‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l'église (volume 5)Chapitre 7 sur 57 · IV · texte numérisé non relu

IV

maines. tenanciers, esclaves, venaient à eux (1) : une armée prête pour la révolution sociale s'organisait. On comprendra quel pouvait être le nombre de ces soldats d'un nouveau genre, quand on se souviendra qu'un seul noble gaulois, au milieu du troisième siècle, avait pu lever sur ses terres deux mille hommes armés (2). Les agriculteurs, dit un panégyriste, prirent promptement les habitudes militaires. Le laboureur se fit fantassin; les pâtres, accoutumés à garder à cheval leurs troupeaux, et déjà à demi brigands (3), formèrent une cavalerie redoutable (i). Un sourd réveil de nationalité gauloise, suscité par les druides, qui erraient encore dans les montagnes et les forêts (5), et gardaient leur influence sur le paysan superstitieux (G), se mêla peut-être à ce mouvement de désespoir.

(1) « Oinnia iieiie Galliarum servilia iii Bagaudam coiis[)iravere. » Prosper d Aquitaine, Chron.

(2) Vojjiscus, Proculus, 2.

'3; On défendit plus tard aux pâtres l'usage du cheval, à cause de leurs brigandages; Code Thcodosien, IX, xxix, 2; xxxi, 1.

(4^ « Quum rnilitares habilus ignari agricolée appetiverunt . qnum arator equiteni... iniitatus est. » Maniertin, Paneg. Maxim. Avg.

(5) « Specu aut abditis sallibus. » Pomponius Mêla, III, 2.

(6) Lainjride, .l?ex., 60; Vopiscus, AtireL, 44; Carinus, 14. «Les restes du druidisme ont survécu longtemps à la ruine du grand corps sacerdotal qui avait gouverné la Gaule. » Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 675. Cf. Lecoy delà Marche, Saint Marlin, p. 22. Persistance, au quatrième siècle, des sacrifices humains en Gaule; Eusèbe, Prœparatio evangelica, IV, 16. .\u commer.cement du cinquième siècle, être d'origine druidique, stirpe druidarum s«/M5^re>teun lilre d'honneur; Ausone, cité par I$eugnot. Histoire de la destruction du paganisme en Occident, t. H. p. 130.

Pour conduire et discipliner une telle armée, il fallait des chefs : deux hommes se rencontrèrent, qui se mirent à sa tète, et prirent même le tilre d'Augustes. Ces empereurs des esclaves et des paysans s'appelaient ^Jianus et Amandus. On a prétendu qu'ils étaient chrétiens : une vie de saint, écrite au septième siècle (1), dit même que ceux qui leur obéissaient s'étaient soulevés en haine du paganisme, et refusaient de se soumettre aux adorateurs des dieux. Il semble qu'au temps où cette légende fut rédigée, une tradition, dont il est impossible de découvrir l'origine, représentait l'insurrection des Bagaudes comme une révolte chrétienne. Rien, cependant, n'est moins fondé qu'une telle opinion. M. Duruy dit fort justement : « Les chefs de brigands sont souvent populaires : la guerre qu'ils font aux riches semble aux pauvres des représailles légitimes. Les Bagaudes restèrent dans la mémoire du peuple comme les défenseurs des malheureux (2). » De là à en faire des chrétiens la distance n'était pas grande : l'imagination naïve du septième siècle la franchit sans peine. Qu'il y ait eu, mêlés aux paysans insurgés, quelques chrétiens, cela ne parait pas impossible : tous n'étaient pas des saints, quelques-uns étaient poursuivis par des créanciers ou par le fisc (3), et plusieurs de ces malheureux purent

(1) La vie de saint Babolein, Ado SS., juin, t. V, p. 170.

(2) Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 528.'

(3) Saint Augustin, Brev. coll. cum donat, \U, 25; Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, g 39, p. 105-108.

chercher un refuge dans le camp des rebelles, comme on avait vu, sous Yalérien, des chrétiens faire cause commune avec les Barbares qui ravageaient la province du Pont (1). Maison ne saurait étendre au corps entier ce qui fut la faute d'un petit nombre d'individus seulement. Les chrétiens pris en masse n'ont jamais transgressé le devoir d'obéissance aux lois enseigné par TÉvangile et imposé par l'Église (2). A cette observation générale j'ajouterai deux arguments, qui me paraissent décisifs. En 286, époque de la guerre des Bagaudes, les fidèles des Gaules n'étaient molestés nulle part : depuis 275, date de la mort d'Aurélien, ils jouissaient d'une paix complète. Comment auraient-ils choisi un tel moment pour se révolter, eux qui restèrent patients et soumis au milieu des plus dures épreuves des persécutions? De plus, la révolte des Bagaudes fut essentiellement une révolte de pâtres et de paysans. Mamertin (3), Eutrope (i), Orose (5), Eusèbe, saint Jérôme (6), le disent en termes formels. Or le christianisme , très répandu dans les villes à la fin du

(1) J'ai cité ailleurs les paroles indignées que leur adresse saint Grégoire le Thaumaturge : voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 154.

(2) Tillemont, Histoire des empereurs , t. 111. p. 599, note vi sur Dioclétien.

(3) Mamertin, Paneg. Max. Aug.

(4) Eutrope, Brev., IX, 20 : a Levibus prœllis agrestes doinuil. »

(5) Orose, vil, 15.

(G) Saint Jérôme, Chron. Euseh. : « Diocletianus consortem regni Ilcrculium Maximianum assumit, qui, rMs/«o?-?<mmultitudine oppressa quae factioni suae Bacaudarum nornen inciderat, pacem Gallis reddit. »

troisième siècle, était à peu près inconnu dans les campagnes gauloises (1), que saint Martin, au siècle suivant, trouvera encore toutes païennes, attachées même avec un fanatisme sauvage au culte de leurs dieux (2). Une insurrection dont tous les éléments furent pris dans la population rurale ne peut avoir eu pour mobile la haine du paganisme et la défense de la religion chrétienne (3). Si quelque symbole religieux parut sur ses drapeaux, ce fut celui des vieilles divinités celtiques (4).

Chargé par Dioclétien de dompter cette redoutable révolte, Hercule se hâta de quitter Nicomédie : par les provinces danubiennes, il gagna le nord de l'Italie. La route traversait Aquilée : on dit que, de concert avec le correcteur de la Yénétie et de l'Istrie (5), dont cette ville était la capitale (6), un des officiers du

<V « Le fidèle aux anciens dieux fut le paganus, le pajsan, toujours réfractaire au progrès, en arrière de son siècle. » Renan, Marc Aurèle, p. 583. Sur le sens du mot paganus, voir BuUellino délia commissione arclieologica comiinale cli Roma, 1877, p. 241 et suiv.

(2) Voir Beugnot, Histoire de la destruction du paganisme en Occident, t. I, p. 295-304 ; t. II, p. 203, 209. 252 ; Lecoy de la Marche, Saint Martin, p. 22, 43-47 ; et mon livre sur l'Art païen sous les empereurs chrétiens, p. 208-219.

(3) Voir sur le même sujet une page excellente de M. Dareste de la Chavanne, Histoire des classes agricoles en France, p. 72.

(4; Sur la persistance de la langue et des croyances celtiques, voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 176, 382.

(5) Surl'origine des correcteurs, voir C. JulVidn, les Transformations politiques de l'Italie sous les empereurs romains, p. 149 et suiv. Inscription d'un corrector Venetix et Histrix sous Maximien Hercule; Orelli, 1050; Corpus inscr. lat., t. V, 2818.

(6) Marquardt, Rôni. Staatsverwaltung, t. I, p. 233.

nouvel Auguste, Sisinnius Fescenninus, fit exécuter, le 31 mai (1), trois fidèles, Cantius, Cantianus et Cantianilla : leur parenté avec l'empereur Carinus, dont une victoire popularisa naguère le nom en Vénétie (2), avait peut-être non moins que leur foi appelé sur eux l'attention du cruel et zélé courtisan (3).

(1) Si l'on place ceUe exécution lois du passage de Maxiniien Hercule en Vénétie, on admeUra facilement que, parti de Nicomédie dans les premiers jours d'avril, lui ou sa suite ait traversé Aquilée à la fin de mai.

(2) En 284, Carinus avait défait le correcteur de la Vénétie, Julianus, qui venait de prendre la pourpre.

(3) Les Actes des saints Cantius, Cantianus et Canlianilla Licla SS., mai, t. VII, p. 420) sont des plus mauvais, et méritent le jugement sévère qu'en a porté Tillemont {Mémoires, t. V, note lxi sur la persécution de Dioclélien;. Cependant plusieurs détails doivent être retenus, qui proviennent peut-être d'une source antique. — Le premier est la curieuse mention de deux magistrats pour juger les martyrs, fait exceptionnel que peuvent seules expliquer les circonstances que nous venons de rappeler. L'un des juges est Sisinnius, qualifié cornes (cf. Mommsen, Rômische Slaatsrecht, t. II, 2<= éd., p. 807): l'autre esllep7-xses d'Aquilée, c'est-à-dire le correcteur de l'Istrie et de la Vénétie : les Actes lui donnent le nom de Dulcidius, qui rappelle par sa désinence celui d'un corrector Italix, Numldlus, auquel Dioclétien et Maximien adressèrent une loi en 290 [Code Justinicn, Vil, xxxv, 3). — Un second détail digne d'être noté est l'Indication donnée par les Acto^ du lieu précis du martyre, près d'Aquilée, dans l'île de Grado. On a découvert en 1871, dans la basilique de Grado, un reliquaire en argent, paraissant du sixième siècle, sur lequel sont les bustes des saints Cantius, Cantianus et Cantianilla [Bullettino di archeologia cristiano, 1872, p. 155-158 et pi. xi-xii; 1878, p. 42). — Enfin, la mention de leur origine mérite d'être remarquée : on les dit Romains, de la race des Anicii. La famille des .\nlcii, qui donna au quatrième siècle de nombreux chrétiens, était dans les honneurs dès le début de l'empire : en elle finirent par se fondre d'autres grandes familles, les Probi, les liassl : un Rassus fut consul au commencement du règne de Dioclétien, en 289. Les hugiographes paraissent avoir soigneusement recueilli le souvenir des martyrs alliés à cette noble race; ainsi, les Actes de sainte

Ua des premiers soins cVHercule fut la formation d'un corps expéditionnaire , capable de lutter contre la multitude insurgée. La Gaule proprement dite ne renfermait presque pas de troupes : une cohorte légionnaire à Narbonne, une à Bordeaux, ime en Belgique; une cohorte de la garde urbaine de Bome détachée à Lyon ; les cohortes des Liguriens dans la petite province équestre des Alpes Maritimes : en tout trois mille soldats environ pour maintenir la paix dans une région qui correspond à la France, à la Suisse, à la Belgique, à une partie de la Hollande, de la Prusse et de la Bavière Bhénanes (1). Cette absence de forces militaires dans l'intérieur du pays explique la facilité avec laquelle se propagea Fin-

Chrislinc de Bolsène disent aussi qu'elle fut par son aïeul malernel de gente Aniciorum .-M. de Rossi fait remarquer qu'un fidèle, enterré en 373 tout près de son tombeau, plac^ privilégiée convenant à un membre de la famille, avait \e. cognomen (mutilé) ...BINVS, peut-èlre celui de Probinus, qu'une branche des Anicii porta au quatrième siicle (liull. (U arch. crisf., 1880, p. 129, 134\ En ce qui concerne les saints Cantius, Cantianus et Cantianilla, on pourrait se demander si leurs noms ne furent pas altérés par un cojiisle, et s'il ne faut pas voir en eux des Calii, famille illustre qui donna dès le troisième siècle dei membres à l'Église (une Catia Clementina, de Rossi, Romasolterrunca, t. I, p. 309, pi. x.\xi, 12; une Catianilla, Bull, di arch. crist., 1865, p. 52), et parait avoir aussi été de bonne heure alliée aux Bassi (Roma soltcrranea, 1. 1, p. 309) : mais l'inscription de la cassette de Grado, qui porte en toutes lettres Cantius, Cantianus et Canlianilla, s'y oppose. On a, du reste, des inscriptions de Cantii appartenant à la haute bourgeoisie italienne CWihnanns, Ejccmpla inscript., 2122. 2135). Les .\cles ajoutent que les trois martyrs de ce nom étaient parents de l'empereur Carinus. Ce renseignement peut faire comprendre qu'avant même toute persécution générale ils aient été dénoncés et punis.

(1) E. Desjardins, Géographie historique de lu Gaule romaine, t. III, p. 403.

surrection. Sans doute dix légions étaient massées à la frontière, dans les camps permanents des deux Germanies (1); mais la présence des Barbares, si redoutables à cette époque, ne permettait sans doute pas d'en diminuer le nombre. On comprend ainsi comment Hercule dut, avant d'entrer en Gaule, composer une armée de légions ou de détachements empruntés à des contrées moins menacées. Le rendez-vous de ces divers corps parait avoir été l'Italie, Si l'on en croit des pièces hagiographiques, c'est à Rome qu'ils furent reçus et concentrés (-2). Aussi peut-on attribuer au séjour d'Hercule dans la capitale de l'empire une recrudescence de la persécution locale dont cette ville avait précédemment souffert : peut-être périrent alors, en juillet, Zoé. Tranquillin et quelques autres fidèles (3y , dont les Actes de saint Sébastien racontent le martyre (4).

il; E. Desjardins, CÉographie historique de la Gaule romaine, t. III, p. 404.

(2) Surius, .Vitx SS., t. IX, p. 221; Tillemont, Histoire des Empereurs, t. IV, p. 11 ; Mémoires, t. IV, art. et note ii sur saint Maurice.

i3, Acta S. Sebastiani, 73-76; cf. Tillemont. Mémoires, t. IV, art. m et note m sur saint Sébastien. Peut-être Zoé fut-elle enterrée au cimetière (le Calliste, et doit-on la reconnaître dans une des crantes du cubiculum dit << des cinq saints >' au-dessus de laquelle est écrit : ZO.\E IN PAGE. Ce cubicuhim et les peintures qui le décorent appartiennent aux derniers temps du troisième siècle. Une conjecture vrai-emblable est que les autres personnages représentés près de Zoé, c'est-à-dire Dionysius, Nemesius, Procopius, Eliodora, Arcailia, sont des victimes inconnues de la' persécution commencée à Rome sous Carinus et continuée dans les premières années de Dioclélien. Voir de Rossi, lioma sotterranea, t. III, pi. i-ii et p. 56-57.

(4) Parmi les martyrs immolés en même temps que Zoé et Tranquil-

Quand tontes ses troupes eurent été rassemblées, Hercule se mit en route, au mois de septembre. Il se dirigea vers la Gaule par le nord de l'Italie, et, suivant une route très fréquentée au troisième et au quatrième siècle, franchit les Alpes au Summus Pœninus (Grand-Saint-Bernard) (1). Son plan était de pénétrer le plus rapidement possible dans le bassin de la Seine, afin d'étouffer la rébellion, qui semble avoir eu son foyer principal aux environs de Lutèce (2). Cependant, après la pénible traversée des Alpes Pennines, Hercule sentit le besoin de se reposer et de laisser respirer son armée. Il s'arrêta dans la principale ville du Valais, sur les bords du Rhône, à moitié route entre le Summus Pœninus et le lac Léman. Les troupes, qui avaient pris les devants, reçurent l'ordre de suspendre leur marche. Un des corps qui les composaient campa en un lieu appelé Agaune, à quatorze milles de l'extrémité orientale du lac Léman. << Ce lieu est situé dans une vallée, entre les chaînes des Alpes. On y arrive par une route

lin, les Actes de saint Sébastien nomment Nicostrate (dont ils font le mari de Zo.^), Claude, Caslorius et Symphorien ; mais c'est une des nombreuses erreurs de cette pièce si peu sûre dans les détails. Nicostrate, Claude, Castorius et Sympiiorien sont de célèbres martyrs de la Pannonie, dont les corps furent transportés à Rome, probablement avant la fin de la persécution de Dioclétien [Bull, di arch. crist., 1879, p. 78) : il sera question d'eux au chapitre VII de ce livre.

(1) Voir E. Desjardins, Géographie historique de la Gaule romaine, t. I, p. 68-71, et pi. II, p. 96; t. Il, p. 243; t. III, p. 326-328, et pi. XVI, p. 307.

(2j Tillemont, Histoire des Empereurs, t. IV^ p. 10; Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 533.

escarpée, car le Rhône, dans son cours impétueux, laisse à peine au pied des rochers un passage pour les voyageurs. Mais quand, malgré tous les obstacles, on a franchi les gorges étroites de ces défilés, aussitôt l'on voit s'ouvrir une plaine assez étendue entre les montagnes (1). » Là se passa une scène terrible, conservée par une tradition que l'on peut suivre, d'anneau en anneau, jusqu'à une époque rapprochée des faits (2).

Parmi les troupes campées dans la vallée d'Agaune se trouvait un détachement auquel la postérité a conservé le nom de « légion , » mais qui fut probablement soit une vexillatio (3) empruntée à la légion d'Egypte (i , soit une cohorte auxiliaire (5) choisie parmi celles qui gardaient l'extrême frontière méridionale de la Thébaïde, vers les districts de Svène,

(1) Epislola Eucherii episcopl ad Salriinn cpiscopuni de pnssione SS. Mauriciiet socioi-um, 2, clans Ruinait, p. 290. — Sur l'importance ancienne d'Agaune, voir E. Desjardins, t. II, p. 242. — Sur les changemenls géolog'ifiues survenus depuis le quatrième siècle dans la vallée d'Agaune, voir Ducis, Saint Maurice et la légion T/ie'Oc'enne, p. 22.

(2) Epislola Eucherii, proœmium. — Eucher, èvêque de Lyon dans la première moitié du cinquième siècle, |>roduit, à l'appui des faits qu'il raconte, une série de témoins remontant jusqu'à Théodore, évêquc d'Agaune dans la première moitié du qualrifine. Voir l'Appendice.

(3) Cf. Tacite, JJist, H, 100; IlL 22. Voir 'Marquardt, Rômische Staatsverwaltung, t. II, p. 'j49-452; Wilmanns, Ejcmpla inscripl., indices, p. 59.5-596.

(i) La II Trajana. Dion Cassius, LV, 2i.

(5; Voir Marquardt, t. il, p. 452-458; "«"ilmanns, indices, \° CoJiors, p. 590- J94.

PERSÉCUTIOIVS PARTIELLES. 27

cVÉlépliantis et de Philae (1). Ces soldats transportés .si loin de lenr pays d'origine (2) étaient tous chrétiens, ce cpii n'étonnera pas si l'on veut bien se souvenir que le christianisme était alors très florissant en Egypte, même parmi les troupes qui y tenaient garnison (3). Placés tout à coup entre leur religion

(l)Marquardt, t. III, p. 442, note 6; Mommsen, Romische Gescfiichte, t. V, p. 594.

(2) « Hi in auxiliuni Maximiano a partibus Oricntis acciti. » Epislola Eucherii , 2.

(3) Les antiques conàtitulions de l'Église égyptienne règlent les devoiis des soldats chrétiens {Const. Ecc. Efjijpt. ,11, 410). Pendant la persécution de Dèce, l'attitude du détachement qui était de garde près du tribunal fit trembler le préfet d'Alexandrie et ses assesseurs, occupés à juger des chrétiens (Eusèbe, Ilùt. Eccl., VI, 41, 22; cf. Histoire des licrscculions pendant la première moitié' du troisième siècle, p. 358). Eusèbe nomme seulement quatre soldats; en effet, tout poste romain se composait de ce nombre de légionnaires (Origène, la Matth., III, 55; Juste Lipse, De Criice, 11, 16); mais que ces quatre soldats, pris au iiasaid, se soient trouvés tous chrétiens, est un indice du grand nombre de fidèles que comprenait la légion d Éuypte. 11 n'est donc nullement invraisemblable que le corps de troupes auquel on a donné le nom de Thébéens ait été composé de soldats professant le christianisme. « Que dans tel régiment il se soit rencontré une plus large proportion de cJiréliens que dans l'ensemble de l'empire romain, cela n'a rien dim|)ossible. Les Anglo-Indiens nous disent que les troupes du rajah de Gwalior contenaient un nombre de chrétiens tout à fait disproportionné avec le faible « pourcentage » des convertis de IHindouslan; elles résidents anglaisa Malte, en 1878, trouvèrent une plus grande quantité de chrétiens dans les régiments indigènes amenés cette année-là des Indes, que leur connaissance de l'état général du christianisme en ces contrées ne leur aurait l'ait présumer. Une semblable observation pourrait être faite relativement au nombre de presljytériens et de catholiques dans tel régiment de l'armée anglaise. La composition religieuse d'une troupe dépend du lieu de son recrutement. La Théba'ide dÉgypte pouvait très probablement fournir un contingent exceptionnel d'adorateurs du Christ. » J.-G. Cazenove, art. Legio Thehxa , dans k Dictionary of Christian biogrophy, t. III, p. 642.

et leur devoir militaire, les Thébéens commirent une faute grave contre la discipline, car. pour obéir à leur conscience , ils désobéirent aux ordres de l'empereur. Hercule venait d'ordonner à toute l'armée de se concentrer à Octodure, pour prendre part, avec lui, à un sacrifice solennel destiné à appeler la faveur des dieux sur l'expédition périlleuse qu'on allait entreprendre. Dans les grands dangers publics, d'extraordinaires démonstrations religieuses furent quelquefois accomplies. C'est ainsi que, en de nombreuses circonstances, le sénat fit faire des supplications pour la patrie menacée (1). Vingt-six ans avant les événements que nous racontons, quand les Marcomans eurent envahi l'Italie, Aurélien contraignit les sénateurs à ouvrir, malgré leur répugnance, les livres sibyllins : un amburbium solennel eut lieu, et l'on offrit même, semble-t-il, des sacrifices humains (2). Parfois c'est aux armées, en face de l'ennemi, que l'on recourait à des moyens inusités de conjurer la colère des dieux. Dans la guerre des Quades, Marc Aurèle, après avoir consulté le serpent Glycon, présida luimême à des sacrifices offerts devant les légions, sur les bords du Danube : deux lions vivants furent jetés dans le fleuve (3). Telles étaient les superstitions dont, en de

(1 VoiiMti([uardt, Rômisc/ie Slaatscerwallung, t. II, p. 562; t. III, p. 48 et siiiv.

i2} Vo|)iscus, Aurelianns, 18-20. — Voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, \i. 215-218.

(3i Lucien, Alexander, 48; Bellori, la Colonne Anionine, pi. xiir. — ^oi^ Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, p. 339.

rares circonstances, les soldafs furent rendus témoins et complices. On croira sans peine que le grossier Maximien, né dans la Pannonie, où florissait le culte des divinités étrangères (1), ne se soit pas montré plus philosophe que Marc Aurèle, et ait voulu contraindre tous les corps de troupes enrôlés sous ses drapeaux à se souiller par des cérémonies idolâtriques. Il semble aussi avoir obligé les soldats à se lier par un serment spécial avant d'entrer en campagne contre les Bagaudes. Les légions avaient plus d'une fois, en Gaule, fait cause commune avec les rebelles : c'est elles qui, naguère, établirent et soutinrent pendant quatorze années l'empire de Posthume et de ses successeurs (2) : Hercule pouvait craindre qu'elles n'eussent aujourd'hui encore pour le peuple insurgé de secrètes sympathies. En soi, l'engagement demandé n'aurait eu rien de contraire à la conscience chrétienne. Mais ce serment, distinct du. sacr ciment um prêté par tous les soldats lors de leur incorporation dans l'armée, devait sans doute être mêlé d'invocations idolàtriques et d'imprécations sacrilèges. C'est ainsi que Scipion, après la bataille de Cannes, contraignit les jeunes gens dont il craignait la désertion à prononcer après lui ces terribles paroles : « Je jure que je n'abandonnerai jamais la République, ni ne souffrirai qu'aucun citoyen l'abandonne. Si je manque à cet engagement, que Jupiter, très bon et très

(1) Voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, p. 219.

(2) Ibid., p. 379 et«uiv.

S'rand, inflige à ma maison, à ma famille et à moi la plus cruelle mort (1). » Un chrétien n'eût pu répéter sans apostasie des imprécations de ce genre. Aussi les Thébéens refusèrent-ils d'accomplir les ordres d'Hercule, et non seulement de participer au sacrifice, mais même de prêter le serment. Au lieu de se mettre en marche vers Octodure , ils demeurèrent à Agaune. Dès que l'empereur connut leur désobéissance, il fut saisi d'une violente colère. Probablement il vit dans le refus des Thébéens autre chose qu'une •résolution inspirée par la conscience : de bonne foi il put se figurer d'abord que ceux-ci faisaient alliance avec les rebelles. La docilité avec laquelle ils se soumirent au châtiment dut le détromper bientôt, sans toucher son âme farouche. Recourant tout de suite à la plus terrible des peines inscrites dans le code militaire. Hercule commanda de décimer les Thébéens (2). On sait comment cette peine s'exécutait. En présence du reste de l'armée comparaissaient les soldats coupables de désobéissance ou de désertion (3). On tirait au sort, et chaque dixième, après avoir été battu de verg'es. était décapité devant ses camarades ('i '■. Mais,

(1) Tite-Live, xxii, 53.

(2) Epistola Eucherli, 3.

(3) Ceux qui abandonnent les rangs ou désertent les drapeaux, dit Denys d'Halicarnasse, Ant. rom., IX, 50 : twv ),i7:ôvt(ov rà; rà^si; fi izfoijjiévwv Ta; ariysiai;. Le fait de refuser de prendre part au sacrifice d'entrée en campagne ou de prcler le serment exigé par Vimperator pouvait être facilement assimilé à ces cas.

(4) Voir dans Marquardt. Rômische Staatsverwallunr/, t. If. p. 553, noie 9, de nombreux exemples de décimation militaire.

l'exécution accomplie, les survivants ne se montrèrent pas plus traitables. Mis de nouveau en demeure de suivre l'injonction sacrilège du tyran, les ThéJjéens protestèrent de leur attachement au Christ et de leur résolution de ne rien faire contre sa loi. Hercule les fit décimer une seconde fois (1).

Trois officiers soutenaient par leurs exhortations le courage de ces soldats chrétiens : c'étaient Maurice, Exupère et Candide (2'. Sommés une dernière fois de se soumettre, les Thébéens, dociles aux conseils de ces généreux cliefs, refusèrent unanimement de trahir leur Dieu. On leur fait tenir un admirable langage, qui traduit bien, sinon leurs paroles exactes, du moins les sentiments dont ils étaient animés. « Nous avons vu égorger les compagnons de nos labeurs et de nos périls; nous avons été couverts de leur sang. Cependant nous n'avons point pleuré la mort de ces très saints camarades; nous les avons estimés heureux de souffrir pour Dieu. Et maintenant, même l'extrême danger ne fait pas de nous des rebelles : le désespoir ne nous arme pas contre toi, ù empereur! Nos mains tiennent désarmes, et nous ne résistons pas; nous aimons mieux mourir que tuer, mourir innocents que vivre coupaJjles. Tout ce que tu ordonneras contre nous, le feu, les tourments, le

(1) Episiola Eucherii, 3.

(2) Ibid. — Les titres de prinùceiius et de senator viilitum donnés par saint Euclier à Maurice et à Candide ne paraissent pas des titres légionnaires; sur l'emploi attribué à Exupère, campidoctor ou campiducfor, voir Beiulier, dans les Mélcnujcs Graux, p. 297-303,

glaive, nous sommes prêts à Je souffrir (1). » Les Thébéens devinaient le sort qui les attendait. La violence d'Hercule était connue : on le savait cruel par g"oùt autant que par politique ; et Dioclétien lui-même le comparait à Âurélien, dont la dureté pour les soldats restait célèbre (2). Maximien n'ordonna pas de décimer une troisième fois les héros chrétiens; il commanda de massacrer la troupe entière. « On vit ces soldats frappés à coups cVépée. sans se défendre; déposant leurs armes, jetant casque, bouclier, cuirasse, pour offrir leur gorge et leur poitrine au glaive des exécuteurs. Ni le nombre ai les armes ne leur inspirèrent la pensée de venger par le fer la justice de leur cause : ils se souvinrent seulement qu'ils représentaient Celui qui se laissa mener à la mort sans protester, l'agneau divin qui n'ouvrit pas la bouche pour se plaindre. Brebis du Seigneur, ils se laissèrent déchirer par les loups. La plaine fut bientôt couverte des cadavres des saints, et leur sang ruissela sur le sol (3). »

On dit que quelques-uns. ayant pu s'échapper, furent rejoints et immolés en diverses villes; mais deux seulement sont connus avec certitude, Ursus et Victor, tués à Soleure (4). Un émouvant épisode

(1) Epistola Eucherii, 4.

(2) Aurelius Victor, De Csesaribus, 39.

(3) Epistola Eucherii, 5.

(4) Ibid., 6. — Saint Eucher ne nomme que ceux-ci, et dit clairement qu'il n'en connaît pas d'autres. Les martyrs, immolés en divers lieux, que des traditions postérieures raltaclientà la lésion Tbébéenne, peuvent

marqua, clans la plaine crAgaune, la fin dn massacre. Les exécuteurs venaient de se partager les dépouilles de leurs camarades égorg-és. Ces dépouilles [pannicularia), abandonnées aux bourreaux par d'anciennes lois contre lesquelles la jurisprudence essaya vainement de réagir, consistaient, aux ternies d'un rescrit d'Hadrien, dans les objets trouvés sur les corps des condamnés : vêtements, bourses, anneaux, etc. (l). On se rappelle les soldats jouant aux dés, sur le Calvaire, la robe sans couture du Sauveur (2). Hadrien refuse aux exécuteurs le droit de s'approprier les objets plus précieux laissés par les victimes, pierres fines, obligations de sommes d'argent (3). Mais, dans ces tueries en masse, de telles règles étaient probablement ouliliées, et les soldats avaient ou prenaient la permission de faire main basse sur toute espèce de dépouilles. Il ne fallait pas moins, peut-être, pour leur donner le courage d'accomplir une horrible besogne. Après le massacre desTliébéens, les exécuteurs, joyeux du butin qu'ils avaient recueilli, s'assirent par groupes et commencèrent un bruyant repas. A ce moment, un vétéran, nommé Victor, retiré du service

avoir péri, soit dans la persécution spéciale dirigée quelques années plus tard contre les chrétiens de l'armée, soit pendant la persécution générale, soit rnêine dans quelqu'une des persécutions précédentes.

(1) Rescrit d'Hadrien et commentaire d'Ulpien, diVi Digeste, XLVIII, XX, 6.

(2) Saint Matthieu, XXVII, 35; saint Marc, XV, 24 ; saint Luc. XXIII, 3î; saint Jean, XIX^ 23, 24. Cf. saint Jean Chrysostome, /« Joann., XL\, 23; saint Cyrille d'Alexandrie, In Joann., XL

(3) Digeste, 1. c.

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