IV
194 Li: PREMIER EDIT DE rERSECLTlOX.
'< Quand on fut arrivi- à la maison où s'assemblaient es chrétiens, Félix, flamine perpétuel, curateur, dit(l) à Paul, évèque : « Apportez les Écritures de votre loi, et tous les autres écrits que vous avez ici, afin d'obéir aux ordres des empereurs. » Paul, évèque, dit : '< Ce sont les lecteurs qui ont les Flcritures : ce que nous avons ici, nous vous le donnons . » Félix, flamine perpétuel, curateur, dit : « Montrez les lecteurs, ou les envoyez chercher. - Paul, évèque, dit : « Vous les connaissez tous. >> Félix, flamine perpétuel, curateur, dit : « Réservant les lecteurs, que nos officiers produiront, donnez ce que vous avez. » Paul, évèque, étant assis, entouré de Montan, Victor, Deusatelio,
d'imposer cerlaines amendes, de rhàlier les esclaves, darréler les perturbateurs du repos public, de faire des perquisitions et de commencer les enquêtes. Voir Camille Jullian, les Trunsformatioas politiques de l'Italie sous les empereurs romains, p. 113 etsuiv.; Lacour-Gayet, art. Curator civitatis, dans le Dict. des antiquités, t. l, p. 1621. — En Numidie et probablement en Mauritanie, la charge de curateur était jointe, depuis Septime Sévère, à celle de flamen perpetuus ou prêtre municipal prépo?» au culte des .\ugustes. Le titre donné dans les inscriptions aux magistrats inve«.tis de ce double office est conjorme à nos Actes : FL. PP. CVR. REIP. Voir Henzen, An». delV Inst. di corr. urch., 1851, p. 26; 1866, p. 98: Hirschfeld, ibid., 1866, p. 35; de Rossi, Bull, di arcli. crist., 187S, p. 29; Léon Renier, Mélanges d'épigraphie, p. 45. — Le llaminat, même sans la curatelle, donnait probablement qualité pour instrumenter contre les chrétiens; c'est ainsi qu'à Smyrne, sous Dècc, le néocore, ministre du culte de Rome et d'.Vuguste, fit les informations préalables dans le procès de Pionius : \oiT Hist. des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 375.
(1) Dans la rédaction des procès-verbaux officiels l'emploi du mot dixit était tellement de style qu'on l'exprimait par un simple sigle, comme en témoigne linscription des fullones, au Co7-p. inscr. laf., t. VI, p. 266. Voir Edmond Le Blant, es Actes des viartyrs, p. 161.
Memorius, prêtres; Mars, Helius et Mars, diacres; Marcuclius, Catiilinus, Silvaiii et Carosus, sous-diacres; Januarius, Meraclus, Fructiiosus, Miggin, Saturninus, Victor, fils de Samsuricus, et autres, fossoyeurs (1), Victor, fils d'Aufidius, rédigea l'inventaire suivant (2) : « Deux calices d'or, six calices d'argent, six burettes d'argent ,(3), un petit chaudron d'argent (i), sept lampes d'argent, deux grands chandeliers (5), sept petits chandeliers d'airain avec leurs lampes (6), onze
(1) La présence des fossores parmi les membres du clergé de Cirta est un des arguments sur lesquels s'appuieni ceux qui reconnaissent eneux des clercs inférieurs. Voir Martigny, art. Fossores, p. 330; Kraus, t. I, art. Fossores, p. 537 ; de Rossi, Jtonia sotterranea, t. III, p. 535. . (2) Cf. Prudence, PeriSteph., II, 129 : -> Tota digestim Christi .supellex scribitur. »
(3) « Urceolasexargentea. » L'urceolus était la môme choseque l'ama ou amula, d'où l'on versait dans le calice le vin liturgique; voir Martigny, art. Ama, p. 36, et surtout Kraus, art. Amula, t. I, p. 48.
(4) « Cucumellumargenteum. » Voir Kraus, 1. 1, p. 339. Cucumellum, que Ion trouve employé avec le môme sens dans Paul Diacre {Ckron. Casin., IV, 90), est le diminutif de cmcw»ij! (Pétrone, Satyr., 136; Digeste, XLVIII, viii, 1; voir sur ce mot le Bict. des ont., t. ï, p. 1579J. — Aux vases et ustensiles d'or et d'argent conservés dans le trésor des églises font allusion ces vers rais par Prudence dans la bouclie d'un magistrat païen :
... Libent ut auro antistiles; Argenteis scaphis ferunt Fumare sacrum sanguinem Auroque nocturnis sacris Adstare fixos cereos.
Péri SIepIi., II, 08-74.
(à) Il Cereofala duo. » Il s'agit des chandeliers que portent encore les acolytes, et qu'ils posent à terre pendant le saint sacrifice. La forme plus fréquente est cereofcrarius ; voir Kraus, t. I, p. 207. (6) '< Candclœ brèves œneie cum lucernis suis septem. » Il s'agit ici de
lampes d'airain avec leurs chaînes (1). quatre-vingtdeux tuniques de femmes, trente-huit voiles (2), seize tuniques d'hommes, treize paires de chaussures dliommes, quarante-sept paires de chaussures de femmes, dix-neuf capes de paysan (3). »
« Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à MarcucKus, Silvain et Carosus, fossoyeurs : « Apportez ce que vous avez (4). » Silvain et Carosus répondirent : « Tout ce que nous a^ions ici. nous l'avons jeté dehors. » Félix, flamine perpétuel, curateur, dit : « Votre réponse sera inscrite au procès- verbal. »
« On se rendit ensuite à la bibhothèque; mais on en trouva les armoires vides. Là, Silvain présenta un chapiteau d'argent et une lampe d'argent, qu'il dit avoir trouvés derrière un grand vase. Victor, fils d'Aufidius, dit à Silvain : " Tu aurais été mis à mort, si tu ne les avais pas trouvés. )> Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Silvain : « Cherche soigneusement s'il ne reste rien. » Silvain dit : « Il ne reste rien,
petits flambeaux ou candélabres portant des lampes adhérentes ou suspendues: voir Dicf. des ant.. art. Candélabre, t. I. p. 874-875, fig. 1093-1100.
(1) Voir plusieurs lampes semblables dans Roller, Catacombes de Rome, pi. XC, et dans Kraus, art. Lamps. t. I, p. 268 et 270.
(1) « Mafortea. >-
(3) « Copias rusticanas. » Du Cange ne cite, au mot Copia, d'autre texte que celui que nous reproduisons: son continuateur Carpentier supplée à cette lacune par la définition suivante, qui ne définit rien : Vestlmenti species.
(4) Il s'agit probablement ici des registres du cimetière ou area. Cf. lioma sotte tTunea, t. III, p. 545.
nous avons tout mis dehors. » Quand le triclinium (1) eut été ouvert, on y trouva quatre tonneaife et sept vaisseaux en terre (2). Félix, flamine perpétuel, curateur, dit : « Apportez les Écritures que vous possédez, afin d'obéir aux ordres des empereurs. » Catulinus remit un très gros volume. Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Marcuclius et à Silvain : '< Pourquoi n'avez-vous donné qu'un volume? Apportez les Écritures que vous possédez. » Catulinus et Marcuclius dirent : « Nous n'en avons pas plus, parce que nous sommes sous-diacres; mais les lecteurs ont les volumes. » Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Marcuclius et Catulinus : <( Montrez-nous les lecteurs. » Marcuclius et Catulinus dirent : « Nous ne savons où ils
(1) Salle à manger pour les agapes. Voir, Rome souterraine, fig. 8, p. 106, les restes du triclinium construit au troisième siècle devant la catacombe de Domitille.
(2) « Dolia quatuor et orcœ sex. » — Un dolium de terre cuite, étudié par Cavedoni (Opuscoli di Modena, 2® série, t. I, p. 325), porte l'iraage de deux poissons convergeant vers un monogramme formé des deux initiales do 'lr,<7oy; XpKiToi; . peut-être était-il destiné à contenir, comme à Cirta, de l'huile ou du vin, ou, comme à Aptonge, de l'huile ou du froment pour les assemblées chrétiennes. Une amphore dont une partie, portant l'inscription VIVAS IN DEC, a été trouvée dans une catacombe par M. de Rossi et déposée par lui au musée de Lalran, avait peut-être une destination semblable. M. de Rossi rapproche ces vases de deux ustensiles en bronze, mesures de capacité pour les liquides, appartenant au collège pa'i'en des Sodales Serrenses, qui ont été découverts aux environs de Rome en 1864 [Bull, di arch. crist., 1864, p. 57 et suiv.). — Des dolia sont quelquefois gravés sur les marbres des catacombes. Une fresque du cimetière Ostrien (Roller, pi. LVI, 3 ) représente plusieurs hommes transportant des tonneaux : cette scène inexpliquée aurait-elle pour sujet l'apport de provisions dans le triclinium destiné aux agapes':"
demeurent. » Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Catulinus et Marcuclius : « Si vous ne savez pas où ils demeurent, donnez au moins leurs noms. » Catulinus et Marcuclius dirent : « Nous ne sommes pas des traîtres; nous voilà : fais-nous tuer plutôt. » Félix, flamine perpétuel, curateur, dit : « Qu'on les arrête. »
« Quand on fut arrivé à la maison d'Eugène (l), Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à celui-ci : « Donne les Écritures que tu possèdes, afin de montrer ton obéissance. » Il apporta quatre volumes. Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Silvain et à Carosus : « Faites connaître les autres lecteurs. » Silvani et Carosus dirent : « L'évèque vous a déjà déclaré que les greffiers Edusius et Junius les connaissent tous ; que ceux-ci vous indiquent leurs maisons. » Les greffiers Edusius et Junius dirent : (( Nous vous les indiquerons, seigneur. » Et quand on fut à la maison de Félix le marbrier (2), celui-ci remit cinq volumes. Quand on fut arrivé à celle de Victorin, il remit huit volumes. Quand on fut arrivé à celle de Projectus, il réunit cinq gros volumes et deux petits. Et quand on fut arrivé à la maison du grammairien Victor 3), Félix, flamine perpétuel, curateur, lui dit :
(li Un des lecteurs.
(2) « Sarsor. » Ce lecteur exerçait uue i)rofessioii manuelle : peut-être sculptait-il les sarcophages destinés à la sépulture des chrétiens. Voir dans Martigny, art. Sarcophage, p. 721, la représentation, d'après sa pro|)re pierre sépulcrale, d'un marbrier chrétien occupé à sculpter des sarcophages. Cependant sarsorium opus désigne plutôt une sorte de mosa'ique de marbre.
(3' « Grammaticus. i-.Villeurs il dit de lui-même : « Professor llttera-
« Donne les Écritures que tu as, afin de te montrer obéissant. » Le grammairien Victor offrit deux volumes et quatre cahiers. Félix, flamine perpétuel; curateur, dit à Victor : « Apporte les Écritures, tu en as davantage. » Le grammairien Victor dit : « Si j'en avais eu d'autres, je les aurais données. » Quand on fut arrivé à la maison d'Euticius de Césarée, Félix, flamine perpétuel, curateur, lui dit : (c Obéis, et livre les Écritures que tu possèdes. » Euticius dit : « Je n'en ai pas. » Félix, flamine perpétuel, curateur, dit : « Ta réponse sera au procès-verbal. » Quand on fut arrivé à la maison de Codéon , sa femme apporta six volumes. Félix, flamine perpétuel, curateur, dit :
rum romanarum, grammaticiis latiiuis. » Les trois degrés de renseignement étaient représentés chez les chrétiens. On a trouvé dans le cimetière de Calliste une épitaphe du troisième siècle consacrée à un msliluleuT i>vinmiTe, 7nagis(er lyrunus {Roma sotterranea, t. II, pi. XLV-XLVI, n° 43). Nous rencontrons, dans notre texie, la mention du grammaiicus, dont les leçons correspondaient à ce qu"est chez nous l'enseignement secondaire (voir Emile JuUien, les Professeurs de littérature dans l'ancienne Rome, 1885). L'enseignement supérieur, qui comprenait la rhétorique et la philosophie, se trouve, dès le second siècle, dans les écoles ouvertes à Rome par saint Justin, à Alexandrie par saint Pantène. Il serait intéressant de savoir si les maîtres chrétiens professaient dans des écoles subventionnées par l'Église et destinées exclusivement aux fidèles, ou s'ils donnaient des leçons aux étudiants de tous les cultes. Ce dernier cas se présenta certainement. Cassien, à ïmola, est mis à mort, comme chrétien, par ses écoliers païens. A l'école supérieure d'Alexandrie, les cours de Clément, puis d'Origène, étaient suivis par toute l'aristocratie de la ville, ceux d'Ammonius avaient pour auditeur le n;^o-platonicien Porphyre. Mais aucun texte ne nous apprend si, tout en permettant à des chrétiens de distribuer l'enseignement à tous sans distinction de religion, ce qui était un excellent moyen de propagande, l'Église entretenait aussi des écoles et des professeurs pour l'usage des seuls enfants des fidèles.
« Cherchez si vous en avez d'autres encore, et apportez-les. » La femme répondit : « Je n'en ai pas. » Félix, flamine perpétuel, curateur, dit à Bos, esclave public : « Entre, et cherche si elle en a davantage. » L'esclave public dit : « .T'ai cherché, et n'en a^ pas trouvé. » FéUx, flamine perpétuel, curateur, dit à Victorin. Silvain et Carosus : <( Si vous n'avez pas fait tout ce que vous deviez, vous en serez responsables (1). »
L'évêque et les clercs de Cirta manquèrent de courage. On ne saurait cependant lire sans quelque attendrissement cette brève et sèche relation. Elle montre que. faibles sur un point, ces pauvres chrétiens s'efforçaient au moins de se retenir sur la pente qui les eût entraînés à une trahison plus complète. Le concile tenu en 31i dans la ville d'Arles distinguera trois sortes de traditeurs : ceux qui ont livré les vases sacrés, ceux qui ont livré les Écritures, ceux qui ont livré les noms des frères (2). A Cirta, deux de ces degrés ont été successivement descendus, mais les traditeurs ont trouvé encore en eux-mêmes assez de force pour refuser d'aller plus loin. Us avaient d'abord abandonné le moljilier de l'Église, se flattant de sauver au moins sa bibliothèque. Par de nouvelles recherches, le curateur a pu cependant
(1) Gesta apud Zenophilum consularem (à la suite du t. IX des Œuvres de saint Augustin, éd. Gaume, col. 1106-1107).
(2) Canon 1.3, De his qui Scripturas sucras, rasa dominica vel nomina fratrum tradldisse dicitntur.
arracher vingt-neuf volumes des mains des lecteurs. Mais les noms de ceux-ci furent découverts par sa police, ils ne furent pas livrés par leurs frères. « Faisnous tuer plutôt, nous ne sommes pas des traîtres, » répondirent Catulinus et Marcuclius. On se console en rencontrant ces restes de courage, d'honneur et de foi au milieu même de fâcheuses défaillances.
Cirta n'est pas la seule ville où l'autorité ecclésiastique ait essayé, avec plus ou moins de succès, de faire « la part du feu » . Marin , évêque d'AquaB Thibilitanae, abandonna aux enquêteurs les archives de son Église, mais sauva les livres sacrés (1). Malgré ce résultat heureux , Marin était coupable , et reçut à bon droit la flétrissante appellation de traditeur. Ce nom ne saurait être attribué à Donat, évêque de Calame, qui fit accepter à la naïveté ou à la complaisance des païens des ouvrages de médecine (2). L'évêque de Carthage, Mensurius, s'avisa d'un plus piquant artifice. Il retira de la basilique tous les livres de religion, qu'il remplaça par des ouvrages hérétiques : les bibliothèques des grandes Églises conservaient quelquefois, à titre de renseignements utiles , ces monuments des erreurs de l'esprit humain (3). Les agents les prirent, sans demander autre
(1) « Dedi Pollio chartulas, nam codices mei salvi sunt. « Acles du concile de Cirta, dans saint Augustin, Contra Cresconium, III, 30.
(2) « Secundus Donato Calamensi dixit : « Dicitur te tradidisse. » Donatus respondit : a Dedi codices médicinales. » Ibid.
(3) Cf. de Rossi, De origine, hisloria, indicibus scrinii et bibliothecœ sedis oposiolicse, p. lxx-lxxi.
chose. Cependant quelques décurions, s'apercevant de la méprise, allèrent trouver le proconsul, et dénoncèrent révèque. Heureusement, le proconsul ne manquait ni d'esprit ni de tolérance. Il refusa de faire des perquisitions dans la maison de Mensurius, où on lui disait que les saints livres étaient cachés. (1). Ainsi fut sauvée la bibliothèque de l'Église de Carthage : qui sait si nous ne devons pas à l'habileté de son évêque d'avoir conservé tant d'Actes authentiques des martyrs africains?
Mensurius représentait le parti prudent et modéré, qui, fidèle aux enseignements et aux exemples de saint Cyprien, ne s'expose pas inutilement, ne court pas audevant du martyre, en fuit même les occasions, prêt à l'affronter avec courage quand il ne pourra plus être évité. Beaucoup de prêtres et de laïques imitèrent cette sagesse. Mais, dociles à cet esprit montaniste que nous retrouvons toujours en Afrique , identique à lui-même malgré les noms divers sous lesquels il se cache, d'autres, plus emportés ou plus présomptueux, tinrent à honneur de provoquer les bourreaux.
(1) « ... Non scripsorat {Mensurius, se sanctos co lices tradidisse. sed polius ne a pcrsecutoriltusiiivenirentur abstulisse atque servasse ; dimisisse aulein in basilica Novorum quœcumque reproba scripta hœrelicoruni, qua; cum invenissent perseculores el abstulissent, nihil ab illo aniplius postulasse. Verumlainen quosdaiii Caiihaginensis ordinis viros poslea suggessisse proconsuli quod illusi fuerant qui missi erant ad chrislianorum Scriptnras auferendas et incendendas, quia non inrenerant nisi nescio quœ ad eos non pertincntia; ipsas autem in domo episcopi custodiri, unde deberent proterri et incendi : proconsulem veroadhoc eisconsentire noluisse » Saint .\uguslin, .BrfncwZi'.v coll. cum donaf., III, 2.Î.
On vit des fidèles devancer les recherches, déclarer qu'ils gardaient des exemplaires de l'Écriture sainte, et, mis en demeure de les livrer, encourir un martyre volontaire. Mensurius parle d'eux avec blâme dans une lettre à Secundus, évêque de Tigisis. Aussi refusat-il de reconnaître de tels martyrs (1), se conformant sinon à la lettre, du moins à l'esprit du concile d'Uliheris, qui défendait d'honorer les chrétiens qui avaient attiré les rigueurs de leurs ennemis en brisant les idoles (2). D'autres furent plus compromettants encore. Mensurius cite des gens couverts de crimes ou perdus de dettes, qui virent avec joie arriver la persécution, et se dénoncèrent eux-mêmes, soit avec le périlleux espoir de se réhabiliter devant les hommes ou devant leur propre conscience, soit avec le désir intéressé de jouir, dans la prison, des aumônes et des dons de toute sorte que la charité des fidèles y faisait affluer (3).
(1) De l'un (loiilre eux provenait peu t-èlie la relique « de je ne sais quel mort, peut-être martyr, mais non encore canonisé, » nescio cujus hominis mortiii, etsi martyris, sed necdum vindicatif que baisait avant la communion l'intrigante Lucille, future instigatrice du schisme donatiste (saint Optât, De schism. donat., I, 16). Cependant saint Optât semble dire que la réprimande attirée à Lucille par cette singulière dévotion eut lieu avant la persécution, « ante concessani persecutionis turbinibus paceni , cum adhuc in tranquillo esset Ecclesia ».
(2) Canon 60.
(3) «In eisdem etiam litteris lectumest, eos qui se offerrent persecutionibus non comprehensi, et ultro dicerent se habere Scripluras, quas non haberent, a quibus hoc nemo quaîsierat, dispLicuisse Mensurio, et ab eis honorandis prohibuisse christ ianos. Quidam eliam in eadem epistola facinorosi arguebantur et fisci debitores. qui occasione persecutionis ve! carere vellcnt onerosa multis debitis viJa, vel purgare se puta-
La conduite de Mensurius et son jugement sévère sur celle de quelques exagérés trouvèrent des censeurs, dont les ressentiments donneront naissance, quelques années plus tard, au schisme donatiste. Pendant que les uns faisaient courir sur sa conduite et sur celle de son diacre Cécilien d'odieuses calomnies (1), d'autres, plus mesurés dans leur blâme sans être peut-être plus sincères, lui objectaient de fières paroles adressées ailleurs aux agents des gouverneurs ou des municipalités. C'est ainsi que Secundus, évêque de Tigisis en Numidie, qui jouera un rôle considérable à l'origine du schisme, sommé par un centurion et un soldat bénéficiaire de livrer les manuscrits de son Église, avait répondu : « Je suis chrétien et évêque, je ne suis pas traditeur, » Les militaires se seraient volontiers contentés d'un semblant d'obéissance : ils le pressèrent de leur abandonner quelques objets sans valeur. L'évêque refusa, résolu, dit-il, à imiter le martyr juif Éléazar, qui n'avait pas voulu feindre de manger des viandes défendues, de peur d'autoriser par son exemple la violation de la loi (2). C'est Secundus qui Ta-
rent, et quasi abluere facinora sua, vel certe acquireie pecuiiiain, et in cusiodia deliciis perfrui de obsequio christianorum. » Saint Augustin, Jireo. coll. cuin donaf., III, 25. — Ce passage de la lettre de Mensurius donna peut-être occasion à la calomnie des dcfliatistes, imputant à l'évèquede Carthage et à son diacre Cécilien d'avoir empêché les fidèles d'assister les martyrs dans la prison ; voir Acta SS. Saturnini, Bativi, etc., 17, 20 (paragraphes omis par Ruinart), dans Baluze, Miscellanca, t. I, p. 17-18.
(i) Voir la note précédente.
(2) «Scripsit etiam Secundus, et ad se ipsum missos a curatore et ordinecenturionem cl beneficiarium, quipeterent divinoscodices oxuren-
LES TllADlTEURS. 205
conte lui-même ces faits dans une lettre à Mensurius, avec le désir visilDle d'opposer son attitude à celle de son prudent collègue ; mais nous devons ajouter que, quelques années plus tard, au synode de Cirta, après avoir convaincu de faiblesse plusieurs évèques de sa province, ce prélat si enclin à faire connaître son courage ne put répondre à la question qu'ils lui posaient : « Comment, n'ayant point pris la fuite, et étant demeuré longtemps entre les mains des hommes de la police, as-tu été ensuite renvoyé indemne, si tu n'as rien livré (1)? » Il est permis de croire que Secundus se vantait, et de donner la préférence, entre toutes les vertus des temps de persécution, à la prudence qui évite les chutes et à l'humilité qui voile les mérites.
Mensurius, heureusement, n'est pas le seul prélat africain qui ait montré l'exemple de ces vertus. Plus d'un, parmi les chefs des Églises, trouva le salut dans la fuite; car la tempête, dit saint Optât, épargna
dos, eisque respondisse : o Christianus sum et episcopus, non Iraditor. » Et cuni ab eo vellent aliqua ecbola aut quodcunque accipere, neque hoc eis dédisse, exeraplo Eleazari Machabaei, qui nec fingere voluit suiilani carncm se manducare, ne aliis prseberel pricvaricationis exemplum. » Saint Augustin, Brev. coll. cum donat.. 111. 25. Cf. II Machab., VI, 21-28.
(1) « Quomoflo ipse detenlus et conviclus et nolens aliquid tradere, nihil pâli et diinitti poluerit. » Saint Augustin, ibid.. 27. — «Tu quid egisti, qui tentus es a curatore et oïdine ut Scripluias dares? quomodo te liberasti ab ipsis, nisi quia dedistiaut jussisti dare quodcumque? » Actes du concile de Cirta, dans Contra Cresconium, III, 30. — « Et cum ipse Secundus a Purpurio increparetur, quod et ipse diu apud stationarios fuerit, et non fugerit, sed diniissus sit, non sine causa dimissuin fuisse, nisi quiatiadiderat : jam omnes erecli cœperant inurinurare. « Saint Optât, De schism. dopaf., I, 14.
ceux qui se tenaient cachés (1). De ce nombre était Félix, évèque d'Aptonge, plus tard accusé faussement de tradition par les donatistes, et réhabilité dans un jugement solennel. Son peuple avait été pris, à la nouvelle de la persécution, d'une de ces terreurs paniques, non moins fréquentes et aussi contagieuses que les accès d'héroïsme, dans une province où se rencontraient sans cesse les extrêmes. Voici en quels termes le païen Affius Caecilianus, duumvir d'Aptonge, retraçait, onze ans plus tard, les faits qui se passèrent sous ses yeux. « Ce furent les chrétiens eux-mêmes qui m'envoyèrent trouver dans le prétoire, me demandant : « Le précepte sacré des empereurs vous est-il parvenu? » Je répondis : « Non, mais jel'ai déjà vu exécuter à Zama et à Furnes (2), où l'on a démoli les basihques et brûlé les Écritures. Apportez donc celles que vous avez, afin d'obéir au sacré précepte. » Ils envoient alors à la maison de l'évèque Félix, pour en retirer les Écritures et les livrer au feu conformément à la loi. Galatius m'accompagna au lieu où ils avaient auparavant coutume de se rassembler. Là, nous primes la chaire (épiscopale) et des épitres salutatoires (3) ; toutes les portes furent brûlées, selon
(1) « (Peiseciilio) latentes dimisit ilkesos. » Saint Optât, J, 13.
(2) Il y avait un muaicipinm Furaitanum et \\n Zama sur la limite de la Byzacène et de l'Afrique proconsulaire: Ephemeris Epigraphicu, t. Vir, n<"* T5 et 81, p. 26 et 28.
(3) Epistolas salulatorias. « Je pense que parce mot il faut surtout entendre les éiiitrcs que les évéques t-changeaient pour recoinmand<'r des frères en voyage, et qui furent connues au quatrième siècle sous
l'ordre impérial. Mais les agents que j'avais envoyés à la maison de l'évèque me répondirent qu'il était absent (1). » Peut-être Félix, connaissant la faiblesse de ses ouailles, s'était-il enfui afin de leur épargner la tentation de le livrer lui-même. Mais, avant de partir, il avait eu soin de déposer entre les mains de chrétiens quïl croyait plus fermes que les autres (et qui trahirent sa confiance) les manuscrits précieux de son Église (2).
Cependant, si belle que soit la prudence et si louable que soit la retraite, d'autres exemples sont quelquefois nécessaires pour ranimer les courages et réveiller la foi. La raison nest persuasive que si de temps en temps l'enthousiasme vient animer son langage. Après les conseils de la sagesse, les peuples aiment à goûter la poésie du sacrifice. Celle-ci ne man- (jua point à la crise que nous étudions. Il y eut des héros, d'autant plus vrais et plus touchants qu'ils
le vocable d'e/Jt-stolcC formula'. « De Rossi. De origine, Itistoria, indicibusscrinii et bibliothecxsedis apostoUcx,^. xv.
(1) « MiU.unt ad nie in piœtorio ipsi chiistiani, ut dicLM-ent : « Sacrum << prœceptuin ad te peivenit? »Ego dixi : '< Non.sed vidi jarnexenipla. Et « Zamae et Furnisdirui basilicas et uii Scripturas vidi. Itaque proferte, « siquas Scripluras habetis, ut jussioni sacrie pareatis. » Tune mittunt in domum episcopi Felicis, ut toUerentinde Scripturas, utexuri possint secundum sacrum prœceptum. Sic Galatius noi>iscum perrexit ad locum, ubi orationcs celebrare consueti fuerant. Inde cathedram tollimus, et epistolas salulatorias, et ostia omnia combusta sunt secundum sacrum prœceplum. Et cumad domum ejusdem Felicis episcopi mitteremus, renuntiavorunt officiales publicL illum absentem esse. » Gesta proconsularia quibus absolutiis est Félix à la suite du t. IX des Œuvre de saint .\uguslin, éd. Gaume, col. 1087-1088).
(2) '< Codicos pretiosos deificos undecim. » Ibid.
attendirent le péril au lieu de l'aller chercher, et n'écoutèrent que la voix du devoir, sans y mêler d'ostentation ou d'amour-propre.
De ce nombre fut un autre Félix, évèque de Tibiuca, dans l'Afrique proconsulaire (1). L'édit ne fut affiché dans cette ville que le 5 juin. Le jour même, Magnilianus, curateur de la cité, fit comparaître « les anciens du peuple » chrétien, c'est-à-dire les membres du clergé. En l'absence de l'évèque, qu'une affaire avait appelé à Carthage, le prêtre Aper, les lecteurs Gyrus et Vital, furent amenés devant le magistrat. « Avez vous leslivres divins (2)?» leur demanda celui-ci.
(1) La plupart des manuscrits attribuent à Félix le titre d'episcopus Tubizacensis ou Tubizocensis. Tubzocensis, Tubzuzensis. Dans son édition des Actes, Surius l'appelle cpiscopvs Tibiurensis. Baronius a mis Thibarensis, de la ville de Thibaris bien connue par l'épitre 5G de saint Cyprien. Le martyrologe de Bède nomme Tibiuca, qui se retrouve dans des manuscrits des Actes consultés par les Bollandistes. Il résulte du texte même des Actes que la ville épiscopale de Félix était dans l'Afrique proconsulaire. Un grand nombre des villes de cette province portent des noms se rapprochant plus ou moins de ceux que nous venons de citer : ainsi Tubernus, Thimida. Tuburbo, Thurris, Thuccabor. Thugga, Tuburnic, Tubursicurn Bure. Morcelli {Africa christiana.t. I, p. .318; ci. Corpus inscr. lat., t. VIII, p. J 77) pense que Félix était évèque de cette dernière ville, episcopus Tubiirsicuburensis. Tillemont suit Baronius, et fait saint Félix évèque de Thibaris, également située dans la province proconsulaire 'cf. W'ûmànns, Exempla inscript., 23ôlj. J'incline plutôt vers Thibica, identique à Tibiuca du martyrologe de Bède et des manuscrits bollandiens. Bède dit que la ville habitée par Félix était distante de Carthage de 35 milles seulement : « suntinter Carlhaginem et Tibiucam millia passuum Iriginta quinque; » or entre Carthage et Thibica il n'y a guère, à vol d'oiseau, plus de 43 milles, distance approximativement peu différente.
(2) « Libros deificos. » Cf. dans les Gesta proconsvlaria de Félix d'Aptonge : « codices deificos. »
LES TRADITELRS. 209
« Nous les avons. » répondit Aper. « Donnez-les, pour qu'ils soient brûlés, » commanda le curateur. <( Ils sont chez notre évèque, » dit Aper. « Où est-il? — Je lig-nore, — Vous serez détenus, jusqu'au jour où vous comparaitrez devant le proconsul Anulinus. » Le lendemain, l'évèque revint de Carthaue. Magnilianus se le fit amener. « Évèque Félix, dit-il, donne les livres et les papiers que tu possèdes. — Je les ai, mais je ne les donne pas. — L'ordre des empereurs doit prévaloir sur tes paroles. Donne les livres, afin qu'on les brûle. — Mieux vaut me brûler moi-même que les di^'ines Écritures : il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. — La volonté des empereurs doit être préférée à la tienne. — La volonté de Dieu doit être préférée à celle des hommes. — Réfléchis, » dit le magistrat. Le troisième jour, il fit comparaître de nouveau Félix. « As-tu réfléchi? — Ce que j'ai répondu, je le répète, et suis prêt à le redire devant le proconsul. — Tu iras donc au proconsul et tu lui rendras raison. » Le décurion Celsinus fut chargé de le conduire. Mais le voyage ne se fit pas tout de suite, car Félix ne partit, chargé de chaînes, que le 2 i juin : arrivé le même jour dans la capitale de la province , il fut mis en prison. Le lendemain, dès l'aube, on le mena devant le proconsul. « Pourquoi ne livres-tu pas tes vaines Écritures? » lui dit Anulinus. « Je les ai, mais je ne les donnerai pas, » répondit Félix. Le proconsul commanda de l'enfermer dans le cachot souterrain (1),
(I) « In ima parte carceris. »