‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l'église (volume 5)Chapitre 42 sur 57 · IV · texte numérisé non relu

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;i86 LE QUATRIÈME ÉDIT EN OCCIDENT (30i).

pulaires figures du martyrologe chrétien. Mais c'est une de celles sur lesquelles on possède le moins de documents certains. Cependant, même en négligeant tout à fait ses Actes, qui sont postérieurs au quatrième siècle (1), et en combinant seulement les renseignements puisés dans la tradition orale (2) par saint Ambroise, par saint Damase et par Prudence, on arrive à se faire, croyons-nous, une idée assez nette de son histoire.

Agnès était toute jeune, presque une enfant, quand elle fut arrêtée. Elle avait douze (3) ou treize ans (i), ce qui faisait déjà, à Rome, l'Age nubile (5) : comme

viercje romaine saillie Agnes, Irad. française, 1864. p. 7-9). Dans les inscriptions chrétiennes, particulièrement dans celles qui accompagnent limage de sainte Agnès sur les verres dorés, son nom est écrit ACNES, ANNE, ANCNE, AGNA, UAGXE (Garruccl. Vctri omuli di fiijurein oro, p. 137j. Les écrivains du quatrième siècle, saint Ambroise, saint Daraase, saint Jérôme, Prudence, disent Agnes, mais avec des différences encore; Ambroise et Prudence en font un mot indéclinable : Agnes sepulcnim est Romulca in domo,... i\fitalis est sanctx Agnes ; saint Jérôme le décline : Agnetis vita ; ainsi fait le catalogue de la Depositiomar.tyrum : XII Kal. Feb. Agnetis in Xomentana ; Damase décline aussi, mais autrement, et met à l'accusalii Agnen.

{V Avta SS., janvier, t. II. p. 350 et suiv. Ces Actes .sont l'œuvre d'un Ambroise qui n'a que le nom de commun avec l'évèque de Milan : ils paraissent antérieurs à saint Maxime de Turin mort vers i66, qui les résume dans son homélie LI.

(2) Tradilur, dit saint Ambroise: fania ref'ert, dit saint Damase; aiunt, écrit Prudence.

(3i (( HcBC duodecim annorum marlyrium fecisse traditur. » Saint Xmbroise. De Virginilnts, I, '2.

(i) « Tredecim annorum. » Saint .Augustin, Sermo CCLX.MII.

(5) «.\iunt jugali vi.it babilem toro. » Prudence, Péri Stephanon, XIV, 10. Cf. Digeste, XXIII, ii, 4. Exemples de jeunes filles mariées peu après douze ans : Friedliinder, Seltcngeschichte Roms, t. 1, p. 324;

les jeunes filles romaines, elle vivait encore sous la garde de sa nourrice (1), qui ne quittait point avant le mariage l'enfant élevée par ses soins (2). Le dépit d'un prétendant évincé contribua-t-il à son arrestation (3) ?0n peut l'induire du récit de saint Ambroise. ■< Quelles douceurs employa le persécuteur pour la séduire! que de vonix pour o])tenir qu'elle se donnât en mariage ! " Mais elle : « Espérer me fléchir serait « faire injure à mon divin époux. Celui qui le pre- « mier m"a choisie recevra ma foi. Bourreau, pour- <( quoi tardes-tu? Périsse ce corps qui peut, malgré « moi, être aimé par des yeux charnel;* i^'i-)! » Le

Frolincr, Inscriptions fjrecqites du Louvre, ii" l77, p. 2G9. Chrétienne mariée avant quatorze ans : de i;ossi, Inscriptiones christiumv urbis Romx, t. I, n'^ 37, p. 36. Inscriptions chrétiennes mentionnant la virginité de jeunes filles de quatorze ou quinze ans : ibid., \\° 20, p. 25; Rorna sotterranca, t. III, pi. XXX, n» 47. M. Arnieliini [Il cimitero di S. Afjncse suUa via Nomenlana, 1880, p. (32) croit avoir retrouvé le )narbre primitif du tombeau de sainte Agnès, portant celte simple et touchante inscription : agke sanctissima, et mesurant soixante-six centimètres sur trente-trois; ce serait la taiile, non d'une jeune fille de douze ou treize ans, mais d'un tout petit enfant : cela me donne de grands doutes sur l'identité de ce tihilus, que l'on croit de provenance romaine, et qui est au musée de Xaples.

(1) KAMA liliFEUÏ SANCÏOS DVDVM REÏVLISSIC l'AUUNTKS

AGNIÎN CVM LVGVBKES CANTVS ÏVBA CONCRIiPVISSE T NVTP.ICIS CREMIVM SYBUO UQVISSE PVELLAM...

Saint Damase, dans Inscript, christ, urbis Romx, t. II, p. 45. (2j Saint Jérôme, Ep. 47, 97; Code Thc'odosien, IX, xxiv, 1.

(3) C'est le fond du récit des Actes latins, qui attribuent le martyre d'Agnès à l'amour dédaigné du fils du jtréfet de Rome; mais ni les Menées grecques, ni les Actes svriaques publiés par Assemani, ne mentionnent cette circonstance.

(4) « Quanlis blanditiis (egit rarnifcx) ut suaderet, quantornm vota ut sibi ad nuptias perveniret ! At illa : >< Et ha.'C Sponsi injuria est expec-

juge irrité cliangoa de ton. « A quelles menaces il eut recours pour la faire trembler (1)1 » H parla do la condamner au bûcher. <( Mais elle foula aux pieds spontanément les menaces et la rage du tyran , lorsqu'il voulut livrer aux flammes son noble corps, et surpassa avec de faillies forces une immense terreur (2). » En vain essaya -t-on de la torture : <^ Elle se tenait debout, intrépide dans son fier courage, et offrait volontairement ses membres aux durs tourments, ne refusant pas de mourir (3). •

Alors un supplice plus horrible lui fut proposé. (( S'il est facile, dit le juge, de vaincre la douleur et de mépriser la vie comme une chose de peu de prix, la pudeur au moins est chère à une vierge. J'exposerai celle-ci dans un lupanar puldic, si elle ne se réfugie près de l'autel et ne demande protection à 3Iinerve (4), cette vierge qu'elle, vierge aussi, persiste à

« tare placiturani. Qui nie sibi prior elej^it, acci|)iet Quid, percussor, « nioraiis? Pereat cor|)US quod amari polest oculis qiiibiis nolo! " Saint Ambroisc, De Virginibus, I, 2.

(Ij « Quanlo timoré... ut tiineretur! :> Ibid.

(2) SPONTE TRVCIS C.ALCASSE MINAS RABIEMQ. TVRANM TRERE CVM FLAMMIS VOLVISSET ?iORlLE CORPV.S MRIB. IMMENSVM PARVIS SVPERASSE TIMOREM

Saint Damast'.

(3) Slabat feroci coi pore perlinax Corpusque duris excruciatibiis lUro refcrebat non renuens nutri.

Prudence, Péri Siephanôn, XiV, Ks-iu.

(4) L'allusion à l'autel de Minerve semble montrer que l'interrogatoire eut lieu dans le voisinage d'un temple de celle déesse. On serait porté à le placer, comme '.ant d'autres procès de chrétiens de cette

mépriser. Toute la jeunesse va accourir, et réclamer la nouvelle esclave de ses caprices (1 ). » Agnès ne se troubla point : « Le Christ, dit-elle, n'est pas tellement oublieux des siens, qu'il perde notre précieuse pudeur et nous laisse sans secours : il est avec celles qui sont pures, et ne souffre pas que le trésor de leur sainte intégrité soit profané. Tu plongeras dans mon sein un fer impie, si tu le veux; mais tu ne souilleras pas mes membres par le péché (2). »

Dieu fit le miracle attendu par l'ardente foi de

époque, dans le quartier de Tellus, au forum de Nerva, voisin du lemide de Pallas; cependant les Iradilions romaines, avec lesquelles il y a toujours lieu de compter, mettent le procès d'Agnès dans une toute autre région , celle où se trouve aujourd'hui la place Navone. Dans ce quartier de Rome s'élevait aussi un temple de Minerve, dont le souvenir est conservé par la place de ce nom.

(1) Tum lru\ tyrannus : Si facile est, ait, Pœnam subactis ferre doloribus,

El vita vilis spernitur : at pudor Carus dicaUe virginitatis est.

liane in lupanar trudere publicuin Certum est, ad aram ni caput adplicat Ac de Minervajam veniam rogat, Quam virgo pergit tempnere virginem.

Omnis juventus inruit, et novum Ludibriorum mancipium petit.

Pcri Slephanôn. XIV, 21-30.

(2) Hand, inquit Agnes, immemor est lia Ciiristus suorurn, perdat ut aureum Nobis pudorem, nos quoque deserat :

Prœsto est pudicis. necpalilur sacrœ Integritatis munera poliui.

Ferruin inpiabis sanguine, si voles, Non inquinabis inembra iibidine,

IbkL. 31-37:

390 LÏL. QUATRIÈME ÉDIT EX OCCIDENT 3ryi).

sa servante. On l'avait conduite " dans la courbe de la place, » fîe.rti in plaleœ (1), c'est-à-dire, selon la tradition locale, dans lun des mauvais lieux situés sous les arcades du stade d'Alexandre Sévère . Là où s'élève aujourd'hui son église de la place Navone (2). Saint Damase rapporte que « ses cheveux répandus autour d'elle couvrirent comme un manteau les membres nus de la vierge (3) ». Prudence raconte le fait suivant : « l'n seul osa arrêter ses regards sur la jeune fille, et ne craignit pas de porter un œil impur sur son corps sacré. Voici qu'un oiseau de feu fond sur lui comme la foudre et lui crève les yeux; aveuglé par l'éclatante lumière, il tombe palpitant dans la poussière, et ses compagnons l'enlèvent demi-mort V. » Le poète ajoute : « Il y en a qui disent sunt qui rcHulcrint) qu'Agnès voulut bien

(1) Pcri Stephauûn, XIV. 39.

(2} .\rmellini, le Chiesc cil lioiiia p. 100.

(3) MDVOVE PROFVSVM CUINEM I'::U MEMBRE DEDISSE m; DOMIM T1:MPLVM TACIES PEKITVRV VIDERET.

Le même détail est rapporté, probablement d'après Damase, dans les .\ctes latins, mais ne ligure pas dans les pièces grecques et syriaques.

(4) Intendit unus forte procacilcr

Os in imellam. nec trépidât sacram Spectare forinam lumine lubrico.

En aies ignis lulminis in modum Vibratur ardens ahiucoeulos feril :

Cœcus, corusco luininc conrnit Atque in pulvere platc;c palpitai.

Tollunt sodales seniinecem solo Verbisque délient exequiaîibus.

Péri StepbanOn, \l\, ^.3-51.

prier le Christ de rendre la lumière à celui qui gisait terrassé : alors le souffle de la vie revint au jeune homme, et ses yeux reprirent leur vigueur première (1). ■■

Le merveilleux qui éclate dans cette histoire n'était pas pour étonner les païens. Eux-mêmes avaient eu quelquefois le pressentiment de ces miraculeuses délivrances accordées par le ciel à la faililesse et à la pureté. Sénèque a résumé une controverse d'école sur le cas imaginaire d'une jeune fille enlevée par des pirates, vendue à un entrepreneur de débauche publique, exposée dans un mauvais lieu,, et sauvant sa vertu par le meurtre d'un gladiateur qui essayait de lui faire violence (2). Jusque-là, «< tous ceux qui s'étaient approchés d'elle comme d'une prostituée s'étaient retirés avec le respect qu'inspire une prêtresse (3). )> Un seul avait persisté dans son mauvais dessein ; alors s'était montré le pouvoir des immortels. « J'ai vu, faisait-on dire à la jeune fille, j'ai vu planer au-dessus de ma tête une colossale figure ;

(1) Sunt qui rogatain reltuleriiit pièces Fudisse Chiisto, redderet ut reo Luceui jacenli : luncjuveni halitum Vilée innovatuin visibus integris.

PeriSlephanûn,Xl\, 57-60. Ce récit esl reproduit par les hagiographes postérieurs; mais les Actes latins seuls, suivis par saint Maxiine, l'ont du jeune homme ainsi frappé le fils du préfet.

(2) Sénèque, Controversix, I, 2; éd. Lemaire, p. 88 et suiv. L' «espèce » discutée dans l'école était celle-ci : La jeune fille qui a eu cette tragique aventure peut-elle êtro- admise à un sacerdoce?

(3) « Omnes tanquani ad prostitutam vcnisse, dum tanquam a sacerdole discesserint. » Ibid., p. 09.

mes faibles memljres ont senti tont à coup une force surhumaine : qui que vous soyez, ô dieux qui avez voulu tirer par un miracle Tinnocence de ce lieu infâme, vous n'aurez point secouru une ingrate : .je voue à votre service la virginité que vous avez sauvée (1). » Ce touchant rêve de l'imag-ination païenne se réalisait maintenant sous les yeux des persécuteurs. Mais, chez les anciens, l'attendrissement et la surprise duraient peu. Les rhéteurs qui prirent part à la controverse résumée par Sénèque persistent à déclarer infâme la jeune fille dont ils ont raconte la miraculeuse délivrance. De même les juges du quatrième siècle ne font pas grâce à la vierge sortie intacte d'une aussi terrible épreuve (2). Agnès fut condamnée à la décapitation (3). « Elle se tient debout, elle prie, elle baisse la tète. La main du bourreau

(1) « Allior, iiiquit. huiiiana visa est circa me species eminere, etpiiellaics lacertos supra virile robur altollere; quicumque eslis. dii imiiiortales, qui pudicitiam ex illo infami lococum niiraculo voluislisemergere. non ingraUe puellce openi tulistis. Vobis pudicitiam dedicat, quii>us débet. » Sénèque, ControversicT, \^. 101.

(2) Saint Ambi-oiss\ Deofficits, I. 41, fait aussi allusion au.v pièges tendus à la chasteté d'Agnès.

(3) Les Actes latins racontent que le préfet :auquel ils donnent le nom inconnu de Symphronius , voyant son fds miraculeusement guéri, ue voulutpas continuer leprocL's, etenchargea son vicaire Aspasius. Delà ressemblance entre le nom de ce magistrat et celui du proconsul d'Afrique qui exila saint Cyprien en 257, Bartolini [Actes de sainte Agnès, p. 74 et suiv.) et.\rmellini (// cimitcrodi S. Agnese, p. 41) ont conclu, après Mazocctii {Kal. ceci. iYc«p.,p. 920), à l'identité de ces deux personnages et ont supposé qu'immédiatement avant de gouverner la province d'.\frique Aspasius Palernus avait été vicaire du préfet de Rome. Pour cette raison ils fixent à 257 et au co:nmencement de la

tremble, son visage pâlit, taudis que la vierge demeure

intrépide (1). » Enfin il frappe : « un seul coup suffit

à détacher la tète, et la mort vint avant la douleur (2) ».

Ainsi finit cette jeune fille, dont on sait au moins

persécution de Valpi ien le martyre de sainte Agnès. Cette hypothèse soulève de grosses objections. Du vicariat de la préfecture urbaine on ne passait pas sans transition au prnconsulat d'Afrique; d'ailleurs, le titre de vicaire n'apparaît pas avant Dioclétien. L'édit de 257 visait seulement les cbefs de la communauté chrétienne et ne prononçait pas contre eux la peine de mort, qui ne fut ajoutée qu'en 258 : comment admettre que des magistrats aient voulu, à une époque où ils se bornaient à frapper d'exil des évêques tels que Cyprien et Denys d'Alexandrie, instruire minutieusement et terminer par tine condamnation capitale le procès d'une petite fille de douze ans? J'accorde volontiers que l'auteur des Actes ait voulu identifierle juge de sainte Agnès avec I Aspasius Paternus qui ordonna en 257 la déportation de saint Cyprien; en cela, il aura commis une confusion fréquente chez les hagiographes postérieurs à la paix de l'Église, qui ne se faisaient pas scrupule de donner à des magistrats dont le nom leur était inconnu celui de quelque personnage célèbre dans l'histoire des persécutions (voir Edmond Le Blant, les Actes des marlijrs, p. 27). Mais il faut laisser cette erreur plus ou moins volontaire au compte du passionnaire. La condamnation d'une enfant au désbonneur, puis à la mort, convient surtout à une époque de guerre à outrance, de tuerie en masse, comme fut la persécution de Dioclétien, à laquelle le paragraphe 15 des Actes rattache leur récit. L'expression employée par Damase : « Fama refert sanctos dudum retulisse jiarentes, » ne va pas contre cette conclusion; car Damase, qui écrit entre 366 et 380, peut considérer comme fait il y a longtemps un récit attribué à des contemporains de 304.

(1) « Stetit, oravit, cervicem indexit. Cerneres trepidare carnificem, quasi ip,se addictus fuisset : tremere percussoris dextram, pallere ora alieno timentis periculo, cum puella non timeret suo. >- Saint Ambroise, De Virginibus, I, 2.

(2) Uno sub actu nam caput amputât,

, Sensum doloris mors cita preevenit.

Perl Stephanôn, XIV, 89, 90.

Une hymne attribuée à saint Ambroise montre la victime occupée,

394 LE QUATRIÈME ÉDIT EN OCCIDENT (.SO-i).

deux choses certaines : elle vécut pure et mourut martyre. Elle avait sans cloute ravi ses contemporains par l'élan de son sacrifice, une généreuse protestation en faveur du Clirist et de l'Église, une parole pleine d'énergie et de grâce, un cri, un geste, découvrant une âme exquise. L'admiration populaire s'est attachée à son nom, et lui a créé une poétique légende, dans laquelle l'histoire peut démêler aujourd'hui encore quelques traits vraisemblahles. D'ailleurs, que l'on réduise tant que l'on voudra dans les traditions dont elle est l'objet la part de l'histoire, Agnès est une de ces personnes saintes dont l'importance et la grandeur se révèlent surtout à l'auréole dont elles paraissent entourées. N'en est-il pas ainsi de Marie elle-même, que « toutes les générations proclament bienheureuse >', et sur laquelle TEvangile est si sobre de détails? Les chrétiens du quatrième siècle aimaient à rapprocher de la sainte Vierge la figure virginale de la jeune romaine. Dans un brillant ta-

conime Perpétue, de tomber avec décence (cf. Histoire des jierscciifions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 125) :

Nam veste se totam tegens Curain pudoris praestitit Ne qiiis relectam cerneret.

In morte vivebat pudor Yultuinque texerat manu : Terram genullexo petit Lapsu verecunda cadens.

Celle version, cependant, n'est pas tout à fait conforme à celle de Prudence, car elle suppose la vierge déjà blessée, pcrcussa, et non décapitée d'un seul coup.

bleau. Prudence la montre montant au ciel, entourée^ d'anges : on croirait voir une Assomption de Murillo (1). 11 va jusqu'à représenter Agnès (* écrasant la tête du serpent, qui se roule, vaincu, sous le talon d'une vierge (2) ». L'enthousiasme excessif du poète transporte à la jeune martyre le rôle même prédit depuis le commencement du monde à Marie (3). Agnès est quelquefois dessinée sur les verres chrétiens (4) à côté de la sainte Vierge. Le patriotisme des Romains semble avoir voulu faire de ce rapprochement un nouveau titre de gloire pour la jeune fille « qui porte le double diadème de la virginité et du martyre (5) ».

• (1) Perl Stcphonôn, XIV, ttl-Ul. — Il coiivieiil d'ajouter que Prudence n'essaie pas de rapprocher le triomphe d'Agnès de rAssomj)tion de la sainte Vierge : il représente seulement, avec toute la pompe du langage poétique, l'âme d'Agnès, spiriliis, montant au séjour des élus.

(5) llœc calcul Agnes, ha;c pede potenli

Stansetdraconiscalce premens caput.

Nunc virginali perdomitus solo Cristas cerebri depreinit ignei, Nec victus audet tôlière verticem.

(3) Geticse, III. l.j.

(4) Marligny, Dictionnaire des antiquités chrélienncx, 'i» éd., art. Agnès, \>. 32;Kraus. lieal-EncyUlopMie ilcr christl. Alterthiimer, art. Agnes, t. 1, p. 18.

(ô) tt Habens igitur in una duple.v mariyrium, pudoris et religionis. » Saint Ambroise. De Virginibiis, I, 2.

Duplex eorona est pr;estita martyri :

Intaclum ab oinni crimine virginal, Mortis deinde gloria libera\

Péri Steplifinon, .\1V, 7-9.

Verres dorés représentant Agnès entre deux "colombes, qui lui pré-

396 LE QUATRIEME EDIT E>' OCCIDENT 30i .

Je ne veux me servir de ses Actes que pour leur demandep un renseignement topogi'apliique . dont l'exactitude est attestée parles monuments. Les parents d'Ag-nès (1), disent-ils, enlevèrent son corps avec une sainte joie et le déposèrent dans un petit domaine (p;vf?diolum) qu'ils possédaient à peu de distance de la ville, sur la voie Xomentane (2). Des cimetières chrétiens existaient déjà sur cette voie : le cimetière Ostrien, appelé aussi le grand cimetière, cœmelerium majus, à cause des souvenirs que saint Pierre y laissa (3); une petite nécropole, voisine mais distincte, et fort ancienne aussi (i). A ce second hypogée touchait le prœdiolum des parents d'Agnès , qui. soit avant, soit après la sépulture de la martyre, s'y trouva annexé,' et sur lequel, à l'époque constantinienne, s'éleva la gracieuse basilique semi-souterraine qui semble encore toute parfumée de son souverrir (5). Les Actes ajoutent qu'à l'occasion des funérailles d'Agnès il y

sentent chacune une couronne; Marligny. Kraus, /. c; Rome souterraine, pi. IX, n" 2.

(1) Bartolini a lente de rattacher sainte Agnès à l'une des familles Flavia, UIpia,Turrania, Claudia, Numitoria. Veltia, Lusia, Quiniia [Actes de sainte Agnès, p. 7-11); Armellini (Jl cimitero di S. Agnese, p. 49 et suiv.) essaie de la relier à la gens Clodia; un autre archéologue (cité par Rartolini, p. 98, voit dans ses parents des Calpurnii. Ce sont autant d'hypothèses absolument dénuées de preuves.

(2) Acta S. Agnetis, 13, dans^lc^a SS., janvier, t. Il, p. 4.58.

(3) Voir de Rossi, Del luogo uppellalo ad Capream presso la vin Nomentana.

(4) Armellini, Il cimitero di S. Agnese, pi. XVII, area i.

(.5) Sur la construction de la basili(|ue de sainte Agnès, voir Liber Pontificalis, Silvester, 23, éd. Duchcsne, t. I, p. 180, et les notes du savant éditeur, ibid., p. 196.

eut une émeute des païens, et que sa sœur de lait Émérentienne, encore catéchumène, y périt. Les parents d'Agnès veillèrent à la sépulture de l'amie de leur fille, et la déposèrent « à la limite du petit champ de celle-ci , » in confinio agelii heafissimsB virginis Agnelis (l). La tombe d'Émérentienne sera , en effet, vénérée dans le cimetière Ostrien, contigu à celui qui prit le nom de sainte Agnès, dont il n'est séparé que par un arénaire à travers lequel on pouvait passer de l'un à l'autre (2).

Dans les galeries souterraines qui se développèrent promptement autour du tombeau de sainte Agnès, comme dans celles du cimetière Ostrien, a été rencontré le souvenir dune femme chrétienne célèbre par son dévouement pendant la persécution. Le sceau de Turrania Lucina s'y reconnaît encore imprimé sur le mortier de deux tombes (3). Lucine parait souvent

(1) Aclo S.Afjnetis, 13.

(2) Voir Armellini, // cimilero cli S. Agnese, p. 28-34. L'inscription en caractères du quatrième siècle si savamment commentée par M. de Rossi dans la description citée plus haut {Del luogoappellato ad Caprecnn) nomme les principaux martyrs enterrés dans le cimetière Ostrien : Victor (évèque d'un siège inconnu), Félix, Alexandre (martyrs dont l'histoire est ignorée}, Papias et Maurus (voir plus haut, p. 383), cfTïmérentienne :

XVI KAL Or.T MAP.TVRORO 1)1 CiUli TKIIV MAJORE XICTOUIS 1"EEIC(5 EMERENTIANETIS ET ALEXANfZrt

" Papice, Mauri » devait prohahlement être ajouté après Fe/icis ; le marbre est brisé à cet endroit.

(3) De Rossi, BuUcttino di archcologia cristiana, 187G, p. 151; Armellini, La tripla di S. Emerenziana, p. 76; Il cimitcro di S. Agnese, p. 175 et pi. Xlll, n'^ 5.

;jï)8 LE QUATRIEME EDIT EN OCCIDENT SOi.

dans les récits de cette sanglante époque. Elle joue un rôle dans les Actes de saint Sébastien , dans ceux de sainte Viatrix (1), de saint Anthime, de saint Cyriaque, de saint Marcel, dans la notice de ce pape au Liber Pontificalis. Si confus que soient ces divers documents, il en ressort au moins l'importance du personnage, qui ne peut être imaginaire. Lucine se montre à nous comme une grande dame, qui mettrait ses richesses, son zèle, son influence, au service de l'Église affligée. On la dit petite-fille par sa mère de Fempereur Gallien, fille de Terentianus, préfet de Rome (2), et veuve d'un ancien proconsul d'Asie, Faltonius Pinianus, converti à la foi chrétienne (3) ; à ellemême un martyrologe donne le nom d'Anicia Lucina (i). Les Piniani sont bien connus au quatrième siècle (5), et, à cette époque, existent entre les Anicii, les Faltonii, les Turranii des rapports de parenté ou d'alliance (6). Le sceau imprimé dans le cimetière de

(1) Voir plus haut. |). 371.

(2) La liste des préfets insérée dans le recut'U philocalieii ne donne ])as de magistrat de ce nom : mais le préfet de 290 s'appelait Turranius Gratianus Corp.inscr. lai., t. VI, 1128 et p. 8ib]. dont le nom a pu être mal rei)roduit. T. Gratianus s'est facilement transformé sous la jdume d'un copiste en Terentianus : de même que M. Aurelius est quelquefois devenu Maurelius, A. Gellius, .\gellius, M. .\picius Mapicius. VoirRuinart, éd. Ratisbonnc, p. 638, note 9. Je suis porté à voir dans le préfet Turranius Gratianus le perc de notre Turrania Lucina.

(3) Âcta S. Anthiinii, dans.lc/« SS., mai. t. Il, p. 617.

(4) « VI idus maii,... Romaî Faltonis Piniani et AnicicC Lucinoi conjugis ejus. w Notker, Murtijrol.; cf. Acta SS., mai, t. II, p. 615.

(5^ Palladius, ^(a7. Laits., 119, 121; saint Augustin, Ep. 125-128, 225, 227 ; saint Jérôme, Jijj. 143.

(6) Orelli, Inscript., 1131. Cf. Armellini, Il cimUero di H. Agiicse, p. 175, 177.

LES MARTYRS DE ROMR. :!9'j

sainte Agnès appartient donc, vraiseni])lablemc]it, à une chrétienne qui joignait au cognomen (baptismal) Lucina le gentilitlum Turrania, et, par elle comme par son mari, tenait aux plus grandes maisons de Kome. Cette situation de famille explique l'impunité dont elle put jouir et la lil)erté relative de ses mouvements au milieu de la terreur universelle. Pendant qu'ils immolaient les prêtres Crispus et Jean, souvent associés à Lucine dans l'œuvre de miséricorde envers les martyrs, et ensevelis à la hâte dans le cimelière improvisé sous le bois des Arvales (1), les magistrats, n'osant ou ne voulant toucher à une personne apparentée à ce que le sénat comptait de jdIus illustre, préféraient fermer les yeux sur ses actions. Cependant, si l'on en croit une tradition curieuse, Lucine commençait à s'inquiéter pour elle-même et songeait à prendre la fuite, quand une des martyres qu'elle avait ensevelies, Viatrix, lui apparut, l'exhorta à demeurer, et lui annonça que, ce mois-là même, Dieu allait rendre la paix à l'Église (2). Cette légende

(1) « RonicB in Sexto Pliilippi natale beatoruni presbyteroruiii Joannis et Crispi, qui perseciitione Diocleliani et Maxiiniani multa saiictoriini corpora ofTiciosissime sepelierunt. » Adoii, Marlyrol., au 18 août; cf. (le Rossi, Ro)iHi sotterranea, t. 111, p. 663. 11 me paraît dillicile de considérer la date du 18 août coninic celle du martyre d'un au moins de ces prêtres, (jue plusieurs Passions nous ont montré enterrant encore (les fidèles dans les premiers mois de 305. Peut-être Crispus, qui en effet ne figure plus à cette date dans les récits, fut-il martyrisé seul le 18 août soi, et Jean plus tard : l'anniversaire du iiremier serait devenu commun à l'un et à l'autre.

(21 Acta S. licalricis; Acla S. Anlhimii; dans Acia SS., mai, t. II, p. 619; juillet, t. vu, p. 36.

400 LE QL'ATRIÉME ÉDIT EN OCCIDENT (304).

a au moins le mérite d'expliquer poétiquement que Lucine survécut à la période sang-lante de la persécution en Occident; ce que montrent, d'ailleurs, les sceaux appliqués par elle ou par son ordre sur des tombes probablement postérieures à cette époque. Le moment où la persécution, destinée à continuer pendant plusieurs années encore en Orient, commença de s'amortir à Rome, coïncide avec le printemps de 305. Avant de raconter les événements politiques qui amenèrent l'accomplissement de la prédiction attribuée à Viatrix, il nous reste à montrer hors de Rome, en Italie, en Espagne, en Afrique, la répétition des trafiques épisodes auxquels on vient d'assister dans la ville éternelle.

Les martyrs de l'Italie et de la Sicile.

L'Italie entière, du Pô à la Sicile, eut des martyrs.

On en rencontre sans surprise dans le Latium, TÉtrurie, l'Ombrie, où rayonna de bonne heure le foyer de christianisme allumé à Rome par la main des apôtres. Ces contrées, depuis longtemps interrogées et fouillées de toutes parts, ont encore vu sortir de terre, en ce siècle, des noms inconnus de glorieux témoins du Christ. A Piperno (Privernum), dans le Latium, le marbre brisé qui porte l'épitaphe de deux époux chrétiens du quatrième siècle , Lucretius Asi (nianus) et Quintiana, ne rappelle pas seulement leur piété, leur amour des pauvres, leur hospitalité, mais raconte qu'ils eurent pour enfants trois saints, c'est-à-dire, dans le langage du temps, trois martyrs (1). Le nom

(1) Voici l'inscription, avec les restitutions proposées par M. de Rossi

JultYS. LVCRETIVS. XSlniomts et ....A. QVINTIANE. QVI. Fuerunt...

fidèles. BOMS. MORIBVS. PII. S\]ilientores et hospitES. PEREGRINORVM. ET. pouperum parentes....m. IVLI. ET. MONTAMAM. S.\Nf7or«Ht ha^C. DOMYM. AlPETItv7 eorum orBITAS.FESTLNA A.NTE. Tymuliun et

ossX SA^'CTORVM. filiorum

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