‹ La PerseChapitre 40 sur 51 · D10DUO · texte numérisé non relu

D10DUO

A la mort de Mélicschah, son frère et ses quatre fils , Barkiaroc , Mah* moud, Sandjar et Mohammed, se dis* putèrént le trône , et après plusieurs guerres civiles, la branche atnée de la maison de Seldjouk , celle qui régnait en Perse, se trouva séparée des autres. « En qualité de chef suprême de sa famille et de sa nation, dit Gibbon (*), le sultan de la Perse recevait de ses frères obéissance et tribut : ce fut à l'ombre de son sceptre que s'élevèrent les trônes du Kir mari et de Nicée , d'Alep et de Damas ; que les atabegs et les émirs de la Syrie et de la Mésopotamie déployèrent leurs étendards ; et gue les hordes des Turconians couvrirent les plaines de la

Sartie occidentale de l'Asie. Les liens e l'union et de la subordination, affaiblis par la mort de Mélic , ne tardèrent pas à se dissoudre : l'indulgence des princes de la maison de Seldjouk éleva des esclaves sur le trône ; et , s'il faut ici employer le style oriental, une nuée de princes s'éleva de la poussière de leurs pieds. »

Sandjar, troisième fils de âélio schah , était , à la mort de son père , gouverneur du Khorasan; il résida toujours dans cette province, d'où il étendit ses conquêtes vers l'Indus d'un côté , et le Jaxartès de l'autre. Bahram - Schah, roi de Lahore, et A la»

ouddin, souverain qui s'était rendu fameux par la destruction de Gazna, de-

(*) Histoire de U décadence, t» XI , p» *4i de la trad. de M. Guizot.

vinrent ses tributaires, et leroyaumedc Kharizm fut donné à son grand échanson. La mort des frères de Sandjar et la dépendance dans laquelle ses neveux étaient à son égard remirent dans ses mains la Perse, qui s'était trouvée partagée à la mort de Mélicschah. Sur la fin de son règne long et glorieux , Sandjar éprouva Tes plus cruels revers.

S'étant avancé dans la Ta r ta rie pour combattre le roi du Rara-Khataï , son armée fut taillée en pièces, sa famille tomba au pouvoir du vainqueur, et ses bagages furent pillés. Il eut lui-même beaucoup de peine à se sauver, accompagné seulement d'un petit nombre de gardes. Quelque temps après , il marcha contre une tribu turcomane, qui avait cessé de payer le tribut annuel de vingt-quatre mille moutons; il fut de nouveau battu et tomba atl pouvoir des ennemis. Les Tufcomans se montrèrent d'abord humains à son égard , mais ensuite ils lui firent éprouver leS traitements les plus barbares. Pendant sa captivité, qui dura quatre ans (de4 puis 1153 jusqu'à 1156 de notre ère), les États furent gouvernés par la sut' tane favorite Khatoun îourkan. Mais cette princesse ne put, malgré Sa vigilance, ehipécher les TurcomanS de ra* vager, dans leurs excursions, la province de Khorasan ; Sandjar réussit à s'échapper, et mourut dans la soixante et treizième année de son Ige (an de l'hégire 552; de J. C. 1157), peu de temps après avoir recouvré la liberté.

Les historiens nous représentent ce prince comme un modèle de justice, d'humanité, de courage et de gêné* rosité.

Pendant les quarante années qui suivirent la mort de Sandjar, la Perse fut déchirée par les guerres que se faisaient les différentes branches de la famille des Seldjoukides. Le dernier prince de cette race qui exerça le pouvoir souverain sur la Perse fut Togril III, lequel, après avoir vaincu presque tous ses rivaux , se livra sans contrainte aux excès les plus condamnables. Takasch , roi du Kharizm , excité par les mécontents, entra en Perse, attaqua Togril , qui fut vaincu et tue

L'UNIVERS

dans une bataille, après avoir donné les preuves du plus grand courage.

Cet événement arriva Fan 590 de l'hégire (1193 de J. C), cent cinquantenuit ans après l'avènement de Togril Ier, fondateur de la dynastie des Seldjoukides de Perse. AJaeddin-Mohammed, successeur de Takasch,'conserva l'autorité souveraine en Perse jusqu'au moment où il fut détrôné par Gengiskan.

HISTOI1K OU ATABKOS DE l'aDBIBIDJAV , DUVAHS ET DU LOU&ISTAJT. DTSASTIB DBS SIOOOLS 1LMAVIBVS. >.

Depuis la chute des Seldjoukides jusqu'à la conquête de Houlagou-Khan, fils de Gengiskan , pendant un siècle, la Perse fut déchirée par les querelles de plusieurs petits princes ou gouverneurs appelés Âtabeqs?). Ceux-ci, encourages par la faiblesse des derniers monarques de la maison de Seldjouk , établirent leur domination sur les plus belles provinces de l'Iran , et notamment sur l'Aderbidjan , le Fars et le Laristan. Quelques-unes de ces dynasties ont acquis assez d'importance pour que différents auteurs nous aient conservé leur histoire.

La Perse avait été soumise par les armes du Mogol Gengiskan. Cette conquête présente une suite de massacres et de scènes de destruction qu'on se refuserait à croire, s'ils n'étaient attestés par les plus graves historiens.

Les habitants de Balkb envoyèrent à Gengiskan des ambassadeurs chargés de lui iurer obéissance et fidélité pour eux et leurs concitoyens, et de le supplier d'épargner leur ville qui n'avait pas même essayé de se défendre. Mais tout fut inutile , et les Mogols massacrèrent les habitants sans distinction de sexe ni d'âge. Plusieurs autres villes eurent le même sort. Avant de mourir (an 624 de l'hégire; 1226 de J. C), Gengiskan nomma Oktai- Kban son successeur , et chargea son quatrième fils , Touli , de la régence.

(*) Atabeg est composé des deux mots turcs ou tartares ata, père, maître, tuteur; et beç, seigneur ou prince* Ce titre signifie U stignsur père.

Touli mourut trois ans après son père ; il laissa un grand nombre de fils, parmi lesquels était Houlagou , qui devint maître de la Perse. Celui-cimarqua son avènement par la destruction de la secte des Assassins. L'armée avec laquelle il entra en Perse était forte de cent cinquante mille chevaux, sans compter un grand nombre d'artificiers et d'ingénieurs chinois, habiles à construire les machines de guerre et à préparer les matières inflammables que l'on employait à cette époque dans 1 attaque des places. Houlagou soumit la Perse , Bagdad , la Mésopotamie et la Syrie.

Après toutes ces expéditions, il établit sa résidence à Méraga, dans l'Aderbidjan. Il passa dans cette ville les dernières années de sa vie d'une manière digne d'un grand monarque, il appela de toutes les parties de ses vastes États des astronomes et des philosophes qui , sous la direction du grand Nasireddin, se livrèrent à leurs paisibles et savants travaux. Le sommet d'une haute montagne située près de Méraga fut nivelé, et on y établit un observatoire dont les fondations subsistent encore. Ce fut là que Nasireddin fit ces tables astronomiques si célèbres dans l'Orient , sous le nom de tables ilkhaniennes. Houlagou mourut à Méraga (an 663 de l'hégire ; de J. C. 1264) ; son fils Abaka-Kban lui succéda. Ce prince, plein de justice et de douceur, s'appliqua à réparer les maux causés par les guerres sanglantes de Houlagou, et à introduire dans l'armée une discipline sévère. Naturellement pacifique, il sut toutefois repousser une année tartare qui avait envahi le Khorasan. Son mariage avec la fille de l'empereur Michel Paléologue, et les rapports qu'il entretint avec quelques princes de l'Europe , ont fait croire qu'il était chrétien; mais il n'existe aucune preuve de ce fait.

A la mort d'Abaka ( an de l'hégire 680; de J. C 1281), les seigneurs mogols tinrent conseil et donnèrent la couronne à son frère Tangodor. On croit que ce prince avait été baptisé, dans sa jeunesse , sous le nom oe iV3-

PERSE

colas. Ce qu'il y a de pins certain touchant sa religion , c'est qu'il embrassa l'islamisme, prit le nom tf Ahmed- Khan , et devint un violent persécuteur des chrétiens, qu'il bannit de son royaume après avoir détruit leurs églises. Les Mogols , ennemis des mahométans et favorablement disposés à Fégard des chrétiens, virent avec peine la conduite d'Ahmed-Khan. Une plainte en forme fut portée contre ce prince à Koublaï-Khan , empereur de Tartarie , et que les descendants de Gengiskan reconnaissaient pour leur chef. Le résultat de cette plainte fut qu'Arçoun- Khan, fils d'Abaka, fut autorisé à priver son oncle Ahmed - Khan de la couronne et de la vie. Il reçut de Koublaî l'investiture du royaume de Perse , de l'Arabie et de la Syrie. Son vizir, qui était un juif appelé Saad- Eddaula, favorisa les chrétiens et chassa les mabométans de tous les emplois lucratifs qu'ils occupaient. Il poussa même les choses si loin, que toutes les personnes qui professaient l'islamisme eurent défense de se présenter à la cour. Tandis que le pape Nicolas IV envovait à Argoun une amputation chargée de lui témoigner sa gratitude pour les biens dont il comlait les chrétiens, les musulmans tremblaient * de voir anéantir leur croyance. La mort d'Argoun dissipa les espérances des uns et la crainte des autres. Saad-Eddaula fut massacré

Sresaue à l'instant où son maître renaît le dernier soupir.

Le règne court et peu glorieux de Kaï-Khatou , frère d'Argoun , est devenu fameux par une tentative d'introduction du papier - monnaie en Perse. Kaï - Khatou , après avoir épuisé tous ses trésors par des prodigalités sans exemple , eut recours à ce moyen extrême. L'opposition extraordinaire qu'il rencontra dans les Persans le força de renoncer à son projet. Peu de mois après , il fut dépose et mis à mort par des nobles conjurés contre lui (an de l'hégire 694 ; de J. G. 1294).

Baïdou-Kban, petit-fils de Houlagou , fut alors élevé sur le trône. Il ne

jouit que peu de temps du pouvoir suprême, et fut, au bout de quelques mois , détrôné et tué par Gazan-Kban , fils d'Argoun.

Gazan-Khan ne voulut jamais consentir à accepter la couronne avant d'avoir été régulièrement élu par un couriltaï ou assemblée de la noblesse mogole. Il exposa , devant cette espèce de diète, l'intention qu'il avait de réformer les abus qui s'étaient introduits dans toutes les branches de l'administration, sous les princes ses prédécesseurs. Depuis la mort de Houlagou , le pouvoir avait été entre les mains des nobles bien plutôt qu'entre celles du souverain. Gazan remit en vigueur les règlements de Gengiskan , en établit de nouveaux , réforma les administrations, régularisa l'établissement des postes et des caravansérais, réprima le vol, et régularisa le système des poids et mesures , et des monnaies. Il abandonna la foi de ses ancêtres pour embrasser l'islamisme; près de cent mille Tartaree changèrent de croyance avec lui. On attribue son apostasie aux conseils du vizir Nourouze , qui lui représentait sans cesse toutes les difficultés qu'il aurait pour conserver la souveraineté de la Perse , s'il n'embrassait pas la religion de Mahomet. Après son changement de religion , Gazan se considéra comme dégagé de l'obéissance que ses ancêtres et lui-même avaient toujours montrée aux ordres de l'empereur de Tartarie. Les Tartares, voulant le punir de sa rébellion, firent une irruption dans le Kborasan:

mais ils furent bientôt rejetés au delà de l'Oxus par le vizir Nourouze (an de l'hégire 696; de J. C. 1296).

Gazan-Khan eut à soutenir plusieurs guerres contre les sultans d'Egypte.

Une grande défaîte qu'il éprouva en Syrie (an 708 de l'hégire ; 1 303 de J . C. ), dans sa lutte contre ces princes , lui causa une vive douleur, etavanca même sa fin. Il mourut dans les environs de Reï.

Gazan eut pour successeur son frère Aldjaïtou-Kban , plus connu sous le nom de Mohammed-Khodmbewleh* Ce

rUHIVEÏtS.

prince passe pour a*oir aimé la jus* tice. Il se déelara sectateur d'Ali, et fit graver sur les monnaies la nom de* douze imans. Il bâtit la ville de Seul* tanieh, qui devint la capitale du royaume de Perse.

Abou-Saïd Behader auocéda à aon père Khodabendeh, n'étant encore âgé que de douae ans. Pendant sa minorité , la Perse se trouva plongée dans Fanarchie par les discordes des no* Mes. Abou-SaTd, prince indolent et faible , mais brave , mourut d'une fièvre qu'il gagna dans le Schir* van , où il était allé pour repousser une Invasion deTartares (an 7*6 de l'hégire ; 1395 de J. €.). Ce monarque rut le dernier membre de la famille de Houlagou qui ait possédé en réalité l'autorité souveraine. Les successeurs d' Abou-Saïd , élevés sur le trône par des grands seigneurs ambitieux, en étaient arrachés dès qu'ils paraissaient contrarier leurs projets. Chaque province de la Perse tomba au pouvoir d'un chef indépendant; et rempire ainsi démembré devint bientôt la proie des armées de Timour, plus connu sous te nom de Tam&rla*.

nsToni ftt rata* sont vuèoui tv au DsscsjrDum.

L'émir Timour, surnommé Le*c (*) , naquit à Resch , dans le Mawaralnabr (an 73e de l'hégire; 1835 de J. C).

Son père était chef d'une tribu soumise aux kans de la Tartane; et il comptait parmi ses ancêtres un vizir de Djagataï , fils de Gengiskan.

L'anarehfe dans laquelle se trouva plongé le Mawaralnahr à la mort des premiers descendants de DjagataT, favorisa les vues ambitieuses de Timour. Toglouctimour , prince de Badakhschau et de Caacngar, réclama , en sa qualité de parent de Gengiskan , la possession du Mawaratoahr; et il entra dans ce pays à la

(*J Lenc est une expression persane qui stgtnfe bolttux. Cest de h réunion &* deux mets Timourienc, c*tst-Mfe» , Timçur U > q*e neu* aveae fût Twmtkn,

tête d'une puissante armée. A aon an?

proche , Haddji-Berlas, gouverneur ae Resch et oncle de Timour, s'enfuit dans le Khorasan, tandis que son neveu , plus politique , s'abandonnait à la démence de Toglouctimour, et gagnait , par cet acte de soumission , le gouvernement de la province. Mais ientot Timour se révolta , et fut obligé de prendre la fuite. Il mena , pendant plusieurs années , une vie erraute et vagabonde , pleine d'inquiétudes et de dangers. Sa suite était rarement composée de plus de cent cavaliers, et souvent même il se trouvait sans aucune escorte. Mais il avait su conserver des partisans cachés qui l'instruisaient de toutes les démarches de ses ennemis, et lui donnaient ainsi les moyens d'échapper à leurs embûches.

Toglouctimour étant mort , les partisans de Timour reprirent courage et devinrent plus nombreux ; en sorte que leur chef se trouva bientôt assez puissant pour défendre son indépendance contre les princes voisins; et, après la défaite d'un rival dangereux, appelé Y émir Hosaïn$ il commanda dans tout le -Mawaralnahr. Pendant les onze premières années de son règne (de 1869 à 1380 de J. C), Timour s'occupa des affaires intérieures de ses États, ainsi que de la conquête des pays de Caschgar et de Rharizme, puis il entra dans le Khorasan. Les habitants de la province firent aussitôt leur soumission. Cette conduite n'empêcha cependant pas Timour de lever sur eux des contributions tellement fortes, qu'ils se trouvèrent tous réduits à la plus grande misère. Après avoir rangé sous son obéissance le Candahar et le Caboul T le conquérant tartare soumit le Sistan et le Mazenderan,et enleva la souveraineté de la Perse aux descendants de Houlagou.

Il détruisit la ville de Soultanieh, capitale de ces princes, et réduisit successivement m Géorgie, leScbirvan , une partie de l'Arménie, le Lourista* ; puis il marcha s«r lapahao , qui lui ouvrit ses portes. Il quitta aussitôt dette ville, dans laquelle il laisse des coiinaissnires et um garaisoa chargés

PERSE

de levé» une contribution sur les fa* bitants. La somme, quoique très-fort*, était presque entièrement payée lorsqu'il survint un événement qui amena fa destruction de la ville. Un jeune for-

Seron, qui demeurait dans le faubourg 'Ispahan , battit du tambour pendant la nuit. Aussitôt un grand nombre d'habitants s'assemblèrent, coururent dans les différents quartiers , et tuèrent presque tous les commissaires et les soldats tartares. Timour mit aussitôt le siège devant la ville, qu'il prit d'assaut , et fit massacrer tous les habn tants, excepté ceux qui avaient donné asile aux Tartares, et les bommes de loi. Il obligea ses soldats à lui appor* ter une certaine quantité de têtes , et nomma des officiers pour en vérifier le compte. Les Tartares, moins cruels que leur chef, eurent horreur de ce massacre, et plusieurs d'entre eux achetèrent des têtes pour n'être pas réduits à massacrer eux-mêmes des gens sans défense. Soixante et dix mille têtes furent mises en pyramide hors d'Ispahan , et on en forma plu* sieurs tours en différents endroits de la ville. Après cette horrible expédition , Timour marcha sur Schiraz , qui se soumit à lui avec la province do Fars, la ville d'Yezd , et le Kirman.

Avant <jue Timour eût organisé l'administration de ces différentes contrées , fl fut obligé de retourner dan» te Mawaralnahr, pour repousser le souverain du Kaptsohak qui avait envahi cette province. Il punit les agresseurs, étendit son empire jusqu'aux extrémités de la Tartarie, et fit plusieurs autres conquêtes.

Dans r année 794 de l'hégire ( 139»

de J. C)i Timour repassa en Perse, dans l'intention de réprimer les tentatives de quelques mécontents oui voulaient secouer le Joug. Il suivit la route du Mazenderan, et, dans sa marche, il extermina des troupes d'assassins qui infestaient les provinces du nordouest de la Perse. Ces misérables, qui prenaient le nom de Fédavi ou Dévoués, paraissent avoir été une branehe de la secte des Bathéniens.

L'année suivante, Timour envoya

des troupe* centre Bagdad « taudis que lui-même marchait sur Schirax aveu, une armée de trente mille homroesé Pendant l'absence qu'il avait faite, un chef, appelé Schah*Mansour. s'était emparé ou gouvernement du *ars. Ce

Eince descendait de la famille des odhafférides qui, pendant plus d'un demi-siècle, régnèrent sur le Fars et sur quelques autres provinces (*). TU mour, arrivé dans les environs de Schiraz , fut attaqué par.Schab - M an» sour, qui , à la tête de trois ou quatre mille cavaliers d'élite, chargea deux fois le centre de l'armée tartare, et parvint à le rompre. Timour lui-même fut sur le point de tomber sous les coups de ce vaillant adversaire, et ne dut ta conservation de sa vie qu'à la bonté de son casque. Enfin, malgré sa valeur, Mansoux fut accablé par le nombre. Les Tartares entrèrept à Schiraz, et massacrèrent tous les princes modhafftrides.

La Perse une fois soumise , Timour porta ses armes victorieuses dans les principales contrées de l'Asie. Il était en marche contre les Chinois, et venait de passer le Jaxartès lorsqu'un* maladie violente l'obligea de s'arrêter à Otrar, où il mourut l'an de l'hégire 807 (140» de J. C).

Voici le portrait que sir John Mafteolm nous a laissé de cet homme ex* traordinaire : « Depuis rage de vingt ans jusqu'à sa mort , Timour ne vit jamais un jour s'écouler sans combat ou sans alarmes. Son expérience comme guerrier était peut-être aussi grande <jue celle d'aucun conquérant qui ait jamais existé. Aussi n estimait - il les hommes qu'en raison de leurs talent»

militaires. Pour les braves , il était le meilleur des rois. Le vieux soldat , disait-il, ne doit jamais perdre ni son rang ni sa solde; car les hommes qui sacrifient le bonheur de toute mil existence pour un honneur périssable méritent des récompenses et de* en* eouragements. »

(*) Voyea *tit o*a prhteai taotUente nef tice de M. de Sauley. Journal asiatique^ nr atrje, t. U, p. 3eÛ etsuiv.

L'UNIVERS

« Ce qui frappe surtout dans le caractère de Timour, c'est la persévérance dont il était doué; jamais les difficultés ne l'arrêtaient , quand une fois il avait pris sa résolution. Lorsque ses amis et ses courtisans étaient découragés , il leur racontait l'anecdote suivante : « Je fus une fois, disait- il , « contraint, pour éviter mes ennemis, «de me réfugier dans un bâtiment « ruiné , où je restai seul et assis pen- « dant plusieurs heures. Cherchant à « détourner mon esprit de ma position «affligeante, je fixai mon attention « sur une fourmi qui portait au haut « d'un mur un grain de blé plus gros «qu'elle. Je contemplai les efforts « qu'elle faisait pour arriver à son but. « Le grain tomba soixante-neuf fois à «terre; mais l'insecte persévéra; et, « à la soixante et dixième fois, il at- « teignit le haut du mur avec Je far- «deau qu'il traînait. Cet exemple, « ajoutait Timour , me rendit sur-le- « champ du courage , et je n'ai jamais « oublie la leçon que m'a donnée cette « fourmi. »

Timour avait laissé la couronne à son petit-fils Pir Mohammed Djihanguir, qui était alors dans le Candahar. Khalil-Soultan , autre petit-fils de Timour, se trouvait avec l'armée. Ce dernier, fort de l'appui de plusieurs chefs puissants, se rendit maître de Samarcande. La guerre s'alluma entre les deux compétiteurs; mais, peu de temps après , Mohammed fut tué par son propre ministre.

Khalil ne jouit pas longtemps de son bonheur. L attachement qu'il portait à une jeune femme appelée Schadoulmoulc} fut cause de sa perte. Les trésors que Timour avait amassés par la con-

3uéte de la moitié de l'univers furent issipés pour satisfaire les caprices dispendieux de cette femme extravagante.

Une conspiration fut le résultat du mécontentement qu'inspiraient la faiblesse de Rhalil et les prodigalités de sa favorite. Le prince fut arrêté et envoyé prisonnier à Caschgar, pendant que Scnadoulmouc était promenée enchaînée dans les mes de Samarcande , exposée à toutes les insultes de la po-

pulace (an de l'hégire 811 ; de J. C.

Scbah -Rokh, fils de Timour et oncle de Khalil , aussitôt qu'il eut appris le malheur de son neveu, quitta la province de Khorasan dont il était

gouverneur, pour se rendre en toute âte à Samarcande ; et il fut bientôt reconnu pour chef suprême de tout l'empire. Touché des malheurs de Khalil , il lui confia le gouvernement du Khorasan, et lui rendit sa favorite, sans laquelle la vie lui était insupportable. Khalil étant mort, Scnadoulmouc ne voulut pas survivre à celui qui avait tout sacrifié pour elle , et se tua d'un coup de poignard. Les corps des deux amants turent portés à Reï , et déposés dans le même tombeau.

Sehah-Rokh était un prince brave , généreux, et exempt d ambition; il s'occupa de réparer tous les maux qu'avaient amenés les expéditions de Timour ; il rebâtit Hérat et Merve , et ramena la prospérité sur tous les points de son empire. On voyait à 6a cour les hommes les plus distingués par leur savoir et leur talent. Pendant un règne qui dura trentehuit ans , nous ne le voyons engagé dans aucune guerre importante. Il dirigea seulement une expédition contre des tribus turcomanes de l'Asie Mineure , qui s'étaient emparées de l'Aderbidjan , et se contenta de les chasser de cette province. Il mourut l'an 850 de l'hégire (1446 de J. C).

Oulougbeg, fils et successeur de Scbah-Rokh, hérita des inclinations pacifiques de son père et de son amour pour les sciences et les lettres. II réunit tous les astronomes de son empire, et les chargea de rédiger ces tables astronomiques si célèbres, qui portent le nom de Tables d'Ouloitgbeg. Cet excellent prince eut un règne très-court; il fut vaincu , fait prisonnier et mis à mort par son propre fils Abdoullatif (an de l'hégire 853 ; de J. C. 1449). Au bout de six mois, ce parricide fut massacré par ses propres soldats.

Après la mort a 'Abdoullatif, Baber, petit-fils de Schah-Rokb , s'empara du Khorasan et des provinces voisines ;

CD

PEftSË.

il eut pour successeur Abou-Saïd , arrière-petit-fils de Timour. Ce prince fut tué dans une expédition contre les Turcomans. Le sultan Hoseïn Mirza, descendant de Timour, se rendit alors maître de l'empire. Les victoires qu'il remporta sur ses nombreux compétiteurs lui méritèrent le surnom de Oazi ou Victorieux; mais, disent les historiens, sa fortune pâlit devant l'astre de Scheïbani-Khan. Le fils d' Hoseïn Mirza, appelé Bédi-Alzéman , fut le dernier prince de la race de Timour

3ui régna sur la Perse. Obligé de fuir evant les Turcomans qui envahissaient son royaume , il se réfugia auprès de Schah- Ismaël -Sophi, qui avait établi sa domination sur quelques provinces de la Perse. Bédi-Alzéman vivait à Tauris , et lorsque l'empereur ottoman, Sélim Ier, se rendit maître de cette ville, il fut envoyé à Constantinople et y mourut.

Ouzoun-Hasan , chef de la tribu turcomane du Mouton blanc (*), s'empara de l'Aderbidjan , de l'Irak , du Fars et du Kirman , et mourut après un règne de onze ans. Il laissa des descendants qui se disputèrent son héritage (an 883 de l'hégire; 1478 de J. C). Les dissensions qui éclatèrent entre eux accélérèrent la ruine de leur famille, et frayèrent le chemin du tronc à une nouvelle dynastie.

HISTOIRE Dl LA. DYNASTIE DES SOPHI8.

Schah - Ismaël , fondateur de cette dynastie, était par sa mère petit-fils d Ouzoun-Hasan.

Pjoneïd . çrand-père de Schah-Ismaèl du cote paternel , avait un si grand nombre d'adhérents et de disciples , que Djihan-Schah , chef de la tribu du Mouton noir, effrayé du grand nombre de ses sectateurs , le bannit d'Ardébil où il vivait. Djoneïd se retira à Diar-Békir auprès d'Ouzoun-

(*) Les tribus turcomanesdu Mouton noir et du Mouton blanc (Kara-koyounlou et Ah'koyounlou) étaient ainsi appelées parce que sur leurs étendards était représenté un mouton d'une de ces deux couleurs.

23" Livraison. (Pebsb.)

Hasan. Ce prince lui donna sa sœur en mariage. Après avoir contracté cette alliance , Djoneïd se retira avec ses disciples dans la province de Schirvan.

Mais, à peine arrivé dans ce pays, il fut tué dans un combat : son fils Haïder lui succéda. Celui-ci épousa une fille d'Ouzoun-Hasan, et eut de cette princesse trois fils, Ali, Ibrahim Mirza, et Schah-Ismaël. Son fils atné ayant atteint sa majorité, Haïder crut que le moment de marcher contre le gouverneur du Schirvan et de venger la mort de son père était enfin arrivé.

Ses projets échouèrent, , et il périt dans une bataille. Ses restes furent transportés à Ardébil et déposés dans un tombeau où ses sectateurs allaient en pèlerinage. Ali fut bientôt arrêté à Ardébil , et envoyé avec ses frères à Istakhar, où ils restèrent pendant plus de quatre ans. Ils parvinrent enfin à s'évader, et se rendirent à Ardébil, où quelques-uns de leurs disciples les rejoignirent; mais, attanués .par des forces supérieures, ils furent vaincus. Ali resta sur le champ de bataille , et ses deux frères s'enfuirent dans le Guilan, où Ibrahim Mirza mourut.

Ismaël, troisième fils de Haïder, n'était âgé que de quatorze ans lorsqu'il se mit a la tête de ses partisans, et marcha contre le prince du Schirvan, qu'il défit. Une victoire remportée sur la tribu du Mouton blanc rendit Ismaël maître de tout l'Aderbidjan.

L'année suivante (an de l'hégire 908; de J. C. 1502), U entra dans l'Irak et vainquit , en bataille rangée , non loin de Hamadan , un prince turcoman appelé Mourad. En moins de

Suatre ans Ismaël se trouva maître u royaume de Perse ; il prit ensuite Bagdad , et s'empara de tout le Khorasan: L'an de l'hégire 920 ( de J. C. 1514) le sultan Sélim entra dans l'Aderbidjan , où il livra bataille à Ismaël. Celui-ci fut complètement défait; cependant Sélim ne retira que peu détruit de sa victoire; le manque de vivres l'obligea à se retirer, et sa mort, qui arriva peu d'an*

-nées après , permit à Ismaël de soumettre la Géorgie. Ce fut la dernière conquête du monarque persan , qui mourut à Ardébil, où il était allé polir visiter le tombeau de son père (an de rhégire930; de J. C. 1523). «Les Persans , dit Malcolm , parlent avec transport du beau caractère d'Ismaël i ils ne le considèrent pas seulement comme le fondateur d'une grande dynastie , fis voient en lui le protecteur de cette foi particulière dont ils se glorifient comme d'une religion nationale; il est appelé , dans leurs histoires , Schah-Schia ou le roi des Schiites, désignation qui prouve combien on chérit sa mémoire» Quoiqu'il n'ait pas précisément droit à cet éloge excessif, il fut certainement un habile et vaillant prince. Durant toute sa vie , il n'éprouva qu'une défaite ; encore doiton penser qu'un grand parc d'artillerie, et des connaissances plus avancées dans l'art de la guerre , que le sultan Sélim avait acquises par ses rapports avec les nations européennes, furent tes causes principales de l'avantage que celui - ci remporta sur le brave Ismaël. »

Schah-Tamasp n'avait que dix ans lorsqu'il succéda à son père. Le règne de ce prince fut d'abord troublé par des dissensions entre plusieurs chefs de tribu, ainsi que par les irruptions des Usbecks et par une invasion des Ottomans. Soliman , après avoir conquis tes provinces situées à l'ouest de Y Araxe, tout le pays entre le Tigre et l'Euphrate et une partie du Curdistan, assiégea la ville de Tauris, qui fut forcée de se rendre. Il entra de nouveau en Perse Tannée suivante (de l'hégire 946; de J. C. 1532) ; mais il fut bientôt obligé de se retirer. Cette circonstance favorisa l'indolence naturelle de Schah-Tamasp, qui fixa sa résidence à Cashiti , et remit à des généraux la conduite de son armée.

Un des événements les plus remarquables du règne de Schah-Tamasp fut l'arrivée de l'empereur Houmayoun. Ce monarque , obligé de fuir de l'ïndoustart , alla chercher un asile à la cour du roi de Perse.

Schah-Tamasp fit au royal fugitif une réception magnifique, le traita avec la dernière générosité, et contribua puissamment à le faire replacer sur le trône des Grands-Mogols. Il mourut l'an de l'hégire 984 (de J. C.

1576), après un règne qui avait duré cinquante -trois ans. « Ce prince , dit Malcolm, était bon et généreux. Il semble n'avoir manqué m d'esprit, ni de prudence ; et s'il ne se distingua

fias par de grandes vertus, on ne peut ui reprocher aucun vice honteux.

Dans lès premiers temps de sa vie ^ il se livra peut-être à quelques excès; mais à l'âge de vingt-neuf ans il fit une pénitence publique, et ordonna de détruire les cabarets dans tous ses Ëtats. » Il avait désigné pour lui succéder son cinquième fils , Haïder-Mirza ; mais une faction qui soutenait la cause du

Quatrième, Ismaël, l'emporta, etHaîer fut massacré. Ismaël II , une fois bien établi sur le trône , fit périr tous les princes du sang. L'abus des liqueurs fermentées , de 1 opium , et peut-être aussi le poison, abrégèrent la vie de ce tyran. Il mourut d*une manière presque subite (an 985 de l'hégire ; 1577 de J. C.) , avant qu'on eût mis à exécution les ordres qu'il avait donnés contre son frère Mohammed-Mirza , fils aîné de Tamasp , qui monta alors sur le trône. w

Le règne de Mohammed-Mirza, surnommé Khodabendeh , fut court et malheureux. Connaissant sa propre insuffisance, il confia la direction des affaires au vizir Mirza Soliman , auquel il dut ses premiers succès. Les Turcs , les Usbecks et les Tartares du Kaptschak,qui avaient envahi la Perse, furent repoussés ; et deux imposteurs, qui voulaient se faire passer pour Ismaël II, éprouvèrent le sort que méritait leur crime. Mais dans le Khorasan , la noblesse se déclara poar le jeune prince Abbas, fils de Khodabendeh , et Soliman-Mirza , après avoir vainement tenté de faire rentrer les révoltés dans le devoir , fut disgracié

{>ar son faible et ingrat souverain , et ivre à ses ennemis qui le firent périr* Mohammed se soutint encore quelque

PEKSE.

temps» grâce à ]a valeur de son fils atflc, Hamza-Mirza; mais ce noblç prince tomba bientôt sous les coups d'un assassin.

Au milieu de l'anarchie dans laquelle cet événement plongea momentanément la Perse , un chef de tribu , qui soutenait Abbas comme un moyen d'établir sa propre domination, marcha avec le jeune prince vers Casbin , dont il se rendit maître sans peine; car Mohammed était alors à Schirai pour y étouffer une rébellion. Depuis lors , Abbas fut reconnu comme souverain de la Perse , bien que l'homme qui l'avait placé sur le trône exerçât foutes les fonctions de la royauté. Cependant Abbas n'était pas un prince à se contenter de l'apparence du pouvoir. Pour s'affranchir de la servitude où il était , il Gt mettre à mort son dangereux protecteur.

Schah-Abbas avait à peine quitté le Khorasan , lorsque les UsbecKs envahirent cette province. Hérat, après une défense de neuf mois , tomba en leur pouvoir et fut livrée au pillage. L'année suivante (996 de l'hégire; 1587 de J. C.) , ces ennemis redoutables s'emparèrent de Meschhed et en massacrèrent les habitants. Comme leur principal but était le pillage , ils se retiraient toujours devant les troupes persanes ; mais enfin , l'an 1006 de rhégire (1597 de J. C.)f Abbas réussit à en venir aux mains avec eux prés de Hérat, et remporta une victoire complète t qui mit pour longtemps la province a l'abri de leurs incursions.

Tandis que ce prince étendait son territoire du côté de Balkh , ses généraux étaient occupés à réduire le district montagneux du Laristan et les îles du golfe Persique.

Ce fut au retour de Schah-Abbas dans la capitale , après sa victoire sur les UsbecKs , que Sir Anthony et Sir Robert Sherley, à la tête de vingt-six cavaliers bien montés et richement équipés, se présentèrent au monarque

r;rsan , réclamant l'honneur d'entrer son service. Charmé de cette proposition , Schah-Abbas leur fit Je plus gracieux accueil , et les Persans du-

rent à ces deux frères l'introduction de la discipline militaire et de l'artillerie dans leur armée. Sir Anthony fut chargé d'une mission spéciale auprès des souverains chrétiens de l'Europe, pour obtenir leur coopération contre les Ottomans. Il passa d'à* bord en Russie , où il resta quelque temps en prison. Dès qu'il eut obtenu $a mise en liberté , il poursuivit son Voyage , et se rendit auprès de l'empereur d'Allemagne, qui lui fit un bon accueil

Enfin, l'an de l'hégire 1011 (1602 de J. C.) , Schah-Abbas commença la guerre contre le Grand Seigneur. Il s'était depuis longtemps préparé à cette expédition par la prise de Nehavend , dont il avait rasé les fortifications. Il entra ensuite dans l'Aderbidjan, et se rendit maître de Tauris , qui était resté dix-huit ans au pouvoir des Turcs. Érivao , que les Persans attaquèrent ensuite , fut pris dès le commencement de lp saison suivante. Les Turcs cependant avaient rassemble une armée, qui, suivant les calculs de quelques auteurs , s'élevait' à cent mille hommes. Schah-Abbas avait un

S eu plus de la moitié de ce nombre, tn en vint aux mains. Les Persans , grâce à la nouvelle tactique militaire, obtinrent une victoire complète. On présenta à Schab-Abb^s , suivant le rapport du P. Antonio de.Gouyea, vingt mille cent quarante -cinq têtes coupées. Le même historien nous apprend que ce prince faillit être assassiné après sa victoire.

« Parmi les prisonniers qu'on amena au roi de Perse, dit-il (*), était un jeune homme , qui , par ses manières et la richesse de ses vêtements, faisait assez connaître qu'il appartenait à une famille illustre. Abbas, touché de compassion, et séduit par sa bonne mine, ordonna qu'on détachât les cordes qui retenaient ses mains ; et quand le prisonnier fut libre, il lui demanda

(*) Relaçam em au* se tratam as guetrat* e grandes victorias que alcancou o grands rei da Persia Xa Abbas. Lisbonne, Pierre Crasbeeck, x6n, in-4% fol. xig recto.

L'UNIVERS

s'il voulait entrer à son service. Celui-ci répondit qu'il y était tout disposé ; et au moment où il s'approchait de Schah-Abbas dans l'intention, à ce que Ton supposait, de se jeter à ses pieds, pour lui témoigner sa reconnaissance , il tira un poignard , et allait percer ce prince, qui ne se défiait aucunement de lui. Quelqu'un ayant crié, ' Abbas se précipita sur le prisonnier; et, comme il était doué d une grande force , il lui arracha le poignard ; mais déjà l'assassin, frappé par les courtisans, était tombé mort sous leurs coups. » v

Schah-Àbbas , poursuivant ses suc* ces , chassa les Turcs de toutes leurs possessions sur le littoral de la mer Caspienne, ainsi que de l'Aderbidjan, de la Géorgie , du Curdistan , et des territoires de Bagdad , de Mossoul et de Diarbekir.

Sous le règne d'Abhas , les Portugais reçurent, par la perte d'Ormouz, un des coups les plus funestes àvleur puissance dans l'Orient. Ils se trouvaient depuis plus d'un siècle en possession de cette île(*), qui était devenue l'entrepôt du commerce de l'Inde.

Abbas voyait d'un œil d'envie cette prospérité , dont il comprenait mal la source, et il s'imagina que la conquête d'Ormouz ajouterait à la fois à la gloire et à la richesse de son royaume. Mais il n'ignorait pas l'impossibilité du succès sans une expédition navale. Par de riches présents et de brillantes promesses, il décida les agents de la compagnie anglaise des Indes orientales à se rendre les instruments de la destruction de ce magnifique établissement. Les Portugais en petit nombre, qui formaient la garnison, se défendirent d'abord vaillamment ; .mais à la fin, accablés de fatigue, pressés par la disette , et n'ayant aucun espoir d'être secourus , ils rendirent la place. La ville fut abandonnée aux Persans , qui l'eurent bientôt dépouillée de toutes les richesses qu'elle renfermait, et la laissèrent en ruinf . Abbas montra une grande joie en apprenant cette

(*) Voy. ci-devant , pages 53 et 54.

conquête ; mais tous les magnifiques projets qu'il avait formés n'eurent aucun résultat , et Ormouz perdit toute son importance en passant sous la domination de la Perse.

Les belles espérances d'avantages commerciaux dont se flattaient les agents de la compagnie des Indes, furent renversées par le refus positif Sue fit Abbas de permettre aux Anglais e fortifier Ormouz', ou toute autre île du golfe Persique. L'histoire de la factorerie anglaise à Gomroun n'offre, depuis cette époque jusqu'au moment où cet établissement rut définitivement abandonné , qu'une série de désastres et de pertes ; et, quoique Schah-Abbas continuât à traiter les deux Shcrley avec toute espèce de déférence et d'amitié , ses ministres firent avorter toutes les tentatives des Anglais pour se substituer aux Portugais et s'emparer du commerce du golfe Persique.

L'administration intérieure de Schah- Abbas inspira à ses sujets un respect mêlé de reconnaissance pour sa mémoire. C'est surtout à la sagesse et à l'énergie des mesures au'il prit, que la Perse dut la tranquillité dont elle jouit, même après sa mort. Sous ce prince, la populatiou du royaume s'accrut de plus du double. Il choisit lspahan pour la capitale de son empire ; et cette ville lui doit ses plus beaux édifices. II fit embellir Meschhed , ainsi qu'Aschraf et Farahabad dans le Mazenderan. « Mais , ajoute sir John Malcolm , ce sont là ses moindres travaux. Il fit construire à grands frais une chaussée d'un bout à l'autre du Mazenderan, et rendit ce pays praticable en toute saison pour les armées et les voyageurs.» Il jeta des ponts sur presque toutes les rivières de la Perse, et les voyageurs trouvèrent dans toutes les directions de solides et vastes caravansérais élevés par la munificence de ce monarque. La colonie arménienne qu'il tonna à lspahan atteste encore aujourd'hui sa haute politique. Dans ses guerres contre les Turcs , il avait pris un grand nomhre de familles arméniennes; et, au lieu de les réduire

PERSE

en esclavage , et de les contraindre à changer de religion, comme avaient fait ses prédécesseurs dans les mêmes circonstances , il les établit sur différents points du royaume , et leur accorda la liberté de bâtir des églises et plusieurs autres privilèges importants.

•En 1603, lorsqu'il marcha sur Djoulfa, en Arménie, les habitants se soulevèrent contre les officiers turcs , et apportèrent les clefs de la ville et l'impôt au monarque persan , qui se montra toujours, par la suite, favorablement disposé à leur égard. Cinq mille d'entre eux furent transportés dans un nouveau faubourg dlspahan construit pour lés recevoir, et qui prit le nom de Djoulfa. Ces industrieux émigrés s'enrichirent rapidement par un commerce actif avec Tlnde et d'autres pays, et ils accrurent beaucoup la prospérité générale de l'empire. Abbas chercha à fonder une colonie semblable dans le Mazenderan , sa province favorite ; mais l'insalubrité du climat fit échouer l'entreprise. En peu d'années, une partie des nouveaux colons avaient succombé. Abbas accorda une protection spéciale aux chrétiens de son empire. On rapporte même , d'après une bonne autorité, qu'il fut parrain du premier enfant qu eut Sir Robert Sherley d'une dame circassienne que ce monarque lui avait donnée pour femme. Il affectait cependant une piété rigide comme musulman, sauf la défense de boire du vin.

Ce prince exigeait une grande intégrité de la part des hommes chargés de rendre la justice, et il fit pendre plusieurs cadis qui s'étaient rendus coupables de prévarication. Ces terribles exemples étaient peut-être nécessaires pour effrayer des hommes accoutumés à vivre dans l'anarchie, et qui n'avaient d'autres mobiles de leurs actions que l'amour de l'or et la crainte des supplices.

Abbas, considéré comme homme privé, nous apparaît sous un jour à la fois exécrable et digne de pitié. Ses fils devinrent pour lui l'objet d'une incessante jalousie et d'une crainte qu'il ne pouvait pas maîtriser. Il fit

assassiner l'afné et priver de la vue les deux autres. Les remords que lui causaient des crimes si horribles remplirent d'amertume les dernières années de sa vie. Il mourut dans son palais favori, à Farahabad(an de l'hégire 1037, de J. C. 1628), à l'âge de soixante et dix ans.

« Il y a peu de souverains, dit Malcolm, qui aient fait plus réellement du bien à leur pays qu'Abbas le Grand. Il établit dans toute l'étendue de la Perse une tranquillité qui y était inconnue depuis bien des siècles. Il mit fin aux dévastations des Usbecks, refoula ces pillards dans leur propre pays , et chassa les Turcs. 11 veillait à ce que la justice fût exactement rendue à chacun. Bien que doué de grands moyens et habile homme de guerre , il regarda la prospérité de ses vastes États comme un plus noble but que de nouvelles conquêtes. Il s'attacha à faire fleurir l'agriculture et le commerce, et les plans qu'il suivait révèlent tous la hauteur de son esprit. On ne saurait compter les ponts, les caravansérais et les autres monuments d'utilité publique qu'il éleva. L'impression que sa noble munificence fit sur l'esprit de ses sujets s'est transmise à leurs descendants. Le voyageur qui demande aujourd'hui le nom du fondateur d'un ancien monument reçoit invariablement cette réponse:

c C'est Schah-Abbas le Grand. » Cette réponse ne provient pas de la certitude qu'il en ait été le fondateur, mais de l'habitude de le considérer comme la cause de toute espèce d'amélioration. Ou ne saurait supposer qu'un {)rince de ce caractère ait été naturelement cruel ; et à quelques excès que les exigences de la politique, l'âge ou les intrigues de vils flatteurs aient pu entraîner Abbas dans ses vieux jours, il ne faut pas nous hâter de livrer à l'exécration la mémoire d'un souverain qui a rendu à la Perse une grandeur qu'elle avait perdue depuis des siècles; qui fut brave, généreux et sage, et qui, durant un règne de près d un demisiècle, ne parut avoir d'autre but que de rendre son royaume florissant et

L'UNIVERS

ses sujets heureux. Un Illustre voyageur, Chardin , en établissant un tait historique, nous a fourni le plus grand éloge du caractère d'Abbas. «Lorsque ce grand prince, dit-il, cessa de vivre, la Perse cessa de prospérer. »

Sam-Mirza, petit-fils d'Abbas, prit en montant sur le trône le nom de SchahrSéfi. Le règne de ce tyran cruel et inconstant fut malheureux et sans gloire. La jalousie de Séfî lui fît mettre à mort ou priver de la vue les princes du sang, les ministres et les généraux qui avaient eu des places ou obtenu des honneurs sous Abbas.

3a mère, qui Pavait irrité par la liberté de ses représentations, partagea, dit-on , le sort de tous ceux qui voulurent lui donner des conseils; et dans un moment de fureur, il poignarda son épouse favorite. On le laissa cependant régner en paix, et il mourut à Caschan Tan de l'hégire 1051 (de J. C. 1641).

Sous son règne .les Turcs reprirent Bagdad , et le Candahar se souleva en faveur du grand Mogol. Ce prince fut enterré à Kom. Notre planche 53 représente son tombeau d'après Chardin.

Abbas II, fils de Séfi, n'avait que dix ans lorsqu'il monta sur le trône, et il se trouva naturellement confié aux mains des ministres du feu roi, qui étaient des hommes pieux et d'habitudes austères. Tous les fonctionnaires adonnés à l'ivrognerie furent remplacés; on défendit sévèrement l'usage du vin, et les mœurs de la cour subirent une transformation complète.

Cependant le jeune monarque se lassa de toutes les entraves cju'on opposait à ses vices : il se livra à son penchant pour le vin , et cette passion ignoble fut la cause des crimes qui souillèrent son règne , d'ailleurs heureux. Naturellement humain et généreux, il commettait, lorsqu'il était ivre, les cruautés les plus extravagantes. Cependant, comme les conséquences de ces excès étaient généralement circonscrites dans le cercle de sa cour, ses sujets ne le connaissaient que comme un souverain bon et juste. Sévère pour les fonctionnaires publics, il était doux envers

le peuple. Il avait pour toutes les religions la môme tolérance que son bisaïeul, dont il portait le nom.il donna toujours aux chrétiens les témoignages les plus éclatants de sa protection. Souvent il exposait les principes sur lesquels il fondait sa conduite a cet égard. « C'est à Dieu, disait-il, et non à moi, « de juger la conscience des hommes, « et je ne me mêlerai jamais de ce « qui appartient au tribunal du grand « créateur et seigneur de l'univers. »

Il recouvra le Candahar, et sut conserver la paix avec la Porte. Presque tous les souverains de l'Europe, ainsi que ceux de l'Inde et de la Tartarie, lui envoyèrent des ambassadeurs. La conduite qu'il tint envers un prince de Géorgie qui avait été son ennemi, et qui devint son prisonnier, est une preuve de la bonté naturelle de son caractère. Abbas lui pardonna, le combla de faveurs, et obtint la mise en liberté de son petit-fils, qui était prisonnier ou otage en Russie. Ce prince termina sa carrière l'an de l'hégire 1077

g~£ J. C. 1666). au milieu de soufances intolérantes. Sa mort fut causée par une horrible maladie, dont quelques voyageurs contemporains ont décrit les symptômes non moins hideux qu'effrayants.

Le corps d'Abbas H fut déposé à Kom, dans un tombeau que nous donnons d'après Chardin (pi. 54).

Séfi-Mirza, fils d'Abbas II , prit le nom de Schah- Soliman* C'était un prince faible, efféminé et dissolu ; mais il fut heureux en ministres; grâce aux vertus et aux talents de ceux-ci , le pays resta tranquille. Les étrangers, protégés et encouragés , affluèrent en Perse. La cour de Soliman égala en splendeur celle de ses plus brillante prédécesseurs. Néanmoins lesUsbecks recommencèrent sous son rèsne leurs invasions annuelles dans le Khorasan ; les bords de la mer Caspienne furent désolés par les redoutables incursions des Tartares du Kaptschak, et l'île de Kischmisch, dans le golfe Persique, fut prise par les Hollandais. Soliman ne lit pas le moindre effort pour repousser ou punir ces agressions.

PERSE

Q-Som^r^t*.- rf^c^%i«*/ II •

PERSE

' Si? m /^f <i ** */y t^SAr/'t- /

PERSE

Les vingt premières années du règne de Hoseïn , son fils et son successeur, se passèrent dans ce calme profond qui précède souvent un orage. Des eunuques et des mollahs avaient tout le pouvoir et tous les honneurs; et, comme le remarque Malcolm, le plus terrible symptôme de l'état où se trouvait la Perse, c'était la facilité avec laquelle le peuple souffrait sans s'en inquiéter, la conduite de son faible et superstitieux monarque. Enfin, tandis que les tribus son ni tes du Curdistan ravageaient les provinces du nordouest jusque sous les murs d'Ispahan, et que les Arabes de Mascate se rendaient mattres des îles du golfe Persique, les Afgans,ligués avecles Usbecks, envahirent le Kirman et le Khorasan.

Le dernier des Sophis n'eut même pas la gloire de tomber sous les coups d un ennemi puissant. L'armée afgane , qui en 1722 prit Ispahan, s'élevait tout au plus à vingt mille hommes dépourvus d'artillerie, car on ne peut pas donner ce nom à quelques zembourecs ou très-petites pièces portées sur des chameaux. Cependant cette poignée de soldats défit une armée persane soutenue par vingt-quatre pièces de canon. Ne pouvant emporter la ville i)'assaut, les Afgans dévastèrent tout le fertile pays d'alentour. Des monceaux de ruines attestent encore l'ardeur qu'ils mirent dans l'accomplissement de cette œuvre de destruction. La famine, sur laquelle comptaient les assiégeants, se fit bientôt sentir, et pendant une négociation pour la reddition de la ville, négociation qui fut prolongée avec cruauté, les horreurs de la disette allèrent toujours croissant; enfin les substances les plus dégoûtantes venant à manquer, Içs habitants dévorèrent de la chair humaine. Sous un climat moins pur, l'air eût été bientôt infecté par une multitude de corps privés de sé-

Sulture; mais, bien que les eaux du endehroud fussent tellement corrompues qu'on pût à peine les boire, la peste ne Se déclara point. Une vigoureuse sortie aurait sauvé la capitale et l'empire; mais le peuple demanda en vain

à marcher contre l'ennemi. Hoseïn, aveuglé, n'écoutait que les perfides conseils d'un traître. Enfin, le 22 octobre 1722, ce prince avili signa une capitulation par laquelle il abandonnait sa couronne à Mahmoud l'afgan, et il rendit hommage en personne avec toute la noblesse au conquérant devenu souverain de la Perse. Hoseïn vécut encore sept ans dans un palais où il fut enfermé. Ensuite on le mit à mort.

HISTOIRE DK LA DYSAJTIS DU AFGAWS.

Le premier soin de Mahmoud fut de venir au secours des habitants affamés, puis il s'appliqua à inspirer de la confiance à ses nouveaux sujets. Il reçut dans son amitié tous les nobles restés fidèles au monarque dépossédé, et bannit ou fit périr ceux qui l'avaient abandonné. Les factoreries européennes furent confirmées dans tous leurs privilèges, et les chrétiens de toutes les nations eurent la liberté d'exercer publiquement leur culte.

Mais les difficultés devinrent trop

§randes pour la Yertu ou le courage e Mahmoud, et les mesures qu'il prit pour se. maintenir sur le trône décèlent la lâcheté et la férocité d'un barbare. Les horreurs du siège n'étaient que le prélude de la sanglante tragédie qui devait suivre. Mahmoud fit égorger trois cents nobles avec leurs entants mâles et plusieurs princes du sang, trois mille gardes qu'il avait pris à sa solde , et en général tous ceux qui avaient été au service de l'ancien gouvernement. Des cruautés aussi atroces et aussi impolitiques trahissaient un esprit dominé par la crainte. Au moyen de nouvelles levées, faites principalement chez les Curdes, Mahmoud se rendit maître de quelques-unes des principales villes de l'Irak-adjémi , dont presque toujours il massacra une partie des habitants.

Scbiraz fut prise en avril 1724, après un blocus de huit mois ; il y eut beaucoup de monde de tué; mais Cépée ne causa pas autant de ravages que la famine.

La Porte, profitant de l'état de fai-

blesse de la Perse, s'était rendue maîtresse du Curdistan et de l'Adérbidjan, tandis que les Russes avaient envahi les provinces caspiennes , et s'étaient emparés de Derbend , de Bakou et de la plus grande partie du Guilan. Pour ajouter à l'embarras de Mahmoud, une attaque manquée contre la ville dTezd causa une sédition dans son armée ; c'est alors que, dans l'espoir de se concilier la faveur divine, il se soumit à une rude pénitence, qui acheva de troubler sa raison. Pendant quinze jours il resta enfermé dans un caveau obscur, prenant à peine autant d'aliments qu'il en fallait pour ne pas mourir d'inanition, et lorsqu'il revint à la lumière, il éprouva une si grande faiblesse de nerfs , qu'il tressaillait à l'approche de ses meilleurs amis. Bientôt après , il fut atteint d'aliénation mentale. Dans les paroxysmes de la maladie, il déchirait ses chairs et les dévorait. Sa mère voyant que son état était sans remède, le fit étouffer pour abréger ses souffrances.

Aschraf, cousin de M ah moud, monta sur le trône en avril 1725. Il commença son règne par faire mettre à mort quelques-uns des chefs les plus braves de ses tribus , et un petit nombre de nobles persans qui restaient encore à Ispahan. Ceux-ci furent condamnés sous prétexte qu'ils entretenaient une correspondance avec Tamasp , fils du monarque dépossédé, le sultan Hoseïn.

Tamasp s'était enfui d'Ispahan pendant le siège; mais il n'avait pu opérer aucune diversion en faveur de son père; il prit alors le titre et les insignes de la royauté, et soutint dans le Mazenderan une faible lutte contre Aschraf. Il avait essayé à différentes époques de négocier avec les deux cours de Russie et de Turquie , et il conclut enfin avec le czar un traité par lequel il s'engageait à lui céder toutes les provinces situées sur le littoral de la mer Caspienne, aussitôt que les armées russes l'auraient replacé sur le trône de ses ancêtres.

Mais dans le traité de partage qui fut conclu en 1725 entre fa Russie et la Turquie, on respecta si peu les pré-

tentions de Tamasp, qu'on devait, dans le cas où il n'accéderait pas aux termes du traité, mettre un autre prince sur le trône de Perse. Des événements inattendus vinrent détruire toutes ces combinaisons. Dès son début dans la carrière politique , Aschraf déploya une habileté consommée. Il représenta aux chefs turcs qu'ils s'étaient engagés dans une guerre ini- 3ue contre un monarque sonni orthooxe, afin de rétablir une dynastie hérétique, et il appuya si puissamment cet argument en battant leurs armées en différentes rencontres , et en renvoyant ensuite tous les prisonniers, que le Grand Seigneur sévit obligé de conclure la paix avec lui, et de reconnaître ses droits au trône de Perse , à condition toutefois de garder les pays qu'il avait conquis. Mais à peine Aschraf commençait à jouir de la tranquillité, quand il apprit que Schah-Tamasp, rejoint par Nadir-Kouli, avait pénétré dans le Khorasan , s'était em-

(>aré de Meschhed et de Hérat, et que a chute de ces deux villes avait en tramé la soumission de presque toute la province.

Nous devons, avant d'aller plus loin, faire connaître Nadir-Kouli , devenu si célèbre sous les noms de Thamas-Kouli-Khan et de Nadir-Sckah.

« Dans les gouvernements despotiques, dit Malcolm, l'opinion des peuples compte rarement pour quelque chose, mais on en voit souvent les terribles effets. A une époque où la faiblesse, la cruauté, la débauche, semblaient être devenues les qualités distinctives du souverain; où les grands se faisaient remarquer par leurs vices, leurs bassesses et leurs crimes, on conçoit qu'un peuple déchu et malheureux, comme l'étaient les Persans, ait jeté les yeux avec admiration sur un nomme tel que Nadir-Schah. L'obscurité de sa naissance, la grossièreté de ses manières , une vie remplie d'actions criminelles, mais hardies , tout contribuait à augmenter l'enthousiasme et l'espoir des Persans , parce qu'ils voyaient en lui un caractère entièrement opposé à celui des derniers

PERSE

princes de la maison de Séfi, qui avaient ' été cause des malheurs de la Perse. »

Le père de Nadir-Schah, homme de basse extraction , appartenait à la tribu turque des Afschars, qui s'était attachée aux Sophis. Nadir fut d'abord réduit, pour vivre, à faire des habits et des manteaux de peaux de mouton. Il convenait lui-même de la bassesse de sa naissance; et quand son second fils, Nasroullah-Mirza, épousa une princesse de la famille du Grand-Mogol, comme l'usage voulait que Nasroullah-Mirza donnât la suite de ses ancêtres en remontant jusqu'à la septième génération, Nadir-Schah s'écria : « Dites-leur « qu'il est fils de Nadir-Schah, fils et « petit-fils de son épée, et ainsi de « suite, jusqu'à la soixante et dixième, « et non la septième génération. »

Nadir-Schan était né dans le Khorasan. Jeune encore, il devint prisonnier des Usbecks. I) parvint à s échapper après une captivité qui avait duré quatre ans. Il entra ensuite au service a' un petit chef de sa province, le massacra et enleva sa fille , qu'il épousa ensuite; puis il se mit à la tête d'une bande de voleurs. Étant devenu , par son cou rage et sa capacité, gouverneur du Khorasan, il mérita d'être dégradé, et fut même puni de la bastonnade. Il se rendit alors auprès d'un oncle qui commandait un petit corps de la tribu des Afschars. Mais celui-ci, effrayé de la violence et de l'ambition qu'il remarquait dans son neveu, l'obligea de s'éloigner. Il reprit alors la protession de brigand. Son courage et son génie, déjà connus , attirèrent autour de lui de nombreux partisans. Il se trouva bientôt à la tête de trois mille hommes, avec lesquels il levait des contributions sur les habitants du Khorasan. Vers cette époque (an de l'hégire 1139, de J. C. 1726), il reçut des propositions pour entrer au service de Schah-Tamasp, et aider ce prince à chasser les Afgans. Il accepta ces offres avec joie. Telles furent les causes qui amenèrent son élévation et le firent monter plus tard sur le trône de Perse.

Aschraf, qui jusque-là avait vu avec indifférence les efforts de Tamasp, se

hâta de détourner le danger qui le me* naçait, en attaquant son ennemi avant qu il se fût approché de la capitale.

Les deux armées se rencontrèrent près de la ville de Damegan, et les Afgans, complètement défaits, prirent la fuite.

Dans un second engagement qui eut lieu six semaines après, à environ quarante milles au nord dlspahan, les Afgans laissèrent 4,000 de leurs plus braves soldats sur le champ de bataille. Aschraf, abandonnant une capitale qu'il se voyait hors d'état de défendre, ut massacrer Schah-Hoseïn. Schah- Tamasp entra dans Ispahan aux acclamations du peuple. Ce fut alors que Tamasp donna à Nadir le nom de Thomas - Kouli - Khan , c'est-à-dire , le prince esclave de Thomas ou Tamasp.

Aschraf avait dirigé ses troupes sur Schiraz, emmenant toutes les dames de la famille royale des Sophis,et emportant le butin et les trésors qu'il avait * pu enlever. Nadir le poursuivit, et défit encore les Afgans non loin de Persépolis. Les généraux d' Aschraf étaient déjà convenus avec Nadir d'acheter leur sûreté personnelle en lui livrant leur roi, lorsque celui-ci s'échappa, accompagné de 200 hommes. Il chercha à regagner son pays natal par la route du Sistan; mais les tribus sauvages du Béloutschistan lui coupèrent la retraite. Après avoir échappe à des dangers sans nombre, il rut découvert et tué part* un Béloutschi , qui envoya sa tête à Schah-Tamasp. -

Parmi les Afgans qui avaient fait la conquête de la Perse, un bien petit nombre seulement purent rentrer dans leur patrie. Les uns périrent de faim ou de fatigue , les autres furent pris et vendus comme esclaves. Pendant sept ans , dit un auteur anglais , une poignée de barbares avait tenu la population de la Perse dans une abjecte et cruelle sujétion. Un million d'homnles avaient péri , les plus belles provinces avaient été converties en déserts, les, plus superbes édifices renversés dans la poussière. L'audace de Nadir rompit enfin le charme, et cette puissance, qui n'était fondée que sur le découragement et les craintes pu-

L'UNIVERS

sillanimes du peuple opprimé, disparut devant le gémedunseul homme.

La destruction de l'empire des Afgans , au lieu de ramener Tamasp sur le trône , luf fît même perdre le faible pouvoir dont il avait joui précédemment. Tandis que son général Nadir étouffait une rébellion des Afgans dans le Khorasan , Tamasp s'était hasardé à se mettre à la tête de son armée, et il avait perdu en un mois contre les Turcs tout le pays que le génie et la valeur de Nadir leur avaient enlevé dans la campagne précédente. Pour combler ces desastres, il avait consenti à une paix honteuse , par laquelle il leur cédait les provinces situées au delà de PAraxe, et cinq districts dépendants de Kirmanschah. Nadir, transporté de colère , fit aussitôt une proclamation par laquelle il déclarait le traité contraire à la volonté du ciel.

Il envoya un messager à Constantinople avec ces seules paroles : Rendez les provinces qui appartiennent à la Perse, ou préparez-vous à la guerre.

I) marcha ensuite sur Ispaban, et, après avoir adressé à Tamasp les reproches les plus vifs sur 6a pusillanimité , il l'invita à un festin où le prince fut enlevé et envoyé prisonnier dans le Khorasan. Le fils de Tamasp, âgé de huit mois, fut nominalement investi de la souveraineté sous le nom d'AbbasIII; Nadir prit le titre et les fonctions de régent du royaume.

Nadir commença alors ses opérations contre les Turcs; il attaqua Bagdad, et pour la première fois il fut délait, et eut beaucoup de peine à sauver 6a personne. Les Persans avaient perdu environ 20,000 hommes, et Nadir ne put réunir les débris de son armée que dans les plaines de Hamadan, éloignées du théâtre de l'action d'environ 90 lieues communes de France.

Jamais le caractère de cet homme extraordinaire ne se montra mieux sous son véritable jour. Au lieu de faire des reproches X ses soldats, i) les combla de louanges et 4e iiaveurs, les indemnisa 4e ce qu'ils avaient perdu , et se les attacha plus que jamais par cette sage conduite. Trois mois ne s'étaient

pas écoulés qu'il redescendait dans les plaines de Bagdad avec une armée plus nombreuse que la première , renversait les troupes turques, et faisait avec le pacha un traité avantageux; il traversa ensuite l'Araxe, et après une action décisive, il rentra en possession des provinces disputées. Le Grand Seigneur s'estima heureux de conclure une paix qui rétablissait les limites des deux empires telles qu'elles étaient avant l'invasion des Afgans.

A son retour de cette heureuse expédition , la mort du jeune Abbas III rendit le trône vacant.

Les rois de Perse ont toujours été dans l'usage d'observer comme une grande solennité le nourouz, ou équinoxe du printemps, et à cette époque les grands officiers civils et militaires se rendent à la cour. Nadir ordonna que tous les fonctionnaires qui jouissaient de quelque considération dans le royaume se réunissent Je jour de la fête àans la plaine de Mogam, ou il fit élever des bâtiments temporaires pour les recevoir. Plus de cent mille personnes, y compris les troupes, se trouvèrent à cette célèbre assemblée. Le jour du nourouz de l'an 1149 de l'hégire (1736 de J. C), Nadir réunit le matin les grands et les principaux officiers, et leur adressa, dit Malcolm, la parole en ces termes : «Schah- Jamasp et Schah-Abbas étaient vos rois, et les

S rinces de leur sang sont les héritiers u trône. Choisissez pour votre souverain ou l'un d'eux , ou un nomme que vous connaissiez grand et vertueux. C'est assez pour moi d'avoir rendu au trône son ancienne gloire, et d'avoir délivré mon pays des Afgans , des Turcs et des Russes» » Il se retira, afin que Jeur délibération semblât plus libre; mais bientôt il fut rappelé pour entendre le vœu unanime de l'assemblée : tous les membres demandaient que celui qui avait sauvé son pays, qui seul était capable de le proléger, acceptait la couronne. Il refusa , protestant que jamais l'idée de devenir roi de Perse ne s'était encore présentée à son esprit. La même comédie fut répétée tous les jours pendant un

PERSE

tes

mois; enfin Nadir, paraissant vaincu par les sollicitations des grands, consentit à céder à leurs prières; mais en faisant cette concession apparente , il dit : « Puisque je fais à mon pays un si grand sacrifice , j'insiste pour que les Persans, en considération d un homme qui n'a d'autre but que leur bonheur, abandonnent cette croyance introduite par Schah-Ismaël, fondateur de la dynastie des Sophis , et reviennent à croire à la légitimité des quatre Sremiers califes. Depuis que le schisme es schiites Ta emporté, la Perse a été constamment malheureuse; devenons tous sounites, et le mal cessera.

Mais comme il faut que toute religion nationale ait un chef, que le saint iman Djafar, qui est de la famille du prophète, et que nous vénérons tous, soit le chef de la nôtre.» Lorsque l'assemblée eut consenti à ce changement, et qu'on eut publié un édit royal pour le proclamer, Nadir annonça l'intention de faire connaître cet événement au Grand Seigneur, en le priant de travailler à la réunion de tous les mahométans.

On a fait différentes conjectures sur les motifs qui avaient porté Nadir à

{proposer aux Persans d'abandonner eur croyance. Il avait été un des plus chauds admirateurs des doctrines de la secte 6chiite, et avait employé tout son pouvoir pour réchauffer cette même foi, qu'il voulait maintenant détruire. Mais Nadir, ajoute Malcolm , était toujours conséquent avec luimême : il n'avait réellement d'autre dieu <jue son ambition. Tantjqu'il s'était dit le serviteur d'un roi de la race des Sophis, et qu'il ne désirait que de chasser les Afeans, il avait cherché à exciter dans l'âme de $es compatriotes ee sentiment de haine qu'inspire une secte ennemie. Mais auand le succès eut donné plus d'étendue à ses plans,

Suand il fut décidé à exterminer les esœndants de Schah-Ismaël ; lorsque, dans les rêves de son ambition, il commença à voir çn perspective la conquête du Candahar, de l'Inde et des Mies provinces de l'Asie Mineure, il

jugea utile à ses vues d'éteindre une secte dont le nom rappelait le souvenir d'une famille qu'il avait détruite.

D'ailleurs , la haine qu'inspiraient les schiites aux nations qu'il se proposait de soumettre lui semblait devoir être un obstacle à l'agrandissement de sa puissance.

BISTOIRK 4>S I.A DTSMT1E DES AFftCHARS.

BÀGSB D* SADI&-SCBAH ET D* M» SUC- CESSEURS.

Après avoir passé quelque temps a Ispanan, Nadir-Schah , car c'est ainsi que nous l'appellerons désormais ? résolut de châtier les tribus bakhtiaris qui infestaient les environs de cette capitale , et dans l'espace d'un mois, ces brigands féroces furent chassés de leurs montagnes et de leurs cavernes , leur chef fut pris et tué, et un certain nombre d'entre eux prirent du service dans l'armée. L'expédition qui suivit celleci fut dirigée contre Candahar. Tandis que Nadir-Schah assiégeait cette ville, son fils aîné, Reza-Koulij défit le souverain de Balkh, et, après la prise de cette ville, traversa l'Oxus, et remporta une victoire signalée sur les Usbecks.

Après la chute de Candahar, Nadir- Schah se rendit mal tre de Caboul , et, traversant l'Indus , s'avança rapidement sur Delhi , recevant fa soumission de presque tous les gouverneurs des provinces qu'il traversait. Dans la plaine de Karnal, sur la rive droite de la Djoumna , le Grand-Mogol Mohammed-Schah essaya de l'arrêter dans sa marche; mais après un combat de deux heures , les Indous furent com-

Elétement battus, et perdirent 20,000 ommes tués et un plus grand nombre de prisonniers. Un immense butin tomba au pouvoir (les vainqueurs. Le Grâhd-Mogol se rendit bientôt après à Nadir-Schah, qui le traita avec les plus grands honneurs, et lui rendit généreusement la couronne.

Nadir-Schah entra à Delhi dans Je mois de dhoulkada de l'an 1152 de l'hégire ( mars 1739), et la discipline que les troupes observèrent fit renaître

L'UNIVERS

la confiance générale; mais ensuite le bruit s'étant répandu que le monarque vainqueur était mort, les habitants se soulevèrent contre les Persans, et massacrèrent tous ceux qu'ils trouvèrent isolés ou réunis seulement en petites troupes. On fit feu sur Nadir-Schah pendant qu'il cherchait à apaiser le tumulte. Alors il ordonna un massacre général : huit mille personnes avaient déjà été tuées, lorsqu'à la prière du Grand-Mogol, Nadir-Schah fit cesser le carnage. L'effroi et la consternation que cet événement avait répandus dans la ville firent bientôt place au* fêtes du mariage de Nasroullah-Mirza , second fils de Nadir-Schah, avec une princesse de la famille du Grand-Mo^ol (*); et lorsque, deux mois après, Nadir se disposa à retourner dans ses États, un grand nombre d'Indous virent, diton, avec peine le départ des Persans.

La marche de Nadir-Schah, n son retour de l'Inde, fut embarrassée par

le butin immense qu'il rapportait, et

3ui se montait à plus de 750 millions e francs. Une grande partie de ces

valeurs consistait en pierres précieuses. Ne voulant pas laisser reposer ses troupes, Nadir, après avoir repassé l'Indus, les conduisit dans leSindpour châtier un prince qui s'était établi dans cette province. Quand il eut pillé sa capitale et reçu sa soumission , Nadir se rendit à Herat, où il célébra son retour par des fêtes et des réjouissances publiques, dans lesquelles il étala tous les trésors qu'il avait conquis. Ses sujets le saluèrent par de vives acclamations : les ordres qu'il avait donnés Sour la suppression des impôts ponant trois ans ne contribuèrent pas peu à faire naitre cet enthousiasme.

De Hératil se dirigea sur Balklï, et, traversant l'Oxus , il s'avança jusqu'à douze milles de Boukbarah, forsaue la soumission du souverain des Usbecks arrêta , sa ; marche. Nadir le laissa sur le trône à condition que l'Oxus formerait la limite des deux empires.

De là , tournant ses armes contre le

(*) Nous avons déjà parlé de ce mariage ci-devant page 36 x.

Kharizm, il défit l'armée, mit à mort le souverain , et donna le pays à un cousin du khan de Boukhara. A son retour dans le Khorasan, il passa trois mors à Meschhed, dont il avait fait sa capitale, et durant tout ce temps il y eut dans la ville de grandes réjouissances. Les jours glorieux de la Perse étaient revenus. En cinq ans, Nadir avait délivré son pavs d'un joug étranger, et porté ses limites jusqu'à l'Oxus, l'Indus, la mer Caspienne et le Tigre. Nadir-Schah avait jusqu'alors exercé le pouvoir avec une modération relative; mais peu de temps après les événements que nous venons de rapporter, il s'opéra un changement dans son caractère. Pendant une expédition contre - les Lesguis , il traversait une forêt du Mazendèran, lorsqu'une balle le blessa à la main et tua son cheval. Ses soupçons tombèrent sur son fils aîné, le brave Reza-Kouli, et les perfides insinuations de quelques courtisans ayant augmenté ses soupçons , il ordonna que 1 on crevât les yeux à ce prince. « Vos crimes m'ont forcé à cette terrible mesure , dit Nadir. — Ce ne sont / pas mes yeux que vous avez crevés, répondit Reza-Kouli, mais ceux de la Perse. » « La vérité de cette réponse prophétique, dit Malcolm, se grava profondement dans l'esprit de Nadir, qui dès lors, en proie aux remords et à de sombres pressentiments, ne goûta jamais plus le bonheur, et ne pouvait voir sans un sentiment de rage la félicité des autres hommes. Cinquante nobles qui avaient assisté à l'exécution de ses ordres contre Reza-Kouli furent mis à mort, sousvprétexte qu'ils auraient dû s'offrir en sacrifice pour sauver les yeux d'un prince qui faisait la gloire de la Perse. Toutes les actions de Nadir ne furent plus que les caprices sanglants d'un despote cruel et avare ; et lorsque des insurrections , habilement fomentées par les prêtres schiites, éclatèrent de tous les côtés, la violence de Nadir se tourna en fureur. Des villes entières furent sacrifiées à sa démence, dit un historien persan; les hommes abandonnaient leurs demeures et al-

G" larAl- <.///.,, ;,-'

PERSE

laient vivre dans des cavernes et des déserts pour échapper à la sauvage férocité du monstre qui les poursuivait. Quelques-uns de ses principaux officiers ayant appris que leurs noms figuraient sur une liste de proscrits , résolurent d'assassiner le tyran; parmi eux étaient le chef de la tribu des Afschars, à laquelle appartenait Nadir, et Salah Beg, capitaine de ses gardes.

Nadir avait tué dans la lutte deux des assassins, lorsqu'un coup de Salah Beg lui ôta la vie, Tan 1167 de l'hégire (1747 de J. C). Il avait soixante et un. ans, et était dans la douzième année de son règne. »

Nous donnons (pi. 55) un portrait deNadir-Schah, d'après Olivier.

a Peut-être', dit Mal col m , est-ce par les impressions laissées dans l'esprit de ses concitoyens , que se peint le mieux Je caractère de cet homme extraordinaire. Ils parlent de lui comme d'un libérateur et d'un destructeur ; et tandis qu'ils s'étendent avec orgueil sur ses hauts faits, ils s'arrêtent plutôt avec pitié qu'avec horreur sur les cruels excès qui déshonorèrent les dernières années de son règne; et ni ses crimes, ni la tentative qu'il fit pour abolir la secte schiite, n ont pu altérer leur gratitude et leur vénération pour le héros qui ralluma dans le cœur de ses compatriotes le sentiment de leur antique valeur, et rendit la Perse indépendante. »

« Au commencement de son règne, dit Hauway, Nadir aspirait au titre de roi juste. Jamais usurpation ne fut mieux justifiée par les besoins du pays. Bien peu de monarques asiatiques gouvernèrent d'abord avec plus de modération. Brave, sobre, infatigable, magnanime, il réunissait en lui tous les éléments de la grandeur, et on doit attribuer une partie de ses crimes au caractère turbulent et perfide de la nation qu'il avait à conduire. Si le peuple eût été moins corrompu , l'usurpateur eût été moins crueUlûn présume que Nadir n'avait pas d'idées arrêtées sur la religion. Sa pénétration lui avait inspiré du mépris pour la superstition et le fanatisme des Persans,

et il accusait leurs prêtres, non sans raison, d'avoir absorbé les richesses et causé la décadence de^ l'empire. Il était, dit-on, fataliste. Il avait coutume, avant une bataille, de se prosterner pendant quelques instants, et d'offrir au ciel une prière jaculatoire; c'est, dit-on, le seul acte religieux qu'il fît jamais. Il avait cependant un grand désir de connaître les différentes religions, même celles qui sont opposées au mahométisme. Peu de temps après son retour de l'Inde , il fit faire une traduction persane des quatre évangélistes; cette tâche fut donnée à des hommes inhabiles, et lorsqu'on lui lut des extraits de cette version , il tourna en ridicule les mystères de la foi chrétienne. Les croyances juives et les traditions des manométans furent traitées par lui avec autant de légèreté , et il ajouta qu'il lui fallait rester dans le même doute Qu'auparavant; mais que, s'il plaisait à Dieu de conserver sa santé, il ferait une religion bien meilleure que toutes celles qui existaient. Puis il renvoya les traducteurs avec quelques présents de peu d'importance. »

Les chefs qui avaient assassiné Nadir convinrent de placer sur le trône son neveu Ali. Le premier acte de ce prince fut une proclamation où il déclarait avoir autorisé l'assassinat du tyran, afin de rendre la tranquillité à la nation. Il faisait en même temps la remise des impôts de l'année courante et des deux suivantes , en considération des horribles extorsions de son prédécesseur. Ensuite il fit mettre à mort l'infortuné Reza-Kouli et treize des fils et des petits-fils de Nadir. Un jeune homme appelé Schah-Rokh, fils de Reza-Kouli, fut seul épargné. Ali prit le nom tfAdil-Schah {le roijttste), et il s'efforça de gagner de la popularité en prodiguant les richesses amassées par son oncle. Mais son règne dura peu. Il fut vaincu, fait prisonnier et privé de la vue par son frère Ibrahim- Khan, à qui il avait confié le gouvernement de l'Irak. Le règne de celui-ci fut encore plus court. Ses propres soldats le déposé*

L'UNIVERS

rent et l'assassinèrent. Àdil-Scbah fut également mis à mort.

Schah -Rokh monta alors sur le trône ; mais dans le court espace de deux ans, il fut déposé et privé de la vue, de nouveau rétabli par son général victorieux, une seconde fois déposé et emprisonné , et enfin réintégré par le roi des Afgans comme prince du Khorasan. Alors les gouverneurs des provinces de la Perse se déclarèrent indépendants, et, pendant dix ans, plusieurs petites monarchies s'élevèrent et tombèrent tour à tour, jusqu'à l'apparition de Kérim-Khan.

HISTOIRI DI UL DYHASTTK DBS ZE1TDS. r£giTK DE tllUlt-KBAV ET D* SIS SUCCESSEURS.

Cet excellent prince, quoique sorti d'un rang inférieur, obtint le pouvoir sans crime, et l'exerça avec modération. Il avait originairement été chef de la petite tribu des Zends, et s'était rallié au drapeau d'un chef bakhtiari nommé AU Merdan-Khany qui, après s'être emparé d'Ispahan , avait place sur le trône Schah-lsmaël, jeune prince de huit ans, de la famille des Sopnis.

L'assassinat d'Ali M erdan-Knan , la défaite du gouverneur de PAderbidjân et de Mohammed Hoseïn-Khan, qui s'était emparé du Mazenderan, rendirent Kérim-Khan tranquille possesseur de toute la Perse occidentale. Malgré les avantages qu'il avait remportés sur ses ennemis, Kérim jugea prudent de laisser subsister le fantôme de souverain auquel Ali Merdan-Khan avait donné le nom de roi, et il se contenta pour lui du titre de vakil ou gouver* neur. Ayant solidement assis son autorité, il continua à mettre, dans l'exercice du pouvoir souverain , la même modération qu'il avait employée à l'ac-

Suérir. Pendant les dernières années e son règne, le pays jouit d'une paix et d'une tranquillité générales. Sous ses auspices , l'agriculture et le commerce s'étaient relevés ; et quoiqu'il ne fût nullement lettré, sa cour devint le rendez-vous des savants , dont il fut le protecteur. Ce monarque éclairé mourut regretté de toute la Perse,

l'an 1193 de l'hégire (1779 de J. C).

Il avait alors quatre-vingts ans (*).

Un historien persan dit, en pariant de Kérim : « Les rayons de ce soleil majestueux s'étendaient sur tout l'empire; mais l'influence de sa bienfaisante chaleur se faisait sentir plus particulièrement à Schiraz. Les habitants de cette ville heureuse jouissaient du bonheur et du calme auprès déjeunes filles à face de lune. Leurs jours s'écoulaient dans une douce oisiveté, au milieu de ces groupes ioveux ; le vin animait leurs plaisirs, et Pamour remplissait tous les cœurs de ses plus pures jouissances.» Cette peinture hyperbolique, dit Malcolm, est une manière orientale de nous apprendre que, grâce aux soins de Kérim , la Perse était florissante et tranquille.

Kérim, ajoute le même auteur, avait de l'ambition . mais sans la fougue et l'emportement qui accompagnent ordinairement cette passion; au milieu des plus violentes agitations, comme au sein du repos, il conservait le plus grand sang-froid ; et pendant toute sa vie il montra une simplicité aussi éloignée de la vanité que de cette affectation qui cherche à cacher l'orgueil sous le masque d'une feinte humilité.

Ce monarque punissait cependant quelquefois avec sévérité , et il savait inspirer la terreur à ses ennemis et à ses sujets rebelles. Il racontait souvent une anecdote de sa jeunesse qui montre toute la bonté ae son cœur. « J'étais, disait-il, un pauvre soldat de l'armée de Nadir-Scnah , et le besoin me porta un jour à voter chez un sellier une selle brodée d'or qu'un chef afgan y avait envoyée pour la faire réparer. J'appris bientôt après que le malheureux sellier était en .prison, et qu'on l'avait condamné à être pendu.

Ma conscience me dit ce que ie devais faire : je replaçai la selle à l'endroit même où je t'avais prise, et j'attendis. Peu d'instants après, je vis ta femme

(*) La planche 56 représente le portrait de ce prince. On peut voir (ci-devani, p. 33 et suiv.) avec quel soin il embellit Scniraz, qui était la ville dont il préférait le séjour.

PERSE

du sellier, qui , en apercevant la selle, poussa un cri de joie, tomba a ge* noux , et demanda à Dieu que celui gui avait rapporté la selle pût avoir un jour un millier de selles brodées d'or. Je suis bien sûr, ajoutait Kérim en riant , que le vœu de la bonne femme a beaucoup servi à ma fortune, et m'a aidé à atteindre cette élévation qu'elle me souhaitait. »

Kérim-Khan avait ce noble courage qui osé pardonner, et par la confiance généreuse avec laquelle il traitait les personnes qui l'avaient offensé, il réussissait presque toujours à gagner leur affection. Les vertus de ce prince étaient simples et réelles; il passait pour très-pieux, et remplissait exacte-, ment les devoirs de sa religion ; mais jusqu'à la fin de sa vie il aima les plaisirs, sans toutefois se livrer à aucun excès.

On rapporte de lui une anecdote qui montre fa confiance que Ton avait dans sa justice. Les rois de Perse consacrent chaque jour quelques heures à écouter les plaintes de leurs sujets.

Une fois a au moment de quitter la chambre de justice, ennuyé et fatigué d'une 1 ongue audience, Kérim vit entrer un homme qui demandait à haute voix justice d'un air égaré. « Qui étesvous? lui dit Kérim. — Je suis un marchand, répondit l'homme , et des voleurs viennent de m'enlever tout ce que je possédais. — Et que faisiezvous pendant qu'on vous volait? — Je dormais, répondit le marchand. — Et pourquoi dormiez- vous? s'écria le prince avec impatience. — Parce que je me suis trompé , dit le marchand ; je pensais que vous veilliez pour moi.» Aussitôt Kérim , se tournant du côté de son vizir, lui ordonna de payer sur le trésor royal tout ce que le marchand avait perdu. « C'est à nous, ajouta-t-il, à tâcher de reprendre cette somme sur les voleurs. »

A la mort de Kérim , le pouvoir tomba entre les mains de son frère, le féroce Zéki-Khan. Celui-ci , pour dissimuler son usurpation, désigna deux fils de Kérim comme ses successeurs ; mais les cruautés dont il se ren-

dit coupable excitèrent bientôt contre lui une haine générale, et il fut massacré par ses gardes k Yezdkhast.

Aboul-Fath-Khan, second fils de Kérim, fut alors proclamé roi, et il entra à Scbiraa aux acclimations du peuple; mais ce prince, faible et dissolu , ne put conserver longtemps son autorité; un de ses oncles, Sadik-&han* le détrôna et le priva de la vue. Sadik- Khan fut â son tour dépossédé et mis à mort (an de l'hégire 1196; de Jésus- Christ 1781 ) par son neveu Ali Mour ad -Khan , qui , après un règne court et agité , mourut de maladie ( an 1 199 de l'hégire ; 1785 de Jésus-Christ ). Ce prince eut pour successeur Djafar- Khan, fils de Sadik-Koan. Djafor ne

f>ut guère étendre sa puissance que sur es provinces de Fars et du &Jrman. Un compétiteur redoutable, Aga-Mohammed, de la tribu des Cadiars, établit sa domination sur le Guilan , le Mazenderan et sur les villes d'Ispahan , de Hamadan et de Tauris. Djafar fut empoisonné l'an de l'hégire 1393 ( 1788 de Jésus-Christ ).

Il eut pour successeur son fils Loutf- Ali-Khan. Ce jeune prince dut son' élévation à Hadji-Ibrahim, homme d'une sagesse et d'une intégrité singulières.

Loutf-Ali , bien qu'il n'eût pas encore vingt ans , passait pour un des plus braves cavaliers du pays. Mais orgueilleux et violent, sans foi et implacable dans sa haine, il devint bientôt jaloux du ministre qui l'avait placé sur le trône, et la défiance qui régnait entre ces deux hommes rendit inévitable la chute de l'un ou de l'autre.

Loutf-Ali-Kban a'étant mis en marche contre Aga - Mohammed , Hadji- Ibrahim se rendit maître de la ville de Schiraz. A la nouvelle de oe qui se passait, Loutf-Ali rebroussa chemin en toute hâte et campa auprès de Schiraz, dont il ne pat pas s'emparer. L'année suivante , il reparut oevant cette ville et en forma le blocus. La fermeté d'âme et la brillante valeur qu'il dé-

Sloya alors ranimèrent les espérances e ses amis et lui gagnèrent beaweeup de partisans. Il est probable qu'il <« recouvré «a capitale, s'il n'eut eu 4

L1WÏVEÂS.

lutter contre un homme aussi habile que Hadji-Ibrahim.

Deux corps de troupes, envoyés par Aga-Mohammed au secours de Scniraz , furent attaqués et battus par Loutf-Ali-Khan, et Aga-Mohammed se vit contraint de marcher en personne contre son rival. Cependant Loutf- Ali-Khan résolut de faire un effort désespéré pour reconquérir La couronne. Il surprit et tailla en pièces les gardes avancées de l'ennemi, et, poursuivant les fuyards jusqu'au camp d'Aga-Mohammed, il attaqua avec quelques centaines d'hommes une armée de trente mille soldats. Favorisé par l'obscurité de la nuit et par la terreur qu'inspirait son nom, il avait dispersé presque toute l'armée d'Aga- Mohammed , et allait entrer dans la tente de ce chef, lorsqu'un officier l'en détourna en lui assurant qu' Aga-Mohammed était au uombre des fugitifs.

Trompé par ce rappdH, il -fit faire halte à ses soldats, et leur défendit d'entrer dans le pavillon royal, dont il voulait se réserver les richesses. Mais lorsque le jour commença à poindre, il entendit avec effroi le crieur public appeler à la prière. Ceux des soldats d* Aga-Mohammed qui n'avaient point pris la fuite surent alors que leur souverain ne les avait pas abandonnés.

Loutf-Ali-Khan fut obligé de fuir précipitamment pour ne pas être pris.

Il se réfugia d'abord dans le Kirman, puis dans le Khorasan. Après bien des vicissitudes, il réussit à prendre d'assaut la ville de Kirman : ce fut là sa dernière victoire. Aga-Mohammed , à la tête de toutes les forces qu'il put réunir, marcha contre cet ennemi , qui se relevait de toutes ses défaites. Il cerna la ville. Le siège durait depuis quatre mois, lorsque la trahison ouvrit à l'ennemi les portes de la citadelle. Loutf-Ali-Khan, quoique entouré de toutes parts, soutint la lutte pendant trois heures dans la ville , et , à la faveur de la nuit, il traversa le fossé, et parvint avec trois personnes de sa suite à franchir les lignes de l'ennemi et à s'échapper. Lorsque, au jour, Aga-Mohammed vit,

suivant l'expression persane, que le lion avait brisé ses JUets , sa rage ne connut plus de bornes. Tous les hommes en état de porter les armes furent tués ou privés de la vue. Près de vingt mille femmes et enfants furent donnés comme esclaves à ses soldats. Peu de temps après, Loutf-Ali-Khan fut Wvxè aux mains de son implacable ennemi , qui lui fit arracher les yeux et l'envoya à Tehran , où on le mit ensuite a mort. Tel fut le sort du dernier souverain de la dynastie des Zends, digne par sa valeur et son activité d'un sort plus heureux. Presque tous les chefs de la même tribu , qu'Aga-Mohammed soupçonna d'avoir quelques prétentions au trône, furent tués ou prives de la vue par ce prince cruel.

ETAT DE TJL PERSE A I.'ÉFOQUE DE I.*A VE- HEMENT d'aGA-MOHAMMED-RHAN , FON- DATEUR DE LA DYNASTIE DES CADJaRS.

Page 1