‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l'église (volume 5)Chapitre 24 sur 57 · MARTYRS DE LA MACÉDOINE ET DE LA PAXNOME · texte numérisé non relu

MARTYRS DE LA MACÉDOINE ET DE LA PAXNOME

Irène, Chionia (1). Trois autres chrétiennes furent en même temps déférées au triljunal, Cassia, Philippa et Eutychia.

Un des greffiers dit au gouverneur : « Si tu l'ordonnes, je vais lire le rapport rédigé par l'officier de police au sujet de ceux qui sont ici. — Lis, » commanda Dulcetius. Dans un court rapport, le soldat bénéficiaire qui avait opéré l'arrestation dénonçait les chrétiens comme ayant refusé de manger les viandes immolées. Après sa lecture , le gouverneur, s'adressant aux inculpés : « Quelle fohe est la vôtre , de ne pas vouloir obéir aux ordres des Empereurs et des Césars? » Puis, se tournant vers Agatlion : « Pourquoi n'as-tu pas participé aux sacrifices, comme ont coutume de faire ceux qui ont été consacrés aux dieux (2)? — Parce que je suis chrétien. — Persistes-tu aujourd'hui encore dans ce propos? — Tout à fait. — Et toi, Agape, que dis-tu? — Croyant au Dieu vivant, je n'ai pas voulu faire les choses dont tu parles. — Qu'ajoutes-tu, Irène? Pourquoi n'as-

(1) L'auteur du prologue des Actes explique syinbolkiueinent ces trois noms : Agape mérite d'être appelée ainsi par sa charité; Chionia, d'être comparée à la neige, -/iw/, par sa pureté immaculée; Irène porte dignement son nom, à cause de son esprit pacifique. Lecor/noinen Agapi; sr rencontre souvent dans les catacombes, et fut celui de plusieurs martyres; voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, p. 221-224. Sur trois peintures de la catacombe des saints Pierre et Marcellin, représentant le repas des bienheureux dans le ciel, les deux servantes sont appelées AGAPE et IRENE. Bulleltino di archcologia cristiana, 1882, pi. III, IV, V.

(2) Agatlion avait peut-êLre été jadis, soit prêtre pa'ien, soit initié à quelque mystère.

tu pas obtempéré au très pieux commandement des empereurs et des Césars? — Parce que je crains Dieu. — Toi, Cassia, que dis-tu? — Je veux sauver mon âme. — Ne veux-tu pas prendre part aux sacrifices? — Non. — Toi, Philippa, que dis-tu? — La même cliose. — Quelle chose? — J'aime mieux mourir que de manger de vos sacrifices. — Mais toi, Eutychia, que dis-tu? — La même chose. J'aime mieux mourir que de faire ce que tu commandes. — As-tu un mari? — Il est mort. — Depuis combien de temps? — Depuis environ sept mois. — Comment es-tu donc enceinte ? — Par l'époux que Dieu m'avait donné. — Je t'engage, Eutychia, à quitter cette folie , et à revenir à des sentiments humains. Que dis-tu? veux-tu obéir au commandement royal? — Je ne veux point obéir, car je suis chrétienne, servante du Dieu tout-puissant. — Comme Eutychia est grosse, elle sera gardée en prison, » dit le gouverneur (1).

Il reprit ensuite l'interrogatoire des autres : « Agape, veux-tu faire les mêmes choses que nous, qui sommes dévoués à nos maîtres les Empereurs et à nos Césars? — Il ne me convient pas d'être dévouée à Satan. Tes paroles ne cliangeront pas ma résolution, qui est inébranlable. — Et toi, Chionia, qu'as-tu à dire? — Personne ne pourra égarer notre volonté. — N'y a-t-il pas chez vous quelques écrits des impies chrétiens, parchemins ou livres? — Aucun, ô

(1) Acla, 3; cf. Ulpien, au Digeste, XLVllI, xix, 3.

MARTYRS Di: LA MACÉDOINE ET DE LA PANNONIE. 281

président; car ceux qui sont aujourd'hui empereurs nous les ont tous enlevés. — Qui donc a mis en vous un tel esprit? — Dieu tout-puissant. — Qui sont-ils, ceux qui vous ont entraînées à cette folie? — Le Dieu tout-puissant, et son Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ. — Il est manifeste, cependant, que vous devez vous soumettre tous à nos puissants Empereurs et Césars. Mais puisque après tant de temps, tant d'avertissements, de si nombreux édits, de telles menaces , vous êtes assez téméraires pour mépriser les justes commandements des Empereurs et des Césars, en persistant dans le nom impie de chrétiens; puisque jusqu'à ce jour, pressées par nos agents et par les premiers de la milice de renoncer par écrit au Christ , vous persistez dans votre refus , vous allez recevoir le châtiment mérité. » Dulcetius lut alors la sentence : « Agape et Chionia, qui par leur impiété et leur esprit d'opposition ont résisté au divin édit de nos maîtres les Empereurs et les Césars, et aujourd'hui encore pratiquent la religion des chrétiens, vaine, téméraire, odieuse à tous les hommes pieux, seront livrées aux flammes. » Il ajouta : « Cependant, qu'Agathon, Cassia, Pliilippa et Irène soient jusqu'à nouvel ordre gardés en prison (1). » Après le supplice des deux saintes femmes, Dulcetius fit comparaître leur sœur Irène. <( Ton but impie, lui dit-il, se montre clairement en ce que tu as voulu conserver jusqu'à ce jour tant de parche-

{l) Acta, 4.

miiis, de livres, de ialjlettes, de volumes et de pages des Ecritures, appartenant aux impies chrétiens. Quand on te les eut présentés, tu les reconnus, bieu qu'ayant nié chaque jour, malgré le supplice de tes sœurs et la peine qui t'attendait, cjue de tels écrits fussent en ta possession. C'est pourquoi tu dois être châtiée. Cependant, notre indulgence te permet encore d'échapper au supplice, en reconnaissant au moins les dieux. Que dis-tu donc? obéis-tu aux ordres des Empereurs et des Césars? es-tu prête à offrir un sacrifice et à manger des viandes immolées?

— Non, répondit Irène, non, par le Dieu tout-puissant, qui a créé le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment! Le suprême châtiment du feu éternel est pour ceux qui auront renié le Christ. — iMais qui ta poussée à conserver jusqu'à ce jour ces papiers et ces Écritures? — Le même Dieu tout-puissant qui nous a commandé de l'aimer jusqu'à la mort : c'est pourquoi nous n'avons pas osé le trahir, et nous voulons plutôt être brûlées vives, ou souffrir tout autre mal. que de livrer de tels écrits. — Qui donc, dans la maison que tu habites, savait que tu les y gardais? — Le Dieu tout-puissant, qui sait toutes choses, les a vus, mais nul autre. Car nous considérions nos époux comme nos pires ennemis, craignant d'être dénoncées par eux. Aussi n'avons-nous montré ces livres à personne. — L'année dernière, quand fut publié le premier édit de nos maîtres les Empereurs et les Césars , où vous êtes-vous cachées?

— Où Dieu a voulu. Dieu sait que nous avons vécu

MARTYRS Dli LA MACEDOINE ET DE LA PANXOME. 283

dans les montagnes , en plein air. — Qni vons fonrnissait du pain? — Dieu, qui donne à tous la nourriture (1). — Votre père était-il complice? — Non, par le Dieu tout-puissant ! il ne pouvait être complice, car il ne savait rien de cela. — Qui de vos voisins le savait? — Demande aux voisins, informe-toi des lieux où nous étions et de ceux qui les connaissaient. — Après que vous fûtes revenues de la montagne, comme tu dis, lisiez-vous ces écrits en présence de quelqu'un? — Us étaient dans notre maison, et nous n'osions les en tirer. Aussi étions-nous attristées de ne pouvoir les étudier nuit et jour, comme nous l'avons fait jusqu'au moment où. l'année dernière, nous les eûmes cachés. — Tes sœurs, dit alors le président, ont souffert le châtiment que nous avons ordonné. Quant à toi, avant même de prendre la fuite, tu avais encouru la peine de mort, pour avoir caché ces écrits et ces papiers; cependant, je ne veux pas te faire périr comme elles tout de suite : mais j'ordonne que, par les gardes et par Zosime, l)ourrcau public, tu sois exposée nue dans le lupanar ; un pain t'y sera tous les jours apporté du palais, et les gardes ne te permettront pas d'en sortir. Vous,

1) Ce souci généreux de ne pas trahir ceux qui avaient secouru les clirétiens fugitifs se retrouve aune époque toute différente. En 1794, interrogé par le tribunal révolutionnaire de Vannes, un prêtre répond •lue « la terre était son lit et le ciel son toit et qu'il ne mendiait son jiain qu'à des gens qui ne le connaissaient pas. » Deux autres disent « qu'ils avaient vécu errants dans les bois, » ce qui était vrai. Wallon. les Représentants du peuple en mission et la Justice révolutionnaire dans les départements, t. II, p. 30.

gardes et bourreau, sachez qu'il y va de votre tête. Que cependant on me remette tous les livres cachés dans les coffres et les boites d'Irène (1). »

Ce lâche attentat à la pudeur des martyres avait été commis dans toutes les persécutions (2) : il le sera plus souvent dans la dernière. L'édit de 303> qui avait réduit tous les chrétiens à la condition de personnes infâmes, leur ôtant jusqu'au droit de se plaindre judiciairement d'un outrage , permettait aux magistrats de déshonorer ainsi des malheureuses qui ne comptaient plus dans la société. On pouvait indifféremment les enfermer, comme serves du fisc, dans les gynécées et les manufactures de l'État, ou dans les lieux à peine plus corrompus que désigne la sentence prononcée contre Irène. Celle-ci fut conduite où l'avait ordonné le gouverneur. Cependant personne n'osa s'approcher d'elle pour la flétrir. Dulcetius se la fit amener de nouveau : « Persistes-tu dans ta témérité? — Non pas dans ma témérité, mais dans le culte de Dieu. — Puisque par tes premières réponses tu as clairement manifesté l'intention de ne pas obéir aux empereurs, et que je te vois persister dans le même orgueil, tu subiras la peine méritée. » Le gouverneur écrivit la sentence : « Irène ayant contrevenu à l'ordre impérial, refusé

(1) « A sciiniis et arculis. » Acla, G.

(2) Voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, Y>. 225; Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, \}. 52, 379, 397; les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 15, 237.

Page 1