‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l'église (volume 5)Chapitre 14 sur 57 · IV · texte numérisé non relu

IV

plus tard, l'opinion de Constantin (1;. Eusèbe parle d'un cas fortuit, sans marquer lequel (2), Lactance n'hésite pas à dénoncer Galère (3) : soit que ses affidés aient mis directement le feu, soit qu'ils aient entretenu l'incendie accidentel que la foudre ou quelque autre hasard avait produit. Quand même la passion aurait ici ég-aré Thistorien, il ne se trompe pas en nous montrant le haineux et perfide César profitant avec habileté d'un événement qui avait porté la terreur jusqu'au fond de l'àme de son timide collègue. Si Galère n'alluma pas le feu, il le fit si bien servir à ses vues, qu'on serait excusable de l'avoir soupçonné. « Le palais, s'écriait-il devant les murailles embrasées, le palais est rempli d'eunuques chrétiens; ils ont voulu payer par le crime la confiance aveugle que leur montrait Dioclétien : un complot a été formé entre eux et leurs coreligionnaires du dehors; grâce à cet accord scélérat . deux empereurs ont failli périr dans les flammes! Les chrétiens ont enfin paru ce qu'ils sont en effet : des ennemis publics (i)! » Dioclétien. malgré sa finesse de vieux po-

(1) Aa),cî N'.y.O(j.r;oî'.a, oO aïoizùxji oï xai o\ liTTopr.ijavTî; wv xal a-jTo; wv tUY7*'^w ■ èoTjoOTO [j.îvTot xi pa«3;/£ta xal 6 oixoc a-jtoO èTîivsjiojxÉvou •jy-r^TîToù v£[xo(i£vr,; te oOpavîa; ç/oyô;. Constantin, Oratio ad sanctorum cœtuni, 25, 2.

(2) Oùx ois' ÔTTU); £v Toî; xaTà ty;v N'.xoiJLrjSc'.av ^a7iÀ£.ot; Tcypxa'.x; h aj-rar; Sri taï; r,[jLc'j,ai; à56î:<r/;; r,v. Eiist'be, Hiat. LccL, VI, 6.

(3) (' Nain ut illuni (Diocletianuin) ad inoposituni crudelissimœ persccutionis inipelleiet, occultisininislrisi)alatio subjccit incendiuin. » J)(' mort, pers., 14.

(4) «Chrisliani arguebanlur vcliit hostespublici,etcunungentiinvidia

litiqiie, ne devina pas la ruse, peut-être le crime de Galère (1). La fureur obscurcit son habituelle pénétration. Il fit mettre tous ses gens à la torture (2). Lui-même siégeait au milieu des bourreaux et voyait d'un œil sec les membres des accusés se tordre sous l'action des flammes (3). Tous les magistrats présents à la cour avaient été requis, et chacun, de son côté, administrait la question. C'était à qui découvrirait les coupables (i). Galère était présent, entretenant la colère de son collègue, ne lui laissant pas le loisir de réfléchir ou de se calmer (5). Mais il avait eu soin de dérober à renquête et à la torture ses propres serviteurs : c'est pour ce motif, dit malicieusement Lactance, qu'on ne put rien découvrir (6). Les poursuites allaient-elles être abandonnées? Le César n'était pas homme à subir un tel échec. Il fallait à tout prix le conjurer. Quinze jours après le

simul cuin palalio chrislianùium nomen ardebat. lllos consilio cuni eunuchis habito de exstingiiendis principibus cogitasse, duos imperatores doini suœ pêne vivos esse combustos. » Lactance, De mortibus persecutonim. 14.

(1) « Dioclelianus vero, qui semper se volebat vlderi aslutum et inteliigenlem, nihil poluit suspicari. » Ibid.

(2)« Sed irainllammalus excarniticari oninessuosprotinuspicecepit. « Ibid.

(3) « Sedebat ipse, atque innocentes igné torquebat. » Ibid.

(4) « Item judices univers), omnes denique qui erant in palatio niagistri, data potestate, loiquebant. Erant certantes quis prior aliqnid inveniret. » Ibid.

(5) « Aderat ipseetinstabat, nec paliebatur iram inconsiderati senis dellagrare. » Ibid.

(6) « Mhil us^juam reperiebatur, quippe cuni familiarn Cœsaris ncmo ton[ueret. >•■ Ibid.

premier incendie, un second éclata (1). Galère, qui depuis le milieu de l'hiver avait fait en secret ses préparatifs de départ, quitta le jour même Nicomédie, déclarant qu'il fuyait de peur d'être brûlé vif (2).

Malgré les plus promptes recherches, le coupable fut encore introuvable (3). Lactauce persiste à désigner Galère. Si la participation du César au premier incendie reste douteuse, il semble difficile de le disculper du second. Galère n'était pas homme à reculer devant un aussi lâche moyen de compromettre ses ennemis : on ne saurait prétendre que des considérations d'humanité ou de prudence Feussent arrêté, lui qui, naguère, avait voulu brûler l'église de Nicomédie au risque de détruire un quartier de la ville. Sa fuite même, par laquelle il accusait avec ostentation les chrétiens, parait suspecte : emmenant ses officiers et ses serviteurs, il les mettait à l'abri dune nouvelle enquête qui eût pu tourner contre lui si Dioclétien s'était avisé de faire, cette fois, interroger sans distinction tous les hôtes du palais. La précaution, cependant, était superflue .: Dioclétien n'éprouvait plus d'hésitation. La peur avait eu raison de sa sagesse. Il était maintenant crédule à toutes les calomnies. Il jugeait sa vie menacée : et par qui

(1) « Sed quinilecimdiebusinlerjoctis.aliud lursuiniiicendiiimmolilus est. -Lactauce, De mort. per.s., 14.

(2) « Tune Cœsar, medio hieme profeclione parata, piorupil eodem die conteslans fugere se ne vivus aideret. » Ibicl.

(3} « Sed celeiius animadversuiii, nec tamenaiictor apparuit. »Ibi(l.

reùt-elle été, sinon par ces chrétiens (1) que Galère lui avait dénoncés comme des ennemis publics, et dans lesquels son imagination troublée voyait désormais les secrets alliés des Goths et des Sarmates? Le vieux souverain se figurait être enveloppé dans les filets d'une vaste conjuration : le clergé de Nicomédie en était Fàme, et les serviteurs baptisés de tout état et de tout rang" qui remplissaient la demeure impériale y prêtaient leurs brasi Ses défiances montaient plus haut encore : il se demandait si sa femme Prisca, si sa fille Valeria, l'épouse délaissée que Galère n'avait pas songé à emmener dans sa fuite, ne faisaient pas partie, elles aussi, du complot. En un mot. tous les chrétiens de son entourage et de sa capitale, même les plus illustres, même les plus chers, lui paraissaient conjurés contre lui. Aussi résolut-il de changer la procédure suivie lors du premier incendie. Au lieu de faire porter l'enquête sur le fait lui-même, il la mit sur la religion. Ceux qui nieront le Christ démontreront par là leur innocence; ceux qui le confesseront s'avoueront coupables de conspiration contre la personne sacrée des empereurs et seront punis comme incendiaires. On revenait aux jours de Néron : la dernière des persécutions débutait comme avait fait la première.

Les souffrances des chrétiens furent à Nicomédie presque aussi cruelles cju'elles l'avaient été après

(l)Ka6' •j—ôvoiav 'i/rjori Trpo; ~ù)-/ ri^LZ'zçur/ J7:'.yî'.fY;6r;vat Xqyov o'.aôo- 6évro;. Eiisébe, Hist. EccL, VIII, G G.

tG6 LE PREMIER EDIT DE PERSECUTION.

riiicciidie de Rome : non que Dioelétien se complût aux horribles mascarades inveutées alors par Thistrion couronné du premier siècle; mais il était trop romain pour hésiter à verser le sang, et, comme il arrive souvent aux gens qui ont eu peur, il était devenu d'autant plus impitoyable qu'il avait été plus effrayé.

Ou sacrifier, ou mourir : tous les suspects, c'està-dire tous les chrétiens de la cour et de la ville, durent choisir entre ces deux termes. Les défaillances paraissent avoir été peu nombreuses, du moins l'histoire n'en a retenu qu'une, celle des deux impératrices (1). La nombreuse domesticité chrétienne montra un grand courage. Les plus puissants des eunuques, « sur lesquels reposait tout le palais, » qui avaient possédé la confiance du maître et été aimés de lui comme des fils, se laissèrent tuer plutôt que de trahir leur foi i-l). Eusèbe a décrit le supplice du chambellan Pierre. Après son refus de sacrifier, on l'é- Icva sur le chevalet, et on lui déchira tout le corps avec des fouets. Quand ses os parurent à nu, du sel et du vinaigre furent mis dans les plaies. Puis on retendit sur un gril , pour consumer à petit feu ce qui lui restait de chair (3). Il mourut ainsi, « iné-

(1) « Primam omnium liliam Valeriam conjugemque Priscam sacrilicio pollui coegit. » Lactance, De mort, pcrs., 15.

(2) « Polentissimi quondam euiiuchinecati, per quos palalium et ipse conslabat. » Ibiiï. — ...Oï xac tvjçàvwTâTto ■Trapâ -roï; osaTiôxai; y;;ia)ix£voi ■C'.uy;;, yniTita-i tî aÙTOï; O'-aOÉT^'. tÎ/.vwv où Àîi-oij.î'vù'.... Elisèbe, Ifisf. FcrI., VllI, 6.

(3) Eusi'be, flisl. Kccl., VIII, G, 'î.

hranlable comme son nom (1). » Dorothée, chef des chambellans, Gorgone et beaucoup d'autres cubiculaires furent étranglés après de longues tortures (2). L'empereur assistait en personne à l'exécution de ses serviteurs (3). Il ne s'opposa point d'abord à ce qu'une sépulture convenable leur fût donnée. Mais bientôt il changea davis : craignant, dit Eusèbe, que la dévotion populaire ne s'attachât à leurs tombes, et qu'on ne les honorât comme des dieux, il commanda de déterrer et de jeter à la mer les res+es des martyrs (i). Lactance, avec son éloquence vengeresse, compare Dioclétien à la bête féroce qui fouille les tombeaux et s'acharne sur les cadavres. « Qu'importe? s'écrie le vigoureux polémiste. Est-ce qu'on s'imagine que ceux qui souffrent la mort pour le nom de Dieu se mettent fort en peine que l'on vienne â leurs sépulcres? S ils veulent mourir, c'est pour aller euxmêmes à Dieu (5). »

Pendant que Dioclétien immolait dans le palais ses

(t) "Al'.ov u); ô/Toj; -/.ai T?,; r.ç,OGr,yrjç,'.a.i- riî'Tpo; yàp r/a/elTo. Eusèbe, Hist. Eccl., VIII, 6, 4.

(2) Ibid., G. 5.

(.3) 'Eç' u)v o£or,),iôy.au£v àv/ôvxMv. Ibid., fi. 2. — Eusi'be se trompe en nommant ici « les empereurs w; Galère avait quitté Nicomédie. au témoijjnagc formel de Lactance : Dioclétien put donc seul assister au supplice.

(i) Toù; 8i yi paT'.Xixoù; [J.îTà 6âvaT0v Traîoa;, yr, \t.t-k tyj; 7:ç.oiîr,y.oO- (TT,; -/.rjCcia; TtapaooOévTa;, aô6i; i'i'jTZ7.^-/r\- àvopO|avTî; £va7roppï'J;at hrù.incr, xal aOxoù; wovto C£îv ol vcvo[J.'.'î(isvot oECTtÔTai, wç âv [ir, sv (xvr.sxaT'.v àTToy.ï'.afvou; ■Kçoay.'riolh tive;, Ôîoy; ôf, aOTOÙ;, w; ys wovto, Àoy'.^ôfxîvot. Ibid., G, 7.

(ô) Lactance, Div. Inst., V, 11.

anciens amis, la terreur pesait sur la ville. Des juges se tenaient clans les principaux temples, obligeant tous les suspects à sacrifier (1), condamnant à mort ceux qui refusaient. Ni le sexe ni Tàge n'exemptaient de cette épreuve '2). Cependant, un certain ordre semble avoir été suivi. On commença par le clergé. L'évèque Anthime, ses prêtres, tous les mi- Jiistres des autels, furent jugés sommairement et exécutés , les uns par le glaive, d'autres par des supplices divers (3). Avec eux périrent toutes les personnes de leur maison, parents ou domestiques, les femmes mômes et les enfants, massacrés en masse (4) : tantôt on les mettait dans des barques et on les jetait en pleine mer, une pierre au cou; tantôt on les entourait de bois enflammé et on les brûlait par troupes (5). Un saint enthousiasme saisissait

(1) « Judices per omnia lenipla dispersi, iinlversos ad sacrificia cogebant. » De mort, pers., 15.

(2) « Oinnis sexus et aetatis Iioinincs... » Ibid.

(3i « Comprehi-nsi preshyteri ac ministri, et sine ulla probatioiie ad confessioncin damnati. . . » Ibid. — 'Hv -rou-w t?,: xxTà X'.xoiir.Sîtav Èxy.Xr.TÎa; ô TriVi/.aÛTa npos-îTÔ); 'AvO'.ao; o'.à Tr;v î'.; Xpto'TOv tjLapT'jp:av ir^w v.zzoù.ry x-o-.i[)y-a.i. Eusèbe, Hi.st. EccL, VI, 6, 6. — Une inscriplion memment découverte lémoigne de la vénération dont a joui saint Anthime au.v siècles suivants; elle a trait à son église de Ponipciopolis, en Cilicie, à laquelle les empereurs chrétiens accordèrent le droit d'asile : 'Opoi âo'jÀO'. T0"J ÔL^'.o-j y.al è-Jo6lw \LZya.'>.o\i.içx'jç,0(i 'AvOtiio^- Jiull. de corresp. hellénique, t. XllI, 1889. p. 293.

(4) « Cum omnibus suis deducebanlur. » Lactance, De mortibus persecutorum, 15.

(5) n Xoc siiiguli, quoniarn tanla erat inultitudo, et gregatim circuindato igné ainbiebantur domestici, alligalis ad colluni molaribus mari mcrgebanlur. » Ibid. — navvîv^ (7a)pr,o&v paaiÀiy-w vî-j[j(,aT'. twv Tr,oî Ô£0-

quelquefois les condamnés : on vit des hommes et des femmes sauter d'eux-mêmes dans le feu (1).

Pendant ce temps les prisons ne cessaient de s'emplir (2). Après les clercs et leurs familles, les laïques passèrent à leur tour en jugement (3). Des supplices inouïs furent inventés (i). On ne sait si ce tragique épisode se termina par la complète exterminalion de la population chrétienne de Nicomédie, ou par la lassitude de l'empereur et des bourreaux. J'incline à cette dernière opinion. Lactance rapporte, en effet, que des autels furent placés dans les prétoires, afin que les juges pussent s'assurer de la religion des plaideurs (5). Cette mesure, si tyrannique qu'elle soit, montre qu'on revint après quelque temps à l'application régulière de l'édit, qui frappait les chrétiens de mort civile et non de mort sanglante : quand

oîowv ol (jlÈv |t3£'. y.a-teasâTTovTo , ol SE oià Trupô; £T£).c'.o"jvto... ôyicav-î; ciol 5r,[jLiot â/,).o ti 7:).f;6o; £-t (jy.âçai; toï; Ôs/.aTxîoiç cva~£&pi7t-ov p-j6oTç. Eusèbe, Hist. EccL, YIIL 6, 6.

(1) "G T£ ÀoYo; £7£'. 7rpo5yu.-a Tivt ioçir,-ut àvooa; à[ia -fjvatïlv I-kI tyjv TZ-jÇiÔL'j xa6(x).),£'j6a'.. Ibid.

(2) « Pleni carceres erant. » De mort, pers., 15.

(.1) « Nec minus in ceterum populunipcrsocutio violenter incubuit. » Ibid.

(4) « Tormentorum gênera inaudila excogitabantur. » Ibid.

(5) « Et ne cui temere jus diceretur. arœ in secretariis ac pro tribunal! positœ, ut liligatores prius sacrilîcarent. atque ila causas suas dicerent : sic ergo ad judices tanquam ad deos adiretur. » Ibid. Bien que cette phrase soit reliée par la conjonction et à celle qui est citée dans la note précédente, il me paraît certain qu'elle se rapporte à un ordre de choses tout différent de la persécution sanglante, dans laquelle il s'agissait , non de refuser aux chrétiens le droit de plaider leurs causes civiles, mais de les mettre à mort sur simple refus de sacriûer.

un plaideur, avant d'exposer son procès, refusait de brûler de lencens, le juge le renvoyait de l'audience en vertu de la clause qui retirait aux chrétiens le droit d'ester en justice. Il restait donc encore de ceux-ci à Nicomédie. après les affreux massacres auxquels le second incendie du palais servit de prétexte.

L'exécution de l'édit.

L'édit avait été rendu au nom des deux Augustes et des deux: Césars : mais il était l'œuvre des seuls Dioclétien et Galère : leurs collègues n'avaient pas été consultés, et n'apprirent un acte aussi considérable que par un message qui leur fut envoyé de Nicomédie ^^1). Sa publication fut donc assez tardive en Occident. Même dans les provinces orientales, elle n'eut pas lieu partout à la même époque : en Palestine, ledit ne fut connu qu'aux approches de la Passion du Sauveur (2) , vers la fin de mars ou le commencement d'avril (3); à Antioclie, il fut exécuté, parla fermeture des églises, le jour même de la Passion (i), qui se trouvait, en 303, le 16 avril (5).

(1) «Et jain littcrfc ad Maximianum alque Constantiiim commeaverunt ut eadem facerent. Eorum sententia in lantis rébus expectata non erat. » De mort, persec, 15.

(2) Tyj; toO aiù'r^O'.O'j tîcxOo'j; Éopf?;; ÈTrsXayvO'Jffri;. Eusèbe, Hist. Ecch. VIII, 2, 4.

(3) Dans l'Histoire ecclésiastique, au chapitre 2 du livre VIII, Eu^ sèbe nomme le mois de Dystrus, correspondant au mois de mars dans le calendrier syro-macédonien; dans le prolo-^ue du livre sur les martyrs de la Palestine, il nomme le mois de Xanthicus, correspondant au mois d'avril selon le même calendrier.

(i) Théodoret, Hist. Eccl., V, 38.

(.■>)Tillemont, Mémoires, t. V, art. x sur la persécution de Dioclétien.

Près de deux mois s'étaient écoulés depuis la destruction de l'église de Nicomédie.

Si l'on se rappelle les détails donnés par Eusèbe sur le relâchement où étaient tombés, à la faveur de la paix, beaucoup des fidèles des Eglises orientales (1), on comprendra que la connaissance de l'ordre impérial ait produit parmi eux de nombreuses défections. Autant les chrétiens de Nicomédie , animés par l'exemple de leur évèque, s'étaient montrés héroïques, autant ceux d'Antioche, privés de leur pasteur Cyrille (2) , qui venait d'être déporté aux mines de Pannonie, marquèrent de faiblesse. Bien qu'un traitement moins cruel les menaçât , puisque la peine de mort, appliquée à Nicomédie à la suite de circonstances exceptionnelles, ne devait pas l'être ailleurs, on les vit déserter en foule les autels du vrai Dieu et offrir des sacrifices aux idoles (3).

Peut-être cette honteuse déroute eut-elle, sinon pour excuse, au moins pour cause la terreur ins-

(1; Voir plus haut, p. 68.

(2) Sans doute par application de l'article de ledit qui permettait de traiter toute une classe des clirétiens en esclaves du lise. Sur saint Cyrille. évèqued'Anliochc, voir Eusèbe, IJist. Eccl., VIL 32;Chron.ad ann. 44 Probi. La Passio SS. Quniiior Coronatorum dit ([u'il pas-a trois ans dans les carrières impériales de marbre de la Pannonie : « in custodia relej^atus pro nomine Chrisli vinctus, qui jam nnillis verberibus fuerat maceratus per annos très. » Or l'élection de son successeur Tyrannus au siège dWnliocIie est fixée par Eusèbe à l'an 305. Du commencement de 303 aux derniers mois de 305, il y a près de trois ans; la date de l'élection de Tyrannus oblige à placer la condamnation de Cyrille dès le début de la persécution. Voir Bull, di archeologia cristiana, 1879, p. 53, 61-62, 71.

(3) Eusèbe, />e martyribus Palestiiicc, 2.

pirée par la présence de Galère, qui. après sa fuite retentissante, s'était rendu à Antioche. Cependant ce troupeau sans chef finit par rencontrer un homme capahle de le rassembler et de le conduire. Romain, diacre de Césarée, se trouvait à ce moment dans la capitale de la Syrie. Ému du triste spectacle qui s'offrait à ses regards, il résolut de ranimer la foi défaillante des chrétiens. 11 y travailla avec succès par ses exhortations publiques , par des discours prononcés jusque sur les marches des temples^ d'où il écartait les hésitants, où il allait chercher les apostats pour les ramener au devoir. Mais l'intervention généreuse de cet étranger parut aux autorités publiques un acte de rébellion (1). Romain, arrêté, fut condamné au feu (2). Le cruel Galère, pour qui la mort d'un chrétien était une fête, voulut assister à lexécution. Déjà le martyr, attaché à un poteau, était environné de flammes, quand une pluie soudaine éteisriiit le bûcher. « Où donc est le feu? »

(1) Eusèbe, I. c. et Ds resurrcctione, II. — Prudence suit une autre version, d'après laquelle, au moment où le gouverneur de la iirovince entra, accomiiagné de soldais, dans la principale église pour la profaner, il y trouva la population chrétienne de la ville rassemblée par Romain et prête à mourir plutôt que de renier sa foi; Péri Stephanôn , X, 41-65. Ce récit est en contradiction avec celui d'Eusébe, qui déplore au contraire la lâcheté des chrétiens d'Antioche. Le témoignage de l'historien, contemporain des faits, ayant vécu près d'Antioche, et certainement renseigné sur des événements qui intéressaient son Église de Césarée, doit être préféré à celui du po'te, qui n'a jamais visité l'Orient, et écrivit près d'un siècle après le commencement de la persécution.

(2) Prudence, Péri Slephanôn, X, 41, donne au magistrat le nom d'.\sclépiade.

demanda Romain en riant (1). La raillerie déplut à l'empereur, qui commanda de couper la langue de l'intrépide diacre. Un médecin renégat fut obligé de faire l'opération. Contrairement à toutes les prévisions, Romain n'en mourut pas; conduit en prison, il parlait clairement. Le médecin, soupçonné de complaisance, se justifia en montrant la langue du martyr, qu'il avait conservée comme une relique : un condamné, sur qui Ton expérimenta le même supplice, mourut aussitôt. Romain, que Dieu venait de glorifier par un si éclatant miracle, fut gardé pendant de longs mois en prison (2) : nous le verrons plus tard y consommer son martyre.

Cet épisode méritait d'être recueilli, car les renseignements sont rares sur les effets du premier édit dans les États de Dioctétien. Ils se laissent surtout de^dner, grâce à des témoignages indirects. On reconnaît que beaucoup d'églises furent abattues en Asie, au soin avec lequel, dès le lendemain de la paix, les évèques les rebâtirent de toutes parts (3).

(1) Eusèbe, De marlyribus Palestuuv, 2.

(2) Ibid. —A ces faits Prudence relie {Péri StepJi., X, 646-845) le louchant épisode d'un entant martyr, raconté aussi par saint Jean Chrysostome, Homilia XLVIII, mais dont Eusi-be ne parle nulle part. Les martyrologes lui donnent le nom de Barulas. Les martyres d'enfants ne sont pas sans exemple dans l'histoire des premiers siècles

voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 143); mais celui-ci me parait devoir être rapporté à un autre moment de la persécution de Dioclélien, quand elle prit le caractère d'une guerre d extermination.

(3) Eusèbe, JJisl. Eccl., .\, 2.

Ce sont surtout les constructions neuves de Tàge postérieur qui racontent les ruines de 303. Si nous possédions les discours prononcés pour l'inauguration des nouveaux sanctuaires, nous apprendrions sans doute, au sujet de ceux qu'ils remplaçaient, ce que raconte le ^ panégyrique » par lequel on célébra la dédicace de la seconde cathédrale de Tyr : l'ancien édifice, déjà magnifique dans son état primitif, avait été entièrement ravagé après l'édit de Dioctétien; on avait vu ses portes abattues à coups de hache, ses livres détruits, ses murailles incendiées; sur ses décombres s'était établi un dépôt d'immondices (1).

Il faudrait, cependant, mal connaître l'administration romaine pour s'imaginer que la démolition des églises chrétiennes eut lieu partout en même temps, et fut aussi complète dans toutes les provinces. Les gouverneurs ne ressemblaient que de loin à nos préfets. Une latitude beaucoup plus grande leur était laissée dans l'exécution des lois. Ils les appliquaient plus ou moins complètement , selon les lieux, et en considérant soit leurs dispositions personnelles, soit celles des peuples qu'ils administraient. Servie par des moyens de communication moins rapides, la centralisation impériale n'avait pas les exigences de celle de nos jours : l'unité de l'action générale, non l'uniformité presque mécanique des

il) Eusèbe, Ilisi. EccL, X, 4, 26, 33.

17G LIi PREMIER ÉDIÏ DE PERSECUTION.

mouvements particuliers, était demandée à ses agents. Aussi voyons-nous, pendant plusieurs mois, pour des causes diverses , des églises rester debout en certaines contrées, malgré ledit qui commandait leur destruction. Peu nombreuses apparemment sont celles qui échappèrent tout à fait à la ruine ," comme l'église bâtie au siècle précédent par saint Grégoire le Thaumaturge à Néocésarée du Pont (1); mais, en d'autres contrées, cette ruine parait avoir été retardée : il en fut ainsi même dans des provinces assez voisines de la résidence impériale.

En Galatie, par exemple, il y avait encore, un an après ledit, à quinze lieues il est vrai de la capitale, une église de campagne non seulement debout, mais ouverte (2); à Ancyre même, vers la même date, les églises étaient fermées, mais non rasées, comme portait cependant l'ordonnance iûipériale (3). Cela paraît, à première vue, d'autant plus surprenant qu'au gouvernement de cette province fut ap-

(1) '0 [xéypt "roû uapôvTo; ûstxvjuLïvoç, écrit saint Grégoire do Nysse, Vila S. Gregorii Thaumahirgi, 3.

('2) Passio S. Theodoii Ancyrani et septem virgimun, i0-12, 32; dans Riiiiiart, p. 35S-359, 369.

(3) Ibid.. 16, p. 361. — Les églises auxquelles fait allusion ce passage de la Passion portaient les noms d'église des Patriarches [confessio Patriarcharum) et d'église des Pères (con/bAs/o Patrum). Le premier au moins de ces édifices religieux était reconnaissable à sa disposition arcliitcclui'ale, car il avait une abside, concha, prés de laquelle saint Théodote, ne pouvant enti'er, se mit en prières. Sur ce mot, voir Martigny. Dict. des antiquités chrétiennes, art. Abside, p. 9, et Basiliques, p. 90 ; Kraus, Eeal-Encykl. des christlichen Alterthilmer, t.I, art. Apsis, p. 70, et Concha, p. 317.

pelé le renégat (1) Théoteene, qui s'était fait fort de ramener au culte des dieux tous les chrétiens qui l'habitaient (2). Mais sa nomination ne suivit peutêtre pas immédiatement Tédit. Qui sait s'il ne remplaça point un gouverneur soit chrétien, soit au moins favorable aux chrétiens? La présence d'un administrateur animé de tels sentiments parait avoir été la cause du retard que subit, en Thrace (^3), la persécution. Nous verrons que la principale église d'Hélaclée ne fut fermée qu'au commencement de 304 (4). Une aussi longue patience serait inexplicable sans ce que l'on sait du gouverneur Bassus (5). Une pièce contemporaine semble dire qu'il « connaissait Dieu (6) ». Au moins sa femme était-elle chrétienne (7). Luimême descendait peut-être de ce lallius Bassus qui fut en 16i gouverneur de la IMésie Inférieure (8) et dont la fille était enterrée dans le cimetière de

(1) « Desertor pietalis. » Passio S. Thcodoti Ancyranl, 4, p. 355.

(2) Ibid.

(3) Ou plutôt dans la partie du diocèse de Thrace qui depuis Dioclélien formait une province séparée sous le nom d'Europe, et dont Héraclée était une des métropoles; Marquardt, Rôm. Staatsvcrwaltung, t. I, p. 316; Mommsen, Mémoires sur les provinces romaines, trad. Picot, p. 42.

(4) Passio S. Philippi, 2; dans Ruinart, p. 443.

(5) Il peut avoir été parent du consul ordinaire de 289, M. Magrius Bassus.

(6) Passio S. Philippi, 8, p. 448.

(7) « Mitior enim fueiat Bassus... , eo quod uxor ejus Deo aliquanto jam tcmpore serviebat. » Ibid.

(8) Léon Renier, Inscriptions de Troesmis, extrait des comptes rendus de r.\cad. des inscriptions, 18G5, p. 25; de Rossi, Bull, di archeologia cristiana, 1865, p. 77-79.

Page 1