CHAPITRE PREMIER
LES CIIRÉTIEXS SOLS DIOCLKÏIEX ET M.W'IMIKX HERCl'LE 285-29-2 .
SOMMAIRE. — I. Pf.r>kci:tio.\s PAUTiiaLEs a IIdme cr i;.\ (Iali.f:. — Dioclélieii cni|>ereur. — sr-jûur probable à Roiir- au comiiii-'iiri'iinMit ili- smi règne. — Vexations contre les elirétieiis. — Le pape Caius réliiHii' dans le cimetière de Calliste. — Martyre du mime sain'. Gfiics. — Diocléiicn lixe sa résidence à Mcomédie. — Il parta.^e l'empire avcr M^iviiniin. — Caraclére de celui-ci. — Dioclétien prend le nomde Jiijiil'T li lui ilunue celui d'Hercule. — Révolte de paysans dans les Gauii's. — Maximien quitte Mcomédie pour les combattre. — Son passage en Ifalii- ; mariyrs d'Aquilée. — MartyrsàRome. — Jlarlyre, àAganne.dela « ii\;;iiiii TlHlici'nne ».— Martyrs dans les Gaules, sous Fesceiininuset Ricii<>\;injs. .Mariyrs dans la Grande-Bretagne. — Masimien à Marseille : martyrede s;iiiit Victor. — Maximien s'établit à Trêves : a|)aisement de la perséiniinn c-n Occident. — II. Les ÉGLISES, LE NÉO-PAGAXISME ET LA l'IlILOSol'niE. — l'rnspérité
de l'Église en Orient. — Grand nombre des cliréili'ns nsiaiiqiii-s. — Dioclétien ])rend des sentiments favorables aux fidèles. — Inlliicncc de sa femme Prisca elde sa fille Valeria. — Serviteurs chrétiens du [lalais. — Tolérance pour les magistrats chrétiens. — Fonctions ttiudlcipales exercées i>ar les fidèles. — Grande siination des évêquos. — Nombreuses constructions d'églises. —Ce monxemcnt est suivi avi-c jilus île timidité à Rome. — Les pai)es iirofitent de la paix pour agrandir l''> limclicres» — Relâchement des mœurs chréliennes : c'iHcih' irillihrris. — Dissensions IV. ' 1
dans les Églises d'Orient. — Tentatives des païens pour amener les fidèles aux idées syncrétistes. — Efforts du néoplatonisme contre la doctrine chrétienne. — Écrits et inOuence de Poritliyre.
Persécutions partielles à Rome et en Gaule.
Quand, après avoir défait en Mésie le dernier fils de Carus, Dioclétien se trouva maître incontesté de l'empire, des problèmes de plus d'une sorte se posèrent devant l'ambitieux Dalmate.
Le plus délicat et le plus grave regardait la conduite à tenir vis-à-vis de l'Église chrétienne. Parmi les prédécesseurs du nouveau souverain, les uns avaient tenté d'arrêter par la violence les progrès du christianisme; d'autres avaient mieux aimé ne pas le voir, ou le confondre avec les associations tolérées : un seul, Gallien, avait essayé d'une reconnaissance légale, qui ne survécut pas à son auteur. Aujourd'hui, répandue sur tous les rivages du monde romain, et jusque chez les Barbares, comptant ses adhérents par milhons, ralliant même,, dans certaines parties de l'Orient, la majorité de la population, l'Église attendait que l'État prit à son égard un parti décisif et digne de tous deux. Fermer les yeux sur l'existence des chrétiens n'était plus possil^le : ils s'étaient fait trop large leur place au soleil. Affecter encore de ne voir dans l'Éghse que des associations de secours mutuels, des « collèges de petites gens » , paraissait désormais une fiction trop peu
conforme à la réalité. Accorder même à la religion chrétienne une tolérance précaire et toujours révocable n'était qu'un expédient dilatoire, qui reculait la difficulté sans la résoudre : le nombre croissant des fidèles obligerait tôt ou tard le pouvoir civil à y renoncer. Que resterait-il, un jour ou l'autre, probablement dans un avenir très prochain, sinon de travailler avec une suprême énergie à l'anéantissement du culte chrétien, au risque d'être vaincu soimême dans cette dernière bataille ; ou d'accepter au contraire de bonne grâce les conquêtes du christianisme, de rendre définitive la solution éphémère tentée par l'impuissant Gallien, et de mettre fin pour jamais à des luttes qui avaient grandi les victimes et déshonoré les bourreaux?
Deux fois dans son long règne Dioclétien examinera cette alternative, et deux fois il décidera différemment. En 285, au lendemain de son élection, il n'a encore adopté aucune ligne de conduite, même provisoire. On le voit tolérer près de lui quelques chrétiens, tout en faisant ou laissant faire contre d'autres l'appHcation cruelle des lois existantes.
Plusieurs documents hagiographiques supposent que Dioclétien vint à Rome dans les premiers mois qui suivirent la défaite de Carinus (1). Cette assertion est vraisemblable, malgré le silence des historiens profanes. Le nouveau souverain devait avoir hâte de
(1) Voir Tillemont, Hisloire des Empereurs, t. IV, p. 6; Mémoires pour servir à l'histodre eccle'siastique, t. IV, note sur saint Gencs.
paraître dans la ville où avait résidé son prédécesseur, et qui était encore pleine du bruit des fêtes cjue celui-ci avait données (1). Il était certain , d'ailleurs, d'être Inen accueilli, sinon par le peuple, que Carinus avait amusé et flatté, du moins par les sénateurs et tous les grands, cruellement maltraités sous le règne de ce tyran (2). Le sénat, (|ui avait régi l'empire après la mort d'Aurélien (3\ qui avait élu Tacite et pensé régner sous son nom ('i-;, possédait encore^, à la fin du troisième siècle, une influence réelle : la dédaigner n'eût pas été d'un habile politicjue. Dioclétien voulut sans doute faire hommage de son pouvoir à la haute assemblée, et lui en demander la confirmation; démarche habile delà part d'un prince qui, appelé par ses goûts comme par ses intérêts à résider surtout en Orient, avait besoiu de trouver, en Occident, l'appui moral que seul, à cette époque, le sénat pouvait lui offrir.
Pendant ce séjour à Rome, Dioclétien parait avoir eu près de lui des officiers et des serviteurs chrétiens. Les adorateurs du Christ étaient nombreux depuis longtemps parmi les prétoriens (5) ; le chef de la pre-
(1) \oir les Dernières Pcrsc'cudons du troisième siècle, p. 300.
(2) Ibid., p, 296.
(3) Ibid., p. 2i3.
(4) Ibid., p.^iji.
(5) liuUcltino di archeologia cristiana, 1865, p. 49-50 : .\rmellini, Anlichi ciinilcri cristiani di Roma, p. 172-174. Des inscriptions de prétoriens chrétiens se rencontrent dans les catacombes, surtout dans celles des voies contiguës à leur camp, entre les portes Tiburline et Nomentane. M. de Uossi pense ({u'un. hypogée adjacent au cimetière de
mière cohorte de cette redoutable milice (1), Sébastien, faisait profession d'une piété fervente : il avait, dit-on, soutenu la foi de fidèles persécutés avec tous les gens de bien par Carinus (2). Les divers services de la domesticité impériale au Palatin comptaient aussi beaucoup de chrétiens : la foi s'était implantée dans « la maison de César » dès le règne de Néron (3), et depuis ce temps n'avait cessé de s'y propager (4) : on se rappelle qu'au milieu du troisième siècle le palais impérial avait pu être comparé à une église (5). Entre tous les fidèles qui y servaient au moment où Dioctétien visita pour la première fois la ville éternelle, le zétaire Castulus était cité pour l'ardeur de sou zèle évangélique (6).
Des traditions malheureusement confuses semblent indiquer que ce zèle eut lieu de s'exercer au commencement du nouveau règne, et que la persécution commencée à Rome sous Carinus ne s'arrètapas tout de
Sainl-Niconiède servait à la sépulture des prétoriens chrétiens. Leurs épitaphes appartiennent aux trois premiers siècles, puisque la milice prétorienne fut abolie par Constantin.
(1) « Princeps primée cohorlis. » ActaS. Sebastiani,i, d&nsïes Acia Sanc(oru7n, janvier, t. II, p. 26.3. L'importance que parait avoir eue Sébastien me fait voir en lui le tribun d'une cohorte prétorienne plutôt que d'une cohorte urbaine ou d'une cohorte de vigiles.
(2) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 297.
(3) Saint Paul, Philii)p.,lY, 22.
(4) Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, p. 435, 442; pendant la première moitié du troisième siècle, p. 21, 176, lya.
(5) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 35, 78, 81.
(6) Acta S. Sebastiani, 69.
suite après la mort de cet empereur (1). On parle de fidèles encore inquiétés (2), de chrétiens de Rome se réfugiant en Campanie dans les domaines diin riche converti (3), d'autres se rassemblant en secret dans l'appartement occupé par Castulus à l'un des étages supérieurs du Palatin (i). Peut-être le pape Caius (5) fut-il à ce moment l'ohjet de quelque menace, et jugea-t-il prudent de se cacher pour un temps dans
(1) Tillemont, Mémoires, t. IV, art. vr sur saint Sébastien ; t. V, art. III sur la persécution de Dioclétien: De Rossi, Roma sotterranca, t. III, p. 47.
(2) Acla S. Sébastian i, G4, 65.
(3) Ibid., 66. Sur ce converti, Chïomai[ius,\o]T les Dernières Persrculions du troisième siècle, p. 297.
(4) Aeta S. Sebasiiani, 69.
(5j Les Actes légendaires de sainte Suzanne (.4c?a SS., août. t. II, p. 62 i ; Surius, Vifx SS., t. VIII, p. 99), rejetés par Tillemont (Mémoires, t. IV, note I sur saint Caius), poco o nulla stimali, selon l'expression de M. de Rossi IBuU. di arch.crist., 1870, p. 96i, font du pape Caius If frère du sénateur Gabinius. Ce dernier, père de sainte Suzanne, était, disent-ils, parentde Dioclétien. Ces détails de parenté viennent d'une source trop suspecte pour être retenus ; mais ce que disent les Actes de la contiguïté delà maison de Caius avec celle qu'habitaient Gabinius el la vierge Suzanne, dans la sixième région, parait confirmé par la tradition. Le titre de Sainte-Suzanne fut de tout temps appelé ad diias domos : cette appellation se rencontre dans le très ancien texte inédit du martyrologe hiéronymien découvert par M. de Rossi à Berne {Roma sotterraneu, t. II, p. xii; Bull, di arcli. crist., 1. c). En 1869 ont été retrouvées plusieurs salles d une magnifique maison romaine , contiguë à l'église de Sainte-Suzanne, et qui firent peut-être partie d'une des duse domus apud vicum Mamurri ante Sallustii forum dont parlent les Actes [Lanciani, Bull, dell instituto di eorrespondenza archeologica, 1869, p. 229-230;. Ce ne serait pas la première fois que les découvertes archéologiques confirmeraient un détail de topographie donné par un document légendaire.
les profondeurs du cimetière de Calliste (1), ou plus probablement dans cpielqu'iin des édifices bâtis audessus de ses cryptes (2) : le nom de confesseur lui est demeuré (3), et la vénération dont plus tard sera entouré son tombeau (i) montre qu'il eut droit à ce titre, bien que mort avant la persécution générale.
De cet état violent et passager un seul épisode est connu avec des détails précis et suffisamment sûrs : c'est le martyre du mime saint Genès (5).
(1) « HicfugienspersecutioneinDiocletianiincryptishabitando...» Liber Ponlificalis, Gaius, éd. Duchesne, t. I, p. 161.
(2) Cf. De Rossi, Roma soitcrranea, t. III, p. 462.
(3) « ... Confesser quievit, » dilla preniii're édition du Liber Ponti^calis (530); Duchesne, t. I, p. lxi, xcvii, 72-73. L'expression o martyrlo coronatur, » introduite dans la rédaction postérieure, provient probablement d'un document légendaire (Duchesne, p. xcvm), mais ne peut s'accorder avec l'histoire, puisque Caius mourut en 296, en pleine paix : aussi son nom se \\.{-\\ AAn^XA Depositio episcoporum (ibid., p. 10), et non dans la Deposiiio marUjrum (ibid., p. 11). Le cardinal Orsi, qui ne sera pas suspect de critique indiscrète ou téméraire, dit M. de Ros<i {Roma sotterranen, t. III, p. 119), s'exprime en ces termes : « Comme il n'existe aucun monument authentique de son martyre, le titre de martyr ne paraît lui pouvoir convenir, sinon à cause des mauvais traitements et des persécutions soufferts par lui dans les premières années de Dioclétien, alorsque ce prince laissa continuer à Rome la persécution commencée sous Carinus. » Orsi, Storia ecclesiastica, 174G-1762, cité par de Rossi, I. c.
(4) On a retrouvé l'insciiption d'une défunte qui avait voulu être enterrée IN C.\LLISTI AD DOMN»»i GAIVM, « dans le cimetière de Calliste, près de saint Gains: » Roma sotterranea, t. III, p. 260-265 ; l'expression domnus, domna, est employée pour désigner des martyrs ou confesseurs illustres près desquels de pieux fidèles ambitionnaient de placer leur tombeau-, Bulletdno di archeologia cristiana, 1863, p. 6; 1875, p. 136.
(5) Tillemont appelle la Passion de saint Genès « une pièce que sa simplicité rend aimable et fait juger tout à fait-fidide. » Mémoires, t. IV, art. sur saint Genès.
8 i.ns rHRi-.TiFNS so[:s niocr.KTiEX et maximien.
Coinnir lic;m(nu[) (le ses prédécesseurs (1), Dioclétieii se pl.iis.iit aux rcpréseiitntions des mimes; son esprit, iiiihii contre le cliristianisme de préjugés (pii se <lis>ip<i(int bientôt. — pour se reformer plus tard, liél.is! en nue nuée plus épaisse,, — aimait, dans les premiers temps de son règne, à voir ces histrions tourner en i-idieule les dogmes et les cérémonies d'une religion dont il ne comprenait pas la grandeur. La ftiree loniaine. sous quelqu'une de ses formes, atellane, jninie on pantomime, avait souvent bafoué sans nulle retenue les dieux de roiympe (2) : plus volontiers encore elle prenait la religion ouïes mœurs chrétieniK'-- [Knir sujet de ses grossières facéties. (Test re (|ne lit le chef d'une troupe de mimes (3), Genès, lorsque, appelé à jouer devant l'empereur, il annonea une])ièce mêlée de chants, où seraient parodiés la conversion, le baptême, le martyre d'un fidèle.
Au «léjjut (le la pièce, on voyait Genès étendu sur un lit. feignant d'être malade. Il demandait le baptême. «rEli! les amis, criait-il, je me sens lourd, je veux de-
(1) Friccllaiid'M . Maurs roiiiiiinr.s d'Auguste aux Antonins, trad. Vogcl, t. II, p. 2111-203.
12'} Teitullien, Apo'og., 15: Prudence. Péri Stepli., X, 220-230; cf. Friediânder, t. II, p. HJG.
(3 " Magisler niiinitheinelte ai1i.s, qui slans canlaliat .>u|ier iniliiiluin, et rerum humanarum crat iinitalor. » Passio S. Genesii, dans Iluinart, Acta mtirfijnim sinccrn, p. 283. Cf. M.Vr.lSTER MIM.\U10RVM, Orelli, Ivscr. lai.. 2(;:fl ; ARCIUMIMVS, Corp. inscr. I(it.,t. VI. 1063, 106i, -iGi'i; AliriilMIMA DIVR.NA, 10107 ; ARCHIMIMVS DIVRNVS, RidlcUino délia commisnionc archenlofjica comunale di Borna, ISS8, p. :{9, 11" 20'i.S: TIIYMELICVS, Orelli, 2589; IMITATOR, Henzen, .Sup/)l. Orell.. r.i.sN.
PERSÉCUTIONS TARTIELLES. 9
venir léger. » Le chœur, qui jouait un erand rôle dans ces représentations (1), répondait : « Et comment te rendrons-nous léger? Sommes-nous des charpentiers et devrons-nous te passer au rabot? » Cette plaisanterie, dont le sel nous semble bien fade, amusa fort les spectateurs : sans doute ils y virent une allusion au métier manuel exercé par Jésus et par Joseph. « Insensés! reprenait Genès, je désire mourir chrétien. — Et pourquoi? — Afin de fuir aujourd'hui dans le sein de Dieu. » Deux mimes s'approchent pour imiter le prêtre et l'exorciste (2). A ce moment se produisit dans l'àme de Genès une de ces soudaines révolutions, qui ne sont pas rares en ce temps de violentes commotions morales. L'acteur avait été élevé par des parents chrétiens : leurs enseignements, leurs vertus lui revinrent en mémoire. Il se sentit vaincu par la grâce. Quand les deux comédiens, assis près de son lit, lui demandèrent : <( Pourquoi nous as-tu appelés, mon fils? » ce fut sincèrement qu'il répondit, comme à de vrais ministres des autels : « Parce que je désire recevoir la grâce du Christ, et, régénéré par elle, être délivré des ruines causées par mes iniquités. »
La cérémonie du baptême s'accomplit : l'eau coula
(1) Friedlànder, Mœurs romaines d'Aiifjuste aux Antonins, t. II, p. 219; Marquardt, Rômische Staatsverwalixinrj, t. III, p. 530.
(2) « Evocatoauteni presbyteio etcxorcista. » Passio S. Geacsii, 2. On exorcisait les catéchumènes avant le baptême; saint Cjrille de Jérusalem, Procatcch., 9; Catech., I, 5. Voir Diicliesne, Origines du culte chrétien, p. 288. Dès le milieu du troisième siècle, le clergé de Rome comptait cinquante-deux exorcistes, lecteurs et portiers; saint Corneille, lettre à Fabius, 'dans Eusèbe, Hisf. Eccl., VI, 43, 12.
sur le front et les membres de l'acteur, on le revêtit de la robe blanche des néophytes. La farce se continue, ou plutôt l'étrange scène se poursuit, sérieuse maintenant de la part de Genès, feinte pour tous les autres. Après l'acte du baptême vint l'acte du martyre. Des mimes s'avancent, costumés en soldats. Le nouveau chrétien est conduit sur le devant du théâtre, comme pour le présenter à l'empereur. Mais un incident imprévu se produit. Genès prend la parole. De même que, trois siècles auparavant, cet autre mime, à la fois auteur et acteur, qui, déposant son personnage imaginaire, s'adressa pour son propre compte à César et au peuple (1), Genès raconte, lui aussi, sa propre histoire : plus heureux cependant que Laberius, ce n'est pas un anneau d'or et la réintégration dans le rang de chevaher (2), c'est la gloire éternelle qui paiera son courageux discours. « Empereur, dit-il, soldats, philosophes, peuple de cette ville, j'avais horreur des chrétiens, et j'insultaisceux qui s'avouaient fais. A cause du Christ j'ai détesté mes parents et tous mes proches : je me moquais tellement de ses disciples, que j'étudiais avec soin leurs mystères, afin de les tourner devant vous en ridicule. Mais dès que l'eau baptismale eut touché ma chair, et qu'aux interrogations j'eus répondu : « Je crois, » je vis une main s'abaisser
(1) Ribbeck, Comkorum latinorum reliqnix, Leipzig, 1855, p. 251.
(2) Suétone, JM/JM.S Cxsar, 29; Sénèque, Confrov., III, 18; Macrobe, Saturn., II, 3. Voir Patin, Études sur la poésie latine, t. II, p. 361.
PERSECUTIONS PARTIELLES. Il
du ciel sur moi (1) : des anges radieux planaient audessus de ma tète, ils lisaient dans un livre les péchés que j'ai commis depuis mon enfance, puis les effaçaient avec l'eau, et me montraient la page devenue blanche comme la neige (2). Et maintenant, glorieux empereur, peuple qui avez ri avec moi de ces mystères, croyez avec moi que le Christ est le vrai Seigneur, et qu'en lui sont la lumière, la vie, la piété, afin qu'en lui vous puissiez aussi obtenir le pardon. »
La liberté extraordinaire qu'osait prendre le mime, l'audace de ce langage, indignèrent Dioclétien : il fit en sa présence fouetter Genès, puis le livra au préfet Plautien (3). Celui-ci somma l'acteur de sacrifier
(1) Dans l'art chrétien des premiers siècles, Dieu est symbolisé souvent par une main sortant d'un nuage : ainsi, dans la crypte dite délie pecorelle, au cimetière de Callisle (fin du troisième siècle ou commencement du quatrième), devant Mo'i'se ùtant sa chaussure la main divine paraît dans le ciel; de Rossi, Borna sotierranea , t. II, pi. B: t. III, pi. IX; dans une fresque du cimetière de Domitille, représentant le sacrifice d'Abraham (quatrième siècle), la main de Dieu sort d'un nuage; Garrucci, S/o?/« dell' arte cristiana, pi. XXIV. Voir Martigny, Dictionnaire des antiquife's chrétiennes , T éd., art. Dieu, p. 2i.5, 247; Smith, Dictionarij of Christian antiquities, art. God llieFather, p. 737 ; Kraus, Real-Encyclopudie der chrisllichcn Alterthiimer, art. Gott, t. I, p. 629.
(2) Dans les fresques des catacombes, lesanges sont rep résentés sous la figure de jeunes hommes, vêtus de la tunique et du pallium ; Kraus, art. Engelbildcr, t. I, p. 416. Dans le Pasteur d'Hermas, les six anges qui construisent la tour mystérieuse paraissent également sous les traits de six jeunes hommes; Visio III, 8; l'ange de la pénitence se montre en costume de berger; Mand., proœm.
(3) « Plautiano praefecto. » Passio S. Genesii, 3.. Les Actes parlent-ils du préfet du prétoise ou du préfet urbain? En 285, année où Dioclétien parait avoir été à Rome, et où se place vraisemblablement le martyre de
12 LES CHRÉTIEiNS SOUS DIOCLÉTIEN ET MAXIMIEN.
aux dieux, et, pour l'y contraindre, le mit à la torture. Mais ni le chevalet, ni les ongles de fer, ni les torches ardentes ne changèrent la résolution du nouveau chrétien, qui ne cessait de confesser le Christ, s'accusant de Favoir si longtemps méconnu. Plautien le fit alors décapiter, le 25 août (1). Le choix de ce supplice semhle montrer dans Genès un homme de condition honorable, jeté par la misère ou le goût du théâtre dans une profession pour laquelle il n'était point né (2). De pareils exemples ne sont pas rares dans l'antiquité romaine : nous avons tout à l'heure fait allusion à l'un des plus célèbres.
Dioctétien ne demeura probablement que peu de mois à Rome. Il parait s'être fixé dès l'hiver de 285
Gonès, ni l'un ni l'autre de ces préfets ne portait le nom de Plautien ; nous ne trouvons de préfet de ce nom dans aucune des années où Dioclétien peut avoir séjourn > à Rome. Mais, bien avant Diociétien, le préfet du prétoire eut des suppléants : « a prœfecto praetorio vel eo qui vice prœfecti ex mandatis principum cognoscet, » dit Ulpien. au Digeste, XXXII. I, 1, H; cf. Wilinaiins, Exempla inscript., 1208, 1295; Mommsen, Romisclie Staatsrecht, 2<=éd., t. II. p. 93î. Plautien est prcl ableinent un de ces vice-préfets : on comprendrait qu'en 285 Diociétien, qui avait confirmé dans sa charge le préfet du prétoire nommé par Carus (Tillemont. Histoire des Empereurs, t. IV, p. 6), eût voulu avoir en même temps dans cette haute magistrature un homme qui fût complètement à lui.
(11 «VIII Kal. Septembris.» Passio, 3. Le calendrier de l'Église de Carthage (cinquième siècle) porte « ... Kal. Sept, sancti Genesi mimi » (Ruinart, p. 69i). La plupart des martyrologes mettent saint Genès au 25 août, quelques-uns au 24.
{2i Cependant le cofjnomen Genesius ou Genesis parait de forme servile; Wilmanns, .367. Maisc'est peut-être un « nom de guerre, » comme en prennent les comédiens.
à Nicomédie (1). Des rivages de la mer de Marmara il pouvait surveiller à la fois le Tigre, le bas Danube et l'Euxin, par où entraient les envahisseurs de races diverses, attirés par les provinces d'Asie si riches quoique si souvent pillées. Métropole de la Bithynie (2), cité assez opulente pour avoir sous Trajan dépensé en travaux publics plus de trente millions de sesterces (3), Nicomédie était aussi un ardent foyer de paganisme : un des premiers temples dédiés à Auguste vivant s'était élevé dans ses murs (4), et servait encore de siège aux députés de la communauté d'Asie, de centre à leurs fêtes (5); elle portait le titre de « deux fois néocore, ville sainte, lieu d'asile (6). » A la dévotion officielle les habitants de Nicomédie joignaient une superstition opiniâtre : jusqu'au troisième siècle ils avaient conservé sur leurs monnaies l'image du dieu inventé par Alexandre d'Abonotique, le serpent Glycon (7). Un tel milieu était favorable au
(I Tillemont, Histoire des Empereurs, t. IV, p. 7.
(2) Marquardt, Romische Stuatsverwaltung, t. I, p. 355. Nicom die fut érigée par Dioclétien en colonie, et paraît être la dernière ville à laquelle ait été donné ce titre, qui dès lors tomba en désuétude; ibid., p. 126.
(3) Pline, rp.,X, 46, 47, 50, 58.
(4) Dion Cassius, LI, 20.
(5) Corpus inscr. cjrxc, 1720, 3^28; Waddington, Voijage arcMol., t. III, 1176.
(6) At; vïwxôpo;, N£i-/o[j.r|0£ia îspà y.ai (zrju),o;. Corp. inscr. (jrxc, 3771. — Sur les villes néocores, voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 375.
(7) Cavedoni, Bull, dell' insdtuto di correspondenza arclicologica, 18Î0, p. 107-109; L. Fivel, Gazette archéologique, sept. 1879, p. 184,
li LES CHRÉTIENS SOUS DIOCLETIEN ET MAXIMIEN.
fanatisme , et contribuera peut-être à l'éclosion des idées persécutrices qui ensanglanteront la fin du règne de Dioclétien. Mais, au moment où il s'établit à Nicoraédie, d'autres pensées occupaient son esprit. Il y avait longtemps que les politiques sensés trouvaient l'empire trop vaste pour être gouverné par une seule tête, et surtout jugeaient ses frontières trop nombreuses et trop menacées pour être défendues par une seule épée. Dès le milieu du troisième siècle, Valérien avait senti qu'un pouvoir unique devenait inégal à régir et à protéger ce grand corps : aussi, près d'aller combattre et périr en Orient, avait-il laissé rOccident à son fils Gallien (1). La démonstration commencée alors s'était pour ainsi dire achevée d'ellemême : après la chute de Valérien, on avait vu le monde romain se diviser, afin d'opposer aux Barbares de l'est comme à ceux de l'ouest un front toujours armé (2), L'énergique mais aveugle politique d'Aurélien avait arrêté ce mouvement et rétabli par la violence une factice unité (3). Cependant Carus, en confiant la Gaule à l'un de ses fils et en se portant avec l'autre en Orient, venait de revenir d'instinct à la politique inaugurée par Valérien (4.). La mort de Carinus avait remis maintenant l'autorité au seul Dioclétien : allaitil la conserver sans partage, ou se décharger d'un
(1) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 148.
(2) Ibid., p. 171, 174, 188, 377 et suiv.
(3) Ibid., p. 214, 223, 225, 394.
(4) Ibid., p. 294.
fardeau trop lourd en s'associant un collègue? Dioclétien eut la sagesse de prendre ce dernier parti. Le 1^'" avril 286 (li, il revêtit de la dignité d'Auguste le pannonien M. Aurelius Valerius Maxiraianus (2).
Officier de fortune comme Dioclétien, et comme lui sans naissance, sans éducation, sans lettres (3), Maximien avait déplus que lui l'activité militaire, l'énergie du commandement (i) : il n'oublia jamais sous la pourpre l'amitié qui, dans les camps, l'avait uni à Dioclétien et la reconnaissance due à l'homme qui avait fait sa fortune : toute sa carrière le montre loyal et fidèle. Mais de grands vices jettent une ombre sur ces qualités ; Maximien, licencieux jusqu'à la débauche (5), avare et dissipateur tout ensemble (6), était naturellement cruel; il prenait plaisir à verser le sang (7). Dioclétien fera faire quelquefois à ce rude soldat de cruelles besognes, auxquelles, par calcul autant que par tempérament, lui-même se jugeait impropre (8). Un tel choix n'était pas pour relever le pouvoir souverain dans l'esprit des peuples ; cependant , dès la nomination du nouvel Auguste, Dioclétien laissa dévi-
ai) Sur cette date, donnée par la chronique d'Idace. voir Tillemont, Histoire des Empereurs, t. IV, p. 597, note v sur Dioclétien. (2) Peut-être l'avait-il fait C sar dès l'année précédente. (S) Aurelius Victor, De Cxsaribus, 39; Eutrope, Brev., IX.
(4) Lactance, De mort, persec, 8.
(5) Aurelius Victor, De Cxsaribus, 39; Julien, Cxsares.
(6) Lactance, De mort, persec, 8.
(7) Eutrope, Brev.,^ X, 1 ; Lactance, De mort.pers., 15.
(8) Eutrope, l. c, IX, 26; X, 1 ; Lactance, 15; cf. Suidas, s. v. : Tiàiav ffy.),rip3(V 7tfâ|iv ÉTÉpo'.; àvaxiOs;?.
lier la transformation que sa politique fera suljir paidegrés à la dignité impériale. Sept ans auparavant, Probus recevait, dit-on, les ambassadeurs du roi de Perse assis à terre dans son camp et mangeant comme un soldat un morceau de lard salé [i); mais cette simplicité républicaine ne suffisait plus à Dioclétien. Dans sa pensée, le pouvoir de l'empereur romain est trop fragile et trop menacé pour que celui-ci puisse impunément se contenter d'être le premier des magistrats et le premier des généraux. Il faut qu'un rayon du ciel tombe désormais sur le souverain et le rende inviolable en le transfigurant aux yeux des peuples; sa robe de pourpre devra devenir « le manteau de l'immortel Zeus (2) ». Aussi, bien que personnellement peu dévot aux vieilles divinités de Rome, Dioclétien, lorsqu'il éleva Maximien à l'empire, prit-il pour lui-même le nom de Jupiter et donna-t-il à son collègue celui d'Hercule, que nous lui conserverons dans la suite du récit (3).
De graves nouvelles arrivées de Gaule avaient peutêtre hâté le choix de Dioclétien (i). Dans ce pays venait d'éclater une révolte de paysans, excitée à la fois par les usurpations des riches et les exactions du fisc. Déjà, quelques années auparavant , un rhéteur gallo-romain avait traduit en phrases d'une extrême
(1) Synesius, De rerjno, éd. 16iO, p. 19.
(2) Jean Malala, Chrono(jr.,Xll, éd. Bonn.. [). 310.
(3) .\ureli us Victor, De Cxsaribns, 39:E(kiK'l, Doctr. minuit, réf., 1. Vlli, p. 9, 19; Corp. inscr. lot., t. 111, 3>3I. '.413.
(i) ,\uiclius Vk'lor, /. c.
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énergie les colères qui grondaient dans le cœur des prolétaires ruraux (1). D'un côté, l'extension démesurée des grandes propriétés submergeait en beaucoup de lieux, comme une marée montante, les petits champs voisins; de l'autre, le fisc, levant l'impôt à l'aide du fouet et de la torture, achevait la misère des paysans (2). Ceux-ci cherchaient un refuge dans les opulents domaines qui s'étaient formés des débris de la petite propriété : colons, ils se mêlaient aux esclaves et aux serfs, et, attachés comme eux cà la glèbe, finissaient par perdre les derniers privilèges de l'homme libre (3). Accablés de prestations et de corvées, payant pour eux-mêmes, payant souvent pour le propriétaire du sol (4), ces malheureux finirent par ne plus prendre conseil que de leur désespoir. « On nous pousse aux armes; désormais, nous n'aurons plus d'autre loi que notre colère : et, quelles que soient les forces de nos adversaires, nous sommes aussi forls qu'eux, si nous ne tenons pas à la vie (5). » Ainsi se formèrent sur divers points de la Gaule ces troupes de désespérés, auxquels on donna le nom celtique de Bagat ou Bagad, multitude (6). De tous les do-
(1) Voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 384.
(2) Lactance, De mort, pers., 7.
(3) Wallon, Histoire de Vesclavarje dans l'antiquité, t. 111, p. 282 et suiv.
(4) Loi de 286, au Code Justinien, IX, x, 3.
(5) « Jam ad arma mittimur... in vicf m legis ira succedit.. . placeas licet tibi opum tuarum fiducia, dives, si mibi vivere non expedit. pares suinus. » Declam. XllI, l (dans les Œuvres de Quintilienj.
(6) Voir Du Cange, Glàss. lat., y" Bagaudœ.