‹ La PerseChapitre 43 sur 51 · RELIGION DES PERSANS · texte numérisé non relu

RELIGION DES PERSANS

$ Ier. Dogme.

Nous avons déjà eu occasion de remarquer ailleurs (*) que la différence entre la doctrine des sonnites et celle des schiites consiste principalement en ce que les premiers reconnaissent pour légitimes successeurs de Mahomet les trois premiers califes Abou-Bècre, Omar et Osman, considérés par les Persans comme des usurpateurs des droits imprescriptibles d'Ali. Suivant les schiites, la puissance spirituelle réside dans la famille de Mahomet, et ils rejettent la partie de la Sonna ou Recueil de traditions orales, qui repose sur l'autorité des premiers califes. Ils croient

(*)' Voyœ ci-devant, p. 338.

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aussi que le titre d'Tman ou vicaire dé Mahomet appartient exclusivement aux douze descendants immédiats de ce faux prophète. Us supposent que le dernier iman, appelé Mahdi , n'est point mort comme les autres nommer, mais qu'il est seulement caché , et qu'il paraîtra de nouveau vers l'époque au jour du jugement. Alors Jésus descendra du ciel, et tous les hommes, suivant eux, se convertiront à la foi de Mahomet. P'après le dogme des sonnites , au contraire , il doit toujours exister un iman , chef visible de la re-

. ligion. Les différences qu'on remarque dans les cérémonies du culte sont très-légères , et ne portent que sur la manière de tenir les mains et de se prosterner en priant. Les schiites attribuent à leurs imans l'infaillibilité et l'impeccabilité. Nous croyons , disent-ils, que les prophètes, les imans, les anges, sont purs et saints, et qu'ils ne se sont rendus coupables d'aucune espèce de péché. Us regardent Fatime, fille de Mahomet, comme une sainte, et ils accordent a la famille de leur prophète une grande supériorité d'intelligence et de vertu sur toutes les créatures humaines. Un savant schiite disait, dans une réponse qu'il adressa au missionnaire protestant Henri Martyn , que le nombre des expressions du Coran que l'intelligence humaine peut comprendre parfaitement, est extrêmement petit. La majeure partie des choses qui se trouvent dans ce livre sacré ne peuvent être bien entendues que par le prophète ou par ses descendants.

Parmi les ouvrages écrits sur les différences qui existent entre la secte des sonnites et celle des schiites , le plus célèbre est, à ce que nous apprend Malcolm, auquel nous empruntons ces détails, un petit traité intitulé Hasna.

L'auteur met en scène une femme esclave qui discute, devant le calife Haroun-Raschid, les points contestés de la doctrine schiite , et parvient à réduire au silence les docteurs les plus subtils de la secte sonnite. Nous allons donner, d'après Malcolm , le résumé de ce traité , dans lequel on trouve

l'exposition dts points les plus importants de la doctrine schiite. Un marchand de Bagdad , dit l'auteur, réduit à la plus affreuse pauvreté à cause de son attachement à la doctrine des schiites, demanda à une esclave qu'il avait, quel moyen il devait employer pour rétablir sa fortune. Cette femme,

3ui avait été élevée dans les principes es schiites , dit à son maître : Allez trouver le ealife Haroun -Raschid , et proposez-lui de m'acbeter, moyennant une somme de cent mille pièces d'or.

Si le calife vous demande pourquoi vous mettez un prix sf extraordinaire à ma personne , répondez - lui que je suis en état de réfuter les objections des docteurs les plus subtils de sa secte. Je ne consentirai jamais, dit le marchand , à faire ce que tu me proposes ; le calife acceptera ma proposition, il te prendra, et je ne puis vivre sans toi, seul bien qui me reste dans le monde. Ne craignez rien, dit Hasna, par la bénédiction de notre grand prophète, personne ne me séparera de vous tant que je vivrai; confiez-vous en Dieu , et faites ce que je vous dis. Le marchand se décida enfin à aller trouver Djafar leBarmécide, vizir de Haroun, auquel il parla du mérite extraordinaire de son esclave, et de l'intention où il était de la vendre au commandeur des croyants. Djafar s'étant fait amener Hasna, reconnut avec surprise que son éloquence et son savoir n'étaient pas moins extraordinaires que sa beauté. Il fit connaître à Haroun la proposition du marchand.

Le calife fit venir Hasna , qui se présenta devant lui avec un voile sur le visage, et récita à sa louange quelques vers dont il parut charmé. Jl la pria d'ôter son voile, et Hasna ayant obéi, Haroun parut surpris de sa beauté ravissante. Ayant fait aussitôt appeler le marchand : Combien, lui ditil, demandez - vous pour cette esclave? — Cent mille pièces d'or , répondit le marchand. — Comment , reprit Haroun furieux , pouvez-vous demander pour une esclave une somme aussi exorbitante? — Je la demande, dit le marchand, parce que je suis convaincu

LTJIflVERS.

que si tous faites assembler les plus nmeux théologiens de votre empire, ils ne seront pas en état de discuter avec elle sur les sujets qui ont rapport à la religion. — Veux-tu , dit Haroun impatienté, si ton esclave est vaincue par mes docteurs, que je te fasse périr et que je la garde pour rien ? — Oui , dit le marchand ; mais que ferez-vous ai elle réduit vos sages au. silence ? — Je te ferai compter cent mille dinars, et tu garderas ton esclave. Le marchand ayant accepté ces offres , Haroun fit appelé* Hasna, et lui demanda 3uelle foi elle professait : Grâce à Dieu, it-elle, je professe la foi du prophète et de ses descendants.— Mais quel est, dit Haroun, le véritable successeur du

Îirophète? Hasna répondit :0 Haroun, àis réunir tes docteurs, et alors j'exposerai mes opinions; si quelqu'un d'entre eux me fait des objections , j'essayerai de lui répondre.

A quelque temps de là, Haroun ayant réuni les théologiens les plus célèbres parmi les sonnites , fit prévenir Hasna qu'elle eût à se rendre au palais pour discuter avec eux. Cette esclave arriva bientôt, et Haroun lui ayant fait signe d'adresser une question à Ibrahim-Nizam, le plus illustre de tous les docteurs pré- , sents, Hasna lui dit ; Vous avez ré- ' bandu sur ,1a face de la terre cent volumes de vos œuvres, et vous vous regardez comme l'héritier de la science de Êotre grand prophète. Aussitôt, lbraîm rinterrompant avec colère : Je n'ai point , dit-il , à discuter avec une femme esclave. — Occupez-vous des choses et non des personnes, dit alors Djafar. Hasna, encouragée par les paroles bienveillantes du vizir, dit à Ibrahim : Je vous ferai descendre honteusement du trône doré sur lequel vous êtes assis. Ibrahim , ayant demandé la permission d'adresser d'abord des questions à Hasna , reçut de cette esclave des réponses qui remplirent d'admiration tous les assistants.

J'ai encore , dit Ibrahim , trois questions à vous adresser ; tâchez diy répondre. Quel est , suivant vous, le successeur légitime du prophète? —

Celui, répondit Hasna, dni était le plus ancien dans la foi . An , gendre , cousin et frère adoptif au prophète. — Mais comment, dit Ibrahim , Ali a-t- Ù été le plus ancien dans la fait Abou- Bècre était âgé de quarante ans lorsqu'il embrassa notre sainte religion, et Ali n'était alors qu'un enfant; or, là foi ou l'incrédulité d'un enfant ne

S eut être comptée que pour bien peu e chose. — Mais , dit Hasna . nous voyons dans le Coran (*) que le prophète Khidr fit périr un enfant, afin que son incrédulité n'entraînât pas ses parents dans l'erreur. Vous voyez t d'après cela , ajotita-t-elle , que la foi ou l'incrédulité sont comptées pour beaucoup dans les enfants. — J'avoue que le suis vaincu sur ce point , dit Ibrahim; mais que pensez -tous d'Ali et d'Abbas, son oncle, qui se regardaient l'un et l'autre comme Jes véritables successeurs du prophète f Le dessein d'Ibrahim, en adressant £ Hasna cette question insidieuse, était de l'exposer à la colère du calife en lui faisant déclarer qu'Abbas dont il descendait était un usurpateur, ou de la forcer de convenir qu'Ali n'avait pas des droits légitimes à la succession du prophète. Tous deux avaient raison, dit Hasna , comme les deux anges qui, suivant ce que nous lisons dans le Coran (**), discutèrent en présence de David. Abbat disait : Je suis le successeur du prophète , parce que je suis son oncle ; Ali disait, de son côté : Et moi je suis son cousin , son cendre , son frère adoptif et son héritier. Abou-Bècre, entendant ces paroles, dit : Dieu seul peut savoir quel est celui de vous deux qui a raison; mais j'ai entendu dire au )rophète : Ali est mon successeur et e chef des croyants. Abbas, entendant ces paroles , dit à Abou-Bècre : Comment se fait-il alors que tu aies usurpé le califat au préjudice des droits d'Ali

(*)' Voyez cbap. xvni, t. 73, 79 et 80 , iag. 967 et 268 de la traduction française le M. Kasimirski. Paris, Charpentier, 1840.

(**) Chap. xxxvni, v. 20, pag. 4x4 àt la traduction citée.

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que tu reconnais toi-même? Abou- Bècre s'apercevant alors qu'Âbbas et Ali n'avaient d'autre but que de lui faire avouer le crime dont il s'était rendu coupable, leur dit : Je vois bien que vous êtes venus pour me faire une querelle, et non pour obtenir une décision sur un point de droit. Et il quitta sur-le-champ rassemblée. Ibrahim adressa encore à Hasna une autre question à laquelle cette femme répondit victorieusement. Alors, Haroun se tournant vers Ibrahim, lui dit : J'ai pitié de ta science.

Maintenant que j'ai répondu à toutes les questions que vous m'avez adressées , dit Hasna , permettez-moi de vous en faire une , ô Ibrahim :

Quand le prophète a quitté ee monde, a -MI nommé un successeur , oui ou non?— Non, répondit Ibrahim. — En agissant ainsi, reprit Hasna , a-t-il eu tort ou raison , et l'élection d'un calife a-t-elle été un crime de la part de ceux qui l'ont faite? A qui attribuezvous le crime, au prophète ou au calife? Ibrahim ne repondit rien. Il ne pouvait pas dire que le prophète eût commis un crime sans faire un blasphème ; et, s'il admettait que le calife eût eu tort, il abandonnait à Hasna le point qui était en discussion. 11 garda le silence: son embarras fut visible pour tous les assistants, et un des plus

frands théologiens des son ni tes eut la onte d'avoir été vaincu par une femme esclave.

PlLSa.2itAGBS; CULTE RI1TDU A AU PAR

tu tCHirrat.

La haine que les schiites portent aux trois .premiers califes a fait renoncer un grand nombre d'entre eux au pèlerinage de la Mecque , qu'ils ne peuvent accomplir sans témoigner un respect extérieur pour les tombeaux d'Abou-Bècre, d'Omar et d'Osman.La plupart des Persans se contentent aujourd'hui de visiter , à Nedjef et à Kerbela, les tombeaux d'Ali et de son iils Hoseïn; quelques-uns aussi vont en pèlerinage au tombeau de l'iman Aeza à Mescbbed.

Les Arabes qui sont sonnites, ac-

cusent, dit M. Scott Waring, les schiites d'adorer Ali aux dépens de la vénération due au prophète ; inculpation à peu près fondée à l'égard du bas peuple. Pour lui Ali est tout en effet, et il ne croit pas qu'on puisse invoquer son nom en vain. Un Persan m'a dit, qu'ayant un jour rencontré un lion, le terrible animal s'était enfui au nom d'Ali. Ce nom révéré fait toujours parti de leurs serments , et , au lieu .de demander la protection divine, ils disent : Assistance, ô Ali I Mais les gens instruits établissent une grande différence entre Mahomet, envoyé de Dieu, et Ali, ministre et gendre de Mahomet.

Ils soutiennent , à la vérité , qu'Ali a été le seul légitime successeur de Mahomet, mais ils ne prétendent pas 3u'on doive voir en lui l'égal de ce ivin législateur. Qu'on ne juge donc point les opinions religieuses d'une grande nation sur les discours impies par ignorance d'un pauvre paysan ou d'un portefaix.

wktÈâ ttfcuanvsÉi.

Les schiites observent, en général, les mêmes fêtes que les sonnites; mais ils en ont aussi quelques-unes qui leur sont particulières. La plus solennelle est celle qu'ils célèbrent pendant les dix premiers jours du mois de moharrem, en mémoire de la mort, ou, comme ils disent, du martyre de Hoseïn. Nous allons en donner la relation d'après le voyageur anglais Morier :

«La fin tragique de la vie d'Hoseïn, depuis sa fuite de Médine jusqu'à sa mort à Kerbela, a été, dit cet auteur, arrangée en drame. Les différentes parties ou actes de ce drame se jouent en public par des acteurs, dans la matinée de chacun des dix jours. Le dernier acte , qui comprend tous les événements du jour où ce jeune prince fut tué, est représenté avec une grande pompe en présence du roi , dans Ja grande place de Tehran; le sujet, qui est plein d'incidents tragiques , pour?

rait exciter par lui-même un grand intérêt dans un auditoire européen; mais toutes les idées religieuses et

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nationales des Persans s'y trouvant mêlées , ce spectacle réveillait toutes les passions les plus violentes du peuple. Hoseïn , à nos yeux , était un héros; mais aux leurs c'était un martyr.

Les vicissitudes de sa vie , les dangers qu'il avait courus dans le désert , sa force , son courage invincible , et la piété dont il fit preuve au moment de sa mort, transportaient les Persans et excitaient en eux un enthousiasme que le laps de temps -écoulé depuis cet événement n'a point diminué. L'appareil et le spectacle de cette mort réveillent dans leur cœur le souvenir des hommes qui y contribuèrent, et conséquemment leur haine pour tous les musulmans qui ne sont pas de leur secte; ils ont en horreur Tézid et Omar; ils maudissent ces deux princes avec une telle démonstration de fureur, qu'il faut avoir été témoin des scènes qui se passent chez eux , pour pouvoir se faire une idée du fanatisme qui les transporte à cette époque. J'en ai vu de plus forcenés courir les rues, à moitié nus , un simple lambeau de toile autour des reins, criant :ya Hoseïn (ô Hoseïn), et le sang ruisselait des blessures qu'ils venaient de se faire volontairement pour exprimer leur amour, l'abattement de leur esprit et leur piété.

• On éleva , dans toute la ville, de grandes tentes de toile noire, avec des emblèmes de deuil. Ces tentes étaient élevées, soit aux frais de chaque quartier, ou par des personnes riches, qui croyaient faire par là un acte de dévotion ; tout le peuple y avait un libre accès. La dépense qu'occasionne une tente semblable consiste dans le payement du mollah , ou prêtre , des acteurs et des lumières. Plusieurs personnes , dans la vue d'expier leurs péchés et d'attirer sur elles les bénédictions du ciel , non contentes de contribuer à l'érection de ces tentes, fournissaient encore des vivres aux ouvriers occupés à les construire.

«Notre voisin, Mohammed-Khan, en avait une dans sa maison, et tous les sens du quartier y accoururent en foule. Tant que ce concours continua,

nous ne cessâmes d'entendre un grand bruit de tambours, de cymbales et de trompettes. Outre les tentes construites dans les différentes places et dans les rues, on éleva une chaire de bois, isolée, d'où un mollah prêcha le peuple assemblé. L'effervescence du peuple ne nous empêcha pas de faire nos promenades ordinaires à cheval , et flous passâmes très-souvent au milieu de la foule, au moment où elle était occupée à ses actes de dévotion, sans être molestés.

« Les Persans ont si peu de scrupule de nous voir assister à leurs cérémonies religieuses, que le grand vizir invita toute la légation à venir dans sa tente la huitième nuit de la fête. En entrant, nous trouvâmes un grand nombre de Persans vêtus de deuil , et nous remarquâmes que nul d'entre eux n'avait de bijoux ni de poi-

Snard. Un mollah de la ville s'approcha u grand vizir , et eut avec lui une conversation sérieuse, pendant que les autres personnes de l'assemblée se parlèrent tout bas. Nous étions assis depuis quelque temps lorsque les fenêtres ue la salle ou nous nous trouvions s'ouvrirent, et le jour nous permit d'apercevoir un mollah, placé dans une chaire élevée sous une tente , et entouré d'une foule nombreuse de peuple : une grande quantité de lumières éclairait le lieu de la scène. Le prédicateur commença par un exorde, dans lequel il rappela au peuple combien était précieuse une seule larme répandue sur te sort de l'iman Hoseïn, larme qui expiait les crimes les plus grands, et il annonça avec beaucoup de gravité que tout homme qui ne serait pas affligé en ce jour périrait du milieu de son peuple; puis il prit un livre et chanta , d'un ton nasal , la partie tragique de l'histoire de Hoseïn, désignée pour la cérémonie de la journée. Cette lecture eut bientôt produit son effet sur l'auditoire , et le mollah en avait à peine déclamé trois pages , que le grand vizir commença à branler la tête en faisant entendre , d'une voix plaintive, cette exclamation si ordinaire aux Persans lorsqu'ils sont affli-

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ces : Ouahiî auahi! ouahi! et toute rassemblée l'imita avec plus ou» moins de force. Le chant du mollah dura environ une heure ; quelques passages étaient remplis de pathétique, et trèspropres à émouvoir les passions d'un Seuple aussi superstitieux et aussi moile que les Persans. A la lecture d'un de ces passages , l'assemblée . entière se leva , et je remarquai que le grand vizir se tournant vers la muraille, étendit la main devant lui en priant.

«Le mollah ayant terminé sa lecture, les acteurs parurent; quelques-uns étaient vêtus en femmes; ils chantaient, en appuyant une feuille de papier contre leurs lèvres , une espèce de récitatif que nous entendîmes avec quelque plaisir. Dans les passages les plus tragiques , une partie de l'auditoire poussait des cris sans affectation; et, comme j'étais assis auprès du grand vizjr et du mollah, je remarquai qu'ils versaient des larmes. Dans quelques-unes de ces réunions, le mollah prend un morceau de coton , et , s'approchant des assistants , recueille les larmes qu'ils répandent et les exprime dans une petite fiole. Quelques Persans soutiennent qu'une seule de ces larmes introduite dans la bouche d'un moribond abandonné des médecins, le rappelle à la vie, et c'est pour cette raison qu'on les recueille si soigneusement.

«Le dixième jour de la fête , le roi invita l'ambassadeur à assister aux dernières cérémonies où l'on représente la mort de Hoseïn. Nous nous y rendîmes après le déjeuner , et nous prtmes place sous une petite tente, élevée pour nous seuls, sur une porte cintrée tout auprès de la salle dans laquelle devait se placer le roi.

« Nous avions vue sur le Meïdân ou grande place qui s'étend devant le palais, à l'entrée duquel nous aperçûmes une troupes de Gadjars ou gens appartenant à la tribu du roi , pieds nus, frappant en mesure leur poitrine , et accompagnant par intervalles la voix d'un d'entre eux, placé au centre. Ces hommes déboutonnaient la partie supérieure de leur chemise , et se frap*

paient à nu sur la poitrine. Le roi ordonna auxCadjars, parmi lesquels se trouvaient plusieurs de ses parents, d'avancer, sans souliers et sans bas, pour présider aux cérémonies qui allaient avoir lieu. Us s'avancèrent don* cernent sur le pavé , portant à la main un bâton , emblème des fonctions de maîtres des cérémonies ; ils obligeaient les uns à faire place , frappaient les autres avec leur arme , et rétablissaient l'ordre dans la procession.

«Une partie de la place , séparée de l'autre par une palissade , était destinée à représenter la ville de Kerbela, non loin de laquelle périt Hoseïn.

Tout auprès, deux petites tentes désignaient le campement de ce prince dans le désert ; une plate-forme couverte de tapis, sur laquelle devaient jouer les acteurs , complétait la décoration.

«Quelques instants après notre arrivée, le roi parut ; et , quoiqu'il nous fût impossible de l'apercevoir, tout le peuple qui se leva et les génuflexions de ses officiers annoncèrent sa présence. La procession commença dans l'ordre suivant :

«D'abord parut un homme très-grand et très - fort , nu depuis la ceinture, balançant une longue perche d'environ trente pieds de haut , surmontée d'un ornement d'étain chargé de passages du Coran. Après celui-ci venait un autre homme, également nu depuis la ceinture, et portant une perche plus lourde , quoique moins longue , à la-

3uelle était appuyé un jeune homme ont les pieds reposaient sur la ceinture du porteur.

«Nous vîmes arriver ensuite un troisième personnage beaucoup plus vifoureux , et dans un état plus grand e nudité ; puis un porteur d eau , chargé d'un énorme sac de cuir plein d'eau; sur ses épaules étaient placés quatre jeunes gens les uns sur les autres. Ce personnage est allégorique , à ce qu'on nous assura ; il représente la soir ardente que Hoseïn éprouva dans le désert.

«Enfin parut une litière, en forme de sarcophage , et portée par huit hom-

L'tJtfîVÈRS.

mes. Sur le devant était placé un ornement de forme ovale , entièrement couvert de pierreries, et au-desiuà une grande étoile de diamants. Sur une saillie étaient deux *chandeliert chargés de pierreries ; le dessus et les cotés du sarcophage étaient couverts de châles de cachemire, et le sommet couronné d'un turban destiné à représenter la coiffure de Hoseïn. De chaque côté marchait un homme portant une longue perche , d'où pendaient un grand nombre de châles superbes , et à l'extrémité de chacune en voyait une main couverte de diamants t pour représenter celle de Mahomet.

«Derrière le sarcophage venaient quatre chevaux de main , richement caparaçonnés, le devant de la tête orné de plaques entièrement couvertes de diamants ; sur leur selle étaient quelques emblèmes rappelant la mort de Hoseïn ; la procession avant défilé, vint se placera la droite de l'appartement du roi.

«Après un repos de quelques instants, on vit arriver une troupe d'hommes au regard féroce, et vêtus seulement d'un linge blanc jeté sur leur corps, d'ailleurs entièrement nu. Ils étaient tous barbouillés de sang, brandissaient un sabre et chantaient un hymne d'une mélodie sauvage. Ils représentaient les soixante»et deux parents ou martyrs, comme les appellent les Persans, qui accompagnaient te jeune prince et périrent en le défendant. Après eux venait un cheval blanc, le corps hérissé de flèches et caparaçonné en noir ; cet animal représentait le cheval que montait Hoseïn lorsqu'il fut tué. Une troupe d'une cinquantaine d'hommes, tenant à la main deux morceaux de bois qu'ils frappaient l'un contre l'autre , suivait le cheval et fermait la marche. Ces hommes se placèrent en ordre devant le roi ; ils étaient sous les ordresd'un maître de ballet qui se tenait au centre pour régler leurs mouvements. Ils exécutèrent une danse en frappant dans Uuirs mains avec le plus d'ensemble au'il leur était possible. Le maître de ballet chantait en même

temps une espèce de récitatif, et ces danseurs joignirent à différentes reprises leurs cris à sa voix , et raccompagnèrent en frappant en cadence sur leurs bâtons.

« A ces processions succédèrent les acteurs tragiques. Hoseïn s'avança , suivi de ses femmes, de ses sœurs, et de ses autres parents. La représentation fut longue et ennuyeuse , du moins pour nous ;mais la distance où nous nous trouvions du lieu de la scène était trop considérable pour nous permettre d'entendre les choses tendres et sensibles qu'ils se disaient sans doute les uns aux autres. Nous nous approchâmes ensuite du lieu où gisait le malheureux Hoseïn , étendu par terre, et sur le point de recevoir le coup mortel. A ce moment un cri de douleur se fit entendre; des sanglots, des larmes véritables , s'échappèrent des yeux de tous les assistants, placés assez près de nous pour que nous

1 Hissions les apercevoir. L'indignation, a fureur de la populace accourue à ce spectacle, se portèrent sur les acteurs qui avaient représenté les^ soldats d'Yézid, meurtriers de Hoseïn, et ils furent obligés de fuir devant une volée de pierres, suivie de coups et d'imprécations. On nous apprit qu'il est si difficile de trouver des personnes qui veuillent remplir ces rôles , aue, dans cette occasion, on avait force des prisonniers russes de représenter les soldats d'Yézid, et ils furent, après la catastrophe, obligés de s'enfuir le plus promptement possible.

« L incendie de Kerbela termina la pièce. On avait construit, derrière la palissade dont nous avons parlé plus haut, plusieurs huttes de roseaux auxquelles on mit le feu. Le tombeau de Hoseïn parut couvert d'une étoffe noire ; au-dessus on plaça un tigre empaillé pour représenter le lion miraculeux, qui, dit-on, veilla plusieurs jours sur les restes de Piman après son inhumation. La cérémonie se termina par la récitation d'une pièce de vers en l'honneur de Mahomet, de ses descendants, et du rpi.

« La partie la plus extraordinaire de

ce spectacle est la représentation des cadavres des martyrs, qui , ayant été décapités , sont placés tous sur une 'ligne , chaque corps ayant une tête placée auprès de lui. Pour parvenjr à bien rendre ce spectacle, plusieurs hommes sont enterrés jusqu'au cou, ne laissant passer que leurs têtes, tandis que d'autres cachent leurs têtes et ne laissent paraître que leurs corps. Les uns et les autres sont placés de manière à faire croire que les têtes et les corps ont été séparés. Quelques personnes se soumettent à ce supplice par motif de dévotion, et plusieurs en meurent.»

Les Persans, à ce que nous apprend M. Scott Waring , célèbrent encore d'une manière dramatique la mort du calife Omar. «Pour cette représentation , dit le voyageur anglais, ils élèvent un vaste amphithéâtre, sur lequel ils placent un mannequin aussi difforme, aussi horrible que faire se peut, puis ils lui reprochent d'avoir supplanté le prophète Ali , successeur légitime de Mahomet; et. lorsqu'ils ont épuisé tout leur vocabulaire de mots injurieux, ils tombent sur le mannequin à coups de pierres et de bâton, et le mettent en pièces : le mannequin est rempli de confitures sèches que la populace mange avec avidité. »

La fête du baïram est commune l tous les musulmans ; Morier nous fait connaître, dans son premier voyage, la manière dont on la célèbre à Bouschir.

«Le ramadan était passé; la nouvelle lune qui en indique la cessation avait été aperçue la veille au coucher du soleil. Les navires à l'ancre tirèrent le canon, et le matin le baïram fut annoncé par une décharge d'artillerie.

Un grand nombre d'habitants , avant à leur tête un prêtre , allèrent faire leur prière sur le bord de la mer; cette prière terminée , le canon se fit encore entendre. Lorsque nous sortîmes à cheval de la maison du khan, nous traversâmes une foule de tout âge et de tout sexe, vêtue de ses plus beaux habits ; chacun célébrait la fête par toutes sortes de divertissements.

PERSE. fôf

Parmi les jeux, j'en remarquai un qui ressemblait au jeu de bague des foires1 d'Angleterre, si ce n'est qu'il consistait dans Une machine beaucoup plus grossière ; elle était composée de plateaux suspendus, comme ceux d'une balance , a l'extrémité d'une pièce dé bois posée sur un gros poteau fixé en terre. Plusieurs hommes s'étaient entassés comme des enfants sur ces sièges, et s'amusaient à se faire tourner en rond, par le mouvement qu'un pauvre Arabe, maître de cette machine, lui imprimait en y employant toutes ses forces.it

La fête du baïram commence successivement dans chaque saison dç l'année ; car les Persans, comme les autres mabométans , se servent de mois lunaires. Lorsque le ramadan, ou mois du jeûne, qui précède Je baïram, arrive dans les longs jours de Tannée, rien de plus pénible, car les gens même occupés aux travaux les plus rudes ne peuvent prendre aucune espèce de nourriture depuis le lever du soIeH jusqu'à son couches. Les Persans comptent leurs jours d'un coucher du soleil à l'autre ; mais les subdivisions du temps varient suivant que les jours naturels sont plus ou moins longs. Pour calculer la nn du jeûne et le commencement du baïram , ils se servent rarement d'almanacbs; voilà pourquoi il arrive fréquemment que cette Tête est célébrée deux jours plus tôt, ou retardée de deux jours dans différentes {>arties du pays , parce que Fétat de 'atmosphère permet d'apercevoir la nouvelle lune dans un canton , tandis qu'il la cache dans un autre.

DES MF» OU COXTEMPLATIVS ET DE X.EUE8 OIVVBBKVTU ttCTSB.

Il est difficile de parler des schiites sans dire un mot des sofis. tes enthousiastes, parmi lesquels il y eut sans doute aussi des imposteurs , ne sont guère moins anciens que le mahométisme. Leur secte , dit-on , a été utile à l'établissement de là. doctrine de Mahomet. Mais aujourd'hui on les regarde comme les plus dangereux

aofl

L'UNIVERS

ennemis de l'islamisme. Leurs opinions libres sur le dogme , le mépris qu'ils professent pour les formes extérieures du culte , et la prétention qu'ils affichent d'être en communication directe avec Dieu , tendent au renversement de la croyance pour laquelle ils montrent un grand respect extérieur. Il est peu de pays musulmans dans lesquels les sofis aient compté, à toutes les époques ', autant d'adeptes qu'en Perse. Le nombre de ces illuminés avait tellement augmenté, au commencement du dixneuvième siècle, que les docteurs musulmans supplièrent Feth-Àli-Schah de protéger la véritable foi contre des sectaires qui, par la sainteté apparente de leur vie, avaient acquis sur le peuple un crédit effrayant. Le mot de sofi veut dire en arabe un homme qui porte un vêtement de laine, et par suite un homme qui renonce au luxe et aux choses mondaines. Les sofis font profession de s'occuper exclusivement de la recherche de la vérité, et d'être sans cesse occupés à adorer Dieu et à s'identifiera lui par l'amour divin. Le Créateur est, suivant leur doctrine, répandu dans toutes ses œuvres. Il existe partout et dans tout. Ils comparent les émanations de son essence divine aux rayons du soleil, qui sont, disent-ils , continuellement lancés et réabsorbés. C'est à cette réabsorption en Dieu, à qui appartient la partie immatérielle de notre être , que tendent tous leurs efforts. Ils croient que l'âme et le principe de vie qui existe dans toute la nature ne sont pas l'œuvre de Dieu , mais une partie de Dieu même. Ce sont ces principes impies , subversifs de toute religion, que les docteurs musulmans cherchent surtout à combattre. La réabsorption en Dieu, ou anéantissement, comme ils l'appellent, s'obtient par la destruction des qualités vicieuses, destruction à laquelle on arrive par un long exercice de la mortification. Il existe un autre anéantissement qui consiste en une insensibilité totale pour les choses du monde visible et du monde intellectuel. On ne par-

vient à celui-ci que par l'a complète dans la grandeur du teur, et par la contemplation de la vérité. .

Suivant la doctrine des sofis, il y av quatre degrés par lesquels l'homme doit passer avant d'atteindre le plus élevé, qui est celui de la béatitude divine. Quand un homme atteint cette hauteur, son voile corporel, disent-ils, est écarté, et son âme émancipée se mêle de nouveau à l'essence immortelle dont elle a été tirée mais non séparée. Le premier des quatre degrés est celui de l'humanité. A ce degré appartiennent les disciples qui observent régulièrement les préceptes de la religion établie. Car les sons admettent comme une chose relativement bonne, l'obéissance aux préceptes de la religion, obéissance gui peut retenir dans les bornes de la justice les âmes vulgaires qui ne sauraient arriver à la contemplation divine, et que pourraient égarer et corrompre tout à la fois la liberté d'opinions qui éclaire les hommes d'une intelligence supérieure et une dévotion fervente.

Le second degré , qu'on appelle le sentier, est, à proprement parler , le deçré d'initiation ausofisme. L'adepte

3ui y est admis peut , dès lors , abanonner l'observation des devoirs reli- Îneux extérieurs , parce qu'il échange e culte pratique pour le culte spirituel. On ne parvient pas à "ce degré sans beaucoup de pieté , de vertu et de courage. Car, pour qu'une âme obtienne la permission de négliger des devoirs qui doivent la retenir tant qu'elle est faible , il faut qu'elle ait acquis, par la dévotion mentale , une force dont la base est la connaissance de sa propre dignité et de la nature de Dieu.

Le troisième degré est celui de la science ou de la connaissance. Celui qui l'atteint est regardé comme un inspiré, et il est l'égal des anges. Le quatrième degré est celui auquel on arrive par une union complète avec Dieu.

Les sofis se subdivisent en une prodigieuse quantité de sectes , qui ne

PERSE

diffèrent entre elles que par des points très-peu importants , et s'accordent sur les dogmes principaux, mais particulièrement sur la soumission aveugle aux ordres et aux préceptes a>s inspirés , et sur la ferme croyance au pouvoir que possède notre âme , pendant même qu'elle est unie au corps , d'arriver par la piété et la contemplation à une béatitude extatique et céleste. La secte appelée des inspirés prétend que Dieu descend dans l'âme des sofls , et que l'esprit divin entre dans tous les nommes pieux et doués d'intelligence. Les unitaires soutiennent que Dieu ne fait qu'un avec tous les êtres éclairés. Ils comparent Dieu à une flamme , et leurs âmes à un charbon , et ils disent que, de même

Sue le charbon lorsqu'il rencontre la amme devient flamme lui-même , de même aussi la partie immortelle de leur être , par son union avec Dieu, devient Dieu. Une autre secte croit que Dieu existe dans toutes choses, et que toutes choses existent dans Dieu.

Les Persans s'imaginent que les soûs de cette secte suivent les opinions des anciens philosophes de la Grèce , et particulièrement de Platon , lequel a dit, suivant eux, que le Dieu du monde a créé toutes choses par son souffle, et que chaque chose par conséquent est tout à la fois créateur et créature. Les dogmes de cette dernière secte dominent aujourd'hui parmi les sofis.

Un grand nombre d'entre eux aussi enseignent que le monde est incréé et indestructible. Il en est encore qui prétendent avoir la puissance de ressusciter les morts. D'autres se croient supérieurs à Mahomet par la communication directe qu'ils ont avec Dieu.

Il en est aussi parmi eux qui rejettent toute espèce d'occupation , excepté la danse, le chant et la musiaue. Quel-

3ues autres prétendent que les actions es hommes ne doivent avoir pour mobiles ni la crainte des peines , ni l'espoir des récompenses, mais l'amour de la vertu et la haine du vice.

Enfin on en voit qui soutiennent que rien de ce qui existe ne doit être rejeté; car tout contient une partie de

Dieu , la religion comme Fimpiété, le juste comme l'injuste.

La dignité de docteur ou chef de secte parmi les sofis ne s'obtient que par de longs jeûnes , par la prière et par une renonciation complète à toutes les occupations mondaines. Les épreuves qui précèdent l'admission au troisième degré du sofisme sont longues et pénibles, et il est des disciples qui meurent avant de les avoir toutes subies. Enfin , pour atteindre le quatrième et le dernier degré, il faut d'abord se soumettre à un long jeûne, qui , suivant le règlement de quelques sectes, ne doit pas durer moins de quarante jours. Pendant ce temps , le postulant est tenu de rester dans la solitude , de se tenir dans une attitude de contemplation , et de ne prendre que la quantité d'aliments strictement nécessaires pour empêcher , disent-ils , l'âme de s'envoler de son enveloppe terrestre. Après cette première épreuve , il doit errer dans les déserts et y vivre seul , ne voyant que le docteur auquel il est attaché. Lorsqu'un de ces chefs spirituels vient à mourir , il lègue son manteau , qui forme toutes ses richesses , au disciple qu'il croit être le plus digne de lui succéder, et dès lors celui-ci se trouve investi de toute l'autorité qu'avait son prédécesseur.

MOSQUélS.

« LesPersans,dit Chardin, appellent leurs temples mesdjid, terme arabe qui vientd un verbe qui signifie adorer 9 et aussi prosterner , duquel nous avons fait le nom de Mosquée, que nous donnons aux églises des mahométans.

J'ai fait ci-devant la description de plusieurs mosquées, et particulièrement des principales qu'il y a dans la ville d'Ispanan , ce qui me dispensera de rappeler en détail comme elles sont faites. Je dirai seulement en gros, que , d'ordinaire , ces édifices consistent en une nef couverte en dôme, en des portiques sur les ailes et aux côtés du portail , et en une cour au milieu, avec plusieurs bassins d'eau, pour l'exercice des ablutions légales.

L'UNIVERS

pn Toit aux grandes mosquées deux ou quatre aiçtiltles s'élever au-dessus de la nef au lieu de clochers, avec des galeries autour du chapiteau, pour appeler de là à la prière, parce que les mâhométans ne se servent point de cloches ni d'aucun instrument sonore dans les offices divins, disant que Dieu n'agrée que la voix de l'homme dans Je culte qui lui est rendu ; mais, comme pn est jaloux des femmes en Perse au delà de ce qui se peut dire, on ne souf-

f»e point que ceux qui appellent à la rière montent si haut , parce qu'ils verraient les femmes dans leurs logis , qui sont toujours ouverts de quelque Côté, ou dans leurs cours et dans leurs jardins. Ainsi , ces aiguilles ne servent que d'ornements, et Ton n'en fait même plus guère aujourd'hui. On fait en la place de ces aiguilles , sur les platesformes de la mosquée, une petite loçe ouverte de tous côtés , d'où se fait l'exhortation publique, dans les termes que j'ai rapportés ailleurs. Il faut observer que les portes de ces tours ou aiguilles, ou des plates-formes, regardent toujours du côté où est la Mecque.

«Les mosquées de Perse sont ornées h la mosaïque, avec plusieurs inscriptions ; mais les figures ou représentations des choses animées en sont bannies , autant la figure d'un oiseau que celle d'un homme. La nef est toujours tournée du côté de la Mecque; et , au fond de la nef, il y a une table de marbre ou quelque autre marque semblable, pour montrer que c'est là l'endroit ou il faut arrêter ses regards pour les avoir tournés vers la Mecque; c'est ce aif on appelle mehrab; et sur le bord ue la nei il y a une chaise de prédicateur , plus basse que dans nos églises et fort simple, ressemblant à un fauteuil. On l'appelle member, c'està-dire , trône.

«On ne sacre point les mosquées en Perse. Lorsque Quelqu'une est achevée de bâtir, on fa dédie, ou consacre au culte divin par l'usage, sans aucune cérémonie , et Ton invite les voisins cPy venir souvent.

«J'ai remarqué ailleurs qu'il n'est

pas d'obligation en Perse d'aller à la mosquée. Les grands n'y vont jamais ; je n'y ai jamais vu le roi. On fait sa prière chacun chez soi, et cela est tenu pour tout aussi bon ; mais le commua peuplé aime, en Perse comme ailleurs, a fréquenter les temples, surtout le vendredi et les grandes fêtes, auxquels jours , après les prières , on y fait un sermon qui roule d'ordinaire sur la morale. lie peuple va encore y lire et écrire, causer, se reposer , dormir au frais, fumer et manger. On laisse chacun y faire ce qu'il veut , pourvu que ce ne soit rien d'indécent. »

M. de Freygang remarque dans son voyage que les femmes n'osent paraître que sous le portique des mosquées, et qu'il leur est défendu d'approcher de l'intérieur.

lOFiâtTinom.

Nous ne pouvons pas terminer ce chapitre sans faire connaître quelquesunes des pratiques superstitieuses des Persans; car la superstition forme, pour ainsi dire , une partie de la religion musulmane.

« Il n'y a pas, dit Chardin, de peuple au monde plus superstitieux, ni qui le soit plus sottement que les Persans, pour un peuple savant et éclairé comme ils le sont. Ils croient qu'il y a fatalité partout. Tous les jours de l'année sont, à leur dire, heureux ou malheureux , ou , pour parler comme ils le font, noirs ou blancs, et les heures du jour aussi (*). C'est par là qu'ils ont tant de crainte de l'enchantement et du charme , tant de croyance aux talismans, et tant de confiance aux amulettes. Ils les composent des passages de l'Alcoran , et des hadU, qui sont les dits des premiers successeurs

(*) Le i$ du mois sefar est regardé par les Persans comme un jour extrêmement malheureux. Ils sortent alors de chez eux , et vont se promener dans les champs, afin que rien ne dérange leur humeur, car une querelle qu'on a ce jour-là occasionne des malheurs pour lé reste de Tannée.

L'anniversaire du meurtre d'Omar passe pour un jour heureux.

Digitcedby Vj(

PEfLSE.

de Mahomet, 4a prières dateurs saints, mêlées de termes cabalistiques, le tout écrit avec de grandes circonspections à l'égard dû papier, surtout a l'égard du temps et ou lieu.

«Ils les portent au cou, à la ceinture, mais plus communément au bras, entre le coude et l'épaule , en de petits sacs de soie ou de brocart de toutes figures , grands comme un demi-écu plus ou moins. On les prendrait d'abord pour de petits pelotons. Il y a des gens qui portent jusqu'à sept ou huit de ces sachets cousus sur un ruban en bracelet , et il y en a d'autres qui portent ces sortes de papiers su-

Serstitieux en de petites bottes ou* en e petits étuis , comme ceux des curedents , faits (for ou d'argent, pour les mieux conserver , et aussi afin de n'être jamais obligés de les ôter ni iour ni nuit, pas même en se mettant dans le bain. J'ai vu des gens porter ainsi tout l'Àlcoran. Gomme ils ont de ces amulettes en papier, ils en ont aussi gravées (*) sur des pierres ; mais ils n'en ont point en vélin ou parchemin , parce qu'ils réputent impures les bétes mortes, et tout ce qu'on en tire, comme est la peau dont on fait le parchemin. Enfin , il y a des gens qui les enchâssent dans des bagues, entre la

{>ierre et le fond du chaton. Ils appeler! t les amulettes douaa* c'est-à-dire, vœux ou prières ; et il faut observer qu'il y en a pour être gardé contre toute sorte de maux et pour obtenir toute sorte de biens. Par la même superstition , ils eu attachent au cou des bétes et aux cages des oiseaux , quelquefois par douzaines , et enfin, ils en pendent aux choses inanimées, comme aux boutiques, dans la pensée que cela leur fera venir des chalands. Je traiterai dans la suite de ce journal des autres superstitions des Persans, à mesure que l'occasion s'en présentera. Je ne parlerai ici que de ces caractères talismaniques, entre lesquels j'en ai vu (*) Ou ïïtgrwéfs dans toutes les éditions do Chardin que j'ai pu consulter. Ainsi la faute que commettent aujourd'hui tant de personnes qui font amulette féminin, est déjà

composer de cette sorte : on prenait une feuille de papier longue de plus d'une aune , mais large seulement d# cinq à six pouces , laquelle on portait à quarante personnes Vune après Tau* tre, celles du pays que l'on croyait les plus intègres et les plus dévotes , les

Jmant d'écrire dessus une oraison à eur gré , et qu'ils croiraient de plus agréante à Dieu et de plus efficace.

Chaque oraison n'était qu'un ou deux versets de l'Alcoran et des hadis. Quand le papier était achevé , on le pliait et oh renfermait comme je l'ai dit, et on rattachait sur soi. Ils donnent pour raison de cette dévotion superstitieuse, que de ces quarante personnes il y en aura au moins une d'agréable à Dieu, de laquelle l'oraison sera efficace par conséquent , et fera son effet sur celui qui en est muni. Les moines mendiants , et la plupart des gueux qui demandent l'aumône , portent toujours à la main, étendu devant eux , un grand papier carré de deux à trois pieds , sur lequel Il v a des prières , pour obtenir de Dieu des grâces spéciales , au-dessous desquelles on voit un grand nombre de sceaux appliqués au lieu et en manière de signature : ce sont les sceaux des plus honnêtes et des plus dévots personnages du lieu , qu'on y a fait mettre en disant que ces gens-là s'unissent de cette manière à celui qui est chargé du papier ou. sont ces prières, concourant avec lui à demander à Dieu ' les grâces qu'elles contiennent, et qu'il est impossible que parmi tant de gens de bien . il n'y en ait quelqu'un d'agréable a Dieu , dont le suffrage soit efficace en faveur de celui pour qui il est donné. Quand ces mendiants se veulent arrêter quelque part , ils pendent ce papier sur le devant du lien oà ils s'arrêtent ou gîtent. »

Sir William Ousefey dans ses Voyages parle d'un khan qui fit demander à une personne de l'ambassade quatre soies de porc , lesquelles , comme le dit un Persan , étaient pour composer, avec des crins d'un jeune lion et d'autres ingrédients , * un amulette excellent pour préserver les enfanta de toutes sortes de maladies.

L'UNIVERS

. « Parmi les superstitions des Persans , dit Morier , celle qui consiste à observer le chant du coq n'est pas la moins remarquable. Quand cet oiseau se fait entendre aux heures propices , ils pensent que c'est un bon augure ; guand, au contraire, il chante dans un mitant défavorable, on le tue. Les bons moments sont à neuf heures du soir et du matin , à minuit et à midi.

« Les Persans attribuent au lion un discernement extraordinaire. Un homme me dit de l'air le plus sérieux, qu'un lion de son pays ne ferait jamais le moindre mal à un schiite, mais qu'il dévorerait sur-le-champ un sonnite; c'est pourquoi, ajoutait-il, qughd vous rencontrerez un lion, vous n'avez qu'à dire : Ya AU (0 Ali) , et l'animal passera respectueusement sans tous faire de mal jamais si , par zèle ou par un oubli, effet de la peur, vous vous écriez : Ya Omar (0 Omar) , le lion s'élancera sur vous. »

Scott Waring nous apprend qu'il existe en Perse des gens qui prétendent avoir un secret qui les garantit du venin des animaux. « Ce privilège, dit le même voyageur, n'appartient pas à tout le monde ; il est le fruit du jeûne et de la méditation , mais peut être conféré par celui qui en est doué à qui bon lui semble. On l'appelle dem (soijffle)* parce que celui qui le communique fait avaler au postulant un petit morceau de sucre ou d'autre chose sur lequel il a soufflé. Les Persans ajoutent une foi sans bornes à la vertu de ce dem ; et , à l'époque de la moisson , on voit à Schiraz une foule de paysans qui viennent le prendre d'un homme célèbre pour la vertu de son souffle.

« Je crois pouvoir rapporter ce qui s'est passé sous mes yeux sans encourir le reproche de crédulité ou d'user des privilèges de voyageur. J'avais un domestique nommé Ali-Beg , qui possédait ce dem , et j'avais toujours traité d'absurdités toutes les histoires qui m'étaient rapportées à son sujet.

M. Bruce, qui est maintenant à Bouschir , m'assura l'avoir vu saisir deux serpents, dont l'un avait fait une pro-

fonde morsure à quelqu'un ; maïs cela s'expliquait aisément : le serpent n'était sans doute pas venimeux ; car je crois même que tous ceux de Bouschir ne le sont pas. Enfin , quelque temps après mon arrivée à Schiraz , on trouva un scorpion monstrueux sous mon lit; j'appelle Ali-Beg, qui le prend sans le moindre signe d'hésitation , et je vois l'animal qui lui darde à plusieurs reprises son aiguillon dans les chairs de la main. Cependant Ali soutint qu'il n'éprouvait aucun mal. Je dis à plusieurs autres domestiques d'en faire autant , aucun ne le voulut ; et le lendemain je pe vis, en examinant la main de cet nomme , aucune apparence de piqûre.

Remarquez que l'aiguillon du scorpion passe pour faire éprouver des tourments insupportables, et que je l'ai vu causer une enflure prodigieuse. Je ne puis deviner ^comment cet homme se préserva du mal qu'il devait éprouver, mais il est certain qu'il n'avait point eu le temps de faire aucune préparation , et qu'il n'appliqua aucun antidote sur la. piqûre du scorpion. Il serait cependant ridicule d'attribuer son salut aux causes que la crédulité des Persans donne à ce pouvoir singulier.

« Ali-Beg est maintenant à Bouschir. Si quelqu'un visite cette place , et a la curiosité de vérifier ce fait,' cet homme ne refusera pas, j'en suis convaincu , de se faire piquer par des scorpions de toute espèce , pour donner la preuve de la bonté de son secret. »

« En Europe , dit M. Jaubert , on a coutume de féliciter ses amis et les personnes de sa connaissance sur tous tes événements heureux qui leur arrivent ; il n'en est pas de même dans l'Orient. Voit-on une mère tenir son enfant entre les bras , il faut se garder de lui en vanter la beauté ; la fortune sourit-elle à quelqu'un, on doit éviter de le lui aire. Telle est la force du préjugé, qu'on croirait porter malheur a ceux à qui l'on adresserait de tels compliments. Il serait trop long d'énumérer ici tous les préservatifs que leurs charlatans ont mis en vogue

PERSE

pour détourner les effets de ce qu'ils appellent nazar, regard envieux, ou cattivo occklo des Italiens. Lorsqu'une femme vient de se montrer en public , elle ne manque pas , en rentrant, de se purifier par l'eau et les parfums , pour détruire les sortilèges qu'on aurait pu employer contre elle. »

« Les Persans , dans leurs conversations , évitent , nous dit Chardin , de faire des récits ni de rien dire oui puisse rappeler ou exciter des idées tristes' ; et quand le discours ou l'occasion les portent à le faire, ils se servent de circonlocutions pour éviter du moins les termes funestes. Par exemple , s'il faut dire que quelqu'un est mort, ils disent : Il vous a fait don de la part qu'il avait à la vie, c'est-àdire , il pouvait vivre encore de longues années , mais pour l'amour qu'il vous porte , il les a attachées à celles que vous avez à couler. Je me souviens là-dessus d'un petit conte assez naïf du général des mousquetaires du temps d'Abbas II. Ce prince, qui était d'un esprit vif, avait donné à garder à ce général un ours blanc qu'on lui avait amené de Moscovie, croyant qu'il en aurait plus de soin qu'on ne ferait au parc de ses bétes féroces. Cependant l'ours ne vécut guère et le roi le sut , et quelque temps après il voulut savoir comment il était mort , et demanda au général : Qu'est devenu mon ours blanc ? Sire, répondit-il , il vous a tait don de la part qu'il avait à la vie. Le roi se prenant a rire lui dit : Vous êtes vous-même un ours de vouloir que les ans d'une béte soient ajoutés aux miens. »

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