‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l'église (volume 5)Chapitre 17 sur 57 · IV · texte numérisé non relu

IV

réservé aux grands criminels. Après seize jouis on l'en tira . tout enchaîné, pour le conduire de nouveau devant le proconsul : c'était la quatrième heure de la nuit, environ dix heures du soir. « Pourquoi ne donnes-tu pas tes vaines Écritures? « demanda encore Anulinus : « Je ne les donnerai pas, » répondit toujours Tévèque. Anulinus. qui répugnait à verser le sang- pour une telle cause, comme on l'a vu par la facilité avec laquelle il accepta le subterfuge de Mensurius, Semble avoir voulu, cette fois encore, se soustraire à la nécessité de prononcer une condamnation capitale. Comme le gouverneur de la province proconsulaire, par privilège, ne relevait pas du vicaire chargé de l'administration supérieure du diocèse d'Afrique, mais dépendait directement de l'empereur (1), il rendit, le 25 juillet, une sentence pariaquelle était ordonné le renvoi de Félix au tribunal de Maximien.

L'évêque, neuf jours après, fut embarqué. On le mit avec les animaux, au fond du navire, sans air, sans lumière et sans nourriture. Les matelots firent escale à Agrigente , où les frères vinrent visiter le martyr ; puis à Catane, où il fut encore l'objet de la vénération des fidèles ; enfin à Messine. Repoussé peut-être par les vents contraires, le navire ne franchit pas le détroit, et redescendit le long de la côte orientale de la Sicile, jusqu'à ïauromenium. Dans

(1) Notilia Dignitaiuiii. Occid., 2; BOckinj;. t. II, p. 4lS. Cf. VVillems, /e Droit public romain, j». 597.

LES TUADITELRS. 211

cette dernière ville , l'évêque reçut encore les hommages des chrétiens. De là, suivant les rivages de la Grande Grèce , les navigateurs arrivèrent à l'entrée du golfe de Tarente : Félix fut débarqué à Rulo, petit port de Lucanie aujourd'hui inconnu, et conduit en Apulie. au pied de l'Apennin, dans la ville de Venouse. Le plus haut représentant de l'empereur, le préfet du j)rétoire d'Itahe, s'y trouvait. Il fit délivrer le martyr de ses chauies, puis lui dit : « Félix, pourquoi ne donnes-tu pas les Écritures du Seigneur (1)? est-ce parce que tu ne les possèdes pas? — Je les possède, répondit l'évêque, mais je ne les donne pas. » ha sentence ne se fit pas attendre : « Tuez Félix avec le glaive, » dit le préfet. <( Grâces vous soient rendues, ô Seigneur, qui avez daigné me délivrer ! » s'écria le martyr. On le mena au lieu de l'exécution. C'était le 30 août : la lune était rouge comme du sang, rapporte le narrateur. Félix leva les yeux au ciel, et dit à haute voix : « Mon Dieu, je vous rends grâces. Voilà cinquante ans que je suis en ce monde. J'ai conservé la virginité, j'ai gardé vos Évangiles, j'ai prêché la foi et la vérité. J'incline devant vous la tète pour être immolé, 6 Seigneur Jésus-Christ, Dieu du ciel et de la terre, Dieu éternel, à qui soit gloire et magniliccnce dans les siècles des siècles. Amen. » Ayant prononcé cette belle oraison, il tendit le cou et fut décapité (2).

il) « Scripluras doininicas. »

[2] ActaS. l'elkis, episcopi et martijris, ddnnïiu'uMui, p. 376-378

La province proconsulaire n'eut pas seule des martyrs : la Xumidie, témoin de chutes nombreuses, vit aussi de belles victoires dès cette première phase de la persécution (1). Bien différents des évêques traditeurs dont nous avons parlé, ou de cette lâche population d'Aptonge qu'on a vue se ruant à l'apostasie, des laïques numides surent mourir plutôt que de livrer aux agents du président Florus (2) les Écritures sacrées. » Beaucoup, arrêtés à cause de leur refus, souffrirent des maux de toute sorte, affrontèrent les plus cruels supplices, et furent mis à mort : aussi les honore-t-on à bon droit comme martyrs , et les loue-t-on de n'avoir pas donné leurs Bibles , imitant cette femme de Jéricho, qui ne voulut pas livrer à ceux qui les cherchaient les deux espions juifs, figures de l'Ancien et du Nouveau Testament (3'). » Parmi ces courageux chrétiens on comptait « non seulement des gens de rien . mais encore des pères de famille (i) » : » patresfamilias est ici opposé à infimi.

(1) « PersecuUouein tradeiidormucodicuin, » dit saint Augustin, Contra Cresconium. III, 29.

(2) Ibid. Cf. saint Optât, De schism. donat., III, 8.

(3} « ... Ipse (Secundus) narravit in Nuraidia persecutores quidegerlnt : et qui coinpreheasi et Scripturas sanctas tradere nolenles, et multa mala passi et gravissiinis suppliciis excruciati et occisi sunt : eosque honorandos pro martyrii sui nierito coinmendavit, laudans eos non Iradidisse Scripturas sacras, illius mulieris excniplo. quœ duos pxploratores in Jéricho, in ijuibus figurarcutur duo Testamenta, Vêtus et Novum, tradere noluit. » Saint Augustin, Brcr. coll. cum donat.. III, 25. Cf. Josiié, II.

(4) «... Idem Secundus non quosiibctinfiuios, sed eliani patresfamilias, cum hoc idem persecutorihus respondisseut, crudelissimis morlibus divit occisos. » Ibiil., 27.

non sans doute pour marquer cette distinction légale de Yhumilîor et de Ylioneslior qui n'avait pas de raison d'être dans la langue chrétienne, mais pour montrer que plusieurs des laïques martyrisés par Florus eurent le mérite de sacrifier, avec leur vie, ce qui lui donne surtout du prix en ce monde, les joies de la famille, les charg-es honorables de la propriété, les avantages et la dignité d"une haute situation sociale (1).

Gomme il arriva dans toutes les persécutions, le courage des martyrs, les excès de leurs ennemis, touchèrent des cœurs généreux. C'est ainsi qu'Arnohe, païen zélé, parait avoir été amené au christianisme. Il professait la rhétoric[ue à Sicca, dans la province proconsulaire (2 , et avait eu Lactance pour élève (3). De même que beaucoup de lettrés, Arnobe attaqua souvent la religion du Christ dans ses leçons ou ses lectures publiques (i). Cependant, voyant renverser des édifices qui n'avaient jamais abrité que des réunions innocentes, ou brûler des livres remplis de hautes et pures pensées, il eut un mouvement de ré-

(1) C'est dans un sentiment analogue qu'Origènc mettait au-dessus du martyre que pourrait subir un homme comme lui, pauvre et sans famille, le sacrifice de son ami Auibroise, obligé d'abandonner pour le Christ femme, enfants, rang, richesses. Exhort. ad mart., 15. Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié' du troisième siècle, p. 206.

(2) Dans la partie de la Numidie qui dépendait de la province proconsulaire.

(3) Saint Jérôme, De viris ilîusfribus, 80.

(4) Ibi'l.. 79.

21 i LE PREMIER EDIT DE PERSECLTION.

volte. Le sincère penseur sindigna de destructions barbares, qui contrastaient avec la tolérance de l'autorité publique pour des théâtres déshonorés par des fêtes impures, ou pour des poèmes dans lesquels les bonnes mœurs n'étaient pas moins outragées que les dieux (1). Il lui parut que le paganisme, fermant les yeux sur l'impiété vulgaire, avait peur de la vérité : il se demanda si. quelque jour, on ne détruirait pas aussi les livres des philosophes, de Cicérou par exemple, coupables d'attaquer par la raison ce polythéisme croulant de toutes parts, que les chrétiens battaient en brèche au nom de la révélation 2) . Le spectacle des souffrances de ceux-ci, en Afrique et en Numidie, acheva ce travail intérieur : un songe ou une vision, dit saint Jérôme, pressa enfin Arnobe de se soumettre au Christ (3). C'est alors que, obligé de rassurer les fidèles de Sicca, qui l'avaient eu longtemps pour adversaire et voyaient avec défiance venir à eux un tel prosélyte, le rhéteur converti écrivit ses Disputes contre les païens [ï). composées, ainsi que l'indique maint passage, parmi les souffrances et les menaces do la persécution (5).

(1) Arnobe, Adv. mit.. IV. 18, 3G.

(2) Ibid., III, 7.

(3) Saint Jérôme, De viri.s illii s tribus, 711.

(4) Ibid. — Son livre a pour titre Disputalioncs adver.sus fjentes. ou plutôt, scion l'autorité d"un manuscrit do la Bibliollièque nationale, adver.siis nalioncs.

(5/ 1. 26; 11. 77; III. 36; IV. 3i;. elc.

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