‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l'église (volume 5)Chapitre 19 sur 57 · IV · texte numérisé non relu

IV

226 LE DEUXIEME ET LE TROISIEME EDITS (303 30i,.

supplice : se disculper de toute conspiration par un sacrifice aux dieux ! Hiéron et les autres refusèrent de trahir leur foi. Aux yeux des païens, c'était s'avouer traîtres à l'empire : ils furent tous décapités (1).

Ces faits, grossis par la crédulité ou la malveillance, furent apparemment rapportés à Dioctétien. Dans lin refus de service militaire, aggravé par un acte de mutinerie avant d'être racheté par un courageux martyre , il voulut voir l'indice d'une entente avec les ennemis intérieurs ou extérieurs de l'État. Il s'était cru naguère enveloppé dans son palais par une conjuration de ses serviteurs chrétiens : il se vit maintenant bloqué dans sa Bithynie par une vaste insiirreclion qui comprendrait tout l'est de l'Asie romaine , de l'embouchure de l'Oronte aux sources de l'Euphrate, et soulèverait la Syrie, la Cappadoce, l'Arménie. Dans cet état d'esprit, explicable chez un homme qui, depuis l'incendie, était resté à demi halluciné, et croyait sans cesse entendre la foudre au-dessus de sa tète (2), ses conseillers lui persuadèrent aisément de frapper un nouveau coup sur les chrétiens, victimes expiatoires de tous les dangers de l'empire ou dé t<>utes les terreurs des souverains. Le second et le troisième édits, qui, presque sans intervalle, sortirent de sa chancellerie avant la fin de l'année sont ainsi résûmes par Eusèbe :

(1) Marlyriiim S. Jlieronis.

[2) Constantin, (Jrutio ad sanctorum cœlum, 25.

« Peu après le commencement de la persécution, ({uand , dans la région située autour de Mélitène et dans la Syrie, il y eut eu des tentatives pour s'emparer de Tempire, une loi fut d'abord promulguée, ordonnant que tous les chefs des Églises seraient enchaînés et mis en prison. Le spectacle qui parut alors dépasse toute parole : on vit une multitude innombraJjle d'hommes jetés dans les cachots : ceux-ci, autrefois réservés aux brigands ou aux violateurs de sépultures, étaient maintenant remplis d'évêques, de prêtres, de diacres, de lecteurs, d'exorcistes, tellement qu'il n'y avait plus de place pour les criminels de droit commun. Un autre édit survint, d'après lequel tous ceux qui avaient été ainsi mis en prison seraient renvoyés libres, s'ils consentaient à sacrifier : en cas de refus, ils seraient soumis aux plus cruels supplices; aussi ne peut-on compter les martyrs qui souffrirent dans les diverses provin-. ces (1\ »

[\] EiiS'bp, Ilisl. Lccl., VIII, G, .S-10.

L'application des édits avant l'amnistie des vicennales

Un des plus généreux confesseurs fut ce Donat, auquel Lactance a dédié les traités De la colère de Dieu et De la mort des persécuteurs. Il habitait Nicomédie, selon toute apparence engagé dans les saints ordres (1). Une première fois, sous le prédécesseur d'Hiéroclès, F « homicide » Flaccinus, Donat avait souffert pour le nom du Christ. Pendant la préfecture d'Hiéroclès, c'est-à-dire au moment où s'exécutaient le second et le troisième édits, il fut de nouveau traduit devant le représentant de la justice impériale. A plusieurs reprises {-2) mis à la torture,

(1) Ce Donat doit-il être ideiitiQé avec l'un de ses deux homonymes, mêlés aux débuts du schisme donatiste,. Donat, évèquc de Casa Nigra, en Numidie, et Donat dit le Grand, successeur schismatique de Mensurius à Carlhage? Rien, si ce n'est la similitude du nom, n'autorise à le penser; Lactance ne dit nulle paît que le confesseur Donat fût africain, et le spjour de celui-ci à Nicomédie de 303 à 3.1 1 ferait plutôt penser le contraire. Le nom est un indice sans valeur; un granl nombre de personnage» apjjartenant aux quatre premiers siècles s'appellent Donat, non seulement en .\frique. où nous en comptons jusqu'à douze, mais en Gaule, en Italie, en Egypte, en Èpire, en Asie. L'Asie seule nous ofifre six Donat, martyrs. Voir Ulysse Chevalier, Répertoire des sources historiques du moyen âge, s. v., p. 590- .5i)l.

(2) « Novies, » dit Laclance ; mais il comprend dans ces tortures successives, avec celles auxquelles Donat fut soumis dans la première année de la persécution, celles qu'il eut à subir dans une nouvelle captivité, qui dura de 306 à 311.

il en sortit toujours victorieux. « Quel beau spectacle aux yeux de Dieu I s'écrie son ami Lactance. A ton char tu as attelé, non de blancs coursiers, non d'énormes éléphants, mais les triomphateurs eux-mêmes. Car tel est le vrai triomphe, celui où Ton célèbre la défaite des maîtres de ce monde. Tu les subjuguas par tes vertus, quand, méprisant leurs commandements impies, tu dispersais par la solidité de ta foi et la vigueur de ton àme tout l'appareil de leur puissance tyrannique. Contre toi nont rien pu les coups, les ongles de fer, le feu, le glaive, les tourments les plus variés. Aucune violence ne t'a ravi la foi et la piété. Vrai disciple de Dieu, vrai soldat du Christ, tu es resté inexpugnable à tous les ennemis (1). »

Malheureusement tous ne montrèrent pas le même héroïsme. Il y eut de tristes chutes parmi les évêques, les prêtres et les clercs emprisonnés. Eusèbe y l'ait allusion, mais refuse d'en parler avec détails : « Je n'ai pas voulu, dit-il, rappeler les noms de ceux que la persécution ébranla et qui y firent volontairement naufrage (2). Le nombre fut grand de ces faibles de cœur, qui succombèrent au premier choc (3). » Mais la fermeté des autres rachetait ces défaillances. A Césarée de Palestine, où résidait Eusèbe, un grand nombre d'évêques et de membres du

(1; Lactance, De mort, pers., 16.

^2) Eusèbe, Ulst. EccL, VIII. 2.

(3) Ibid., 3.

clergé furent amenés de tous les points de la province. Un de ceux-ci, moins élevé que d'autres dans la hiérarchie ecclésiastique, attirait surtout les regards. Il se nommait Procope, et remplissait à Scythopolis Toffice de lecteur et d'exorciste : il était spécialement chargé dç traduire au peuple, en langue vulgaire, les Écritures sacrées, qu'on lisait en grec dans les églises. Avant même d'être mené en prison, il fut conduit devant le gouverneur Fiaviea. Celui-ci lui commanda de sacrifier aux dieux. « îl n'y a pas plusieurs dieux, s'écria Procope. il n "y en a qu'un, créateur de toutes choses. » Le magistrat, qui répugnait, comme tant d'autres, à verser le sang, fut ému à la vue de cet homme dont le corps, exténué par les jeûnes, semblait se soutenir seulement par la force de l'àme : aussi, cherchant à lui ménager un moyen de salut, parut-il se contenter de cette réponse, que les doctrines philosophiques du temps lui permettaient dans une certaine mesure d'accepter. Il demanda donc au martyr d'offrir de l'encens, non plus aux dieux, mais aux quatre empereurs, u II n'est pas bon d'avoir tant de maîtres : qu'il y ait un seul seigneur, un seul roi, » dit Procope, citant Homère (1), Dans cette parole, où le chrétien abritait sous l'autorité du plus grand des poètes une discrète condamnation des apothéoses impériales, Flavieii crut voir

OOx. àya'j&v ri0/.'j/.0'.p7.v;r;- £^; xoipavi: êitto, El; pa(7i).î'jr.

Iliade, ir, 20i.

un outrjige à la majesté souveraine et comme un hlàme du système politique fondé par Dioclétien : il condamna sur-le-champ Procope à être décapité (1). Ce martyre eut lieu en juin ou juillet (2), ce qui permet de fixer approximativement au milieu de l'année les deuxième et troisième édits, en vertu desquels les membres du clergé devaient être arrêtés et mis en demeure d'apostasier.

Pendant qu'on immolait Ih^ocope, les autres captifs étaient conduits en prison. Là, quelques-uns cédèrent aux menaces des persécuteurs ; mais la

(1) Passio S. Procopii, dans Ruinarl, p. 373. Un court récit du martyre de Procope se trouve dans le livre d'Eusèbe sur Les inarttjrs lie la Palestine, I. Les Actes plus détaillés sont certainement originaux et contemporains. Il est même prouvé désormais qu'ils ont fait pariif dune rédaction complète du livre d'Eusèbe, dont la version j;recque actuellement existante n'est que l'abrégé, dû à Eusèbe luimême. Valois lavait déjà conjecturé : cette conjecture fut adoptée par Assemani après la découverte, dans la Bibliothèque Vaticane, d'Actes syriaques, parmi lesquels ceux de Procope, qui lui parurent des extraits de l'ouvrage complet d'Eusèbe [Acta, martyrum orientalium. Home. 1748, p. 166;. Elle est aujourd'hui devenue certaine; Curelon i publié, en 1861, un manuscrit syriaque du British Muséum, daté (le -ill, qui contient une version en cette langue du livre sur Les marli/rs (le la Palestine, dans une forme plus étendue, et comprend un récit du martyre de Procope, correspondant à celui des Actes. La version Cureton n'est pas identique à la version Assemani : elles reprt'sentent donc d^ux traductions syriaques de l'original grec d'Eusèbe, aujourd hui perdu, et remplacé par l'abrégé que nous possédons.

(2) « Desii septima julii inensis, quae nonas dicitur apud Latinos. » Pussio, 2. — Ac^io-J [J.r,vo; iêô6[j.ri, tïç>o é.Kzx eîowv 'louvitov Xeyoïx' àv TTxpà 'rto|ji.aioi;. De Mai t. Pal., 1, 2. Le mois Aétno; correspond dans le calendrier syro-macédonien au mois de juin; aussi croyons-nous (|ue dans la Passion il faut corriaer julii en junii. Cependant les martyrologes mettent au 8 juillet la mort de Procope. Il y a ici quelque confusion dans les dates.

plupart firent admirer leur courage. Ils subirent les plus cruelles tortures sans renier la foi. Celui-ci tombait brisé sous les fouets ; celui-là était serré dans ses liens jusqu'à suffoquer, ou déchiré avec les ongles de fer : il y en eut qui perdirent l'usage de leurs mains, dont les nerfs étaient rompus. Honteux de leur défaite, les persécuteurs essayèrent au moins de la dissimuler. Un des confesseurs fut amené de force devant l'autel, on plaça malgré lui dans sa main la coupe aux libations ou le grain d'encens, puis on le renvoya comme s'il eût sacrifié. Un autre était parvenu à ne pas même toucher l'encens : des témoins affirmaient cependant qu'il avait offert le sacrifice : on le laissait partir. Un des captifs, emporté de la prison demi-mort, était jeté, comme s'il eût déjà rendu Tàme : on détachait ses liens, et on le comptait parmi ceux qui avaient sacrifié. Il y en eut qui criaient, protestant qu'ils n'obéiraient pas à ce qu'on exigeait deux, qu'ils étaient chrétiens, qu'ils n'avaient pas sacrifié et ne sacrifieraient jamais : les soldats, cependant, les frappaient au visage, leur fermaient la bouche, et les renvoyaient de force, absous malgré leurs protestations. Ce que les persécuteurs voulaient, c'était, à défaut de la victoire, en garder les apparences (1).

Deux seulement, parmi les confesseurs détenus dans la prison de Césarée, furent mis à mort. Ils s'appelaient Alphée et Zachée. Ni les fouets, ni les

(IJ Eus be, De mart. Pal.,\, 3, i: Ilist. EccL, VIII, 3.

ongles de fer, ni les chaînes n'avaient ébranlé leur constance : ils avaient, sans céder, passé vingtquatre heures dans les ceps, les pieds écartés jusqu'au quatrième trou (1). Mais, devant le juge, ils prononcèrent une jiarolc qui, de même que la citation homérique de Procope, parut séditieuse. « Il n'y a qu'un Dieu, s'écrièrent-ils, un seul roi et seigneur, qui est Jésus-Christ! » Toute affirmation monarchique, même concernant seulement le monarque céleste, effrayait les serviteurs de la tétrarchie impériale. Convaincus d'avoir tenu un propos impie, Alphée et Zachée furent décapités, le 17 novembre (2j. Pendant ce temps, la terreur pesait sur les chrétiens de Galatie. Théotecne n'était pas encore installé dans la province que Dioclétien lui avait livrée en proie, et déjà le second et le troisième édits s'exécutaient. Les magistrats se hâtaient, afin qu'à son arrivée le cruel gouverneur trouvât les geôles remplies : ce soin leur faisait même négliger la démolition des églises. « Partout, dans la province, les prêtres étaient arrêtés, et traînés devant les au-

(1) "Noir sur les ceps (lignum, ncrvus, ÇùXov} les détails donnés par Edmond Le Blant, De (/uelqucs monuments antiques relatifs à la suite des affaires criminelles, dans la Bévue archéologique, 1889, 1». 148; et, ibid., p. 149, la figure d'un inslrument analogue trouvé dans la prison des gladiateurs à Pompéi, longue pièce de fer munie de séparations dans lesquelles une barre mobile venait enserrer les pieds des captifs; deux malheureux y étaient attachés au moment où l'éruption engloutit la ville. La torture des cep.s durait encore au moyen ilge; on la retrouve jusqu'au milieu du seizième siècle.

^2) De mart. Pal., 1,5. — Le 15 des calendes de novembre, ou h' 17 du mois Aîo; selon le cahndrier syro-macédpnien.

23i LE DEUXIExME ET LE TROISIEME EDITS (303-304).

tels des idoles, avec ordre d'abjurer leur religion et de sacrifier aux dieux : ceux qui refusaient voyaient leurs biens confisqués : on les jetait en prison avec leurs enfants. A Théotecne était réservé le droit de les condamner au supplice : mais, en Tattendant, les captifs étaient enchaînés, battus, dans l'espoir d'amollir leurs courages, et de les amener, assouplis et domptés, à la décisive torture que leur infligerait le g-ouverneur (1). » En même temps le fanatisme païen, sûr de l'impunité, ne se contenait plus, et avec lui les passions intéressées, cupidité ou vengeance, qui souvent en prenaient la couleur. Des malfaiteurs envahissaient les maisons chrétiennes, y portant la dévastation et le pillage. Si les victimes de ces attentats essayaient de résister ou élevaient la voix pour se plaindre, on les taxait d'insolence ou de sédition (2) : le premier édit n'avait-il pas refusé aux chrétiens toute action en justice, et ne les avait-il pas livrés sans défense aux mains de leurs ennemis? Telle était la situation où le seul nom de Théotecne avait réduit la malheureuse Galatie : les églises encore debout, mais désertes ou fermées; les prêtres et leurs parents en prison; les fidèles chasses de leurs demeures et fuyant vers les montagnes (3\

En Occident, les édits contre les ecclésiastiques

(i; l'assio s. TIteodoti Anctjrani et scptem virginuui. 4, dans lUiiiiart, p. 355.

(2) Ibid., 5; p. 35G.

(3) Ibid., 4 ; p. 355.

n'eurent pas d'effet clans les États de Constance, mais furent appliqués dans ceux de Maximien Hercule. Cependant l'Espagne seule nous a conservé un souvenir certain de cette phase de la persécution.

L'exécution des édits y était dirigée par un magistrat resté célèbre comme un des plus grands ennemis des chrétiens. Il s'appelait Datianus (1). Probablement nous l'avons , en 287 , rencontré dans la Gaule (2). où il persécutait déjà au nom de Maximien. Investi aujourd'hui par cet empereur d'un pouvoir presque sans bornes, il n'était pas seulement le gouverneur d'une des cinq provinces qui, depuis la réorganisation administrative, partageaient l'Espagne (3), car on le verra plus tard juger avec la même autorité dans plusieurs d'entre elles , et condamner des lidèles dans la Tarraconaise , dans la Lusitanie , dans la province de Carthagène : on doit reconnaître en Datianus soit le vicaire du diocèse d'Espagne (i).

Il; Datianus était probabli-inent de la môme famille que son liomon\ me consul en 358. Mais on n'a sur ce personnage d'autres renseignemenls que ceux des documents martyrologiques. Giïiter, Inscr., |>. 199, puis Arevalo et Dresscl, dans leurs éditions de Prudence^ publient une inscription relative à la fixation par lui des limites des bourgs d'Evora et de Beja; mais llïibner [Corpus inscr. lat., t. II, p. &, n" 17; la range parmi les fausses.

(2) Voir plus haut, p. 40.

(3) Marquardl, Rfimische Staatsverwalliinfj, t. I, p. 260; Mommsen- Mc'nwh es sur les provinces romaines, trad. Picot, p. 48. Voir la carie annexée aux .l/6'Hîo/r^5deMoMiinsen,oucellc de ïliisloire des liomains de Duruy, t. VI, p. 5G.").

"i) \oir Marquardf. Rom. Staotsv., t. I. p. 231; Willems, le Droit public romain, p. 5'J'2.

236 LE DEUXIEME ET LE TROISIÈME ÉDITS (303-3 jk).

personnage considérable chargé pour toute la péninsule des plus hautes fonctions judiciaires, administratives et financières (1), soit un commissaire spécial délégué à la recherche des chrétiens. En 303 il parcourait déjà l'Espagne, faisant incarcérer, conformément à l'édit, les évêques, les prêtres, les membres des divers ordres du clergé (2). C'est peut-être alors qu'Osius, évèque de Cordoue, qui jouera un si grand rôle après la paix de l'Église, confessa la foi avec une intrépidité louée de tous ses contemporains (3).

Au cours dune de ses tournées, Datianus vint à Saragosse (Ca:^saraugusta). C'était une des villes d'Espagne les plus anciennement chrétiennes, où, si l'on en croit Prudence, chaque persécution avait

(1) Cf. Code Théodosicn, I, \v; \vi. 5. Voir Mommsen. Rôinischc Staatirecht, t. II, p. 49; Bethmaii Holhvcg, Der rom. Cicilprozess. p. 50-52.

(2)«Episcoi)osacpresbyleros. ceterosquesacri ordinisniinistros,spintii nequiliœ agilatiis, rapi prœcipit. » PassioS. Vinccntii levitic, 2; dans Riiinart, p. 390. — Les Actes de saint Vincent, tels que nous les possédons, ne sont pas contemporains, mais auraient été, au jugement de Ruinait, composés peu après la paix de l'Église. Ce sont peut-être les mêmes qu'on lisait publiquement dans l'Église d'Afrique, nous apprend saint Augustin, et que lillustre docteur cite dans ses sermons 274, 275, 276, 277. Sur la plupart des points ils s'accordent avecThymne V de Prudence, et, qu'ils dérivent de celte hunne ou que celle-ci au contraire soit imitée deux, ils représentent au moins comme elle la tradition de la fin du quatrii'me siècle.

(3) 'Eyw [AÈv wtJ.oÀôyo^j^' xal t6 TvpwTov, wt£ &iwy[jlô; yéyovev iiù tw -iTTTTto (70U Mafijjitavâ). Lettre d'Osius à Constance, (ils de Constantin; dans saint Allianase, llist. arian., ii. Cf. saint Athanase. Apol. de fiKju, 7; Eusèbe, De vita Const., H, 03, 7.{; Sozomène, Hist. Fccf.. ], 16.

L APPLICATION DES ÉDlïS AVANT L'AMNISTIE. 237

fait des martyrs (1). Oa so rappelle que, sous Dèce, son évèque Félix s'était joint aux Églises de Léon et de 3iérida pour dénoncer à saint Cyprien les libellatiques Basilide et 3Iartial (2). Le siège épiscopal de Saragosse était occupé, au commencement de la persécution de Dioclétien, par Valerius, auquel succéderont d'autres prélats de même famille et de même nom i3). Valerius, qui venait d'assister au concile d'Illiiicris. était renommé pour sa sainteté et sa science: mais il avait la parole difficile (i), et se trouvait empêché de remplir cet office de l'enseignement public qui était dans les premiers siècles un des principaux devoirs de la charge épiscopale; aussi. près de lui, investi de sa confiance, vivait son archidiacre Vincent. Issu d'une famille consulaire (5),

(1) Saeviis anli<[iiis quotioiis procellis Turbo vcxatura tremcfecil orbein, Tristior teinplum rabies in istud

Inlulit iras.

Nec furor quisquain sine laude nosUutn Cessit aut clari vaciius cruoris :

Marlyriim semper niirnerus sub oinni

Grandine crevit.

i'rudence, Péri Steplianôn, IV, 81-88.

(2) Saint Cyprien, Ep. G8. Cf. Les Dernières Persécutions du troisième !>iccle, p. 37.

(i) Sacerdotum domus infulata

Valeriorum.

Prudence, Pei'i Stephanôn, IV, 79-80.

L'hymne XI du même recueil est dédiée à un Valerianus, évèque de Saragosse.

(4) « Idem episcopus impeditioris lingufc fuisse dignoscitur. » Passio S. Vincentii, 1.

(5) D'après les Acles, le père de Vincent se nommait Euticius; sa mère était d'Osca (Huesca), ville située tout au nord de la Tarraco-

celui-ci avait été confié tout jeune à Tévéque Valerius pour être instruit dans les lettres et dans la religion (f) : il avait grandi à l'ombre des sanctuaires, visitant les tombes des martyrs dont s'enorgueillissait déjà Saragosse , celle en particulier de dix-huit glorieux combattants du Christ immolés dans une des précédentes persécutions et enterrés ensemble (2) : puis il était devenu « lévite de la tribu sacrée, ministre de l'autel de Dieu, lune des sept blanches colonnes (3), » c'est-à-dire un des sept diacres : élevé enfin au rang d'archidiacre, qui le désignait d'avance pour la succession épiscopale, il suppléait Valerius dans le ministère de la prédication (i). L'évèque et son diacre furent arrêtés et conduits devant Dalianus.

Le magistrat était sur le point de partir pour Va-

naise, au pied des Pyrénées. Son grand-pi-re, Agressus, avait été consul. La précision de ces détails généalogiques se-nble montrer que l'auteur écrivait d'après des documents ou des souvenirs bien conservés. Cependant le nom d'Agressus ne se trouve pas dans les fastes; mais le personnage qui le porta peut avoir été consul suffect. Il peut aussi avoir reçu le titre et les ornements consulaires sans asoir été réellement consuL Cette distinction fut accordée fréquemment à des membres de grandes familles provinciales (cf. Fustel de Coulanges, Histoire des insiitulions politiques de l'ancienne France, t. I, p. 250,252, 25 i).

(1) J'assio S. VinccntU, 1.

(2) Prudence, Péri Sfeplianôn, IV, 53, lOJ-108. Quatre de ces martyrs s'appelaient Saturnin, les autres étaient Optât, Lupercus, Successus, Martial, Urbain. Jules, Quintilien, Publius, Fronton, Félix. Cécilien, EvoUis, Primilivus, Apodemius; ibid., Ii5-164.

(3) Péri Slephandn, V, 30-32.

(4) Passio, 1.

lence : il commanda d'y conduire les prisonniers chargés de chaînes. Daos cette ville, ancienne colonie romaine, où le culte des dieux parait avoir été en grand honneur (1), les deux chrétiens furent une première fois interrogés et pressés d'abjurer. Vincent prit la parole pour lui et Yalerius, et confessa éloqueminent le Christ. Datianus, se contentant de condamner à l'exil l'évèque, qui n'avait pas parlé, fit mettre à la torture l'intrépide diacre.

Il y avait plusieurs degrés dans la torture (2) : le chevalet était le premier. Pendant que Vincent y était attaché, et qu'on lui déchirait les membres avec des ongles de fer, il répondait sans faiblir aux menaces et aux prières du juge. « Tu te trompes, homme cruel, lui fait dire le poète Prudence, si tu crois m'affliger en lacérant mon corps. Il y a quelqu'un au dedans de moi que personne ne peut violer, un être libre, calme, exempt de douleur. Ce que tu t'efforces de détruire, c'est un vase caduc, un vase de terre, destiné à être brisé 3) ; mais tu chercheras

(1) liiscripUons en l'honneur d'EscuIaiie, des Parques, dHercule, de Jupiter Ainmon. d'isis et Sérapis. confrérie des serviteurs d'Isis (sodaliciuni vernarum Isiacorum); Corpus inscr. lut., t. II, 3723, 3725, 3726, 3727, 3728, 3729, 3730, 3731. Cependant Valence était encore, au quatrième siècle, une ville obscure, devant toute son importance au voisinage de l'antique Sagonte, urbs ignota, prope litlus allx Sagonti, dit Prudence, l'eri Siepli.,l\, 97-100; les inscriptions, en effet, n'y montrent pas cette vie municipale si intense qu'elles révèlent en tant d'autres cités espagnoles; voir Coi-p. inscr. Int., t. II, p. 501.

(2) Cf. Edmond Le Blant, Les Actes des martyrs, § 3i, p. 89.

(3) Sur le symbole du vase, employé par l'antiquité pa'i'cnne et

en vain à déchirer ce qui est dedans et foule aux pieds ta colère, l'être invaincu , invincible, planant au-dessus des tempêtes et soumis à Dieu seul (1). » Certes, voilà de la haute et belle déclamation : Sénèque n'a rien d'égal à cette effusion sublime du stoïcisme chrétien ; à défaut des propres paroles du martyr (-2), c'est son âme qui nous est montrée. Da-

dirélieime pour leinesenlcr le corps, habitacle et. prison de làiiie, voir home souterraine, p. 329-331, et mon article sur le Symbolisme chrétien au quatrième siècle, dans la Revue de l'art chrétien, 1885 (tirage à part, p. 22-23).

(1) Erras, cruente, si ineam Te rere pa^nain su mère, Cum mombra morti obnoxia Dilancinala inlcrlicis.

Est aller, est intrinsecus Violare quem nemo polest.

Liber, quietus, intej^er, Exors dolorum tristium.

Hoc. quod laboras perdere Tantis furoris viribus.

Vas est soluluin ac lictile, Quocunque frangendum modo.

• Quin immo nunc enilere llluni secare ac plectere, Qui persiat inlus, qui tuam Calcat, tyranne, insaniam.

Hune, hune lacesse, hune discute Invictum. iriexsuperabilem, Nullis proccllis subditum Soli(|ue subjectum Doo.

Péri Stephanôn, y, 153-172.

(2) Les discours prêtés à Vincent par l'auteur des Actes, aussi longs •juc ceux que lui altribue poétiquement Prudence, sont beaux mais sentent aussi lamplilicalion.

L APPLICATION DES EDITS AVANT L'AMMSTIE. 2il

tianus lui-même parait ébranlé : « Eh bien, dit-il, je renonce à te contraindre au sacrifice ; mais donnenous au moins les livres sacrés qui te servent à propager ta secte, afin que je la détruise avec eux par le feu {1). » Vincent ne se laissa pas plus séduire par une feinte douceur qu'intimider par les tourments. On met dans la bouche de Datianus exaspéré de sa résistance des paroles curieuses à noter comme détail de l'horrible procédure criminelle du temps : « Qu'il soit maintenant soumis à la torture légitime, et qu'il passe par les plus cruels tourments (2). » Vincent fut alors posé sur un lit de fer rougi au feu, « suprême degré delà torture (3), » dit Prudence, qui, ancien magistrat ayant exercé le droit de glaive , connaissait ces nuances juridiques (i). Vincent surmonta cette nouvelle épreuve, et fut ramené en prison.

Le moment approchait, cependant, où pour le plus

il) Sallcin latentes paginas

Librosque opertos detege, Quo secla pravuin seniinans Justis cremetur ignibus.

l'eri Sieph., V, l81-18i.

Les Actes ne rapportent pas cette demande, si caractéristique de la persécution de Dioclétien.

(2) « Transferalurhicad legitimain qiicestioneni, ac percurrat moksliora tornienta. » Passio, 7 ; Ruinart, p. 393. Cf. « légitime coctiis» ; Laclance, De mort, pers., 13.

(3) ... Extrema omnium Igni, grabato et lamminis Exerceatur quœstio.

l'eri StepJi., Y, 20G-208.

(4) Cf. Revue des Questions liistoriqnes, avril 188i, p. 3ii!-351.

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