IV. ' c
82 L'ÉTABLISSEMENT DE L\ TÉTRARCHIE.
Un tel projet valait bien, en effet , (ju'entre la résolution et rexécution on prit le temps de mûrir les détails et de prévoir les conséquences. Ce n'était rien moins que la ruine de l'ancienne constitution. L'innovation la plus grande ne consistait pas dans le partage des États : comme les Césars devaient être inférieurs aux Augustes, et qu'entre ceux-ci mêmes il existait une hiérarchie, Dioclétien demeurant incontestablement le premier, l'unité romaine restait préservée dans son fond. Mais son symbole idéal et son centre matériel allait être frappé de déchéance, Rome verrait d'autres capitales, sièges d'une administration et d'une cour, usurper la réalité du pouvoir, tandis .qu'elle-même ne serait plus qu'une ombre antique et glorieuse, magninominis umbra. Déjà Dioclétien, constructeur infatigable, avait fait de sa résidence habituelle, Nicomédie, une rivale de la ville éternelle par la grandeur et la beauté des édifices (1). Un coup plus sensible encore menaçait Rome, Dans la pensée des réformateurs, les Césars tiendraient des seuls Augustes leur, titre et leur pourpre : le sénat ne serait appelé cà intervenir ni dans le choix, ni même dans sa ratification. Et comme les Césars, par l'adoption, devenaient chacun l'héritier désigné de l'Auguste qui l'avait créé, le sénat n'aurait de rôle à aucune époque dans la transmission de la puissance souveraine, habilement soustraite à tous les hasards de l'élection, aussi bien au choix raisonné des sénateurs qu'à l'accla-
[ij L;iclaiici>, De hiorl. pers., 7.
mation tumultueuse des soldats. Ainsi le génie politique de Dioelétien allait mettre fin à l'une des principales causes de faiblesse de l'empire, l'incertitude de la succession impériale; mais en même temps il mettrait fin à l'une des dernières majestés romaines, celle du sénat : ce grand corps ne serait tout à l'heure que le plus solennel et le plus aristocratique des conseils municipaux, et Rome que la première des villes de province.
Si Dioelétien, au lieu de regarder encore l'Église chrétienne d'un œil favorable, avait déjà nourri la secrète pensée d'une persécution future, il se serait probablement aperçu d'une autre conséquence des réformes projetées : la différence que le partage de la souveraineté apportera, selon les lieux, dans l'exercice des édits qui pourront être rendus pour cause de religion. Lors des grandes persécutions du troisième siècle, sous Dèce ou sous Valérien, la guerre déclarée à l'Église par la puissance séculière avait éclaté dans toutes les provinces à la fois : quelques différences paraissaient dans la pratique, selon le tempérament des peuples ou le caractère des magistrats (1); mais la volonté impériale était partout obéie, parce que les provinces ne reconnaissaient toutes qu'un même maitre. Au contraire, alors que, sous Gallien, la souveraineté se trouva, de fait, quelque temps partagée, on vit l'Église en paix dans les États soumis à
(!) Histoire des perséculions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 350.
8i L ÉTABLISSEMENT DE LA TÉTUARCIIIE.
Tautorité ou à riiifluence de l'empereur, et cependant persécutée dans les contrées où régnait le fanatique Macrien (1). Tout récemment encore, ne venait-elle pas de souffrir en Occident sous Maximien Hercule, tandis qu'elle restait en repos dans l'Orient sous Dioctétien ? Plus grande encore sera l'incertitude de son sort. quand l'empire aura quatre souverains, indépendants en fait malgré le lien théorique de subordination qui existera entre eux, maîtres au moins d'aggraver ou de tempérer dans leurs provinces les édits rendus pour l'universalité de l'empire. Le sort des chrétiens va donc dépendre, à l'avenir, du caractère des princes dans le domaine desquels ils habiteront, et des intérêts particuliers de chacun d'eux. On pourra voir une partie du monde romain désolée parla guerre religieuse, une autre partie à peine touchée par elle ; la persécution commencée s'arrêtant ici après quelque temps, poursuivie là pendant de longues années. Telle sera une suite inévitable des réformes de Dioctétien, sur laquelle certainement sa pensée ne s'arrêta pas. : mais une Providence miséricordieuse semble l'avoir ménagée, afin que l'Église, dans les persécutions futures, ne perdit pas tout son sang" à la fois, et trouvât toujours quelque lieu où réparer ses forces.
Le 1" mars 292 (2), le dessein étudié par les
(i) Les Dernières Persèculions du troisième siècle, p. 178. (2) Selon Tillemont, Histoire des Empereurs, t. IV, p. 21 et G03-604: d'après la [ilupart des historiens modernes, Borghesi, Mommsen, ^Vil-
deux Augustes fut enfin mis à exécution. Maximien Galère et Constance Chlore furent élevés Tun et l'autre à la dignité de Césars. On procéda ensuite cà la répartition des provinces entre les quatre souverains, ou plutôt on annonça cette répartition, depuis longtemps convenue sans doute. Dioclétien se réserva l'Orient, avec l'Egypte^ la Libye, les îles et la Thrace; Galère, son César, eut les provinces danubiennes, l'Illyrie, la Macédoine, la Grèce et la Crète. Maximien Hercule conserva l'Italie, l'Afrique et, croyonsnous, l'Espagne (1); le César Constance reçut la
manns, Waddington, Diiniy, 293. C. Julliaii, les Transformations politiques de Vltalie sous les empereurs romains, p. 189, s'en tient à l'opinion de Tillemont. De Champagny, les Césars du troisième siècle, p. 265, 269, hésite entre les deux dates.
(1) Julien [Orat. II) dit que Constance eut la Gaule, la Bretagne et l'Espagne, .\urelius Victor [De Cxs., 39) rapporte qu'Hercule eut l'Italie et l'Afrique, et Constance tout ce qui était au delà des Alpes, ce qui parait comprendre l'Espagne. Un autre argument pourrait faire attribuer 1 Espagne à Constance; on sait que la Mauritanie Tingitane en dépendait: or un magistrat de cette province, jugeant le centurion saint Marcel, le menace d'annoncer sa rébellion « aux empereurs et au César, )i imperatoribus et Cxsari (Ruinart, p. 312). Cependant l'assertion contraire de Lactance, bien placé pour être renseigné, est formelle; il attribue [De mort, pers., 8) l'Espagne à Hercule avec l'Italie et l'Afrique : cum ipsam imperii sedem teneret Italiam, subjacerentr/ue opulrntissimx provincix vel Africa vcl Hispania. On verra, en effet, dans la suite, la persécution sévir en Espagne, pendant que la seule Gauleen était préservée par l'humanité de Constance : prœter Gallias ab Oriente ad Occasum très acerbissimx besliic sxviebant, dit le même Lactance, 16; il résulte implicitement de cette phrase que l'Espagne était sous la domination d'une des ires acerbissimx bestix, Dioclétien, Hercule et Galère. J'ajouterai que les deux Augustes paraissent avoir, dans le partage des |)rovinces, pris pour règle de se réserver les deux plus grosses part,s, et aux Césars les plus petites; or, si l'on jette
Gaule et la Bretagne, avec Hercule pour suzerain. Les chrétiens mêlés alors à la politique, comme ces gouverneurs et ces magistrats dont parle Eusèbe, purent sans doute prévoir les résultats qu'aurait pour leur religion Tentrée des nouveaux membres dans le collège impérial. Galère et Constance n'étaient pas des inconnus. Habiles généraux, Tun et l'autre avaient été formés à la guerre sous Aurélien et Probus (1). Pour tout le reste, rien ne différait plus que les deux Césars. Galère, fils de paysan, lui-même, dit-on, ancien bouvier (2), gardait sous la chlamyde de l'officier supérieur comme sous la pourpre impériale la rusticité de son origine. Son corps était d'un géant (3), ses manières rudes et hautaines (4), ses goûts grossiers (5) : l'histoire le montre cupide et cruel (6); le sens droit et les talents naturels qu'elle lui reconnaît restaient comme étouffés sous une honteuse ignorance (7) : non seule-
un coup (l'œil sur une carie de l'empire romain, on reconnaîtra que l'Italie, l'Afrique et l'Espagne constituaient à Hercule une part égale à celle (|ue faisaient à Dioclétien la Thrace, les provinces d'Asie, l'Égyple et la Libye, tandis que la Gaule et la Bretagne avec les provinces rhénanes correspondaient pour l'étendue aux provinces danubiennes et illyriennes, à la Macédoine, à la Grèce et à la Crète, domaine de Galère.
(1) Yopiscus, AiDxL, 4i : Probus, 21 : Aurelius Victor, EpUoinc.
(2) Aurelius Victor, De Cœs.; Epit.; Lactance, De mort., i^ers., 18,
(3) Lactance, 9; Eusèbe, Ilist. Eccl., VIII, 16.
(4) Lactance, 21, 22.
(5) Eusèbe, lUst. EccL, VIII. 10; Anonyme de Valois, U.
(6) Lactance, 21, 23, 31.
(7) Aurelius Victor, J?/)îiowe, 40.
ment il n'avait ni politesse ni lettres, mais il ne se plaisait qu'avec ses semblables (1). Constance, Dace comme Galère, était de grande famille, petit-neveu de Claude le Gothique (-2). Sa santé toujours délicate, remarquable à la pâleur de son visage (3), ne l'avait point empêché de s'ilkistrer par des victoires (4); mais les maux de la guerre, qu'il avait vus de près, lui avaient donné de la compassion pour les misères des peuples. C'était une nature fine, distinguée, bienfaisante, modérée dans ses goûts, un de ces vaillants qui aiment la paix (5). Les sentiments religieux des deux princes étaient aussi peu semblables que leur origine, leur caractère et leurs mœurs. Comme naguère Aurélien (6), Galère gardait toutes les superstitions de son enfance : il les tenait d'une mère aussi fanatique que la prêtresse de Sirmium (7), plus grossière même dans sa religion, car, au lieu de Mithra, c'étaient les divinités de ses montagnes qu'elle adorait par de fréquents sacrifices suivis d'interminables
(1) Laclance, 2>.
(2)Tilleniont, Histoire des Empereurs, t. IV, p. 77.
(3) D'où son surnom ô yXwpô;, le pâle; Zonare, Ânn., éd. 15j7. p. 243. Ce surnom ne se rencontre pas dans les inscriptions, pas plus que celui d'Armeniarius, le bouvier, donné à Galère.
(4) Les Dernières Perséculions du troisième siècle, y>. 234.
(5) Laclance, De mort, pers., 18; Eusèbe, De vita Const., L 13. 14, \',Hist. EccL, VIII , 13; Eutrope, Brec, X, 1 ; Eumène, Panerj., IX. 5, 6, 10.
(6) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 219.
(7) Ibid.
festins (1). Cette paysanne, qui conserva une grande influence sur son fils devenu empereur, lui avait inspiré, avec la passion de Tidolàtrie, une haine farouche du christianisme (2). Constance, au contraire, était un de ces païens désabusés, qui essayaient de concilier le culte national avec la morale et la raison, et, méprisant les fables impures du polythéisme, élevaient leur cœur vers le Dieu unique, père de tous les hommes (3). Cette religion naturelle suffisait aux aspirations d'une àme à laquelle les incessantes occupations de la vie militaire n'avaient guère laissé le temps de la méditation et de l'étude (i); mais s'il se contentait de la doctrine des philosophes, Constance ne leur avait emprunté aucun de leurs préjugés contre le christianisme : il se souvenait peut-être qu'il comptait parmi ses ancêtres une chrétienne et une martyre (5); peutêtre aussi l'hunible femme qui avait été la compa-
ti' Lactance, De mort, pers., 9 : « deoriun motiliuni cultrix. » 11 s'agit |)iobablemcnt ici de ces divinités propres aux peuples germaniques, les fatx, les Maires ou Matronx. les Sulerx. les Campestres, fée-^, nornes ougénies des forêts et des solitudes, dont on retrouve fréquemment les noms sur les inscriptions des soldats d'origine barbare ; voir Marucchi, dans le BuUettino délia comm. arcli. lomiinale, 1886, p. 129-
(2^ Lactance attribue cette baine à un ressentiment contre les chrétiens, qui refusaient d'assister aux festins qu'elle offrait après les sacrifices.
(3) Eusèbe, Devita Const.,1, 17; 11,49. Théopbane l'appelle xp'.<îT:avô^pwv, un homme quia des sentiments chrétiens.
(i) Aurelius Victor, De Cxs.
(5) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 249.
gne de sa jeunesse (1), et que l'impitoyable politique le contraignit de répudier pour devenir le gendre de Maximien Hercule, lui avait fait respirer déjà le
(1) Sainte Hélène. Elle passe pour avoir été d'abord servante d'auberge, stabularia (saint Ambroise, De obitu Theod., 42; anonyme de Valois, 2). Lbuniilité de son orifçine l'empêcha sans cloute d'être unie à Constance par un autre lien que celui ànconcitbinatus. La Chronique d'Eusèbe dit que Constantin « naquit de la concubine Hélène, » Constantinus ex concubina Heïena procreatus. Le concubinatus était la seule union possible entre un homme de rang élevé et une femme qnœ obscuro loco nala est (Marcien, au Digeste, XXV, vu, 3, g 1). C'est ce qu'indique Zozime quand il dit, avec un dédain affecté, que Constantin naquit « du commerce avec une femme ni honorable ni légitimement mariée, » é| ôjxO.ta; yjvaixô; où (jZu.vT,i, o-joz y.oL'zà. vÔjaov awû.bovnti;. Ici où az[L^rfi équivaut à obscuro loco nala, oùoî xarà vôaov cuvEXÔouaa marque la différence entre le concubinatus et lesjustx nupiix. Mais s'il différait de celles-ci, le concubinatus différait plus encore des unions illicites ou immorales. C'était, en fait et en droit, un mariage d'ordre inférieur : obscuriori matrimonio ejus filius. dit Eutrope parlant de Constantin. La loi le sanctionnait (ilarcien, /. c). Il était spécialement permis aux officiers et aux magistrats investis d'un connnandement dans les provinces (Paul, ibid., 5). L'rtge légal était le même que pour les justes noces (Ulpien, ibid., 1, § 1). Une telle union, que distinguait seulement de celles-ci la condition sociale de la femme, suffisait, disent les commentateurs, pour faire éviter les peines portées contre le célibat par les lois Julia et Papia Poppea. La concubine avait donc tout de l'épouse, sauf le titre. Même celui-ci lui était quelquefois donné par l'usage : les historiens parlent d'Hélène comme de l'épouse de Constance, et considèrent sa répudiation comme un vrai divorce : uxores qnas habuerant repudiarc compulsi, dirempdsprioribus uxoribus, objecta uxorc priore, disent Eutrope et lesdeux Aurelius Victor de Constance aussi bien que de Galère [Brev., IX, 22; De Cxs., 39: Epit., 54). Une inscription de Salerne, gravée vers 323, l'appelle DIVI CONSTANTI CASTISSIM.E COMVGI (Wilmanns, 1079). Ces expressions si remarquables ont même fait supposera des écrivains d'époque et d'esprit trè,s différents, tels que Tillemont [Histoire des Empereurs, t. IV, p. 613) et Mason [Ihe Persécution of Diocletian, p. 144), que le mariage proprement dit avait existé entre Hélène et Constance, que Zozime l'avait nié par cet esprit de parti dont il a donné tant de preuves, et qu'Am-
parfum des vertus clirétieniies (1) mêlé aux souvenirs ineffaçables d'un premier amour. Constance devait donc, selon toutes les probaliilités, être pour la paix religieuse un appui, et la maintenir au moins dans ses États; les chrétiens prévoyants pouvaient, au contraire, deviner en Galère un persécuteur. En apparence, rien n'était changé, à ce point de vue, dans le collège impérial : l'intolérance païenne y avait toujours eu pour champion Hercule, mais depuis longtemps la liberté des consciences y comptait Dioctétien pour partisan convaincu : un César fanatique et un César tolérant se joignaient à eux, sans altérer la balance des deux politiques. Mais quiconque connaissait le caractère de Dioctétien, facile à intimider (2). celui de Galère, entreprenant et
broise et d'autres PZ-res s'étaient égarés à sa suite. L'auteur de l'article Hclcna, dans le Dictionanj of Christian hiograplnj, t. II, p. 831, émet une autre opinion : c'est que l'union d Hélène et de Constance aurait été transformée en justœ mtplix au moment de la naissance de Constantin, en 27i, afin de légitimer celui-ci, qu'Eusibe montre en effet succédant sans réc'amation à son |)ère de préférence aux fils du second \\i{Hist. EccL, VIII, 13, l'2), tandis que les enfants issus d'un concubinatus n'étaient pas aptes à la succession paternelle.
fl)Théodoret. Hist.EccL, 1, 18, raconte qu'Hélène éleva son fils Constantin dans la |)lété chrétienne, Tr,v x?.; sJcïcSîîaç chù-zm TtpoGevîYxoÙTa Tçocpr;v : il n'aurait eu plus tard pour se convertir qu à se rappeler les leçons et les exemples de sa mère. CependantEusèbe, De cita Const.,\\\. 47, dit que celle-ci n'adorait ])as d'abord le vrai Dieu, et quelle lui fut gagnée par Constantin; malgré le cbarme de l'hypolbèse de Théodoret. le témoignage d'Eusi'be. si bien renseigné de tout ce qui se rapporte à Constantin, doit probablement être préféré. Voir cependant Mason, tlie Persécution ofDiocletian, p. 144.
(2) « Timiditate » ; Lactance, De mortibus persecutorum, 7; « plus iimiditatis » : ibid., 8: » metuebat acorrime "-.ibid., 9; « ut erat in oinni
LKTABLISSEME.XT DE LA TÉTllARCHlt:. 91
audacieux, et songeait à l'ascendant qu'un tel homme pouvait prendre sur un souverain déjà vieilli et fatigué, n'était point sans quelque raison de craindre pour la durée de la paix religieuse.
A d'autres égards, cependant, l'association des quatre empereurs produisit d'abord des résultats heureux. Les Maures défaits par Hercule; Carausius vaincu par Constance, bientôt son successeur Alectus renversé; les Francs et les Alemans repoussés; les Carpes soumis; les iMarcomans défaits; Narsès, roi de Perse, battu par Galère, et contraint de céder cinq provinces; l'Egypte rebelle domptée par Dioctétien : tels furent, entre 292 et 300, les succès qui permirent aux souverains d'ajouter de nouveaux titres à leur pompeuse nomenclature, et, chose plus sérieuse, d'assurer la paix aux populations romaines. Ce temps si bien employé pour les armes ne fut point stérile en réformes législalives. Le nombre des lois promulguées par la tétrarcliie, mais le plus souvent sorties du consistoire de Dioclétien, est très considérable : plusieurs méritent l'attention, car elles éclairent le caractère et les idées du prince. C'est ainsi qu'il publia en 295 un édit pour la réforme des mariages, trop souvent contractés au mépris des empêchements posés par la nature ou la loi. Le ton, un peu emphatique, comme dans tous les actes publics de
tumultuiHeticulosiis, aniinique dejectus, siniul et exernplum Valeriani liinens»; ibid.; « Diocletiano Uinorem » ; «tu/.; « ut eral pio liinoie scrutator rerum fut'uiaruni »; ibid., 10.
cette époque, est cependant grave et religieux : Terapereur déclare que « les dieux immortels ne continueront à favoriser le nom romain, que si les princes oblig-ent leurs sujets amener un vie pieuse, morale et paisible (1) » ; il proclame que « si la majesté de Rome est montée si haut, grâce à la protection de tous les dieux, c'est parce que ses lois ont toujours été empreintes d'une piété sage et d'une religieuse pudeur (2) ». Le sentiment parait sincère ; on reconnaît un souverain qui se fait une grande idée de ses devoirs; mais on devine les extrémités où il se portera, si quelque influence parvient à lui faire voirunjour dans les chrétiens des contempteurs de ces lois « religieuses et chastes », des obstacles à la faveur divine, seul gage de la prospérité de Tempire. J'attribue à cette époque le célèbre édit sur les manichéens, dont la date est discutée (3). Il fut rédigé à
(1) Code Grcgorien, VI. 2.
(2) Ibid., 2, g 6.
(3) Demaleficisct Manicheis, au Code Grégorien, XIV, 4. La suscription nommant» Maxiraien, Dioclétien et Maxiraiii », qui ne ifgnèrcnl jias f-nsomble. ne peut sexpliquer que par une faute de copiste. On attriljue ordinairement ledit à 287; aucun événement ne justifie cette date. Tillemont le mettrait plutôt en 296 (Histoire des Empereurs, t. IV, p. 35). L'opinion de Mason (Ihe Persécution of Dioclelinn, p. 279), qui le place en 308, ne peut se soutenir. L'édit contre les manichéens est adressé à Julianus, ])roconsul d'Afrique. Sou authenticilé a élé contestée; mais elle est victorieusement défendue par Neander, Gesch. der vhristl. Relig., t. Il, p. 103, note, qui le jdace aussi en 20G. L'édit est cité dans le coinmenlairedc la Il^épitreà Tiinothée, m, 7, par le pseudo- Ambroise, <|ui écrivait dans la seconde moitié du quatrième siècle : « QuippecumDiocletianuiimperalorconstitutione suadesignet, dicens :
L'ÉTABLISSEMENT DE LA TETRARClllE. 93
Alexandrie, en réponse à une requête du proconsul d'Afrique. Dioclétien alla deux fois à Alexandrie, d'abord eu 290, puis en 296, quand il vainquit la révolte d'Acbillée. D'après quelques auteurs, le superstitieux Auguste fit dans ce dernier voyage brûler des livres égyptiens, consacrés à ralchimie et aux sciences occultes (1), L'édit renferme également cette barbare sanction. Il est dirigé contre les sectateurs de Manès, dont les dangereuses doctrines avaient pénétré en Afrique, portées par un envoyé du maître lui-même (2). L'empereur les condamne comme fauteurs d'une secte nouvelle, et complices des Perses. « L'ancienne religion, dit-il, ne doit pas être corrigée par une nouvelle , car c'est un très grand crime de retoucher à ce que les anciens ont une fois défini, et qui a pris un cours certain et un état fixe. C'est pourquoi nous avons une grande application à punir l'opiniâtreté des méchants dont l'esprit est corrompu, et qui introduisent des sectes nouvelles et inconnues pour exclure à leur fantaisie, par de nouvelles religions, celles que les dieux nous ont accordées (3). » Le crime est d'autant plus impardonnable, que la secte vient d'un
sordidam liane et impuram hxresini qux nuper, inqiiit, egressa est de Perside. » La cilation est textuelle et montre qu'à l'époque du l)seudo-AnibioIse on possMait le texte de l'édit, etiju'il portait le noui de Dioclétien.
(1) Voir Tillemont, Histoire des Empereurs , t. IV^ p. 34; Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 555.
(2) Sur les origines du manichéisme, A'oir les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 270 et suiv.
3) Code Grégorien, XiV, iv, 2, 3.
pavs avec lequel Rome a des inimitiés héréditaires. « Le nouveau prodige récemment révélé au monde a pris naissance dans la nation persane, notre ennemie. De là sont sortis beaucoup de crimes; les peuples ont été troublés, les cités en péril; il est à craindre que, dans la suite , les sectaires ne s'efforcent de corrompre par les exécrables mœurs et les infâmes lois des Perses des hommes innocents, le modeste et tranquille peuple romain, et de répandre le poison dans le monde entier (1). » Ces paroles font probablement allusion aux: lois immorales qui régnaient , dit-on , dans la Perse (2), et plus encore à l'immoralité parlicuhère des rites manichéens ('î , . On reprochait aussi aux disciples de Manès de pratiquer la magie et de se livrer (( à tous les genres des maléfices (4) »; le titre de l'édit, tel qu'il nous est parvenu, semble montrer que, pour les Romains, manichéen et magicien étaient synonymes (5). La sanction est terrible : les chefs de la secte seront brûlés <( avec leurs abo-
(1) Code Grégorien, XIV, iv, 4.
i2) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 375, note 3.
(3) Sur ces rites, voir Dictionary of Christian biofjraphy, art. Manicliaeans, t. lU. p. 798.
(4) Code Grégorien, XIV, iv, 5.
(5) Cf. saint Épiphane. Hxres.. LXVI, 3. La pratiqucdc la théurgieest lin trait commun à toutes les sectes dans les troisit'ine et quatrième siècles; les philosophes n'en sont pas plus exempts que les païens. En s'y adonnant aussi, les manichéens ne firent doue que suivre un mouvement presque universel. Mais les sciences occultes, telles qu'ils les pratiquaient, avaient sans doute un caractère particulièrement oriental, car elles furent empruntées, dit saint Ëpiphane, aux traditions d-- 1"Égyple et de l'Inde.
minables écrits (1) » ; les adhérents qui persévéreront auront leurs biens confisqués et subiront la peine capitale [H); les personnages de rang- élevé, « qui se sont donnés à cette secte inouïe, honteuse, entièrement infâme, ou à la doctrine des Perses » , perdront également leur patrimoine et seront envoyés aux mines (3), Ces rigueurs paraissent, cependant, avoir été peu appliquées : en tous cas, elles n'ar- . Fêtèrent point les progrès du manichéisme. Mais, écrit à une époque où Dioclétien n'aurait pas songé <à confondre la religion chrétienne, dont il connaissait l'ancienneté et honorait l'innocence, avec « cette secte inouïe, ce monstre de doctrine, » l'édit montre quels seront les sentiments et les procédés de l'empereur quand on lui aura dénoncé dans les chrétiens mêmes, sinon des alliés des Perses, du moins des ennemis de l'empire, et qu'on aura réveillé les vieilles calomnies qui leur imputaient, à eux aussi, toute sorte de maléfices. 11 annonce non seulement les cruels traitements qui leur seront infligés, mais encore cette destruction de leurs Ecritures, par où, dans quelques années, commencera la persécution. A ce titre, il était intéressant d'analyser l'édit contre les manichéens ; nous voyons le futur persécuteur se dessiner d'avance en Dioclétien, dans un temps où lui-même
(1) « Cum abominandis sciiiituris eorum. » Code Grcfj., XIV, iv, 6. (1) Ibid.
(3) Ibid., 7.
96 L ÉÏABLISSEXIENT DE L.V TÉTRARCHIE.
ne songeait pas encore à le devenir, mais où plusieurs, déjà, y pensaient autour de lui.
Les derniers mots de l'édit parlent du « siècle très heureux » où régnent Dioclétien et ses collègues. Le peuple, cependant, commençait à sentir le poids de l'établissement nouveau. A quatre empereurs il fallait quatre armées (1); il fallait aussi quatre capitales, avec tous les monuments que ce mot comporte : Dioclétien résidait à Mcomédie, Hercule à Milan, Galère à Sirmium. Constance à Trêves. Dans ces capitales étaient entretenus non seulement l'attirail de plus en plus compliqué des chancelleries et des bureaux, mais encore de vraies cours, où paraissait la pompe d'une étiquette empruntée à l'Orient, avec le luxe inoui dont Dioclétien avait fait un instrument de règne. Les impôts nécessaires pour soutenir cette organisation civile et militaire et le faste des demeures impériales, devenaient accablants (2).' La bourgeoisie des villes , que la loi rendait responsable de leur perception . succombait à la tâche : déjà il fallait retenir de force dans ses fonctions le curiale prêt à s'enfuir; bientôt on fera de la curie une peine, et au lieu de la prison ou du bûcher on y condamnera les chrétiens (3). Même en Gaule, où la modération personnelle de Constance alléseait , malerré Dioclétien, les charges
(1) « Multiplicalis exercilibus cuin singuli eoriim longe inajorein nunieriiin mililuin habere conteuderent, quam priores principes habuerant cum soli rem publicam gérèrent. » Laclance. De mort, pcrs., 7.
(2) 0 Eiiorinilale indicUonuni •. ; ibid. Cf. Eusèbe, Oc vita Consi.. 1, 13. (3J Ibid., II, 30.
LKTABLISSEXIENT DE LA TÉTIIARCHIE. 97
fiscales (1), ragriculture périssait, les ciiamps incultes s'étendaient (2). Lactance nous a transmis les plaintes du peuple opprimé : c'est, dit-on, un adversaire; mais les adversaires sont ordinairement clairvoyants. D'ailleurs, Dioctétien lui-même confesse la misère où tombait l'empire, quand il tente ce remède désespéré , cet expédient inapplicable , et qui fit couler le sang, un édit de maximum (3). Est-ce pour rendre plus facile la rentrée de l'impôt , assurer la défense nationale, ou donner aux ressorts administratifs une souplesse et une précision plus grandes, qu'il opéra, vers 297, une nouvelle distribution du territoire non plus entre les empereurs, mais entre leurs agents, divisant l'empire en quatre grandes préfectures, chacune d'elles en plusieurs diocèses, et chaque diocèse en nombreuses et petites provinces (i)? Les historiens modernes admirent généralement cette réforme : « Cette construction politique, disent-ils, où les assises d'en haut pesaient de tout
(1} Eiisèbe, De vifa Consf., I, 14; Suidas, v» Jly.\niip.
(2) « Consiimptis viribus colonorum desererentur agri, et culturaî verlerentur in silvani. » Laclance, De mort, pers., 7. Voir aussi Eumène. Oratio Fhiviensium nomine, 5, 6, 11, 17. Cf. Huinbcit, art. Dcserli fl</n, dans le D(C^ des antiquilés, t. II, p. 107, 109.
(3) « Cum variis ini([uitatibus t'accret caritatein, legem pretiis reruni venalium statuere conatus est. ïum ob exigua et vilia multus sanguis effusus est, nec vénale quidquam metu apparebat, et caritas niullo dflerius exarsit, donec lexnecessilate ipsa post mullorumcxitiumsolveretur. «Lactance, De mort.pers., 7. Ledit estde 301. Voir Mai, Script, vet. nova collectio, t. V, p. 30'2; Mommsen , dans Ber. d. sachs. Gesclsch. d. Wissench., 1851, p. 180, 383-400; Waddington, Édit de Diocle'tien établissant le m3LS.in\a\i\ dans l'empire romain, Paris, 185i.
{i)'}iIommsen, Me'm. sur les provinces romaines, trad. Picot, p. 25-50. IV. ' 7
leur poids sur les assises inférieures, semblait capal)le de résister aux assauts du dehors et de comprimer les mouvements de l'intérieur (1). » Mais peutêtre les contemporains étaient-ils portés plutôt à dire avec Lactance, qu'en « brisant ainsi les provinces en un grand nombre de morceaux » , Dioctétien multipliait singulièrement les fonctionnaires, instituait une foule d'emplois nouveaux, imposait à tous les cantons , presque à toutes les villes , l'entretien d'officiers inconnus jusque-là (2). superposait pour la première fois un peuple d'administrateurs au peuple des administrés (3), et par conséquent augmentait le fardeau sous lequel gémissait l'empire. Sa réforme , en effaçant les différences locales , en supprimant les privilèges, en faisant des nouvelles divisions administratives l'équivalent de nos départements, diminua les franchises dont jouissait naguère la vie provinciale et municipale^ et qui avaient empêché les peuples de sentir les entraves de la, centralisation romaine. Celle-ci resserra son réseau jusqu'alors large et flottant : la prochaine persécution va mettre le nouveau régime à llépreuve, et montrer comment, grâce à ses mailles étroites, auxquelles nul ne peut plus échapper, il est un merveilleux instrument d'exaction et de tvrannie.
(1) Duiuy, Histoire des Romains, t.. VI, [i. 565.
(2) « Provinciœ in friisla concisa', iiuilli praesides et pluia oflicia singulis regionibus ac inene jain civitalibus iiicubare, item lationales niulli et luagislii et vicaiii|)iiet'ecloiiun. » Lactance, De mort, pcrs., 7.
(3) ((. Major esse cu'pciat nmneriisaccipienliuMKiuaiiidanliuin. » Ihiil.
LA PERSECUTION DANS L'ARMEE. 9i>
La persécution dans l'armée.
Les chrétiens étaient nombreux dans les armées des quatre empereurs. Non seulement Dioclétien et Constance , favorables à leur religion . mais Hercule et Galère acceptaient leur présence, sans exiger d'eux aucun acte d'idolâtrie. L'affaire des Thébéens paraissait depuis longtemps oubliée. De leur côté, les fidèles accordaient sans répugnance le service militaire, et se dévouaient sincèrement aux aigles romaines.
En Afrique seulement, chez un petit nombre d'entre eux. on aperçoit de l'hésitation à servir. L'esprit montaniste, fortifié par l'entramante éloquence de TertuUien, avait créé dans cette contrée un courant d'idées excessives, contre lesquelles la prudence et le sens pratique des chefs de FÉgiise eurent souvent à lutter. On se rappelle d'épisode qui donna lieu à TertuUien d'écrire son traité /)6 la couronne ; et l'on sait que le rigorisme du soldat célébré par l'apologiste ne fut point approuvé des autres chrétiens (1). Dans le même traité, le dur et subtil Africain expose ses idées sur la légitimité du service militaire : il distingue entre le soldat qui se fait chrétien et
(1) Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 3i, 37.
le chrétien qui se fait soldat: au premier il montre quelque indulgence, et lui permet à regret de persévérer dans son état; il blâme absolument le second d'oublier que le Christ . en commandant à saint Pierre de remettre l'épée au fourreau, a condamné le métier des armes, et en a fait « un acte illicite (1) ». « Il n'y a pas, s'écrie-t-il ailleurs, de communauté possible entre les serments faits à Dieu et les serments prêtés à l'homme, entre l'étendard du Christ et le drapeau de Satan, entre le camp de la lumière et le camp des ténèbres; une seule et même vie ne peut être due à deux maîtres, à Dieu et à César (2). » On reconnaît dans ces mots l'emphase habituelle à TertuUien, ce choc des antithèses qui trop souvent chez lui remplace les raisons. Vainement, dans son admirable Apologétique , avait-il rappelé la multitude des chrétiens qui servaient dans les armées (3), et, réfutant par cet exemple les critiques des idolâtres, montré, comme dit Bossuet, que « hors la religiontout le reste leur était commun avec leurs concitoyens et les autres sujets de l'empire (4) » ; ces paroles raisonnables s'oubliaient vite, tandis que les esprits portés à l'exagération , si nombreux sous l'ardent soleil d'Afrique qui tout à l'heure enfantera les donatistes, se nourrissaient des hautaines affir-
(i) Teitullien, De corona, 9, 11.
(2) De idololatria, 9.
(3) Apolofj., 37, 42.
(i) Bossuet, Cinquième avertissement aux protestants sur les lettres de M. Jurieu.
mations et des éclatants paradoxes échappés à la plume de l'illustre écrivain. Un autre apologiste africain, Lactance. l'imitera dans son rigorisme comme dans son grand style et son éloquence emportée : lui aussi considérera les emplois qui obligent à verser le sang comme interdits à un chrétien (1). Ces idées, exclues de l'enseignement des pasteurs et combattues par la pratique universelle de l'Église , ne parvenaient point à dominer, malgré les tendances outrées de l'esprit africain; cependant on les retrouvait dans quelques familles. Elles y survivaient à l'hérésie montaniste, où elles avaient pris naissance; de même que, chez nous, l'esprit du jansénisme survécut à ses doctrines, et marqua longtemps de son empreinte de pieux fidèles auxquels celles-ci auraient fait horreur.
En 295, sous le consulat de Tuscus et Anulinus, eut lieu en Afrique un tragique épisode, où parait la prévention contre le métier des armes, particulière à certains chrétiens de ce pays, et inconnue dans le reste de l'Église.
Bien que, au troisième siècle , les armées se recrutassent surtout de volontaires (2), et que les levées de conscrits fussent rares, la loi imposait aux enfants des vétérans, en compensation des privilèges accordés à ceux-ci, l'obligation de servir. Cette hérédité du service personnel entretenait dans les armées ro-
(1) Laclancc, Div. Inst., V, 17; VI, 20.
(2) Arrius Menaniler, au Digeste, XLIX, xvi, 4,- § 10.
maines l'esprit militaire, mais pouvait être, pour quelques-uns de ceux qui y étaient soumis, la cause d'une véritable oppression, en violentant leur vocation et leurs goûts. C'est ce que montre l'histoire que nous allons raconter. Le 12 mars, on amena devant Dion Cassius. proconsul d'Afrique (1), un vétéran. Fabius Victor (2), avec son fils Maximilien, âgé de vingt et un ans (3). Bien que fils de soldat, Maximilien avait été élevé dans les idées rigoristes, et croyait, comme Tertullien, la profession militaire incompatible avec la pratique du christianisme. L'avocat du fisc. Pompeianus. prit la parole, et dit : « Fabius Victor est présent avec le commissaire de César, Valerianus Quintianus ; je requiers que Maximilien, fils de Victor, conscrit bon pour le service (i), soit examiné et mesuré. — Quel est ton nom? - demanda le proconsul
(1) Le même qui fut consul en 291, et préfet de Rome en 290.
(2) Fabius Victor est qualifié de tcmonarius [Acta S. MaximiUani, 1, dans Ruinart, p. 309), qu'on interprète par officier de recrutement. Cependant les sentiments qu'il montre dans le reste du récit font voir (|u'il était alors retiré du service, et que ce n'est pas en qualité de recruteur qu'il présente son fils, mais seulement en vertu de l'obligation lé<;a]e i'.nposée au père vétéran; voir au Code Thcodosien tout le titre XXII du livre VII, en particulier la loi 7 : « Sciant velerani, quibus quies post arma concessaest, liberos suos... offerendos esse militife. »
(3) Les Actes disent que la comparution eut lieu Teveslc in foro (Ruinart, l. c). L'indication do Teveste (Tebessa) doit être une faute de copiste, car cette ville était en Numidie, où le proconsul n'avait pas de juridiction. 11 résulte d'un autre endroit des Actes (3) que le lieu de la scène était proclic de Carthage, puisque la matrone Pompeiana transporta en litière dans celte dernière ville le corps du martyr.
(4) « Quoniam probabilis est. » Acta, 1. L'épila|ihe d'un vétéran, à Lyon, note (juil fui (lie Mnrfis probatns; Wilmanns, 2569.
au jeune homme. « Pourquoi veux-tu savoir mon nom (1)? Il ne m'est pas permis d'être soldat, parce que je suis chrétien , » répondit cekii-ci , faisant écho à l'une des plus rigoureuses sentences de Tertullien (2). « Approchez-le de la mesure, » dit le proconsul. Maximilien répéta : « Je ne puis servir, je ne puis faire le mal, car je suis chrétien. » Pour lui encore, comme pour Tertullien, porter les armes, c'était faire le mal : il considère, avec l'apologiste, « la plupart des actes du service militaire comme des prévarications (3) ». Sans faire attention à ses paroles, Dion renouvela Tordre de le mesurer. Un des appariteurs déclara : « Il a cinq pieds dix pouces. » « Qu'on le marque, » dit alors le proconsul. La marque était double : on imposait sur la peau , au moyen d'un fer rouge, des stigmates, qui imprimaient un caractère indélébile à l'homme voué au service militaire (i); puis on suspendait au cou du nouveau soldat une bulle de plomb avec l'effigie de l'empe-
(1) « Dio proconsul dixit : Quis vocaiis? Mâximilianus respondit : Quid autem vis scire nomen meum? » Acta, 1 . Le proconsul connaissait le nom du jeune homme, puisque l'avocat Pompeianus venait de l'indiquer; mais cette interrogation était une des formalités de l'enrôlement; voir Tacite, Hist., n, 97; cf. Bouché-Leclercq, Manuel des institutions romaines, 1886, p. 272, note 5.
(2) « Mihi non licet militare , quia christianus sum. » Acta, t. Tertullien avait dit, De corona, 9, parlant de l'équipement militaire : a. Nullus liabitus licitus est apud nos illicito celui ascriptus. »
(3) De corona, 11.
(4) Cf. Lipse, Be militia romana, i, 9; Raymond, J)e stiginatismo sacro ctprofano, n, 7. Le même usage était suivi pour la consécration à certains dieux; la description qu'en donne Prudence peut d'autant
104 L\ PERSKCUTION DANS LARMKE.
reiir. A ces usages parait encore faire allusion Tertullien, quand il dit : « Le chrétien se laissera-t-il brûler, selon la discipline du camp , lui à qui il n'est pas permis de brûler, lui que le Christ a délivré de la peine du feu (1)? » et : « Demandera-t-il la livrée du pouvoir, lui qui a reçu celle de Dieu (2)? » Se souvenant de ces paroles, Maximilien répondit une fois de plus : « Je ne puis servir. »
Le proconsul n'était pas accoutumé à rencontrer une telle résistance : « Sois soldat^ dit-il, ou tu mourras. — Je ne serai pas soldat. Coupe-moi la tète, si tu veux, mais je ne combattrai pas pour le siècle. — Qui t'a inspiré de telles idées? — Mon cœur, et celui qui est l'auteur de ma vocation. » Dion, alors, se tournant vers le père : « Conseille ton fils. — Sa résolution est prise, dit Victor, il sait ce qui lui convient. » Le proconsul s'adressa encore au jeune homme : « Sois soldat, accepte la marque de l'em-
iiiieux s'appliquer au stigmate militaire, que probablement celui-ci servit de modèle à ce procédé de consécration religieuse; on sait que le grade de soldat, miles, était un de ceux que recevaient les initiés aux mystères de Mithra. V"oici les vers de Prudence :
Quid, cum sacrandus acci|)it splirasitidas? Acus minutas inferunt foruacilnis, His nicinbra pergunt urero, utque igniverint : Quamcuuquc partem corporis Icrvens nota Stigniarit, liane sic consoeratam pr;odicant.
Péri Sleplianôn, X, 1076-1080. Voiries notes des éditions d'Arevalo Migne, P«<r. lat., t. LX, p. 525) et de Dressel (p. 437).
(1) J)e corona, 11. Comparez avec les vers de Prudence, citts à la note précédente : Membrci pergunt xncre... fcrccns nota.
(2) Ibid.
perciir. — Je ne reçois pas de marque, car je porte le signe du Christ mon Dieu. — Je vais tenvoyer tout de suite à ton Christ. — Fais sans retard : c'est ce que je souhaite : là est ma gloire. — Qu'on le marque. » dit encore Dion. Maximiliense débattit (1), en criant : « Je ne reçois point de marque du siècle ; si tu m'imposes le signe de l'empereur, je le briserai, car pour moi il est sans valeur. Je suis chrétien ; il ne m'est pas permis de porter au cou la bulle de plomb, moi qui porte déjà le signe sacré du Christ, fds du Dieu vivant, que tu ne connais pas, du Christ qui a souffert pour notre salut, et que Dieu a livré à la mort pour nos péchés. C'est lui que, nous tous chrétiens, nous servons; c'est lui que nous suivons, car il est le prince de la vie. l'auteur du salut, » Dion insistait toujours : « Sois soldat, reçois les emblèmes militaires, afin de ne pas périr misérablement. — Je ne périrai pas; mon nom est déjà près de Dieu, — Pense à ta jeunesse, consens à servir : cela convient à un jeune homme. — Ma milice est celle de Dieu; je ne puis combattre pour le siècle. Je l'ai déjà dit : je suis chrétien. » Le proconsul opposa vainement l'exemple de tant d'autres fidèles : « Mais, dit-il, dans la sacrée compagnie de nos seigneurs Dioclétien et Maximi.en, Constance et Galère, servent des soldats chrétiens (2), — Ils savent ce
(1) « Cuinque reluctaiet. » Acla, 2.
(2) « In sacro comilalu do:ninorum noslroruin Diocletiaiii et Maxiniiaiii,Constanlii etMaxinii, militeschristiani suât et militant. » Acta, 2. « Maxinii » est ici pour a Maxiiniani Galerii ».
qui leur convient. Mais moi, je suis chrétien, et ne puis servir. — Ceux qui servent font-ils donc mal? — Tu sais ce qu'ils font. — Accepte de servir, de peur que ton mépris de la milice ne soit puni de mort, — Je ne mourrai pas: si je sors de ce monde, mon âme vivra avec le Christ mon Seigneur. » Alors le proconsul fit effacer le nom du conscrit; puis, se tournant vers celuici : « Puisque, d'une Ame insoumise (1), tu as méprisé le service, tu encourras la sentence convenable, qui servira d'exemple. » Et il lut sur ses tablettes (-2) : « Maximihen, qui s'est rendu coupable d'insoumission en refusant le service militaire, sera puni par le glaive. » Maximilien dit : « Grâces à Dieu (3) ! »
Conduit au lieu du supplice, il s'adressa aux autres chrétiens : a Frères bien aimés, de toutes vos forces, de tous vos désirs, hâtez-vous afin d'obtenir la vue de Dieu et démériter une semblable couronne. » Puis, d'un visage riant, il pria son père de donner au bourreau le vêtement neuf qui lui avait été préparé pour la milice, ajoutant : « Les fruits de cette bonne œu-
(1) « liidevolo animo. » Actu, 3.
(2j « Et decrelum e labella recitavit. » Ibid. Sur l'usage de lire la sentence (>i courte fùt-elle) d'après les tablettes du juge, ex tabellarecitare, voir Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, g 42, p. Itl.
(3) «Maxiiiiilianus respondit : Deo grallas. »Ac(a, 3. Cette exclamation, habituelle aux martyrs d'Afrique [Passio SS. Perpetttx et Fclicitalis, 12; Acta proconsularia S. Cypriani,^; Acta SS. Saturnini, Daftri, etc., g 17), devint plus tard le mot de ralliement des catiioliques contre les donatistes, qui avaient jtris pour cri de guerre : Deo laudes (Saint Augustin, Enurr. iti psalin. CXXXII, 6; cf. liullcttino Ui arch. crist., 1875, p. 174; elles Dernières Persécutions du troisième siècle, p. lli).
LA PERSECITION DANS L ARMEE. lo7
vre se multiplieront au centuple ; puissé-je te recevoir au ciel, afin d'y glorifier Dieu ensemble! » Il fut aussitôt décapité. Une matrone, nommée Pompeiana, obtint d'emporter son corps : le plaçant dans sa litière (1), elle le conduisit à Carthase, où il fut en-
terré près de saint Cyprien (2). Victor, plein de joie,
rentra dans sa maison, remerciant Dieu de lui avoir permis d'envoyer un tel présent au ciel (3).
La sincérité du jeune soldat, la grandeur de sa foi et de son courage, ont mérité l'admiration de la postérité chrétienne. Mais on verra difficilement dans son procès un acte de persécution. En ce moment même, comme le lui avait rappelé le proconsul, beaucoup de ses coreligionnaires entouraient les quatre empereurs, faisaient partie de leur cour ou de leur armée. Maximilien n'est pas puni à cause de son culte; on n'essaie pas de lui faire abjurer ses croyances ou de le contraindre à un sacrifice : on l'invite seulement à imiter tant de ses frères qui servent dans les légions. La sentence est prononcée non contre le chrétien, mais contre le réfractaire. Aussi n'entendons-nous personne en dénoncer l'injustice, comme, dans une circonstance toute différente, fera le greffier Cassien(i). Cependant, à y regarder de près, les chrétiens auraient eu le droit
(1) « In dorniitoiio suo. » Acta. 3.
("2) Ibid. Sur le lieu de la sépulture de saint Cyprien, voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 115.
(3) Acta, 3.
(4) Voir Passio S. Cassiani Tinrjilani maifyris, dans l\uinart. p. 315.
de se plaindre, si leur foi n'avait mieux aimé suivre dans son vol vers le ciel Fàme candide du jeune Maximilien. En le condamnant à mort, le proconsul dépassait la mesure. La loi prononçait contre les recrues insoumises un châtiment plus léger. « Ceux qui se refusaient au recrutement, dit un jurisconsulte du commencement du troisième siècle, étaient punis autrefois de la servitude, comme traîtres à la liberté ; mais, les conditions du service militaire ayant été changées, on ne prononce plus la peine capitale, parce que les cadres des légions sont le plus souvent remplis par des volontaires (1). » Quand il fit tomber la tète du conscrit qui, mal renseigné tout ensemble sur les devoirs du chrétien et sur les obligations du soldat, mais animé d'une ardente foi, avait si hardiment confessé Jésus, le proconsul semble avoir cédé à un mouvement de haine religieuse. 11 oublia cette maxime de Tauteur cité plus haut : « On doit être indulgent pour le conscrit encore ignorant de la discipline (2); » indulgence qu'un autre jurisconsulte étend même au jeune soldat qui a déserté (3). Maximilien méritait d'être puni, mais n'aurait probablement pas été mis à mort, s'il avait invoqué à l'appui
(1) «Qui ad delectuin olim non respondebant, ut prodilores libertatis in servitutem redigebantur; sed mutato statu militiae lecessuni a capitis pœna est; quia plerumque voluntario milite ^nunieri) complentur. » Arrius Menander, au Dig., XLIX, xvi, 'i, g 10.
('2) (( Ignorant! adhuc disciplinam tironi ignoscitur. n Ibid., § 15.
(3) « Si pluies siinul primo deseruerint... lironibus parcendumesl. » Modeslin, au Digeste, XLIX, xvi, 3, g 9.
de ses répugnances nne autre excuse que le titre de chrétien (1). Aussi n'a-t-il point usurpé celui de martyr, sous lequel l'honore F Église.
Quelque jugement, cependant, cjue nous portions sur la sévérité du proconsul, cet épisode montre que , trois ans après l'établissement de la tétrarchie, aucune mesure n'avait été prise contre les chrétiens de l'armée. Des fidèles imbus d'idées rigoristes pouvaient apercevoir entre le service militaire et leur religion une contrariété qui n'existait pas; mais les empereurs pensaient encore autrement, et permettaient qu'autour d'eux on fût à la fois soldat et chrétien. L'n peu plus tard, cependant, éclata une persécution contrôles chrétiens de l'armée. Eusèbe en parle, en termes malheureusement trop vag"ues : nous les rapporterons, et nous essaierons ensuite, à l'aide de son propre témoignage ou d'autres documents, de retrouver les faits indiqués par lui.
« Pendant que la situation des Églises était encore intacte, dit-il, et que les fidèles gardaient la liberté de leurs réunions, la justice divine se mit à nous frapper, insensiblement et avec modération, la persé-
(I) « Exaininantur autein causte emansionis, et cur, et ubifueiit, et qiiid egeiit, etdatur veiiia valetudini, alVectioni parentum etaffinium... « Arrius Menander, ibid., 4, g 15. — Dans un cas qui n'est pas sans quelque analogie avec le nôtre, Antonin le Pieux dit que même le déserteur qui aurait mérité la mort doit être puni beaucoup plus légèrement, et encourir seulement un châtiment disciplinaire, si cest son Itère qui l'a présenté : « Desertor, qui a pâtre suo l'uerat oblatus, in deteriorem militiam divus Pius jussit, ne videatur, inquit, pater ad supplicium dotulisse. » Macer, iOid., 13, g G.
cution commençant par ceux qui servaient dans les armées (1). » Ce premier avertissement, ajoute-t-il, ne fit pas cesser les désordres qui troublaient alors les Eglises. Cela montre que la perséculion partielle et légère dont il parle précéda de plusieurs années la persécution générale. Plus loin, il revient sur le même sujet : (( Il y eut des martyrs, non seulement quand la persécution sévit contre tous les chrétiens, mais même longtemps auparavant, quand la paix durait encore (2). Car alors le diable, qui a reçu la puissance sur ce monde, commença de se réveiller comme d'un profond sommeil, et dressa contre l'Église des embûches encore timides et dissimulées : il ne déclara pas la guerre contre nous tous à la fois, mais attaqua ceux qui servaient dans l'année (3) : car il croyait que les autres seraient abattus sans peine, s'il avait d'abord vaincu ceux-ci : alors, dis-je, on put en voir un grand nombre qui, renonçant à la milice, aimèrent mieux redescendre à la condition privée que d'abandonner le culte du souverain maitre de toutes choses (i). »
(1)... 'H [xàv ôy; f)£Îa xpici;. oia ^O.ov aOxr;, tzî.:^Z'.<j [i.i'/u>:, xwv àOpo'.TjjLa- Twv ëxt (T'jyy.poToujxsvtov. rjpsfia xxi [lïTptw; Tr,'/ a'jTfj; c;vi'7X07tr;v àvsxivEi, £x Twv Èv «TTiaxeiai; àoe/iwv xaTap/ofAÉvoy xoO Ô'm-\'[io\i. Eiisébc, Hist. Lccl., VI IF, 1, 7.
(2)... Oùx eÇoTOUjTcp [xôvov o xaTà rivxwv àvî'.x'.vr,6-/; oimyiaô;, -o/.y izpÔTspov Ô£, xa6' ôv ëxi xà x^; £!pr,vr,; cyvïxpoxîîxo. IbUl., VIII, 4.
(3)... Oùx àGpôw; Xc TÛt xaO' f,u.à>v £7ïa:roo'jO[iÉvou 7îoX£(j.w, à).).' ixt xojv xaxà xà axpaxÔ7V£0x [xôvwv àTioiTîipwaî'vo-j. IbUl., 4, 2.
(4) IDc'.ffxoy: ■Ky.pfi/ xwv âv cxpaxîîa'.; opàv àa[j.£v£'(7xaTa xov lOtwxtv.ov 7rpoa(77iaroiA£voy; piov, o); àv [ir; ëfapvoi ylvof/xo if,; ttîoî xàv x'îiv oXwv oriaioupyôv eùffEêeîa;. /^ù/.
La persécution contre les soldats, distante, comme nous l'avons dit, de lapersécution générale, commencée par conséquent plusieurs années avant 303, eut Galère pour auteur, « Longtemps avant les autres empereurs, celui-ci s'etforça de détourner violemment de leur religion les chrétiens qui servaient dans l'armée, et surtout ceux qui habitaient dans son palais ; il priva les uns de l'honneur de la milice , il accabla les autres de toute sorte d'outrag-es : il en mit même quelques-uns à mort(l). » On s'expliquerait difficilement qu'un simple César ait eu l'audace de commencer à lui seul lapersécution, contrairement aux intentions bien connues de l'Auguste duquel il dépendait, si l'on ne se souvenait de l'éclatante victoire qui, en 297, mettant le roi de Perse aux pieds de Galère et gagnant à l'empire cinq provinces, avait donné à l'heureux guerrier un ascendant dont il ne cessera plus d'abuser (2). Peut-être, dans sa première expédition vers la Mésopotamie , qui se termina par une défaite aujourd'hui si glorieusement vengée, avait-il rencontré sur son chemin Hiéroclès, gouverneur de Palmyre (3),
(1) IlaXat Tîpô T/j; twv XotTwv 8a(T'.).;wv -/.'.v;^a£u); toù; iv crpa-ïi'a'.; 7 p'.(îTiavoù; xat npwTou; yî aTcâvTwv toù; im toO ïSîou oIxo'j TiapaToiiT£tv £-xêîêta'7(xÉvov, xal Toù; [xàv îa xr;; «jTpaTiwT'.y.ï;; àE;a; àîîoxtvoOvTa, Toù; Se àT'.ixÔTaTay.aô'jgpîi^ovTa, •Jfor, oè xac ÔivaTov ÉTspot; ÉTiapTwvTa. Ibid., 18 (ce passage ne se trouve pas dans tousles manuscrils, maisestdonné par quelques-uns comme appendice au liuiliéme livre d'Eusèbe).
(2) Lactance, De mort, pevs., 9 ; Eusèbe, Chron., éd.Migne, Olymp. 271 ; Eutrope, Brev., X, 4 ; Ainmien Marcellin, XXV, 7 ; Pierre le Patrice, Excerpta de Icgat.
(3) Orelli, 613; Le Bas et Waddington, Voyage archéologique, t. III,
ll'2 LA PERSECLTION DANS LARMLE.
déjà préparant un livre contre les chrétiens (1) : le fanatisme du paysan dace se serait aiguisé aux haines raffinées du néoplatonicien (2 1. Aujourd'hui qu'il lui est permis de tout oser, et que lui-même se considère déjà comme légal de Dioclétien (3), Galère donne cours à une rage longtemps comprimée. Le tribun André et ses compagnons sont immolés le 9 août dans les défilés de l'Anti-Taurus. après avoir pris une part active à la défaite des Perses (i . Deux officiers d'une cohorte de Barbares auxiliaires. Serge,
î&îd: Corpus inscr. lut., t. Kl. 133; Diicliesiie, De Macaiio Magnete. 1877, p. li).
(1) Duchesne i7. c.) pense que Hiéroclès prépara pendant son gouvernement dePalinyre le Aôyo; çi/a/T,6r,; ■;rpo; toj; Xp'.aT-.avoJ:.
{'ït « Auclor in primis faciendce persecutionis fuit... .\uctor et consiiiarius ad faciendam [)orseculionein fuit, » dit Lactance iiarlantd'Hiéroclès, Die. IhsL, V, 3; l>c mort, pers., ir>. Ces paroles peuvent s'entendre de son inlluence sur Galère comme du rôle qu'il jouera plus tard pn-s de Dioclétien.
(3) « In tanlos namque fastus post liane victoriam eievatusest, ut jam detractaret Caisaris nomen. Quod tum in litleris ad se datis audisset, Iruci vultu ac voce terribili evclamabat : Quousque Cœsar.' Exinde insolentissiine agere cœpit.» De mort, pers., 9. »
('l'i Acta .S.S'.,aOùt, t. 111. p. 720; Surius, Vitx SS., t. VIII, p. 186. Cf. Tilleinont, Mémoires, t. V, art. iv et note n sur la persécution de Dioclétien. iLes Actes inetlentle lieu de leur martyre au delà de .Viflitène, vers l'endroit où lEuphrate divise l'.^^nti-Taurus, c'est-à-dire dans le voisinage de la Sophéne, une des provinces de I'.\rménie conquise sur les Perses. D'autres documents cf Holstenius, Aotx in mart. rom., 167i. p. 314) disent qu'ils périrent en Ciiicie. dans le Taurus, ce qui est moins vraisemblable. Il n'y a, Ju reste, que des indications généralesà demander à leurs Actes; le récit est plein d'amplilications : le nombre des compagnons donnés par eux à saint .\ndré, deux mille cinq cent quatre-vingt-treize, est inadmissible, rapproché du texte d'Eusèbe disant que dans la persécution contre T armée peu de di réliens furent mis à mort.
LA PEllSECLTION DANS L'ARMEE. 113
primicier de la Schola genlUium, et Bacclius, commandant en second de la même troupe, périssent le 7 octobre pour le Christ dans la Célé-Syrie (1). Deux magistrats municipaux, Hipparque et Pliilothée,
(1) Aclu SS.. octobre, t. III, \k 883; Surins, Vifœ 55., t. X, p.yy; Métaphraste. dans ^Ugiic, Patrol. (/rœc, l. CX\. \k 1005. Malgré les remaniements qui diminuent l'autorité des Actes, soit latins, soit grecs, M. Le Blant (les Actes des marfijrs, p. 76, 109, 263) a relevé plusieurs traits qui semblent provenir d'un original ancien, et auquel d'autres encore peuvent être ajoutés. L'un est le titre donné à Serge, irpt[j.'.xrjpto; "zf,- TwvKcVTiXiwv T/.oXJj;, et à Bacchus, csxouvSi^pto; 6è TaÛTr,;. Ce corps auxiliaire est nommé dans la NotUia dirjnitatum (éd. Bocking, Or., 1». 38; Occ. p. 'il, lOSO). Il faisait probablement partie de la garde impériale; Giither, De off. domus Aug., III, 10. Des soldats chrétiens EX NVMER. GEMIL. ouD. SCOLA. GENTILIVM sont rappelés par des inscriptions trouvées dans la Deuxième Germanie (Inscriptions chrétiennes delà Gaule, n° 359, t. I,p. 485) et à Florence (Gori, Inscr. qux in Etrurix urbibus exstant, t. III, p. 334). Les grades de Serge et de Bacchus s'accordent bien avec ce fait que la seconde armée conduite par Galère contre les Perses fut composée en partie d'auxiliaires barbares (Jornandès, De rébus Geticis, 21) ; en même temps, l'existence de ces auxiliaires dans la garde impériale explique la faveur dont, d'après leur.s .\ctes, Serge et Bacchus auraient joui près de Galère, et fait comprendre ce mot d'Eusèbe, cité plus haut, que parmi les militaires le cruel César poursuivit surtout ceux de son palais. Il est question dans les Actes de la ville de Barbaleso, où fut martyrisé Bacchus, jjrope rerjionem Limitaneoruni. L'organisation, sur les frontières les plus menac'-es de l'empire, de colonies à la fois militaires et agricoles, composées de chefs et de soldats, limitanei, bien que commencée dès l'époque d'Alexandre Sévère iLampride, Alex., 8), reçut précisément de grands développements au temps de Constantin et de Dioclétien (Marquardt, Rôm. Staatsverwaltmig, t. II, p. 590-591). Dans son article sur saint Serge [Mémoires, t. V), Tilleniont n'admet pas que les deux martyrs aient pu être mis a mort sous Maximien, comme le rapportent Métaphraste, les Menées grecques, Adon, Usuard. o Aucun Maximien, dit-il, n'a régné en Syrie; » il concède seulement que n Maximien Galère peut y être venu en 303, n'étant encore que César ». Par une distraction surprenante chez un si exact historien, Tillemont oublie la double expédition de 297, qui pendant une année au moinsfit parcourir à Ga- IV. ' 8
sont mis à mort le 9 décembre avec trois de leurs concitoyens, à Samosate, parce qu'ils s'étaient abstenus de paraître à un sacrifice d'actions de grâces offertpar l'empereur (1). Les lieux assignés au martyre de ces saints se trouvent sur le passage d'une armée revenant lentement d'Arménie par la Mésopotamie et la Syrie vers la mer Ég"ée : c'est la route que prit Galère, alors qu'après avoir séjourné près de Dioclétien
lère les provincps d'Orient. Je ne vois pas de motif d'effacer (même pour le remplacer par celui de Maximin Daia) le nom de Maximieii donné par tous les hagiographes ; ce nom maintenu ne peut être celui de Maximien Hercule, qui ne commanda jamais en Orient: il désigne certainement Maximien Galère, et. comme celui-ci n'y eut le pouvoir d'un chef d'armée qu'en 297, le martyre de Serge et de Bacchus se trouve reporté à cette année, qui vit commencer la persécution militaire. — Serge et Bacchus devinrent les saints les plus populaires de l'Orient. La ville et le bourg de Rasapha, où souffrit Serge près de Sura. dans laCélé-Syrie, ou plutôt dansl'Augusta Euphratensis , fut, au cinquième siècle, appelée Sergiopolis; une église fut consacrée sous le vocable des saints Serge et Bacchus dès 354 (Le Bas et Waddington, Voyage archéologique, t. III, n" 2124): leur renommée s'étendit jusqu'en Gaule : il y eut à Chartres une église portant leur nom. que la tradition attribuait au quatrième siècle (Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. I, p. 305).
(1) .Assemani, Acta SS. mart. Orient, et Occident., l.U, i>. 123-147. Assemani fixe à 297 le martyre de ces saints. D'autres, se fondant sur la ressemblance des noms de Maximien et Maximin, le placent en 308, sous Maximin Daia : ils pensent écarter ainsi la contrariété qui existerait entre le récit des Actes, si on le mettait en 297, et lasseition d'Eusèbe {Hist. Eccl., YIII, 4; cf. 18, d'après laquelle des soldats seuls auraient été martyrisés. Cependant, des fidèles étrangers à l'armée purent périr exceptionnellement, sans qu'Eusèbe, si peu précis en cet endroit, les ait marqués : l'existence à Samosate de magistrats chrétiens se comprendrait en 297, et serait conforme à une autre assertion d'Eusèbe (VIII, 1, 2) : elle se comprendrait moins en 303, cinq ans après le commencement de la persécution.
à Nisibe (1), et conclu la paix avec les Perses, il regagna ses États d'Europe.
Galère trouva un docile instrument de ses rigueurs contre les soldats et surtout les officiers chrétiens. « Je ne sais quel chef de larmée romaine, dit Eusèbe, entreprit de les poursuivre : il commença d'inspecter les chrétiens de l'armée, leur laissant le choix de conserver leurs honneurs et leurs grades, en obéissant aux ordres impériaux, ou, s'ils refusaient, d'être exclus de la milice (2). » C'était, pour les officiers, la dégradation [gradiis dejectio); pour les soldats, le renvoi ignominieux [ignomimosa missio), avec privation du titre et des privilèges des vétérans (3). « Beaucoup de ces champions du Christ préférèrent sans hésiter la confession de son nom à la gloire et aux avantages du monde. Dn petit nombre d'entre eux perdirent pour la défense de la piété non seulement leur dignité, mais encore leur vie, à une époque où celui qui tendait des. pièges à notre religion n'osait encore verser le sang que rarement et avec précaution (i). » La Chronique d'Eusèbe, plus explicite que son Histoire, donne un nom, qui doit être celui du général dont il est question plus haut : « Veturius, maître de la milice, poursuit les
(1) Eutro[)e, Brev., IX; cf. Tillemont, Histoire des Empereurs, t. IV, p. 39.
(2) Euspbe, Hist. Lccl, VIII, 4, .3.
3) Marquaidt, ROmische Stautsvericallung, t. II, ji. 352-553. (4j Eusèbe, Hist. Eccl., VIII, j, 4.
soldats chrétiens, et depuis ce temps la persécution commence peu à peu contre nous (1). » Il s'agit ici d'une véritable épuration de l'armée, au moins pour les États de Galère, car le maître de la milice était un commandant supérieur, une sorte de ministre de la guerre (2), occupant dans la hiérarchie militaire un rang- analogue à celui du préfet du prétoire dans la hiérarchie civile (3). L'opération confiée à Veturius se place entre la quatorzième et la dix-septième année de Dioctétien, c'est-à-dire entre 298 et 301 (4). Ce fut probablement la suite, plus régulière et plus méthodique, des premières violences exercées par Galère pendant sa campagne d'Orient.
La persécution dut sévir particulièrement dans les provinces où les légions étaient campées. C'est ainsi que la Mésie, siège d'une des plus grandes agglomérations militaires de l'empire romain, vit périr
(1) «Veturius, magisler militiae, christianos persequitur milites, paulatira ex illo teinpore jara persecutione adversus nos iiicipiente. » Chron. — LesActes de saint André et ceux des saints Serge et Bacchus nomment un Antiochus, comme ayant exercé contj-e eux des poursuites; ce personnage a-t-il une existence historique? est-il distinct de Veturius? ne pourrait-on admettre que, ignorant le vrai nom du fonctionnaire chargé par Galère de rechercher les chrétiens de son armée, les hagiographes lui ont donné celui d'un personnage hihlique, pour eux synonyme de persécuteur?
(2) Expression de M. Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 570.
(3) Sur la charge de maître de la milice, voir Duruy, /. c. et t. VII, p. 158; Willems, le Droit public romain, p. 558, 562, 606.
(4) Quelques ms. de la Chronique marquent la \[\^, d'autres la XVl", d'autres la XVII^ année de Dioclétien. Voir Migne, l'atrol. Graec, t. XIII, col. 305, note 1.
plusieurs soldats, par l'ordre du gouverneur Maxime. On cite, à Dorostore, deux martyrs, appartenant pro- Ijablement à rarmée, Pasicrate et Valention (1). Le vétéran Jules, qui avait refusé de recevoir une g-ratification à l'occasion de quelque fête militaire ou impériale dans laquelle des actes d'idolâtrie étaient maintenant exigés, fut traduit devant xMaxinie par les offîciales chargés de la recherche des délinquants (2). Les Actes de son procès ont été conservés, et méritent d'être intégralement traduits. « Jules, demanda le président, qu'as-tu à répondre? ce qu'on rapporte de toi est-il vrai? — Je suis chrétien. Je ne puis me dire autre que je ne suis. — Quoi donc? ignores-tu que les princes ont donné l'ordre de sacrifier aux dieux? — Je ne l'ignore pas. mais, étant chrétien, je ne puis faire ce que vous voulez et renier le Dieu vrai et vivant. — Quel mal y a-t-il donc à otfrii' de l'encens et à s'en aller? — Je ne puis transgresser les préceptes divins et obéir aux infidèles. Dans votre frivole milice, où j'aiser\d pendant vingt-six ans (3), je n'ai jamais été poursuivi pour crime ou déht. Sept
(i) Acta S. Juin martyris. 2; dans Ruinant, p. 616. Cf. Acta SS., mai, t. VI, p. 23; t. Vil, p. 849.
(2)« Ab officialibusoblatus est Maxiinoprœsidi. » Acta S. Juin, 1. Ce texte est à ajouter à ceux que cite M. Le Blant {les Actes des martyrs, g 54. p. 129) pour montrer le rôle de loffîcivm dans la présentation des accusés.
(3) " In annis vijjinti sex. « Acta S. Julii, 1 . La durée normale du service dans une légion était de vingt ans (Tacite, Ann., I, 78; Dion Cassius. LV, 23; Ulpien, au Digeste, XXVII, i, 8. g 9: Dioclélien et Maximien, au Code Justinien, VII, lxiv, 9; Suidas, v'j BsTîpavô;;
fois j'ai pris part à la guerre ; je iiai point désoJ)éi à mes chefs, ni combattu moins bien qu'aucun autre. Jamais le prince ne ma trouvé en défaut : crois-tu donc qu'après avoir rempli fidèlement des devoirs inférieurs, je paraîtrai aujourd'hui infidèle à des oljlisrations plus hautes? — Dans quel corps as-tu servi? — J'ai porté les armes, je suis sorti à mon tour, mais je suis toujours vétéran (1). Cependant j'ai adoré le Dieu vivant, qui a fait le ciel et la terre; aujourd'hui, je ne me montrerai pas moins fidèle serviteur. — Jules, je vois que tu es un homme grave et sage. Laisse-toi persuader et sacrifie aux dieux. — Je ne ferai pas ce que tu demandes, et je n'encourrai pas par un péché un châtiment éter-
Corpiis iiiscr. Int., t. III, jk 849); mais souvent on la dépassait. Auguste {Monument. Ancyr., 17) rappelle qu'il donna des graliticalions milltibus quivicena pUirave stipendia meruissent. Dans les diplômes de Domitien et d'Hadrien, on voit que le congé n'est ordinairement accordé qu'après vingt-cinq ans et plus ; quina et vicena stipendi'o est la formule habituelle. Ceux de Vespasien reprennent la formule d'Auguste : qui vicena stipendia plurave merueranf. Voir les soixante diplômes militaires réunis par Mommsen au t. III du Corpus. p. 843 et suivantes. Inscriptions de légionnaires ayant servi pendant vingt-cinq ans, ^S'ilmanns, Exempta insrript-, 2205; Renier, //(*criptions d'Alfjérie, 1080: Corjius inscr. lat., t. III, 1172: pendant vingt-six ans, Wilmanns. 481.
(1) « Sub arma rnilitavi, et ordine meo egressus sum, veteranus semper. » Acta S. Julii, 1. Il était sorti des rangs par Vhonesla missio, et jouissait des privilèges et de la pension de retraite des vétérans: mais il était encore soumis, comme tel. à certaines obligations militaires. Sur les vexilla veteranovum, voir Marquardt, Rômische Staatsverwalttinfj, t. II, p. 4i8-i52. Une inscription de Lambèse (Renier, 1080; fait mention d'un soldat qui militavit ann. XXV. e\ posf missionem .servit encore ann. XX.W.
nel. — Je prends le péché sur moi. Je te fais violence, afin que tu ne paraisses pas acquiescer de ton plein gré. Ensuite, tu pourras rentrer en paix dans ta maison. Tu recevras la gratification de dix deniers (1), et personne ne t'inquiétera. » On reconnaît dans ce langage la répugnance de certains magistrats pour les cruels offices dont ils étaient chargés, et leur désir d'accepter les jîIus légères marques de soumission extérieure; nous verrons d'autres exemples de ces dispositions quand la persécution générale aura commencé. Cependant Jules refusa de se laisser séduire : <( Ni cet argent de Satan, ni tes paroles captieuses, ne me feront perdre le Dieu éternel. Je ne le puis renier. Gond|imne-moi donc comme chrétien. — Si tu n'obéis pas aux ordres royaux, si tu ne sacrifies pas, je te ferai décapiter. — Tu feras bien. Jeté conjure donc, pieux président, accomplis ton dessein, et condamne-moi : mes désirs seront satisfaits. — Ils le seront, en effet, si tu ne veux pas te repentir et sacrifier. — Grâces te soient rendues, si tu agis ainsi. — Tu as bien hâte de mourir : tu crois donc en tirer quelque gloire? — Si je mérite de souffrir, j'acquerrai une gloire éternelle. — Si tu
(!)« Accipies decein denarioriiin pecuniam. « Acta, 1. Dans un autre manuscrit (Acta SS., mai, t. VL p. 661), on lit : « decennalionim pecuniam, » l'arsent des décennales. Si cette version est la vraie, et qu'il s'agisse d'un donativum accordé aux troupes pour fêter la dixième année de Galère, les faits se passeraient en 302, une année seulement avant la persécution générale. Voir Tlllemont, Mémoires, t. V, note ni sur la persécution de Dioclétien.
souffrais pour la patrie et pour les lois, tu acquerrais vraiment une telle gloire. — Je souffre pour les lois, mais pour les lois éternelles. — Ces lois vous ont été donuées par un homme qui mourut crucifié. Vois ta folie, de préférer un homme mort à nos princes vivants!
— Il est mort pour nos péchés, afin de nous donner la vie éternelle. Dieu vit éternellement; celui qui le confesse aura la vie éternelle; mais une peine éternelle attend celui qui l'aura renié. — Jai pitié de toi; je te conjure de sacrifier plutôt, afin de vivre avec nous. — Vivre avec vous serait pour moi la mort; mais si je meurs, je vivrai. — Ecoute-moi, et sacrifie; sinon, je tiendrai ma promesse et te ferai périr. — J'ai souvent demandé de mériter un tel sort.
— Tu as donc choisi de mourir? — J'ai choisi une mort temporaire, mais une vie éternelle. » Maxime prononça la sentence : « Que Jules, qui n'a pas voulu obéir aux princes, encoure la peine capitale. » On le conduisit au lieu du supplice. Les fidèles, qui n'étaient point alors inquiétés, l'entouraient en foule et l'embrassaient. « Que chacun voie dans quel esprit il me baise (l\ » dit le martyr, voulant sans doute avertir ceux que la compassion attirait vers lui plutôt qu'une sainte allégresse. L'n soldat chrétien, Hésychius, alors prisonnier, se trouvait présent : peut-être avait-il été amené pour que le procès ou l'exécution d'un coreligionnaire lui fit abandonner la foi. Mais, loin d'être ébranlé. Hésychius, s'a-
(1) .1 Unusquisque videat qualiterosciilelur. ') /ic^H, 1.
dressant au saint : « Je t'en prie, Jules, poursuis joyeusement ce que tu as commencé, et olîtiens la couronne promise par le Seigneur à ceux qui le confesseront. Souviens-toi de moi, car je vais te suivre. Salue aussi les serviteurs de Dieu Pasicrate et Valention, qui par une bonne confession nous ont précédés vers le Seigneur. » Jules, embrassant Hésychius : « Frère, dit-il, hâte-toi de venir. Car ceux que tu as salués ont déjà entendu tes recommandations. » Tout en parlant, le vétéran avait couvert ses yeux avec un linge, noué autour de la tète (1) ; puis, tendant le cou, il dit : « Seigneur Jésus, pour le nom de qui je souffre, daigne placer mon âme parmi tes saints (2). » Le bourreau tira le glaive : Jules fut
(l)"Et hœc dicens, sanctus Julius accepit oiaiium, et ligavit oculos siios, et t étendit cervicein suam.» Acia, 2. Une peinture du quatrième ou cinquième siècle, découverte en 1887 dans le corridor de la maison des saints Jean et Paul, sur le Celius, représente trois martyrs, les yeux couverts ainsi de Vorariuin, et tendant la tète pour recevoir le coup mortel du bourreau placé derrière eux : c'est l'illustration la plus claire de notre texte et de tant de passages semblables des Passions. J'ai fait reproduire cette l'resque, d'après une bienveillante conimunicalion du P. Germano, dans mon appendice sur les Procès des martyrs, à la suite du Polyeucte édité par M. Marne, p. 159.
(2)« ...Tu cumsanctistuis meumcollocaredignare spiritum.» Acta,1. — Expressions analogues dans les inscriptions chrétiennes : te svs-
CIPUNT OMNIVM ISPIRITA SANCTORVM... IN l'AClîM CVM SPIRITA SANCT V ACCEPTVM... REFRIGERA CVM SPIUITA SANCÏA... ACCEPTA EST AD SPIRITA SANCTA... INTER SANCTOS... CVM SANCTIS... MErA TQN AFIQN... A TERRA AD MARTYRES... SPIRITVS A CARNE RECEDEISS SOCIATVS SANCTIS..
ACCEDENS AD SANCTORVM LocvM, elc. ; BullcUino (li iirckeologia cristiana, 1875, p. 19-32. Voir aussi l'éloge métrique de la martyre Zosinie, ibicL, 1866, p. 16; cf. les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 252-25.3.
décapité le 2T mai. Hésychius périt quelques jours après ( 1 ) .
La Mésie vit d'autres scènes de persécution. La recherche des soldats chrétiens, confiée dans cette province au gouverneur Maxime (2). amena la comparution de deux militaires. Nicandre et Marcien, dont le procès est plus émouvant encore, car, usant de la faculté accordée depuis Septime Sévère aux soldats (3). tous deux étaient mariés. Ils paraissent avoir été réceminent convertis. Comme tant d'autres dont parle Eusèbe, « ils abandonnèrent la gloire de ce monde pour la milice céleste (i), » c"est-àdire que, mis en demeure de renoncer à leurs grades ou à leur religion, ils préférèrent celle-ci à ceux-là. Cependant . par une sévérité exceptionnelle du juge, ou plutôt par une faveur spéciale de la Providence, ils furent au nombre des militaires dont parle encore Eusèbe , qui « perdirent pour la défense de la piété non seulement leur dignité, mais encore leur vie (5) ».
(1; Le 15 juin, d'après pltisioiirs martyrologes. Voir .Ic^a SS., juin, t. IL p. 1049.
(2) «PreesesMaxiimis, cui luijusceinodicura fueratinjuncta. » ActaSS. Marciani et Xicandri, 1, dans Ruinart, p. 618. Les Actes ne marquent point dans quelle contrée se passe leur récit; mais la mention du pncses Maxime fait supposer qu'il s'agit de la province où nousa^ons déjà vu un gouverneur du même nom sévir contre les soldats chrétiens.
(3) Voir Histoire des persécutions pendant la prcniiiire moitié du troisième siècle, p. 35-36.
(i;« Totius hujusmnndi gloria derelicta. adcœlestem militiam Christi gratiase contulerunt. » ^rVo. 1. Cf. Eusèbe, Ilist. EccL, A'IIL 4, 2.3, et 18, 1.
(5) Ibid., VIIL 4. 4.
« Si VOUS n'ignorez pas, leui* dit Maxime, les ordres des empereurs, qui vous commandent de sacrifier aux dieux, approchez, Xicandre et Marcien, et faites acte d'obéissance. — Ces ordres, répondit Nicandre, sont pour ceux qui veulent rester dans la milice (1) ; mais nous, qui sommes chrétiens, nous ne pouvons être tenus d'y obéir. — Pourquoi, reprit Maxime, ne recevez-vous pas la solde de votre grade (2)? — Parce que l'argent des impies souille les hommes qui veulent servir Dieu (3). » Maxime insista : « Avec un peu d'encens. Nicandre, honore les dieux. — Comment un chrétien pourrait-il adorer des pierres et du bois, au mépris du Dieu immortel qui nous a tirés du néant et qui conserve tous ceux qui espèrent en lui? » Daria, l'épouse de Nicandre, était présente : « 0 mon seigneur, dit-elle, prends garde de ne point faire ce c[u'on te commande; prends garde de ne point renier Notre-Seigneur Jésus-Christ. Lève tes yeux vers le ciel, tu y verras celui pour qui tu dois conserver ta foi et ta conscience. C'est lui (jui sera ton secours. » Avec ce mépris brutal de la
(1) Le. texte porte sacrificare, ce qui a peu de sens: Tilleinont le corrige, avec raison, par militare.
(2) « Quare vel vestrœ mérita non accipitis dignitalis? » Acta, 1. Comparez l'expression classique : «stipendia meruerunt ».
(3) Cette réponse ne veut pas dire que Nicandre et Marcien considèrent comme défendu à un chrétien de toucher la solde d'un grade militaire ; mais, les ordres de Galère ayant imposé l'alternalive, ou d'abandonner le grade, ou de renier la religion, ils ont pris le premier jiarti, et ne peuvent plus par conséquent toucher une solde devenue l'argonî des impies, bon pour ceux-là seulement qui ont apostasie.
femme, que professaient tant de païens, Maxime ne comprit point le sentiment tendre, délicat et fier dont Daria était animée; se trompant sur ses intentions : « Mauvaise tête de femme (1), cria-t-il. pourquoi désires-tu la mort de ton mari? — Pour qu'il vive avec Dieu, répondit-elle intrépidement, et pour qu'il ne meure jamais. — Ce n'est pas cela, repartit Maxime, mais tu désires tunir à quelque mari plus robuste; voilà pourquoi tu excites celui-ci à courir vite à la mort. » A ces mots, Daria se dressa dans sa dignité outragée d'épouse et de chrétienne : « Puisque tu me soupçonnes d'avoir de telles pensées et d'être capable d'une telle conduite, fais-moi mourir la première pour le Christ, si tu as aussi des ordres concernant les femmes. » Mais la persécution ne regardait encore que les soldats ; Maxime répondit : « Nous n'avons aucun ordre concernant les femmes; aussi ne ferai-je point ce que tu demandes : cependant tu iras en prison. »
Quand elle y eut été conduite. Maxime essaya encore de persuader Nicandre. « iV'écoute pas, lui dit-il, les paroles de ton épouse, ou des conseils semblables aux siens, de peur d'être promptement privé de la lumière; mais, si tu le veux bien, accepte un délai, pour examiner en toi-même s'il vaut mieux vivre ou mourir. — Le délai que tu m'offres, répondit le soldat, suppose qu'il est déjà passé : l'examen est fait, et je suis résolu à désirer avant tout d'être sauvé. —
(1) « Maliiin caput mulieris. »
Dieu soit loué I » dit à demi- voix le gouverneur. (( Oui, Dieu soit loué (1)1 » répéta Nicandre. Cette même acclamation, prononcée à la fois par le juge païen et par le martyr, montre que les formules chrétiennes avaient fini par pénétrer dans le langage courant, et que le paganisme lui-même, tout en persécutant au nom des dieux, était travaillé par l'idée monothéiste. Cependant Maxime s'était mépris sur la pensée du soldat. Il avait compris que Nicandre cédait par amour de la vie, et, plein de joie, il «se félicitait déjà avec son assesseur Leucon (2) : nous avons déjà vu, par les Actes de saint Jules, cj^ue Maxime répugnait à verser le sang. Mais Nicandre n'avait voulu parler que du salut éternel. On l'entendit prier Dieu tout haut, le remerciant, lui demandant d'être délivré des tentations de cette vie. « Comment, s'écria le juge, toi qui tout à l'heure m'as déclaré que tu voulais vivre, voilà que de nouveau tu désires mourir! — Je veux vivre, répondit Nicandre, mais de la vie éternelle, non de la vie passagère de ce monde : aussi je te rends maître de mon corps. Fais ce que tu veux : je suis chrétien. » Pour la première fois, le gouverneur se tourna vers Marcien : (( Et toi, Marcien? » dit-il. Celui-ci répondit : « Ce que déclare mon camarade (3), je le déclare aussi. — Alors,
(1) « Prœses vero sublala voce dicebat : Gratias Deo. Et Nicancler unaciim eo dicebat : Etiam gratias Deo. n.icta, 2.
(2)«ltaquegaudenscuinLeucoiieconsiliariosuo incedebat.» Ibid.; cf. Edmond Le Blant, Les Actes des martyrs, % 12, p. 53.
(3j « Loininililo meus. »> Acta, 2.
prononça le président, vous serez tous deux mis eu prison, et bientôt sans doute vous subirez votre peine, » Maxime, cependant, ne se bâta point : un long délai fut accordé aux deux soldats. Après vingt jours passés en prison, ils furent de nouveau conduits au gouverneur : « Nicandre et Marcien, leur dit-il, vous avez eu le temps de vous décider à obéir aux ordres impériaux. » Ce fut Marcien qui répondit : « La multitude de tes paroles ne pourra nous faire abandonner la foi et renier Dieu. Il est présent à nos yeux, et nous savons où il nous appelle. Aujourd'hui est consommée notre foi au Christ : renvoie-nous promptement, afin que nous voyions le Crucifié, celui que vous ne craignez pas de blasphémer (1), et que nous vénérons et adorons. — Selon votre désir, dit Maxime, vous serez livrés à la mort. — Par le salut des empereurs, reprit Marcien, fais vite, nous t'en supplions, non par crainte des supplices, mais afin de jouir plutôt de notre désir. — Ce n'est pas à moi que vous résistez, répondit le juge, et ce n'est pas moi qui vous poursuis: je suis donc étranger à votre sort, et pur
(1) « Cruci(i\um, quein vos oie nefario loalediceie non dubitalis. » Acta, 3. Le récent ouvrage de Porphyre contre les chrétiens parlait du Christ avec mépris, à cause de l'opprobre de la croix : « Conteninis enim euni... propter crucisopprobriuni, » dit saint Augustin sadressant au philosophe, De civ. Dei, X, 28. L'expression monothéiste que nous avons déjà rencontrée sur les lèvres de Maxime conviendrait à un néoplatonicien, disciple de Porphyre. On a vu par l'exemple d'Hiéroclès que ces philosophes n imitaient pas l'éloignement de leur maître pour la vie publique (cf. les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 163) et se ])oussaient habilement aux carrières lucratives cl aux honneurs.
de votre sang-. Si vous croyez que votre course sera bonne, je vous félicite (1) : que votre désir s'accomplisse. » Et il prononça la sentence capitale. « La paix soit avec toi, président humain, » s'écrièrent ensemble les condamnés (2).
Joyeux et bénissant Dieu, ils allèrent au supplice. La femme de Nicandre, délivrée de prison, accompagnait son mari : son petit enfant était avec elle, porté par Papien, frère du martyr Pasicrate (3). Près de Marcien marchait également la femme de celui-ci, accompag-née de ses parents; mais elle était païenne, et se lamentait en déchirant ses vêtements. u Voilà bien, ô Marcien, s'écriait-elle, ce que je te disais dans la prison, voilà ce que je craignais, ce que je pleurais d'avance. Malheureuse que je suis! tu ne me réponds pas. Aie pitié de moi, 6 mon seigneur :
(1) « Si autem scilis vosbene iluios, graliilor vobis.» Acta, 3. 11 \ a peut-èlre encore dans ces paroles de Maxime une réminiscence néoplatonicienne: Porphyre compare souvent à un voyage, ou plutôt à un retour dans la patrie, le passage de cette vie à l'autre; De abstin., t ; Sentent., 32; ad Marcell., 7, 8.
(2) « Pax tecuni, praeses huinane. » Acla, 3. Je ne vois dans cette parole aucune ironie; étant donnée la cruauté de beaucoup de magistrats romains, Maxime se montra humain en épargnant aux deux martyrs, comme il l'avait épargnée à Jules, la torture dans linlerrogatoire et la flagellation ou la bastonnade avant le supplice, qui était cependant de règle pour les soldats condamnés à la décapitation {cleligati ad patum virrjisquecaesi et securi percussi; Tila-hïye, II, 59; XXVIII, 29; cf. la note sur le premier de ces passages, dans le TUe-Live de Leniaire, t. I, p. 82; et Marquardt, Rômische StaatsverwuUung, t. II, p. 553.)
(3) Ce détail achève de prouver que les faits se passent en Mésie, où nous savons parles Actes de saint Jules que Pasicrate venait d'être martvrisé.
regarde ton très doux enfant : retoiirne-toi vers nous, ne nous méprise pas. Où te hâtes-tu? où veux-tu aller? pourquoi nous hais-tu? tu te laisses traîner comme une brelîis au sacrifice. » Marcien la regarda sévèrement : « Jusques à quand, dit-il, Satan aveug-lera-t-il ton esprit et ton cœur? éloigne-toi de nous : laisse-moi achever pour Dieu mon martyre. » Un chrétien, nommé Zotique, prit la main du courageux soldat : « Aie courage, mou seigneur et mon frère. Tu as combattu le ])on combat : d'où vient qu'à nous, si faibles, est accordée une telle foi? Souviens-toi des promesses que le Seigneur a daigné faire, et qui pour vous vont s'accomplir. Vous êtes vraiment les chrétiens parfaits et les bienheureux. » L'épouse de Marcien, cependant, s'approchait tout en larmes, et tâchait de le tirer en arrière. Alors Marcien à Zotique : « Retiens-la ; « et Zotique, abandonnant la main du martyr, retint la malheureuse femme. Mais, quand on fut arrivé au lieu de l'exécution. Marcien porta les yeux tout autour de lui : apercevant Zotique, il l'ap-' pela, et le pria de lui amener celle qu'il avait écartée par vertu, niais qu'il aimait toujours. Quand elle fut près de lui. il l'embrassa, en disant : « Retire-toi maintenant dans le Seigneur. Car tu ne pourrais me regarder célébrant mon martyre, pendant que ton âme est encore au pouvoir du malin. » Il embrassa ensuite son enfant, et, levant les yeux au ciel, dit : « Seigneur Dieu tout-puissant, prends-le sous ta garde. » Puis Marcien et Nicandre se donnèrent à leur tour le baiser de paix. Au moment où ils se se-
paraient pour s'agenouiller devant l'exécuteur, Marcien aperçut l'épouse chrétienne de Nicandre, qui essayait vainement de percer la foule pour approcher de son mari. Toujours calme et maître de lui-même, il tendit la main à la jeune femme et la conduisit à celui (|u'elle cherchait. « Dieu soit avec toi, » dit simplement Nicandre. Mais elle : « Mon bon seigneur, aie jjon courage. Montre-toi vaillant dans le combat. J'ai passé dix années dans mon pays, séparée de toi (1), et à tous moments attendant de Dieu la joie de te revoir ; maintenant je t'ai vu, et je te félicite de quitter cette vie. Voici que je vais être élevée et glorifiée, devenant l'épouse d'un martyr. Aie bon courage, mon seigneur, rends ton témoignage à Dieu, afin de me délivrer aussi de la mort éternelle. » Le l^ourreau s'approcha, banda les yeux des martyrs, et leur donna le coup mortel. C'était le 17 juin (2).
Les passages d'Eusèbe relatifs à la persécution des soldats parlent d'abord de l'Orient, puis des États de (ialère ; mais il est peu douteux qu'Hercule ait suivi
(1) ProLableinent Nicandre avait été pendant ce temps occupé à des expéditions lointaines.
(2) Plusieurs manuscrits contiennent un dernier paragraphe, racontant, la sépulture des deux martyrs, et aussi de l'épouse et du lils de Nicandre, à Vénal're, près d'Atina, en Italie. L'église d'Atina se glorifie en effet de posséder les corps de saint Nicandre et de saint Marcien . Mais ce ne peut être qu à la suite d'une translation, comme on en a de nombreux exemples; car leur martyre eut certainement la Mésie pour théâtre. Quant à l'assertion de Pierre des Noëls, que l'épouse de Ni- « andre eut la tète tranchée trois jours après celui-ci, elle est contredite par le texte même des Actes, disant que la persc'culion ne concernait pas les femmes.
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i:JO LA PERSECUTION DANS LARMEE.
avec empressement l'exemple donné par le tout-puissant César, et fait aussi dans ses armées la recherche des militaires chrétiens. A cette période, antérieure de quelques années à la grande persécution, me paraissent pouvoir être attribuées les exécutions de soldats que marquent, à Rome ou en Italie, quelques documents hagiographiques. Aucun, malheureusement, ne vaut les deux belles Passions qui viennent d'être résumées; mais on en peut tirer cependant des faits vraisemblables. Un récit, maladroitement rattaché à celui d'un martyre de quelques années postérieur (1), nous fait connaître la mort pour le Christ de quatre adjudants (2) appartenant probablement à la garde impériale {équités singulares) (3) : ils furent exécutés dans Rome même, devant le temple d'Esculape, dans le voisinage des thermes de Trajan (i): leurs corps, recueillis par saint Sébastien (^5), furent en-
(Ij Récit de l'exéciitioa à Rome de quatre cornicularil anonyine?, connus sous l'appellation des Quatuor Coronati, rattaché par erreur à la Passion de cinq sculpteurs martyrisés en Pannonie, à laquelle il ne se rapporte nfparlelieu ni par la date. Dans le Bullettino di archeologia cristifina, 1879, p. 45-90, M. de Rossi a démêlé le problème (|ue ni. TiUemonl {Ulc'moires, t. V, art. lv et notexùx sui la persécution de Diodétien) ni les BoUandistes [Acta SS., août, t. H, p. 189. 328) n'étaient parvenus à résoudre.
(2) Cornicularii. Voir Marquardt, liômischc Staatsvertcalluntj, t. Il, p. 528-529, etPottier, art. Cornicularius, dans le Diclinnnairc des antiquités, t. I, p. 1509.
(3,1 Marquardt, l. c, p. 473-475.
(4) Bullettino di archeologia cristiana, 1879, p. 80. ; cf. Jordan, Topographie dcr Stadl Rom in Atiertfium, t. II, p. 525.
(5) Les .\ctes disent : « cum Melciade episcopo. » Miltiade ne monta sur le siège de saint Pierre qu'en 311, alors qu'à Rome Maxence avait déjà
terrés à trois milles de la cité, sur la voie Labicane (1). La mort de saint Sébastien lui-même . qui commandait une des cohortes prétoriennes, me seml)le aussi appartenir à cette époque plus vraisemblaljlement qu'à aucune autre (2). Quatre martyrs enterrés
rendu la paix à l'Église : mais il se peut qu'étant encore diacre ou simple prêtre il ait assisté saint Sébastien dans ce pieux office.
(1) Non loin du mausolée de sainte HHéne et du cimetière ad ditas lauros. Le lieu de leur sépulture parait avoir été appelé in comitatu, c'est-à-dire avoir été voisin dune résidence impériale, comitatus [Bullettino di arch. crist., 1879, p. 75). Au septième siècle, les pèlerins vénéraient encore leur tombeau primitif (flo/HO so<^err«/ieff, t.I, p. 178- 179). 0 Sans chercher, dit M. de Rossi, à définir avec précision où était situé le vénéré sanctuaire des Quatuor Coronati, je dois établir que, dans la région voisine du cimetière ad dtias lauros, était un lieu auquel put convenir le vocable comitatus. Tertullien (Àpolog., 35). parlant des conspirateurs et des séditieux, et voulant montrerque parmi eux il n'y avait i)as de chrétiens, dit : « Unde qui inter duas lauros obsident Cœsarem ? » Là avaient leur cimetière les équités singulares, gardes du corps de l'empereur. Là Vaientinien III sera assassiné [XEaov ôuô ^ayviv, comme porte la Chronique d'.\lexandrie. ad duas lauros, in loco qui vocatur ad laurum. Ces témoignages suffisent à prouver que de la fin du second siècle jusqu'au cinquième la dénomination ad duas lauros fut connue de tous commedésignant une villa ou résidence impériale, comitatus. » BuUettino di archeologia cristiana, 1879, p. 76.
(2) On sait de combien de difficultés chronologiques sont mêlés les Actesde saint Sébastien. Dans l'état où nous les possédons, j'y vois une composition artificielle, dans laquelle ont été réunies et plus ou moins adroitement combinées des traditions relatives à des martyrs d'époque dififérente. ayant souffert les uns sous Carinus et au commencement de Dioclétien, d'autres, comme Sébastien lui-même, à l'époque de la persécution militaire, d'autres enfin au temps de la grande persécution. Chacun de ces martyrs a une existence historique, comme l'indiquent les sépultures de la plupart d'entre eux; mais le lien qui rassemble leurs histoires diverses, de manière à en former un tout, me parait l'œuvre d'un ingénieux compilateur. — Les Actes font juger Sébastien par Dioclétien lui-même. Il ne vint pas à Rome entre 297 et 303; mais
dans la catacombe d'Albano, fondée d'abord pour les soldats chrétiens de la légion // Parthica, peuvent avoir fait partie de cette légion, et être tombés victimes de la persécution dirigée à la fin du troisième siècle contre les fidèles de Tarmée (1). Peut-être doiton rapporter encore au temps de la rigoureuse et parfois sanglante épuration militaire, commencée dans les provinces de Galère et poursuivie dans celles d'Hercule, plusieurs martyrs d'Italie dont le souvenir a été mêlé sans preuves à celui de la légion Thébéenne (2).
L'intolérance d'Hercule et de Galère parut non seulement par la recherche directe des soldats chrétiens, mais encore par l'obligation imposée à tous les militaires de prendre part, les jours de fête, aux cérémonies religieuses célébrées dans les camps. Naguère on fermait les yeux sur leur al)stention : maintenant celle-ci ne leur est plus permise, on les « pousse de force (3) » aux festins et aux sacrifices.
Maxiniieu Hercule résidait alors en Italie, et le nom de Dioclélieu peut avoir été mis au lieu du sien par le rédacteur do la Passion, de même que dans celle des cinq artistes pannoniens il parait avoir été substitué à celui de Galère cf. DuUeltino di archeologia cristiana, 1879, p. 12).
(1) Cf. Bullettino di arch. crist., 1869, p. 68-70,76-78; 1879, p. 87; Jordan, Topographie der Stadl Rom in Aiterthum, t. II, p. 525,
(2) Par exemple les saints Solutor, Adventor et Octave, à Turin; Sébastien etAlverius, à Fossano; Secundus et Alexandre, à Vintimille et à Bergame; .\ntonin, à Plaisance; voir Acta SS., janvier, l. I, p. 81; juillet, t. II, p. 7; août, t. V, p. 792, 798; septembre, t. VIH, p. 293; cf. Tillemont, Mémoires, t. IV, art. et noteiv sur saint Maurice.
(3) « Compelluntur. » Acta S. Marcelli centurionis, l,dans Ruinart. p. 312.
C'était un moyen sur d'épronvei^ les chrétiens qui restaient encore dans l'armée. Le centurion Marcel souffrit le martyre pour s'être indigné contre cette forme hypocrite d'oppression des consciences.
On célébrait à Tanger l'anniversaire de la naissance de Maximien Hercule. Tous les soldats assistaient aux sacrifices et aux repas qui les accompagnaient. Marcel, centurion de la légion Trajane (1), s'approcha des drapeaux, qu'on avait formés en trophée pour recevoir l'encens et les adorations (2) : il jeta devant eux sa ceinture militaire, en s'écriant : « Je suis soldat de Jésus-Christ, le roi éternel. » Il rejeta aussi le cep de vigne, insigne desong-rade, et ses armes, ajoutant : « A partir de ce jour, je cesse de servir vos empereurs, car je ne veux pas adorer vos dieux de bois et de pierre, sourdes et muettes idoles. Si telle est la
(1) « Maicellus quidam ex centurionibus le^ionis ïrajanae. » Acta, 1. On s'étonne de rencontrer en Mauritanie Tingitane un centurion soit de la légion// Trajana, cantonnée en Egypte, soit de la légion XXX Ulpia, connue aussi sous le non de XXXTrajana, et cantonnée en Germanie. Maisoasait que des fej"«7/ff</o?ie5, empruntées aux légions, étaient souvent envoyées bien loin des pays où celles-ci avaient leur camp. 11 se peut que des forces aient été ainsi tirées de légions étrangères à la Mauritanie pour aider Hercule dans sa guerre contre les Maures. Peut-être même y eut-il dans celte contrée, dés une époque bien antérieure, des soldats provenant de la légion // Trajana, car un monument fut élevé à Salda (Bougie), dans la Mauritanie Sitifienne, en 137, par un centurion de celte légion. Corpus iascriptiomim latinarum, t. VIII, 8931.
(2) « Rejecto etiam cingulo militari coram signis legionis, quœ tune adorant. » Acta, 1. — Cf. l'inscription: DIS MILITARIBVS GENIO VIR- TVTI AQVILAE SANC. SIGNISQVE LEGIONIS... Corp. inscript, lut., t. III, 6X24.
condition des militaires, quils soient contraints d'offrir des sacrifices aux dieux et aux empereurs, je jette le cep et le ceinturon, je renonce aux drapeaux, et je refuse de servir (1). » Le motif de la désertion ne pouvait être plus clairement expliqué; Marcel renonce au service militaire, parce qu'on ne peut plus être soldat sans être contraint à des actes d'idolâtrie. A ses paroles, tous les assistants restèrent frappés de stupeur; puis ils le saisirent, et le conduisirent au préfet légionnaire (2), Anastase Fortunat, qui le fit mettre en prison. Quand les fêtes eurent pris fin (3), celui-ci fit amener le centurion Marcel (ï). « Pour quel motif, demanda-t-il, as-tu rejeté la ceinture, le baudrier et le cep, contrairement à la discipline militaire (5)? — Le
(1) « Abjecit qiioque vilerii et arma, et addidit : Ex hoc niilitare impelatoribus veslris désiste... Si talis est conditio niilitantium, ut diis et irnperatoribus sacra facere cotnpellantur, ecce projicio vitera et cinîiuluin, renuntio signis et niilitare recuso. » Acta, 1.
(2) « Prœsidi iegionis. » Ibid., 2. Sur les prxfecli legionum. voir ' Marquardt, iîo/H?5c/ie Staatsverwaltung.l. II, p. 443-445.
(3) « Finitis auteni epulis. » Acta, 2.
(4) « Introducto Marcello, ex centurionibus Astasiaiiis. » Ibid. Le ins. de Colbert porte : Astisianis. Cette dernière leçon est évidemment meilleure, et est une corruption de Antcsignanis. 11 faut lire : ex centurionibus anlesignanis. Les antesignani étaient des hommes d'élite, chargés de veiller sur 1 enseigne de la légion, et combattaient en première ligne (Marquardt, /. c, p. 342-3i5). Marcel était un des centurions chargés de les commander. La situation qu'il occupait rend son acte |)lus significatif encore : il a jeté les insignes de .son grade aux pieds des aigles (ju il avait gardées et défendues, mais auxquelles sa conscience ne lui permet pas de sacrifier.
(5) (I Quid tibi visum est, ut contra disciplinam rnilitarern te discingeres et balteum ac vilem projiceres? » Acta, 2. Celte question du juge nous montre plus clairement encore les trois phases de lacté de Marcel; il a
12 des calendes d'août, répondit Marcel, en présence des enseignes de la légion, pendant que vous célébriez la fête de l'empereur, j'ai dit à haute voix cpie j'étais chrétien, et ne pouvais servir cjue Jésus-Christ, fds du Dieu tout-puissant. — Je ne puis, dit Fortunat, passer sous silence ta témérité; j'en ferai rapport aux empereurs et au César. Je ne t'infligerai aucune peine, mais je vais te faire conduire à mon seigneur Aurclius Agricolanus, vicaire des préfets du prétoire (1). » Soit pour laisser à Marcel le temps de se repentir, soit parce qu'on attendait la réponse impériale, sa comparution devant le vicaire fut longtemps différée.
rejeté d abord la ceinture, cinfjulum, qui était coniine le signe niérnedu service militaire; puis le cep, vitem, insigne du grade de centurion; enfin le baudrier, balteiim, soutenant l'épée.
(1) Les Actes publiés par Ruinart ajoutent : « prosequente Ccecilio arva officialia. » J'avoue ne pas comprendre la signification de ces mots, à moins qu'ils ne veuillent dire que l'agent chargé de conduire Marcel an vicaire sera Cœcilius, employé au recensement des terres, prose- (/uente arva of/icialia (cf. Humbert, art. Arvum, dans le Dictionnaire (les antiquités, t. I, p. 453). Un tel recensement, divisant en plusieurs catégories les terres sujettes à limpôt, eut lieu enelfetsous Dioclétien; voir Duruy, Histoire des Romains, l. VI, p. 578-581 ; Marquardt, Hômisclie Staafsverwaltung, t. II, p. 279; Humbert, art. Capnt, dans le Dut. des ont., t. I, p. 913-91 i. Lactance en parle en ces termes : M Census in provincias et ci vitales scmel missns, censoribus ubique diffusis et omnia excogilantibus... Agri glebatim metiebantur. viles et arbores numerabantur, animalia omnis generis scribebanlur, boniinum capita notabantur... Tormenta ac verbera personabant... non tamen iisdem censiloribus lides habebatur, sed alii super alios mittebantur, tanquam plura inventuri. » De mort. 2)ers., 23. Même s'il y a dans ces paroles quelque exagération, il n'en reste pas moins que les agents chargés de cette opération fiscale avaient le pouvoir et le moyen de mettre les contribuables à la torture, et par conséquent étaient accompagnés d'employés, de soldats ou de bourreaux; à un vensilor ainsi escorté put être confiée la charge de conduire Marcel.
Elle n'eut lieu que le 30 octobre. Le procès-verbal a été conservé; en voici la traduction :
« Le trois des calendes de novembre, le centurion Marcel ayant été présenté à Tanger, de ïoffîcium on dit : « Le préfet Fortunat a renvoyé devant ta puissance Marcel, un des centurions. Voici le rapport qu'il t'adresse; si tu l'ordonnes, je le lirai. » Agricola dit : « Qu'on lelise. » DeVofficium on lut (1) : « A toi, seigneur, Fortunat, etc. Ce soldat, ayant rejeté le ceinturon militaire, s'est déclaré chrétien, et a proféré de nombreux blasphèmes contre César. C'est pourquoi nous te l'avons adressé, afin que ce que Ta Clarté aura décidé de lui (2; , tu ordonnes de l'observer. >- Cette lettre ayant été lue, Agricolanus dit : « As-tu prononcé les paroles relatées dans le rapport du préfet (3j? )) Marcel répondit : « Je les ai prononcées. » Agricolanus dit : « Tu servais comme centurion ordinaire (i)? » Marcel répondit : « Je servais. » Agrico-
(1) « Ex of/icio dictuin est.» Acta, 2. Sur celle formule, voir Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, p. 1.31.
(2) '< Quodexeodem Claritas tua ']us$enl. » Acta, 3. La charge devicairedes préfelsdu prétoire donnait droil au litre de speciabilis ; mais^ au quatrième siècle et dans la première moitié du cinquième, les inscriptions attiiiiuent généralement le titre de clarissinius à ceux même qui ont droit au titre à'illiistris ou de spectabitis ; Willems, le Droit public romain, p. 562.
(3) « Locutus es hœc apud Acta prœsidis? » Sur ces Acta, procès-Terhaux ou rapports ofliciels, \oir Le Blant, les Actes des martyrs, p. S et suiv.
(4; « Centurioordinarius militabas. » Acta . 3. Au-dessus des centurions ordinaires étaient les centurions de premier ordre ou primipiles. Ces deux classes de centurions sont nettement distinguées dans une inscription : PRl.MI ORUINES ET CENTVRIONES; Wilmanns, 1519.
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lanus dit : « Quelle fureur t'a fait renoncer au serment militaire et parler de la sorte? » Marcel répondit : (( Il n'y a point de fureur en ceux qui craignent Dieu. » Agricolanus dit : <( As-tu prononcé toutes les paroles qui sont contenues dans le rapport du préfet? » Marcel répondit : « Je les ai prononcées. » Agricolanus dit : « As-tu jeté tes armes? » Marcel répondit : « Je les ai jetées. Car il ne convenait pas qu'un chrétien qui sert le Seigneur Christ servit dans les milices du siècle (1). » Agricolanus dit : « La conduite de 3Iarcel est telle, qu'il doit être puni conformément à la discipline. » Et il prononça cette sentence : « Marcel, qui servait comme centurion ordinaire, a renoncé publiquement à son serment, a dit qu'il en était souillé et a prononcé d'autres paroles pleine de fureur, qui sont relatées dans le rapport du préfet : nous ordonnons qu'il sera frappé du glaive. »
J'ai traduit dans sa sécheresse la pièce officielle : un autre document, sorti d'une plume chrétienne, nous fait connaître l'impression produite sur les assistants par l'attitude de Marcel. Le vicaire Agricolanus prenait, dit-on, une voix terrible pour intimider le chrétien ; mais celui-ci, en lui répondant, avait une autorité singulière, et semblait vraiment juger son juge. L'effet fut si grand, que le g-reffier militaire Cassien (2), qui probablement était chrétien déjrà, n'y put
(1) L'édition de Ruinait porte : « molestiis sœculariijus militare. » Je lirais de préférence : «militiis, » bien que « molestiis » offre aussi un sens acceptable.
[1] « Cassianus Aureliano Agricolano, a^enti vices" Prœfector uni prœ-
tenir; dès quil eut entendu la sentence capitale, il jeta son style et ses tablettes (1). Vofficium demeura stupéfait, pendant que Marcel souriait, et qu'Agricolanus, sautant de son siège, demandait à Cassien raison de sa conduite. « Tu as rendu une sentence injuste, » répondit Cassien. Il allait en dire davantage, expliquer probablement combien il était inique de chasser les chrétiens de l'armée et de punir en même temps ceux qui s'en retiraient deux-mèmes, quand le magistrat le fit saisiret mener en prison (2). Marcel, cependant, fut immédiatement conduit au supplice; en passant devant le vicaire, il s'écria : « Dieu te bénisse (3)1 » C'est ainsi, dit le narrateur, qu'il convenait à un martyr de quitter ce monde (i). Cassien ne tarda pas à le suivre : un mois après, le 3 décembre, il fut ramené devant Agricolanus, interrogé, et condamné à mort (5) .
lorio, inilitaris exceptor. »P(issio S. Cassiani, 1, dans Ruinait, p. 315. Ruinait met: « Agenli vic«^s Pitefecloruiu pra'torio militari exceptor, » ce qui n'a point de sens; il faut certainement corriger militari en Jiii- /itaris. Jl y avait des grclfiers atlaclii^s aux divers corps de troupes, et il était naturel d'appeler un de ceux-ci pour exercer sa charge dans un procès militaire. Cf. exceptor tribvm, dans Wilmanns, 1W9, et une inscription d' Xhiquo, Corp. inscr. lut., t. VIII, 10723.
(1) « Graphiumetcodiceni projecit in terra. » Pas.sio, 1. Sur les représentations antiques de greffiers avec leur style et leurs tablettes, voir Le Blanl, les Actes des martyrs, p. 9.
(2) « Quam, ut ne ainplius redargueret, statim jussit eurn abripi et in carcerem trahi. » Passio. 1.
(3)"Deustibibenefaciat. ))i4ctaS.il/«?ce?//, 1. Des manuscrits portent : nec libi Deus benefaciat, ou : Dcus tibi bene ne faciat ; faute de copiste que corrige suKisainment la réilexion faite ensuite parle narrateur.
(4) « Sic eniin decebat martyreniex hoc mundo discedere. » Ibid.
(5) Dans l'hymne IV du Péri Stepha non, ij-4S, Prudence célèbre la
Parmi les soldats qui périrent clans les États de Maximien Hercule sont probablement Emeterius et Chelidonius, immolés, nous apprend Prudence, à Calahorra, très vieille ville romaine située sur l'Èbre, au nord de la Tarraconaise (1). Ils moururent certainement avant la persécution de 303, puisque leurs Actes sont, au témoignage du poète, au nombre des documents chrétiens qui furent détruits dès le commencement de cette persécution par Tordre de Dioctétien (2). Les vraisemblances conduisent à mettre leur mort dans l'épuration militaire qui précéda immédiatement cette grande crise. Peut-être reçurentils, comme leurs camarades, l'ordre d'approcher des autels ou de quitter les drapeaux ; quelque fière réponse , quelque mouvement d'un noble et saint enthousiasme attira sur eux l'attention du persécuteur, et leur mérita le martyre (3).
mémoire de saint Cassien, et attribue à son e\ein]ile et à ses mérites la conversion de la Mauritanie Tingitane. « Il semble le faire descendre des anciens rois de ce pays, dit Tilleniont {Mémoires, t. IV, art. sur saint Marcel): ce qu'il est diflicile d'accorder avec la profession de greffier, quoique les familles royales mêmes puissent être réduites aux conditions les plus basses. » Le sens des vers de Prudence est obscur (■ta embarrassé tous les commentateurs; mais, s il y est fait allusion aux tombeaux d anciens rois Maures, pas un mot n'indique que. dans la pensée du poète, Cassien descende de cenx-ci.
(1) Prudence, Pcri Sicp/ianén, I. Toutes les autres relations de !a mort de ces deux saints, les quelques lignes consacrées à leur mémoire par Grégoire deToavs {De gloria martyr uni, I, 93), les deux narrations d'étendue inégale publiées par les Bollandistes (.Ic^a .S.S'., mars, t. I, p. 231, 232), ne sont que le résumé ou la para])hra.se des vers de Prudence.
(2) Prudence, Perl Stephanon, I, 73-78.
(3) Il est vrai que le passage du Péri Stephanon, I, i3-i7, semble
Prudence met dans leur bouche les paroles suivantes : « Nous, créés pour le Christ, serons-nous consacrés à l'argent, et, portant la forme de Dieu, servirons-nous le siècle? Non, que le feu céleste ne se mêle pas aux ténèbres! Il doit suffire que notre vie. inscrite sur le rôle de la milice, ait acquitté à César toute sa dette : le temps est venu de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu. Allez, porte-étendards, et vous, tribuns, retirez-vous ; emportez les colliers d'or, prix de nos blessures (1); nous sommes appelés
s'appliquer a une persi^cutioii générale. Mais l'iinagination de Prudence peut avoir brouillé les dates : composant son poème près d un siècle a|>rès les faits, en l'absence de documents écrits, il a vraisemblablemenl employé, pour peindre les événements de 301 ou 302, des couleurs qui conviendraient plutôt à ceux de 303 ou des années suivantes. Si petite que soit l'autorité des Actes publiés par les BoUandistes, on doit en retenir deux mots qui, par exception, se trouvent en contradiction avec le texte de Prudence et semblent le résultat de recherches personnelles. «Tempore illius nemo martyr alius invenilur, »dit le rédacteur de la relation la plus étendue [Acta .SS..mars, t. I, p. 231); et le rédacteur des Actes abrégés ajoute : « Emetherii et Chelidonii... ortus nataleque solum, tum etiam tempus martyrii penitus obliterata incompertaque {ibid., p. 232). » Ces deux passages permettentde supposer que nulle tradition précise n'a fourni à Prudence les détails donnés par lui sur la persécution dans laquelle auraient péri les deux martyrs, et la première phrase citée semble même indiquer «juc leur mort n'a point eu lieu pendant une persécution générale. (1) Aureos auferte torques, sauciorum prcemia. (Perl Stepli., I, 05.) Les prétoriens Nérée et Achillée, au premier siècle, rejettent de même, en se donnant au Christ, les décorations obtenues par leur valeur : «Projiciuntclypeos, faleras, telaque cruenta, » dit saint Damase (cf. Histoire (les pcrsdcutions pendant les deux premiers siècles, p. 1G7-168.) — Un détail pourrait faire penser qu'Emeterius et Chelidonius appartenaient aux cohortes auxiliaires : c'est lépithète aureos ajoutée à torques. Les colliers d'or étaient réservés aux auxiliaires, dit Pline, et les colliers d'argent aux seuls citoyens ISat. hist., XXXliL 39). Mais celte
LA PERSÉCUTION DANS L'ARMÉE. m
à servir dans la brillante compagnie des anges. Là, le Christ commande des cohortes vêtues de blanc, et, du haut de son trône, condamne vos dieux infâmes et vous-mêmes, créateurs de ces dieux ou plutôt de ces risibles monstres. » En retranchant Temphase poétique, ces paroles rappellent assez l'accent de celles qu'à la même époque prononçait, dans une situation probablement semblable, le centurion iMarcel (1).
Emeterius et Clielidonius furent condamnés à mort. Ils étaient, disent les traditions espagnoles, en garnison à Léon , et furent de là transférés à Calahorra pour y subir le supplice. Prudence ne parle pas de cette translation : il se peut que les deux soldats chrétiens aient confessé la foi à Calahorra, où certainement ils souffrirent et furent enterrés (2). Le poète ne nous apprend pas quel supplice on leur infligea. « Ces détails, dit-il, ont été dérobés par un long silence (3). »
distinction n'était plus observée à 1 époque impériale : Suétone, .4 «- (just., 43; Vopisciis, Probus, 5. — Ajoutons que les deux soldats chrétiens semblent avoir été chargés, comme les plus dignes, de porter les étendards particuliers de la cohorte à laquelle ils appartenaient, dragons d'étoffe fixés au bout d'une pique, et dans lesquels s'engouffrait le vent quand les troupes étaient en marche : ...Ventosis draconum. quos gerebant, palliis. Péri Steph., I, 35.
(1) Certaines traditions font des deux martyrs espagnols les fils du centurion Marcel; mais les meilleurs critiques les considèrent comme douteuses; voir Acta SS., mars, 1. 1, p. 230.
(2) Le lieu du supplice d Emeterius et Chelidonius fut consacré plus tard par la construction d'un baptistère, que célèbre Prudence dans la pièce VIII du Péri Stephanôn.
(3) Haec tamen solum vetusta subtrahunt silentia. (Péri Steph,, 1, 79.) Mais, ajoute le poète, a une tradition certaine et respectée par
142 L\ PERSÊCUTIOX DANS LARMEE.
Les documents que nous avons étudiés n'ont point fait encore allusion au sort des soldats chrétiens dans les provinces gouvernées par Dioclétien. Quelquesuns furent martyrisés en Asie, mais durant l'expéditiozi de Galère contre les Perses, et par les ordres de ce César enflé d'une récente victoire : ils appartenaient à son armée, sur laquelle il exerçait la juridiction du général en chef, et qui parait avoir été composée pour une grande partie de troupes levées aux ])ords du Danube. Dioclétien ne semble pas s'être associé personnellement à la proscription des militaires chrétiens : dans ses États comme dans ceux de Constance, ils étaient soufferts, pendant que les
le temps montre des objets qui leur appartenaient s'envolanl tout à coup dans les airs, comme pour indiquer d'avance la route du ciel ouverte devant eux. L'anneau de l'un, emblème de sa foi, est enlevé dans les nuages; le linge qui avait couvert le visage de l'autre est emporté; un souflle d'en haut les ravit au séjour de lumière. L'éclat de l'or Huit par s'éteindre dans l'azur du ciel, et le blanc tissu disparaît, longtemps suivi par le regard: ils montent jusqu'aux astres, et on ne lesvoitplus. » [Péri Sleph.. I, 79-90.) Ce prodige est raconté dans les mêmes termes par les deux relations des Bollandistes et par Grégoire de Tours, qui cite même les vers de Prudence [De gloria mort.. 1,93); on le trouve rappelé jusque dans l'oraison composée par saint Isidore de Séville pour l'ollice des deux martyrs. Qui y a-t-il de réel dans cette tradition? Il est impossible de le déterminer; une remarque, cependant, s'impose à l'historien. L'imagination j>opulaire s'est montrée très sobre au sujet de la vie et du supplice dEmeterius et de Chelidonius : elle ne leur a prêté ni longs discours, ni reparties dramatiques, ni tortures raffinées, ni rien de ce que les hagiographes d'époque relativement récente inventent d'ordinaire pour suppléer au laconisme ou à la perte des documents originaux. Si le souvenir du prodige pittoresquement décrit par Prudence n avait été fidèlement recueilli par la tradition et n'avait réellement surnagé dans le naufrage de tous les autres, le poète se serait probablement abstenu d'v faire allusion.
LA l'tHSELLïlON DANS L ARMEK. 113
provinces de (îalère et d'Hercule les voyaient inquiétés. Peu de teuips seulement avant 303, Dioclétien se décida à prendre contre eux des mesures. Lactance, qui probaldement se trouvait alors à Nicomédie, où l'empereur l'avait appelé pour lui confier une chaire de i-hétorique, nous fait connaître, eu homme certainement bien renseigné, la cause de ce premier changement dans l'esprit du vieil Augaiste. Dioclétien était à Antioche (1), où la suscription de plusieurs lois nous apprend qu'il séjourna en 302 (2). Inquiet de l'avenir, que l'audace croissante de Galère rendait menaçant à ses yeux, il offrait des sacrifices, dans lesquels les aruspices interrogeaient les entrailles des victimes. Parmi les serviteurs ou les officiers que leurs charges obligeaient d'accompagner l'empereur, étaient plusieurs de ces chrétiens dont Eusèbe a signalé la présence au palais. Un jour, quelque trouble avait interrompu le sacrifice, et les ministres des dieux, même en multipliant les victimes, ne voyaient point apparaître les signes accoutumés : le chef des aruspices, Tagis (3), ayant remarqué oh peut-être deviné que des assistants avaient fait le
(1) « Cuin ageret in partibus Orientis. » Lactance, De mort, pers., 10. Chez les anciens, le diocèse d'Anlioche était désigné spécialement par le mot 0;7e«5. Voir l'avertissement de Ruinart en tête de la Passion de saint Nicéphorc. p. 243; Tillemont, Mémoires, t. IV, art. \in et note VIII sur la persécution deValérien; elles Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 136, note 2.
(2) Voir Tillemonti Histoire des Empereurs, t. IV, p. 44. (3"<Magister iilo hariispicum Tagis. «De 7nort. pers..lO.€li. harispex
MvxiMvs, Wiimans 1298: .MAt;iSTEK l'inticvs haiîvspicvm, ibid., 1751.
signe de la croix, déclara que le silence des dieux avait pour cause la présence de profanes (1). Diocléiien, furieux, donna à tous les serviteurs du palais l'ordre de sacrifier, menaçant de la flagellation ceux qui refuseraient (2). C'est alors que, poussé par la superstition, il consentit enfin à suivre l'exemple de (ialère, et à étendre aux soldats l'ordre sacrilège qu'il venait d'intimer aux gens de sa maison. Des lettres furent envoyées par lui à tous les chefs de corps, commandant de contraindre les soldats à sacrifier, et d'exclure de l'armée ceux qui refuseraient (3). Mais il n'édicta pas d'autre sanction, et les officiers des légions d'Asie, connaissant les intentions encore débonnaires du maître, n'osèrent pas dépasser les instructions qu'ils avaient reçues. Lactance, quin'est point suspect de ménager Diocléticn, dit qu'il n'y eut pas de sang versé, et que la seule peine infligée fut l'exclusion de la milice ou la dégradation. « La colère de l'empereur s'arrêta devant cette limite, et il ne fit rien de plus contre la loi divine ou la religion (i). » La trêve, cependant, était dénoncée. Dioclétien
(1] Voir lia fait analof^ue à l'origine de la persécution deValérien; les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 50. Lactance, rapportant , Div. Insi., IV, 27, l'épisode que nous venons de résumer d'après le De mort.pers., ajoute : « Et hœc sœpe causa preecipua justitiam perscquendi malis regibus fuit. »
(2) Lactance, De ?HO?t.pe?-s., 10.
(3) " Datisque ad prœpositos litteris etiani milites cogi ad nefanda sacrificia pitecepit, ut qui non païuissent, milili» solverentur. )> Ibid.
(4) « Haclenus furorejus et iraprocessit, nec amplius quicquam contra legem aut rclisioncm Dei fecit. » Ibid
avait enfin, sous une forme relativement modérée, commencé les hostilités contre les chrétiens, auxquels depuis plusieurs années il témoignait tant de faveur. Il faudra peu d'efforts désormais pour incliner tout à fait aux idées de persécution son esprit déjà ébranlé. Aussi, quand, après avoir pris la mesure que nous venons de rapporter, Dioclétien se fut rendu à Nicomédie pour y passer l'hiver, Galère se hâta de le rejoindre, avec la résolution bien arrêtée de pousser définitivement le superstitieux vieillard dans la voie où un premier pas venait de l'engager (1).
( 1 ) « Deinde interjecto aliquanlo tempoie in Bilhy niani venit hiemal iiin eodemque lum Maximianus quoque Caesar inllammatus scelere advenit ut ad persequendos christianos instigaret senein vainiiii, qui jani priucipium fecerat. » Laclance, De mort, pers., 10.