‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l'église (volume 5)Chapitre 21 sur 57 · IV · texte numérisé non relu

IV

malgré lui la constance de lévêque, se tourna vers Hermès : « Toi, au moins, sacrifie aux dieux. — Je ne sacrifie pas, répondit Hermès, car je suis chrétien.

— Dis-nous ta condition. — Je suis décurion, mais celui-ci est mon maître, à qui j'obéis en tout. — Si Ton décidait Philippe à sacrifier, tu l'imiterais donc?

— Je ne le suivrais pas jusque-là ; mais il ne se laissera pas vaincre. — Tu seras brûlé si tu persistes dans cette folie. — Tu me menaces d'une flamme impuissante, et ta ignores les flammes éternelles qui consumeront les disciples du diable. — Sacrifie du moins à nos seigneurs les empereurs, et dis : Longue vie aux princes! — Nous aussi, dit Hermès, nous aspirons après la vie. — Sacrifie donc, si vous voulez vivre, en évitant les lourdes chaînes et les cruelles tortures.

— Jamais, juge impie, tu ne nous amèneras à cela. Tes menaces atfermissent notre foi et notre courage, loin de nous inspirer de la crainte (1). »

Bassus, prenant une voix terrible, commanda de conduire les deux chrétiens en prison. Sur le chemin, Philippe suint les outrages de la foule : des mains l)rutales s'amusaient à le renverser (2) : mais le vieillard se relevait, toujours grave et serein, et continuait sa route avec son compagnon, en chantant des

(1) Passio, G, 7.

(2) Cette brutalité est dans les hki'Uis antiques : un sarcophage d'Arles montre un accusé poussé vers le juge par un lioinnie qui le tVa|)pc avec une pierre; voir Edmond Le Riant, Études sîtr les sarcopluiges chrétiens antiques de la ville d'Arles, pi. VIII; Revue archcolof/iquc, janvier 1889^, p. 30.

REPRISE DE LA PERSÉCL'TION APRÈS L'AMNISTIE. 25-.t

psaumes. L'hostilité du peuple se cliaugea peu à peu en admiration. Après quelques jours passés dans la prison, les captifs obtinrent du gouverneur, dont les dispositions restaient bienveillantes malgré des rigueurs affectées, une faveur que la procédure romaine autorisait : on leur permit d'habiter une maison particulière, sous la responsabilité d'un citoyen de la ville. Cependant, un si grand nombre de fidèles affluèrent dans cette maison, comme jadis les chrétiens de Rome dans celle où saint Paul était détenu, que Bassus se vit obligé de réintégrer l'évèque et le diacre en prison. Mais là, des facihtés inattendues leur permirent de continuer l'apostolat commencé. La prison était adossée au théâtre : une porte secrète donnait accès au corridor voûté qui l'entourait (1) , et l'on pénétrait par là dans la vaste enceinte réservée Vux spectacles, où Philippe et Hermès purent le jour et même la nuit recevoir les visiteurs. Telle fut leur captivité, pendant les deux ou trois mois qui précédèrent l'arrivée d'un nouveau gouverneur (2).

Presque au même moment où les portes de la prison d'Héraclée se fermaient sur les deux confesseurs thraces, à l'autre extrémité de l'empire la prison de Carthage recevait une nombreuse troupe de chrétiens, dont l'un appartenait, comme Hermès, à un sénat municipal. Un des articles du premier édit de 303

(1} « Circule camerse. » Sur le mot caméra ou cainara, voir Dictionnaire des Antiquités, t. I, p. 854-85G. (2) Pnssio, 7.

défendait les assemblées chrétiennes : en la plupart des villes elles avaient été interrompnes (1). Quelquefois, cependant, des fidèles plus zélés ou plus scrupuleux parvenaient à se réunii* les jours de fête et à célébrer ensemble les saints mystères. Mais, dans les pays où la persécution avait commencé de bonne heure, comme l'Afrique, et où elle s'exécutait dans tonte la rigueur de la lettre, un tel acte n'était pas découvert impunément. Tandis qu'à Héraclée Philippe et Hermès avaient été seuls arrêtés comme ecclésiastiques; que le gouverneur n'avait pas songé à inquiéter les nombreux fidèles qui, jusqu'à la fermeture de l'église, s'étaient rassemblés autour de la chaire épiscopale, ou, plus tard, avaient assiégé les parois de l'église fermée pour entendre encore leur évêque ; que nul châtiment n'était encouru par ceux qui allaient chercher les enseignements des deux prisonniers chrétiens dans la maison où ils eurent un abri temporaire, et que l'autorité publique semble même avoir ignoré volontairement les réunions clandestines tenues par Philippe dans la salle du théâtre : les magistrats des cités africaines, au contraire, veillaient à ne laisser échapper aucun chrétien coupable d'avoir assisté à l'office divin ou écouté la lecture des saints livres.

Des fidèles, les uns d'Abitène, les autres de Cartilage, étaient parvenus à reformer une petite congrégation dans la première de ces deux villes, qu

(1) Saint Augustin, £Hfl/-r. in psalm. XLIII.

leur paraissait probablement moins exposée aux investigations de Vofficium proconsulaire. A sa tête n'était pas l'évèque d'Abitène, car on l'accusait d'avoir, dès le commencement de la persécution, livré les Écritures, et il avait probablement perdu, par ce fait, toute autorité morale sur ces fervents chrétiens (1). Us reconnaissaient pour chef le prêtre Saturnin, et s'assemblaient tantôt dans la maison d'un nommé Félix, tantôt dans celle du lecteur Emeritus. Un dimanche, pendant l'office, les magistrats de la colonie et le chef de la police, qui avaient surpris le secret de leurs réunions périodiques, entrèrent chez Félix et les arrêtèrent. Les prisonniers furent conduits au forum : c'étaient le prêtre officiant. Saturnin, avec quatre de ses enfants. Saturnin et Félix, qui avaient la charge de lecteurs, Marie, vierge consacrée à Dieu, et le petit Hilarien. Le reste du troupeau suivait : il se composait de vingt-six hommes, le décurion Dativus, trois Félix, Emeritus, Ampelius, trois Rogatianus, Quintus, Maximianus, Thelica, deux Rogatus, Januarius, Cassianus, Victorianus, Vincentius, Caecilianus, Givalius, Martinus, Dantus, Victorinus, Pelusius, Faustus, Dacianus, et de dix-huitfemmes, Restituta, Prima, Eva, Pomponia, Secunda, deux Januaria, Saturnina, Margarita, Major (2), Honorata,

(t) Acla SS. Saturnini, Dativi, et aliorum plurimorum martyrumin Africa, 3, dans Ruinait, p. 410; voir plus haut, p. 192.

(2) Ce cofjnomcn se rencontre fréquemment dans les inscriptions africaines. Le t. VIII du Corpus le donne, pour des hommes, aux n" 1722, 2783, 2981, 3016, 107i6, pour des femmes aux n" 28i, 343,

Regiola, deux Matrona, (>aecilia, Victoria, Herectina, Secunda (1).

Interrogés d'abord dans le forum par les magistrats de la colonie d'Abitène, ils confessèrent tous leur foi. Mais, le proconsul Anulinus étant seul compétent pour continuer le procès, les accusés durent être conduits à Cartilage (2). Les Actes de leur comparution devant ce haut fonctionnaire, dictés par lui-même, furent conservés dans les archives publiques (3) : c'est d'après eux qu'un auteur donatiste a composé la seule version qui nous reste du martyre de ces saints, écrite dans le style ampoulé propre à sa secte ; mais, en écartant les additions déclamatoires et les inventions calomnieuses (i), on retrouve aisément le document original, tel qu'il dut être présenté, en ill, dans les conférences entre catholiques et donatistes (5). La date officielle de linterrogatoire est rapportée par saint Augustin, dans le résumé qu'il donne de cette confé-

753, 1308, 2064, 2067, 2225, 4336, 4738, 5202, 8496, 8518, 8552, 8591' 8947, 10654. Majof, que cite l'auteur des .\ctes au milieu d'une liste de noms féminins, est probablement une femme : ce cognomen assez iiizarre est, comme on vient de le voir, beaucoup plus fréquent chez les femmes que chez les hommes.

(1) Acta, 2.

(2) Acta, 4.

(.3) Acta, 11.

(4) Sur les passages qui calomnient les évèques de Carlhage Mensurius etCiecilianus, voir plus haut. p. 204. Ruinart les a retranchés de son édition; on les trouvera dans Baluze, Misccllaaca. t. I, \). 12, 17, 18 Je citerai habituellement les Actes d'après Ruinart, et pour les seuls passages omis par celui-ci je renverrai à Baluze.

(5) Saint .Augustin, Jirev. coll. cum donat., 111, 32.

rence : « La veille des ides de février, étant consuls Dioclétien pour la neuvième fois et Maximien pour la huitième, » c'est-à-dire le 12 février 30i (1).

Les employés de Vofficiam présentèrent, selon Tusage , les accusés au proconsul, en lui disant que ces chrétiens étaient transmis par les magistrats d'Al^itène comme inculpés d'avoir tenu une assemblée et célébré le sacrifice eucharistique, ou dominicum (*2), contrairement à la défense des Augustes et des Césars. Dativus fut interrogé le premier. Après les questions accoutumées sur son nom , sa condition, le proconsul lui demanda s'il avait pris part à une assemblée, puis, sur sa réponse affirmative, quel était le chef ou l'organisateur [auctor) de cette assemblée. En même temps on l'appliqua au chevalet, et les

(1)« Consulibus...Diocleliauo novies et Maximiano octies, pridie iilu.s februarias. Ibid. » — La version donatiste porte cette indication incomplète : « SubAnnlino luncproconsnle Afiicce, die pridie idus februarii. » L'omission de la date consulaire suffît à prouver que les Gcsta présentés à la conférence de 411 sont distincts de cette version. On voit, par le débat qui eut lieu alors, que les donatistes tentèrent de dissimuler l'époque exacte du martyre de nos saints, afin de faire croire i|u'il eut lieu dans l'année même où les catholiques plaçaient le synode de Cirta, et d'en tirer argument pour contester la possibilité delà réunion de ce synode en pleine persécution. C'est probablement par continuation de ce système que le compilateur des .\ctes a pris soin d'omettre la date consulaire, conservant seulement celle du jour et du mois.

(2) « .\bofficioproconsuli offerunlur, suggeriturque quod a magistratibusAbitinensiumtransmissiessent christiani, qui contra interdictum Imperatorum et Cœsarum collectam et dominicum célébrassent. » Aita, 'y. — Collecta, de coUigcre, collegium : on retrouve ce mot, avec le sens d'assemblée religieuse, dans saint Jérôme, Ep. 27 (alias 108). — Dominicum, avec le sens de sacrifice eucharistique : voir .saint Cyprien, Ep. '13; cf Kraas, Real-Encytil dcr chiistl. MterthUmer, t. I, p. 374.

2f.4 LE DEUXIEME ET LE TROISIEME EDITS ,303-304).

l)OuiTeaux déchirèrent avec les ongles de fer son corps fortement tendu.

Alors un des accusés. Tlielica, voulant détourner sur lui-même la colère du juge, s'avança au milieu de l'audience en sécriant : « Nous sommes chrétiens, et nous nous sommes asserahlés (1). » Les coups, le chevalet, les ongles de fer furent le châtiment de ces paroles. Au milieu des tourments, Thelica priait tout haut : « Grâces à Dieu ! Par ton nom, Christ, Fils de Dieu, délivre ton serviteur I » Le proconsul lui posa la question à laquelle Dativus n'avait pas répondu : « Quel est le chef de votre congrégation? » Thelica, au moment où le bourreau lui faisait sentir plus cruellement la torture, cria d'une voix claire : « C'est le prêtre Saturnin, et nous tous; » et comme le proconsul demandait lequel des accusés était Saturnin, le martyr le désigna. Puis, la torture continuant, il ne cessa de parler et de prier : <( Malheureux, vous agissez injustement; vous combattez contre Dieu. Dieu très haut, ne leur impute pas ce péché. Vous péchez, malheureux, vous combattez contre Dieu. Gardez les commandements du Dieu très haut. Vous agissez injustement , malheureux; vous déchirez des iunocents. Nous n'avons point commis d'homicide, nous n'avons point fait de fraude. Mon Dieu , aie pitié; je te rends grâces, Seigneur : pour l'amour de ton nom, donne-moi la force de souffrir. Délivre tes serviteurs de la captivité du monde. Je te rends

(1) « Chrisliani suinus nos. Nos coUcgiimis. » Acla, 5.

RErRISE DE LA PERSÉCUTION APRES L'AMMSTIE. 205

grâces, je ne puis suffire à te rendre grâces. » Et, comme le sang- coulait de ses flancs déchirés, il entendit le proconsul lui dire : « Tu vas commencer à sentir les souffrances qui vous sont réservées. « Il reprit alors : « C'est pour la gloire. Je rends grâces au Dieu des royaumes. Il apparaît, le royaume éternel, le royaume incorruptible. Seigneur Jésus-Christ, nous sommes chrétiens, nous te servons; tu es notre espérance, tu es l'espérance des chrétiens. Dieu très saint, Dieu très haut , Dieu tout-puissant! nous louons ton saint nom, Seigneur Dieu tout-puissant. » Le juge tenta encore une fois de le convaincre : « Il te fallait observer l'ordre des Empereurs et des Césars. » Mais ïhelica, dont l'âme restait victorieuse des défaillances du corps, répondit : « Je m'occupe seulement de la loi de Dieu, qui m'a été enseignée. C'est elle que j'observe, pour elle je vais mourir, j'expire en elle, il n'y en a pas d'autre. — Cessez (1), » dit le proconsul aux bourreaux; et il commanda de conduire Thelica en prison (2).

Du chevalet où il était suspendu, Dativus avait assisté aux tortures de ce courageux compagnon. Les bourreaux se tournèrent de nouveau contre lui. Plusieurs fois il répéta : « Je suis chrétien, » et déclara avoir pris part à l'assemblée. L'avocat Fortunatianus, frère de Victoire, l'une des accusées, intervint alors, et, interpellant le martyr : « C'est lui, dit-il, qui,

(f) 0 Parce. » Voir Edmond Le Blant, les Actes des marlijrs, p. 167 (2) Acta, 5, 6.

pendant que j'étudiais ici, et que mon père était absent, a séduit notre sœur Victoire, et de cette splendide cité de Carthage la conduite, en même temps que Secunda et Restituta, dans la colonie d'Âbitène : il n'est jamais entré dans notre maison que pour égarer par ses mauvais conseils les esprits des jeunes filles. » La courageuse Victoire s'indigna de voir accuser faussement le sénateur ; prenant la parole « avec la liberté d'une chrétienne (1), » elle s'écria : « Je suis partie sans les conseils de personne . et ce n'est pas avec lui que je suis allée à Abitène. Je puis prouver cela par des témoins. Tout ce que j'ai fait l'a été de moi-même et par ma volonté. Il est bien vrai que j'ai assisté à l'assemblée et participé au dominicum avec les frères, car je suis chrétienne. » L'avocat continuait d'incriminer Dativus, qui, du chevalet, répondait à chacun de ses reproches. Pendant ce temp>:, les bourreaux lui déchiraient les membres. Dativus, « se souvenant de son rang dans la cité 2), » donna l'exemple du courage, répétant seulement : « 0 Christ Seigneur, que je ne sois pas confondu! — Cessez, » dit le proconsul. Cependant un nouvel accusateur se présenta; c'était nn autre avocat, Pompeianus, qui essaya de noircir par des soupçons injurieux la vertu du martyr. Celui-ci lui répondit avec un mépris indigné (3) : « Que fais-tu, diable (4)? Jusqu'où

(1) « Statimque christiana libertate prorunipens. » Acta, 7

(2) « Dignitalis suœ ineinor Dativus, qui et senator. » Ibid.

(3) " Despectus a martyre est et retusus. » Acta, 8. (,4) Diabolus, ôtâgoXoç, accusateur, calomniateur.

pousses-tu tes entreprises contre les martyrs du Christ? » La torture interrompue fut recommencée. On interrogea de nouveau Dativus sur sa participation à l'assemblée, et encore une fois il répondit qu'il y avait pris part, qu'il avait pieusement célébré le dominkum avec les frères, et que la réunion n'avait pas été organisée par un seul ; puis, déchiré plus cruellement encore avec les ongles de fer , il s'écria : « Je te prie, ô Christ, queje ne sois pas confondu. Qu'ai-je fait? Saturnin est notre prêtre. » Saturnin fut alors appelé. « Tu as contrevenu aux préceptes des Empereurs et des Césars en réunissant tous ces gens-là, » lui dit le proconsul. « Nous avons célébré en paix le dominicum^ » répondit Saturnin. c( Pourquoi? — Parce que le dominicum ne peut être interrompu. » Anulinus le fit alors dresser sur un chevalet en face de Dativus, que ne cessaient de torturer les bourreaux, et qui s'écriait : « Secours-moi, je te prie, ô Christ, aie pitié. Sauve mou ûme, garde mon esprit, que je ne sois pas confondu. Je te i)rie, ô Christ, donne-moi la force de souffrir. » Le proconsul l'interrompit : (( Toi, membre du conseil de cette splendide cité, tu avais le devoir de ramener les autres à de meilleurs sentiments, au lieu de transgresser l'ordre des empereurs et des Césars. — Je suis chrétien, » répondit Dativus. « Cessez, » dit Anulinus, qui le fit conduire en prison (1).

Saturnin, sur un chevalet déjà mouillé par le sang

(IJ Acta. y.

a68 LE DEUXIÈME ET LE TROISIÈME ÉDITS (303-304).

des martyrs, fut ensuite interrogé. Le proconsul lui demanda s'il était Fauteur de la réunion. « Oui, répondit-il, j'y étais présent. — C'est moi qui en suis l'auteur, s'écria le lecteur Emeritus, car on s'assemblait dans ma maison. » Le proconsul continua de s'adresser à Saturnin : « Pourquoi violes-tu le précepte des Empereurs? — Le dominicum ne peut être interrompu : c'est la loi. — Cependant tu n'aurais pas dû mépriser la défense, mais obéir à l'ordre impérial. » La torture commença : bientôt furent à nu les entrailles et les os du martyr, qui, tout déchiré, ne cessait de prononcer de courtes et ferventes oraisons : <( Je te prie, Christ, exauce-moi. Je te rends grâces, ô Dieu, ordonne que je sois décapité. Je te prie, Christ, aie pitié. Fils de Dieu, viens à mon secours. » Le proconsul reprit : « Pourquoi violais-tu le précepte? — La loi l'ordonne, la loi le commande, » répondit encore Saturnin. « Cessez, » dit Anulinus, et il l'envoya rejoindre les deux premiers martyrs dans la prison (1).

Emeritus fut interrogé à son tour. « Des assemblées ont-elles eu lieu dans ta maison? » demanda le proconsul. « Dans ma maison, répondit le lecteur, nous avons célébré le dominicum. — Pourquoi permettaistu à ceux-ci d'entrer? — Parce qu'ils sont mes frères, et que je ne pouvais le leur défendre. — Mais tu aurais dû les repousser. — Je ne le pouvais pas , car nous ne pouvons vivre sans dominicum. » Le magistrat

:i} Acta, 10.

commanda créteiidre Emeritas sur le chevalet , et un nouveau bourreau car les autres étaient sans doute fatigués) commença de le frapper. « Je t'en prie. Christ, viens à mon secours, disait le martyr. Vous agissez contre les commandements de Dieu, malheureux! » Le proconsul reprit l'interrogatoire : <( Tu n'aurais pas dû les recevoir. — Il m'était impossilile de ne pas recevoir mes frères. — Mais l'ordre des Empereurs devait prévaloir. — Dieu est plus grand que les Empereurs. 0 Christ, je t'invoque : reçois mes louanges. Christ, mon Seigneur, donne-moi la force de souffrir. — Tu as donc, continua le proconsul, des Écritures dans ta maison? — Je les possède . mais dans mon cœur. — Les as-tu dans ta maison ou non? — Je les ai dans mon cœur. (( Le bourreau continuait de frapper, et le martyr d'appeler Dieu à son secours : « Christ, je t'en supplie; à toi mes louanges : délivremoi, ô Christ, je souffre pour ton nom. Je souffre pour peu de temps, je souffre volontiers : Christ Seigneur. que je ne sois pas confondu! — Cessez, » dit le proconsul, et il se mit à dicter le procès-verbal des premiers interrogatoires (1). Puis il ajouta : « Conformément à vos aveux, vous recevrez tous le châtiment que vous avez mérité. »

Les interrogatoires se poursuivirent ensuite. Félix

(1) « Ejus professionom in ineinoriam una cuin ceteroruin confessionibiis icdigens. » Acta, 11. Ruinart, p. 413, note, entend cette phrase de la rédaction du procès-verbal, le mot menioria désignant le registre consacré à le recevoir; cf. Du Cange, m" Memoria.

fut appelé. « J'espère, dit Aniilinus, s' adressant à lui et à tous les autres, j'espère que vous prendrez le parti de Tobéissance , afin de conserver la vie. » Les confesseurs répondirent dune seule voix : « Nous sommes chrétiens ; nous ne pouvons que garder l|i sainte loi du Seigneur jusqu'à l'effusion du sang. » Se tournant alors vers Félix : « Je ne te demande pas si tu es chrétien, continua le magistrat, mais si tu as pris part à une assemblée ou si tu possèdes les Écritures. » Les édits ne punissaient pas encore la profession du christianisme, mais seulement les actes extérieurs qui la manifestaient, comme l'assistance aux assemblées ou la possession des livres saints. Félix fut fouetté si cruellement, qu'il expira en pleine audience. Un autre Félix fut interrogé, et envoyé en prison après avoir été flagellé. Puis vint le tour du lecteur Ampelius. Il répondit en souriant aux questions du proconsul : " Je me suis réuni avec les frères, j'ai célébré le (lomiiiiciim, je possède les Ecritures, mais dans mon cœur. 0 Christ, je te loue; ù Christ, exauce-moi. » On le frappa sur la tête, puis on l'emmena en prison. Rogatianus. après avoir confessé sa foi. fut joint aux autres captifs sans avoir été frappé. Quintus, Maximien, puis un troisième Félix, subirent la flagellation : ce dernier, qui était un jeune homme, disait pendant la torture : <i J'ai célébré dévotement le dominicum, j'ai pris part à rassemblée avec les frères, parce que je suis chrétien. » Tous trois furent aussi conduits en prison (1).

ii: Acla. 12, 13.

Saturnin , fils du prêtre de ce nom , comparut ensuite devant le tribunal. '(Étais-tu présent? » demanda le proconsul. « Je suis chrétien. — Je ne te demande pas cela , mais seulement si tu as participé au dominicum. — J'ai pris part au dominicwn, parce que le Christ est mon Sauveur. » Anulinus fit attacher l'accusé sur le chevalet même où avait été son père : « Que choisis-tu , Saturnin? tu vois où tu es : possèdes-tu des Écritures? — Je suis chrétien. — Je te demande si tu as assisté aux réunions et si tu possèdes des Écritures. — Je suis chrétien. Le nom du Christ est le seul par qui nous puissions être sauvés. — Puisque tu persistes dans ton obstination, tu vas être torturé. Encore une fois, dis si tu as des Écritures. » Et, se tournant vers Voffîcium : « Qu'on le torture. » Les ongles de fer, encore rougis du sang paternel, furent promenés sur les membres du jeune homme, qui, tout ensanglanté lui-même, criait : « J'ai les divines Écritures, mais dans mon cœur. Je t'en prie, ù Christ, donne-moi la force de souffrir, en toi est mon espérance. — Pourquoi, demanda Anulinus, désobéis-tu au précepte? — Parce que je suis chrétien. — Cessez, » dit le proconsul, qui envoya le jeune martyr rejoindre son père en prison (l).

Le jour baissait : Anulinus avait hâte d'en finir. S'adressant à tous les chrétiens qui n'avaient pas encore été interrogés : «. Vous voyez ce qu'ont souffert ceux qui se sont obstinés, et ce qu'il leur faudra

(1) Acta, 14.

souffrir encore, s'ils persistent dans leur foi. Si quel- (ju'un de vous espère l'indulgence et veut avoir la vie sauve, il lui faut se soumettre. » Mais tous les martyrs répondirent ensemble : (( Nous sommes chrétiens. » Anulinus commanda de les mener en prison (1).

Deux, cependant, demeuraient. Victoire, réclamée par son frère, avait été séparée des autres. C'était une jeune fille, belle et de bonne naissance : elle avait résolu de rester vierge, et. pour garder son vœu, s'était échappée par une fenêtre de la maison paternelle, peu de temps avant la célébration d'un mariage que ses parents prétendaient lui imposer. Le proconsul voulut l'interroger à part. Mais à ses questions elle répondit : « .le suis chrétienne, » et comme son frère s'efforçait de la persuader, elle ajouta : « Telle est ma volonté; je n'en ai jamais changé. » Anulinus ne désirait point user de rigueur : il se contenta de lui dire : « Veux-tu t'en aller avec ton frère Fortunatianus? — Non, répondit-elle, car je suis chrétienne ; et ceux-là seulement sont mes frères ([ui gardent les commandements de Dieu. » Anulinus la pria encore : « Réfléchis, tu vois que ton frère veut te sauver. — J'ai ma volonté, et n'en ai jamais changé. Moi aussi, j'ai pris part à l'assemblée et célébré le dominicum avec les frères, parce que je suis chrétienne. » Le proconsul l'envoya retrouver les autres dans la prison (2).

(1) Acta, 15.

(2) Acta, 10.

Restait le dernier fils de Saturnin, Hilarien, un petit enfant. Le magistrat cherchait à l'épargner. « As-tu suivi ton père et tes frères? » demanda-t-il. iMais, au Heii de répondre qu'il les avait suivis malgré lui et sans savoir où, Hilarien dit avec fermeté : « Je suis chrétien , et de mon plein gré , volontairement, j'ai pris part à rassemblée avec mon père et mes frères. » Le proconsul essaya de lui faire peur : « Je vais te couper les cheveux, le nez, les oreilles, et te renvoyer ainsi. — Fais ce que tu voudras, je suis chrétien, » répondit l'intrépide enfant. « Qu'on le mène en prison, » dit le proconsul. Hilarien cria d'une voix joyeuse : « Grâces à Dieu (1) ! »

Les détails donnés par le compilateur donatiste sur le séjour des martyrs dans la prison sont trop suspects pour que nous en puissions retenir quelque chose (2). Un seul fait parait vraisemblable : Anulinus les y oublia volontairement, et, liin après l'autre, ils moururent de faim (3).

(1) Acta, 17.

(2) Tillemont, Mémoires, t. V, note viii sur les saints Saturnin et Dalive, accepte la dernière partie des Actes, en l'arrangeant, et en lui olant le venin qu'y avait répandu la plume de lauteur donatiste. Je crois plus sur de la rejeter tout entière : le fait, accepté par Tillemont. d un concile contre les tradileurs tenu dans la prison par des évêques captifs me paraît aussi peu croyable que l'assertion, rejotée par lui, d'après laquelle Mensurius, évéque de Carlhage. et son diacre Ccccilianus auraient aposlé des gens devant la prison pour rejioiisser à coups de fouet les chrétiens qui voulaient porter des vivres aux martyrs.

(3^ « Anulino proconsule , aliisque persecutoribus intérim circa alla negolia occupatis, beati martyres isti corporels alimenlis destituti, IV. 18

D'autres chrétiens furent encore poursuivis et emprisonnés pour s'être assemblés contrairement aux édits. Malheureusement, sur le second fait tout renseignement précis manque : nous savons seulement par saint Augustin qu'après les Actes de Saturnin, Dativus et leurs compagnons on lut dans la conférence de ill d'autres Actes, apportés par les catholiques, et disant « que pendant la persécution une maison privée avait servi à une congrégation de fidèles; que ceux-ci furent mis en prison; que des martyrs furent baptisés dans la prison même où ils étaient renfermés pour la foi du Christ, et qui devint l'asile des sacrements du Seigneur (1) ». Par ce bref résumé, ou plutôt par cette rapide allusion jetée négligemment dans un ouvrage de controverse, on peut se faire une idée des épisodes semblables qui ont dû se passer sans que l'histoire en ait gardé le souvenir.

paulatiin et i)er intervalla dierum naturali condilioni, farnis alrocitaln cogcnte, cesserunt, et ad siderea régna cuni palnia niartyrii ruigrarunl. » Baluze, Miscellanea, t. I, p. 18.

(1) « Ex bis maityruiii gcslis quœ ipsi profcrebant admoniti sunuis et in alla gesta niartyrum inlendere; el invenimus, et diîimuj, fervente tempore persecutionis, et privatam doinum... congrégation! christianorum fuisse concessam, et in carcf re fuisse martyres baptizatos... in ipso carcere celebrabantur sacraiiienta Christi, in que inclus! hoiiiines lenebantur pro fide Chrisli. » Saint Augustin, Ad donutistas posi collutionem, 18. — II suflit de lire ce texte pour reconnaître que les Actes qui y sont résumés sont différents de ceux de Saturnin et de ses coml)agnons, et se rapportent à im épisode distinct; le détail du baplênn' dans la prison ne se rencontre nulle part dans les Actes de saint Saturnin, dont la dernière partie décrit cependant très longuement la vie et les occupations des cbrétiens captifs.

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