‹ La persécution de Dioclétien et le triomphe de l'égliseChapitre 16 sur 39 · UT INTRODUCTION · texte numérisé non relu

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cevoir de ce souverain, qui avait passé sa jeunesse à la cour de Nicomédie, les confidences qu'il nous transmet. Rien n'oblige à admettre que le traité sur les Morts des persécuteurs fut composé tout de suite après redit de Milan, et avant que L^ctance ait eu le temps d'entrer dans Tintimito de Constantin; le silence gardé par l'auteur sur les démêlés de Constantin et de Licinius, la manière respectueuse dont il parle de ce dernier, indiquent seulement qu'il écrivit avant que la rupture entre les deux empereurs fût définitive, c'est-à-dire avant 322 ou 323 (1).

Quand J'examine attentivement les écrivains qui rejettent l'autorité historique de Lactance, je n'ai pas de peine à reconnaître qu'il leur est surtout suspect pour n'être point demeuré indifférent aux faits et aux personnes, avoir considéré les persécutions comme des crimes, les persécuteurs comme des criminels, et l'avoir dit sans aucun ménagement. Mais un défaut de ce genre (si c'est là un défaut) obligerait à effacer bien d'autres que lui de la liste des témoins qu'on peut croire. N'en faudrait- il pas ôter

(1) M. J. Maurice a montré comment, sur beaucoup de sujets qui nous sont connus par le seul récit de Lactance, la Téracité et l'exactitude de celui-ci se trouvent confirmées par le résultat de la classification chronologique des monnaies constantiniennes. Bullelin de la Société des Antiquaires de France, 1903, p. 142 et suiv.

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aussi Tacite, pour avoir jugé Tibère ou Néron non moins durement que Lactance a jugé Galère ou Maximin, avoir peint des plus noires couleurs « un temps fertile en catastrophes, ensanglanté par les combats, agité par la discorde, cruel même dans la paix (1), » et s'être plu à montrer, lui aussi, ce dans d'affreux désastres la main d'une Providence vengeresse (2)? » Peut-être cette extrémité n'effraieraitelle pas tous les censeurs : j'ose croire, cependant, que les vrais amis de l'histoire ne se consoleraient pas d'une telle perte, et que, même en lisant Tun et l'autre avec quelque précaution, ils continueront à demander à l'éloquent ami de Pline le Jeune le tableau du premier siècle, au précepteur de Grispus une image vivante ot, dans le fond, exacte des premières années du quatrième.

Le complément naturel de cette image se trouvera dans les quelques Passions vraiment originales ou voisines des faits, qui, malgré les difficultés que j'ai indiquées plus haut, ont pu être écrites par des contemporains de la dernière persécution : documents bien peu nombreux, si on les compare à la multitude de ses victimes, mais souvent très précieux par la sincérité de la rédaction, la précision des détails, les

(I) Tacite, Hist., I, 2.

2) Jbid., 2.

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interrogatoires authentiques qu'on y rencontre. A côté de ces Passions, et suppléant à leur rareté, doivent être cités d'assez nombreux panégyriques prononcés par les plus célèbres orateui*s sacrés du quatrième et du cinquième siècle, comme les Basile, les Grégoire de Nysse, les Chrysostome, les Asterius, les Maxime de Turin; à travers le vague de la forme oratoire, l'histoire d'illustres martyrs y apparaît au moins dans ses grandes lignes. On trouve aussi des allusions intéressantes aux victimes de la dernière persécution dans plusieurs écrits de religion et de morale du même temps, ceux de saint Ambroise, par exemple. Enfin, je dois signaler une dernière source, originale et précieuse entre toutes : c'est celle qui ressort de procès-verbaux officiels, rédigés à la suite des enquêtes que Constantin fit faire en Afrique sur des faits de la dernière persécution. Les donatistes ayant contesté l'élection de Gécilien au siège épiscopal de Garthage, sous prétexte que son consécrateur, Félix, évoque d'Aptonge, avait jadis livré aux persécuteurs des meubles liturgiques et des livres, Constantin commanda, en 311, au proconsul d'Afrique ^Elianus d'entendre des témoins sur ce fait : l'enquête a été conservée, et son procès- verbal offre le tableau le plus curieux des incidents de la persécution dans une ville africaine, racontés par les magistrats mêmes qui avaient été chargés d'exé-

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cuter l'édit. Six ans plus tard, en 3S0, la conduite du diacre Silvain, devenu évéque de Cirta et très mêlé aux affaires des donatistes, fut l'objet d'une semblable information : le procès-verbal existe aussi, et a ceci de particulier qu'on y trouve^ inter* calé, le texte d'un autre procès-verbal, daté de 304, et relatant la perquisition faite par le curateur dans la maison où s'assemblaient le clergé et les fidèles de Cirta^ ainsi que dans la demeure des principaux dépositaires des livres saints. Par ces diverses pièces, de source tout à fait ofiicielle, on assiste vraiment aux événements qui marquèrent en Afrique la première phase de la persécution de Dioclétien ; elles s'éclairent mieux encore si on les rapproche des orageux débats du synode tenu à Cirta peu après 305, et dont les Actes ont été en partie publiés par saint Augustin.

J'ai tâché de donner dans ces pages une idée claire des documents qui m'ont servi à écrire l'histoire des persécutions. On a pu voir que cette histoire repose sur des fondements solides, et que ses matériaux sont bons et nombreux. Quant au parti que j'aurai su tirer de ceux-ci, le lecteur en jugera mieux que moi : lui seul pourra dire si l'ouvrage commencé depuis de longues années, et que j'achève aujourd'hui, ne demeure pas trop loin du but vers lequel je devais tendre.

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Ce que j'aurais voulu surtout marquer en traits suffisamment nets pour ne pas disparaître au milieu des détails, c'est le caractère de la lutte, pacifique d'un côté, violente et sanguinaire de l'autre, qui pendant près de trois siècles mit aux prises une société petite au début, nombreuse et puissante à la fin, volontairement désarmée toujours, et l'Empire romain, ou plutôt la civilisation païenne elle-même, avec ses immenses ressources religieuses, intellectuelles, matérielles, ses princes, ses philosophes, ses prêtres, ses magistrats, ses soldats et ses bourreaux. 11 me semble qu'on ne fera jamais assez ressortir la grandeur imprévue du résultat final, qui non seulement acquit à l'idée chrétienne, toujours émergeant du sang dans lequel on essayait de la noyer, le droit de se produire librement, mais finit par lui soumettre les pouvoirs publics et faire d'elle Ja directrice de la civilisation renouvelée.

Vainement essaierait-on d'expliquer un changement si extraordinaire en disant que tôt ou tard les idées triomphent toujours de la force : cette explication, bien que passée en lieu commun, est démentie par rhistoire, qui montre souvent les idées, vraies ou fausses, étouffées par la force, ou ne triomphant d'elle qu'après avoir recouru, à leur tour, à la violence et être devenues matériellement les plus fortes. Les chrétiens, au contraire, n'ont répandu

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que leur propre sang. lis se sont soumis aux lois qui les condamnaient. Ce n'est pas par le nombre des soldats ou des insurgés^ mais par le nombre et la constance des martyrs qu'ils ont vaincu. Gomme l'a dit un écrivain dont l'impartialité ne sera contestée par personne» a c'est la victoire la plus éclatante que la conscience humaine ait jamais remportée dans le monde (1). i> L'écrivain que je cite ajoute, avec la loyauté habituelle de sa pensée : « Pourquoi s'acbame-t-on à en diminuer l'importance (3)? »

Je n'essaierai pas de répondre à cette question, que plusieurs peut-être trouveront indiscrète : mais je crois avoir le droit de conclure que le triomphe du christianisme, dans les conditions où il s'est produit, est un fait unique, dont l'originalité n'est partagée par aucun autre. Cette originalité paraît dans son jour le plus éclatant et le plus aimable si Ton fait attention à la multitude de vertus de toute sorte, fleurs superbes ou exquises qui, pendant trois siècles, sortirent des âmes chrétiennes labourées et arrosées par la persécution. On vit des prodiges de courage, de persévérance, de dévouement fraternel, de désintéressement, d'humilité, de chasteté; il y eut un essor et comme un épanouissement de vie

(1) Boissier, la Fin du paganisme, 1. 1, p. 458.

(2) md.

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morale» uniques aussi dans l'histoire du monde. Je prie Dieu qu'un peu de cette sève et de ce parfum se reconnaisse dans mon livre. Puisse-t-il, selon le mot de Bossuet, c pauvre canal où les eaux du ciel passent» ]> en avoir au moins « retenu quelques gouttes! j>

Mai 1890.

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