IV
Les Églises, le néo-paganisme et la philosophie.
Depuis la courte persécution d'Aurélien, l'Orient, plus heureux, n'avait point vu la paix troublée. C'est à peine si deux ou trois épisodes locaux, que nous avons racontés en leur temps (1), en avaient fait sentir la fragilité. Celle-ci même avait bientôt cessé d'être aperçue : presque partout , on s'était accoutumé à regarder comme définitif le repos dont on jouissait. Les deux sociétés, païenne et chrétienne, vivaient Tune auprès de l'autre, sans se mêler beaucoup, mais sans se heurter.
Le christianisme, encore nouveau dans quelques parties de l'Occident, ne l'était plus dans aucune des provinces de la presqu'île asiatique. En Syrie, en Galatie, en Bithynie, en Phrygie, dans l'Asie proconsulaire, il datait de l'aurore même de la prédication évangélique. Ses dogmes, ses cérémonies, ses mœurs, n'étaient là pour personne une chose inconnue. Les païens n'avaient même plus sous les yeux le spectacle irritant de conversions en masse opérées par la parole enthousiaste et persuasive de quelque missionnaire. Ces contrées évangélisées de longue date avaient cessé d'être.
()) Les Dernières PcrsectiHons du troisième siècle, p. '2G8, 279, 300.
comme nous dirions aujourd'iiui, des « pays de mission » : l'Église y avait la vie forte et traditionnelle d'une institution plusieurs fois séculaire. D'innombrables familles lui appartenaient depuis maintes générations : le mouvement qui faisait entrer dans son sein de nouveaux prosélytes s'opérait maintenant d'une façon régulière, insensible, comme une marée qui monte, non comme une inondation qui se précipite. Le mot de Tertullien : Fiunt, non nascunlur chrisliani (1), avait depuis longtemps cessé d'être vrai en Orient : la population chrétienne s'y recrutait d'elle-même, par sa fécondité propre; plus elle devenait nombreuse, plus elle attirait, en vertu d'une loi naturelle, les âmes hésitantes, partagées entre les charmes de la nouvelle foi et la peur de l'inconnu. Comme on avait de moins en moins à craindre de se singulariser en devenant chrétien, on cédait plus facilement aux touches délicates de la grâce ou au généreux entraînement de l'exemple.
Il n'était pour ainsi dire pas de ville dans l'empire romain, où les fidèles ne formassent une minorité compacte, disciplinée, puissante par le nombre comme par l'autorité morale : en quelques cités même, la majorité paraissait leur appartenir déjà (-2). Mais,
(1) Apolofj., 18. Cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 63.
(2) Porphyre, écrivant contre les chrétiens dans les dernières années du troisième siècle, fait (mi ces termes allusion à une ville qu'il ne nomme pas, mais qui était j)robat»U'ment située en Orient : «Maintenant, on
taudis qucu Occident les populations urbaines comptaient presque seules des fidèles, le christianisme était, en Asie, aussi répandu dans les campagnes que dans les villes (1). Sans doute, la proportion numérique des sectateurs des deux cultes variait suivant les lieux : même en plein quatrième siècle, le paganisme sera dominant en certaines parties de l'Asie" (2), alors qu'en d'autres il aura presque disparu : à plus forte raison, ces différences locales étaient sensibles sous Dioclétien. Cependant, si Von se contente dune appréciation générale, où il entre nécessairement une grande part d'inconnu, on ne se trompera peut-être pas en estimant que, dans les provinces orientales de l'empire, les chrétiens formaient, à cette époque, entre le dixième et le cincjuième des habitants (3!. Les historiens évaluent à
s'étonne que la maladie se soit emparée depuis tant d'années de la cité lorsque ni Esculape ni aucun dieu n'y a plus d'accès. Depuis que Jésus est honoré, personne na ressenti un bienfait public des dieux, y, Cité par Théodoret, Grac. aff. curatio, XIII: Mi^ne. Patr. grxc. t. LXXXII. col. 1150.
(V « Lacontafiion de celte superslilion s'est répandue non seulement dans les villes, mais encore dans les bourgs et dans les campagnes, » écrivait déjà Pline le Jeune , parlant de la Bilhynie , au commencement du second siècle; Ep., X, 97. , . ■
(9) Par exemple, Carrhei [les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 273), Gaza (Beugnot, Histoire de la destruction du intganisme en Occident, t. I, p. 22.5 ; t. II, p. 196). etc.
i-A] Gibbon [Décline and fait of rom. emp., t. II, p. 365) estime la population chrétienne à un Tingliéme de la population totale de IVmpire: mais il s'occupe de l'époque de Dèce, et prend la ville de Rome pour base de ses calculs. Richler ^Das westrôm. lieicft., Berlin, 18G5 p 85y adopte à peu près le même chiffre. La Baslie {Quatrième
cent millions la population totale de l'empire (1) : l'Asie romaine, alors très peuplée, en comprenait probablement le tiers, ce qui donne, pour cette rég'ion, de trois à six millions de chrétiens environ.
Loin de mettre obstacle à la paix religieuse, la venue de Dioclétien en Asie contribua plutôt à la consolider et à l'étendre. Les sentiments défavorables aux chrétiens, qu'il avait montrés à Rome et que combattaient peut-être déjà des influences domestiques, cédèrent promptement à l'action bienfaisante d'un milieu nouveau. Le séjour de la superstitieuse Nicohiédie ne suffit pas à entretenir ou à réveiller en lui le fanatisme. Des contacts plus intimes et plus doux achevèrent d'incliner son àme à la tolérance. Il ne parait pas douteux que sa femme Prisca et sa fdle Yaleria aient été soit chrétiennes complètes, soit
mémoire sur le souverain pontificat des empereurs i-omains, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions^ t. XV, p. 77), suivi par Buickhardt [Zeit Constantins, p. 157), évalue les chrétiens à un douzième de la population; Zockler (Fandô. d. ihcol. Wissenchaften, t. II , p. 53) à un douzième en Orient, un quinzième en Occident; Chaslel {Histoire de la destruction du paganisme dans l'empire d'Orient, Paris, 1850, p. 36} à un dixième en Orient, un quinzième en Occident; Kelm (Rom unddas Christenthum, Berlin, 1881, p. 419), suivi par Schùltze [Geschichte des Untcrgangs der griechisch-rômiscfien Heidenthums, léna, 1887, p. 23), à un sixième; Matler, Histoire de l'Église chrétienne, t. I, p. 120] à un cinquième; Staïidlin (cité par Mason, the Persécution of Diocletian, p. 36) à la moitié. Cette dernière évaluation est certainement fort exagérée pour le temps qui nous occupe.
(1) C'est le chiffre généralement admis : Schuilze, ouvr. cité, p. 22.
5'i LES CHRÉTIENS SOUS DIOCLETIEN ET MAXIMIEN.
H II moins catéchumènes (1). Bien que nul document n'indique l'époque de leur conversion, on peut la reporter avec vraisemblance au temps de l'établissement définitif de Dioclétien en Orient. Peut-être est-elle due à quelqu'un de ces serviteurs chrétiens i[ue Thistoire nous montre aussi nombreux pour le moins dans le palais impérial de Nicomédie que dans celui de Rome. Eusèbe rapporte que Dioclétien les aima comme ses propres enfants (2). « Que dirai-je, ajoute-t-il, de ceux de nos coreligionnaires qui servaient dans le palais? A eux, à leurs femmes, à leurs enfants, à leurs esclaves, on laissait la faculté de suivre ouvertement leur religion : libres de se' glorifier de leur foi, ils étaient préférés par le souverain à tous ses autres serviteurs. Parmi eux fut Dorothée, qui montra tant de bienveillance <à nos frères, et pour cette cause mérita d'être élevé en dignité audessus de tous les magistrats et de tous les gouverneurs de provinces (3). On doit lui joindre le célèbre Gorgonius. et. tant d'autres qui. dociles à la parole de Dieu, partagèrent leur gloire (i).» Un de ceux-ci.
(Ij Lactaiice, De mortibus pcrscvutorum, 15; cf. de Witle, du Christianisme de quelques impe'raf rires romaines, dans Cahier et Mai'lin. Mélanges d'archéologie, l, III, p. 192 et suiv.
(2) EvriTîwv Tî a'JTot; 5'.a6é(7Et Tr/.vwvoO/EiTrôjxcvot. Eusèbe, Ilist. EccL, VIII, 6, 1.
(3) « On .sait les noms d'un i;rand nombre de personnages qui. dans l'emploi de grand caniorier. parvinrent à un ])Ouvoir étendu sur toutes choses et presque sans limites, mais qui lurent au.ssi subitement renversés par un caprice du maître qui les avait élevés. » Saglio, art. Cuhiailarius. dans le Dictionnaire des antiquités, t. I.p. 1577.
(4) Eusèbe, Hist. Kccl., VIII, 1.
Pierre, est nommé ailleurs par riiistorien (1) : il était, comme les précédents, au nombre des intimes serviteurs du prince, eunuques ou cubiculaires (2), qui, dans une cour déjcà façonnée à l'étiquette orientale, approchaient seuls « la divine personne » du maitrc, et obtenaient quelquefois, à ce titre, un pouvoir ou des honneurs supérieurs h ceux des plus hauts magistrats (3).
La faveur de Dioclétien ne s'arrêtait pas aux chrétiens du palais impérial : elle s'étendait à ceux des fidèles qui voulaient servir l'État dans les charg-es publiques. Les fidèles s'en abstenaient ordinairement, parce qu'à l'exercice des magistratures étaient presque toujours attachées des obligations contraires à leur conscience : offrir des sacrifices, donner des jeux, par conséquent renier le Christ soit dans sa religion, soit dans sa morale (i). Mais toutes les fois que des empereurs tolérants avaient permis à ceux que leur nais-
(1 Eusèbe. Hist. Eccl., VIII, 6.
(2) Bx(7i).'.y.où; TraïSaî. Ibid.. 6, 1, 4.
(3) Je nai pas cité parmi les serviteurs chrétiens du palais le prétendu grand camérier Lucien, auquel tous les historiens, depuis le prudent Tillemont (J[c'moircs. t. V, art. ir sur la persécution de Dioclétien) jusqu'au dernier historien de cette persécution, Mason {Ihe Persécution of Diocletian, p. 40, 348), attribuent en partie la conversion de tant de serviteurs impériaux. M. l'abbé Battifol à démontré (Bulletin critique. 1886, p. 155-160) le caractère apocryphe de la célèbre lettre de Théonas à Lucien, publiée d'abord par d'Achéry, Spicilegium, t. XII. p. 545.
(4) Sur le petit nombre et l'époque des inscriptions relatives à des magistrats chrétiens, voir Kraus, art. Mogistratns cJtristianus, danh Real-Eneijlil. (1er ehristl. Alferlk.. t. II, p. 352.
56 LtS CHRÉTIENS SOLS DIOCLÉTIEN ET MAXIMIEN.
sance appelait aux honneurs de s'abstenir de ces accessoires de leur charge, et d'en rempHr seulement les devoirs essentiels, on les avait vus accepter avec joie l'occasion de se rendre utiles au public (1). Quelques exagérés, souvent plus voisins des sectes hérétiques que de l'Église orthodoxe, persistaient seuls dans une abstention systématique : la grande masse des chrétiens, docile à l'enseignement modéré de ses chefs, ne les suivait pas dans cette voie fausse. Aussi les vrais lidèles s'empressèrent-ils de mettre à profit les bienveillantes dispositions de Dioclétien. Celui-ci nomma au gouvernement de plusieurs provinces des chrétiens déclarés, en les dispensant des sacrifices (2), comme s'en dispensaient déjà, sous ses yeux mêmes, sa femme et sa fille 3). Eusèbe nous fait connaître deux de ces fonctionnaires, qui furent plus tard martyrs : « Philorome. investi dans Alexandrie d'une charge élevée de l'administration impériale, et qui, à cause de sa dignité et de son rang parmi les Romains, rendait chaque jour la justice entouré de soldats (i);
(1) Histoire des persécutions pendant la pronicre hioilié du troisième siècle, p. 266-269.
(2J Teïiv xpaxo-jvTwv al Tispl t&ù; ï;ii£-î'po'j; Se^iwge'.;, &l; xat ta; -ôiv ÈOvwv âyEyîipi^ov rjeiiovîa;, -r,; irepl xo ôueiv àytovia;... ol-jio-j: àTra/,/.â-;tovte;. Eusèbe, Hist. KccL, VIII, 1, 2.
(3) Cela résulte de Laclance, De mort. pers.. 15.
(4) Gio; «I>t),6pto[j,o; r;v, àçiyr,'^ Ttva oùtTiV Tv/oùffav t-^ç xa-' 'AÀsEâvSpeiav ^aot/txr,:; ûiotxr,<j£a); £yy.£7 c'.pi(7(i£vo;, ô; u.£tà toù à?'.w|Jiaxo; xal xr,; 'PtopLaixï;; xi[i.ij; ûnô (TxpaxioSxat; ^opyyopoûixevo; Èxàorxr); àvExp!v£To ififiÉpa;. Eusèbe, Hist Eccl., VllI, 9, 7. — Philorome fiait probablement soit
Adauctus, Italien de naissance, ayant passé par toutes les charges de la cour, et obtenu celle d'intendant des finances et du domaine impérial , qu'il exerçait avec la réputation d'une grande intégrité (1). »
L'aristocratie chrétienne des villes put aussi remplir, sans faire acte d'idolâtrie, des charges municipales, là du moins où ne dominait pas une intolérante majorité de païens. D'un concile tenu apparemment avant la dernière persécution, pendant la période de paix qui nous occupe (2), nous apprenons que, même en Occident, des fidèles eurent la dignité de flamines municipaux sans sacrifier et sans donner des jeux (3).
le jiiridicus Alexandriae, soit ràpyi5i/ioc<TTi^;; voir Marquaidt, Romische Staatsverwaltung, t. I, p. 452-456.
(1) Kai ti; iTEpo; 'Pwaa'txrii; àEîcç ènEÙ.r,\i.[LVJo:. Aoauv.'ro; ôvo[J.a, yévcç Twv Ttap' 'IxaXoï; èiti(Tyi[Xwv, 8ià Ttâcrj; SieXÔwv àvr,p t?;; Trapà paoïÀsOci Ti[i.r);, fô; xal xàç y.a96).oy 6iO'.xr;(7£w; Trj; Ttap'aÙTOlî y.aXouixÉvri; u.oiyi(ji:ç/6rriTÔç T£ xal xaÔoXixÔTTiTo; à(j.£[jL7rTw; c:ûStvj. Eusèbe, Hist. Eccl., VIII, 11, 2.
(2) La date tant déballue du concile d'IUiberis (Grenade) a été avec raison placée à celle époque par M. l'abbé Duchesne, le Concile d'Elvire et les flamines chrétiens, dans les Mélanges Reniée', 1886, p. 159-162.
(3) Le canon 3 du concile d'IUiberis frappe d'une peine canonique « flamines qui non irnmolaverint, sed munus tantum dederint. » Il élait donc à cette époque permis d'être llamine en s'abstenant de l'un et de l'autre. Cf. les canons 4 et 55. « A la place des combats de gladiateurs, des courses de char et autres lêles du même genre, le flamine pouvait offrir à ses concitoyens un travail d'utilité publique, un pont, une basilique, une réparation de route ou dégoût, faire les frais d'un repas public, ou, plus simplement encore, distribuer une certaine somme d'argent entre ses concitoyens. Ceux qui, après avoir trouvé le moyen d'esquiver les sacrifices, »e décidaientà donner des jeux, cédaient à la tentation de paraître, de faire admirer leur magnificence, de recevoir les applaudissem'ents de la foule et les félicitations des gens comme
Cependant ces fonctions, exercées sous le reg-ard des habitants d'une même ville, jaloux de leurs coutumes et de leurs pompes locales (1), pouvaient entraîner quelque concession apparente aux usages idolâtriques : il était difficile aux flamines de ne pas porter au moins la couronne des prêtres, insigne de leurs fonctions (2), aux duumvirs de ne pas veiller à lentretien des temples et des théâtres (3) : l'Église les toléra néanmoins, en leur imposant de légères pénitences (i . Mais dans certaines cités, surtout en Orient, cette indulgence ne fut pas nécessaire. Soit que la masse de la population y professât déjà le christianisme, soit que le gouverneur de la province fùf luimême chrétien . ou au moins très tolérant, on vit les charges municipales de plusieurs villes gérées par des fidèles, sans aucun compromis entre leurs fonctions et leur foi. ['ne ville de Phrveie avait tous ses masistrats
il faut. Le concile jugea qu'un chrétien avait quelque chose de mieux ;i faire, et que, du moment où on lui permettait d'e\ercer le flaminat. il devait au moins consacrer à des travaux utiles l'argent que la coutume l'obligeait a dépenser. «Duchesne, /. c, p. 171.
(1) Le canon .57 montre des chrétiens prêtant par faiblesse ou par entraînement leurs vêtements pour servir aux processions païennes.
(2) Canon 5.5. Sur les magistrats stéphanophores. voir Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, g 112. p. 263-265.
(3 Hél'élé, Histoire des conciles, trad. Delarc. t. I. p. 158.
(i) Les flamines qui ont porté des couronnes .sont privés de la communion (lendant deux ans (canon 55; ; au\ duumvirs il est défendu d'entrer dans l'église pendant l'année de leur charge 'canon 56). « En se bornant à cette défen,se. le synode fit preuve d'une grande modération et de .sages égards. La défense absolue d'exercer ces fonctions aurait livré aux mains des pa'iens les charges les plus importantes des villes. » Héfélé, /. r.
LES EGLISi:S, LE NEO-PAGANISME ET LA PHILOSOPHIE. 59
chrétiens, le logiste, le stratège, les membres de la curie (1). En Thrace, un des décurions d'Héraclée put même être diacre sans cesser de siéger dans l'assemblée municipale et d'entretenir des rapports amicaux avec les bureaux du gouverneur (2) .
Telle était, dit Eusèbe, « la grande bienveillance que les souverains montraient alors à notre religion (3) ». Cette bienveillance fut naturellement imitée par les officiers publics, surtout dans les régions où résidait l'empereur. Eusèbe, témoin oculaire, note « les égards, le respect, les grands honneurs accordés à Tévêque de chaque Eglise par tous les magistrats et les gouverneurs (4) ». Depuis longtemps déjà les évêques avaient été, par la force des choses, tirés de l'obscurité et de la retraite, pour prendre rang parmi les personnages principaux des cités. On se souvient de Gallien reconnaissant leur dignité et leur adressant nominativement des rescrits (5). On n'a pas oublié la grande place occupée par Paul de Samosate dans une cité aussi considérable qu'Antioche (6). En Espagne,
(1) AoYKTTr,; T£ aÙTÔ; y.al ^TpaTYivô; crùv toï; èv téaôi -nàai. Eusèbe, flist. Eccl., VIII, 11, 1. — Le XoyiffTri; équivaut au curator civitatù, le <7TpaTr,YÔ; à l'irénarque: voir Marquardt, Itômische Staatsverwalfung, t. I, p. 85, 16'i, 213, 228.
(2) Passio S. Philippi, 7, 10; dans Ruinart, p. 447, 450.
(3) Kaxà 7to).Xr)v, f,v iné>7U}'^oynefiiô ô6-{[iol, çO.tav. Eusèbe, Hist. Eccl., VHI, 1, 12.
(4) Oïaî TE xal toO; xa6' éxaTTriV èxxÀriTiav àsj^ovra; vrapà 7:i(n\ in'.- Tpônot; xai •fjYeuLÔffiv àuoooyï;; f,v opâv à^ioufiÉvou;. l'oid.. 1, 5.
(5) Les Dernières Persécutions du troisième-siècle, p. 16fi.
(6) Ibid., p. 209.'
des évèques comme saint Fructueux avaient gagné naguère Faffection des païens (1). En Gaule , on avait vu des évoques debout en face des Barbares sur les remparts de leurs villes, ou allant au-devant de l'envahisseur afin d'intercéder pour leur peuple (2). Maintenant, les hommages officiels consacraient la situation acquise, et les gentils eux-mêmes s'accoutumaient à regarder avec respect des hommes auxquels les magistrats rendaient honneur.
Les évêques se hâtèrent de mettre à profit ce moment favorable. Se croyant sûrs de l'avenir temporel de leurs communautés, voyant leurs ressources accrues, leurs entreprises protégées, ils voulurent donner au culte chrétien la splendeur qui lui manquait encore. Une soudaine émulation s'empara d'eux, comparant aux beaux temples du paganisme les humbles édifices, cachés souvent dans les faubourgs, dont s'étaient jusqu'à ce jour contentés les chrétiens. Il fallait d'ailleurs préparer des abris plus spacieux à leur multitude, chaque jour croissante à la faveur de la paix (3) , et que les anciennes églises ne suffisaient plus à contenir (i). Aussi vit-on non seulement celles-ci embellies et agrandies, mais de nombreux et vastes édifices
{l) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, [t. 99. (•2) Ibid., p. 151.
(3) Ta; ix'jp'.ivS&O'j; âzeiva; i~:<j-x/a.yu)-(à:i xat -rà TÙrfir, -wv xarà Tzina.-/ r.àXi^ iOpo'.fffxâTwv, ta; te Èniaviiiou; Iv toT; irp'siTî'J/.TïjpiOt; ff'jvooofià;. Eusibe. Hist. Eccl., VIII, 1, 5.
(4) 'Qv or\ ï'n/.T. [j.r,oa|X(I); §ti toî; Tta^a-or; '•j"./.oôou.r,ji.a<7tv i^/.o'j[>.vrA. Ibid.
LES ÉGLISES, LE NEO-PAGAMSME ET LA PHILOSOPHIE. Gl
chrétiens, « neufs depuis les fondations », s'élever « dans toutes les villes » et prendre place parmi leurs monuments (1). A Nicomédie, l'église principale , fort haute (2) , fut construite sur une colline, en vue du palais impérial^Une des églises de Carthage, iabasilica novorum^ dont nous parlerons plus tard en racontant la persécution, fut prohablement aussi bâtie à cette époque (3). Au même temps remonte le canon du concile d'Illiberis prohibant dans les ég-lises les peintures « de tout ce qui est honoré et adoré (i) » ; discipline rigoureuse et tout exceptionnelle, qui s'explique apparemment par des circonstances locales, mais fait supposer qu'en Espagne comme ailleurs on renouvelait alors et on décorait les édifices sacrés. Il semble qu'on ressentit une fièvre de construction relieieuse ésale à celle qui agita certaines années du moyen âge, et que l'on ait pu dire dès lors, comme fera sept siècles plus tard un chroniqueur, que « le monde se revêtait de la blanche robe des églises ».
(1) Eùpîîa; zU •îï)âTo; àvà T:â'ja; Ta; izô'f.z'.i £)C OîiASAÎtov àvtUTcov àxxXr,ci'a;. Eusèbe, Hist. EccL, VIII, I, 5.
(2) « Fanum iliud editissimum. » Lactance, De mort, persec, 12.
(3) Saint Augustin, ^rei;.co?;.cw«i donat., III, 13. L'emploi du mot basilica pour désigner les églises construites sous Dioclétien est assez fréquent en Afrique (Saint Optât de Miléve, De schism. donat., III, I ; Gesta purrj. FcUcis; Acta purg. Cœciliaui], mais parait spécial à ce pays. Les autres écrivains contemporains de Dioclétien, Lactance, Arnobe, Eusèbe, se servent seulement des mots eccleskv .conventicula, o'i/.oy; irpO'Tî'jy.rripîwv, £'jy.TT)p:ov;. Voir de Rossi, Routa sotterranea, t. 111, p. 461.
(4) Canon 3(j.
(j2 les chrétiens sous diocletiex et maximien.
Ce mouvement se fit sentir à Rome comme dans le reste de l'Empire (1). 11 n'est pas douteux que, parmi les églises titulaires ([u'on y comptait au cinquième siècle, beaucoup n'aient été fondées avant la dernière persécution (2i. Probablement les plus anciennes furent agrandies ou même reconstruites pendant la paix dont jouirent les fidèles après les orages qui, à Rome, les avaient agités au début du règne de Dioctétien. Cependant, en cette capitale où le paganisme étalait ses pompes officielles, où ses grands sacerdoces avaient leur siège, où l'aristocratie lui restait presque entière attachée par intérêt et par politique autant que par conviction, le chef de l'Église, malgré sa suprématie reconnue de la puissance publi(|ue elle-même (3), ne pouvait entretenir avec les sénateurs et les consuls des rapports analogues à ceux qui s'étaient noués entre les autres évêques et les fonctionnaires des villes de province ('♦). Aussi l'expansion extérieure et pour ainsi dire monumentale du christianisme parait-elle s'être faite à Rome avec moins d'assurance qu'ailleurs. Au lieu qu'en Orient Eusèbe montre les nouveaux sanctuaires chrétiens s'élevant au centre même des vil-
(1) De Rossi, lioma sotterranca, t. I, p. 202.
(2) Duchesne, ^'otes sur la topographie de Rome au moyen âge, II, p. 31-32 {extrait des, Mélanges d'archéologie et d'histoire Tpubliés par l'École française de Rome, t. VII. 1887).
(3) Eiisèbe, Hist. Eccl.,\\l, 30, 19. Cf. les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 231.
(4) Voir les réflexions de Milman, Historij of chrisiianity, 1. 1, p. 38) .
LES ÉGLISES, LE NEO-PAGANISME Kï La PHILOSOPHIE. fi8
les (1), à Rome presque toutes les églises titulaires occupent une zonerelativementexcentrique(2). La partie centrale, le cœur de la ville, où se trouvaient le Capitole, le Palatin, la Voie sacrée, les divers Forums, le Grand Cirque, ne renferme pas dans ses quatre régions (3) de « titres » chrétiens dont on puisse placer l'origine avant la fin des persécutions (i). Les pontifes qui gouvernèrent successivement TÉglise de Rome au temps qui nous occupe, Caius et iMarcellin, conservaient la mémoire de la persécution partielle qui venait d'y sévir, et croyaient peu à la durée du repos dont celle-ci avait été suivie.
Aussi semblent-ils avoir porté surtout leur attention sur les catacombes, où l'un d'eux avait, dit-on. cherché naguère un refuge (5). Us profitent de la sécurité momentanément rendue aux chrétiens pour y faire de grands travaux. La nature même de ces travaux montre que ceux qui les ordonnèrent sentaient l'instabilité de la situation présente, et craignaient une persécution future. Avant la dernière moitié du troisième siècle, les assemblées liturgiques qui avaient lieu à certains jours dans les cimetières s'étaient surtout tenues dans les salles ou petites basiliques élevées
(1} 'AvàTtxcraçTà; ttôXei;. Eusèbe, Hist. Eccl., VIII, 1, 5. Remarquez la force de la préposition àvà.
(2) Duchcsne, p. 30; cf. Milman, l. c.
(3) IV TemplumPacis, VIII Forum romanum, \ Palatinus, XlC/rcus Maximus.
(4) Duchesne, L c.
[h] Liber Pontificalis, Gaius; éd. Duchesne, t. I, p. lOi. Voir jdus haut, p. 7.
fil LES CHRÉTIENS SOUS DIOCLÉTIEX ET MAXIMIEN.
à la surface du sol, entre les limites de l'enclos extérieur (1). Aprèsles édits seulement qui, violant le droit commun des sépultures, interdirent sous Valérien la fréquentation des cimetières chrétiens (2), les fidèles s'accoutumèrent à tenir secrètement des réunions dans leursparties souterraines. L'architecture intérieure des catacombes commença de se transformer à partir de cette époque : les chambres funéraires s'agrandirent, prirent la forme de salles de réunion ou même de petites basiliques, afin de rendre possible la célébration des saints mystèresdevantungrandnombre d'assistants f 3). Les dernières années du troisième siècle furent employées à multiplier dans les catacombes ces chapelles souterraines: les papes semblent avoir songé dès lors au jour où non seulement les sanctuaires extérieurs des cimetières seraient de nouveau interdits, mais où même les églises de la ville ne pourraient plus être fréquentées. Delà, dans la partie du cimetière de Calliste qui parait avoir été aménagée vers cette époque par une branche chrétienne de la grens, Aurélia (4), l'excavation de vastes salles, recevant l'air et le jour par des luminaires (5 , communiquant souvent entre elles par groupes de deux, trois ou même quatre (6),
(l)De Rossi, Romasotterranea, t. III, p. 488.
(2) Les Dernivres Persécutions ihi troisième siècle, p. 51-54.
(3) De Rossi. Roma sotterranea, t. III, p. 488.
(4) Ibid.,\>. 25-29.
(5) Sur la construction de nombreux luminaires dans les catacombes avant le quatrième siècle, et en particulier au temps de Dioclétien, ihid.,p. 422-423.
(6) lOid., p. 425.
et pouvant contenir de nombreux fidèles (1) : l'une, creusée par les soins de rarchidiacre Severus, porte la date du pontificat de Marcellin,yMSS« papa,^ sui MarcelUni (2). Au cimetière Ostrien, sur la voie Nomentane , plusieurs cryptes, garnies d'une sorte de triljune où devaient être posés l'autel avec le siège du pontife, appartiennent à cette époque (3) : une inscription donne la date de 291 (4). La prévision des papes parait avoir été plus loin encore : redoutant que les cimetières possédés en commun par l'Église romaine fussent, dans un jour prochain, l'objet d'une confiscation, Marcellin obtint d'une descendante des fondateurs de l'antique hypogée connu sous le nom de Priscille. sur la voie Salaria, et demeuré propriété privée, l'autorisation de creuser des galeries et des chambres à l'étage inférieur (5) : ce travail, dont on admire les vastes proportions et la régularité extraordinaire, fut commencé en vue de préparer un nouvel asile aux sépultures des fidèles.
On voit qu'à Rome l'autorité ecclésiastique ne s'endormait pas, et se tenait prête atout événement. Ailleurs, il n'en était pas de même : une sécurité exagérée avait pénétré les âmes, et, comme il arriva plusieurs fois dans les premiers siècles (6), amolli les courages.
(1) De Rossi, Roma sotterranea, t. III. p. 45, i9, 61-G4, 71-73, etc.
(2) Ibid.,]). 46elpl. V, 3.
(3) Ibid.,]). 487-488.
(4) De Rossi , Inscriptioncs chrisiianx iirbis Romx, 11° 18, 1. 1 , p. 25. {ô)B(iRof^^\, Roma sotterranea, t. I, p. 203.
(6) Voir les plaintes d'Orij^ène et de saint Cyprien, à la veille de la IV. 5
C,j LES CHRÉTIENS SOUS DIOCLÉTIEN ET MAXIMIEX.
Une messe latine contient une prière qui porte en elle sa date, et appartient à ces époques incertaines où le christianisme naissant flottait, pour ainsi dire, entre la paix et la persécution ; avant la récitation des diptyques renfermant les noms des martyrs, des confesseurs, des fidèles défunts, le prêtre demande à Dieu, <c si le repos sourit, de continuer à le servir, si la tentation survient, de ne pas le renier, » si quies adridat, le colère, si temptatio ingruat, non negare (1). Beaucoup d'Éslises avaient oublié l'un et Tautre péril : se croyant assurées contre le retour de la tempête, elles s'abandonnaient aux douceurs de la paix, sans songer qu'il y a plusieurs manières de renier Dieu, et que dans la paix comme dans la tempête on lui peut devenir infidèle. Plusieurs canons du concile dllliberis montrent les abus qui, même en Occident, s'introduisaient dans les mœurs et la discipline. On y voit non seulement les vices que la morale chrétienne eut à réprimer dans tous les temps, mais encore les désordres particuliers aux époques de prospérité. Les mariages entre chrétiens et infidèles (2), les divorces (3), la cruauté envers les esclaves 'V ■, la possession d'esclaves
persécution de Déce, Histoire des persécutions pendant la jiremière moitié du troisième siècle, p. 247-249.
(1) Mone, Loteinische nnd griechische Messen. Francfort, 1850. p. 22; cf. de Rossi, Bulletlino di archcologia cristianu, 1875, p. 21 ; Ro)im solterranea, t. III, p. 489.
(2) Canons 15-17.
(3; Canons 8-10.
(4; Canon 5.
de luxe et déplaisir (1), lusure (2), la délation (3), la diffamation publique [ï), la négligence des offices chrétiens (5), la fréquentation des cérémonies païennes (6), les jeu.x de hasard (7;, les sortilèges (8), sont reprochés au peuple et frappés de peines canoniques; de plus , nous apprenons du concile que des vierges consacrées à Dieu oubliaient leurs engagements (9) , que des évéques, des prêtres et des diacres menaient une vie scandaleuse (10), ou abandonnaient leurs églises pour fréquenter les marchés et faire le négoce (11), que des clercs prêtaient à intérêt (12). Sans doute, de ce que des fautes sont énumérées et punies par les canons, Userait téméraire de conclure qu'elles étaient communes à tous, et autre chose que des exceptions (13) ;
(1) Canoa 67.
(2) Canoo 20.
(3) Canon 73.
(4) Canon 52 ; ce canon défend d'aflicber des libelles diffamatoires dans les églises, et prouve encore lexistenca d'édific?s spécialement con.sacrés au cuite.
(5) Canons 21, 45.
(6) Canons 57, 59.
(7) Canon 79.
(8) Canon 6.
(9) Canon 1.3 .
(10) Canon 18.
(11) Canon 19. Déjà, au milieu du troisième siècle, saint Cyprien condamnait cet abus, De lapsis, 5, 6. Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 248.
(12) Canon 20.
vl3) On me saura gré de reproduire ici de justes observations de M. l'abbé Ducliesne : « Si nous trouvons dans le concile uneénumération si complète et si précise des fautes qui affligeaient la société chrétienne à la lin du troisième siècle, nous y trouvons aussi une sévérité de ré-
cependant le soin avec lequel elles sont ici notées montre que ces exceptions se produisaient quelquefois, et que les évêques réunis à Illiberis de tous les points de l'Espagne (1) sentaient la nécessité de g-uérir des maux qui menaçaient de s'étendre à leurs Églises, grâce au relâchement universel produit parla paix.
Nous n'avons point pour l'Orient de documents aussi précis : mais quelques phrases d'Eusèbe, malheureusement trop oratoires, nous font connaître la situation des chrétiens dans ces contrées où leur sécurité paraissait encore plus grande. Même en taxant de quelque exagération (2) les paroles d'un contemporain plus frappé, comme il arrive souvent, du mal que du bien, plus empressé à condamner les fautes de ceux qui manquaient à leurs devoirs qu'à rappeler les vertus de tant d'autres qui demeuraient fidèles, on doit avouer que beaucoup d'Églises d'Orient étaient en décadence. « La liberté dont elles jouissaient avaitfait tomber leurs membres dans la négligence et la molr lesse. De là étaient sorties les rivalités, les guerres intestines, oii les paroles blessent comme des armes. On avait vu les évèques s'élever contre les. évêques, les
pression bien propre à nous donner une haute idée de lidéal moral représenté par les prélats de ce temps et réalisé en somme dans leurs Églises. On n'aurait pas été si dur envers les pécheurs s'ils avaient été bien nombreux, s'ils avaient trouvé quelque appui dans loitinionet la coutume. » Bulletin critique. 1885, p. 335.
(1) Au nombre de dix-neuf; Héfélé, Histoire des conciles, Irad. Delarc, t. I, p. 131.
(2) « Perhaps wilhsomething of the exaggeration of religions humiliation,!) ditMiluum, Hisfory of christianitij, t. 1, p. 379.
peuples contre lespeuples... Sourds aux avertissements de la justice divine, les chrétiens semblaient croire avec les impies que les choses humaines vont au hasard, sans providence qui les conduise; aussi multipliaient-ils tous les jours leurs crimes : les pasteurs, méprisant les règles de la religion, se déchiraient mutuellement : chacun voulait le pouvoir, pour en faire une tyrannie (1). » Eusèbe laisse dans l'ombre les désordres moraux, soit que les Églises d'Orient en eussent été heureusement préservées (2), soit que les divisions qui y régnaient et surtout les rivalités des chefs lui parussent le trait principal du triste tableau offert par ces Eglises aux regards des chrétiens et des païens (3). Les païens intelligents observaient avec soin ces défaillances, et s'efforçaient d'en profiter pour attirer les chrétiens douteux. On connaît l'évolution insensiblement accomplie par le polythéisme, et parvenue à son apogée dans la seconde moitié du troisième siècle (4). Ses forces dispersées jadis se sont concentrées en une sorte de monothéisme solaire, donnant satisfaction tout ensemble à la raison qui tend chaque jour davan-
(1) Eusebe, Hist. EccL, VIII, 1, 7, 8.
(2) '< Christian charity had probably suffered more thaii Christian purity, M dit encore Milman (p. 378, donlles Jugements sur cette époque sont très remarquables.
(3) Que ce tableau soit ou non complet, le lecteur impartial reconnaîtra l'injustice de l'appréciation de Gibbon, écrivant : « Le plus grave des historiens ecclésiastiques, Eusèbe, avoue indirectement avoir raconté ce qui pouvait tourner à la gloire de la religion, et supprimé tout ce qui pouvait lui faire honte. « Décline and Fall of'rom. Emp., XVI.
(4) Z-es Dernières Pcrsécutionsdu troisième siècle, p. 219, 227.
70 LES CIIUÉTIENS SOUS DIOCLETIEN ET MAXIMIEN.
tage vers runité divine, et aux habitudes idolàtriques, (jui veulent un Dieu matériel. Les autres divinités ne sont plus que des émanations, des vertus ou des symboles du dieu Soleil, adoré seul sous tant de noms différents (1 ). C'est lui qui parait dans Apollon aux flèches lumineuses, dans Mitlira, feu purificateur (2), dans Sérapis (3) ou dans Baal (i). Jupiter, bien qu'assimilé parfois aux divinités solaires (5, demeure cependant le dieu politique, personnification de la souveraineté : quand Dioctétien veut entourer son pouvoir dune auréole sacrée, il choisit le nomdeJovius, pour faire
(1) «DiverscC virtiiles Solis noiniiia tliis dedeiiint, et omnes deos re- IVni ad Solein. » Macrobe, Salurn., 1, 17-23.
(2) Les Dernières Persécutions du troisième siîicle, p. 2l9etsuiv.
(3) Médailles antiques avec "H).to; IspaTii;, Sol Sarapis. H porte comme Milbra le titre d'invictus deus{Corp. inscr. lut., t. VI, 574). Sérapis est très souvent identifié avec Jui)itèr [les Dernières Persécutions du troisième siècle , p. 140); mais c'est alors une sorte de Jujùter solaire : Jovi Soli optimo maximo Sarapidi [Corp. inscr. lat., t. III, 3). A Porto, un temple était consacré Ait 'ID.iw [j.sY(x),ti) laoaTiâci,' Jovi Soli mctf/no Sarapadi (Visconti, Ann. dell' Inst. di corresp. anh., 1868, p., 381; Dessau, Bull, dell' Instit., 1882, p. 152; Galti, Bull, délia comm.arch. comunaledi Roma, 1886, p. 174).
(4) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 224-225; Bull, delta voinm. arch. com.,188G. p. 144.
(5) Voir lavant-dernière note. Jupiter Dolichenus. qui tire son nom de la cité de Doliclie, dans la Comniagène, est proprement une divinité solaire : il porte la couronne radiée, et est associé au taureau comme Mithra; on lui donne le nom de Juppiter optimus .Sol prœstantissimus Dolichenus (Ilettner, De Jove Dolicheno, Ronn, 1877, p. 5) et son culte est souvent associé à celui de la Lun»- iVisconti, Bull, delta comm. arch. com.. 1875, p. 204; Maïucclii, ibid., 1886, p. 134-138 et pi. V). Jupiter s identifie aussi avec le dieu solaire phrygien Sabazius. qui lui-mêuie s'assimile à Mithra : I. 0. M. DEC SABADIO {ibid., p. 140); comme avec le Baal ou le Reelphegor de l'Écriture : lOVI BEE- LEFARO [ibid., p. 143-146).
entendre qu'il est la tête pensante de l'empire, dont son collègue Hercule sera le bras. Mais s'il est appelé à se justifier devant l'armée du meurtre d'un de ses prédécesseurs, c'est un dieu « plus certain 1) », le Soleil, qu'il prend à témoin (2); et, plus tard, avant de se décider à proscrire les chrétiens, il ira consulter un oracle d'Apollon. Même pendant les années de paix qui précédèrent cette résolution suprême, les chrétiens furent plus d'une fois sollicités d'adhérer à leur tour au culte nouveau, qui absorbait et résumait tous les autres. Déjà, de telles avances avaient été repoussées par Tinébranlable foi de l'Église (3); mais le moment paraissait favorable pour les renouveler. A en croire les polémistes païens, la transition était ménagée d'avance par l'enseignement chrétien lui-même. Jésus n'est-il pas appelé la lumière du monde? le soleil de justice? Dieu n'a-t-il pas, selon les Écritures, placé son tabernacle dans le soleil? Un hérésiarque de la lin du second siècle, Hermogène, avait appliqué ce texte au Christ, et prétendu que le corps ressuscité du Sauveur habitait le soleil (i) : peut-être en souvenir de cette traduction grossière d'une poétique métaphore, dès le temps de Tertullien on imputait aux chrétiens d'adorer l'astre radieux (3). Que leur restait-il à faire, sinon de prendre à la lettre les pa-
(I) <( Deuscerlus Sol. «Expression d'Aurélien ; Vopisciis, Aurcl., 14. (■2) Vopisciis, Numer., 13.
(3) Les Dernières Perséculions du troisième siècle, p. 228-229.
(4) TerUillien , Âpolog., 16.
(5) Cité par Pantè;ie, dans Roulh, Reliquix sacrx, 1. I, p. 339.
72 LES CHRÉTIENS SOLS DIOCLETIEN ET MAXLMIEN.
rôles des prophètes, des évangélistes et du Sauveur lui-même, et, sans abjurer le dogme de l'unité divine, sans renoncer même aux formes particulières de leur culte, d'entrer dans le concert que formaient maintenant toutes les religions antiques? Cet appel venait bien en son temps, alors que beaucoup d'Eslises étaient envahies par l'esprit du monde, tandis que la religion païenne s'expliquait dans un sens chaque jour plus spiritualiste et plus raisonnable. Ses défenseurs, ou plutôt ses réformateurs, s'appliijuaient à écarter d'elle tout reproche d'idolâtrie. A les en croire, les statues des dieux n'eurent jamais d'autre objet que de perpétuer leur souvenir et de les rendre présents à la pensée des adorateurs (1); même les mythes les plus obscènes et les plus révoltantes pratiques prenaient une haute signification religieuse ou morale (2); les sacrifices étaient simplement le symbole de l'amour et de la reconnaissance des hommes envers l'Être suprême dont ils ont reçu tous les biens (3). « Les chrétiens, disaient ces avocats du paganisme, imitent nos temples, puisqu'ils construisent de grands édifices pour leurs assemblées religieuses, quoiqu'ils puissent prier Dieu dans leurs maisons , car Dieu sans doute
(1) Cité par MacariusMagni-s : \oir Dictionarij of Christian hiofjraph]], t. III, p. 769.
(2) Sur le inUhe dAlys et la inulilalioii dos prêtres de C\bèle, voir Porphyre, dans Eusèbe, Prxpar. eiang., III, 11, et saint Augustin, De civ. Dei, VII, 25. Sur le culte de Vénus, dePriape, et même un culte plus obscène encore, voir Janiblique, Ilîpi MuffTrjptwv, I, 11.
(3) Macarius Magnés, /. c.
écoute partout les prières (1). » Entre le culte païen, dont au prix de bien des contradictions on épurait ainsi la théorie, et le culte chrétien qui rivalisait maintenant de splendeur avec lui, n'y avait-il donc pas de conciliation possible? Des églises comme des temples, l'encens et les prières ne pourraient-ils pas s'élever vers un même Être suprême, le Dieu visible, la lumière dont les rayons éclairent tout homme qui vient en ce monde ?
Ces raisonnements reposaient sur une équivoque : rien, dans le fond, ne se ressemblait moins que le Dieu du syncrétisme païen, informe conciliation de tous les systèmes, depuis les grossières religions de la nature jusqu'au spiritualisme le plus raffiné, et le Dieu unique, vivant, personnel, distinct du monde qu'il a créé, le Dieu jaloux de la Bible et de l'Évangile. Mais quelques ignorants, mal défendus par des mœurs relâchées et une discipline afFyiblie, purent se laisser prendre à de séduisants sophismes : on dit même que des esprits d'une trempe plus ferme passèrent, vers ce temps, de l'Église au paganisme. Tels sont Théotecne et, si l'on en croit certains témoignages, Hiéroclès, qui figureront parmi les fauteurs les plus intelligents et les plus cruels delà persécution de Dioctétien.
Tous deux adoptèrent les doctrines néoplatoniciennes, qui depuis Porphyre se posaient de plus en plus en rivales du christianisme. 11 est difficile de saisir dans son essence cette mobile philosophie : elle se mo-
(1 Macarius Magnés , /. c.
74 LES CHRÉTIENS SOUS DIOCLETIEN Eï MAXIMIEN.
(lifie selon ses interprètes, paraissant avec Porpliyre une libre pensée presque aussi éloignée du néo-paganisme que de la religion chrétienne, redevenant païenne avec Jamblique par la théurgie et la divination . plus tard s'attachant avec Julien à la dévotion officielle et au culte solaire. Mais tous les Alexandrins de la lin du troisième siècle et du commencement du quatrième ont un sentiment commun, la haine du christianisme. Porphyre, si près quelquefois de l'Évangile parla pureté de sa morale et la sublimité de ses aspirations religieuses (1), est acharné à en poursuivre les sectateurs. Entre 290 et 300, il composa un ouvrage en quinze livres contre les chrétiens (2). On ne saurait, avec quelque vraisemblance, faire de lui aussi un transfuge du christianisme, comme Font essayé quelques écrivains (3) : mais peut-être des circonstances domestiques autant qu'une rivalité de philosophe le tournèrent-elles contre l'Église. Un passage de la lettre à sa femme Marcella insinue que les concitoyens dt? celle-ci essayaient de la détacher des doctrines de son jnari (i), comme pour l'attirer à l'Évangile (5). Quoi qu'il en soit , les livres de Porphyre contre les chrétiens, dont beaucoup de passages ont été conservés
(1) Voir surloul \o traité rfe l'Abstinence ci la lettre à Marcella.
(2) Ka-à Xpiaxtavôiv /ôyoï. Eusèbe, Hist. Eccl., VI, 19; saint Augustin, Retract., Il, 13 ; saint Jérôme, De virisilluslr., 81.
(3) Socrate, Hist. Eccl., III. 19.
(4) Ad Marcellani, 1, 3, 5. Poiphue prétend niê:ne avoir et • par eux menacé de mort.
(.)) Jules Simon, Histoire de l'École d'Alexandrie, i. II, p. 98-100.
par les écrivains du quatrième siècle, montrent qu'il avait étudié avec le plus grand soin l'Ancien et le Nouveau Testament. Comme Celse, il annonce une partie des objections que l'irréligion moderne croit avoir inventées. Mais par plus d'un trait il diffère de Celse. Celui-ci, tout à la raillerie et à l'invective, est le Voltaire du paganisme : Porphyre en serait plutôt le Renan. Il reconnaît la beauté morale, la sainteté de Jésus, et cite des oracles qui le proclamaient un grand homme de bien, un sage, un immortel (1). Mais c'est pour taxer de folie les disciples qui adorent comme un Dieu leur maître né d'une femme et mort sur une croix (2). Sa critique parait d'hier : il affirme que les prophéties de Daniel ont été écrites après coup, puisque l'événement les montre accomplies (3). Très habilement surtout il bat en brèche le système d'interprétation allégorique des livres saints, appliqué avec excès par Origène (i), et, après avoir ramené tout à la lettre, il soumet celle-ci à un minutieux examen. Le Nouveau Testament est particulièrement passé au crible. Comme fera Strauss, il s'efforce d'y montrer des contradictions, des inexactitudes, des invraisemblan-
(1) Eusèbe, Demonsir. evang., III, 6; saial Augustin, De civ. ])ci, XIX, 23; De consensu evangel, I, 7, 15.
(2) Saint Augustin, De civ. Dei, X, 28.
(3) Saint Jérôme, Prolog, in Daniel. C'est par des arguments analogues que M. Havet essaie de démontrer ce qu'il appelle « la modernité des prophètes ». Revue des Deux-Mondes, l*"^ et 15 août 1889.
^4) Eusèbe, Uisl. Ef:cl.,\l, 19.
ces (1 i. S'élevant parfois à des vues plus hardies.il devance l'école de Tuiîing-ue en mettant en lumière le prétendu antagonisme de saint Pierre et de saint Paul (2 . Par le souvenir de la fortune quont eue de nos jours cette recherche des antinomies ou ces hautaines affirmations, accompagnées parfois d'hommages attendris à la personne de Jésus séparé de ses disciples et de son œuvre, on se rendra compte de TefFet que les quinze livres de Porphyre durent produire sur l'opinion des contemporains (3). Pour le dissiper, les vrais fondateurs de l'exégèse chrétienne n'auront pas trop de tout un siècle.
Porphyre ne demeura pas sans imitateurs. Dès leur apparition, ses livres firent école : toute une littérature antichrétienne s'en inspira. Porphyre, du moins, avait écrit avant la persécution, et jamais n'appela contre ses adversaires les rigueurs de la puissance publique. D'autres seront moins généreux : nous assisterons au népugnant spectacle d'écrivains officielsinsultant par la plume les chrétiens au moment de les poursuivre comme magistrats. Mais avant de raconter
(1) Saint Jérôme. Ep. 57; 123; Comm. iiiMalth., I, 9; Quxst.hebr. in Gènes. ,J, 10; Dialog. contra Pclafj., Il; peut-élre Macarius Magnés, 11,12; III, 4. 6.
(2) Saint Jéioine. Ep. 112; Comm. in Isaiam, LIV, 12: Prolog, comm. in Ep. ad Galat.; suinl Augustin, Ep. 82.
(3) On n'en a pas de téinoignago diiert: mais on sait par saint Cyrille d'Alexandrie que les livres publiés un demi-siécle plus tard contre le christianisme par l'empereur Julien, et contenant des argument* analogues à ceux de Pori)liyre. «ébranlèrent un grand nombre et firent beaucoup de mal à la foi ». Saint Cyrille, Contra JuUanum, prœf.
l'effort suprême de l'empire contre l'Église, et la part (ju'y prirent les sophistes, il nous reste à exposer les réformes politiques et administratives de Dioclétien, qui auront une grande influence sur les vicissitudes locales de la prochaine persécution.