‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l' église (volume 2)Chapitre 13 sur 39 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

SOMMAIIlt:. — l. L.v POLiTHiLE nEiJGiEL'sEDE CONSTANTIN. — Renaissaiicc Chrétienne. — Basiliques nouvelles. — Nécessité de |)Oser des rè^'les pour la rentrée des « tombés » dans l'Église. — Canons du concile d'.Vncyre. — État des esprits en Afrique. — Céciliea succède à Mensurius sur le siège de Carthage. — Félix, son consécrateur, accusé d'avoir été traditeur.

— Scliisme des donatistes. — Faveurs accordées par Constantin au clergé catholique. — Ses lettres reconnaissent la légitimité de Cécilien.

— Cette légitimité proclamée par le concile de Rome. — L'innocence de Félix prouvée par une enquête judiciaire. — Nouvelles protestations des donatistes. —Imi)atience de Constantin.— Il convoque le concile d'Arles.

— Jugement d'Arles conforme à celui de Rome. — Canons transmis au pape Silvestre pour être promulgués. — Questions d'ordre civil et social résolues par les canons. — Suite de l'histoire des donatistes. — Les évéques catholiques ne demandent pas le châtiment de leurs adversaires.

— Même douceur des évéques pour les païens. — Progrès de la législation romaine sous l'inJluence des conseillers ecclésiastiques de Constantin. — Plaintes des païens. — Rien n'est changé cependant à la situation légale du paganisme. — Constantin garde le titro de Pontifcx Maximus. — Ses motifs. — Ce titre lui permet de faire la police du culte païen. — Lois en interdisant l'exercice secret, en autorisant l'exercice public. — Destruction d'un petit nombre de temples, où la morale était outragée. — Suppression des sacrilices offerts ofQciellement par les magistrats et les généraux. — La politique de Constantin à l'égai'd du culte païen peut se résumer par ces mots : tolérance et publicité. — Les païens et les chrétiens : martyre de sainte Salsa. — II. La peuségutiox DE Licimus. — Courte rupture et réconciliation des deux emi»ereurs. — Leur accord jusqu'en 321. — Changement dans la politique religieuse de Licinius. — Conduite tortueuse à l'égard des ciiréticns. — Interdiction aux évé(iues de sortir de leurs diocèses et de se réunir. — Interdiction aux hommes et aux femmes de se trouver en même temps dans les églises. — Interdiction aux évéques et aux prêtres de donner l'enseignement religieux aux femmes. — Défense aux chrétiens de célébrer leur culte autrement qu'en plein air. — Expulsion des chrétiens du palais. — Épuration de la magistrature. — Tous les employés des tribunaux et des préfectures obligés de sacrilier sous peine de révocation. — Nouvelle confiscation du patrimoine ecclésiaslicpie. — Chrétiens condamnés à l'exil, —à la relégation, — aux mines, — à la servitude pénale, — au soin des ménageries impériales. — Confiscation de leurs biens. — Chrétiens inscrits parmi les curiales. — Les évê(iues soupçonnés d'être favorables à Constantin. — Horrible supplice indigé à plusieurs prélats

— Martyre de Basile, évoque d'Amasée. — Les confesseurs Paul, évèque de Néocésarée, et Théodote, évêque de Ceraunia. — Martyre des diacres Ammon et Abibe. — L'idolâtrie imposée aux soldats. — Réponse d'Ha. drien. — Martyre de Théogène. —Martyre de Sévérien, Eudoxe, Agape.

— Les quarante martyrs de Sébaste. — Dureté envers les prisonniers. — Apostasies. — Martyre de saint Gordius. — Guerre entre Constantin et Licinius. — Contraste des deux armées. — Discours i^aïen de Licinius.

— 11 est défait à Andrinople. — Tentative de réconciliation, puis reprise d'Iiostilités. — Nouvelle défaite à Clirysopolis. — Mort de Licinius. — IIL Les derniers éditsde paix religieuse. — Édit de 3-23, effaçant les traces de la persécution de Licinius. — Lettre de Constantin accordant des subsides aux évéques. — Inquiétudes des païens. — Proclamation de Constantin à ses sujets. — Récit autobiograpliique. — Prière. — Tolérance promise aux païens. — Second passage répétant celte promesse.

— Conclusion.

La politique religieuse de Constantin.

Après la chute de Maximia, la paix religieuse parut fondée pour toujours. La joie des chrétiens n'eut plus de bornes, surtout dans ces contrées de l'Orient où ils avaient été plus longtemps persécutés. Le souvenir des maux soufferts s'effaçait comme un songe : on commentait avec admiration les prophéties bibliques, qui semblaient écrites pour les événements de la veille. « J'ai vu l'impie élevé comme les cèdres du Liban; puis j'ai passé et il n'était plus; j'ai cherché sa place, et ne l'ai pas trouvée, » répétaient les fidèles encore émus de la fin tragique de tant de tyrans (1). Les lois favorables à l'Église, les privilèges accordés au clergé, les égards que lui montraient les souverains, paraissaient à ces échappés du bagne

(l) Psalm. XXXVI, 35-3G. — Euscbe, Uist. EccL, X, 1.

OU de la prison la promesse d'une ère nouvelle, l'aurore d'un jour qui ne connaitrait plus de nuages (1). Au souClle, si nouveau pour eux, de la faveur impériale il leur semblait voir tout renaître, et le sol, nettoyé des ruines qu'y avaient amassées les persécutions, produire une soudaine végétation de sanctuaires et d'églises (2).

C'est l'heure où, à Rome, une superbe basilique s'élève au Latran près de la résidence des papes (3); où d'autres commencent à recouvrir, comme d'immenses et précieuses châsses, les tombeaux de saint Pierre au Vatican (4), de saint Paul sur la voie d'Ostie (5), de saint Laurent sur la voie Tiburtine (6), de sainte Agnès sur la voie Nomentane (7) , des saints Pierre et Marcellin sur la voie Labicane (8); où sur divers points de l'Italie, à Ostie (9), Albe (10), Capoue (11), Naples (12), comme à Girta en Numidie (13), les ar-

(I] Eusèbe, Eist. EccL, X, 2.

(2) Ibid.

(3) Libe}' Ponlificalis, Silvesler, 9 (Duchesne, t. I, p. 172).

(4) Ibid., 16 (p. 176). Sur l'ancienne basilifiue de saint Pierre, voir De Rossi, Inscriptiones chrislianx urbis Romœ, t. II, p. 229 et suiv., et Ducliesne, l. c, t. I, p. 193.

(5) Liber Pont., Silvester, 21 (p. 178).

(6) Ibid., 24 (p. 181).

(7) Ibid., 23 (p. 180).

(8) Ibid., 26 (p. 182).

(9) Ibid., 28 (p. 183).

(10) Ibid., 30 (p. 184).

(II) Ibid., 31 (p. 185).

(12) Ibid., 32 (p. 186).

(13) Lellre de Constantin aux évoques catholiques de Numidie (à la suite des Oeuvres de saint Augustin, éd. Gauine, t. IX, p. 1103).

chitectes de Constantin multiplient les édifices en l'honneur du Christ et des saints; tandis que l'Orient chrétien retentit des fêtes célébrées pour la dédicace de la cathédrale de Tyr (1). Il faut lire l'enthousiaste description donnée par l'orateur de cette solennité (2), ou les inventaires de bijoux liturgiques et les catalogues de biens fonds reproduits au Livre Pontifical (3), pour se faire une idée de la richesse des nouvelles églises, parées et dotées comme des fiancées par la munificence impériale (4). Le peuple qui, à travers les vastes vestibules, les cours bordées de portiques, rafraîchies par des fontaines jaillissantes, pénétrait dans Tenceinte du temple, sous les plafonds de cèdre ou les voûtes de mosaïques, parmi les colonnes de marbre poli, les couronnes de lumières, les autels étincelants d'or et de pierreries, ne pouvait contenir son admiration. Le bonheur, dit un témoin, était peint sur tous les visages (5); partout retentissaient les hymnes d'actions de grâces; chaque cité voyait se développer librement la pompe des

(1) Eiisèbe, Hist. EccL, X, 4.

(2) Ibid., X, 4, 37-46.

(3) Libei' Pontificalis, Silvesler, j)assim. — Parmi les nombreux biens fonds donnés à la basilique de Saint-Paul, à Rome, est une terre de la banlieue de Tarse. « C'est évidemment par une allenlion spéciale qu'on la choisit pour être offerte à l'apùtre Paul, originaire de cette île. C'est sous une inspiration analogue que saint Grégoire le Grand affectera à l'entretien du tombeau de l'apôtre la terre Ad aqnas Sal^ vias, lieu traditionnel de son martyre. » Duchesne, t. 1, p. 19G.

(4) Le pa'ien Zosime (H, 32) y fait allusion en parlant des oiy.oor,[jn'ai 7i).£TaTat àvtoçeXsT; dont la construction par Constantin aurait, dapri'S lui, épuisé le trésor public.

(5) Eusèbe, IJtst. Eccl., X, 2.

cérémonies religieuses; les rites divins, célébrés avec une solennité inaccoutumée, laissaient paraître, sur un théiUre agrandi, leurs beautés liturgiques, i\ demi cachées naguère dans l'ombre d'étroites chapelles (1) ; la foule charmée se portait vers les baptistères, sollicitant, recevant avec allégresse « le signe de la Passion du Sauveur (2). »

Telle est, cependant, la vie de TÉglise sur la terre, qu'elle ne peut longtemps et sans réserve s'abandonner aux joies du triomphe. Parmi les chrétiens heureusement délivrés il n'y avait pas que des vainqueurs à féliciter; nombreux étaient les vaincus après dix ans de luttes, et plus d'un demandait maintenant à être réintégré dans les rangs qu'il avait quittés. Bien des fois déjà, c'est-à-dire au lendemain de chaque persécution, l'Église avait eu à se prononcer sur de semblables demandes; mais la longue durée de la crise qui venait de finir, la diversité des cas soumis au jugement des pasteurs, la multitude des pénitents, la perspective de paix assurée qui s'ouvrait maintenant à tous les regards, donnaient une importance plus grande aux décisions qui seraient prises : elles n'auraient vraisemblablement pas, comme à d'autres époques, un caractère provisoire, et ne courraient pas risque d'être rapportées ou modifiées à l'annonce de quelque persécution nouvelle. C'était un véritable corps de règles disciplinaires qu'il s'a-

(1) Eusèbe, Hist. EccL, X, 3.

276 CONSTANTIN ET LICINIL'S f313-323).

gissait de former. En Orient, ce travail fut entrepris dès 31 i (1) par un concile rassemblé à Ancyre, métropole de la Galatie, où se rencontrèrent des évêques des principales provinces de l'Asie romaine.

Les canons de ce concile, œuvre de délicate et haute casuistique, sont d'autant plus intéressants pour nous, qu'ils laissent deviner des épisodes de la persécution dont les documents anciens n'ont pas gardé trace. Les types les plus variés de renégats passent, en quelque sorte, sous nos yeux. Pour prendre d'abord les deux extrêmes, nous voyons, en premier lieu, ceux qui ont eu le malheur de sacrifier n'étant que catéchumènes : l'Église ne leur impose aucune pénitence, puisqu'ils ne lui appartenaient pas encore quand ils ont failli, et leur permet, après le baptême, d'aspirer aux ordres sacrés (*2) ; au contraire , elle montre une grande sévérité pour des chrétiens qui, rendus furieux' par leur apostasie même, s'étaient tournés avec rage contre la religion qu'ils venaient de quitter, étaient devenus les auxiliaires des persécuteurs, les délateurs de leurs frères : à ces grands coupables, qui aujourd'hui frappent humblement à sa porte, elle impose une épreuve de dix ans, et ne les recevra à la communion qu'après les avoir fait passer par tous les degrés de la pénitence canonique (3). L'Eglise est beaucoup plus indulgente pour les pécheurs qu'on a vus, après

(1) Sur ceUe date, voir Héfélé, Histoire des conciles, trad. Delarc t. I, p. 19i.

(2) Canon 12.

(3) Canon 'J.

une chute, se relever aussitôt et « reprendre le combat. » S'ils sont prêtres ou diacres, elle leur permet de conserveries honneurs de leurs charges, sans en remplir les fonctions (1). Mais cette faveur n'est accordée qu'à ceux dont le repentir fut sincère et le combat véritable. Plusieurs, après avoir sacrifié, avaient essayé de tromper les fidèles, et, à prix d'argent, obtenu des juges ou des bourreaux d'être appliqués à une feinte torture, sans péril et sans souffrance (2). Nous n'avons point, au cours de nos récits, rencontré d'exemple de ces frauduleuses transactions, qui font voir, en même temps que la faiblesse de certains chrétiens, le prix qu'ils attachaient à l'opinion de leurs frères et les accommodements auxquels se prêtait quelquefois la vénalité des fonctionnaires païens. On comprend que les rédacteurs de Passions, occupés à raconter l'héroïsme des martyrs, n'aient point fait allusion à de tels marchés, et l'on ne s'étonnera pas que les écrivains contemporains, comme Eusèbe, les aient couverts d'un voile. Les historiens d'une guerre rappellent les courageuses luttes des soldats, non les défaillances de quelques déserteurs. Seuls, les gardiens de la discipline ont le devoir d'en tenir compte, et de citer à leur barre ceux qui entretinrent des intelligences avec l'ennemi.

A ces variétés, déjà nombreuses, de chrétiens tom-

(1) Canons 1, 2.

(2) rJpoxaTao/.î'jâTavTa; y.aî î-'.';r,oî"j'7avTa; xai Tiâîaavxa; ïva oôïwct aiv [îa'râ'Oi; 'jT^ooiut'jb'X'.. Canon 1.

278 OXSTANTIN ET LICIMUS (313-323).

bés s'en ajoutent d'autres, que la fin de la persécution révéla aux chefs de l'Église. Tous ceux qui, après avoir pris part aux sacrifices, ou aux festins dont ils étaient suivis, sollicitent maintenant une place parmi les fidèles, sont loin d'être également coupables. Il en est même de tout à fait innocents : ceux-là n'avaient point consenti, mais on leur avait mis de force l'encens dans la main ou la viande dans la bouche : comme naguère Pierre d'Alexandrie (1), les Pères d'Ancyre les déclarent exempts de toute faute (2). Ils condamnent, au contraire, ceux qui se sont rendus volontairement au banquet. Entre ceux-ci même il y a des nuances. Les uns y allèrent gaiement, le visage serein, en habits de fête, comme si le repas célébré en l'honneur des idoles ne différait point d'un repas ordinaire (3). D'autres, désolés delà faute qu'on leur faisait commettre, vinrent en habits de deuil, et, pendant toute la fête, ne cessèrent de pleurer (k). D'autres enfin, obéissant en apparence, consentirent à s'asseoir à la table sacrilège, mais n'y mangèrent que des viandes apportées par eux, sans toucher à celles qui provenaient du sacrifice (5). A ces diverses catégories de délinquants les Pères imposent une pénitence différente et proportionnée à leur faute. En frappant d'une peine canonique ceux-

(1) Voir plus haut, p. 35.

(2) Canon 3.

(3) Canon 4.

(4) Canon 5.

(5) Canon 7.

LA rOLlTIQUE RELIGIEUSE DE CONSTANTIN. 27'.»

là mêmes qui étaient parvemis à substituer, pendant le banquet idolAtrique, aux viandes immolées la nourriture préparée dans leurs maisons, le concile met en lumière le caractère spiritualiste des prohibitions de l'Église : comme saint Paul (1), les évoques jugent que la faute n'est pas dans le fait matériel d'avoir mangé la chair des animaux offerts aux idoles, mais dans le fait moral d'avoir, en feignant d'y participer, scandalisé les chrétiens, commis un acte d'hypocrisie, et semblé renier le Christ.

iMalgré les longues dissensions dont avaient souffert les Églises de l'Orient, la restauration de la discipline ébranlée semble avoir été relativement facile dans cette partie de l'Empire (2). Là, selon l'expression d'un écrivain asiatique, le peuple chrétien, hier dispersé comme les ossements arides dont parle le prophète, se rejoignit sans trouble et sans secousse, pour redevenir un corps florissant (3). Au contraire, l'Afrique romaine demeura longtemps agitée. La paix religieuse y était à peine rétablie, qu'elle fut troublée par les chrétiens eux-mêmes. Dans ce pays, où les esprits avaient tant de peine à se tenir en équilibre , et où les opinions extrêmes attiraient de nombreux

(1) Saint Paul, I Cor., viii.

(2) On voit cependant par le canon 8 du concile de Nicée, qu'en 325 il existait encore en Asie des cathares qui refusaient de communiquer avec les pénitents qui avaient failli pendant la persécution. Ces cathares étaient des novatiens (Socrate, Hist. EccL, V, 22), très répandus à celte époque en Phrygie (Héfélé, Hist. des conciles, trad. Delarc, t. I, p. 399).

(3) Eusèbe, Hist. EccL, X, 3. — Cf. Ézéciiiel, xxxvii, 7.

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partisans, les plus délicats problèmes se posaient habituellement au lendemain d'une persécution. Toujours ces crises terribles y surexcitèrent jusqu'à l'orgueil l'héroïsme de quelques-uns ; suivant le sens où ceux-ci inclinaient ensuite, les « tombés » repentants se voyaient soit repoussés par eux avec une excessive dureté, soit accueillis avec une abusive indulgence. Pour avoir suivi la voie moyenne, conformément à l'exemple du siège de Rome et aux traditions déjà anciennes de celui de Carthage, les sages représentants de l'autorité religieuse étaient souvent en butte à d'injurieux soupçons. La calomnie, qui n'épargna pas naguère saint Cyprien (1) et s'était récemment acharnée contre Mensurius (2), se jeta avec fureur sur son ancien diacre Cécilien, quand cet héritier de ses idées et cet intime confident de sa conduite eut été élu pour lui succéder. On contesta l'élection du nouvel évêque de Carthage. A l'instigation de Donat des Cases Noires (3), ud synode, composé de ces violents prélats numides où Mensurius avait déjà rencontré des adversaires, et qui cependant n'eurent pas tous une attitude courageuse pendant la première phase de la persécution, déclara invalide l'élection de Cécihen, sous le prétexte qu'un évêque qui avait failli n'en pouvait ordonner un

(1) Voir Histoire (les persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 2« éd., p. 359.

(2) Voir t. I, p. 204.

(3) On ne sait si le nom de donalistes, donné à la secte qui prit alors naissance et dura jusqu'au septième siècle, vient de ce Donal ou d'un homonyme, Donat le Grand, second évêque intrus de Carthage.

autre , et que le consécrateiir de Cécilien, Félix, évêque d'Aptoiige, avait été traditeur (1). Le prétexte était mauvais, puisque le principe invoqué était faux et le fait inexact; mais l'orgueil, la passion, les ambitions déçues, et même des intérêts moins avouables, se trouvaient enjeu : le schisme se fit. Un intrus (2) fut opposé par les Numides à Cécilien; bientôt la division s'étendit à toute l'Afrique romaine : comme après la persécution de Dèce (3), on vit, dans un grand nombre de cités, se dresser chaire contre chaire, et non seulement deux partis, mais deux évêques (4).

Une étude détaillée du schisme donatiste n'est pas de notre sujet (5) ; mais nous devons indiquer les faits qui révèlent l'état dans lequel la persécution avait laissé les âmes, ou font comprendre la politique religieuse de Constantin. Celui-ci, dont la conscience était alors dirigée par l'illustre confesseur Osius de Cordoue (6), discerna sans peine le pasteur légitime. C'est à lui que sont adressées les faveurs impériales, soit que le souverain, voulant égaler la condition civile du clergé chrétien à celle des prêtres des idoles, déclare exempts des charges publiques « les

(1) Saint Optât, De schism. douai., 1.

(2) Majorinus, auquel succéda, en 315, Donat le Grand, dont il est qivestion à lavant-dernière note.

(3) Voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 6.

(4) Saint Augustin, Ep. 43; Brev. coll. cum donat.., III, 24; saint Optât, De schism. donat., I.

(5) On la trouvera très bien faite dans Ferrère, La situation religieuse de l'Afrique romaine depuis la fin du quatrième siècle jusqu'à l'invasion des Vandales, Paris, 1897, p. 127-249.

(6) Eusèbe, Hist. Eccl, X, 6, 2. Cf. Zosime, IF, 29.

clercs de TÉglise catholique qui a Cécilienpour primat (1); » soit qu'il leur assure une subvention pécuniaire (2). Dans la lettre destinée à ce dernier objet, Conslantin promet à Tévêque de Carthage sa protection « contre les hommes d'humeur turbulente qui corrompent par d'injustes et adultères faussetés le peuple de la très sainte Église catholique (3). » Cependant les requêtes des donatistes devinrent pressantes (4). Oublieux de la liberté rendue à la conscience chrétienne, les schismatiques faisaient appel, en leur faveur, à ce pouvoir civil contre lequel l'Église venait de soutenir un si rude combat. Constantin, malgré sa répugnance à intervenir dans les affaires ecclésiastiques, ne crut pas pouvoir refuser plus longtemps de leur donner des juges. Il consentit à ce que les accusations qu'ils portaient contre Cécilien fussent examinées à Rome dans un concile où trois évêques des Gaules, pays épargné par la persécution, siégeraient avec les prélats italiens, et que présiderait le pape Miltiade (5). Le concile se tint en 313, au palais de Latran : l'innocence de Cécilien y fut proclamée (6). Les donatistes ne se crurent pas battus. Ils continuèrent à troubler l'Afrique, et ne cessèrent d'attaquer Cécilien et son consécrateur. Constantin estima qu'une

(i) Eusèbe, Hist. EccL, X, 7.

(2) lbid.,e.

(3) Ibid.

(4) Saint Augustin, Ep. 53, 76, 88; saint Oplat, De schism. donat., I.

(5) Eusèbe, Hist. EccL, X, 5,

(6) Saint Augustin, Ep. 102; Erev. coll. cum donat., III, 2i; saint Optai, De schism. donat., I.

information, non slu* les doctrines, mais sur un fait, ne dépasserait pas la compétence de l'autorité civile : en conséquence, le proconsul d'Afrique reçut la mission d'examiner la conduite de Félix d'Aptong-e, accusé par les schismaliqucs d'avoir remis aux persécuteurs les livres sacrés. La situation était piquante : le magistrat devait entendre des témoins pour savoir si, dix ans plus tôt, un provincial avait obéi aux lois des empereurs, le déclarer coupable au cas où son obéissance serait prouvée, innocent si l'enquête démontrait qu'il avait désobéi. Rien, mieux que ce renversement des rôles, ne montre la radicale révolution qui, par la conversion de Constantin, venait de se faire dans l'État. Les dépositions des témoins furent en faveur de Félix : après avoir reçu la déclaration des fonctionnaires municipaux qui, en 303, envahirent l'église d'Aptonge par l'ordre de son prédécesseur païen, le proconsul déclara « le religieux évêque Félix déchargé de l'accusation d'avoir brûlé les livres divins, personne n'ayant pu prouver qu'il eût détruit ou livré les saintes Écritures (l). »

La cause, semble-t-il, était entendue, puisque, en suivant même le principe invoqué par les donatistes, la consécration de Cécilien se trouvait valable par l'innocence reconnue du consécrateur. Les schismatiques, cependant, ne cessaient de protester. Ils mettaient maintenant en question l'autorité du concile

(1) Gesta procoiuularia qui/nis absoliitus est Félix (à la suite du t. IX des Œuvres de saint Augustin, éd. Gaume, p. 1088). — Voir t. I, p. 206.

qui les avait jugés à Rome, comme trop peu nombreux et s'étant trop rapidement prononcé. Tant d'obstination troubla Constantin. « Ces hommes, disait-il. ne veulent considérer ni l'intérêt de leur propre salut ni le respect dû au Dieu tout-puissant. Non seulement ils se couvrent eux-mêmes d'infamie , mais encore ils donnent occasion aux médisances de ceux qui se sont éloignés de notre très saint culte. » Par deux fois Constantin exprime cette crainte, dans ses lettres au vicaire d'Afrique (1) et à Tévêque de Syracuse (2). On voit qu'avec sa foi sincère, mais un peu impatiente, il tremble pour la bonne renommée de la religion qu'il a embrassée. Dieu qui, par des faveurs signalées, lui a donné sur la terre un si grand pouvoir, n'exiget-il pas de lui autre chose que d'assister, impassible et résigné, aux disputes des chrétiens? « Je ne pourrai vivre tout à fait tranquille, et me promettre un bonheur complet de la bienveillance du Dieu toutpuissant, que lorsque je verrai tous les hommes, réunis dans un sentiment fraternel, lui rendre le culte régulier de la religion catholique (3). » Il y avait deux manières de réunir tous les hommes dans un même culte : la contrainte civile et l'autorité morale. Rien ne laisse voir que Constantin ait éprouvé la tentation d'user de la première. Aux donatistes qui en

(1) LeUrc à Ablavius (à la suite du t. IX des (ouvres de saint Augustin, éd. Gaunie, p. 1092).

(2) Lettre à Chrestus, évèque de Syracuse, dans Eusèbe, Hist. EccL, X, 5, 22.

(3) Lettre à Ablavius.

appelaient de la sentence ecclésiastique au jugement de Tempereur, il eût pu faire sentir la pesanteur du bras impérial sans leur donner le droit de se plaindre. Mais l'auteur de l'édit de Milan ne pouvait si tôt oublier les promesses de liberté religieuse qui y étaient contenues, et traiter en ennemis des chrétiens égarés. Sans mettre en question l'autorité de la sentence rendue à Rome, l'empereur espéra calmer les passions et amener l'apaisement définitif des esprits en renvoyant une seconde fois à l'Église la décision que les schismatiques lui demandaient de prendre lui-même. « J'emploie tous mes soins, écrit-il, à ce que le différend qui eût dû être apaisé par une soumission volontaire après la sentence puisse être terminé maintenant par l'intervention d'un plus grand nombre de juges (1). » En conséquence, Arles fut désignée pour la réunion d'un grand concile, où l'empereur convoquait les évêques de l'Occident.

L'Église devait trop d'obligations à Constantin pour ne passe rendre de bonne grâce à ses désirs : aussi, sans opposer à son invitation l'autorité de la chose jugée, un grand nombre de prélats se rassemblèrentils dans la cité gallo-romaine. Le successeur de Miltiade, le pape Silvestre, s'y fit représenter par deux prêtres et deux diacres. Les décisions du concile d'Arles furent conformes à celles du concile de Rome et donnèrent tort aux donatistes. Une lettre synodale, pleine de déférence pour le pontife romain, transmit

(1) Lellre à Chreslus.

à Silvestre les canons votés par l'assemblée, en le priant de les promulguer lui-même (1). Rien ne montre mieux que ces canons la situation déjà acquise à l'Église catholique moins de deux ans après la cessation officielle de la persécution. Les bons rapports qu'elle entretient avec l'empereur ne doivent pas faire illusion sur l'indépendance qu'elle entend garder et la place à laquelle elle prétend dans la société nouvelle. Constantin a demandé au concile d'examiner l'affaire des donatistes; mais le concile a porté beaucoup plus loin ses regards. A côté de décrets destinés à mettre fin aux conflits qui divisèrent jadis ou divisent actuellement l'Église d'Afrique, comme celui qui déclare valable sous certaines conditions le baptême conféré par des hérétiques (2), celui qui exclut du clergé les traditeurs, mais reconnaît la légitimité des ordinations qu'ils ont faites (3), d'autres touchent, directement ou indirectement, aux rapports de la société religieuse avec la société civile : telle est Texcommunication lancée contre les chrétiens qui prendraient part, comme cochers ou comédiens, aux spectacles publics (4) célébrés cependant au nom du souverain, des plus hauts magistrats, de l'État ou des cités; tel surtout le canon qui oblige le fidèle nommé gouverneur d'une province à se munir de lettres de communion qu'il devra présenter à févêque du lieu,

(1) Mansi, Concilia, t. 11, p. 4G9.

(2) Canon 8,

(3) Canon 13.

(4) Canons i, 5.

chargé de veiller sur sa conduite, et soumet de même c\ la surveillance épiscopale les magistrats chrétiens des villes (1). Le même concile qui interdit ainsi aux fidèles certaines professions considérées comme peu honorables, ou réglemente l'exercice de certaines autres classées parmi les plus hautes auxquelles l'ambition des hommes puisse prétendre, n'est point l'ennemi de la société civile, car, par un autre de ses canons, ii excommunie les soldats qui abandonneraient leurs drapeaux (*2) ; mais une telle assemblée ne saurait passer pour complaisante, et la hardiesse dont font preuve ses décrets est d'autant plus remarquable, que les évêques s'étaient réunis à Arles sur la demande de l'empereur.

Il serait hors de propos de pousser plus loin l'histoire des donatistes, et de rappeler autrement que d'un mot leur obstination à repousser les décrets du concile, la colère de Constantin recevant une fois encore leur appel contre la sentence de l'Église (3), le parti qu'il prend cependant de rouvrir l'instance et de juger lui-même entre Cécilien et ses accusa-

(1) Canon 7 (adoucissant la rigueur du canon 46 d'Illiberis).

(2) « De his qui arma projiciunt inpace, placuit abstinericos a communione. » Canon 3. — In pace signifie probablement : « pendant la paix de l'Église; » le concile a voulu montrer que si, dans certaines circonstances, il était licite à un soldat chrétien de quitter l'armée, sa désertion serait sans excuse, maintenant que, par l'établissement de la paix religieuse, aucun acte didoLltrie ne peut plus lui être imposé. L'interprétation de Mùnchen et d'Héfélé, qui rapportent ce canon aux combats de gladiateurs, me paraît inacceptable.

(3) Lettre de Constantin aux évêques assemblés à Arles (à la suite du t. IX des Œuvres de saint Augustin, éd. Gaume, p. 1096).

teiirs (Ij, sa décision favorable au premier (2), le court exil des principaux donatistes (3), bientôt la tolérance accordée, de guerre lasse, aux sectaires (4), ceux-ci attirant peu à peu les pires illuminés et donnant naissance aux circumcellions (5), ces Camisards de l'antiquité, qui pendant deux siècles couvrirent de sang et de ruines le sol de l'Afrique. Des premières années de la secle destinée à devancer, dans ce malheureux pays, l'œuvre des Vandales et des musulmans, nous voulons retenir seulement ceci : c'est à regret, et en quelque sorte contraint par elle, que Constantin consentit à se mêler dans un débat dordre purement religieux; les rigueurs qu'il exerça contre les schismatiques, devenus les ennemis de l'état social et de la paix publique, ne furent point réclamées par les représentants de l'Église. Lui-même a rendu

(1) Saint Augustin, Ep. 192.

(2) Saint Augustin, Contra Cresconhim, 111, 71; Brev. coll. cum donat., III, 37.

(3) Saint Augustin, Adv. Parmen., IG; Contra litf. Petil., 118; Ep. 48; saint Optât, De scJiism. donal., II.

(4) Saint Augustin, Brev. coll. cum. donat., III, 40; Ad douât, posî. coll., 56; Ep. 162.

(5) Saint Augustin. Brev. coll. cum. donat., III, 21, 22; saint Optât. De schism. donat.. III. — Sur les pièces officielles relatives au donatisme, dont se servent saint Optât et saint Augustin, et (jui furent réunies entre 330 et 3i9, voir Duchesne, le Dossier du donat isme, dans Mélanges de l'École française de Borne, 1890, p. 589-650. M. Duchesne a clairement démontré contre Otto Seek l'authenticité des lettres de Constantin qui font partie de ce dossier. M. Boissier fait ressortir (Acad. des Inscriptions, 28 novembre 1890) l'intérêt de cette démonstration, car il en résulte que Constantin, dont les lettres sont pleines de sentiments chrétiens, fit profession de christianisme dès le lendemain de la défaite de Maxence, et non pas seulement après 326, comme le prétend Zosimc.

LA POLITIQUE RELIGIEUSE DE CONSTANTIN. 'm

justice à l'esprit qui animait les pasteurs orthodoxes: « J'ai connu, leur dit-il, que vous étiez des prêtres et des serviteurs du Dieu vivaut, en ne vous entendant réclamer aucun châtiment contre des impies, des scélérats, des sacrilèges, des profanes, des hommes irréligieux, des ingrats envers leur Dieu et ennemis de l'Église, mais plutôt en vous voyant implorer pour eux la miséricorde. C'est bien là véritablement connaître Dieu et obéir à son commandement ; c'est avoir la véritable science, car celui qui épargne les ennemis de l'Église dans le temps amasse pour l'éternité des châtiments sur leur tête (1). »

On ne pouvait attendre que des prélats aussi libres de ressentiment à l'égard des mauvais chrétiens qui mettaient en péril l'unité de l'Église se fissent l'instrument de la réaction contre les adversaires, aujourd'hui humiliés et vaincus, qui avaient longtemps menacé son existence. L'influence exercée par les évêques à la cour de Constantin se reconnaît cependant à beaucoup des lois qu'il promulgua pendant les dix années qui suivirent l'édit de iMilan. S'ils ne purent empêcher le souverain, plus soucieux de l'intérêt fiscal que du recrutement du clergé, d'interdire à la haute bourgeoisie, responsable des impots, l'entrée dans les ordres sacrés (2), ils obtinrent de sa piété l'observation légale du dimanche (3), le droit

(1) Lettre de Constantin aux évêques catholiques de Numidie (à la suite du t. IX des Œuvres de saint Augustin, éd. Gaume, p. 1103).

(2) Code rhéodosien, XVI, ii, 3.

(3) Code Juslinien, III, xii, 3; Code Théodosien, II, vjii, i. V. 19

pour FÉglise de recevoir par testament (1), l'abrogation des anciennes ordonnances contraires au céli- J3at (2), source chez les païens de tant de vices, chez les chrétiens de si hautes vertus. Aux conseillers ecclésiastiques de Constantin doivent être vraisemblablement attribuées aussi les lois qui reconnaissent indirectement des droits de famille aux esclaves, en défendant de séparer le mari, la femme et les enfants dans le partage d'un patrimoine (3), celles qui permettent aux chrétiens d'affranchir dans les églises, et aux clercs d'élever leurs esclaves au rang de citoyens sans employer les formes solennelles du droit romain (4), celles qui assurent des secours aux enfants abandonnés (5), répriment l'immoralité (6), restreignent les motifs de divorce (7), et facilitent la légitimation par mariage (8). Dans le travail législatif qu'ils paraissent avoir inspiré, une seule catégorie de lois montre que le souvenir des persécutions n'était pas effacé : ce sont celles qui adoucissent le régime des prisons (9), prononcent l'abolition du supplice de la croix, consacré par la mort du Sauveur et d'in-

(Ij Code Théodosien, XVI, ii, 4.

(2) Code Justmien, VII, xvi, 1 ; Eusèbe, De vita Coyistantini, IV,

(3) Code Théodosien, II, xxv.

(4) Code Justinien, I, xiii, 1, 2.

(5) Code Théodosien, Xï, xxvii, I, 2.

(6) Code J\istinien, V. xxvi, 1; Code T/n'odosien, IX, x, 1 : ix, 1 ;

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