'encens, la myrrhe, la cannelle, le einnaniome, le léilanon... Toute l'Arabie en répand comme une odeur divine...».

Là-bas, au sud, c'est Ispahan, et plus loin encore LArabie.

Je suis en Perse et je voudrais aller où je ne suis pas, plus loin, voir ces contrées lointaines qui sont les plus belles.

Déjà les étoiles piquent de points lumineux le ciel. Ces étoiles, je les connais. Voici les Ourses, la grande et la petite, et, rampant entre elles, le Dragon sinueux, voici Arcturus éclatant, toutes celles que j'ai appris à nommer dans mon ciel d'Occident au-dessus d'une petite ville dont des peupliers gardent rentrée. J'ai été si loin pour les retrouver.

Et pour quelqu’un qui, de Véga* regarderait la terre, la même minute s’achèverait sur nous qui commença sur Darius, roi des Perses, et mort depuis vingt-cinq siècles.

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1 - air du soir caresse les feuilles ; les roses parfument le jardin s *rict ou la nuit est descendue.

Dns Chameaux, dbs Ânes, des Hommes et des Femmes. — L'après-

f 7 JL

1? nous sortons souvent sans autre but que de flâner et de jouir esseusement de la nouveauté si grande du spectacle, de goûter e charme subtil et profond de l'Orient.

Je prends un plaisir extrême à des choses qui laissèrent peut-

être rp a + 1 1

uautres voyageurs indifférents* Il me semble que les gens

Ul ° n * passé ici avant moi n'ont pas décrit et n'ont pas aimé les

feules choses qui m'attirent pour l’instant. Visiter des palais c\ des

jardins c est le devoir dont chaque touriste s'acquitte. Mais voir

P as sei la vie multiple autour de soi est une jouissance plus forte et Phis rare.

Dans la foule où je me perds, je m'intéresse surtout aux chaailx aux ânes, aux hommes et aux femmes.

I Chameaux. — Le chameau est un animal que je ne me lasse P as de contempler. '

U avance la tête en la dandinant et, sous ses sourcils en brous-

-mlle, vous regarde de Pair d'un myope distingué et dédaigneux. Sa

intérieure pend. Quand il mange, il a un mouvement de

^ aehoire de droite à gauche et de gauche à droite, comme pour

c j Te • ^Jc n y toucherai pas»; il n'en perd pas un morceau, 11 est

au ^in et porte un bonnet à poil même aux genoux. Quand il

Accroupi, il semble avec son cou allongé une autruche sur ses œufs.

II ne lui tant pas moins de quatre articulations aux jambes pour ^ Jn cer à l’allure d’un âne ; en outre il exige une clochette à son cou °tn rythmer une allure difficile, car il est cagneux, a les pieds plats

lus écarte en marchant.

Comme j aime cette démarche lente, heurtée, inimitable !

J aime ce hochement de tête d'un qui en a vu beaucoup dans ses ^ oyages et qui en raconterait si cela n’était pas fatigant et inutile, j, air ln différent et supérieur qu’il promène à travers la foule, la ,j Mm il porte les cheveux en houppe et la barbe en bouc, dont a ^ ll P°il aux pattes et particulièrement aux genoux.

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