‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l'église (volume 5)Chapitre 20 sur 57 · IV. . IG · texte numérisé non relu

IV. . IG

grand nombre des ecclésiastiques incarcérés les portes des prisons allaient s'ouvrir. Dioclétien avait commencé de régner le 17 septembre 28i : le même jour de 303 commençait sa vingtième année d'empire. Célébrer les vicennales d'un empereur, au lendemain de ce troisième siècle où s'étaient si rapidement succédé les souverains éphémères, était chose trop rare pour ne pas devenir l'occasion de grandes fêtes. iMais celles-ci n'eurent lieu que le 20 novembre, après l'arrivée de Dioclétien dans cette Rome qu'il avait si rarement visitée (1). Il joignit à la solennité des vicennales celle du triomphe décerné aux deux Augustes dès 287. On remarque à sa louange que la dépense n'y fut point excessive, et que les règles de la décence parurent observées : castiores ludos (2).

(1} « Diocletianus, cura jain félicitas ab eo recessisset, perrexit slaliin lloMiœ. ut illic vicennaliuiii diem celebraret, qui erat futurus ad duodeciinuni Kalendas Décembres. » Lactance, JJe mort, pers., 17. — Hunziker [Rcgierung und Christenverfolgung des Kaisers Diocletianus uiid sciuer J\'aclifolger, p. 184 et suiv.) et Mason {The persécution of Diocletian, p. 205-206) ont contesté la date donnée par Lactance, et soutenu que Dioclétien arriva à Rome environ un mois plus tard, puisque dcu.v lois citées au Code Justinien (II. m, 28 et IV, XIX, 21) sont datées de villes de Mésie, les 3 et 8 décembre, Dioclélien et Maximien étant consuls; l'une de ces lois porte même la mention expresse du buitiéme consulat de Dioclétien et du septième de Maxiinien, ce qui ne laisse pas de doute sur la désignation de l'année 303. Mais si Dioclétien n'arriva à Rome que vers le milieu de décembre au plus tôt, il est impossible qu'il ait pu y célébrer les vicennales, le triompbe, et en partir ensuite, comme le dit plus loin Lactance, treize jours avant le l*"" janvier. Il faut donc qu'il y ait une erreur de copiste, et je crois qu elle se trouve plutôt dans le Code que dans Lactance, dont le texte deviendrait incomprébensible si la date donnée par le Code devait être conservée.

'•i Vopiscus, Carinus, 20.

Dioclétien prenait au sérieux son rôle de censeur (1). L'accompagnement obligé de telles fêtes était une amnistie. L'empereur accorda ce bienfait à ses peuples. Alors, en même temps que les criminels de droit commun, d'innombrables chrétiens furent rendus à la liberté (2).

Mit-on à leur grâce la condition déshonorante d'une apostasie (3)? Aucun texte ne le dit : une telle condition eût été superflue, puisque déjà tous les ecclésiastiques emprisonnés avaient été mis en demeure de sacrifier, et que tous ceux qui consentaient à le faire étaient, de droit, renvoyés libres. L'amnistie réduite à ces termes n'eût rien ajouté aux clauses du troisième édit. L'intérêt de l'État n"était-il pas de renvoyer sans condition les chrétiens qui tenaient dans les prisons la place des malfaiteurs, au détriment de la justice régulière et du budget (4)? On se rappelle les artifices employés déjà par les magistrats pour mettre les fidèles en liberté malgré leurs protestations (5). L'occasion de se débarrasser de ceux qui restaient encore incarcérés dut être saisie avec joie par les représentants de l'autorité publique.

(1) « Spectante censore. » Vospiscus, Carinus, 20.

(2) Tr,; àpyiy.Yj; sîy.offaeTripîoo; ZTZ'.n'zifjv]^, v.oi'zà, vojAiÇoiJLÉvriv ôwpàav TMv èv Toï; o£<7[J.oï; Tîavxa/ïi TTxvTwv ilz-jbty.ctz àva/.rjpj/6sî'7r|Ç. Eusèbe, De mart. l'ai., 2, 4.

'3i Cest l'opinion développée sans preuves paiMason, The pers. of Dioclefian, p. 207-208.

II! ï:iisèbe, Hist. Eccl, VIII, G, 9.

loi Voir jilus haut, p. 232.

2i4 LE DEUXIEME ET LE TROISIEME EDITS (303 304).

Ce qui montre que nul acte d'apostasie ne fut demandé, c'est que lillustre confesseur Donat, arrêté sous Hiéroclès (1), sortit alors de prison pour n'y rentrer qu'en 306 (2) : les louanges que lui donne et lui donnera encore Lactance excluent tout soupçon de faiblesse.

Cependant on retint quelques ecclésiastiques, que l'intrépidité particulière de leur langage ou des circonstances exceptionnelles avaient désignés au ressentiment des persécuteurs. De ce nonijjre était le diacre de Césarée, Romain, qui, seul de tous les chrétiens , demeura dans la prison d'Ântioche . les pieds aux ceps jusqu'au cinquième trou. On mit bientôt fin à ses souffrances en l'étranglant, ou, pour parler un langage plus digne des sentiments du martyr, on lui accorda la récompense désirée (3). En Espagne, le diacre Vincent fut aussi gardé en prison.

Dioclétien ne demeura pas longtemps à Rome, La

(1) Voir ]iliis Jiaut, p. 228.

(2) Cette (laie résulte de De mort, /icrs., 35.

(3) Môvo;'j7:ô TTÉvTSXïvTi^aaTa à|i5w tw ttôoe o'.aTa^Jsi:, èv aÙTw v.t'.\iZ'ioz Tw |0).w Ppô'/w 7:£p'.é),r,6£iç, w: -/.ai è-îtioOî'.. (j.apT'jitw y.a'rî/o<7(Ar,6r,. Eiisi'be. De mart. Pal., 2, î. —Si l'on prend à la lettre Eusèbe, le martyre de Romain aurait eu lieu le même jour iètcî t^; aùxf,- r,u.£&3t;) que celui d'.\lphée et de Zachée, c'est-à-dire le 15 des calendes de décembre (17 novembre). Il semble qu'il y ait là une erreur de quelques jours, car l'historien dit expressément que Romain fut étranglé après que ses compagnons de captivité eurent été délivrés à l'occasion des vicenuales, lesquelles furent célébrées, selon Lactance. le 12 des mêmes calendes, c'est-à-dire le 20 novembre ; mais la date donnée l'ar Laclance est celle de la cérémonie qui eut lieu à Rome, et l'édit d'amnistie peut l'avoir devancée de quelques jours.

liberté du peuple romain, les allures railleuses d'une plèbe privilégiée , qui se croyait tout permis , blessaient le vieil empereur, accoutumé à l'étiquette sévère et aux silencieuses adorations d'une cour orientale. On eût dit que le radieux soleil d'hiver qui dorait les sept collines fatiguait des regards mieux faits désormais pour le demi-jour du palais de Nicomédie ou de Salone, fermé au public comme un sérail. La maladie nerveuse dont souffrait Dioclétien depuis le commencement de l'année s'exaspérait au contact de la foule bruyante et familière, pendant cette interminable série de jeux, de processions et de banquets par lesquels on fêtait ses vicennales. La pensée de se rendre avec la même pompe au Capitole, le 1^'' janvier, pour y prendre avec Maximien son neuvième consulat (1) lui devint insupportable. Treize jours avant cette date, il partit précipitamment pour Ravenne, malade, en plein hiver, dans le froid et la pluie (2). Ainsi finit tristement cette glorieuse période de vingt ans. durant laquelle la prospérité avait souri à Dioclétien tant qu'il avait respecté la liberté, des consciences.

(1) Le neuvième de Dioclélien et le huitième de Maximien.

(2) « Quibu.s soleinnibus celebratis, cum liberlatem populi romani ferre non poterat, impatiens et feger animi prorupit ex Urbe impendenlibus Kalendis Januariis, quibus iili nonus consulatus deferebatur. Tredecim dies tolerare non potuit ut Romœ potiu.s quam Ravennte procederet consul. Sed profectus hieme, sœviente frigore, alque imbribus verberatus. morbum levem ac perpeluum traxit. » Lactance, De mort, pevs., 17.

2'iG LE DEUXIÈME ET LE TROLSiÈME ÉDITS (303-304).

Reprise de la persécution après l'amnistie des vicennales (,304).

De Ravenne, où il avait pris les faisceaux consulaires, Dioclétien se mit en route pour l'Orient. Au lieu de suivre le chemin direct à travers les provinces danubiennes , redoutable durant la mauvaise saison, il contourna lentement la côte dalmate, et s'arrêta vraisemblablement à Salone, dans la somptueuse retraite préparée en vue de son abdication future. Il y passa une partie de l'hiver, pour se remettre en route au printemps, et arriver à Nicomédie vers la fin de Tété, toujours plus faible et plus malade (1).

Peu après le, départ de Ravenne, un des rares chrétiens demeurés captifs malgré les vicennales achevait glorieusement son martyre. Le lieu où Vincent, retiré presque mourant du lit de fer rougi au feu (2), avait été enfermé dans la prison de Valence est ainsi décrit par Prudence, qui paraît lavoir visité (3) : « Il existe à l'étage le plus bas un endroit plus noir que les ténèbres elles-mêmes, clos et

(t) Lactance, De morl. pers., 17.

(2) Voir plus haut, p. 2il.

(3) Cela résulte de Péri Siephandu, V, 549-55G.

REPRISE DE LA PERSÉCUTION APRES LAMMSTIE. JiT

étranglé par les pierres étroites d'une voûte surbaissée. Là se cache une nuit éternelle, que ne dissipe jamais l'astre du jour : Là l'horrible prison a son enfer (1). » Les prisons d'État contenaient un cachot souterrain, analogue au Tullianum de Rome (2), dans lequel on plongeait et souvent l'on exécutait les criminels (3). Il en est question <à toutes les époques dans les Actes des martyrs (4). Vincent était étendu par terre, les pieds dans les ceps (5). Par un raffinement de barbarie qui n'est pas sans exemple (6), le sol avait été semé de poteries brisées (7). Soudain, rapportent les narrateurs du quatrième siècle, « le cachot aveugle, y) carceralis cœcitas, s'illumina; des parfums inconnus remplacèrent les vapeurs fétides; le sol disparut sous les fleurs. Libre de ses liens.

(1) Est iiilus, iino ergasiulo, Locus tenebris' nigiior, Qiiem saxa niersi l'ornicis Aiigusta clausum strangulaul.

.Eterna nox illic latet

Expers diurni sideris :

Hic carcor liorrendus siios •

Habere lerliir inferos.

Péri Stcphanôn, V, 211-287.

(2) Sallusle, De bello CoAilime, 55.

(3) Tite-Live, X.XXIX, 44; Festus, V Robur.

(4) Eusèbe, Hist. Eccl., V, 1, 39; Passio S. Pioail, 11; Acfa S. Felicis, 4; Acta SS. Tarachi, Probi, Andronici, 6.

(5) Passio S. Vinccnlii, 8; Péri Stephanôn, V, 249-252.

(6) Saint Paulin, Natale S. Felicis, IV; saint Damase, De Eufycliio martyre, dans de Rossi, Inscriptiones christianx urbis Bomx, l. 11, 1>. C6, 89, 105, 441.

(7) Passio S. Vincentii, 8; PeriStephanôn, V, 253-264.

Vincent, debout, écoutait la voix des anges (1), A 1;» nouvelle de ce prodige, Datianus ordonna de traiter plus doucement le martyr et de soigner ses blessures, dans l'espoir de le guérir pour tenter ensuite sa constance par de nouveaux tourments (2). Le geôlier exécuta l'ordre avec joie, car son cœur avait été touclié, et il était devenu chrétien (3). Il s'empressa de préparer un lit, d'y coucher Vincent ; puis il ouvrit la porte du cachot. Les fidèles de Valence s'empressèrent autour du martyr, le servant, pansant ses plaies, les baisant pieusement, posant leurs lèvres sur le sang" qui découlait, en approcliant des linges qu'ils emportaient ensuite comme de précieuses reliques (V). Parmi ces marques de l'amour et de la dévotion de ses frères, l'héroïque diacre trompa l'attente du persécuteur, et, le 22 janvier, rendit doucement son àmo à Dieu.

Datianus voulut venger sa déconvenue sur la dépouille du martyr. Comme naguère Dioclétien à Nicomédie. il craignit que les fidèles n'entourassent de trop grands honneurs les restes de sa victime. « Un dernier pouvoir m'appartient, — lui fait dire Prudence. — punir le mort, livrer le cadavre aux bètes. le donner à manger aux chiens. J'anéantirai jusqu'à ses ossements, afin qu'il n'ait pas de sépul-

(1) Puasio. H: Péri Stepliunôu, V, 269-30'i.

1,3) Ibiâ., 315-348.

RliPlUSE DE LA PERSECUTION APRES LAMMSTIE. 249

ture OÙ le peuple viendrait Tlionorer et graverait le titre de martyr (1). » Mais le dessein du persécuteur fut déjoué cette fois encore. Aucun animal ne toucha le cadavre : on raconte même qu'un corbeau, voltigeant au-dessus, en écartait les oiseaux et les bètes fauves (2). Datianus essaya de noyer les reliques. Le corps de Vincent fut cousu dans un sac, auquel pendait une grosse pierre : c'était le traitement réservé aux parricides. On le jeta en pleine mer. Mais les flots le déposèrent sur le rivage, où le sable le couvrit rapidement. Tel fut le tombeau du martyr (3) : après la paix de l'Église il recevra une sépulture plus dig'ne et reposera sous l'autel, dans une somptueuse basilique [ï).

« Sois attentif à nos prières , lui dit Prudence , sois devant le trône du Père l'utile avocat de nos fautes. Par toi, par ce cachot où ta gloire s'est accrue, par les liens, les flammes, les ong-les de fer, par les entraves de tes pieds, par ces morceaux de poteries sur lesquels a grandi ton mérite, par ce petit lit que nous, tes fils, baisons avec un saint tremblement, aie pitié de nos prières, afin que le

(1) Sed niiiic et ossa exlinxcro Ne sit sepukrum fiineris Quod plcbs gregalis excolat Titiiluinque iigat maityris.

Péri Stephanon, V, 385-392.

(2) Passio, \Q ; Péri Stephanon, \ , 3i9-i20. {S) Ibid., 3i7-512.

(4) Ibid., 513-516.

Christ, apaisé, nous prête une oreille favorable et ne nous impute point toutes nos fautes (1). » Rarement la foi dans l'intercession des martyrs et la dévotion à leurs reliques s'exprimèrent avec plus d'énergie. Ces vers nous apprennent qu'à la fin du quatrième siècle on conservait quelques débris des poteries dont l'ingénieuse cruauté du persécuteur avait jonché le cachot du martyr, et que son lit existait encore : mais de quel lit parle le poète? du lit de fer sur lequel, comme saint Laurent, le diacre de Saragosse fut exposé aux flammes (2), ou du lit plus doux sur lequel Vincent expira? Il est difficile de le dire.

Par cet exemple et par celui de saint Romain (3), on peut juger du sort des quelques chrétiens restés en prison. Dioclétien , d'ailleurs, avait à peu près abandonné la direction des affaires publiques. Hercule en Occident, Galère en Orient, restaient libres de donner cours à leurs fantaisies ou à leurs passions. Aussi ne s'étonnera-t-on pas que l'amnistie proclamée au moment des vicennales n'ait point garanti les chrétiens de nouvelles poursuites. Son effet immédiat avait été de vider les prisons, ou de n'y laisser qu'un petit nombre de prisonniers exceptionnels; mais elle n"a\Tiit entrahié le rappel d'aucun des édits précé-

(1) Péri Stephaiiôa, V, 555-560.

(2) Le gril de saint Laurent représenté sur une médaille du cinquième siècle {Bullettino di archcoloyia cristiuna, 18(59, p. 50) a la forme d'un lit de fer.

3) Voir plus haut, p. 2i4.

dcmment rendus. Sous l'impulsion de deux princes fanatiques, devenus tout à fait niaitres par la maladie de Dioclétien, ces édits vont être appliqués avec un redoublement de rigueur dans les premiers mois de 30i.

Si quelque gouverneur avait pu, sous un prétexte ou sous un autre, surseoir jusqu'ici à leur exécution, il était obligé maintenant de réparer le temps perdu, en procédant à la fois à la • destruction des églises. à la confiscation des livres, à l'emprisonnement des clercs. A cette dure nécessité se vit acculé le préfet de Thrace (1), Bassus, malgré ses relations avec les chrétiens. Le terme de son gouvernement approchait, et il devait craindre qu'un successeur, trouvant les édits inexécutés dans la province, ne dénonçât son inaction près de princes peu disposés à fermer les yeux sur une infraction de ce genre. Les chrétiens le comprenaient eux-mêmes; aussi dans l'église d'Héraclée, encore ouverte au commencement de janvier, l'évêque Philippe rassemblait souvent ses fidèles pour les préparer à une persécution qui ne pouvait être longtemps différée. Il les exhortait ainsi, le jour de l'Epiphanie 2 , quand arriva un officier

(1; Ou plutôt de la province d'Europe: Toir plus haut, p. l77. Héraclée ou Perinthus. aujourd'hui Erejili, était sur le rivage de la Proponlide, à peu de distance de Byzance.

2; 6 janvier. Cest la plus ancienne mention qui soit faite de la solennité de l'Epiphanie; Duchesne. Origines du culte chrétien. p. 219; Kraus, Real Encyld. dcr chrisll Mterth., t. I, art. Feste, |i. i92 et 40.Î.

de police (1), charÊré par le gouverneur de mettre les scellés sur la porte de Téglise. « Homme crédule, s'écria l'évèque, qui t'imagines que le Dieu toutpuissant habite entre des murailles, et que sa vraie demeure n'est pas dans les cœurs des hommes, tu ignores la parole d'Isaïe : « Le ciel est mon trône, et « la terre l'escabeau de mes pieds iquelle maison pource riez-vous donc me construire (2) ? » Le lendemain, le policier revint, fit l'inventaire de tous les meubles de l'église, et les marqua de son sceau. Cependant Philippe, assisté du prêtre Sévère et du diacre Hermès, se tenait sur le seuil de l'église fermée et, le dos appuyé contre la porte, prêchait doucement à son peuple la parole de Dieu. Un jour d'assemblée chrétienne, le gouverneur le trouva ainsi occupé. S'asseyant alors, Bassus fit amener l'évèque et les fidèles. (( Qui de vous, demanda-t-il, est le maître des chrétiens et le docteur de leur Église? — Je suis celui que tu cherches, » dit Philippe. « Vous connaissez, reprit Bassus, la loi de l'empereur, commandant aux chrétiens de ne plus se rassembler, afin que dans le monde entier les gens de votre secte reviennent au culte des dieux, s'ils ne préfèrent périr, .le veux que vous m'apportiez tous les vases que vous possédez, soit d'or, soit d'argent, soit de tout autre métal, ou de quelque valeur d'art, ainsi que les Écritures que vous lisez et enseignez : si vous hésitez à

fl) '( Slationaiius. » Voir Du Caiige, s. v. (2) Isaïe, LXVI, l .

m'obéir, je vous y contraindrai par les tourments. — S'il te plaît de nous faire souffrir, répondit Philippe, nous sommes prêts. Déchire aussi cruellement que tu voudras ce corps infirme; mais ne t'attribue aucune puissance sur mon àme. Quant aux vases que tu demandes, prends-les : nous n'avons pas d'attachement pour eux : ce n'est pas par des métaux précieux, mais par la crainte, que nous honorons Dieu : c'est la beauté des Ames, non la parure des églises, qui plait au Christ. Pour les Écritures, cependant, il ne te convient pas de les recevoir, ni à moi de les donner (1). »

Le gouverneur manda les bourreaux : l'un d'eux, Mucapor (2), était connu pour sa férocité. Puis Tordre fut donné d'introduire le prêtre Sévère ; mais on ne le trouva pas. L'évêque Philippe fut alors mis à la torture. Le voyant souffrir : « Cruel inquisiteur, dit Hermès, quand même tu t'emparerais de toutes nos Écritures, et qu'il n'en restât plus de trace sur la terre, cependant nos fils, se souvenant des traditions paternelles, et consultant leur propre cœur, en écriraient de plus volumineuses, qui enseigneraient avec plus de force encore la

(1) Passio S. Pliilippi, epi^opi Hcraclex, 1-i; dans Ruinait, p. 443-444.

(2) Ce cognomen étrange se retrouve dans les inscriptions du sud-est de l'Europe. L'épitaphe d'un soldat natus in provincia Thracia, civitale Philippopoli, nomme sa femme, Tataza Mucapora, Orelli- Henzen, 6832. On rencontre le cognomen Mucapor dans la Dacie et la Mésie inférieure, Corpus inscr. lut., t. III, 799, 852, 6150; dans les mêmes régions le cognomen féminin Mucapuis, ibid., 809.

25 i LE DEUXIÈME ET LE TROISIÈME ÉDITS (303-304).

crainte due au Christ. » Puis. ])attu à son tour, Hermès conduisit Publius, un des assesseurs du président, au lieu où étaient cachés les vases sacrés et les livres. Le diacre n'était pas un homme obscur : il faisait partie du sénat municipal, et avait même géré la première magistrature de la ville (1) : aussi avait-il gardé l'habitude du commandement, et s'opposa-t-il avec autorité à ce que le cupide assesseur s'appropriât frauduleusement quelques-uns des objets saisis. Celui-ci, furieux, frappa Hermès à la face ; mais Bassus, informé de l'incident, adressa de vifs reproches à ce brutal, et lit soigner le diacre ])lessé. Puis il commanda de porter au forum les vases et les Écritures, et d'y conduire l'évèque et ceux qui avaient été arrêtés avec lui (2).

Rien ne montre mieux que ce ré^'it les dillerences des esprits et des races au sein de l'unité chrétienne. Tandis qu'en Afrique livrer les manuscrits de l'Écriture sainte ou le mobilier des basiliques était condamné presque à l'égal d'une apostasie, ailleurs une plus large tolérance couvre ces actes considérés sinon comme indifférents, du moins comme secondaires. Le mot fradileur, qui sera dans l'Afrique romaine le principe d'un des schismes les plus opiniâtres et les plus sanglants dont l'histoire ait gardé le souvenir, n'a pas d'équivalent en grec. Cependant le premier

I) Passio S. Philip pi, 7, 10.

(■2; Ihid., 4.

REPRISE DE LA PERSÉCUTION APRÈS LAMMSTIE. 2ô5

édit de Dioclétien fît des victimes en certaines contrées d'Orient; mais en d'autres on parait croire que le sang chrétien n'a pas besoin de couler pour la défense d'oljjets matériels. Philippe et Hermès seront bientôt d'héroïques martyrs : et toutefois le premier ne croit pas faire mal en abandonnant aux persécuteurs des vases d'or et d'argent, le second en les conduisant même à la bil)liothèc|ue : le point de vue spiritualiste où ils se placent ne leur laisse pas apercevoir les motifs que d'autres fidèles ont eus d'agir différemment. Peut-être aussi l'époque tardive où la persécution commença dans Héraclée explique-t-elle cette conduite. Tous les édits sont appliqués à la fois : les deux confesseurs savent qu'ils vont être tout à l'heure sommés de sacrifier aux dieux : résolus à mourir plutôt que d'apostasier, ils considèrent comme licite de céder sur les points accessoires, et réservent toute leur énergie pour le combat suprême, qui seul importe à leurs yeux.

La suite du récit montre, dans l'évêque et le diacre, l'intrépidité d'une conscience calme et fière, que nul reproche intérieur ne trouble. Pendant que le gouverneur, rentré au palais, donnait des ordres pour la destruction des églises, et commandait d'arracher sans retard les tuiles qui décoraient le toit de la principale basilique chrétienne (1), les soldats arrivaient au fo-

(1) « Ipsum ctiain doniinici (sur ce mol comme synonyme ri église voir BuUcitino di archeologia crisiiana, 1863, p. 26) tectum devolulo omni tegularum l'raudabatur ornatu. » Passio S. P/tilippi, 5. Ce texte est précieux, car il nous montre une église décorée, au commencement du quatrième siècle, d'ornements extérieurs. Ce sont peut-être

rum, chargés des livres confisqués. Un bûcher fut dressé au miheu de la place. Bientôt la flamme qui dévorait les manuscrits s'éleva si haut, que les assistants furent presque effrayés. Philippe était gardé à quelque distance, dans un marché voisin du forum. On vint lui dire que ses livres brûlaient. Sans s'émouvoir, il adressa la parole aux païens et aux Juifs (nombreux en Thrace et en Macédoine) qui se pressaient autour de lui, et, dans un assez long- discours, passa en revue, avec une singulière liberté d'esprit, les incendies célèbres dans l'histoire, les comparant au feu de la colère divine (1).

Pendant que Philippe parlait, Hermès aperçut un prêtre des dieux, suivi d'acolytes qui portaient des viandes immolées et les ustensiles d'un sacrifice. Aussitôt il dit à ceux cjui l'entouraient : « Ce festin que vous voyez, c'est l'invocation du diable; on l'apporte pour nous souiller. » Philippe ajouta seulement : « Que la volonté du Seigneur s'accomplisse I » Bassus revint à ce moment : une grande foule l'accompagnait : dans les yeux des uns ou lisait de la pitié ; les autres, particulièrement les Juifs, laissaient voir une joie cruelle à l'idée que les serviteurs de

simplement les anléfixes sculptés, de marbre ou de terre cuile, que le j;ouverneur ordonne d'arracher; à moins qu'il ne s'agisse ici des tuiles de métal, dorées ou argentées, dont était souvent décoré le toit des édifices antiques. Une inscription du musée de Vienne, en France, parle de tcguhe œnex uuratx. Voir Héron de Villefosse et Thédenat, Trésors de vaisselle d'argent trouvés en Gaule, dans la Gazette archéologique, 1885, p. 323.

(1) Passio, 5.

REPRISE DE LA PERSECUTION APRES LAMNISTIE. 2o7

Dieu allaient être contraints au sacrifice. Le gouverneur dit à Philippe : « Immole des victimes à fe, divinité. — Comment, répondit l'évêque, puis-je, étant chrétien, adorer des pierres? — Il faut offrir un sacrifice à nos maîtres (1). — Nous avons appris à obéir aux princes, et à rendre aux empereurs l'obéissance, non le culte. — Sacrifie au moins à la Fortune de la ville, » dit Bassus; et, croyant séduire par l'art un fils d'une province si voisine de la Grèce (2), il ajouta : « V'ois comme cette statue de la Fortune est belle, comme son regard est gai, quel aimable accueil elle semble faire à tous (3). — Elle doit vous plaire, répondit Philippe, puisque vous l'adorez; mais tout l'art humain ne pourra me détacher du culte dû à Dieu. — Vois, continua Bassus, cette statue d'Hercule : qu'elle est belle aussi dans sa grandeur farouche ! » Pour toute réponse Philippe, en paroles indignées, fit le procès des idoles et de l'idolâtrie. Bassus, admirant

(1) Lo culte des empereurs devait être d'autaut mieux observé à Héraclée, que depuis la destruction de Byzance par Septime Sévère elle était devenue cité néocore à la place de cette dernière ville; Corpus inscr. grsec, t. II, p. C7. Sur les villes néocores, voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du iroisièmesiècle, p. 375

(2) Si l'intérieur de la Thrace, où domina longtemps l'élément celtique, ne se laissa qu'imparfaitement pénétrer ])ar la civilisation grec- (lue, celle-ci était au contraire très répandue dans les villes de la cùlc ou dans les îles, et l'on y trouvait de beaux modèles d'art : rappelons-nous la merveilleuse Victoire de Samotbrace, au musée du Louvre.

(3) Culte de la Fortune en Thrace; inscriptions commençant par la formule (fréquente, il est vrai, dans tout le monde grec) 'Ayaôr) T-j/r) a Héraclée, Corpus inscr. grxc, 2020, 2022, 202'j; à Philippopolis, 20i:, 2049 ; à Mesambria, 2053, 2053 r, 205i.

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