RÈGNE DE CE PRI1ICE
Par la mort de Loutf-Ali-Khan, Aga-Mohammed se trouva paisible possesseur du Mazenderan , du Guifan, de l'Irak, du Fars et du Kirman.
Le Khorasan et quelques autres provinces s'étaient partagés entre plusieurs petits princes, qui, suivant leur intérêt, prêtaient ou refusaient l'obéissance aux différents compétiteurs de la couronne de Perse. Les chefs de tribu , oubliant tout sentiment d'honneur, ne montraient pour la défense de leur cause qu'un courage aussi douteux que leur foi. Aussi les batailles les plus importantes de cette époque ne sont-elles que de misérables escarmouches. Quand deux armées se rencontraient, quelques hommes appartenant aux tribus dont les chefs commandaient les partis opposés, s'attaquaient avec fureur. Toutes les autres tribus attendaient l'événement ; et si alors elles ne trahissaient pas leur chef, on les voyait se joindre a sa fuite ou à son triomphe. Dans ces batailles, quoiqu'il y eût souvent de chaque côte vingt et même trente mille hommes , le nombre des morts
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ne dépassait pas quinze ou vingt hommes, et celui des blessés était ordinairement du double. Cela seul suffit, dit Malcolm , pour expliquer ces victoires extraordinaires que la valeur d'un seul homme, secondé de quelques braves soldats, remportait sur des armées nombreuses. Quelques chefs de tribus avaient été forcés d'établir leurs familles dans la capitale du prince auquel ils étaient attachés. Mais les
frius puissants d'entre eux renfermaient eurs femmes , leurs enfants et leurs richesses dans des villes ou des villages appartenant à leurs propres tribus.
Ils fortifiaient ces places , sous prétexte de les préserver du pillage , mais dans la réalité, pour se rendre indé-
Sendants de leur souverain. Cet état 'anarchie était un obstacle aux projets d'Aga- Mohammed -Khan, qui, sentant la nécessité de trouver un appui dans les membres influents de sa tribu, dissimulâmes injures personnelles qu'il avait reçues de plusieurs d'entre eux, et réussit à les attacher à sa cause.
Asterabad avait été pendant longtemps la résidence des chefs de Ta tribu des Cadiars. Cette ville , située à l'extrémité de l'empire , ne pouvant pas en devenir la capitale, et Aga- Mohammed désirant rester dans le voisinage des pays qu'habitaient les Cadjars et les autres tribus turques qui formaient la principale force de ses armées , il se décida à fortifier Tehran, et à faire de cette ville la capitale du royaume. Les fortifications d Ispaban et de Schtraz furent rasées. Les habitants de ces villes, fatigués. des sièges qu'ils avaient eus à soutenir, virent cette mesure avec joie.
Avant de rapporter l'histoire du règne d'Aga - Mohammed , il est nécessaire de faire connaître la vie de ce prince jusqu'à l'époque où il monta sur le trône. Adil-Schah, neveu et successeur immédiat de Nadir- Schah, se fit remettre deux fils de Mohammed-Hosëin , chef cadjar , et il donna Tordre de faire un eunuque de Faîne, A ga- Mohammed -Khan , alors âgé de cinq à six ans. Ce prince, for-
24* Livraison. (Pebse.)
cément éloigné des plaisirs du harem, chercha dans l'ambition un élément à l'activité extraordinaire de son esprit. Dès l'enfance , il porta ses vues sur la couronne de Perse, il suivit ses plans avec une persévérance et une force de volonté que rien ne put distraire de ce but. A la mort d' Adil- Schah , Aga-Mohammed , rendu à la liberté , alla rejoindre son père , qu'il accompagna toujours depuis cette époque. Celui-ci ayant été vaincu et tué, Aga-Mohammed tomba au pouvoir de Kerim-Khan, qui le retint à Schiraz, mais le traita avec beaucoup de douceur. Aga-Mohammed, pendant le temps que dura sa captivité , se prépara par l'étude des nommes et des choses au grand rôle qu'il voulait jouer. Kérim avait la plus grande confiance en son jugement , et le consultait sur les affaires importantes. Aga- Mohammed , quoiqu'il eût voué la haine la plus implacable à toute la tribu des Zends , n'osait point cependant refuser ses conseils à Kérim :
« Je ne pouvais pas, disait-il, montrer « ouvertement la soif de vengeance « qui m'animait contre les meurtriers « de mon père et les voleurs de mon « bien. Mais lorsque j'étais avec Ké- « rim-Khan dans la grande salle du « conseil , je m'occupais à couper les « tapis avec un canif que je cachais « sous ma robe. Je trouvais quelque « consolation à faire à Kérim le seul « mal que je pusse lui faire. » Quand Aga-Mohammed parlait ainsi , les tapis qu'il avait coupés autrefois lui appartenaient, et il ajoutait ordinairement : « Je suis fâché aujourd'hui de « ce que j'ai fait alors ; Fêtais un « fou ; je n'ai pas prévu l'avenir. » Aga-Mohammed savait parfaitement dissimuler; à l'époque même où son ressentiment contre Kérim-Khan était le plus vif, il était parvenu à gagner si bien la confiance et l'affection de ce prince, que celui-ci lui donnait des sommes considérables pour son entretien , le laissait aller en liberté dans toute la ville de Schiraz, et lui permettait même de prendre ses meilleurs chevaux pour chasser dans les
Sff
L'TJKIVPUS.
entons. Nous avons dit plus haut qu'à la mort do Kérlm-Khan , Aga- Mohammed s'enfuit de Schirâz (an de l'héçire 1193; lt79 de J. C), se rendit dans le Mazenderan avec une rapidité incroyable, et se déclara indépendant. Il avait alors trente-six ans. Ses habitudes de frugalité et d'activité Ta* vaient rendu capable de supporter les plus grandes fatigues. On assure , dit Malcolm , que son cœur était aussi dur que son corps. Pendant la longue lutte qu'il eut à soutenir .pour arriver au pouvoir souverain , sa cruauté naturelle fut un peu tempérée par la prudence; car il se voyait obligé de ménager les hommes qui étaient la cause des malheurs de sa famille , et l'avaient livré lui-même entre les mains d'Adil-Schah. Lorsqu'il quitta Schtraz , il avait une suite composée de dix-sept personnes seulement. Il alla sans s'arrêter jusqu'à Tehran , où il passa une nuit. Arrivé dans le Mazenderan, il fut rejoint par un grand nombre de membres de la tribu des Cadjars, qui le reconnurent pour leur chef. Maïs il trouva une vive opposition dans sa famille ; et , devenu prisonnier par la trahison d'un de ses frères , il fut sur le point d'avoir les
Ïeux arrachés ou d'être mis à mort.
lais quelques amis fidèles lui rendirent la liberté. Plusieurs chefs de l'Aderbidjan , du Curdistan et de l'Irak s'étaient rangés sous les drapeaux d'Aga-Mohammed (an de l'hégire 1302; de J. G. 1788). Ce prince montra toujours à leur égard la plus grande modération. Son but était de détruire toute puissance qui pouvait contrarier la sienne; mais nui ne savait mieux que lui attendre l'occasion d'agir sans compromettre sa cause. Ali- Khan , chef de la tribu des Afschars , prétendait au trône, et avait réuni dans l'Aderbidjan un assez grand nombre de partisans. Aga-Mohammed lui écrivit comme à un égal , et l'invita à une conférence, le sommant au nom des liens qui existaient entre toutes tes tribus turques , de se réunir à lui contre les princes «ends. Ali-Khan, craignant le caractère perfide d'Aga-
Mohammed» et pptfÇrant u,pe guerre ouverte à une alliance qui pouvait lui devenir funeste , refusa d'accéder à cette proposition. Aga : ftjohâmmed marcha contre lui avec l'intention, en apparence , de le combattre. Mais lorsque les deux armées furent près l'une de l'autre, il envoya au camp des Afschar6 son frère , accompagne de deux cavaliers , pour adresser ç Ali- Khan , en présence des notables delà tribu , les paroles suivantes : « Aga- « Mohammed, dit-il, m'a chargé de « savoir pour quel motif deux braves « tribus turques donnent à leurs en- « nemis le plaisir de voir répandre « mutuejfcment leur sang. Que les «Afschars conservent leurs terres, « leur chef, leur gouvernement, mais « qu'ils restent unis avec les Cadjars, « et que les deux tribus se réunissent < pour la destruction de leurs enne- « mis communs. » Ce discours artificieux fit impression sur Ali-Khan et sur les officiers de son armée. Les négociations commencèrent, et Aga-Mohammed sut amener son rival Ali-Khan à accepter la première place dans son armée. Le chef des Afschars, entouré • de respect et d'attentions , déposa bientôt toute crainte. Cette confiance lui devint fatale. Invité chez un des principaux officiers de la cour, il reçut un ordre d'Ara-Mohammed , qui le mandait pour Te consulter sur une affaire importante. Empressé d'obéir, Ali-Khan ne prit pas même ses armes ; et, au moment où il entrait dans le palais, plusieurs hommes se jetèrent sur lui et lui arrachèrent les yeux. Le lendemain, une partie des troupes qui l'avaient suivi turent licenciées, l'autre partie entra au service d'Aga- Mohammed. .*.
Nous avons parlé plus haut de la guerre contre Djafar-Khan et Loutf- Ali-Khan. Le massacre des habitants deKirman est une des actions les plus horribles d'Aga-Mohammed. Le pillage de la ville dura trois jours, et ne cessa qu'au moment où l'on apprît que Loutf- Ali-Khan était prisonnier.
Il faut conclure de cette circonstance, dit flalcoim, qu'alors comme toujours
PEESE.
Aga-Mohammed agissait moins par passion que par politique. Il voulait , par cet exemple terrible , effrayer les autres villes de la Perse qui auraient pu donner asile à son ennemi. L'usurpation de Nadir-Schah et celle de Kérim-Khan avaient détruit le respect religieux que les Persans montraient à la famille royale, respect qui protégea d'une manière si efficace les princes les plus faibles de la race des Sophis. Mais depuis Nadir, tout chef qui se voyait à la tête de quelques hommes braves rêvait la fortune de cet usurpateur. Le titre même de roi n'inspirait plus aucun respect, et lorsque Aga-Mohammed monta sur le trône , la Perse était dans une anarchie complète. Les chefs des tribus travaillaient a devenir des souverains indépendants.
Leurs soldats , habitués au désordre et au pillage , ne connaissaient plus les lois de la discipline. Les habitants des villes et des villages , forcés d'abandonner leurs demeures , pillaient à leur tour ou quittaient le pays. Le commerce était nul; car, sans parler des exactions des chefs» les routes étaient infestées de brigands, qui s'emparaient de tout ce qui pouvait avoir quelque valeur. Aga-Mohammed réprima ces excès par la terreur , et mit un frein à l'insolence du soldat. Hadji- Ibrahim, le même qui avait été ministre de Ltutf- Ali-Khan , se rendant auprès d'Aga-Mohammed , rencontra sur sa route un soldat de la garde, qui le traita avec la dernière insolence.
Il commanda aussitôt à ses serviteurs de se saisir du coupable et de le punir. Ceux auxquels il avait donné cet ordre le suppliaient de ne pas faire une action qui causerait inévitablement sa perte : « Si Aga - Mohammed-Khan, répondit froidement Hadji-Ibrahim , est capable de soutenir ce misérable contre un homme de mon rang, plus tôt je périrai et mieux cela vaudra.» Lorsqu'il arriva au camp, Aga-Mohammed lui dit : « Hadii-Ibràtbim, vous avez châtié un de mes « hommes ; je vous remercie de ce que « vous avez fait, et je vous charge de « maintenir ces insolents dans le de-
« voir. » Hadji-Ibrahim devint bientôt premier ministre , et ce choix contribua sans aucun doute, dit Malcolm, aux succès d' Aga-Mohammed.
Trois frères d'Aga-Mohammed. redoutant le caractère ombrageux de ce souverain , avaient quitté la Perse. Un autre , qui ne prit pos ce sage parti , eut les yeux arrachés. Il ne restait plus à Aga-Mohammed qu'un seul frère, Djafar-Kouli -Khan, auquel il devait en grande partie la couronne- On ne l'avait jamais soupçonné de former le moindre projet contre son frère , mais on doutait qu'il se décidât à obéir à son ne\eu Baba-Khan, qu'Aga-Mohammed avait déjà fait proclamer héritier présomptif de la couronne. Djafar-Kouli avait demandé le gouvernement d'Ispahan qui lui fut refusé , et on le nomma chef d'un district du Mazenderan. Irrité de cette injustice , il refusa de se rendre à la cour, comme il en avait Tordre. Aga- Mohammed, très-effrayé du mécontentement de Djafar-Kouli, voulait éviter une rupture avec ce prince, qui était extrêmement aimé des soldats de sa tribu. Il engagea sa mère à apaiser le ressentiment de Djafar-Kouli , et à lui promettre le gouvernement d'Ispahan. Il exigeait seulement qu'avant de se rendre dans cette ville , Djafar- Kouli passât par Tehran : car il voulait , disait-il , revoir ce frère chéri , et s'assurer qu'il lui pardonnait. Djafar hésitait encore. Mais après avoir reçu les paroles les plus solennelles , et après avoir exigé la promesse qu'on ne le forcerait à passer qu'une seule nuit à Tehran, il se rendit auprès d'Aga-Mohammed , qui le reçut avec toutes les apparences de la plus sincère amitié/ La nuit se passa tranquillement. Le lendemain, Aga-Mohammed , après avoir donné à Djafar- Kouli quelques instructions sur la conduite qu'il devait tenir dans son gouvernement , lui dit : « Je crois que « yous ne connaissez point encore mon « nouveau palais. Allez le voir avec « Baba-Khan , et quand vous l'aurez « vu j revenez me parler. » Diafar- Kouh obéit à l'invitation de son rrère,
LTJNIVERS.
et au moment où il passait sous un portique, des assassins apostés le massacrèrent. Le corps fut porté à Aga- Mohammed, qui feignit d'être en proie au plus violent désespoir. Il fit alors Approcher Baba -Khan, et lui dit:
« Vous voyez le corps du plus brave des « hommes et du meilleur des frères. »
Puis accablant d'injures le prince , i] s'écria : « C'est pour vous que j'ai fait « périr Djafar-Kouli ; l'âme généreuse « qui animait ce corps n'aurait jamais « souffert qu'on plaçât la couronne « sur votre tête. La Perse eût été agia tée par des guerres civiles. Pour évia ter ces malheurs , je me suis con- « duit avec une ingratitude honteuse.
« J'ai commis un crime horrible en- « vers Dieu et envers les hommes. »
Le caractère bien connu d'Aga-Mohammed ne permet pas de croire que ses regrets et l'amour du bien public dont il faisait parade fussent très-sincères.
Les Turcomans qui habitent les plaines autour d'Asterabad s'étaient toujours montrés dévoués au père d'Aga-Mohammed ; mais ils avaient égorgé un de ses parents et s'étaient Tendus coupables de graves excès contre les habitants d'Asterabad. Aga- Mohammed résolut de venger ces actes de violence. 11 exerça sur les tribus turcomanes de si terribles représailles,
|ue ces barbares en furent effrayés.
1 enleva un grand nombre de femmes et d'enfants , dont les uns furent réduits en esclavage, et les autres gardés comme otages pour lui répondre de la conduite des Turcomans. Plusieurs de ces femmes se donnèrent la mort pour éviter l'esclavage et le déshonneur.
Quand Aga-Mohammed monta sur le trône, Héraclius, qui gouvernait la Géorgie , profitant de 1 anarchie qui régnait en Perse, avait transporté à la Russie l'hommage que ses ancêtres, depuis plusieurs siècles , rendaient au souverain de l'Iran. Aga-Mohammed, délivré de ses rivaux, et décidé à faire rentrer cette province dans le devoir , voulut , par la rapidité de ses mouvements, empêcher Héraclius de rece-
voir des secours de la Russie. Son armée , réunie auprès de Tehran , montait à environ soixante mille hommes. La destination de ces troupes resta inconnue jusqu'au moment de leur départ. L'armée persane était presque entièrement composée de cavalerie , ce qui empêcha Aga-Mohammed de se rendre maître des villes d'Érivan et de Schischah , comme il l'aurait désiré. Il se contenta de laisser des corps considérables pour observer ces places , pendant qu'il marchait lui-même sur Tiflis (an de l'hégire 1209 ; de J. G. 17%). Son armée , quoique réduite , était encore forte de plus de quarante mille hommes. Héraclius, surpris par la rapidité des mouvements d'Aga - Mohammed , et privé des secours de la Russie , livra cependant bataille aux Persans. Les Géorgiens n'avaient pas dix mille hommes. Ils montrèrent un grand courage ; mais accablés par le nombre , ils furent obligés de prendre la fuite. Héraclius chercha un refuge dans les montagnes voisines. Les Persans entrèrent dans Tiflis où ils firent un horrible carnage. Dans cette glorieuse journée , dit l'historien d'Aga- Mohammed cité par Malcolm , les vaillants guerriers de l'Iran donnèrent aux mécréants Géorgiens un échantillon de ce qu'ils doivent attendre au jour du jugement. Les églises furent rasées , les prêtres massacrés ; seize mille jeunes captifs de l'un et de l'autre sexe suivirent l'armée persane, qui s'en retourna chargée de dépouilles.
Aga-Mohammed, bien qu'il exerçât depuis longtemps l'autorité royale, n'avait pas encore mis la tiare sur sa tête. II ne voulait pas, disait-il, prendre le titre de roi , tant que son autorité ne s'étendrait pas sur tout rempire persan. Après la soumission de la Géorgie, ses courtisans rengagèrent à se faire couronner (an de l'hégire 1210; de J. G. 1796). Il y consentit avec une répugnance apparente, et ayant fait assembler tous les chefs de l'armée , il se présenta devant eux avec une couronne à la main, et leur demanda s'il devait la placer sur sa tête ;
PERSE
« Songez bien, ajouta-t-it , que si je le fais, ce sera à condition d'exercer au* tant de pouvoir qu'en a jamais eu aucun monarque persan. » Tous les courtisans lui promirent alors que leur existence entière serait consacrée à l'agrandissement de sa puissance. Il céda à leurs prières, et plaça sur sa tête un petit diadème orné ne perles.
Puis il ceignit le cimeterre royal qui avait été consacré sur le tombeau du fondateur de la dynastie des Sophis. 11 prenait par là l'engagement de défendre la croyance schiite, qui , ainsi que nous avons eu occasion de le remar-
Îiuer déjà , est la religion nationale de a Perse.
Aga-Mohammed entra ensuite dans le Knorasan et se rendit à Meschhed en apparence pour faire ses dévotions au tombeau de l'iman Reza, et punir de misérables sacrilèges qui l'avaient
Sillé; mais en réalite, son but était 'établir sa domination sur le Khorasan, de réprimer les incursions des Turcomans et de s'emparer des richesses que possédaient encore les descendants de Nadir. Quand l'armée persane fut près de cette ville, l'infortuné Scharokh se rendit au camp d'Aga- Mohammed. Celui-ci, après avoir reçu les hommages du monarque aveugle, se rendit à pied , suivi de tous ses nobles, au tombeau de l'iman. Cette comédie achevée , il demanda à Scharokh les pierres précieuses qu'il possédait.
En vain ce malheureux prince affirma avec les serments les plus forts
Su'il n'en possédait aucune; on lui onna la torture , et il était sur le point d'expirer lorsqu'il fit connaître l'endroit ou il avait caché le magnifique rubis qui avait orné la couronne d'Aureng-Zeb, et qui était le principal objet des recherches d'Aga- Mohammed. La torture cessa alors et Scharokh fut envoyé dans le Mazenderan avec toute sa famille. Mais ce prince infortuné mourut peu de jours après avoir quitté Meschhed , à' la suite de blessures graves occasionnées par la torture. Il était alors dans la soixantequatrième année de son âge.
Aga-Mohammed se disposait à en-
vahir le territoire du chef de Boukhara, lorsqu'il fut obligé de retourner sur ses pas pour s'opposer aux Russes qui avaient passé l' Araxe et entraient dans l'Aderbtdjan. La mort de l'impératrioe Catherine, en novembre 1706, sauva la Perse d'un danger imminent. Aga- Mohammed se décida à entrer en Géorgie le printemps suivant. Il s'était avancé jusqu'à Schischah, lorsque deux (te ses domestiques -qu'il avait condamnés à mort pour une faute légère, entrèrent dans sa tente pendant qu'il dormait et le poignardèrent.
Ainsi mourut un des tyrans les plus cruels et des monarques les plus habiles qui aient jamais gouverné la Perse (*).
Ce prince fut assassiné à l'âge de soixante - trois ans. Il avait été le maître pendant plus de vingt ans d'une grande partie de la Perse, mais il n'avait été que peu de temps souverain reconnu dans tout le royaume. Aga- Mohammed-Khan , dit Malcolm , était mince de corps, et à quelque distance on l'aurait pris pour un jeune homme de quatorze à quinze ans. Sa figure ridée et sans barbe ressemblait à celle d'une vieille femme, et l'expression de ses traits, qui n'étaient jamais agréables, devenait horrible toutes les fois qu'il était irrité, ce qui arrivait très-souvent. Aussi ne pouvait-il pas supporter qu'on le regardât en face.
On rapporte à ce sujet l'anecdote suivante. Ce prince était sujet à des convulsions, et quand il avait des attaques, il restait sans connaissance quelquefois une ou deux heures. Un jour, étant à la chasse, son cheval s'enfonça dans un marécage, et le prince tomba en convulsion. Un de ses gens arriva, le tira avec peine de cet endroit dangereux et resta auprès de lui jusqu'à ce qu'il eût repris connaissance. Aga- Mohammed en revenant à lui fut (fabord effrayé de voir un soldat si près de sa personne. Mais apprenant ce qui s'était passé, il remercia cet homme et lui promit une récompense. Le sol-
(*) La planche S*) représente le portrait de ce prince.
L'UNItÈËS.
dat , trouvant qu'Aga-Mohammed n'avait pas été assez généreux à son égard, affectait de regarder le prince en face toutes les fois qu'il était de service auprès de sa personne. Il vou-^ lait rappeler ainsi le service qu'il lui' avait rendu. Mais Aga-Mohammed fut si irrité de Cette conduite, qu'il ordonna qu'on arrachât les yeux à ce soldat. Quelque temps après, cependant, il se repentit de son ingratitude. Il renvoya ce pauvre aveugle chez lui, et lui accorda , à titre de pension, une Solde double.
La plus forte passion d' Aga-Mohammed, dit encore Malcolm, était l'amour du pouvoir; la seconde l'avarice; la troisième la vengeance. Mais ces deux dernières, auelque violentes qu'elles fussent, cédaient toujours à la première lorsqu'il y avait conflit. Peu d'hommes ont poussé l'art de la dissimulation aussi loin que ce prince. Jamais il n'avait recours à la force que lorsque la ruse n'avait pas réussi. A la guerre même, il avait plus sou* vent recours à la politique qu'à la voie des armes. On demandait à pn de ses ministres si son maître était brave :
Sans aucun doute, répondit-il, mais je ne me rappelle pas une seule circonstance où il ait eu occasion de montrer du courage. La tête de ce monarque , ajoutait-il avec emphase , ne laisse jamais rien à faire à sa main. Les moyens qu'employa Aga-Mohammed pour remédier à l'état d'anarchie où se trouvait la Perse ; les mesures qu'il prit pour établir une tranquillité durable , et pour assurer la couronne à son successeur, tout, dit Malcolm, lui réussit parfaitement. Et nous sommes forcés de convenir quece qui contribua le plus à ce résultat, ce sont peut-être les actions que nous voyons avec tant d'horreur. Aga-Mohammed observait toutes les pratiques extérieures de sa religion. Au milieu même des camps, il se levait toujours à minuit pour s'acquitter de la prière. II passa pour avoir été superstitieux , et l'on rapporte que lorsqu'il eut fait égorger son frère Djafar Kouli-Khan , il ordonna que le cadavre fût immédiate-
ment porté loin de Tehran, pour ne pas manquer au serment qu'il avait fait sur le Coran de ne pas retenir son frère plus d'une nuit dans la capitale. Il est difficile de croire qu'Aga-Mohammed eut un esprit as3ëz grossier pour s'abuser ainsi lui-même, ou pour espérer d'en imposer aux autres par cette sacrilège dérision.
Ce prince était sévère et même cruel aans l'administration de la justice. Lès criminels qui, d'après le Coran, devaient être punis de mort, obtenaient rarement leur grâce. Le chef qui cherchait à parvenir au trône; le soldat qui contrevenait à Ses ordres, et le brigand qui détroussait les voyageurs , étaient toujours punis avec la dernière rigueur. Ses principaux ministres se voyaient souvent exposés au caprice de son caractère brusque et dur. Hadji-Ibrahim seul faisait exception.. Le monarque pénétrant avait bientôt découvert toutes lefc qualités extraordinaires de ce grand homme, aussi capable de diriger la police d'un village que les affaires politiques les plus graves et les plus difficiles.
Aga-Mohammed s'appliqua toujours à entretenir l'union parmi les Cadjars.
Quant aux chefs des autres tribus , il les obligeait à avoir à Tehran une partie de leur famille. Il envoyait les nommes qui dépendaient de ces chefs ^ dans des provinces éloignées; et, de' cette manière , il diminuait les eauses de trouble. Il introduisit quelques changements dans les usages de sa cour. Ainsi, par exemple, il permettait rarement aux habitants de la capitale d'aller au-devant de lui h son retour d'une expédition. Il regardait comme au-dessous de lui de faire répandre parmi le peuple des récits exagérés des avantages qu'il avait remportés sur ses ennemis. Toutes les communications qu'on faisait aux officiers du gouvernement étaient, avant son règne , écrites dans un style plein de figures ampoulées. Il exigea que tous les ordres émanés du gouvernement fussent rédigés dans le langage .
le plus simple et le plus clair. Lis mirzas ou secrétaires de la cour ne se
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fournirent gu'aveo répugnance à un
g4 sage qui rendait leur talent inutile, ou vent, lorsqu'ils commençaient leurs préambules hyperboliques, Aga-Mohammed impatienté Leur disait : Passez toutes les choses inutiles, et arrivez au sujet de la lettre. Toutefois ce prince attachait une grande importance à une action ou à une parole qui aurait porté la moindre atteinte à la dignité royale. Un officier du palais charge d'introduire en sa présence un envoyé de Timour-Schah , dit : Voici lin ambassadeur du coi des Afgans qui est venu incliner sa tête jusqu'à terre aux pieds des esclaves de sa souveraine majesté. En entendant ces paroles, Aga-Mohammed fut, dit-on, transporté d'une telle fureur qu'on eut beaucoup de peine à obtenir qu'il épar-
§nât la vie de cet officier qui était 'un rang élevé, et appartenait à la tribu des Cadjars. «Avez-vous entendu les paroles qu'a prononcées ce misérable? disait-il à ceux qui demandaient sa grâce. L'ambassadeur d'un homme qu'il appelle roi est venu, dit-il, incliner sa tête jusqu'à terre aux pie<Js de mes esclaves. Comment a-t-il osé se servir du nom sacré de roi pour l'avilir ainsi ! Mais il a reçu le châtiment qu'il méritait, et le titre que je porte est vengé. » En effet , Aga-Monammed fit battre cruellement cet officier, et le dépouilla de la plus grande partie de ses biens. Peut-être, dit Malcolm , en faisant semblant de venger le titre de roi, voulait-il réparer l'injure faite à un souverain puissant
J>ar l'ignorance d'un officier du paais.
Aga-Mohammed traitait ses soldat?
avec plus d'indulgence que tous ses autres sujels. Les troupes recevaient leurs vivres et leur solde avec la plus grande régularité. Mais ce prince exigeait de leur part une complète obéissance à ses ordres. Il ne souffrait le pillage que lorsqu'il l'avait autorisé. Alors ce que le soldat avait pris lui était garanti comme une propriété légale. On rapporte à ce sujet le trait suivant : De* femmes et des enfant? appartenant aux premières familles de Kirman avaient
été emmenés par ses troupes lors du $ac ae cette ville. Quelques-uns des principaux habitants, encouragés par tin pontife musulman qui leur avait promis sa protection , se rendirent à Tehran pour réclamer la restitution de leurs femmes et de leurs enfants.
Le pontife, qui jouissait d'un trèsgrand crédit auprès d'Aça-Mohamroed , intercéda pour ces infortunés.
Mais tout fut inutile. Je ne puis vous accorder votre demande, dit ce prince; je ne consentirai jamais à irriter mes soldats en leur faisant rendre ce qu'ils ont pris avec ma permission. Je ne m'oppose pas à ce que les habitants de Kirman rachètent leurs femmes et leurs enfants, ou à ce que ceux qui les ont prisJes lçur rendent s'ils y consentent. Mais je suis très-décidé à ne point user de mon autorité pour obtenir cette restitution. Les troupes étaient extrêmement attachées à ce prince qui leur témoignait les plus grands égards. Lorsque Aga-Mohammed n'était point en guerre , il occupait ses soldats à de grandes chasses, qui avaient l'avantage de les accoutumer à supporter la fatigue.
Excepté dans les grandes solennités, ee prince était toujours très-simplement vêtu. Il saisissait toutes les occasions de montrer du mépris pour le luxe , et de répéter à ses officiers et à ses soldats qu'ils devaient mettre leur orgueil à supporter en hommes de cœur les fatigues et les privations auxquelles ils étaient condamnés. Après une marche ou une partie de chasse, il s'asseyait par terre et partageait avec ses officiers un repas composé des mets les plus simples. Un jour qu'il mangeait ainsi un peu de pain noir et • de lait aigre , aliments qui forment la base de la nourriture du soldat persan , un de ses ministres s'assit à coté de lui et se mit à manger de ces mets grossiers. Mais le prince l'arrêta tout a coup, et lui dit: «Mangez tant
Îiu'il vous plaira de vos excellents pi; aus et de vos délicieuses confitures', mais que je ne voie jamais un bpur:
geois, un secrétaire comme vpus, toucher au pain de mes soldats.» Le
L'UNIVERS
ministre, dit Malcolm, sourit en luimême de se voir condamné à ne plus manger à l'avenir que des mets recherchés , tandis que les chefs militaires et les soldats qui étaient assis autour du roi regardèrent comme un honneur de prendre cette nourriture frugale que le souverain partageait, et qu'il venait de refuser à un des premiers officiers civils du royaume.
Aga-Mohammed accordait aux marchands une protection spéciale; et pendant les dernières années de son règne, le commerce avait atteint une grande activité dans toutes les provinces de la Perse. Cet heureux résultat tenait sans aucun doute à la tranquillité dont jouissait l'empire, et a la persévérance que le- prince avait mise a détruire les bandes de voleurs qui infestaient les grandes routes.
L'avarice d Aga-Mohammed passe toute croyance. Suivant un auteur, cité par Malcolm , un pauvre paysan , condamné à perdre les oreilles pour une faute légère , offrit au bourreau quelques pièces d'argent s'il voulait ne lui en couper qu'une partie. Aga-Mohammed appela cet homme, et lui dit que s'il voulait donner le double de ce ju'il avait offert au bourreau , il ne ui serait fait aucun mal. Le paysan , ivre de joie , se jeta aux pieds du roi pour le remercier, et s'en alla croyant que la demande d'argent n'était qu'une simple plaisanterie. Mais on le rappela, et il demeura convaincu que pour avoir sa grâce il devait satisfaire la basse avarice du prince. Une autre fois, Aga-Mohammed s'arrangea avec un religieux mendiant pour tirer de l'argent de ses courtisans. Le religieux alla trouver la cour dans un endroit convenu. Aga-Mohammed, feignant d'être touche de la misère de ce religieux , lui fit donner une somme considérable , et le recommanda à la charité de toutes les personnes présentes.
Les courtisans voulurent suivre l'exemple du prince, et le mendiant fit une abondante collecte. Mais bien avant dans la nuit, Aça-Mohammed, irrité contre son compère qui ne venait pas lui apporter sa part des bénéfices , ré-
vêla enfin le secret: J'ai été trompé, dit- il à son ministre. Ce misérable mendiant que vous avez vu ce matin m'avait promis non-seulement de me rendre ce que je lui aurais donné, mais encore de partager avec moi la moitié de ce qu'il aurait reçu des autres. Des cavaliers furent envoyés de tous les côtés pour tâcher de trouver le voleur ; mais celui-ci avait si bien pris ses mesures , qu'on ne put pas le découvrir. Les courtisans se réjouirent en secret de voir leur maître dupe de sa propre avarice. Ces anecdotes 9 peut-être exagérées, nous font du moins connaître le caractère du prince auquel on a pu les attribuer sans choquer la vraisemblance.
Bien DE KTH-AU-SCHAH.
Aussitôt après l'assassinat d1 Aga- Mohammed , le cadavre de ce prince fut livré aux injures de ses ennemis , et la plus grande confusion régna dans le camp. Un chef appelé Sadm-Khany et qui avait des prétentions à la couronne, se retira aussitôt avec sa tribu. Quelques autres chefs imitèrent son exemple. Mais <lès que ce premier moment de trouble et d'effervescence fut passé, le ministre Hadji -Ibrahim déclara qu'il resterait fidèle à Baba-Khan, désigné par Aga-Mohammed pour lui succéder. Hadji-Ibrahim ayant ensuite réuni un corps de troupes considérable , se mit en route vers Tehran. Le gouverneur de cette place, Mirza-Monammed-Khan , en ut fermer les portes , et déclara qu'il ne recevrait personne dans la ville avant l'arrivée du nouveau souverain. Celui-ci , qui se trouvait alors à Schiraz , se rendit en toute hâte à Tehran. 11 trouva dans cette ville des membres des principales familles du royaume , et ces otages empêchèrent sans aucun doute la révolte de plusieurs chefs. Les compétiteurs qui s'opposèrent au nouveau souverain furent son frère Hoseïn-Kouli- Khan, Sadik-Khan, dont nous venons de parler, et Mohammed-Khan, inrince de la famille des Zends. Mais e politique Aga-Mohammed avait si bien pris les moyens d'assurer la cou-
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