‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l'église (volume 5)Chapitre 9 sur 57 · J LIBRARY · texte numérisé non relu

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chrétien, et fut décapité (1). Ce martyre parait avoir eu lieu à Verulam (2). Un grand nombre d'autres chrétiens, parmi lesquels Aaron et Jules, furent aussi massacrés à Caerleon (3); d'autres, dit-on, à Lichfield (4). On raconte qu'après ces exécutions la persécution cessa tout à coup (5). Cette fin des rigueurs exercées contre les fidèles peut coïncider avec la fin de la domination de Maximien Hercule dans le pays, renversée vers les derniers mois de 287 par l'usurpation de Carausius, puis d'Alectus, qui tinrent successivement la Bretagne avec le titre d'Augustes, jusqu'à ce qu'elle eût été, en 296, reconquise par Constance.

Maximien demeura dans les Gaules pendant six années, occupé à préparer une expédition contre son ancien lieutenant Carausius, et surtout à repousser les Alemans, les Burgondes et les Francs. Il eut pour résidence habituelle Trêves, l'ancienne capitale de Posthume : c'est là qu'au 1'^' janvier 288, prenant possession de son second consulat, on le vit tout à coup en dépouiller les ornements, sauter à cheval et repousser une attaque des Barbares ; c'est là que deux fois le rhéteur 3Iamertin prononça son panégyrique; c'est autour de Trêves qu'il établit des colons Lètes et Francs. Mais il semble qu'avant de se fixer dans cette Rome du Nord,

(1) Gildas, De excidio Briiannia;, 8; Bède, Hist. EccL, I, 7.

(2) Saint Germain, évêque d'Auxcrre, visita le tombeau d'Alban à Verulam vers 429 ; Constance, Vi(a S. Germani.

(3) Gildas, Bède, /. c.

(4) Voir Acta 55., janvier, t. 1, p. 82.

(5) Bède, l. c.

dans cette a ville auguste, » comme on l'appellera bientôt (1). Hercule ait visité la région méridionale de la Gaule, Tancienne « province » romaine. Un document chrétien qui, sans être contemporain, n'est cependant pas d'une époque assez éloignée des faits pour avoir perdu toute valeur historique (2), le montre à Marseille, au mois de juillet, encore animé contre les fidèlespar le souvenir de la légion Thébéenne (3) : le

(1) Ausone, Mosella, 421.

(2) PassioSS. Victoris, Alexandri, FeUciani alque Longini martyrum, dans Ruinait, p. 300. Dans la première édition de son recueil, Ruinait n'exprime point d'opinion sur l'âge de celte pièce: mais dans la seconde (reproduite dans 1 édition di' Ratisbonne, p. 333) il dit : « H;ec Acta, etsi tant;e antiquitatis esse non videantur, ut ab auctore aequali, vel etiain fere œquali scripla dici possint, talia tarnen viris erudilis visa sunt, quje Joanni Cassiano, aut alicui ex illustribus viris qui saeculo quinto ineunte islis in partibus llorebant. possint tribui. » Tillemont dit de même que « les Actes de saint Victor ne sont pas assurément originaux : le style et les harangues font assez voir qu'ils ont été composez à loisir et avec étude; et la fia marque que c'étoit assez longtemps après la mort du saint. Mais aussi ils sont écrits d'une manière tout à fait digne des grands hommes qui fleurissoient en France au commencement du cinquième siècle : de sorte qu'il semble qu'on les peut mettre sur le rang de ceux de saint Maurice par saint Eucher. » Mémoires, t. IV, note i sur saint Victoi-.

(3) « Maximianus enim curn pro sanctoruni sanguine, quem per lotuin oibem crudelius aliis maximeque per tolas Gallias recentius luderat, et prœcipue pro famosissiina illa Thebœorum apud Agaunuin eœde, nostrorum plurimisnimiumterriblis factusMassiliam advenisset... » Passio, 2. Comme saint Eucher, l'auteur de la Passion de saint Victor place son récit en pleine persécution générale, quand le sang eut coulé per totum orbeni, c'est-à-dire après 303: des ms. cités par le P. Gucnay, Actes fie saint Victor, dans les Annales fie Marseille, p. 131. désignent même la vingtième année de Diodétien. c'est-à-dire 304. Cela est incompatible avec la chronologie du règne de Maximien, lequel, à cette date, n'avait plus en Gaule l'occasion ou le pouvoir de persécuter; mais la phrase qui suppose que peu de temps s'écoula entre l'affaire des Thébéens el son voyage à Marseille doit contenir une indication exacte.

séjour en Narbonnaise se place probablement en 287, et précède l'établissement définitif d'Hercule dans la Belgique.

Bien que déchue de son ancienne splendeur, Marseille occupait dans la Gaule un rang à part. Elle en était le grand port d'exportation, entassant sur ses quais et dans ses bassins, à destination d'Ostie, les produits industriels et agricoles de tout le pays (1). Mais cette ville commerçante était aussi une ville lettrée : ses écoles rivalisèrent avec celles d'Atliènes (2). Même au troisième siècle, elle demeurait pour la patrie gauloise le centre de l'hellénisme, comme Naples pour l'Italie (3). Les dieux quelle adorait étaient la Diane d'Éphèse et l'Apollon de Delphes : le temple de celuici, rendez-vous des Ioniens (i), l'Ephesium (5) de cellelà, dominaient toute la cité du sommet de l'acropole. La constitution de Marseille restait toute grecque : république autonome, elle se gouvernait elle-même ; une aristocratie de six cents membres, à la tète de laquelle étaient le conseil des quinze et les trois timouques, présidait à ses destinées (6). Dans ses rues, sur ses quais, le grec était parlé autant que le latiu et le gau-

(1) E. Desjardiiis, Géographie historique de la Gaule romaine, t. II, p. 148 L

(2) Strabon, Geocjr., IV, 1, 5.

(3) Moninisen, ROmische GeschicJite, t. V, p. 72.

(4) ToOto [aèv xotvôv 'Iwvtov aTiâvTwv. Strabon, IV, 1, 4.

(5) T6 'E-iÉ(7iov. Ibid.

(6) Ibid., 1, 5. Cictiron. Pro Valerio Flacco, 26.

lois (1). Malgré la corruption des mœurs (2), une décence extérieure réglait les plaisirs publics : les jeux impurs des mimes furent longtemps interdits sur les théâtres de Marseille (3). La sérénité grecque, ennemie des démonstrations bruyantes, y modérait jusqu'aux deuils : les funérailles se célébraient sans lamentations, et un repas funèbre les terminait (i). On raconte que , dans cette ville fréquentée cependant par des matelots de toutes les nations, les crimes étaient si rares, que le glaive destiné au châtiment des coupables s'était rouillé (5). Bien que plusieurs traits de ce tableau ne conviennent probablement plus à la fin du troisième siècle, 3Iarseille devait offrir encore une physionomie originale quand Maximien Hercule la visita. L'auteur de la Passion de saint Victor loue son étendue, la force de ses remparts (6), «- sa glorieuse beauté (7), » son activité commerciale, le nombre et la richesse des habitants. « C'était pour les contrées d'Occident, dit-il. le siège principal de la puissance romaine (8). »

(1) Varron, cité par saint Jérôme, Comm. in Ep. ad Gai., 3.

(2) Athénée, Deipn., XII, 5.

(3) Valère Maxime, II, 6.

(4) Ibid.

(5) Jbid.

(6) Passio, 1. Cf. Slrabon. IV, 1,4. L'étendue de la ville ancienne et de son port était cependant bien inférieure à celle de la ville moderne; voir le plan comparé, dans Desjardins, Géographie historique delà Gaule romaine, t. II, pi. III.

(7) « Pulchritudine gloriosa. » Passio, 1.

(8) Ibid. Cf. Amniien Marcellin^ XV, 11, 14.

Comme tous les grands ports de l'antiquité, Marseille était aussi une ville dévote. Les voyageurs venus de tous les pays, et particulièrement des contrées orientales, y avaient apporté leurs religions; près des dieux grecs florissait le culte des divinités étrangères. Le christianisme, répandu dès les premiers temps sur les côtes de la Méditerranée, et qui avait pénétré au second siècle dans tout le bassin du Rhône (1), compta aussi de bonne heure des adhérents à Marseille (2). Elle paraît avoir eu des martyrs dès l'époque des Antonins , peut-être au moment où périssaient à Lyon les victimes de la persécution de Marc-Aurèle (3). Lors de l'arrivée d'Hercule, la population chrétienne de-

(1) Cf. Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, p. 393 etsuiv. M. Edmond Le Blaiit, les Sarcophages chrétiens de la Gaule, n° 215, p. 157 etpL LIX, publie un tombeau sculpté de la Narbonnaise. Ce sarcophage, travaillé peut-èlre par un Grec, est remar- (juablc |)ar le mélange de symboles chrétiens tels que le Bon Pasteur, rOranle, le pécheur, les colombes, les brebis, avec des types classiques comme le buste du Soleil, un personnage assis tenant un sceptre, un autre personnage devant lequel est un enfant. M. Le Blant l'attribue au temps des Antonins.

(2) Inscription funéraire du second siècle; Edmond Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, n" 551 B, t. II, p. 311.

(3) Inscription paraissant appartenir à cette époque, et contenir une allusion à des martyrs par le feu :

SOITRIO VOLVSIANO . . . EVTVCHETIS FILIO ... 0 FORTVNATO QVI VIM

ignis tassi svnt

Edmond Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, n° 548, t. II, p. 305-30G et pi. LXXII, et n° 437; de Rossi, Inscriptiones chris- (iumc urbis liomœ, t. II, p. x-xii. Sur la restitution vim ignis, cf.Orelli, 1002 : vi ignis consumptum; 1909 : vi ignis absiimptum.

vait être nombreuse. La présence d'un tyran couvert encore du sang des Thébéens la frappa de terreur. Un officier chrétien, nommé Victor, qui faisait probablement partie des troupes dont l'empereur était accompagné, s'efforça de ranimer le courage des fidèles. Dénoncé ou surpris, il fut traduit devant le tribunal des préfets de sa légion (1) : se montrer ouvertement chrétien, si près encore des événements d'Agaune, était pour un militaire de cette armée un crime capital. Cependant les préfets s'efforcèrent de persuader Victor : lui parlant avec douceur, ils l'exhortèrent à ne pas préférer aux dieux, à son service militaire, à l'amitié de l'empereur, le culte d'un homme mort. Mais Victor, d'une voix forte : « Ceux que vous appelez des dieux, s'écria-t-il, sont d'impurs démons. Je suis le soldat du Christ : le service militaire , l'amitié de l'empereur ne me sont plus rien, si je ne les puis conserver qu'en méprisant mon vrai roi. » Parmi les cris des assistants, Victor proclama la divinité de Jésus-

(1) «(PrœfectonirnU-ihunalilnisiircesenlatiir. » P«5A'io,"3. Je vois.ici des préfets inililaires (cf. Tertiillien, De vorona miUtis, 1) et je crois cette interprétation [iréférable à celle qui reconnaîtrait des magistrats civils. Le proconsul de la Narbonnaise n'avait pas d'autorité dans Marseille, ville autonome. D'un autre côté, il n'est pas probable que ses triumvirs ou limouques, qui exerçaient la juridiction criminelle, aient eu compétence pour juger un soldat. 11 est plus difficile encore de voir dans les pncfecti dont parlent les Actes les préfets du jirétoire de Maximien Hercule, comme le veut Tillemont, .Vc?«oûes, t. IV, note ii sur saint Victor : des magistrats aussi élevés en dignité n'auraient pas eu besoin de renvoyer Victor devant l'empereur à cause de son rang ou de son grade, quia vir clants crat.

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Christ, ressuscité des morts. A cause de son grade, les préfets le renvoyèrent à Fempereur.

Celui-ci, voulant faire un exemple, commanda de lier Victor et de le traîner à travers les rues de la ville. En d'autres lieux, le peuple, devenu indifférent ou même sympathique aux chrétiens (1), avait cessé de manifester contre eux de la haine : mais, dans cette ville pleine de fanatiques, les vieilles passions duraient encore : ce fut au milieu des coups et des outrages que le martyr suhit cette première épreuve (2). Sa résolution n'en fut pas ébranlée : ramené devant les préfets, il confessa le Christ (3). Les magistrats se disputèrent, dit-on, au sujet des tortures à lui infliger : l'un d'eux, Eutychius, se retira; Asterius, demeuré seul, livra le soldat chrétien aux coups des licteurs ('i-). L'auteur des Actes raconte qu'à ce moment Jésus apparut au patient pour Fencourager. Dans la prison, où il reçut de nouveau la visite céleste, Victor convertit trois soldats, Alexandre, Longin et Félicien, qui reçu-

(1) Voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 100. Les Actes de saint Foi et de saint Caprais. martyrisés à Agen vers 287, montrent la foule pleurant pendant que Caprais subissait la torture, et s'écrianl : « Quelle impiété! quel jugement inique! Pourquoi faire périr cet homme de Dieu, si vertueux et si bon?» Mallieureusement, ces Actes sont d'une rédaction trop tardive pour qu'on puisse ajouter foi à tous leurs détails.

(2) Passio, .5.

(3) L'auteur de la Passion prête ici (7-10) à Victor de longs discours, résumé des controverses soutenues contre les païens par les Pères du quatrième siècle; c'est le procédé quemploie également Prudence en plusieurs hymnes du Péri Stcphaaôa.

(i) Passio, 10.

rent aussitôt le baptême (1). Par Tordre du « grand dragon Maximien (2) », il fut conduit avec les néophytes au forum; le peuple y courut en foule. On commanda à Victor de ramener au culte des dieux ceux qu'il en avait détournés : « L'édifice que j'ai bâti, je ne le détruirai pas, » répondit-il. Les trois soldats persistèrent dans leur nouvelle foi, et furent décapités. Victor, après avoir subi le chevalet, fut encore une fois mis en prison. Après trois jours, il comparut de nouveau devant Hercule. Celui-ci voulut le contraindre à sacrifier. Un prêtre s'approcha, tenant dans la main un autel. « Offre de l'encens, apaise Jupiter, et sois notre ami, » dit Tempereur. Mais, saisi d'une soudaine indignation, Victor arrache l'autel des mains du prêtre, le jette à terre et pose sur lui le pied (3).

(1) La conversion et le baptême des gardes par les martyrs est un fait assez fréquemment rapporté dans les documents hagiographiques; dans son Panégyrique de saint Victor, Bossuet rappelle à ce propos le gardien de la prison de Philippes converti et baptisé par Paul et Silàs. {^Act.Apost., XVL 33.)

(2) «Magnusille draco Maximiynus.» Passio, 11. Cf. la lettre du confesseur Lucien à saint Cyprien, oùDèceest appelé: « ipsum anguemmajorem nielatorem Antechristi. » Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 286.

(3)«Jnterea MaximianusJovisaramjubet alTerri. Mox igiturcoramipso ara componilur, sacrilegusquoque sacerilos assistit. Tune imiierator ad sanctum Victorem : Pone, inquit, Ihura. jilaca Jovem,et nosler amicus esto.Hoc audito. fortissimus Christi miles, sancli Si>iritus ardore inllammatus, seseque anijjlius ila ferre non suslinens, velut lilaturus propius accedit, aram(|uede manu sacerdotis solo tenu? prosternit... nPassio, 15. Cette violence exceptionnelle, que l'hagiographe explique par un soudain mouvement de l'Esprit-Saint, mais dans laquelle il est permis de voir un effet de l'ardent tempérament d'un soldat, contraste avec la modération ordinaire des martyrs. Les détails donnés par l'auteur sont, du

PERSECUTIONS PARTIELLES. 4v)

Hercule commanda de couper ce pied sacrilège, puis, inventant un supplice horrible, fît conduire Victor aux pistrines publiques, où son corps, « froment choisi de Dieu ,» fut à demi broyé sous la meule. Comme il respirait encore, on lui trancha la tête. Les restes des martyrs, jetés à la mer, furent recueillis par les chrétiens, qui creusèrent dans un rocher une crypte pour les recevoir.

Ces cruautés, exercées par Maximien Hercule en personne ou par des gouverneurs dociles à son impulsion, cessèrent probablement quand il se fut fixé à Trêves, tournant tous ses regards vers l'Angleterre, où régnait Carausius, et le Rhin, que franchissaient sans cesse les Germains. Aussi peut-on supposer que, deux ans après qu'il eut passé les Alpes, la condition des chrétiens s'améliora dans la Gaule, comme elle s'était apparemment améliorée déjà en Italie, et que les Églises purent de nouveau jouir dans l'Occident de cette paix relative qui était leur partage en dehors des persécutions déclarées.

reste, conformes aux usages antiques. Les musées possèdent de nombreux autels portatifs; voir Saglio, art. Ara, dans le Dictionnaire des antiquités, p. 349 et lig. 415, 416. De cette sorte devaient être les autels placés devant les tribunaux et sur lesquels les chrétiens étaient invités par les magistrats à brûler de l'encens ; voir Edmond Le Blanl, les Actes des martyrs, g 20, p. 63. Prudence y fait clairement allusion dans ces vers [Péri Stephanon, X, 916-918) :

Reponitaras ad tribunal denuo

Et thusetignem vividura in carbonibus,

Taurina et exta, vel suilla abdomina.

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