IV
34 LES CIIIIETIENS SOUS DIOCLETIEN ET MAXIMIEN.
militaire (1), fut amené par les hasards d'un voyage au lieu où s'était passée la scène sanglante, remplacée maintenant par l'orgie. Les soldats l'engagèrent à manger avec eux; mais il se retira plein d'horreur. Ivres de sang et de colère, les meurtriers le poursuivirent, lui demandant s'il était chrétien. « Je le suis, et le serai toujours. » répondit le vétéran. Aussitôt Ton se jeta sur lui : et le cadavre d'un nouveau martyr tomba près de ceux qui couvraient déjà la plaine ensanglantée (-2).
Après ces cruelles exécutions, Hercule entra en Gaule, où il ne trouva pas les difficultés auxquelles il s'était •attendu. Poussant devant lui les bandes insurgées, les battant en détail, il atteignit enfin le camp où le gros de leur armée s'était retranché, dans la presqu'île formée par la Marne, à une lieue de Lutèce (3). Ce ramassis de laboureurs et de pâtres ne put tenir devant des troupes réguUères : Hercule en eut promp-
(1) « Ernelitee jam niilitiœ veteranus. « Epislola Eucherii, 6. Cf. Lucain, Pharsale, l, 343 ; VII, 258 ; Wilmanns, Eocempla inscript., 1483, 2867, ifees, 2869; Ferrero, VOrdinamento délie àrmatc romane, p. 51, 52, etc.
(2) Epislola Eucherii, 6. — L épisode des Thébéens parait s'être passé dans la seconde moitié de septembre : les martyrologes le placent tous au 22. Entre l'arrivée en Vénétie, vers la fin de mai, et le ])assage des Alpes, Maximien Hercule peut être demeuré plusieurs mois en Italie, opérant la concentration des troupes appelées de diverses provinces. — Je n'ai pu discuter ici, soit dans le texte, soit dans les notes, les divers problèmes que soulève l'histoire de la « légion Thébéenne, » cl donner les raisoTis delà solution que j'ai adoptée: je renvoie à l'Appendice.
(3) Saint-Maur des Fossés.
PERSE CUTI Ox\S PARTIELLES. 35
temcnt raison. Cependant, malgré l'assertion des historiens, a la Bagandie » ne fut pas exterminée • ses adhérents se répandirent en fugitifs dans le pays gagnant les bois, les retraites inaccessibles; pendant de long:ues années le brigandage ne cessa pins en Gaule, où Ton retrouve des Bagaudes jusqu'au cinquième siècle (1). Aussi la poursuite des vaincus, la recherche des suspects, durent-elles suivre la victoire, et, dirigées par un tyran comme Hercule, amener de sanglantes représailles. On dit que les chrétiens ne furent pas épargnés. Furieux de la désobéissance des Thebéens, considérant dès lors tous leurs coreligionnaires comme des rebelles, Hercule parait avoir marqué par de nombreux martyres son séjour en Gaule Des Actes de rédaction tardive et souvent gâtée par la légende, mais dont l'accord et le rapprochement ont cependant beaucoup de prix, montrent l'empereur et ses lieutenants versant en plusieurs villes le sang des fidèles. De nouveaux édits n'étaient pas nécessan-es : celui d'Aurélien n'avait pas été abrogé' pour le faire revivre il suffisait d'une dénonciation particulière, d'un incident local : les circonstances politiques s'y prêtaient facilement. Aussi vovons-nous le magistrat chargé, apparemment comme lé^iat de la Lyonnaise, des vengeances de son maître dans le pays des Parisii, n'épargner pas plus les chrétiens que les insurgés : par Tordre de Sisinnius Fescenninus (le même cpi avait immolé en Istrie Cantius, Cantia-
(1) Salvien. De gubernaiione Dei, V, 6.
nus et Cantianilla) périrent à Lutèce l'évêque Denys (1) et ses compagnons Rustique et Éleuthère (2). On attribue au même gouverneur la mort de saint Nicaise et de plusieurs autres, tués sur les confins des Parisii et des Véliocasses (3). Peut-être est-ce lui qui versa, à l'autre extrémité de la province, dans la ville de Nantes (i), le sang des deux frères Rogatien
(1,1 La tradition qui place sur la colline de Montmartre i.l/o/i5 Marlis ou Mons Mercurii, devenu Mon.s martyrum) le lieu du supplice de saint Denys parait conlirniée par la découverte, en 1611, d'une crypte ou mariyrium, fréquentée par les pèlerins aux premiers siècles du moyen âge. Edmond Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. I, p. 250-277.
(2) Dans la crypte furent lus des noms incomplets, tracés les uns à la pointe d'un couteau, les autres avec une pierre noire: mar [tyres?], Dio [nysius?], clemix (pour Clemens). Ce dernier nom, dont l'orthographe rappelle les temps mérovingiens, serait, selon M. Le Blant, celui d un coinpagnon inconnu du martyre de saint Denys : on pourrait y voir aussi un souvenir de ro]iinion répandue au commencement du moyen âge, et soutenue aujourd'hui encore avec ardeur par des érud!ts distingués, qui attribue au pape saint Clément la missioh de saint Denys dans les Gaules. Voir dans Ulysse Chevalier, Répertoire des sources historiques du moyen âge, bio-bibliographie, aux mots « Denys 1 Wréopagite », p. 563-565, et « Denys de Paris », p. 566-569, lindleation des nombreux écrits consacrés aux controverses sur la date de la prédication et du martyre de saint Denys. Sans prendre parti sur les questions générales souvent soulevées à ce sujet, j'ai adopté la solution qui m'a paru la plus conforme aux vraisemblances historiques.
(3) Dans le Vexin français, en deçà de la rivière d'Eple. — Sur saint Nicaise, voir le P. de Bye, dans les Acta SS., octobre, t. V, p. 510-550. Cf. les gg 7-13 de la dissertation du P. Bossue, ibid., I. XI, p. 554 et suiv., et M. l'abbé Sauvage, Actes de saint Mellon, Rouen, 1884, p. 24-41.
i) " In urbe Namnetica, » disent lesActes, ou mieux à Condevincum, chef-lieu de la Civitas Naninetarum ou Namnetum. E. Desjardins, Géofjraphie historique de la Gaule romaine, t. III, p. 430.
et Donatien, Tun déjà chrétien, l'autre baptisé par son martyre (l).
Les documents hagiographiques ont conservé le souvenir d'un magistrat plus cruel encore, Rictius Varus. Son nom, mal latinisé, est probablement celui d'un de ces Barbares qui, pendant tout l'empire, et surtout à partir du milieu du troisième siècle, servirent dans les armées et à la cour des empereurs. Sous Valérien, on trouve dans les premières charges militaires Hartniund,Haldegast, HildemundetCariovise (2); Gallien engage à son service le chef des Hérules, Naulobat, et le fait consul (3), Sous Maximien Hercule, Rictiovare put aisément s'élever jusqu'à la dignité de
(1) Passio sanctoruin Rogatiani et Donadani, dansRuinart, p. 295. 0 Les Actes de saint Donatien sont graves par le style et par les pensées, dit Tilleniont. 11 n'y a point de faits extraordinaires et incroyables. Ils sont même assez bien écrits, et ils paraissent être du cinquième siècle. Mais je ne crois pas aussi qu'ils soient plus anciens, ni qu'ils puissent passer pour originaux. » Mémoires, t. IV, note xxviii sur saint Denys de Paris. Ces Actes appartiennent à la catégorie de ceux de saint Maurice et de la légion Thébéenne par saint Eucher, que nous avons déjà résumés, et de saint Victor, que nous étudierons plus loin. Comme ces pièces, ils portent, dit encore Tillemont, « que Dioclétien et Maximien condamnoient à la mort par des édifs publics tous les chrétiens qui ne renonceroient pas à leur religion. Cela ne peut convenir qu'au tems de la grande persécution de 303... Mais aussi comme il n'est pas nécessaire de s'arrêter précisément aux termes de ces Actes, s'ils ne sont pas originaux, je ne crois pas qu'il faille trop s'assurer sur ce point, ni qu'il soit défendu de croire que saint Donatien a souffert lorsque Ma\imien étoit dans les Gaules, par quelque occasion particulière, et sans qu'il y eut de persécution générale. » Ibid.
(2) Vopiscus, Aureliamis, 38.
(3) Tillemont, Histoire des Empereurs, t. III, p. 481 ; Ozanam, les Germains avant le christianisme, p. 338.
légat impérial de la Belgique (1). En cette qualité, il nous est montré parcourant pendant au moins deux années les principales villes de cette vaste province, et, au cours de ses tournées officielles, condamnant des chrétiens : à Amiens, Fuscien et Victoric (2) ; à Augusta Yermanduorum, l'évèque dont elle prendra le nom, Quentin (3) ; à Soissons, CrépinetCrépinien (i) ; dans la même ville, Rufin et Valère (5); à Reims, de nombreux martyrs anonymes (6) ; à Fismes, près de Reims, Macra(7); peut-être Lucien, à Beauvais (8);
(1) Les Actes des saints Fuscien et Victoric (Bosquet, Eccl. Gall. hist., t. I, p. 156) disent qu' « au temps où le très cruel empereur Maximien parcourait la Gaule, il éleva Riccius Yarus à la dignité de préfet d'Amiens, m Probablement il y a ici un souvenir historique naïvement rendu par l'écrivain de basse époque.
(2) Bosquet, l. c; Tillemont, Mcmoires, t. IV, art. vi sur saint Denys de Paris.
(.3j Surius, ntx SS., t. X,p. 102; Tillemont^ Mémoires, t. IV, art. et notes sur saint Quentin.
(4'j Acia SS., octobre, t. XI, p. .39.j; Tillemont, Mémoires, t. IV, art. vui sur saint Denys de Paris.
(5) Actn .iS., juin, t. II, p. 795: Tillemont, I. c.
(6) Acia SS., l. c; Tillemont, t. IX, art. x\ii sur saint Denys de Paris.
(7) Ac(a SS., janvier, t. I, p. 125; Tillemont, t. IV, art. xxii et note xxxm sur saint Denys de Paris ; Castan, les Capiloles provinciaux (lu monde romain, dans les Mémoires delà Société d'Émulation du Doubs, 1885, p. 247; Kuhfeld, De Capitoliis imperii roviani, Berlin, 1883, p. 67; mon article sur les C apitoies provinciaux et les Actes des martyrs, dans la Science catholique, mai 1887, p. 365.
(8) Acta SS., janvier, t. I, p. 139; Tillemont, t. IV, art. sur saint Lucien de Beauvais. Sa Passion, celles de saint Quentin, de> saints Fuscien et Victoric, le font contemporain de saint Denys, et le comptent parmi les hommes apostoliques par qui, à la môme époque, furent évangélisés le nord et l'est de la Gaule. Mais sa mort est attribuée à un
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probablement Platon, à Tournai (1). On pourrait admettre qu'à la Belgique il joignit le gouvernement de tout Test de la Gaule, c'est-à-dire des deux Germanies inférieure et supérieure, car les mêmes documents disent qu'il fit mourir des fidèles à Trêves (2) et à Bàle (3). Le légat d'Aquitaine parait avoir aussi marché dans cette voie sanglante : Agen (i) vit le martyre (5) de sainte Foi (6) et de saint Caprais (7).
préfet nommé Julien, que Ton fait également l'auteur de celle de saint Yon, près de Paris. Tillemont suppose que ce Julien aurait succédé comme préfet du prétoire de Maxiinicn à Rictiovare, lequel, d'après lesActes des saints Crépin et Crépinien, pris de folie après avoir condamné ces deux martyrs, se serait précipité dans le feu. Cela sent bien la légende. Le nom de Julien est peut-être mis en souvenir de l'empereur apostat et persécuteur du quatrième siècle. Rien ne montre que Maximien ait eu Rictiovare pour préfet du prétoire. La comparaison entre les parties de la Gaule où sévit Sisinnius et celles que parcourut Rictiovare me fait croire plutôt que le premier de ces magistrats fut légat de la Lyonnai.se, et le second de la Belgique. Lucien ayant été le contemporain et le compagnon d'autres martyrs jugés par Rictiovare, et ayant péri dans le gouvernement de celui-ci, me parait devoir être compté parmi ses victimes, plutôt que d'un inconnu Julien . Je serais, par les mêmes raisons, porté à retirer à Julien la condamnation de saint Yon, dans le pays des Parisii, pour l'attribuer à Sisinnius.
(1) Voir Tillemont, Mémoires, t. lY, art. vu sur saint Denys; et surtout les nombreux textes cités par M. l'abbé Bernard, les Origines de l'Église de Paris, 1870, p. 181-182. Les vraisemblances me font attribuer au légat de la Belgique la condamnation de saint Chryseuii, martyrisé vers le même temps près de Tournai.
(2) Actes des saints Fuscien et Yictoric.
(3) Actes de saint Quentin.
(4) Aginnum Mtiobrogum.
(5) Acta SS., octobre, t. IIF, p. 263.
(6) Le cognomen Foi, Fidcs, Fli^-t;, est fréquent; sous sa forme grecque ou latine, dans l'antiquité cbrétienne : voir de Rossi, Roma soUerrunea, t. II, p. \li-\lb; ci. Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, p. 222.
(7) On trouve également dans l'antiquité cbrétienne et dans l'an-
Si leurs Actes sont fidèles, la vaste province du sudouest était alors gouvernée par Datianus, qui sera plus tard célèbre en Espagne par sa cruauté envers les chrétiens (1).
Les seuls martyrs de la Grande-Bretagne dont le souvenir ait été conservé appartiennent vraisemblablement aussi à cette époque. Une tradition attribue à l'année 286 la mort de saint Alban (-2), qui, ayant recueilli un prêtre fugitif* et favorisé son évasion, comparut pour ce fait devant les juges, se confessa
tiquité païenne des cognomina dérivés de Capra : voir Kraus, Real. Encrjkl. der christl. AUerthiimcr, art. Namen, t. II. p. 477 et fig. 316.
(I) « Il se peut, dit Tilleinont, que le même Dacien ait gouverné l'Aquitaine vers l'an 200 ou un peu auparavant), avant que de gouverner l'Espagne en 303 et 304. » Mais, comme les Actes de sainte Foi sont d'assez basse époque, on peut admettre aussi « qu'ils n'ont été écrits que par ceux qui, voiant une partie de l'Aquitaine unie à l'Espagne sous la domination des Golhs. .-e sont imaginés que cela avoit été de même du tenis des Romains, sous qui les gouverneurs d'Espagne n'avoient aucune juridiction clans les Gaules : et comme le martyre de saint Vinceitt à Valence a rendu le nom de Dacien célèbre en Espagne, on lui a aussi attribué les martyrs de l'Aquitaine. » Tillemont, Mémoires, t. IV, note I sur sainte Foy. M. Le Blant cite de même l'exemple d'Anulinus, célèbre sous Dioclétien pour sa cruauté envers les martyrs d'Afrique et qui, devenu pour les narrateurs de seconde main le type du magistrat persécuteur, fut mis en scène par eux dans les pays et les temps les plus dissen.blables ; les Actes des martyrs, p. 25-26.
(2) Voir les auteurs cités par Alford, Annales Britannorum, anno 286, § 11. Mais Maximien Hercule n'étant venu dans les Gaules qu'en septembre 286, il est probable que la persécution ne put être étendue par lui à la Bretagne que Tannée suivante : le martyre de saint Alban se i)lace donc jdus vraisemblablement en 287. Cf. Tillemonl, Mémoires, t. IV. note i sur saint Alban.