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ronne à Baba-Khan , que tous les efforts de ces rebelles purent être facilement comprimés. Aussitôt qu'il fut sur le trône , Baba-Khan quitta son nom et prit celui de Feth-Âli> auquel il ajouta le titre de Schah , qu'aucun souverain n'avait osé prendre depuis l'extinction de la famille de Nadir.
Les premières années du règne de Feth-Alt-Schah furent assez paisibles; mais ensuite les conquêtes des Russes sur les bords de la mer Caspienne amenèrent une rupture entre la Russie et la Perse, les explications demandées au cabinet de Saint-Pétersbourg n'ayant point para suffisantes à la cour dé Tehran, les hostilités commencèrent. La campagne de 1803 fut fatale aux Persans. Feth-Ali-Schah reconnaissant l'impossibilité de soutenir la lutte contre la Russie, et sollicité d'ailleurs par Napoléon, oui voulait , en traversant la Perse , aller envahir les possessions anglaises dans l'Inde, réclama l'appui de la France.
MM. Romieux et Jaubert furent successivement envoyés en Perse. Le premier mourut a Tehran en 1805.
M. Jaubert , après un voyage plein de fatigues et de dangers, arriva au camp royal de Soultanieh, le 5 juillet 1806. Le général Gardane fut ensuite envoyé en Perse avec le titre d'ambassadeur.
Ce général promit au roi de Perse des secours contre la Russie ; et plusieurs officiers français attachés à son ambassade disciplinèrent les troupes persanes et leur enseignèrent la tactique européenne. Après la paix de Tilsitt , en 1807 , le général Gardane promit à Feth-Ali-Schah que Napoléon engagerait l'empereur Alexandre à rendre à la Perse les provinces conquises par les Russes. L'Angleterre, alarmée de Tinfluence que la Russie et la France avaient acquise à la cour de Tehran , envoya en Perse Sir John Malcolm, chargé par la compagnie des Indes de soutenir les intérêts de l'Angleterre auprès de Feth-Ali-Schah. De retour de son ambassade, Sir John Malcolm engagea le gouverneur général des-Indes à s'emparer de l'île de Kischmisch dans le golfe Persique. Il pensait que
la possession de cette Ne donnerait à la compagnie des Indes les moyens d'intervenir dans les affaires intérieures de la Ftrse, et la rendrait pour ainsi dire mattresse des provinces situées sur les bords du golfe. Ce plan allait être mis à exécution , lorsqu une circonstance imprévue le fit avorter.
Sir Harford Jones Brydges, chargé
Ear le cabinet de Londres d'une amassade auprès de Feth-Ali-Schah, parvint à entraver les négociations du général Gardane. Celui-ci quitta alors la cour de Tehran , heureux d'emmener avec lui Asker-Khan, ambassadeur de Perse auprès de Napoléon. Mais cette ambassade n'avait rien de sérieux ; Feth-Ali-Schah voyait bien 3u'en définitive il n'avait rien à attenre de la France , gui n'était pas en mesure de le secourir contre les invasions des Russes , et ce fut pour cette raison qu'il se rapprocha des Anglais.
Sir Harford Jones Brydges fut remplacé par Sir Gore Ouseley, qui arriva a Tehran à la fin de 1811. Ce nouvel ambassadeur était chargé d'accoutumer lçp troupes persanes à la discipline européenne , et de promettre au roi de Perse , en cas de guerre avec la Russie , des subsides considérables et un parc de vingt-cinq pièces d'artillerie.
« Dans son état d'abaissement actuel , dit un auteur anglais , la Perse occupe un rang très-infime parmi les nations. L'importance que ce pays peut avoir est entièrement politique , et tient à sa position entre l'empire russe et les possessions britanniques.
L'empereur Napoléon voulait attaquer l'Angleterre dans l'Inde, en suivant la route de la Perse et du Caboul. Ce fut pour s'opposer à ce projet, que les ministres de S. M. Britannique envoyèrent plusieurs ambassades à la cour de Tehran , et tâchèrent de se concilier la faveur de Feth-Ali-Schah par des avances de tous genres et des subsides annuels. L'Angleterre servit aussi de médiatrice dans les différends qui s'élevèrent entre le roi de Perse et le cabinet de Saint-Pétersbourg. Le traité de paix conclu entre ces deux
*7S UtTNitERS.
puissance? , et «igné h Guli^tan eu octobre 1813 , fut négocié sous lés auspices de Sir Gore Qusçley. »
Le manque d'indication précise touchant la démarcation, de la ligne des frontières , passe pour avoir été la première cause du renouvellement de la guerre entre la Russie et la Perse- Les commissaires désignés pour fixer cette ligne, conformément au traité, ne purent jamais s'entendre. Après (a mort de 1 empereur Alexandre » les Russes s'emparèrent de tout le territoire conteste qui s'étend le long des rivages nord et nord-est du lac Gpktcha. Ce district est vaste et stérile ; mais il commande le pas de Gandja, et donne aux Persans les moyens d'entrer avec toute facilité en Géorgie , tout comme 11 permet aux Russes de passer sans aucun obstacle daus là province d'Érivan. Chacune des deux puissançe$ montrait la plus grande répugnance à abandonner ses prétentions sur ce territoire. En 1826, on annonça au prince royal Abbas-Mirza, gouverneur dé l'Aderbidjan, que la cour de Russie allait envoyer en Perse le prince Menzikoff , en apparence pour annoncer l'avènement de l'empereur Nicolas, mais en réalité pour arranger le différend relatif aux frontières. Abbas- Mirza , en faisant connaître cette nouvelle au rôï son nère , l'engagea à ne pas permettre à l'ambassadeur russe d'aller jusqu'à Tehran , à moins que celui-ci np voulût consentir à évacuer le pays situé aux environs du lac Goktcha avant d'entrer en négociation. Feth-Ali-Scbah paraissait alors disposé à agir conformément à l'avis de son fils ; car il voulait éviter de recevoir le prince Menzikoff à sa cour , pour être obligé ensuite de lui refuser une audience , dans le cas pu il n'accepterait pas sa proposition. Cependant , mieux conseillé , il consentit à le voir et à ne pas rejeter légèrement les ouvertures qui pouvaient lui être faites delà part du nouvel empereur de Russie.
Le prince Menzikoff étant arrivé à la frontière de Perse , y fiit accueilli
avec les plus grandes marque* de respect, et Abbas-Mirza lui fit à Tauris la réception la plus cordiale, bé là t Cef; ambassadeur se dirigea vers Soûltanieh , où Feth-Ali-Schah était alors.
Les négociations commencèrent immédiatement. Les ministres du roi de Perse demandèrent au prince Menzikoff quels étaieqt ses pouvoirs. Celuici répondit qu'il«n'.avait aucune instruction qui lui permit de faire évacuer le territoire situé aux environs da lac Goktchah, à moins que les Persans, de leur côté, ne consentissent à se retirer du voisinage du pays de Capan. Pendant que le rôi de Perse et ses ministres pu iraient ces négociations , tout le haut clergé persan faisait les plus grands efforts pour amener le gouvernement à déclarer la guerre à la Russie. Cependant, malgré ces dispositions , qui étaient partagées par la majeure partie de là nation, Feth-Ali-Schah éprouvait toujours Une grande répugnance à se jeter dans une guerre avec une puissance aussi formidable que la Russie. Plusieurs ministres étaient aussi de l'avis du roi. Enfin Feth-Ali-Schah n'osant pas montrer des sentiments qui le mettaient en opposition avec le peuple et le clergé, mais en même temps justement effrayé d'une lutte avec la Russie, annonça que si le cabinet de Saint-Pétersbourg se refusait à évacuer les environs du lac Goktcha, il ferait la guerre, parce qu'il sentait fort bien que la conservation d'Êrivan dépendait de la possession de ce district , en apparence fort peu important. Les ministres persans firent tous leurs efforts pour arracher au prince Menzikoff une concession même légère qui pût sauver l'honneur de Feth-Ali-Schah, et permettre à ce prince de se rétracter. Mais l'ambassadeur russe refusa de rien prendre sur lui. Il offrit seulement de suspendre les négociations jusqu'à ce au il eilt reçu de nouvelles instructions' de Saint-Pétersbourg, et de visiter en attendant les points de la frontière pour lesquels il y avait contestation. Lçs ministres persans acceptèrent ces propositions: niais ils insistaient tou-
jours pour que le district situé aux environs du lac Goktcha fût provisoirement abandonné par les RusT ses, avec cette condition, toutefois, que les Persans ne pourraient {>as s'en emparer avant la aécisio* de a cour de Russie. Cette proposition fut rejetée par le prince Menzikoff.
Cependant la fermentation augmentait en Perse ; les mollahs engageaient Feth-Ali-Schah à déclarer la guerre, sans attendre davantage ; les tribus de la frontière prenaient les armes, et l'enthousiasme qui animait les Persans de toutes les classes donnait à la lutte qui allait infailliblement avoir ■ lieu l'apparence d'une guerre de religion. Enfin Feth-Ali-Schah fut obligé de se rendre au voeu unanime de toute la population. Mais comme .son esprit très-juste ne lui permettait pas de s'abuser sur les résultats et les conséquences de la guerre y il fit dire au prince Menzikoff , d'une manière non officielle, que les négociations, bien qu'interrompues, pourraient être bientôt reprises avec plus de succès.
Cet ambassadeur quitta le camp royal de Soultanieh , le 26 juillet 1826. Le schah se rendit à Ardebil et de là a Aschar ; et dès lors on put regarder la guerre comme commencée. En passant à Tauris pour retourner à Tiflis, le prince Menzikoff lut traité avec la dernière insolence , et on négligea à son égard les règles les plus simples du droit des gens : on arrêta ses courriers , on en massacra même quelquesuns entre Tauris et Soultanieh , et les dépêches qu'ils portaient furent saisies. A son arrivée à Érivan , le 16 août, cet envoyé fut arrêté par le serdar de la province et retenu prisonnier pendant vingt-cinq jours. Exposé à toutes sortes d'affronts , le prince Menzikoff fit connaître au colonel Macdonald, envoyé de S. M. B.y cette violation du droit des gens. .Le colonel fit des remontrances si fortes aux ministres de Feth-Ali-Schah, qu'on expédia aussitôt au serdar d' Érivan un firman royal par lequel il lui était ordonné de mettre immédiatement en liberté le prince et tous les gens de sa
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suite; et afin qu'il ne s'élevât aucune difficulté à ce sujet , le major anglais Monteitb fut envoyé à Érivan avec un autre firman par lequel il était charge de l'exécution du premier. Mais lorsque le major Monteit(i arriva auprès du serdar d'Érivan , le prince Menzikoff avait déjà été remis en liberté, et ne se trouvait même plus sur le territoire persan. Il parafi que le motif de cette détention était un bruit ré»
(>andu en Perse , ,que 1£ général Termoloff avait été destitué, de ses fonctions de gouverneur généra,! des provinces caucasiennes , et que le prince Menzikoff était désigné comme son successeur. La cour de Tehran pensait d'après cela qu'en retenant ce prince , les troupes russes cantonnée^ en Géorgie et destinées a agir contre la Perse se trouveraient momentanément privées de chef.
L'armée persane qui devait être opposée aux Russes se trouvait sous les ordres du prince Abbas-Mirza. Cette armée était forte de quarante-cinq ou cinquante mille hommes, parmi lesquels on remarquait douze mille hommes de troupes régulières pu sarbazes , quelques compagnies d'artillerie à pied , et plusieurs centaines de déserteurs russes. « L'armée du roi de Perse , dit M. Alexandef auquel nous empruntons ces détails , si l'on en excepte dix ou douze mille hommes de troupes disciplinées, n'est qu'un ramas de misérables qui savent bien mieux piller leurs compatriotes que combattre l'ennemi , et qui , sous le prétexte de lever des contributions de guerre, dépouillent les villageois et les voyageurs de tout ce qu'ils possèdent.»
Les forces russes cantonnées sur le versant méridional du Caucase consistaient en trente-deux mille hommes d'infanterie , douze cents hommes de cavalerie régulière, six mille Cosaques et deux bataillons d'artillerie. Mais toutes ces troupes étaient dispersées sur différents points. Avant le commencement des opérations militaires, il y avait eu plusieurs affaires peu importantes dans lesquelles les avantages avaient été à peu près balancés.
£*0 L'UNIVERS
Le serdar d'Érivan, qui s'était distingué dans la guerre précédente , montra une grande activité. Ii se rendit maître de Goumri et de plusieurs autres points , et fit cinq cents prisonniers. Karakelissa fut évacué à son approche. Les Russes qui l'occupaient se retirèrent à Louri , position très-forte. Le sèrdar et les troupes qui raccompagnaient furent sur le point de périr tous à leur entrée dans karakelissa. Le commandant russe, en abandonnant cette place , y avait fait pratiquer une jmine à laquelle on mit le feu ; mais l'explosion eut lieu beaucoup trop tôt , et ne causa aucune perte au serdar.
Le prince royal Abbas-Mirza se dirigea sur la province de Karabag, vers la fin de juillet. Cette contrée riche et fertile renferme des vallées couvertes de magnifiques forêts. De là vient le nom de Karabag, qui signifie en turc jardin noir ou ombrage.
L'armée persane sous ses ordres s'étant avancée vers l'Araxe , passa cette rivière et établit son camp près d'un beau pont appelé Khoda aferin.
Là, les Persans enlevèrent un détachement de Cosaques envoyé en reconnaissance. Ils apprirent de ceux-ci que les Russes» ignorant que la guerre était déclarée, s'étaient dispersés dans tout le Karabag , et qu'un régiment d'infanterie, fort de douze cents hommes, avec quatre pièces de canon, pourrait être surpris. Aussitôt Abbas- Mirza se mit en marche, et, apprenant nue ce régiment se retirait du côté de schischa , il s'avança dans la même direction et parvint à le joindre. .Les Russes , attaqués par des forces trèssupérieures , eurent quatre cents hommes tués ou blessés. Un lieutenantcolonel, huit officiers et quatre pièces de campagne tombèrent au pouvoir des Persans.
Le prince , encouragé par ce faible succès, s'avança vers Schischa, prit cette ville et en investit ta citadelle , qui avait une garnison forte de deux mille hommes (*) , mais qui manquait
(*) Je donne ce nombre d'après M. Alexan-
de vivres. Pendant que le prince royal était à Schischa, il envoya son fils aîné, Mohammed-Mirza , aujourd'hui roi de Perse , et alors gouverneur de Hamadan , avec un corps de dix mille hommes et six pièces de montagne sur la route de Tiflis. Ce corps d'armée rencontra une division russe forte de six mille hommes d'infanterie et de trois mille de cavalerie , sous les ordres du général Madadoff. Ce général avait envoyé un détachement de six cents hommes pour surprendre un poste persan. Ce petit corps étant tombé au milieu de l'armée de Mohammed- Mirza, fut attaqué et éprouva une perte de deux cents hommes. Les deux armées se trouvèrent ensuite en présence , le 2 septembre 1826, auprès de Schamkhar, à cinq parasan^es de Tiflis.
Les Persans furent complètement battus. Ils eurent un nombre considérable de morts , parmi lesquels se trouvait Amir-Khan , oncle maternel d'Abbas-Mirza. Les Russes, après avoir remporté cette victoire , se portèrent sur Gandja ou Élisabethpol , d'où ils chassèrent les Persans , qui éprouvèrent une grande perte. Ceux-ci , prévoyant leur défaite , avaient massacré les" habitants arméniens, et avaient vendu comme esclaves aux Curdes des Allemands qui appartenaient à une colonie établie non loin de la ville. On prétend que Feth-Ali-Schah , instruit de cette violation du droit des gens , s'informa si les Allemandes qui avaient été vendues étaient belles ; et sur la réponse qu'on lui fit qu'elles étaient au contraire toutes laides , il dit : Eh bien , que les Curdes les gardent !
Le prince royal de Perse ayant appris ces fâcheuses nouvelles , leva en toute hâte le siège de Schischa, et se mit en marche vers Tiflis pour venger la mort de son oncle et la défaite de son fils. Dans sa marche, il reçut plusieurs renforts, et son armée se trouva forte de quarante mille hommes, dont la
der; mais je dois rappeler que, dan* son excellent ouvrage, la Russie dans VAsie Mineure, (p. 116), M. Fonton ne porte cette garnison qu'à quelques cents hommes.
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ttl
moitié étaient des troupes régulières ; il avait en outre vingt pièces de cam- * pagne. Le 25 septembre , il se trouva en présence d'une armée russe commandée par le général Paskevitch, qui occupait une forte position à environ cinq milles d'Elisabeth pol. Abbas- Mirza se décida à attaquer l'ennemi.
Son armée était partagée en trois corps ; la cavalerie était jetée dans les intervalles et sur les flancs. Après une vive canonnade , le prince , trouvant que les pièces de gros calibre des Russes faisaient d'énormes brèches dans ses troupes , donna ordre qu'on chargeât les Russes. Mais ceux-ci eurent bientôt culbuté les Persans. La réserve d' Abbas-Mirza voyant l'armée en déroute , prit la fuite sans brûler une amorce. Plusieurs drapeaux et quatre pièces de campagne tombèrent au pouvoir des Russes. La perte du côte des Persans fut de deux mille hommes ; les Russes n'eurent que cinq cents hommes tués et blesses.
Abbas-Mirza ne pouvant pas ramener les Persans à la charge, prit la fuite, accompagné de quelques cavaliers. Son trésor fut pillé par ses propres soldats , qui se dispersèrent chacun dans la direction du pays qu'ils habitaient.
La nouvelle de cette déroute étant parvenue à Feth-Ali-Schah , il en fut d'abord extrêmement abattu; puis il éclata en reproches contre Abbas- Mirza , qui avait sacrifié inutilement l'armée persane. Mais s'étant ensuite apaisé , il manda ce prince. Celui-ci fit repondre qu'il n'osait pas se présenter devant son père et ses frères. A la fin , cependant, il affronta la présence de Feth-Ali-Schah , et avoua qu'il avait commis une grande imprudence en se hasardant en rase campagne contre une armée disciplinée, malgré l'avis de plusieurs officiers européens qui l'engageaient à éviter le combat. Feth- Ali-Schah s'efforça de consoler son fils bien-aimé , et les gouverneurs des différentes provinces reçurent l'ordre de réunir immédiatement les contingents qu'ils devaient fournira l'armée.
Il y eut encore plusieurs engagements, dans lesquels les Russes remportèrent
l'avantage. Enfin , au mois de juillet 1827, le général Paskevitch mît le siège devant Abbas-Abad. Le roi de Perse et le prince Abbas-Mirza, informés de l'investissement de cette place, s'avancèrent à la tête de quarante mille hommes pour forcer le général russe à lever le siège. Mais celui-ci marcha à leur rencontre, et les attaqua le 17 juillet. Les Persans furent bientôt mis en déroute ; ils laissèrent quatre cents hommes sur le champ de bataille , et perdirent deux étendards, qui, le jour suivant, furent déployés aux yeux de la garnison d' Abbas-Abad. lie commandant de cette place n'ayant plus l'espoir d'être secouru, se rendit aussitôt.
Au mois d'octobre suivant, les trou* pes russes , sous le commandement du major général Pankratieif, entraient à Tauris , capitale du gouvernement d' Abbas-Mirza. Les habitants notables de cette ville, réunis en corps, et précédés du clergé mahométan , allèrent au-devant des Russes avec les démonstrations de la joie la plus vive , tandis que la populace pénétrait dans le palais du prince Abbas-Mirza , et se livrait aux excès les plus coupables. Une garde russe fut immédiatement envoyée pour arrêter les pillards , mais le palais avait déjà beaucoup souffert.
Les Russes trouvèrent à Tauris quarante-deux pièces de canon, mille seize fusils, des balles ainsi que d'autres munitions de guerre et des provisions de bouche. Le général Paskevitch, en apprenant la prise de Tauris, reçut un messager du prince Abbas-Mirzâ, qui lui annonçait qu'il avait les pleins pouvoirs de Feth-Ali-Schah pour conclure la paix , et demandait une entrevue pour en arrêter les conditions. Au commencement de novembre 1827 , le
rince eut à Deh-Korgan, village situé environ trente milles anglais de Tauris, une conférence avec le général Paskewitch. L'aspect des troupes russes parut faire une vive impression sur Abbas-Mirza et sur les officiers de sa suite. D'un autre côté , aussi , les manières nobles et digues de ce prince, dans la situation difficile et pénible oq
L'ÇHiyEfUSL
il *ê trouvait, devinrent le sujet de toutes les conversations. On ht dan* une relation citée par Y AsiaHc journal ( février 1928 , page 279 ) : « Il est impossible de décrire la noblesse, la grâce et l'affabilité des manières du prince Abbas-Mirza. Ses traits sont parfaitement réguliers , ses yeux sont grands, vifs et pénétrants, et ses dents fort belles ; il a leteintbrun et pâle, la barbe longue et très-noire. 11 portait an costume extrêmement simple , à l'exception toutefois de son poignard, qui était orné de pierreries magnifiques. Son cheval, le plus beau que j'aie jamais vu , était richement harnaché.
Le prince paraît être âgé de quarante à cinquante ans. C'est un homme extraordinaire, et qui laisse une impression indélébile dans l'esprit de ceux qui l'ont vu une fois. On ne saurait trop regretter que les personnes qui l'entourent soient si fort au - dessous de lui par les sentiments et par l'intelligence , et ne veuillent pas le seconder dans l'accomplissement de ses vues si grandes et si généreuses.
Tous les étrangers qui ont été en Perse rendent justice à Abbas-Mirza , dont le plus vif désir serait d'éclairer son peuple ; mais la religion mahométane et- les préjugés nationaux opposent une barrière insurmontable à toutes les améliorations. »
Feth-Ali-Schah ne voulut pas d'abord ratifier les conditions du traité de paix conclu par Abbas-Mirza. Mais les Russes ayant aussitôt repris les hostilités avec la plus grande vigueur, il se vit contraint de donner son ap-
Çrobation à ce traité , qui fut signé à 'ourcmantschaî , le 22 février 1828, par le général Paskevitch et le conseiller d'Etat Oberskoff pour la Russie, et le prince Abbas-Mirza pour la Perse.
M. Fonton raconte de la manière suivante les événements qui précédèrent la conclusion de la paix (*) :
« Déjà les victoires éclatantes du général Paskevitch avaient réduit à néant les projets du schah ; déjà il avait
(*) La Aussi* éUru VAtïê Mineure, p. a3 1 et luiv.
été forcé à demander la paix , et les conditions en avaient été arrêtées à Peh-Korgan, lorsque la Porte, abusée sur ses propres moyens et sur l'importance d'avoir la Perse pour alliée, se décida à lever le masque , lança le fameux liatti-schérif du 8 décembre 1827 et excita le schah à rompre les négociations. Prêtant l'oreille aux intimations du Grand Seigneur , et séduit par ses brillantes promesses , le schah, dans la pensée qu'avec rentrée du printemps il trouverait le moyen de rassembler de nouvelles levées et de reparaître armé sur le champ de bataille, résolut de temporiser. En même temps qu'il suspend l'envoi des contributions de guerre, il fait répandre le bruit qu' Abbas-Mirza, n'étant pas autorisé a traiter de la paix, avait outre-passé ses pouvoirs et encouru une disgrâce -, qu'il allaitétre déshérité, et que la couronne passerait à Uasan- Ali-Mirza, son frère. Cependant, afin de ne pas dévoiler avant le temps ses desseins perfides, il annonce l'arrivée prochaine au quartier général russe de son ministre des affaires étrangères, Mirza Abdoul - Hasan - Khan , chargé, disait-on, de la poursuite ultérieure des négociations. Cette conduite astucieuse eût pu donner le change sur les projets des Persans, si le général Paskevitch, familiarisé de longue main avec les allures de la politique orientale, n'eût démêlé le but de leurs vains subterfuges. Opposant la ruse à la ruse, il parutdonner dans le piège. Ne voulant reprendre l'offensive qu'après
Sue son flanc gauche se serait porté es bords de l'Araxe dans le khanat de Meschkine, afin d'entrer en ligne d'opération , il attendit le nouveau plénipotentiaire. Vingt-deux jours s'écoulèrent ainsi ; mais aussi, a l'arrivée de ce fonctionnaire au quartier général , Paskevitch changea de langage.
Le ministre des affaires étrangères persan ne fut pas peu surpris lorsqu'on lui notifia qu'aucune négociation nouvelle ne serait entamée, et que la reprise des hostilités suivrait immédiatement son refus de reconnaître les conditions signées par Abbas-Mirza. En
MUEt
vafo AbdouJ*Hasan-Klww, effrayé pwr cette déclaration, feignit-il de n'avoir pas de pleins pouvoirs à exhiber , et affirma n'être porteur que d'instructions pins précises pour la conclusion de la paix. Ces assertions étaient trop peu d accord avec les faits pour modifier les résolutions du général Pas* kevitch. On n'ignorait pas que renvoi des contributions de guerre avait été suqpendu; on savait *e plus que des agents secrets parcouraient l'Aderbidjan , et exhortaient les habitants à se soulever contre les Russes; enfin, Ton apprenait que les troupes d'Abbas* Mirza se rapprochaient drl'Ouroumie, et dépassaient la ligne tracée par l'armistice. Il y avait la assez de preuves d'une duplicité hostile pour justifier l'adoption de mesures vigoureuses.
Dès le lendemain, une note remise au ministre persan l'instruisit des nouveaux griefs de la Russie , de la rupture de l'armistice, et du renouvellement immédiat des hostilités.
« A la réception de cette note , Abdoul-Hàsan-Khan quitta le quartier général. Les opérations militaires furent reprises le jour même. Au milieu de l'hiver le plus rigoureux, les Russes pénétrèrent en trois colonnes jusqu'au pied du Kaflankoh, et leur aile gauche se porta vers Ardébil. Le pays que cette armée avait à traverser étant ruiné par deux années de guerre , et dénué de toute espèce de ressources, les Persans espéraient que cette marche hasardeuse , surtout dans la mauvaise saison, épuiserait les troupes russes et n'amènerait aucun résultat décisif. Mais leur attente fut trompée ; le général russe , en reprenant l'offensive, avait calculé sur des chances certaines. A l'aide d'une adroite politique, il s'était assuré dans l'Aderbidjan l'appui des grands vassaux de ce pays qui se voyaient dépouiHés par la dynastie des Cadjars de l'indépeifrdance dont ils avaient joui autrefois.
Dans leur haine contre le schah, habilement fomentée , ces khans déchus avaient formé un parti nombreux, qui, à la reprise des opérations militaires, manifesta hautement l'intention de se
soulever. Le peuple lui-même, voyant dans stf'réumoh a là Russie le moyen d'éviter les maux de la guerre, épousa chaudement sa cause : douze mille chevaux étaient prêts à se joindre à l'armée russe, et l'insurrection générale n'attendait qu'un signal pour éclater. Cette attitude de TAderbidjan, la présence de l'ennemi au pied du Kaflankoh , et la prise simultanée d'Ardébil, convainquirent enfin le souverain persan que la prolongation de la lutte serait désormais funeste. Il se décida à donner l'ordre de renouer les négociations; mais, même dans cette situation critique,- toujours excité par la Porte ottomane, il voulut gagner du temps avec l'emploi de ses ruses habituelles. Il ne fallut pas peu de fer-, meté pour imposer à Aobas-Mirza une* marche plus franche. Aux propositions insidieuses qui chaque jour étaient mises en avant par les Persans, le général en chef russe répondit catégoriquement que les conditions étant delà arrêtées , il ne s'agissait plus dé négocier, mais de se réunir pour la si-
S nature ; que trois jours devaient sufre ; que, passées terme, l'armée russe poursuivrait sa marche , et imprimerait à ses opérations une vigueur nouvelle. Un langage aussi ferme triompha enfin de toutes les indécisions. Le village de Tourcmantschaï fut immédiatement choisi pour point de réunion.
Abbas-Mirza y arriva dès le 6 (18) février ; et quatre jours après, le traité deamix , si mémorable pour les armes russes, était conclu. »
Voici les principales dispositions 4e ce traité :
Art. 1er. Il y aura paix et amitié perpétuelle entre la Russie et la Perse.
Art. 3. Le traité de Gulistan est et demeure révoqué ; le présent traité lui sera substitué.
Art. 9. La Perse cède à la Russie le khanat d'Érlvan et le khanat de Nakhitschévan.
Les articles 4 et $ déterminent trèsexactement la ligne de frontières.
Art. 6. La Perse payera à la Russie une indemnité de quatre-vingts millions de roubles.
L'UNIVBftS.
Art. 7. Le prince Abbas-Mirza est reconnu par la Russie comme héritier présomptif de la couronne de Perse.
Art. 8. Les Russes navigueront librement sur toute la mer Caspienne , et pourront seuls y entretenir des bâtiments armés.
Quelques mois après la ratification du traité de Tourcmantschaï , M. Griboyedoff (*) fut envoyé en ambassade par l'empereur de Russie auprès du roi de Perse , pour le complimenter sur la conclusion de la paix entre les deux pays. Cet ambassadeur avait une suite d'environ trente-cinq personnes, y compris une escorte de Cosaques. Le traité de Tourcmantschaï portait, entre autres clauses , que les sujets des «Jeux souverains pourraient librement passer d'un pays dans l'autre. M. Griooyedoff aurait voulu aller plus loin , et faire rentrer dans les provinces dépendantes de la Russie tous les Arméniens qui étaient en Perse. Cette prétention exorbitante fut cause qu'il eut à Casbin un différend à la suite duquel le peuple s'ameuta ; et les autorités l'engagèrent à partir , ne pouvant pas répondre de sa vie , s'il prolongeait son séjour dans la ville. Arrivé à Tebran , M. Grjbovedoff fut traité avec les plus grands égards , et Feth- Ali-Schah lui donna une garde d'honneur. Mais dans cette capitale aussi, il éleva la prétention d'emmener en Russie les Arméniens et les Géorgiens qui s'y trouvaient (**). Un eunuque du harem royal , Aga-Yacoub, Arménien
3ui s'était fait musulman depuis plus e vingt ans , avait volé au roi une somme de quarante ou cinquante mille tomans(***).Cet eunuque se retira dans la maison de l'ambassadeur de Russie, qui refusa de le rendre au roi. M. Gri-
(*) L'Asiatic journal auquel nous empruntons ces détails appelle l'ambassadeur Grybydoff (juin 1829, p. 783); nous suivons l'orthographe de M. Fonion.
(**) Nous laissons au correspondant de YAsiatic journal la responsabilité des détails de ce sanglant épisode.
(***) Le toman vaut environ ta fr. 5o de notre monnaie.
boyedoff refusa également de rendre deux Arméniens qui avaient assassiné un mabométan. Quant à cette dernière affaire, le gouvernement persan l'assoupit en désintéressant la famille, de l'homme qui avait été tué. Mais M. G ri boyedoff , qui paraissait avoir un plan de conduite , réclama encore deux femmes arméniennes, qui avaient été d'abord esclaves en Turquie, et qu'on avait ensuite amenées en Perse.
Ces femmes refusèrent la protectfbn de l'ambassadeur, et déclarèrent qu'elles voulaient rester à Tehran. Cependant, comme celui-ci insistait toujours pour les avoir , le roi dit qu'il les lui enverrait, à condition toutefois qu'elles déclareraient devant un de ses eunuques que leur volonté était de suivre 1 ambassadeur et non de rester en Perse. M. Gribovedoff refusa de la manière la plus formelle d'interroger ces femmes devant l'eunuque , et il les retint de force. Le lendemain , les Arméniennes ayant réussi à s'échapper , se mirent à courir dans les rues de Tehran , excitant la populace à tirer vengeance de l'affront qu'elles avaient reçu. En un instant, la maison de l'ambassadeur fut envahie. Cette maison n'était défendue que par cent hommes appartenant à la garde du roi de Perse, et environ vingt ou trente Cosaques. Ceux-ci ayant reçu Tordre de faire feu tuèrent six hommes. Cet acte d'imprudence porta au plus haut point l'exaspération de la populace. Les six cadavres furent exposes dans six différentes mosquées. Les mollahs haranguèrent les gens du peuple , et les engagèrent à venger sur les Russes infidèles la mort des six vrais croyants dont ils avaient sous les yeux les. corps inanimés. En un instant, la foule se porta, au nombre d'environ trente mille personnes, sur la maison de l'ambassadeur. Le roi ayant appris ce qui se passait dans la ville, envoya aussitôt deux mille hommes de troupes, commandés par un de ses Ois, pour protéger l'ambassadeur et sa suite. Le prince parvint , au péril de .ses jours, a sauver un secrétaire d'ambassade et deux Cosaques ; toutes les
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autres personnes attachées à l'ambassade turent massacrées ; M. Griboyedoff fut tué d'un coup de pierre dans la tempe. Cet horrible attentat jeta dans la consternation la famille royale de Perse et les ministres , qui craignaient de voir recommencer la guerre.
Mais la fureur du peuple était telle , que Feth-Ali-Schah, tout en déplorant ces affreux excès , et les conséquences qu'ils devaient naturellement avoir, ne fut pas maître de les arrêter. Les efforts qu'il fit pour sauver l'ambassadeur irritèrent même à un tel point la populace contre sa personne royale, qu'il fut obligé de s'enfermer dans la partie fortifiée de son palais.
Si les choses se sont passées comme le rapporte YAsiatic journal, nous devons convenir que M. Griboyedoff s'est évidemment attiré son malheur.
Toutefois , il faut avouer que les annales des peuples les plus barbares ne . présentent que peu d exemples d'une violation aussi flagrante du droit des gens.
« Le général Paskévitch , dit M. Fonton (*) , suivait d'un oeil vigilant l'attitude de la Perse. Décide à obtenir d'elle une réparation éclatante pour le funeste attentat de Tehran, il désirait en même temps éviter une guerre qui , en remettant en question les avantages obtenus par la paix de Tourcmanschaï , eût obligé la Russie à combattre deux ennemis à la fois. Dans la situation des partis en Perse, atteindre ce but semblait une tâche hérissée de difficultés. La paix , quoique achetée par le schah au prix d'assez grandes concessions , avait procuré à son pays des avantages incontestables. Ce n'en était, certes, pas le moindre que cette garantie contre les secousses politi-
3ues et les dissensions intestines que onnait la promesse de l'affermissement de la couronne sur la tête d'Abbas-Mirza et de ses descendants après la mort de Feth-Ali-Schah. Mais, à côté de ces avantages , d'autres intérêts avaient été froissés. Cupides et
(•) La Russie dans l'Asie Mineure, p. 402 et survantes.
25e livraison. (Perse.)
ambitieux . les fils puînés du schah regardaient les sacrifices qu'ils avaient dû faire comme profitables à Abbas- Mirza seul. Lésés dans leurs vues, ils se liguèrent ensemble pour exciter le schan à prendre les armes. C'était placer Abbas-Mirza dans l'alternative ou de désobéir aux ordres de son père, ou de mécontenter la Russie, bans ces deux cas , on remettait en question l'hérédité du trône , et leur ambition trouvait une nouvelle carrière. A leurs instigations se joignaient les démarches secrètes des agents de la Porte , et d'autres influences non moins insidieuses pour les pousser à la guerre.
Faible , soupçonneux , avare et regrettant ses trésors , le schah , circonvenu par les intrigues qui s'agitaient autour de lui , flottait dans l'indécision. Tantôt, dominé par la crainte que son fils Abbas-Mirza, stimulé et appuyé par la Russie , ne vînt à le précipiter du trône, il songeait à se jeter dans les bras de la Turquie , espérant ainsi recouvrer les provinces perdues ; tantôt aussi, le souvenir des dangers qu'il avait courus dans la dernière guerre s'emparait de son esprit et lui faisait envisager avec effroi les conséquences d'une lutte nouvelle. Abbas-Mirza luimême , en butte aux sourdes menées de ses frères , redoutant autant le mécontentement du schah , s'il désobéissait à ses ordres , que le courroux de la Russie pour l'assassinat de Griboyedoff, se ménageait dans la Porte un nouveau protecteur. Les suites de cet état de choses ne tardèrent pas à se faire sentir. Des rassemblements de troupes s'organisèrent dans l'Aderbidjan ; les défilés deDaradiz furent fortifiés ; des partis considérables firent des incursions au delà de l'Araxe , sur la route deTUioî à Nakhitchévan. Ali- Khan de Makou , manifestant hautement des projets hostiles , répandit le bruit de l'arrivée , à Tauris , de cinquante mille hommes aux ordres de Éasan-Ali-Mirza , second fils du schah.
Pour justifier ces démonstrations , un motif puéril était mis en avant par les Persans. C'était le retard apporté à la remise des canons d'Abbas-Abad ; re-
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L'UfllYERS.
mise «jjfils prétendaient stipulée par le traité de Tourcmantschaï. Après l'événement de Tebran , une pareille prétention paraissait d'autant plus ex* traordinaire que la restitution des canons , retardée seulement à cause de cet attentat , ne figurait pas parmi les clauses du traité , mais était un acte spontané de l'empereur de Russie, qui désirait ainsi témoigner de sa bien* veillance pour Abbas-Mirza. Quoi qu'il en soit , les embarras du moment se compliquèrent encore par une démarche précipitée du consul de Russie à ïsuns. Cédant aux insinuations des Anglais, il avait quitté son poste sans en avoir reçu l'ordre. Ce départ, en interrompant par le fait toutes les relations avec la Perse, jetait le général russe dans de nouvelles perplexités; car il avait trop le sentiment de la dignité nationale pour faire le premier pas , et se trouvait placé dans la nécessité d'attendre les démarches des Persans, sans pouvoir les surveiller ou les provoquer. D'un autre côté cependant, les rodomontades des Persans dissimulaient assez mal la crainte qui les dominait. Leur seul espoir , on le voyait, était dans la Porte; ils attendaient que les événements qui se pasrient alors sous Akbaltsikn vinssent se dessiner plus nettement. Aussi le général Paskevitch, persuadé que le premier échec des Turcs apporterait des modifications dans l'attitude de la Perse , résolut-il de se tenir jusque-là flans l'expectative. II avait bien auguré de la situation. A peine la nouvelle de la marche de ses troupes et de la défaite des Turcs sous Akhaltsikh se futelle répandue , qu' Abbas-Mirza changea ostensiblement de langage ; il fit répandre le bruit que , dans le cas où les intrigues de ses frères amèneraient une collision 9 il chercherait, avec les siens , refuge et protection auprès du général en cjief russe. Toute sa cour prit en même temps le deuil à l'occasion de l'assassinat commis à Tehrau.
Cette démonstration fut bientôt suivie d'une démarche plus significative encore. Un confident d' Abbas-Mirza se rendit à Tiflis; il exprima, tu nom de
son mettre , les regrets que lui avalent fait éprouver les mésintelligences survenues entre les deux pays ; protesta du dévouement de l'héritier présomptif du trône , et se dit chargé de recueillir de la bouche du comte Paskévitch , dont le prince s'honorait d'être l'ami , les conseils de son expérience dans la situation difficile où il setrouvait. Ces ouvertures offraient l'occasion de faire entendre à Abbas-Mirza un langage ferme et énergique. Le général russe lui adressa une lettre ainsi conçue :
« Votre Altesse me demande comment Elle doit agir dans les circonstances difficiles qu'a amenées pour Elle la rupture des relations amicales avec la Perse; qu'Elbe examine attentivement la position dans laquelle Elle est placée, ainsi que les provinces qui lui sont soumises , et Elle aura résolu la question.
« Le très-puissant schah , votre père, ▼eut commencer la guerre. Supposons qu'obéissant à ses ordres , et cédant aux intrigues de vos frères, vous commenciez les opérations ; vous ne rassemblerez dans le royaume que soixante mille combattants. Nos provinces limitrophes n'ont pour défense, H est vrai , que les troupes qui occupent les forteresses. Vous pourrez donc, ad mois de juin , pénétrer dans le pays ouvert; vous pourrez le ravager, mais vous ne prendrez pas les places fortes. Votre Altesse a déjà appris par sa propre expérience que les troupes russes ne se rendent jamais , et je lui certifie
Sue nos approvisionnements sont abonants. Vos succès s'arrêteront donc non loin des frontières; et vous ne vous déciderez pas à. marcher en avant , laissant à dos des positions formidables occupées par l'ennemi.
« De mon coté, je rassemble vingtcinq mille hommes sous les murs de Kars ; je marche contre les Turcs ; ie les bats sur le Saganjpug ; ie prends Ërzeroum; et, au mois d'octobre, quand les montagnes sont couvertes de neige , et que vous n'avez plus la possibilité de communiquer avec le séraskier, je me porte, par Baiazeth et
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Khoï , sur Tauris. A cette époque , les troupes du schah et celles de vos frères sont rentrées dans leurs foyers; vous restez avec les seules troupes de l'Aderbidjan; je fais la conquête de ce pays pour ne plus jamais vous le rendre. Tout espoir de monter un jour sur le trône de votre père sera dès lors-perdu pour vous. Il ne se passera pas un an que la dynastie des Cadiars aura cessé de régner. Ce qui a eu lieu dans la dernière guerre aura lieu encore à présent. Ne comptez ni sur les promesses des Anglais , ni sur les assertions des Turcs. Le sultan est dans la position la plus critique. Notre flotte bloque les Dardanelles, et empêche d'alimenter Constantinople. L'amiral Rumani est au delà de Burgas. Andrinople prévoit avec effroi le moment de sa chute. La volonté de l'empereur s'exécute avec unanimité , et par des troupes dont la valeur est connue de l'Europe. Les Anglais ne vous défendront pas; leur politique n'a en vue 3ue les intérêts de leurs possessions ans les Indes. Nous pouvons, en Asie, conquérir un royaume ; et personne ne s'en inquiétera. En Europe, chaque pouce de terrain peut donner lieu à des guerres sanglantes ; la Turquie est nécessaire à 1 équilibre européen; mais les puissances de l'Europe ne regardent pas qui gouverne la Perse. Votre indépendance politique est entre nos mains. Tout votre espoir doit être dans Ja Russie ; elle seule peut précipiter votre ruine; elle seule peut vous servir d'appui.
« Puisque Votre Altesse désire connaître mon opinion personnelle , ie la lui dirai avec cette sincérité qu'elle a déjà dâ apprécier. Il n'est qu'un moyen d'effacer le souvenir de l'attentat qu'elle déplore : o'est de solliciter le pardon de notre grand monarqup pour la perfide trahison de la populace de Téhéran. Vous pouvez atteindre ce bnt en m'adressant un de vos frères ou un de vos fils à Tiflis, d'où je l'expédierai en ambassade à Saint-Pétersbourg. Je prends sur moi de faire agréer cette démarche à notre souverain. En même temps, pour donner à la Russie une
preuve de cet attachement dont vous avez si souvent protesté, vous devez faire prendre une autre direction à la politique du schah ; il faut déclarer la guerre à la Turquie, pénétrer dans ses provinces, et attaquer Van. De mon côté , je vous promets des armes et de l'artillerie, et je vous aiderai de mes troupes à faire ces conquêtes. Vous prouverez ainsi que les événements dont vous êtes affligé n'ont été ni dans votre volonté, ni dans celle du schah.
« Déclarez les conditions auxquelles vous consentez à exécuter cette entreprise , et elle vous procurera des avantages incalculables. Votre Altesse sait que je n'ai jamais manqué à ma parole ; j'attendrai qu'elle m'honore d'une réponse. »
« Le prince Koudascheff,aidede camp du général PaskévitCh , fut chargé de se rendre à Tauris pour remettre à Abbas-Mirza cette lettre confidentielle.
Il avait l'ordre de répandre en même temps, sur toute la route, le bruit qu'il allait à la rencontre du prince persan , chargé d'implorer le pardon de l'empereur pour l'assassinat du ministre russe à Tehran. Toutefois, malgré les ouvertures amicales d'Abbas - Mirza , sa conduite n?était pas exempte de duplicité ; les préparatifs militaires continuaient ; on s occupait à réorganiser les treize bataillons de Sarbazes dispersés par la guerre. Quelques Anglais, toujours habiles à semer la discorde entre les Russes et les Persans pour favoriser leurs intérêts mercantiles, offraient de fournir des armes et des munitions. Un nommé Hart s'engageait même à équiper et à entretenir six mille hommes. Deux corps se trouvaient rassemblés, l'un à Tauris, l'autre à Khoï, avec trente - quatre pièces d'artillerie. Dans cet état de choses , la mission du prince Koudascheff ne promettait que peu de succès. Une rupture était à prévoir. Mais le
Sénéral Paskévitch ne la craignait pas; avait une trop exacte connaissance de la situation de la Perse pour ne pas être convaincu que le mauvais état des finances du schah paralyserait pour longtemps encore ses entreprises. Il
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L'UNIVERS
savait que ses troupes étaient loin d'être au complet , et ne recevaient ni
Save ni rations ; que tous les services e l'armée étaient désorganisés ; que le manque de fonds avait forcé Abbas- Mirza à rejeter les propositions de Hart. Aucun mouvement sérieux n'étant possible avant plusieurs mois , le général russe résolut de prouver qu'il prenait au sérieux les menaces qu'il avait faites; et, passant sans plus de délai à l'offensive contre les Turcs , il fit opérer à son armée un mouvement déconcentration vers les frontières.
Pendant que ce mouvement s'exécutait, les rapports de Koudascheff annoncèrent qu'Abbas-Mirza n'hésitait plus à offrir à la Russie la satisfaction
Su'elle exigeait. Son fils Khosrev-Mirza evait arriver sous peu à Tiflis, pour se rendre de là en ambassade à Saint* Petersbourg. Quelques velléités de rupture semblaient encore exister à la cour du schah ; les apprêts guerriers s'y continuaient. Mais Abbas-Mirza paraissait étranger à ces menées, et décidé, pour son compte, à s'attacher au parti de la Russie. Plusieurs faits témoignaient hautement de ses intentions bienveillantes. Selon ses ordres , son fils Bàgram-Mirza , qui gouvernait la province de Khoï, avait fourni' aux Russes une quantité considérable de vivres. Baguir-Khan , prince des Tchélobians, avait été énergiquement sommé de mettre un terme aux incursions de cette peuplade nomade. Nasir-Soultan et Mehemed-Hosaïn-Soultan , qui s'étaient plusieurs fois permis de pénétrer en Arménie, furent rappelés avec leurs enfants à Tauris. Enfin , les tribus curdes, tributaires de la Perse, se virent autorisées à prendre du servie* chez les Russes.
Le règne de Feth-AIi-Schah ne présente plus d'autre événement remarquable que la mort d'Abbas-Mirza, héritier présomptif de la couronne.
Feth-AIi-Schah termina sa carrière à Ispahan, quelques mois après son fils, vers la fin de l'année 1884.
Feth-AIi-Schah , dit un auteur anglais , parvint au trône dans l'année 1798; il était alors âgé d'environ qua-
rante ans. Ce monarque n'eut ni de grandes vertus ni de grands vices.
Pour un homme qui exerçait une autorité sans bornes , on peut dire qu'il n'était pas méchant, et sa nature ne le portait ni à la cruauté ni à l'injustice. II était sincère dans sa piété, aimait ses enfants, était assez sobre, et Ton ne peut pas lui reprocher de s'être jamais livré à aucun excès. Il n'était pas brave , et, dans le peu d'occasions qu'il eut de faire preuve de courage, sa cooduite fut équivoque. On ne peut pas dire non plus qu'il fût un souverain généreux. Il avait, à tout prendre, peu de talents, et Ton ne remarquait en lui aucune force de caractère. Estimable peut-être comme homme privé, il manquait des qualités qui font un grand souverain, d'il n'avait pas eu pour prédécesseur un politique aussi habile qu'Aga-Mohammea , jamais il n'aurait porté la couronne.
A la mort de Feth-AIi-Schah-, son petit-fils, Mohammed -Schah, fils du prince Abbas-Mirza , monta sur le trône. Mais nous n'avons point à nous occuper des événements ultérieurs. Le règne de Mohammed - Schah est du domaine de la politique et n'appartient pas encore à l'histoire.