‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l'église (volume 5)Chapitre 44 sur 57 · IN PAGE · texte numérisé non relu

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Marbre encastré, ^avec beaucoup d'autres débris antiques, dans le

lion admise, un fait subsiste : l'existence, à Tarquinies, d'un Eutycliius, qu'une épitaphe portant les caractères de l'époque de Constantin dit avoir confessé la foi et être mort dans la paix du Ciirist (1 ,.

On cite pour rOmbrie de nombreux martyrs : saint Secundus, à Amelia (2) ; sainte Firmina. près de la même ville (3); saint Félix, évèque, à Spello (V : saint Grégoire, prêtre, à Spolète (5); saint Fidence et saint Téreiice, à Martane, près de Todi 6 ; nialbeureusement les Actes de ces divers martyrs sont trop peu sûrs pour qu'on leur puisse demander pins de

pavage de léglise de S. Maria di Castello à Conielo; de Rossi, liuUeltino di arclieologia cristiann, 1874, pi. VI et p. 101.

(1) Sur la rareté et la Aaleur du mot confessor dans une inscription funéraire du quatrième siècle, voir de Rossi, BulleUino di archeologia cristiana, 1874, p. 102-111. Dans les pages 111-118 du même UuUcltino, le savant archéologue démontre que l'épitaphe A'Eut]jc]iius confesseur provient des hypogées chrétiens de Tarquinies. Voir cependant, à la même époque, un autre sens du mot confessor; Duchesue, Origines du culle clirélien, p. 405- i06. — Il ne faut confondre aucun de ces Eutychius avec leur homonyme romain, enterré dans la catacombede saint Sél)aslien, et célébré par saint Damase dans une épitaphe en vers, où il est raconté que ce martyr passa douze jours dans un cachot semé de poteries aiguës (cf. plus haut, p. !>.47;. Je n'ai point mentionné l'Eutychius romain parmi les martyrs iminol.^s sous Maximien Hercule et rappelés dan» la première partie de ce chapitre, car l'époque de sa mort n'est pas indiquée dans l'épitaphe damasienne, et la difliculté avec laquelle son tombeau lut retrouvé après la paix de l'Église (voir p. 188) semble indiquer que celui-ci avait été caché, comme tant d'autres, au commencement de la persécution.

(2) Acta SS., juin, t. I, p. 51 ; Surius, Vitœ SS., t. VI, p. II.

(3) Surius. t. XI. p. 517.

(4) Acfa SS., mai. t. IV, p. 1(17.

(5j Surius. t. XII, p. 307.

(6) Acla SS., septembre, t. VII. p. i/'j.

détails (1). Bion meilleurs, malgré leurs défauts, paraissent ceux de saint Sabin, évèquc d'Assise (2), «mîiprisonné dans cette ville avec ses diacres Exsupcrantius et Marcel, et lieaucoup d'autres clercs, par ordre de Vénustien, correcteur d'Étrurie et d'Ombrie (3). Ayant refusé de sacrifier, les deux diacres furent mis sur le chevalet, fouettés, déchirés avec les ongles de fer, et périrent dans la torture. Un peu plus tard, l'évèque, après avoir eu les deux mains coupées, fut transféré à Spolète, où il mourut sous les verges. Mais un autre que Vénustien commanda son supplice : ce gouverneur s'était converti avec sa femme et ses enfants pendant le procès, et avait été mis à mort sans jugement ('i.).

(1) Voir Tilleraont, Mémoires, t. V, art. i.ii sur la persécution de Dioclélien.

(2) Passto S. SaviiH episcopi cl mnrlijris, dans Baliize, Miscellanea, t. I, p. 12; voir plus haut. p. 360.

(3) Voir plus haut, p. 360.

(i) Les .\cles racontent qu avant la conversion de Vénustien, saint Sabin, comparaissant devant ce gouverneur, avait brisé une statue de .Jupiter et pour ce fait avait eu les deux mains coupées; puis qu'une matrone, nommée Serena, avait recueilli pieusement celles-ci, et, les ayant embaumées, les avait déposées comme une précieuse relique dans un baril de verre, in dolio vitrco (Passio, 8, dans Ealuze, p. 13). On n'admettra peut-(Hre qu'avec hésitation le bris de la statue, peu conforme aux mœurs dos premiers chrélieus; mais le supplice des mains coupées n'est pas sans exemple. « Suétone rapporte qu'un jour, au tribunal, quelqu'un s'étant écrié qu'il fallait couper les mains à un faussaire, l'empereur Claude lit aussitôt ap|>eler le bourreau avec sa machaera et sa mensa lanionia [Claud., \:^)•, une fresque de Pompéi montre celte mensa, billot massif porté sur trois pieds et de tous points semblable à ceux dont on se sert encore dans les boucheries (Edmond Le Blant, Itevue nrchcolo(jique, 1881), p. 150 et pi. 111). » La déposition des reliques ùi rfoZ/o v itreo ofïrc aussi de la vraisemblance. Des chlia sont souvent représentés sur les marbres des catacombes (Martigny, Dictionnaire des ant. chrét., art. Dolium, p. 259;

Les traditions relatives aux martyrs de Tltalie méridionale sont assez confuses; cependant on doit retenir les noms de saint Érasme, martyrisé en Campanie (i) ; du célèbre saint Janvier, troisième évèque de Bénévent, décapité dans la même province, à Pouzzoles, avec ses compagnons Sosie, Festus, Didier, Proculus, Eutycliius, Acucius (2,; de saint Vit, enfant de douze ans, dit-on, immolé pour le Christ avec saint Modeste et saint Crescence dans la Lncanie (3). La confession de saint Euplus ou Euplius, diacre de Catane en Sicile, est célèbre, et ses Actes, dont on possède plusieurs versions un peu différentes, mais paraissant provenir d'un même original, méritent de faire foi dans rensemble(i).

Kraus, Jieal-liiicij/tt. dcr. c/irii>(l. AUerili.. ail. Eass, t. I, p. 480'; on a troin t» dans leurs tombeaux des ampoules de verre en forme dv barillet, a ba/ilello (de Uossi, Roma soiferranea, t. IH. p. 020) ; des dolia en terre cuite ou de petits barillets en verre se rencontrent fréquemment dans les clmelières gallo-romains. Un très ancien exemple de (Inliinn vitrcitm est donné dans la double fresque de la crypte de Lucine, qui représente, porté sur le dos d'un poisson, un panier de pains au milieu duquel une ouverture laisse voir un baril de verre contenant du \'m (Roma sotterranea, t. I. ji!. Vil: cf. Home souterraine , pi. Vlll no 1).

(1) Acta SS., juin. t. I. p. 'Ml.

(2) Ibid., septembre, t. Vi. j». 7(il. Les Actes de saint Janvier mettent ^ son martyre sous Dioclétien. pendant le cinquième consulat de Constance et de Galère, c'est-à-dire en 305. Mais la commémoration de ce saint évêquc et de ses compagnons est dans l'Église latine au l'J septembre. .\ celte date de 305Dioclélien ne régnait plus, et la persécution avait ce.ssé en Occident. Peut-être celle du 21 avril, où les Grecs font la fêle de ces saints, correspond-elle plutôt au jour e\act de leur martyre: en avril, Dioclétien et Maximien n avaient pas encore abdiqué, et la persécution durait en Italie.

(3) Ibid., juin. t. VI. p. isn.

(4) Voir Tillemont. Mémoires, t. Y, art. et note ii sur saint Euplc

Le 1-2 août (1) 301- ['2], Eupliis fut arrêté pendant qu'il lisait l'Évangile aux fidèles. On le conduisit à Calvisianus, correcteui' de Sicile (3). Celui-ci était dans son cabinet, séparé de la salle d'audience par un voile (V . Entrant dans la salle. Enplns cria d'une voix forte : a Je suis chrétien, je désire mourir pour le nom du Christ. » Calvisianus ordonna d'introduire dans le cabinet l'homnie qui criait ainsi. Euplus portait encore le livre des Évangiles, dont il donnait

( l) « Pruliê idiis aiigusti. » Les Actes grecs mellent ce praiiiier interrogatoire le 29 avril, et le second le 12 août; je préfc're suivre ici les Actes latins, qui les mettent le même jour, car ils paraissent tout à fait la suite l'un de l'autre, et le contexte ne suppose pas entre eux un aussi long intervalle.

(2) «Diocletiano novies etMaxiniianooctiesconsulibus. » ActaS. EiipH, dans Ruinart, p. i38. Cette date consulaire de 304 se retrouve dans les .\ctes grecs publiés par Cotelier (/»/o?j«w^«/« Ecclesuc yiwca', Paris. 1686, p. 15*2% Plusieurs manuscrits portent '< Diocletiano novies et Maxiiniano septies^os. : » mais ces deux consulats ne concordent pas. Dioclétien ayant été consul pour la neuvième lois en 304 et Maxiinien pour la septième (avec Dioclétien encore pour collègue; en 303. Cependant on pourrait retenir l'indication du septième consulat de Maximii'u et considérer celle du neuvième de Dioclétien coniuie une faute de copiste, facile à commettre puisqu'il suffisait de mettre un I de trop dans la date écrite en chiffres romains. Les circonstances du martyre de saint Euplus se rapportent aussi bien à 303 qu'à 30i. J ai préférinéanmoins celte dernière date, parce qu'elle est donnée correctement par quelques manuscrits.

(3) C'est le titre que lui donnent avec raison les Actes grecs de Cotelier. La Sicile était administrée en 314 par un correcteur (Eusèbe, Hist. EccL, X, 5, 23: cf. Man[uardt, liômisclie Stadtswervaltung. t. I, p. 240\ Aussi les .Vcles latins se trompent-ils en donnant à Calvisianus le titre de consularix, (|ue les gouverneurs de Sicile ne portèrent qu'ai)rès 337 (Marquardt, l. r.].

(4) Cf. J. llambaud, le Droit criminel romain dans les Actes des martyrs, j). :n.

lecture au moment de son arrestation. Un sénateur, Maxime t), qui se trouvait dans l'appartement du correcteur, dit en le voyant ainsi chareé : « Il ne t'est pas permis de porter de tels livres contre l'ordre des empereurs. » (lalvisianus commença l'interrogatoire : Il D'où te viennent ces Ecritures? les as-tu apportées de ta maison? — Je n'ai pas de maison, mon Seigneur Jésus-Christ le sait, » répondit Euplus, qui probablement vivait caché loin de sa demeure habituelle, comme beaucoup de chrétiens pendant la persécution. Calvisianus continua : " Est-ce toi qui as porté ici ces livres? — C'est moi qui les ai portés; car je les avais quand on m'arrêta. — Lis-les. » Euplus ouvrit le volume et lut, entre autres passages, ces deux sentences de l'Évangile qu'il avait sans doute l'habitude de commenter aux fidèles pour les préparer aux épreuves de l'heure présente : " Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux, » et : " Celui qui veut venir après moi, (juil prenne sa croix et cju'il me suive. » « Qu'est-ce que cela? » dit le correcteur. " C'est la loi de mon Seigneur, qui m'a été confiée. — Par qui? — Par Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant. » Calvisianus, l'interrompant, dit que, puisque ses sentiments étaient suffisamment connus, il serait maintenant interrogé en public, avec l'appareil de la torture.

(1) Les Actes latins disent seulement : u Unus ex aniicis Calvisiani, Domine Maximus. » Les Actes grecs lui donnent le tilre de clarissinie,

ô XaijLTrpÔTaTo;.

On passa dans la salle daudience. où le correeteui' lui demanda : « Persistes-tu dans ta première confession? » D'une main qui restait libre Euplus fît le signe de la croix, en disant : « (^e que j'ai déclaré une première fois, je le répète; je suis chrétien, et je lis les divines Ecritures. — Pourquoi les as-tu gardées en ta possession, et ne les as-tu pas livrées quand les empereurs les ont interdites? — Parce que je suis chrétien, et qu'il ne m'était pas permis de les livrer. Mieux vaut mourir. Elles contiennent la vie éternelle, que perd celui qui les livre. Pour ne pas la perdre, j'abandonne ma vie. — Qu'Euplus, qui a contrevenu à redit impérial en ne livrant pas les Ecritures, et qui persiste à les lire an peuple, soit appliqué à la torture. » Pendant qu'on le tourmentait, le martyr faisait tout haut ces courtes et ardentes prières , que nous avons tant de fois entendu sortir de la bouche d'héroïques patients : « Je te rends grâces, Christ. Garde-moi, puisque c'est pour toi que je souffre. » Le correcteur l'exhortait cependant : « Euplus, renonce à ta folie. Adore les dieux, et tu seras délivré. — J'adore le Christ, je déteste les démons. Fais ce que tu voudras, je suis chrétien. J'ai depuis longtemps désiré ce qui m'arrive. Fais ce que tu voudras. Ajoute d'autres tourments. Je suis chrétien. » Quand les bourreaux eurent reçu l'ordre de s'arrêter, Calvisianus reprit : c< Malheureux, adore les dieux; rends hommage à Mars, à Apollon et à Esculape. — J'adore le Père, le Fils et le Saint-Esprit, la Trinité sainte, hors laquelle il n'y a pas de Dieu. Périssent des dieux qui

n'ont pas fait le ciel, la terre et tout ce qu'ils contiennent! Je suis chrétien. — Sacrifie, si tu veux être délivré. — Je m'offre moi-même en sacrifice au Christ Dieu. Je ne puis faire plus. Tes efforts sont vains : je suis chrétien. » Calvisianus commanda de le torturer plus cruellement. « Christ, je te rends grâces, s'écriait le martyr. Christ, secours-moi. 0 Christ, je souffre tout cela pour toi. » Il prononça souvent ces invocations; puis la force lui manqua au milieu de ses souffrances, on vit ses lèvres paies s'agiter, priant encore : mais la voix ne sortait plus de sa poitrine épuisée.

Calvisianus rentra dans son cabinet pour rédiger la sentence: paraissant de nouveau hors du voile, il lut sur ses tablettes : (( J'ordonne que le chrétien Euplus, qui méprise les édits des princes, blasphème les dieux et refuse de se repentir, soit décapité. Emmenez-le. » On suspendit à son cou l'exemplaire des Évangiles avec lequel il avait été surpris, et l'on marcha vers le lieu du supplice; le héraut précédait en criant : <( Le chrétien Euplus, ennemi des dieux et des empereurs 1 » Euplus ne cessait de répéter : « Grâces au Christ Dieu 1 » Parvenu là où il devait mourir, il s'agenouilla et pria longuement; puis, disant une dernière fois : -' Grâces à Dieu 1 » il tendit le cou au glaive du bourreau. « Les chrétiens parvinrent à enlever son corps et l'ensevelirent pieusement, embaumé dans les parfums (1\ »

(1) « Sublaluin est postea corpus ejus a chrislianis, et condituin aroiiiiilibiis .sopuKiiiii est. » Actu, :î.

LES MARTYRS DE LITALIE ET DE LA SICILE. ill

Ou voudrait reucontror le môme naturel et la même vraisemblance dans les Actes de la célèbre martyre de Syracuse, sainte Lucie (1). Malheureusement, il est impossible d"y méconnaître un récit romanesque, où rimagination du narrateur joue le plus grand rôle. L'existence historique de la sainte n'est pas douteuse : la vénération dont elle fut de l)onnc heure l'objet dans toute l'Eglise en est la preuve. Sou histoire, en ce qu'elle a de probable, tient cependant en quelques lignes : Lucie, qui avait voué à Dieu sa virginité, et s'était dépouillée volontairement de ses biens, comparut devant le correcteur (2), qui la menaça de l'enfermer, comme tant d'autres vierges chrétiennes, dans un lieu de débauche, et la fit enfin mourir par le .alaive, le 13 décembre (3).

Remontant vers le nord de l'Italie, on trouve des

(1) Surius, Vihc US., t. XII, p. 2i7.

(2) Les Actes donnent à ce magistrat le litre de consularis et le nom de Paschasiiis. On peut admettre qui», du mois daoût au mois de décembre, un autre correcteur ait remplacé Cah isianus. que nous venons de voir condamner à Catane saint Euplus. Mais Paschasius est un nom de forme chrétienne (Kraus, Beol-Eiicijl,I. der cliristl. Alterlhihncr, art. Xamen, t. 11. p. 481; et na point dû être porté par un maiiistrat païen.

(3) Les .Vcles racuntent, j;! S. qu'au moment de mourir Lucie dit : « Je vous annonce que la pai.v est rendue à l'Ej^lise, que Dioclétien est descendu du trône et (jue Maximicn a fini sa carrière. » Il y a dans ces paroles un double anailironisme : d'abord, la mort de Lucie paraissant être du 13 décembre 30i. la sainte n'a pu annoncer comme arrivant en ce jour l'abdicalion de Dioclétien, qui est du mois de mai 305; pui5 on se tromjie en faisant mourir au moment de l'abdication Maximien Hercule, qui y survécut cinq ans. Mais, comme le monlre le chapitre suivant, le narrateur çsl dans la vérité historique en faisant dater de l alidication des Au2;ustes la paix religieuse en Occident.

il2 LE QUATRIEME ÉDIT EN OCCIDENT 304}.

martyrs clans le Picenum, saint Emygdius, évèque, à Ascoli (1). saint Peregriniis, diacre, à Ancùne (2); dans lÉmilie, saint Domninus, près de Parme (3), saint Proculus, saint Vital et saint Agricola . à Bologne {'*). Vital était Tesclave d'Agricola. Tons deux confessèrent le Christ et furent condamnés à mort. Les persécuteurs hésitaient à faire périr As ricohi . dont la douceur avait gagné l'amitié des païens. Aussi essayèrent-ils de lépon vanter par le supplice de son esclave. On soumit Vital aux plus cruelles tortures. Celui-ci. dont le corps n'était plus qu'une plaie, s'écria d'une voix mourante : « Seigneur Jésus-Christ, mon Seigneur et mon Dieu, ordonne que mon âme soit enfin accueillie dans ton paradis, car je désire recevoir la couronne que ton saint Ange m'a montrée. » Puis il expira. Agricola, persistant dans sa foi, fut crucifié. Les corps des deux martyrs furent, paraît-il, enterrés dans le cimetière des Juifs : c'est là que les trouva saint Ambroise, en 392; près du corps d'Agricola étaient déposés la croix , les clous et u les

(1) Ac/a SS., août, t. II, p. IG.

;2) Ibicl., mai. t. III, p. 565.

^3) lùid.. octobre, t. IV, p. 987.

'4) Vitalem, Agricolain. Proculum Bononia condit,

Quos jurala fides pielalis in arma vocavif. , Parque saluliferis texit Victoria palinis,

Corpora trati.s(i.\o.s Irabalibiis inclila tlavis.

Saint Paulin, Poeni. WIV. Il parait résulter de ces vers que Proculus fut cloué, probablement crucifié, comme Agric:)la Sur saint Proculus, voir .lc/« SS., juin, t. I, p. 50.

LES MARTYRS DE L ITALIE ET DE LA SICILE. -in

marques triomphales de son sang (1) », c'est-à-dire soit les linges ou la terre qui en avaient été imbibés, soit Téponge ou le vase où on Tavait recueilli ('2). L'atrocité du supplice, l'irrégularité d'une exécution capitale confiée à des mains autres que celles du bourreau, les haines dont elle témoigne, me font attribuer à la dernière persécution le martyre de saint Cassien d'Imola. Le fanatisme de Maximien Hercule, qui résidait haljituellement à Milan, quelquefois à Ravenne, à Aquilée, à Vérone (3), encourageait dans toutes les provinces du nord de l'Italie celui du peuple et des magistrats, et amnistiait d'avance les illégalités dont les chrétiens seraient l'objet. Voici ce que l'on sait de saint Cassien. Le poète Prudence, allant à Rome, traversait la ville d'Imola, appelée alors Forum Gornelii, du nom de Sylla, son fondateur (i). Dans la hasiliquc il aperçut, au-dessus du tombeau du martyr, une peinture représentant un homme couvert de plaies, les membres déchirés, entouré d'enfants qui

(1) Saint Anibroise, De exhorladonc virrjitiilatis, 1, 2; cf. saint Paulin, Vita S. Âiubrosii, 4. On place généralement le martyre de ces saints pendant la persécutioii de Dioclétien. La lettre 55, attribuée à saint Ambroise, qui donne seule cette indication chronologique, est regardée comme apocryphe; mais elle peut n'être pas de saint Ambroise et cependant reproduire une date exacte. L'inhumalion probablement furtive dos deux martyrs dans le cimetière des Juifs montre que celui des chrétiens était alors confisqué; ce trait est caractéristique de la persécution de Dioclétien.

(2) Cf. Prudence. /'c/'j Stephanôn, XI, 131-1 'li; et les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 344, 335.

(3) Voir Godefroy. Code Théodosien, (. IV, p. 13.

(4) Prudence, l'eri Stephanôn, IX, 1,2.

il 4 LE QUATRIKMIi; EDIÏ EN OCCIDENT :3ii;.

piquaient son corps avec des styles à écrire (1). « Ce que vous voyez, lui dit le gardien du temple, n'est pas une tradition vaine, un conte de bonne femme ; l'artiste a pris dans les livres le sujet de son tableau, qui montre quelle était la foi de l'ancien temps (-2). » Expli({uant au poète la peinture qu'ils avaient sous les yeux, Vxdituus lui raconta que Cassien était un maître d'école exact, sévère, peu aimé de ses élèves à cause de la stricte discipline qu'il leur imposait. Il fut tr;îduit en justice, parce qu'il refusait de sacrifier aux dieux (3). Ayant appris la profession de ce chrétien, le juge le condamna à un supplice d'un genre nouveau. En souvenir peut-être du châtiment inventé par Camille

(1) Erexit ad cœlmn faclem, sletit obviam contra

Fucis coloiiini picta imago niartyris, Plagas mille goreii.s. tolos lacerala \u^v arUis, Ruplain minutis prcefeiciis imiicHs ciilom. Iniuimcii circum [meri. miserabilc visu.

Cont'ossa parvis membra ligebant slilis.

J'eri SteplunnUi, 'J-li.

yl) .EdiUius consiillus ait : Quod perspicis, hospcs.

Non est inanis aut anilis fabula.

Historiam piclura refert, ([ufe Iradita libris Veram vctusli tem[)oiis monstiat iidem.

Ibid., 17-20, (3) Moderalor aluijpni

Gregis, quod aris supplicaie spicverat.

Ib'uL, 31-32.

On a conclu de ces paroles que le martyre de saint Cassien était arrivé

sous Julien, qui interdit l'enseignement aux chrétiens. Le poète ne dit

lias que Cassien fut poursuivi pour avoir professé, maispour avoir refusé

(le sacrifier aux dieux. 11 parle de ce martyre comme d'un fait arrivé

« au vieux temps, » vcrain vetusfi temporis monsiral /idem; cela

peut s'entendre du commencement du quatrième si cle, n)ais non du

règne de Julien, sous lequel vécut Prudence enfant.

LES MARTYRS DE L'ITALIE ET DE LA SICILE. i L",

pour le précepteur qui avait voulu lui livrer les enfants de Faléi-ies (1;, il abandonna Cassien à ses écoliers, nu. les mains liées, les autorisant à le tourmenter jusqu'à la mort. Chacun épuisa sur lui sa rancune et sa méchanceté, les uns brisant leurs tablettes sur le front du vieux: maître, les autres lui enfonçant des styles dans les entrailles ou lui en sillonnant la peau. Après un long supplice, rendu plus atroce par les railleries de ses jeunes bourreaux, Cassien finit par mourir, ayant perdu tout son sang (2).

il) Tile-Live. V. 27.

(2) Vincitiir post ler-ja maïuis. spolialus ainiclu.

Ailest aciitis aunicn armatum slilis.

Conjiciiinl alii IVagiles iii<iuc oia tabellas Frangunt. lelisa fronle ligniim dissilit.

Imlc alii sUi:iulos et acumina lerrea vibrant, Qiia parle aralis cera sulcis scribitur.

llinc foditur Chrisli confesser, et inde secalur;

Pars viscus intrat molle, pars scindit ciiteni. Oinnia inembra inanus pariter lixere ducentîe,

Tolidcmqiie gullii- vulnemm slillant sinnil.

Sanguis ab interne vonariiin fonte patentes

Vias secutus deserit priecordia, Totque foraniinibns ponctrali corporis exit

Fibrarurn anbelans ilie vitalis calor.

Péri Stephanon, \\, 43-92.

Ce terrible supplice n'est i)as sans précédent; Suétone {Caligulu, 28) parle dun sénateur et Sénèque 'De clcmenlia, I. 14) d'un ciievalier ainsi tués à coups de styles. — Je ne crois pas avoir besoin de défendre la véracité de Prudence décrivant un tableau de la basilitjue d"Imo'.a et ra]>portant le conimentaire (jui lui en est donné. On a

iir, LE QUATRIÈME ËDIT EN OCCIDENT (304).

Les villes do la Yéiiétie et de la Transpadane earoiit aussi leurs martyrs, dont quelques-uns paraissent avoir appartenu à la conr ou à l'armée de Maximien Hercule, ou avoir été jugés directement par lui : saint Victor, soldat maure, à Milan (1 ' ; saint Nabor et saint Félix, également soldats, dont le procès s'instruit dans cette ville et dont Tcxécution se fait à Lodi (2); saint Fidèle, saint Exanthius. saint Garpophore et plusieurs autres, immolés à C5me (3); sainte Justine à Padoue [ï ; saint Firmus et saint Rusticus, arrêtés à Bergame, interrogés à Milan, décapités hors des murs de

pourtant, pour la peinture de saint Cassien comme pour celle de saint Hippolyte (cf. les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 332- 337), insinué qu'elle pouvait être une invention du poète. J'ai répondu ailleurs pour saint Hippolyte: la réponse est aussi facile en ce qui concerne saint Cassien. Il faudrait des preuves bien fortes ])0iu' accuser sinon d'imposture, au moins d'invention poétique un homme tel que Prudence, décrivant un monument public placé dans une église et disant : «J'ai vu. » L'IiymuM'u 1 iionneur do saint Cassien est une des plus vivantes, des plus personnelles que Prudence aît écrites; il s'y met na'ivement en scène, et laisse même échapper sur son voyage, sur sa famille, sur ses inquiétudes de fortune ou de carrière, une de ces confidences dont il se montre ordinairement si avare (Péri Stephandii, IX, 99-106;. Comment supposer qu'à ces accents sincères il aurait mêlé une froide et inutile fiction, et, après avoir confié à ses iecteurs qu'il embrassa le tombeau en versant des larmes et en priant avec angoisse [ibid., 99-100), décrit comme existant au-dessus de ce tombeau une |)einlure imaginaire? L'auteur de la plus récente étude sur Prudence, ^1. Puech, admet comme moi que le poète a réellement vu les fresques ou les tableaux dont il [larle yl'rudcnce, élude sur la poésie latine chrétienne au quatrième siècle, 1888, p. 130, 309.)

(1) Acta SS., mai, t. II, p. 286.

(2) Acta SS., juillet, I. III, p. 280.

(3) Acta SS., août, t. II, p. 187; octobre, t. XII, p. 5i8.

(4) Acta SS., octobre, l. III, p. 824.

Vérone (1). iMais les Actes de ces divers martyrs sont de ])asse époque; les noms, quelques indications de lieu, peuvent seuls être acceptés avec confiance. La Passion de Firmus et de Rusticus raconte qu'après leur supplice le magistrat qui les avait condamnés fît apporter les noies rédigées par les chrétiens et commanda de les brûler, en même temps qu'il ordonnait de laisser sans sépulture les corps des martyrs (2). Abolir de toutes les manières la mémoire de ceux qui étaient morts pour le Christ, faire que nul écrit et nul tombeau ne parlât d'eux à la postérité, fut, pendant cette persécution, la pensée des païens. Elle put être en partie déjouée, car presque partout les reliques des martyrs reçurent les honneurs qu'on leur avait enviés (3). iMais le récit de beaucoup de trépas glorieux ne fut pas écrit, ou se perdit faute de pouvoir être recueilli dans les archives dispersées des Églises : quand on voulut le rédiger plus tard, les sources étaient confuses, les traditions brouillées. C'est ainsi que les

(Il Voir la Passio SS. Firiiii et Rustici, omise dans l'éditioii de 1689 de lluinart, donnée dans rédllion de 1731, el leproduilc dans celle de Ralisbonno. p. 636. Cette Passion est aussi peu sûre que beaucoup des Actes que Ruinait a rejetés de son recueil.

(2) « Tune jussil Anulinus ut oinnes gestae christianorum adducerentur ante euro, et fecil eas coinburi ante se, diccns : Quicumque leserlt cas in errorem veniet, sicul et illi luerunl: et voneiantur ilioruni sepulcra niagis quain lempla deorum , qui ab initio sunt. Et jussil ut nenio sepeliret corpora eorum, nisi beslife aut canes devorarcnt ea. » l'assio SS. Firml et Rustici, 2.

if Voir en particulier la dévotion des Milanais du quatrième siècle pour les tombes de saint Victor, de saint Nabor el de saint Félix, appelés no&tros iiuniijrcx par saint .\mbroise {In Litcx- cvaiujelium, ']. IV. . 27

Actes des saints Firmus et Rusticiis ressemblent en l)eaucoup de points à ceux de saint Victor (1) ; que dans un erand nombre de Passions du nord de T Italie parait un même juge, Anulinus, dont le nom est peutêtre emprunté au proconsul d'Afrique célèbre à la même époque par ses rigueurs envers les chrétiens (2).

La même confusion se rencontre dans les Passions des martyrs de Sardaigne. Celle de saint Ephysius, immolé pour le Christ à Cngliari, semlile copiée sur les Actes de saint Procope u3). Celle de saint Saturnin, dans la même ville, rappelle les Actes de son homonyme de Toulouse (i). Cependant, à défaut de pièces authentiques, la Sardaigne a gardé le souvenir de plusieurs victimes de la dernière persécution. Outre les noms que nous venons de citer, elle honore Cisellus et Camerinus, à Cagliari (5); le soldat Gavinus, le prêtre Protas et le diacre Janvier, à Torre (6). La Corse vit aussi couler le sans* chrétien. Les Actes de

\i) Tillemont, Mémoires, t. V, art. liv sur la persécution de Dioclétien.

(2) Cf. Edmond Le Blant, les Actes des )narfijrs, p. 25. Ctpeiiilant le nom d'Anulinus peut avoir été porté par un magistrat distinct de celui-ci et attaché à l'administration du diocèse d'Italie, car les Anulinus sont nombreux à cette époque : un .\nnius Cornélius .\nulinus. consul en 295; un Anulinus, préfet de Rome en 306; un autre .anulinus, proconsul d'Afrique en 313.

;3) Acfa SS., janvier, t. I, p. 997. Cf. Tillemont, Mémoires, t. V, art. Lvi sur la persécution de Dioclétien.

(4) Tillemont, /. c.

5) Acta SS., août, t. IV, p. 414.

(6) Acfa SS.. octobre, t. .\I, p. 5il.

LES .MARTVRS DK L ITALII:: ET DE LA SICILE. 'il!»

sainte Devota (1) disent que cette pieuse vierge y souffrit pat' l'ordre du gouverneur Barljai'us (2). Au même magistrat est attribuée la mort de la plupart des martyrs de Sardaigne. La Passion de saint Saturnin dit expressément que Barljarus gouvernait les deux lies. (]e détail me semble un de ces traits historiques comme il s'en rencontre dans les pièces liagiographi- , (jues même les plus défectueuses. 11 provient apparemment soit d'un document original, soit d'une tradition plus ancienne que l'époque où la Passion fut rédigée; car, dans le courant du quatrième siècle, la Corse et la Sardaigne étaient des provinces "séparées, pourvues chacune d'un gouverneur différent (3); tandis qu'au temps de la division administrative opérée par Dioclétien en 29T elles ne formaient peut-être encore qu'un seul gouvernement (i).

La persécution s'étendit dans la seule province que Maximien Hercule possédât au nord des Alpes. La Rhétie faisait partie de ses États et du diocèse d'Italie. Là

(1) Acta SS., janvier, t. Il, p. 770.

2) A première vue, on croirait que ce nom est symbolique plutôt que réel. Ce fui, cependant, celui d'une grande lamille romaine; un des consuls de 157 s'appelait lîarbarus.

;3) Liste de Polemius Silvlus 403-449), dans Mommsen, Mémoires sur les provinces romaines, Und. Picot, p. 47; ISotitia Difjnitutiim, Occid., lî'Jcking. p. 6, 28; 11, 14; 805.

(4 ■ Dans la Dinvesis Iluliona, le manuscrit de Vérone, représentant la division de 297, nomme la province Corsica et ne fait [las mention de la Sardaigne séparément (Mommsen, l. c, p. 47); mais l'état défectueux du manuscrit ne permet pas de tirer de celte omission des conclusions précises, car le nom d'autres provinces y manque aussi, qui certainement figuraient dans la liste.

i20 LE QUATRIEME EDIT EN OCCIDENT (304).

nous apparait pour la première fois la touchante fig'ure de la pénitente, digne, par son héroïsme et son repentir, de se placer à cùté de tant de vierges immolées pour le Christ.

Dans Augusta Vindelicorum ( Augshourg" ) vivait Afra, courtisane récemment convertie (1). Quand on exécuta l'édit ordonnant de contraindre tous les chrétiens au saci'ifice, elle fut arrêtée, et conduite au juge Gains, c'est-à-dire probablement au président de la province (2 . « Sacrifie aux dieux, lui dit-il. car il t'est plus avantageux de vivre que de périr dans les tourments. — Les péchés que j'ai commis pendant que j'ignorais Dieu me suffisent, répondit Afra; ce que tu commandes, je ne le ferai jamais. — Monte au Capitole, et sacrifie (3). — Le Christ est mon Capitole,

(1) Passio S. Afrœ iiiarlijris , dans Ruiniul . |>. 501. Les .\cles de .sainte Afra coaliennent une ineiwière partie, non insérée dans Ruinart, où est racontée sa conversion, et sur laquelle Tillemont l'ait de justes réserves {Mémoires, t. V, note xxiv sur la persécution de Dioclétien). Mais la seconde partie, renfermant la Passion proprement dite, me parait oÛ'rir de sullisants caractères d'authenticité, et avoir été sinon, comme le dit Ruinart, copiée sur les rejiistres jiublics, au moins composée d'après des souvenirs anciens et précis.

i'I) L'un de ses |>lus proches prédécesseurs avait été Valenlhts, rir perfcclissimus, pixses provincix Rœlix en 290: Corpus inscr. lut., t. IJI, 5810.

(3) « .\ccedensadCapitolium, sacrifica. » Passio, 1. .\ugsbourg, que Tacite [Geriii., 41" nmK\h^ splciididissima Baliœ provinciie colonia, avait probaiilement un Capilole, comme la plupart des colonies romaines. Marquardt doute cependant qu'Augsbourg, bien que (lorlant le nom de colonie^ ait eu le jus colonix [Rouiische Staafsvcrwallung, t. 1, p. 289, note 7). Mais elle était au moins un municipe {Corpus inscr. lut., t. lil, 5800j, et, comme il n'y avait plus, sous l'oiniiire. de différence entre les colonies et les municipes (Willems, le Droit j)ublic

Li:S MARTYRS DE L ITALIE ET DE LA SICILE. 421

sans cesse présent devant mes yeux (1) : je lui confesse chaque jour mes fautes. Et puisque je suis indigne de lui offrir un sacrifice, je désire me sacrifier moi-même pour son nom , afin que le corps par lequel j'ai péché soit purifié dans les supplices, — J'apprends que tu es une courtisane, dit le juge; sacrifie donc, car tu ne peux appartenir au Dieu des chrétiens. » Cette naïve parole éclaire d'un jour singulier les pensées des païens : elle montre l'idée qu'ils se faisaient de leurs propres dieux, dont on pouvait approcher avec un cœur impur et un corps souillé ; mais elle révèle en même temps le sentiment instinctif (ju'ils avaient des exigences morales de la religion chrétienne. Pendant le curieux dialogue entre Afra et Gains . cet inconscient aveu sortira de chaque parole de celui-ci, auquel la pénitente, dans un langage c\ la fois humhle et fier, essaiera en vain de faire comprendre les merveilles de la grâce divine et la vertu purifiante du repentir.

romain , y. 528), elle put avoir un Capitole. Dans la nouvelle édition de son élude sur les Capifoles provinciaux du monde romain (Mémoires de la Société dÉniulalion du Doub^, 1885), M. Castan a fait, à propos des Actes de sainte ATra, une objection dont je ne saisis pas le sens. « .Aucun déterniinalif n'accompagnant le mot Capitolium, dit-il (p. 2i9), nous ne savons encore s'il y a lieu de lui accorder le sens précis de Capitole. » Je cherche vainement quel déterminatif est nécessaire pour donner au mot Capitolium le sens de Capitole.

(1) Une réponse seniblahic se lit dans la Passion de sainte Macra. martyrisée à Fismes, près de Reims, vers 287 {Acta SS., janvier, t. I, p. 32.5). J'admettrais volontiers que le rédacteur de celte dernière pièce a maladroitement copié les Actes de sainte Afra, car dans le petit bour^î de Fismes il ne doit pas y avoir eu de Capitole.

« Mon Seigneur JésQS-Clirist , répondit-elle, a dit qu'ii était descendu du ciel pour les pécheurs. Les Évangiles racontent qu'une courtisane arrosa ses pieds de larmes et fut pardonnée, et qu'il n"a pas accablé de ses mépris les courtisanes et les publicains, auxquels il a permis de manger avec lui. ^) Le juge ne comprit pas : « Sacrifie, afin d'être chérie de tes amants comme autrefois, et de recevoir d'eux beaucoup d'argent. — Je ne recevrai plus jamais cet argent exécrable : celui que je possédais, je l'ai rejeté comme une ordure, car il provenait de mon inconduite. Mes frères les pauvres refusaient de l'accepter : j'ai dû les supplier de daigner le recevoir et de prier pour mes péchés. Puisque j'ai rejeté tout ce que j'avais, comment chercherais-je à gagner de nouveau ce que j'ai rejeté loin de moi comme de l'ordure? — Le Christ ne te considère pas comme digne de lui. Tu n'as pas de raison de l'appeler ton Dieu , car il ne te reconnaît pas pour sienne. Une courtisane ne peut porter le nom de chrétienne. — Je ne mérite pas, en effet, d'être appelée d'un tel nom: mais la miséricorde de Dieu, qui juge selon sa propre bonté, et non d'après nos mérites, a daigné m'y admettre. — D'où sais-tu que Dieu t'a admise à ce nom? — Je sais que Dieu ne m'a pas réjetée , puisqu'il m'a permis de prendre part à la confession de son saint nom , par laquelle j'ai foi que tous mes péchés me serord remis. — Fables que tout cela! Sacrifie aux dieux, c'est par eux seuls que tu seras sauvée. — Mon salut est le Christ, qui. pendu à la croix, promit le paradis au larron pénitent. — Sa-

crifie , pour que je ne te fasse pas donner les étrivières à la vue des amants qui vécurent honteusement avec toi. — Mes péchés seuls peuvent me donner de la confusion. — Enfin, sacrifie aux dieux : discuter plus longtemps avec toi n'est pas digne de moi : si tu refuses , tu mourras. — Je n'ai pas d'autre désir que de mériter, par cette confession, le repos éternel. — Sacrifie, sinon je te ferai mettre à la torture, puis brûler vive. — Que le corps par lequel j'ai péché souffre tous les tourments ; mais je ne souillerai pas mon âme en sacrifiant aux démons. »

Le juge prononça la sentence : « Noifs ordonnons qu'Afra, courtisane publique, qui s'est proclamée chrétienne, et a refusé de prendre part aux sacrifices, soit brûlée vive. » On la mena dans une ilc du Lech, et, la dépouillant, on l'attacha à un poteau. Afra, les yeux levés au ciel , priait en ces termes : « Seigneur Jésus-Christ. Dieu tout puissant, qui n'es pas venu appeler les justes, mais les pécheurs à la pénitence, et qui as daigné promettre que, du jour où le pécheur se sera converti de ses iniquités, tu ne te souviendras plus de celles-ci : reçois à cette heure mon supplice comme une expiation, et, par ce feu temporel préparé pour mon corps, délivre-moi du feu éternel, qui brûle l'âme et le corps ensemble. » Les bourreaux l'entourèrent de sarments, auxquels ils mirent le feu : du miheu des flammes la voix de la martyre se faisait encore entendre : « Je te rends grâces. Seigneur Jésus , qui as daigné me recevoir comme victime pour ton nom. toi qui t'es offert sur la croix en victime pour

42 i LE QUATRIEME EDIT EN OCCIDENT (30i).

le monde entier, juste pour les injustes , bon pour les méchants, béni pour les maudils, pur et sans péché pour tous les pécheurs. Je t'offre mon sacrifice , ù Dieu qui, avec le Père et le Saint-Esprit, vis et règnes aux siècles des siècles. Amen. »

Du bord de l'eau plusieurs personnes assistaient au suppUce : c'étaient les trois servantes d'Afra, Digna, Eunomia et Eutropia , jadis pécheresses comme elle , et avec elle converties par l'évèque Narcisse (1). Ayant obtenu la permission de traverser la rivière dans une barque, elles trouvèrent intact le corps de leur maitresse, que les flammes avaient seulement étouffée. Un serviteur (jui les accompagnait repassa la rivière pour l'annoncer à Hilaria, mère de la martyre. Celleci vint pendant la nuit, avec des prêtres, enleva le corps, et le transporta à deux milles de la cité . dans un tombeau de famille. Mais, à cette époque, donner sans permission la sépulture aux martyrs était considéré comme un crime. Quand Gains eut appris ce qui se passait , il envoya au tomlieau, avec ordre d'arrêter la mère et les. servantes d'Afra , de les contraindre à sacrifier, et. en cas de refus . de les enfermer dans la chambre funéraire, après l'avoir remplie de bois sec auquel on mettrait le feu (2). Ces ordres cruels s'ac-

(l; Pfissio, i. Si Ion en croit la première partie des Actes, ce Narci>se aurait été un évêiiiie de Girone, en Espagne, réfugié à Augsbourg pendant la persécution ; qui revint plus tard dans sa ville épiscopalc et y souffrit le martyre. Sur les difticultés de cette histoire, voir Tillomont, Mémoires, t. V, note xxiv sur la persécution deDioclétien.

(■>) < Cet ordre est si cruel et si opposé à toutes les lois, qu'il n'est

LES MARTYRS DE L ITALIE ET DE LA SICILE. - 'i25

complirent : sur le refus des courageuses femmes, elles furent brûlées clans le tombeau même qui venait de recevoir la dépouille mortelle d'Afra (1).

pas aisé de croire qu'il soit véritable, » dit Tillomonl, Mémoires, t. V. art. sur sainte Afre. Cependant ces exécutions tunmltuaires et sans jugement se rencontrent durant la dernière persécution, où il est souvent question de fidèles enterrés vivants dans les catacombes où ils allaient prier : on en a même des exemples dès le temps de Valérien. Sous Dioclétien, la légalité est comme altolie quand les cbréliens sont eii cause.

(1) « Les tombeaux anciens étaient souvent des bâtiments assez spacieux, X dit à ce sujet Tillemont, l. c. Voir Histoire des persécutions pendant la jyreinière moitié du troisième siècle, Appeftdice A, p. iS'J et suiv.

Les martyrs de l'Afrique et de l'Espagne.

L'Afrique , où la première phase de la persécution avait fait couler tant de sang, paraître tant d'héroïsme et de défaillances, fut plus agitée encore par Texécution de ledit concernant tous les chrétiens. Aux « jours de la tradition » succédaient les « jours de la thurification » : le gouverneur de Mumidie et le proconsul d'Afrique rivalisèrent d'efi'orts pour contraindre les fidèles à l'apostasie.

La Numidie était alors administrée par «. le président Florus », un des plus ardents ennemis que l'Église ait eus. Son souvenir durait encore soixante ans plus tard, quand écrivait saint Optât. Parlant de lui et des autres agents de la persécution, « tout le monde sait, dit l'évèque de Milève, quelles étaient leur ruse et leur cruauté. Ils faisaient vraiment la guerre aux chrétiens. Une impure fumée s'élevait sans cesse des autels : ceux qui ne pouvaient se rendre aux sacrifices étaient partout forcés à brûler au moins de l'encens (1). » « Sous Florus, ou contraignait les chrétiens

'^1 ■ " Alia pcrsecutio fuit .siib Diocletiaiio et Ma.xiiniano : quo tcrnport' fuerunt et impii judices bellum Christiano nomiui inferentes : ex quibiis... aille annos sexaginla et quodexcunU in Nmnidia Florus. Oniiiil)us notiim est quid eoriim operata sit arliliciosa crudelilas : sfcvicbal

LtS MARTYRS DE LAIRIQIE ET DE L'ESPAGNE. 427

à venir dans les temples ; sous Florus on leur ordonnait de renier lef.hrist (1). » Ceux mômes qui avaient faibli une première fois n'étaient pas exempts do cotte seconde épreuve. « Vous savez, dit plus tard uu prélat numide, qui avait été traditeur, vous savez combien m'a cherché Florus afin de me contraindre à (( thnri- « fier; » mais Dieu m'a sauvé de ses mains (2). >' Cependant aucun document écrit n'a conservé les noms des chrétiens qui souffrirent en Xumidie pendant la terrible année :30i.. Heureusement, ici encore, l'archéologie supplée à ce silence et lève un coin du voile (jui couvre, sur tous les points de l'empire romain, tant de martyrs ignorés.

De l'ancien cimetière chrétien de Mastar, en Numidie (3), à moitié route entre Milève et Cirta, provient l'inscription suivante, qui parait avoir été mise sur une tombe , peu d'années après la persécution : « Le trois des ides de juin a été déposé ici le sang des saints martyrs qui ont souffert sous le président Florus, dans la cité de Milève, aux jours de la thurification; parmi

belluin chrislianis iiidilum... : iiainuiulis riiinal)ant ar;e nidoribus. el <[ui ad safrilegia vonirc non poloranl, iil)i(iinK[iie thiis i)onore nilfbantur. » Saint Optât, De schisin. donnl., HI, 8.

(1) « Siib perseculore Floio chiistiani cogcbanliir ad loinpla.... siib Floro dicebatur ut negarcUir Cbristiis. » Ibkt.

(2) « Sois quantum inc quœsivit Florus ut tlniri(icareui, et non tiadidi me Deus in manii)us ejus. » Actes du concile de Cirta, dans saint Augustin, Contra Crcsconium, III, 30.

(3) Bnllo/liiw (U (irrheologia rrisfiana, 187r.. j». .59-61. Mastar. aujourd'hui Reni-Ziad ou le village alsacien de.Rouffach, est à trente kilomètres de Mileye (Milali) et de Cirta (Constantine).

Î28 LE QUATRIÈME ÉDIT EN OCCIDENT [âOi\

lesquels Innocent..., dans la paix (1), » Un auti'cnom suit Innocent, peut-être Thecla; mais la lecture eu est incertaine (2). Cette inscription montre, par un exemple ajouté à beaucoup d'autres, la vénération des fidèles pour le sang répandu par leurs frères pendant le supplice. Mais pourquoi n'avoir déposé dans le cimetière de Mastar que le sang et non les corps des chrétiens martyrisés à Milève par Florus pour refus de « thurifier »? La réponse parait facile quand on se rappelle le soin ave(? lequel , dans la dernière persécution, les bourreaux veillaient à ce que les martyrs demeurassent sans sépulture. Proliablement les cadavres, trop l)ien gardés, ne purent être ensevelis, et l'on dut se contenter du sang recueilli dans des linges, des éponges ou des vases.

Plus loin, dans la même province, sur la voie de Cirta à Kalama, furent rencontrés (3) deux cippes surmontés du monogramme constantinien et portant une inscription en caractères cursifs. Sur lun , on lit : a Noms des martyrs Nivalis, Matronn . Snlvus : anni-

(1) TERTIO iDvs (inonogiaiiuu;j du Cliristi ivmas nr.i'nsi no r.Rvonis sxnctokvm mautvr\m

QVI SV>T PASSE SVB TUESIDE FLORO IN CIV ITATE MILEVITANA IN DIEBVS TVRIII r.ATIONIS INTER QVIBVS IIIC INNOC IN PAGE...

Iliillellino (li archeolof/lfi cristifUKi, 187tj. pi. III: a» 2.

(2) Il>ul., p. G2.

(3) A Aïn-Ucgada, à cent vingt kilomètres de Coiislanliiie , à quatre cents mètres de la voie romaine. Bullettino di archeoJorjia cristian<t, 1875, p. 108.

LES MARTYRS DE L AI-RIQLE ET DE L ESPAGNE. i2'J

versaire le neuf des ides de novembre (1); » sur l'autre : <( Noms des marîyrs Nivalis, Matrona. Salvus. Fortunatus a fait ce qu'il avait promis (2). » Ces inscriptions paraissent sépulcrales , et semlilcnt avoir été gravées aussitôt que la paix eut donné le loisir et la liberté d'honorer les tombes des victimes de la dernière persécution. Fortunatus est vraisemblablement un contemporain des trois martyrs, qui leur avait promis d'avoir soin de leur sépulture et a tenu sa promesse. Quand les temps devinrent propices . il écrivit d'une main inhabile leurs noms et la date de leur anniversaire sur des cippes désignant le lieu où ils reposaiejit. Inscrire les épitaphos sur des cippes était d'un usage très fré- ([ucnl dans les cimetières à ciel ouvert de l'Afrique 3).

(1) NOMl , N.\ MAP,

TVRVM

MVALIS

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