‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l'église (volume 5)Chapitre 46 sur 57 · IV · texte numérisé non relu

IV

reprit Anulinus. de sacrifier à nos dieux pour le salut des princes, conformément à la loi donnée par les pieux Augustes Dioctétien et Maximien, et Constance très noble César (1). — Je n'ai jamais sacrifié et je ne sacrifierai qu'à un seul Dieu et à son Fils Notre- Seigneur Jésus-Christ, qui est mort pour nous. — Abandonne cette superstition et courbe la tète devant nos dieux. — Je vénère tous les jours mon Dieu et n'en connais pas d'autres. — Tu es bien dure et l)ien dédaigneuse; mais tu commenceras malgré toi à connaître la force de nos lois. — Quoi qu'il m'arrive, je le souffrirai volontiers pour ma foi. — Es-tu si vaine que tu te refuses à quitter ta superstition pour vénérer nos saintes divinités? — Je vénère tous les jours, mais mon Dieu, et je n'en connais pas dautre.

— Je te contraindrai à obéir au précepte sacré. — J'observe le précepte de mon Seigneur Jésus-Christ.

— On te tranchera la tête si tu n'obéis pas aux ordres de nos seigneurs les empereurs, auxquels tu dois te soumettre comme fait toute l'Afrique, tu le sais toimême. — -Malheur à eux s'ils veulent me faire sacrifier aux démons 1 mais je sacrifie au Seigneur qui a créé le ciel et la terre, la mer et tout ce cju'ils renferment. — En vain tu méconnais les dieux; nous te forcerons à les adorer, afin de te sauver et de te rendre vraiment pieuse. — Il n'y a pas de piété dans les hommages extorqués par la violence. — Puisses-

(1) L'omission du nom du César Galère est encore, sans doulc, une faute de copiste.

tu donc o])éir de bon gré, et, soumise, venir dans nos temples offrir de Fencens aux dieux des Romains! — Je ne l'ai point fait depuis ma naissance et ne le ferai pas tant que je vivrai. — Fais-le cependant, si tu veux échapper à la sévérité des lois.

— Je ne crains point tes menaces, elles ne me sont rien; mais si je méprise le Dieu qui est dans le ciel, je serai sacrilège, et il me perdra au jour du jugement futur. — Tu ne seras pas sacrilège si tu obéis aux ordres sacrés. — Que veux-tu? que je sois sacrilège devant Dieu pour ne pas Fètre aux yeux de tes empereurs"? Non! Il y a un grand et tout puissant Dieu, qui a fait la mer et les herbes verdoyantes, et le sable aride; mais les hommes, ses créatures, que peuvent-ils pour moi"? — Observe la religion romaine, comme font nos invincibles Césars, et nousmêmes. — Je ne connais que Dieu : les vôtres sont des dieux de pierre, œuvres de la main des hommes.

— Tu blasphèmes, et tu ne suis pas la route qui te mènerait au salut. » Anulinus commanda de lui raser la chevelure, espérant Fintimider par ce traitement ignominieux (1). Mais Crispine reprit de la même voix tranquille et ferme : « Que tes dieux parlent, et je croirai. Si je ne cherchais pas mon salut, je ne serais pas devant ton tribunal. — Désires-tu vivre longtemps, ou veux-tu mourir dans les supplices comme tes complices Maxima, Donatilla et

(1) Saint Augiislin ajoute \Eiiurr. in j)s. cxxxvii, 3) qu'elle fiitniise au chevalet, ^:um in catasla levabalur; mais les Adcs n'en parlent jias.

Secund.1? — Si je voulais mourir, cest-à-dire perdre mon âme et la vouer au feu éternel, je céderais à tes démons. — Je te couperai la tète si tu refuses avec mépris d'adorer nos dieux. — Je rendrai grâces à Dieu si j'obtiens un tel sort. Mais je me perdrai vraiment si je tluirifie aux idoles (1). — Tu persistes dans ce sentiment insensé? — Mon Dieu, qui est et a toujours été, m'a fait venir à la vie, il ma donné le salut par Teau du saint baptême, il est en moi pour enipèclier mon âme de se souiller comme tu le veux par un sacrilège. — Pourquoi, dit Anulinus, supporterions-nous plus longtemps l'impie Crispine? Qu'on relise les Actes sur le registre. » Après lecture de l'interrogatoire, le proconsul prononça la sentence : « Crispine, qui persiste dans son indigne superstition et qui a refusé de sacrifier à nos dieux selon les lois des Augustes, sera décapitée. — Je rends grâces au Christ, s'écria la martyre, je bénis le Seigneur qui a daigné me délivrer ainsi de tes mains. » Elle marcha joyeusement (2) au supplice, le 5 décembre.

Cet épisode, échappé à louJjli où tant d'autres ont disparu, ne saurait donner l'idée de ce que fut en Afrique une persécution qui, selon le mot d'un écrivain du quatrième siècle, fit les uns confesseurs, les autres martyrs, plusieurs renégats, et n'épargna que ceux ({ui avaient pu se cacher (3). Mais il découvre

(1) « Si tlnirilicavcro iciolis. »

(2) n Gauclcbat... cumdainnaljalur. >; Saint Aui^usliii.

(3; 0 Qiu'c alios focorit marlvics, alios conftssoros, tioiimillos riimsla

Li:S MARTYRS DE LAI-IIKOLE ET DE LESPAt.N::. i:i7

une fois de plus racharnement de magistrats (jui épuisaient toutes les ressources de la dialccti(jnt', toutes les rigueurs de la torture, pour contraindre de pauvres femmes au sacrifice. Les rares documents par lesquels a été conservé le souvenir de la persécution en Espagne montrent aussi des femmes aux prises avec les juges et les bourreaux; en même temps que les noms de ces héroïnes ceux de plusieurs martyrs et confesseurs sont heureusement venus juscju'à nous. Presque tous sont rappelés dans l'hymne quatrième du Pcri Siep/ianôn (où cependant Prudence oublie sainte Léocadie. morte sous Datianus daiis la prison de Tolède (1), saints Servand et Germain, martyrisés à Cadix (2), saints Oronce et Victor à Girone (3). Il faut lire cette hymne pour comprendre le sentiment à la fois religieux et patriotique avec lequel étaient honorés, au quatrième siècle, les héros espagnols de la dernière persécution. Le poète, qui fut rarement mieux inspiré, peint, au jour du jugement, quand le Christ viendra sur les nuées enflamuiées peser dans une juste balance les actions des hommes, chacune des villes de son pays se mettant en marche pour présenter, dans une corl)eille, les reliques de ses mar-

|iroslravit in morte, latciilos diinisil illccsoi. » Saiiil Optât, nescham. <lonnt., I, 8.

(1) .\don, LJsuard, au 9 décembre.

!2) /ftù/., au 23 oclobr.'.

(3) Ibid., au 22 janvier. Sur les Acleî de; s.fnl; Oronce cl Viclor {Acta S.S., janvier, I. II, ]•. 38'Ji, voir Tiilemont, I. V, no!e xxvf sur la persécution de Dioclitien.

'j:?8 le quatrième ËDIT EN OCCIDEN'T '304).

tyrs (1). Cette procession des villes, qui s'avancent clans des attitudes variées, l'une pressant son trésor contre son sein (2), Fautre apportant son ofTrande sous la forme de couronnes éclatantes de pierreries (3), celle-ci décorant son front d'olivier jaunissant, symbole de paixCi.), celle-là jetant, d'un geste confiant, sur Fautel les cendres d'une jeune martyre (5), est une des plus grandioses conceptions de la poésie chrétienne. On croirait voir ces longues théories de saints, portant clans leurs mains ou dans un pli de vêtement cjuelcjue objet précieux, livre, couronne, simulacre d'édifice, cjui , dans les frises des basilicpies, dessinent sur un champ d'or leurs lignes élégantes, et semblent s'avancer d'un même pas vers le trt)ne du Christ rayonnant au fond de l'abside.

Saragosse, cpii sera déjà prescjue entièrement convertie à la fin du quatrième siècle (6), marche au premier rang-, fière de la gloire accjuise dans les précédentes persécutions, plus fière encore de ses récentes victoires. Parmi ses nouveaux martyrs, elle montre , après Vincent, une foule de chrétiens anonymes (7), enveloppés vraisemblablement dans quelqu'une de

(1) Peri Slcphanôn, IV, îi-lfi.

(2) Ibid., 7-8.

(3) Ibid., 21-23.

(4) Ibid., 55-56.

(5) Ibid., 37-40.

(6) Ibid., 65-72.

(7) Sola in occiirsuin nuinerosiores Martyniin turbas Domino parasli.

Ibid., 57-58.

LF.S MAUTYHS DE LAFIUQrE ET DE L'ESPAGNE. 439

ces tueries en masse qui furent caractéristiques de la dernière persécution (1). Elle ne se glorifie pas moins de plusieurs confesseurs : Gains et Crementius, qui eurent le mérite du martyre sans en éprouver les dernières souffrances, et « en goûtèrent légèrement la saveur (2) » ; la vierge Encratis, qui lutta d'une Ame intrépide, violenta virgo, et affronta d'horribles supplices (3). Après avoir eu les membres déchirés, les seins coupés, être demeurée longtemps malade à la suite de ces mutilations ('i-), Encratis ne fut point

(1) On a donné à ces martyrs, dont la fête se célèbre le 3 novembre, le nom de ninssa candkla. Selon une tradition rai'portee par des auteurs espagnols, leurs cendres, mêlées à dautres, s'en distinguaient par la blanch nir. Voir Ruinart, p. 518. Ce sont les seuls des martyrs de Saragosse dont la ville moderne ail gjrdé le souvenir : leurs reliques reposent, dit-on, dans les caveaux de l'église souterraine de Santas Masas.

(2) Ailditis Caio, nec enim silendi, Tuque Cremenli : quibus incrnentum Ferre provenit decus ex secundo

Laudis agone.

Ambo confessi Dominum sleterunt Acriter contra fremitum latronum, Ambo guslarunt leviter sapore:n Martyrioruni.

PeriStepIianon.lV, 181-188.

(3) Hic et, Encrali, recubant tuaru m Ossa virtutuin, quibus efferali Si>iritum miindi violenta virgo

Dcdecorasli.

IbuL, 109-112.

(4) Barbarus tortor latus omne carpsif, Sanguis impensus, lacerata incmbra.

Pectus abscissa paluit papilla

Corde sub ipso.

4iO LE QUATRIÈME ÉDIT EN OCCIDENT (30^.

achcvéo par le glaive du persécuteur [i] : probaljlemeiit se vit-elle, avec Caius et Crenientius, sauvée par la révolution politique de Tannée suivante, comme tant de captifs de la Terreur durent la vie au 9 thermidor. Caius et Crenientius n'étaient point sans doute des habitants de Saragosse, car après leur délivrance ils ne restèrent pas dans cette ville, où cependant ils avaient souflTert : Prudence dit expressément qne la vierge Encratis fut le seul témoin du 'Christ qui, ayant survécu au martyre, ait continué d'y résider (2). Au

Ciiiila le longiiin lonuit cicalrix.

Et diu veiiis dolor hœsit ardens, Dum initrcscentes tenuat incdulias Tal/idus huinor.

Péri Stephanôn, IV, 121-132.

(1) liividiiâ quamvis obiluin sii|ireriuiin

Persecu loris gladiiis negarel...

Jbid., 133- 13 i.

(9) Mailyrum nulli rémanente vita

Conligil terris babitare noslris :

Sola lu inorli |iro[)riai .sii|ier.stes Vivis in orbe.

' Ihid., 113-IlC.

J'ai donné à ces vers le sens (|ni m'a paru 1.^ [ilus vraise:nl)lable : cependant, p;^ut-èlre Prudence vonl-il dire seulement qu'Eneialis, en qui il salue une vraie martyre,

Plcna te, martyr, lamnn ut peremplam Pa-na coronat

Ibifl., 135-13G, fut la seule qui, ayant mérité ce titre, supérieur à celui de confe.sseur, se soit en quehiuc sorte survécu à elle-même. Si telle est la pensée du itoéte, on peut admettre que les confesseurs Caius et Crementius ont continué aussi de vivre à Saragosse après la persécution. Mais ce détail a pf^u d'inqiortance.

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