CHAPITRE SIXIÈME
LE QUATRIÈME ÉDIT EX OCCIDENT (30i)
SOMMAIRE. — I. Les Martyrs de Rome. — Manifestation populaire du 17 avril 304. — Réunion du sénat et ordonnance de Maximien Hercule. — Rescrits aux gouverneurs. — Sacrifices exiges de ceux qui fréquentaien les marchés ou les fontaines. — Martyres de Marcel Marcellien , — de Castulus, — Tiburtius, — Gorgonius, Genuinus, trente soldats, — Pierre et Marcellin, — Artemius, Candide, Pauline, — Sotère. — Noyades. — Simplicius et Faustinus jetés dans le Tibre. — Enterrés par Viatrix dans la catacombe de Generosa. — Sépulture de Viatrix, de Rufus ou Rufînianus, dans la même catacombe. — Groupe de chrétiens du Lalium décapités sur la voie Salaria. — Martyre de leur prêtre Abundius et de leur diacre Abundantius. — Martyre de Basilla. — Mort du pape Maicellin, sa sépulture au cimetière de Priscille. — A'acance du iége apostolique. —Martyre de Cyriaque, Saturninus, Sisinnius, Apronianus, Smaragdus, Largus; Crescentianus, Papias, Maurus, etc. — Sainte Agnès. — Son procès. — Sa virginité miraculeusement préservée. — Martyre d'Agnès. — Dévotion des Romains pour elle. — Son tombeau et son cimetière. — Martyre et sépulture d'Emérentienne. — l.c sceau de Turiania Lucina. — Sainte Lucine. — II. Les martyrs de l'Italie et de la Rhé- TiE. — Jules et Montanianus, à Piperno. — Valentin et Hilaire, à Surrena. — Eutychius, confesseur, à Corneto. — Secundus, Firmina, Félix, Grégoire, Fidence, Térence, en Ombrie. — Martyre de Sabin, évêquc d'Assise. — Martyrs de la Campanie et de la Lucanie. — Euplus, à Catane. — Lucie, à Syracuse. — Martyrs du Picenum et de l'Emilie. — Victor et Agricola, à Milan. — Cassien. à Imola. — Martyrs de la Vénétie et de la Transpadane. — Martyrs de Sardaigne. — Martyrs de Corse. — La persécution en Rhélie : sainte Afra. — Jll. les martyrs de l'Afriqie ET DE l'Espagne. — Ciuauté de Florus, ]>rési(lent do Xumidie. — Les dies thurifîcationis. — Martyrs enterrés à Mastar. — Cippes des martyrs Ni valis, Matrona, Salvus, entre Kalaraa et Cirta. — Inscription de Sétif en l'honneur des martyrs Justus et Decurio. — Basilique de la martyre Uigna. à Rusicade. — Martyrs de la province proconsulaire. — Maxima, Donatilla et Secunda, à Thuburbo. — Sainte Crispine. — Martyrs d'Es- I>agnc. — L'hymne quatrième du Péri Stephanôn. — Martyrs anonymes ;i saragossc. — Caius. Crementius, la vierge Encratis. confesseurs dans la même \llle. — Martyrs de Girone, Barcelone, Alcala, Cordoue. — Sainte Eulalic, à Mérida.
358 I.E QUATRIÈME ÉDIT EN OCCIDENT (304j.
Les martyrs de Rome.
Au mois d'avril 30i, Hercule était à Rome , où la popularité dont il jouissait près d'une foule oisive et fanatique lui faisait oublier les malédictions des provinciaux (1). Le 17 avril (-2), avant-dernier jour des jeux annuels eu l'honneur de Cérès (3), une course de chars eut lieu devant lui au Grand Cirque. Après la course, où la faction des Bleus, contre laquelle pariait l'empereur (i), venait d'être vaincue, la joie populaire se traduisit par les acclamations rythmées dont parlent souvent les historiens antiques (5). Ces acclamations durent plaire au maître, car la plus
(IjTillemont. Histoire des Empereurs, t. IV, p. 47. i'I) << XV kalondas inaii. » Passio S. Sarini episcopi et martijris, 1. dans IJaluze, Misrellanea, t. I, p. 12.
(3) Les ludi ceriales duraient du 12 au l'J avril: Marquardt, Pômische Slaatsvenraltung , t. III, p. 357, 551; Momin'sen. r.ômische Staatsrecht, 2« éd., 1. 1, p. 471.
(4) « Misso sexto Venetos vincente-, » Passio S. Savini, I ; inolà mol « .Maximien) battant les Bleus àla sixième borne. » La faction contielaquelle se déclarait Maximien avait été au contraire favorisée par Vitellius, qui (it mettre à mort un citoyen pour avoir médit des Bleus-, Suétone, Vilellius, 14; Dion Cassius, LXV, 5. Caligula, au contraire, était un ardent partisan des Verts; Suétone, Caligula, 55; Dion Cassius, LIX, 14.
(5) Voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 197. Cf. Edmond Le Blant. les Actes des martyrs, p. 187: Saglio, arl. Acclamalio, dans le Dictionnaire des antir/ui tes. t. I, p. 18-20.
grande partie des assistants (le narrateur ne dit pas runaniniité) répéta douze fois : « Supprime les chrétiens, nous serons heureux! par la tête d'Auguste, qu'il n'y ait plus de chrétiens! » puis, apercevant le préfet de Rome dans la loge impériale, le peuple reprit en chœur, dix fois de suite : « Sois victorieux, Auguste ! et demande au préfet quels sont nos désirs! » Ce qu'ils désiraient, ils l'avaient dit assez haut; Hercule n'avait pas besoin d'un grand efl'ort pour le bien entendre (1).
Une réunion du sénat eut lieu le 22 avril au Capitole (2). L'empereur, s'adressant aux Pères conscrits comme, en 258, l'avaitfait par lettre Valérien absent (3) , soumit à leur ratification l'ordonnance suivante : « Je permets que, dans tous les lieux où seront trouvés des chrétiens, ils soient arrêtéspar notre préfet de la ville ou
(l)«Ma\iiniano Augusfo,quindeciinokaleiulasmaii,incircoMaxuno... pars major popiili clamabant, diceiites : Christian! toUantur, et voluptas constat. Dictiini est duoJecies. Per caput Augusti, Christian! non sint. Spectantes vero Hermogenianum praetectum urbis, item claraaverunt decies : Sic, Auguste, vincas, voces noslras a prsefecto exquire. » Passio S. Savini, 1.
(2)«Conventusfactusestin Capitolio, decimokalendas maii. »Ibid. — Les réunions du sénat avaient lieu ordinairement à la curie Julia, près des comices, sur le côté méridional du forum-, mais quelquefois aussi il s'assemblait ailleurs. Le sénat, siégeant dans le temple de la Concorde, élut, en 237, empereurs Pupien et Balbin. puis, le même jour, au Capitole, leuf adjoignit Gordien III (Tiilemont, Histoire des Empereurs, t. III, p. 256-259); lélcction de Claude le Gothique, en 209, fut ratifiée par le ss^nat dans le temple d'Apollon [les Dernières Perséculions du troisième siècle, p. 197,.
(3) Les Dernières Persécutions du troisiènte siècle, p. 77 et suiv.
par ses officiers, et obligés de sacrifier aux dieux (1). » Les sénateurs se séparèrent, en répétant : « Sois victorieux, Auguste ! Auguste , puisses-tu vivre avec les dieux (2) ! » acclamations que la foule, assemblée au dehors, reprit avec enthousiasme. Ainsi fut promulgué, à Rome, par l'autorité de F Auguste qui régnait en Occident , ledit imposé en Orient par Galère à la faiblesse de Dioclétien. Des rescrits le firent connaître immédiatement aux gouverneurs des provinces. On a conservé celui que reçut Yénustien, correcteur d'Étrurie et d'Ombrie (3) : « Nous commandons que, dans tous les lieux où est prononcé le nom chrétien, ceux qui professent cette superstition soient contraints de sacrifier aux dieux ou soient mis à mort : on les dépouillera de leurs biens, qui seront, avec les revenus, attribués au fisc (4). »
(1) « ... Patres couscripti, concedain facullalem, lU ubicumqiie invenli fuerint christiani, teneantur a picefocto nostro urbis vel ab officie ojus et sacrJUccnt diis. » Passio S. Savini. 1.
(2) « Auguste, tu vincas, et cum diis lloreas. » Ibid.
(3) Augusfalis Tuscix, dit la Passio. Le vrai titre du gouverneur de Toscane sous Dioclétien était corrector Etrurix (ou Tuscix) el Uinbrix ; voir Marquardt, Rdmische Slaatsverwaltuncj., t. I, p. 236; C. Jullian, les Transformations politiques de l'Italie sous les empereurs romains, p. 174. Après 370, le gouverneur de Toscane s'appela consularis Tuscix. Le seul gouverneur d'Egypte reçut, entre 365 et 386. le titre de prxfcctus augustalis (Moinmsen, Mémoires sur les provinces romaines, p. 32).
(4) « ... Coiiimonenius ut ubicunque cbrisliani nonien audituin fuerit, superslitionem colentes aut sacrificare cogantur diis, aut certe pœnis intcreant, facuitatibusque nudati, eœdem fisco cum Iribulis adplicandse soeicntur. » Passio S. Savini, 2. — Sur la valeur de la Passion de saint Sabin, trop complètement rejetée par Tillemont, voir de Uossi, liulleltino di archeologia cristiana, 1871, p. 89-90: Edmond Le IJlant,
LES MARTYRS DE ROME. :i61
L'exécution de l'édit conimenra aussitôt à Rome. De cruelles ruses (1) mettaient les chrétiens dans lalternative d'apostasier ou de se trahir. Ces inventions perfides sont fréquentes dans la dernière persécution. Déjà l'on a vu, à Nicomédie, des autels placés dans tous les prétoires, et les plaideurs invités à sacrifier avant d'exposer leur cause (i2). En Galatie, les denrées ali- Uientaires n'étaient mises en vente qu'après avoir été consacrées aux idoles (3). A Rome, des statues, devant lesquelles on devra offrir de l'encens avant d'acheter ou de vendre, furent posées de même dans tous les marchés : il y eut des gardes postés près des innombrables fontaines publiques, avec défense d'y laisser puiser ceuxqui refuseraient de rendre hommase aux dieux (^i).
les Actes des Martijrs, p. 187-188; Mason, The persécution of Diocletian, p. 212, 215. M. de Rossi dit du préambule de cette Passion, relatif à la scène du cirque, qu'elle y est « narrata cou si évidente stile di verita e tante minute particolarita che il Marini ed altri crilici giustamenle lodano quel passe corne genuinissimo. » Bullettino di arch. crist., 1883, p. 156.
(1) Cf. saint Optât, Desc^ww. donat., III, 8 : «arti;îciosa crudelitas. •>
(2) Voir plus haut, p. .321.
l3) Voir plus haut, p. 160.
(i) « Fada est persecutio lalis, ut nuUus emeretaut venuradaret aliquid nisi qui statunculis positis in eodem loco, ubi emendi gratiavenluni fuisset. thuris exhibuisset incensuin. Circa insulas, circa vicos, circa nymphsea quoqne erant positi compulsores, qui neque emendi copiani darent aut hauriendi aquani ipsam facultatem Iribuerent, nisi qui idolisdeiibassent. » Acta S. Sebastiani, 65, dans Acta SS., janvier, t. II, p. 275. — « Exierat enimedictum. ut nullusauderetemere, neque vendere pancm, neque haurire aquam, nisi priussacrificaret. » Actes des martyrs (jrecs, dans de Rossi, Roma sotterranca , t. III, p. 208. — Cf. Tilleniont, Mémoires, t. V. art. sur la persécution de Dioclétien ; de Rossi, /. c.,p. 212; Bullettino di arch. crist., IS'ô, p. 166.
Dans cette crise violente périrent plusieurs des martyrs que nomme la Passion de saint Sébastien (1). l*eut-ètre Marc et Marcellien. inhumés entre la voie Âppienne et la voie Ardéatine, dans le cimetière de Basileus, contiguà celui de Domitille (2), avaient-ils reçu la mort dans une phase antérieure de la persécution (3) ; mais le suppHcedu zétaire Castulus (ij est bien de ce temps. On raconte que, arrêté sur la voiç Labicane, (( les bourreaux le précipitèrent à l'instant dans une fosse, et tirent tomber sur lui une masse de sable (5). » Le saint se rendait à une réunion chrétienne qui se tenait dans quelque arénaire à cause de la confiscation des cimetières et des ég-lises (6 , quand il fut ainsi surpris et enterré vivant par les persécuteurs. Autour de son tombeau se creusa peu à peu une catacombe, dans la pouzzolane humide des infiltrations de l'aqueduc Claudia : la dévotion aux reliques du martyr explique seule le choix d'un terrain aussi défavorable (T). Plus près de Rome, sur la même
(1) J'ai déjà dit que les nombreux épisodes rapportés dans ces Actes sont rattachés les uns aux autres par un lien probablement tr^s artificiel. Haronius {Ann., ad ann. 280. § 8) reconnaît de même que re qui est rapporté dans les .\cles de saint Sébastien peut avoir été fait en des temps fort éloignés l'un de l'autre.
(2) De Rossi, Roma sottenanea, t. I, p. 180-181: Armellini, .1»iichi cimiieri crisliani di Roma, p. 437-440.
(3) Acta S. Sebastiani. 84.
(4 Voir plus haut, p. 5.
(6) « Missus.cst in foveam, etdimissa est super cuin ina.ssa arenaria. « Acta S. Sebastiani, 83.^
(G- Cf. de Rossi, Romasolterranea, t. I,p.20l-202,et2«parlie,p.lô. 37.
{'i De Rossi, Bullettino di archeolorjia cristiana, 18Ij5. p. 9-10; Armellini, Antichi cimitcricristiani di /fojHO, p. 28i-287.
voie, fut décapité Tiburtius : son tombeau est dans un autre cimetière de la voie Lal>icane. contemporain de Dioclétien (1), et primitivement appelé, d'une dénomination locale, ad duas lauroa (2).
Ce cimetière, où reposèrent entre autres martyrs (iorgonius, Genuinns, un groupe de trente soldats (3), reçut bientôt le nom des saints Pierre et Marcellin, en souvenir de deux des plus célèbres victimes de la persécution. Le premier était prêtre, le second exorciste. Décapités dans la Forêt Blanche, sur la voie Cornelia, ils furent transportés dans la catacombe de la voie Labicane par une sainte femme nommée Lûcille, parente de Tiburtius Ci-). Le pape Damase a composé pour leur tombeau une inscription en vers, dans laquelle il rapporte, d'après la confession du bourreau luimême, les circonstances de leur martyre. « Marcellin,
(1) De Rossi, Roma sotleirunca, t. I, [>. 178-179. Voir l'inscription mise sur ce tombeau par le pape Damase, Inscript iones christianx vrbis Romx. t. li, p. 64, n« 12; p. 96, n''48.
(2) Sur ce cimetière, voir liuUetlino (H urcheologia cristiana,\iG\, p. 10.82; 1873, p. 147; 1877, p. 21: 1878, p. 46, 69-71, 149; 1879, p. 75-87; 1831, p. 164, 165; 1882, p. 111,130. Les caraclères archéologi- ([ues du cimetière paraissent ;i M. de Rossi « convenir à la dernière période qui précéda la paix constantinienne plutôt qu'à la période suivante ». Bull., 1882, p. 120.
'3) Roma soltcrranea, t. I, p. 178-179. Inscription damasienne du tombeau de Gorgonius, fnscr. christ, urbis Rovix, t. II, p. 64, n» 13; p. 107, n° 52; p. 437, n» 120. Je ne reproduis pas celte inscription, non plus que celle de Tiburtius, parce qu'elles ne contiennent aucun renseignement historique.
(4) Acta SS. Mnrcelliiii et Pétri, dans les Acta SS., juin, t. II. p. 171. Voir sur ces saints, Briider, Die heilicjen Martyr er Marcellinus undPetrus, ihre Verelirung und'ihrc Rcliquien, nach gednickten itnd ungedruckten Qiiellcn. Mayence, 1878.
Pierre, écoutez le récit de votre triomphe. Quand j'étais enfant, le bourreau m'a raconté, à moi Damase, que le persécuteur furieux avait ordonné de vous trancher la tête au milieu des broussailles, afin que personne ne pût retrouver votre sépulture. Joyeux, vous avez préparé celle-ci de vos propres mains. Après que vous eûtes pendant quelque temps reposé dans une blanche tombe (1), vous files savoir ensuite à Lucille ('2) qu'il vous plairait d'avoir vos très saints corps enterrés ici (3). »
Quelques jours avant les saints Marcellin et Pierre avaient péri trois membres dune famille convertie par eux, Artemius, qui fut. dit-on, leur geôlier, l'épouse et la fille de celui-ci, Candide et Pauline. Arrêtés comme ils sortaient d'une crypte de la voie Aurélia [ï), où Marcelhn avait célébré la messe, Artemius fut frappé du glaive, Candide et Pauline précipitées par
(1) Allusion à leur tombeau priinilif dans la Silva Cundtda.
(2) Cf. Acta SS. Marcelltni et Pétri, 6.
(3) MARCELLINE TVOS PARITER PETRE NOSCE TRIVMPHOS PERCVSSOR RETVUT MIHI DAMASO CVM PVER ESSEM IIAEC SIBI CAUMFlCtM RABIDV.M MANDATA DEDISSE SEPIBTS IN MEDIIS TESTRA VT TVNC COLLA SECARET NE TVMVLVM VESTRVM QVISOVAM COGNOSCERE POSSET VOS ALACRES TESTRIS MAMBVS MVNDASSE SEPVLCUA CANDIDVLO OCCVLTE POSTQUAM L^CVISTIS I\ AMRO POSTEA COMMOMTAM VESTRA PIETATE LVCILLAM
IIIC PLACVISSE MAGIS SA.N'CTISSIMA COXDERE MEMBRA.
Celte inscription est rapportée dans les Acta SS. Marcellini et Pétri, 8; voir à ce sujet les observations de M. de Rossi, Inscript, christ. urbisRomœ, t. H, p. 45.
(4) Au cinifliLTC de saint Calepodo; cf. iIcRoas,\, Bulleltino diarcheolorjiacristianu, 1881, p. 104-loG; Roma sotterraaca, L I, p. 165, 182.
le luminaire et accablées sous les pierres (1). Cette exécution, aussi barbare dans son genre que celle de Castulus, convient à un moment où l'entrée des cimetières était défendue, et où ceux qui s'y aventuraient couraient risque de la vie. Mais la manière dont moururent les deux martyres, jetées de dehors dans les profondeurs de la catacombe par le puits qui y faisait pénétrer l'air et le jour, montre que, dans les temps qui précédèrent la persécution, les chrétiens avaient possédé en paix leurs cimetières, et n'avaient pas craint d'y faire des travaux extérieurs et apparents (2).
Candide et Pauline étaient de condition jnédiocre ; mais la persécution n'épargnait pas les plus illustres Romaines. Saint Ambroise a célébré le martyre de sa parente Sotère, descendant comme lui de la gens Aurélia (3). « C'était une belle et noble vierge : à l'illustration des aïeux, aux consulats et aux préfectures gérés par les ancêtres, elle préféra la foi : quand on la somma de sacrifier, elle répondit par un refus. Le persécuteur ordonna de souffleter la jeune fille, es-
(1) « Sanclain vero Candidam atque virgineni Pauiinam per preecipi-* liuin, id est per lumioare crypiœ, jaclanles, lapidibus obriierunt. » Acla SS. Marcellini et Pétri, 7. La vraie leçon donnée par plusieurs manuscrits de Rome (Bosio, Roma sotlerranea, p. 116) et parle plus ancien des manuscrits de Paris contenant ces Actes iLe Blant, les Actes des ntai-tyrs, p. 275) est lumiuare et non. comme d'autres le portent, liminare. Cf. l'inscription du diacre Severus (295-303) :
CVmCVL\M DVPLEX CVM LVMIN.VRE
(De Rossi, Roma sotlerranea, t. 111, p. 46 et pi. V, n» 3). Voir d autres inscriptions faisant allusion au luminare dans Le Blant, l. c.
(2) De Rossi, Roma solterranea, t. III, p. 422-123.
(3) Sur la famille et la noblesse de sainte Sotère, ibtd., p. 23-29.
pérant quelle céderait, sinon à la douleur, au moins à la hoiite. Mais elle^ à ces paroles, découvrit son front, et parut voilée de son seul martyre : elle alla au-devant de l'outrage, présenta ses joues, pressée de sanctifier par la souffrance des attraits qui eussent pu causer sa ruine. Elle se réjouissait de perdre une beauté périssable, afin de mettre sa pudeur à l'abri du péril. On put meurtrir son visage : la beauté intérieure demeura intacte (1). » Quelle lumière jettent ces paroles sur les dangers que la jeunesse et la beauté faisaient courir aux femmes chrétiennes, en ces jours où nilinnocence ni la noblesse ne pouvaient plus les protéger contre de honteux caprices ! Elles en étaient réduites à bénir la main brutale qui, sabattant sur leur visage, le défigurait jusqu'à lui faire perdre toute forme humaine. « Ainsi, continue saint Ambroise, à travers les injurieux traitements réservés aux esclaves, elle atteignit le faite de sa passion, si courageuse et si douce que le bourreau se fatigua de frapper ses joues avant que la martyre fût fatiguée de souffrir ses outrages. On ne la vit ni baisser la tète, ni détourner le front ; elle ne poussa pas un gémissement, ne versa pas une larme. Enfin, après avoir épuisé tous les tourments, elle reçut du glaive le coup désiré (2). » On enterra Sotère dans la région cémétériale qui porte son nom, contiguë au cimetière de Calliste, et creusée en toute liberté pendant les premières années du règne do Dioctétien (3).
\j Sainl Ainbroise, De cjchortatione virginitalis, 12.
(2) Id., De Virginibus, III, 6.
(3) Voir plus haut, p. 04.
LES MARTVUS DE ROME. Ml
Celte area parait avoir échappé à la confiscation, pi'oljal)lement parce qu'elle était restée de droit privé, n'.ayant pas encore été donnée à l'Eglise quand la persécution éclata, bien que de longue main préparée pour l'usage de la communauté chrétienne (1).
(1) Roma soiterranea, t. III, p. 36. — Les anciens documents cilent plusieurs martyres du nom de Solère; la clairvoyante critique de M. de Rossi a pu les distinguer, renvoyer à la persécution de Valérien la Sotère honorée le 12 mai sur la voie Aurélia en même temps que saint Pancrace (voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 97), et retenir pour la persécution de Dioctétien celle dont la commémoration est marquée sur la voie Appienne, au 10 février dans le petit nwrtyrologe romain, au 11 février dans une inscription de 401 et plusieurs manuscrits du martyrologe hiéronymien, au 6 février en d'autres manuscrits delà même compilation [Roma sotterranea, t. Jll, p. 18-23). Cependant deux manuscrits des Actes de saint Pancrace contiennent l'addition suivante : » Eo tempore passa est virgo nomine Soteris, nobili génère orta, .sub Diocletianoimp. novies etMaximiano octies consuiibus «(Ruinart, p. 406), ce qui est la date consulaire de 304 ; mais il est facile de voir qu'une confusion anciennement établie entre les deux saintes homonymes a fait introduire dans les Actes de ce martyr contemporain de Valérien une mention relative à la Sotère immolée sous Dioclétien. Reste une difficulté : celle-ci est honorée en février ; or, selon toute apparence, la persécution générale n'élait pas commencée à Rome dès février 304, époque où Dioclétien malade, fatigué d'avoir pris à Ravenne son neuvième consulat^ voyageait lentement vers les provinces danubiennes, et n'avait pas encore pu subir les conseils du véritable auteur du quatrième édil, Galère, resté en Orient. Je me demande si la date demeurée flottante entre le 6 et le 11 février serait, non celle de la mort, peut-être oubliée quand furent compilés les manuscrits hiéronymiens et l'inscription de 401, mais plutôt celle dune translation des reliques de la sainte après la paix de l'Église. La chambre où avait été déposée primitivement sainte Sotère {\, 39, sur le plan général du cimetière de Calliste, Roma sotterranea, t. HI, pi. XLII-XLV) parait avoir été pendant un certain temps visitée par les pèlerins, comme en témoignent les travaux faits pour leur donner accès [ibid., p. 33, 8<j- 87); cependant elle ne reçut pas la décoration accoutumée des sanctuaires historiques des catacombes, parce que le tombeau delà martyre
En Occident comme en Orient le caractère dominant de la dernière persécution est Textrème brutalité. Aux supplices légaux on substitue des expédients barbares, qui tiennent du massacre plutôt que d'exécutions régulières. La noyade, réservée par le droit pénal aux parricides, devient d'un usage fréquent : elle est considérée comme le mode le plus expéditif de se débarrasser des condamnés, sans bruit, sans exciter cliezles spectateurs ces mouvements de pitié qui commencent à paraître plus souvent que ne voudraient les Ijourreaux. A Nicomédie, sous les yeux de Dioclétien, les noyades ont eu lieu dès 303 : nous les avons vu continuer en province. A Rome, en 30i, on fait usage aussi de ce sauvage et hypocrite supplice, que renouvellera chez nous la Terreur.
C'est ainsi que du « pont de pierre, » pons lapideus. au-dessous de File du Tibre (1), Simplicius et Faus-
ful plus lard transféré dans une petite basilique à trois absides {cella trichora] construite sur le sol, à quelque distance {ibid., p. 36; cf. t. I, p. 239-264: t. III, p. 17, 469, et pi. XXXIX). Je verrais volontiers dans la date de février un souvenir de cette translation.
(1) « Corpora eorum ligato saxo in colla eorurn mittebantur par pontenti, qui dicitur lapideus, in Tiberis rheumatibus. » Acta SS. Beatricis, Simplicii, Faiistini, dans les Acta SS., juillet, t. VII, p. 47. — Le cosmograpbe Ethique (sixième siècle) place ce pont en aval de l'île : « Post iterum,ubi unus effectus (Tiberis), per ponfeni Lepldi, qui nunc abusive a plèbe la]iideus dicitur, juxta Forum boarium, quem locum Cacum dicunt, transiens adunalur gratissimo sono, depictus verticibus .suoruin turbinum, » elc. ; cité par de Rossi, Bullelllno di orcheologia cristifina, 1869, p. 11. Ce pont est nommé aussi par les Actes de saint Pi^inenius: « Pontem Iai)ideum,quem omnespontemmajoremappellant ; " Acta SS., mars, t. III, p. 479. C'est le Ponte Rotto d'aujourd'hui Voir cependant, sur la controverse relative à l'identification du Pons la-
tinus furent jetés dans le fleuve. Le courant les entraîna ; sainte Viati-ix '1 , sœur des martyrs, assistée des pi'ètres Crispus et Jean, put, le' 29 juillet, repécher leurs cadavres au lieu dit Sexlum Philippi (2). L'emplacement appelé de ce nom était un très vaste latifond, qui parait s'être étendu sur la rive droite du Tibre, entre le sixième et le dixième mille, et avoir appartenu à l'administration des jeux du cirque, dépendant de la préfecture urbaine (3). Son extrémité la plus rapprochée de Rome touchait presque au bois sacré des Arvales. Les eaux étaient basses et le courant peu rapide à cette époque de l'été : Viatrix et ses compagnons retrouvèrent aisément les restes des martyrs vers l'endroit où le fleuve, un peu avant d'arriver au
liideus ou Lepidi, soil avec le* Ponte RoUo, soit avec le Pont Fahriciiis faujouid'liui Quattro capi qui relie lile à la rive romaine, Mornmsen, MoïKiIsbcriclit der K. Aliiid der Wisscnscitaften zu Berlin, 1867, p. 535-530; Preller. Die Itegionen der Sladt Rom, p. 153; Canina, Iiidic. topogr. délie rerj. di lioma, 4* éd., p. 5G0-561; Jordan, Topographie der Slodt Boni in Mierllnim, t. II, p. 200-202.
(1) Les Irai^uients conservés de rinscri|>lion dainasienne en l'honneur des martyrs et de leur steur portent : FAVSTINO VLVTRICL Viatrix est la forme féminine du cognomen Viator, fréi|uent chez les premiers chrétiens, et non, comme on la cru, une corruption de Beatrix. Les plus anciens documents désignent la sainte dont il est question ici par le nom de Vialrix : plus tard on le corrigea maladroitement en Beatrix. De Rossi, RoiHd sntferranea, I. III, p. G52-G53; cf. Bullettino di (ircheologia eristiana, 1883. p. I'i4.
(2) « Quorum corpora Dei niitu inventa sunt juxta locum, qui appcllatur Sextum Philippi via Portuensi. « AeUi SS. licatricis, etc. Lecosmographe Ethique décrit ainsi ce lieu : « Circa Sexlum Philippi. quod pr.'1'Jium missale appellalur, geminalur (Tiheris) et in duohus ex uno effeclus insulam facit inter portum Urhi> el Ostiam civilatem. « Bullettino di archeologia rristiana, 1869, p. 11.
3] Ibid.,\K 10-11, et Romnsotterranea, I. IIl,p. 6i'J.