LE TRIOMPHE DE L'ÉGLISE CHAPITRE PREMIER
LES CHRÉTIENS SOUS DIOGLÉTIEX KT MAXmiEN HERCULE (285-292).
SOMMAIRE. — I. Persécutions partielles a Rome et en Gaule. — Dioclétien empereur. — Vexations à Rome contre les chrétiens. — Le pape Gains réfugié dans le cimetière de Caliiste. — Dioclétien fixe sa résidence & Nicomédie. — Il partage l'empire avec Uaximien. —r Caractère de celuici. — Dioclétien prend le nom de Jupiter et lui donne celui d'Hercule. ~~ Révolte de paysans dans les Gaules. — Maximien quitte Nicomédie pour les combattre. — Son passage en Italie. — Martyrs à Rome. — Martyre, à Agaune, de la c légion Thébéenne. * — Martyrs dans les Gaules. — Martyrs dans la Grande-Bretagne. — Maximien à Marseille : martyre de saint Victor. — Maximien s'établit à Trêves : apaisement de la persécution en Occident — n. Les Églisfs, le néo-paganisme et LA pmLOsopfliE. — Prospérité de FÉglise en Orient. — Grand nombre des chrétiens asiatiques. — Dioclétien prend des sentiments favorables aux Qdèles. — Influence de sa femme Prisca et de sa fille Valeria. — Serviteurs chrétiens du palais. — Tolérance pour les magistrats chrétiens. — Fonctions municipales exercées par les fidèles. — Grande situation des évèques. — Nombreuses constructions d'églises. — Ce mouvement est suivi avec plus de timidité à Rome. — Les papes profitent de la paix pour agrandir les cimetières. -» Relâchement des mœurs chrétiennes : concile d'Illiberis. — Dissensions dans les Églises d'Orient. — Tentatives des païens pour amener les fidèles aux idées syncrétistes. — Efforts du néoplatonisme contre la doctrine chrétienne. — Écrits et influence de Porphyre.
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LES CHRÉTIfiNS SOUS DIOGLÉTIEN ET MAXIMIEN.
Persécutions partielles à Rome et en Gaule.
Quand, après avoir défait en Mésie le dernier fils de Carus, Dioctétien se trouva maître incontesté de FEmpire, des problèmes de plus d'une sorte se posèrent devant Tambitieux Dalmate.
Le plus délicat et le plus grave regardait la conduite à tenir vis-à-vis de l'Église chrétienne. Parmi les prédécesseurs du nouveau souveraio, les uns avaient tenté d'arrêter par la violence les progrès du christianisme; d'autres avaient mieux aimé ne pas le voir, ou le confondre avec les associations tolérées : un seul, Gallien, avait essayé d'une reconnaissance légale, qui ne survécut pas à son auteur. Aiyourd'hui, répandue sur tous les rivages du monde romain, et jusque chez les Barbares, comptant ses adhérents par millions, ralliant même, dans certaines parties de l'Orient, la majorité de la population, l'Église attendait que l'État prit à son égard un parti décisif et digne de tous deux. Fermer les yeux sur l'existence des chrétiens n'était plus possible : ils s'étaient fait trop large leur place au soleil. Àflecter encore de ne voir dans l'Église que des associations de secours mutuels, des « collèges de petites gens, » paraissait désormais une fiction trop peu conforme à la réalité. Accorder même à la religion chrétienne une tolérance précaire et toujours révocable n'était qu'un expédient dilatoire^ qui reculait la difficulté
sans la résoudre : le nombre croissant des fidèles obligerait tôt ou tard le pouvoir civil à y renoncer. Que reslerait-il, un jour ou Tautre, probablement dans un avenir très prochain, sinon de travailler avec une suprême énergie à lanéantissement du culte chrétien, au risque d'être vaincu soi-même dans cette dernière bataille; ou d'accepter au contraire de bonne grâce les conquêtes du christianisme, de rendre définitive la solution éphémère tentée par rimpuissant Gallien, et de mettre fin pour jamais à des luttes qui avaient grandi les victimes et déshonoré les bourreaux?
Deux fois, dans son long règne, Dioclétien examinera cette alternative, et deux fois il décidera diffé* remment.
En 285, au lendemain de son élection, il n'a encore adopté aucune ligne de conduite, même provisoire. On vit probablement à Rome, vers ce moment, quelques violences contre les chrétiens : cela parait résulter d'un mot du liber Pontificalis , qui montre le pape Gains (1) obligé de se cacher pour un temps dans
(1) Les Actes légendaires de sainte Suzanne {Acla SS,, août, t. U, p. 624; Surius, VitsB SS,, t. VIII, p. 99), rejetés par Tiiiemont {Mémoires, L IV, note I sur saint Caius), poco o nulla sUmati, selon l'expression de Bff. de Rossi (Bull, di arch. crist., 1870, p. 96), font da pape Caius le frère du sénateur Gabinius. Ce dernier, père de sainte Suzanne, était, disent-ils, parent de Dioclétien. Ces détails de parenté ▼ienneni d'une source trop suspecte pour être retenus; mais ce que disent les Actes de la contiguïté de la maison de Gains ayec celle qu'habitaient Gabinius et la Tierge Suzanne, dans la sixième région, paraît confirmé par la tradition. Le titre de Sainte-Suzanne fut de tout temps appelé ad duos domos : cette appellation se rencontre
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les profondeurs du cimetière de Calliste (1). Mais rien ne prouve que Dioclétien ait pris quelque part à ce
dans le très ancien texte du martyrologe hiéronymien découvert par M. de Rossi à Berne (Roma soUerranea, t. H, 1867, p. xii; Bull, di arch. crist.y I. c). En 1869 ont été retrouvées plusieurs salles d'une magnifique maison romaine, conligué à l'église de Sainte-Suzanne, et qui firent peut-être partie d'une des dux domus apud vicum Mamurri ante Salluslii forum dont parlent les Actes (Lanciani, Bull, delW nslituto di correspond enza archeôlogica, 1869, p. 229- 230). Ce ne serait pas la première fois que les découvertes archéologiques confirmeraient un détail de topographie donné par un document légendaire.
(1) (t Hic fugiens persecutionem Diocletiani in cryptis habitando... » lAber Pontificalis, Gains, éd. Duchesne, t. I, 1886, p. 161. On peut entendre ce mot de quelqu'un des édifices bÂtis au-dessus des cryptes, plutôt que des cryptes elles-mêmes; De Rossi, Roma sotUrranea, t. 111, 1877, p. 462. La première édition du Liber Pontificalis (530) ajoute : « ... Confessor quievit. » Duchesne, t. I, p. lxi, xcvii, 72-73. L'expression « martyrio coronatur, » introduite dans la rédaction postérieure, provient probablement d'un document légendaire (Duchesne, p. xcviii;, mais ne peut s'accorder avec l'histoire, puisque Caius mourut en 296, en pleine paix : aussi son nom se lit-il dans la Depositio episcoporum (ibid., p. 10) et non dans la Deposilio marlyrum (ibid., p. U). Le cardinal Orsi, qui ne sera pas suspect de critique indiscrète ou téméraire, dit M. de Rossi {Roma soUerranea, t. 111, p. 119), s'exprime en ces termes : « Gomme il n'existe aucun monument authentique de son martyre, le titre de martyr ne parait lui pouvoir convenir, sinon à cause des mauvais traitements et des persécutions soufferts par lui dans les premières années de Dioclétien, alors que ce prince laissa continuer à Rome la persécution commencée par Carinus. » Orsi, Storia ecclesiastica, 1746-1762, cité par De Rossi, l. c. Mais la vénération dont fut entouré le tombeau de Caius montre qu'il eut réellement droit au titre de « confesseur » que lui donne le Liber Pontificalis, On a retrouvé l'inscription d'une défunte qui avait voulu être enterrée IN CALLISTl AD DOMNum GAIVM, ff dans le cimetière de Callisle, près de saint Gains ». Roma sotterranea, t. III, p. 260-265 : l'expression domnus, domna, est employée pour désigner les martyrs ou confesseurs illustres près desquels de pieux fidèles ambitionnaient de placer leur tombeau; Bull, di archeologia cristiana, 1863, p. 6; 1875, p. 130. Caius mou-
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proloDgement local de la persécution de Carinus (1). Vint-il à Rome après la mort de celui-ci? Le fait n'est pas invraisemblable, car des bords du Margus, affluent du Danube, vers la frontière ouest de la Hésie, où avait eu lieu la bataille dans laquelle Carinus fut défait (2), il n'y avait que la Pannonie à traverser pour entrer en Italie : c'était Taffaire de quelques jours de marcbe sur la voie militaire qui longeait le Danube, ou mieux encore de quelques jours de navigation sur ce fleuve. Le nouveau souverain peut avoir en hâte de paraître dans la ville où avait résidé son prédécesseur, et qui était encore pleine du bruit des fêtes que celui-ci avait données (3). 11 était sûr d'être bien accueilli, sinon par le peuple, que Carinus avait amusé et flatté, du moins par les sénateurs et tous les grands, cruellement maltraités sous le règne de ce tyran (4). Le sénat, qui avail régi l'Empire après la mort d'Aurélien (5), qui avait élu Tacite et pensé régner sous son nom (6), possédait encore, à la fin du troisième siècle, une influence réelle (7) : s'en servir eût été d'un habile politique. Dioclétien peut avoir voulu faire hommage de son
rut et fat enterré le 21 avril 296. Tatou inxon&KOM xaTàOcotç n^b ( xaXocv66»v Maî(i>v, dit son épitaphe, retrouvée ea fragments dans le dinetière de Calllste, près de la crypte du pape Eusèbe (De Rossi, Roma sotterranea, t. III, p. 114-120).
(1) Les dernières persécutions du troisième siècle, 3^ éd., p. 321.
(2) 41 Apud Margum. » Aurelius Victor, De Caesariàus, 39; Vopis- CHS, Carinus, 18 ; Entrope, Hist, rom,, IX.
(3) Les dernières persécutions du troisième siècle, Z* éd., p. 322. (4j Ibid., p. 324. — (5) Ibid., p. 318. — (6) /6td.. p. 262.
(7) Voir dans Lécrivain, le Sénat romain depuis JHoclétien à
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pouvoir à la haute assemblée , et lui en demander la confirmation : démarche opportune de la part d'un prince qui, appelé par ses goûts comme par ses intérêts à résider surtout en Orient, avait besoin de trouver en Occident Fappui moral que seul , à cette époque, le sénat pouvait lui ofirir. L'hypothèse d'un séjour du nouvel empereur à Rome semble donc naturelle (1), et comblerait même une lacune de Thistoire, qui ne nous apprend rien sur ses actes entre le printemps de 285, époque de son avènement, et l'hiver de la même année, où nous le trouvons défini ti* vement établi en Orient. Mais il faut bien avouer qu'aucun document certain ne nous renseigne à ce sujet (2). En tout cas, si Dîoclétien vint à Rome, on
Rome et à Constantlnople, 1888, Te chapitre I*' : la restauration sénatoriale de la fia du troisième siècle.
(1) d Après cette Tictoire, qui rendit Dioclétiên maître de tout l'Empire, on ne peut douter raisonnablement qu'il ne soit venu à Rome, pour y recevoir les respects du Sénat, y établir son autorité, et y donner tous les ordres nécessaires. » Tillemont, Histoire des empereurs, t. IV, 1Ô97, p. 6. — « On ne peut douter qu'il n'y soit venu au moins en 285, pour en prendre possession après la défaite de Carin. » Id., Mémoires pour servir à V histoire .ecclésiastique, t. IV, 1706, note snr saint Genès. — Je ne comprends pas M. Dufourcq {Étude sur les Gesta martyrum romains, t. I, 1900, p. 209, note 2) disant que Dîoclétien « ne pouvait » être à Rome en août 285, et appuyant son opinion sur Tillemont. Dîoclétien n'(c était » peutêtre pas à Rome à cette date, mais assurément il a pouvait » y être, et ce n'est pas Tillemont qui y contredit.
(2) J'avais admis, dans les précédentes éditions, ce séjour sur la foi des documents hagiographiques auxquels renvoie Tillemont pour rétablir. Mais, après avoir examiné de nouveau la question, Je considère ces documents comme trop peu sûrs pour donner sur ce point un sérieux indice. L'un d'eux est la Passion des Thébéens» éditée par Surius, laquelle montre ceux-ci reçus à Rome en 286 par Dioctétien
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ne peut lui attribuer avec assurance aucun acte per-* sonnel de persécution (1).
et Maxlmien; mais cette Passion (qai est dlfiférente de la lettre d'ea<« cher éditée par Ruinari) ii'a point d'autorité. L'autre est la Passion de saint Sébastien, qui fait mourir ce martyr pendant le séjour de Dioclétien à Rome : on sait combien cette pièce est peu sûre pour les détails, et il est beaucoup plus yraisemblable que Sébastien ait été martyrisé lors de la persécution dirigée contre les soldats cbrétiens Ters 297, époque où Dioclétien, d'ailleurs, n'était pas à Rome« Le troisième document est la Passion de saint Genès, dont Je parlerai longuement dans une autre note. 11 suffira de dire ici que, si toutes les recensions de cette Passion supposent la présence de Dioclétien à Rome, une seule indique une date, le quatrième consolât de ce prince, qui correspond à 290, et non à 285.
(1) La Passion de saint Genès dit que Dioclétien condamna à mort celui-ci, qui, ayant représenté devant lui une pièce où était parodié le baptême, se couTertit subitement sur la scène. 11 existe plusieurs rédactions de la Passion de saint Genès : on en connaît trois, qui diffèrent par d'asseï nombreuses nuances, tout en concordant pour le fond. Dom H. Quentin Tient de prouver que la version, plus sobre que les trois recensions, qu'a publiée Ruinart {Àcta martyrum $in^ cera, 1689, p. 283), et qu'il croyait plus ancienne, n'est autre que le résumé fait au neuvième siècle par Adon, bien loin que ce fût, comme on le croyait, Adon qui Tait reproduite {Les martyrologes historiques du moyen âge, p. 583-541). En tout cas, l'original primitif, d'où dérivent les diverses recensions connues, n'a point été découvert, et l'on ne sait exactement quelle date lui assigner, 11 parait donc impossible de s'appuyer sur cette Passion quant aux détails, et Ton est obligé de ne |àas faire fond sur le Jugement porté par Tillemont sur 0 une pièce que sa simplicité rend aimable et fait juger tout à fait fidèle. » Le plus sage parait donc être de ranger, avec le P. Delcbaye, la Passion de saint Genès, au moins petur les divers textes que l'on en possède aujourd'hui, dans « la classe des romans d'Imagination. » (Les Légendes hagiographiques, 1905, p. 139). — Mais le scepticisme doit s'arrêter là« et Je refuse d'accepter les objections (jugées cepen« dant II fort plausibles » par les Analecta Bollandiana, t. XVIII, 1899, p. 186} que MU" Bertha von der Lage, dans son livre Zur Genesiuslegenden (Berlin, 1898), a dirigées contre a rbistoridté » du martyr romain Genès. L'une de ces objections est sans valeur; c'est celle qu'elle tire du nom même du martyr, qu'elle croit symbolique
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Que Dioclétien soit demeuré pendant les premiers
(de YtYvo(Mit, je renais), et ne s'appliquant pas à un personnage réel ' le cognomen Genesius oa Genesis a été souvent porté : il paraît de forme servile (Wilmanns, Exempta inscr. lat., 367, inscription d'un colombaire}, et con?ient bien à un mime, comme était Genès. Une objection que je ne puis trouver meilleure est tirée de l'existence de plusieurs comédiens (Gelasinos, 27 féTrier, à Héliopolis, sous Dioclé- Uen; Ardalion, 14 aTril, sous Maximien; Porphyre, 15 septembre, sons Julien; Philémon, 14 décembre, sous Dioclétien) martyrisés dans des circonstances analogues à celles qui sont racontées de Genès. 11 confient d'écarter d'abord Philémon, joueur de flûte et non comédien, qui parait n'être rappelé ici que pour faire nombre, car son histoire (Rufin, De vilis Patrum, 19) n'a aucun rapport avec celle de Genès. Qudint aux autres, s'ils furent soudain convertis sur le théâtre, ce qui n*a rien d'impossible, on ne saurait s'étonner qu'il y ait des analogies entre ce qui est raconté d'eux et ce qui est raconté de Genès, et l'on ne saurait en conclure que celui-ci fasse avec eux ou avec quelqu'un d'entre eux double emploi. L'historien du cinquième siècle, Théodoret (386-458), rapporte comme un fait constant la couversibn subite de plusieurs comédiens, qui furent à cause de cela martyrisés, et comme il le fait dans un ouvrage de discussion avec les païens {De graec. affect., Ylll), il est probable qu'il ne leur oppose pas une anecdote sans valeur. — Je considère donc comme hors de doute la réalité historique du martyr romain Genès. Je crois même exact le fond de son histoire, car non seulement il est assez célèbre au cinquième siècle pour être au nombre des quelques martyrs romains qui figurent exceptionnellement dans le calendrier de Cartbage, mais même, par une exception tout à fait unique dans ce calendrier, sa profession y est indiquée : « ... Kal. Sept, sancti Genesi miml. » Kalen' darium Carlhaginense (Ruinart, p. 694). La date de son martyre est notée au Martyrologe hiéronymien : « YUI Kal. Sept. Romae ntl. Sci Genesi martyris. » (De Rossi-Duchesne, Mart, Hieron,» p. IM). Un verre chrétien, apparemment du cinquième siècle, représente iiaint Luc et saint Genès : comme ce verre provient d'une catacombe romaine, il est probable que le martyr qui y est figuré est le martyr de Rome, et non son homonyme d'Arles {Bull, di arch. crist,, 1894, p. 50). Saint Genès fut enterré dans le voisinage de saint Hippolyte, sur la voie Tiburtine, où les pèlerins du septième siècle vénéraient son tombeau. Itinerarium Salisburgense (De Rossi, Roma sotterra" nea, I. I, 1864, p. 178). 11 y avait à Rome, ou plus probablement dans sa banlieue, proche du tombeau, une église de saint Genès, déjà an-
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PSRSËGUTIONS PARTIELLES. 9
mois de son règne en Mésie et en Pannonie (1), ou qu'il en ait passé une partie en Italie, il est certain que dans l'hiver de 285-286 il franchit le Bosphore, et se fixa à Nicomédie. Des rivages de la mer de Marmara il pouvait surveiller à la fois le Tigre, le bas Danube et TEuxin, par où entraient les envahisseurs de races diverses, attirés par les provinces d'Asie si riches quoique si souvent pillées. Métropole de la Bithynie (3), cité assez opulente pour avoir sous Trajan
cienne au commeDceroent da huitième siècle, puisque le pape Grégoire m (731-741) en refit la toiture. Liber Pontificalis, Greg. (Daehesae, 1. 1, p. 410-424; cf. De Rossi, BulL d% arch, crût, 1882, p. 2S et 5*2). — M. Dufourcq, voulant montrer comment se forma la c légende p de saint Genès de Rome, dit (Étude sur les Gesta martyrum romains, t. I, p. 309) : «c On emprunta au Genès d'Arles la date de l'anniversaire et même l'époque du martyre. » L'hypothèse est inexacte, car la date de Tanniversaire de Genès d'Arles est placée, an Martyrologe hiéronymien, la veille de celle de Genès de Rome; et quant à l'époque du martyre, c'est-à-dire le règne de Dioclétien, elle est marquée en effet dans la Passion de Genès de Rome, mais les pièces relatives à Genès d'Arles ne l'indiquent point, et c'est par conjecture que Baronius place ce dernier sous Dioclétien. Voir Tillemont, Mémoires, t. V, 1707, art. sur saint Genès d'Arles, p. 306. — Je me résume donc, en disant : Genès est réellement un martyr romain; il fut un mime converti, peut-être sur le théâtre même; l'indication du règne de Dioclétien, donnée par sa Passion, doit très probablement être acceptée; mais rien ne. prouve qu'il ait été martyrisé au débat du règne de cet empereur et en sa présence, et il est beaucoup plus vraisemblable que sa mort doit être placée, avec celle du plus grand nombre des martyrs romains de la dernière persécution, entre 303 et 305.
(1) Mommsen, Ueber die Zeitfolge der in den RechtsbUchem enthalten en Verordungen Diocletians und seiner Milregenten, dans les Mémoires de l'Académie de Berlin, 1860, p. 421.
(2) Tillemont, Histoire des Empereurs, t. IV, p. 7.
(3) Marquardt, ROmische Staatsverwaliung, t. 1, 1881, p. 355. Nicomédie fut érigée par Dioclétien en colonie, et parait être la der-
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dépensé en travaux publics plus de trente millions de sesterces (1), Nicomédie était aussi un ardent foyer dé paganisme : un des premiers temples dédiés à Auguste vivant s'était élevé dans ses murs (2) , et servait encore de siège aux députés de la communauté d'Asie^ de centre à leurs fêtes (3) ; elle portait le titre de « deux fois néocore, ville sainte, lieu d asile {k). » A la dé* votion officielle les habitants de Nicomédie joignaient une superstition opiniâtre : jusqu'au troisième siècle ils avaient conservé sur leurs monnaies Fimage du dieu inventé par Alexandre d'Abonotique, le serpent Glycon (5) ; au siècle suivant l'exercice de la divination et de la magie y sera encore florissant (6). Un tel milieu était favorable au fanatisme, et contribuera peut-être à Téclosion des idées persécutrices qui ensanglanteront la fin du règne de Dioclétien. Mais, au moment où il s'établit à Nicomédie, d'autres pensées occupaient son esprit.
Il y avait longtemps que les politiques sensés trouvaient l'Empire trop vaste pour être gouverné par
nière Tille à laquelle ait été donné ce titre, qui dès lors tomba en désuétude; ibid,, p. 126.
(1) Pline, £p., X, 46, 47, 50, 58.
(2) Dion Cassius, LI, 20.
(3) Corpus inscr. graec, 1730, 3428; Waddington, Voyage ar-^ ckéologique, t. II, 1176.
(4) AU ve«Mb6po;, Neixou(iiQ$eta lepà xal aouXo;. Corp. inscr, graec, 3771. — Sur les Tîlles né«)oores, Toir Histoire des persécutions pen^ dont la première moitié du troisième siècle, S" éd., p. 404.
(5) CaTedoni, Bull. delV instituto di correspondenza archeo' logicaf 1840, p. 107-109; L. Fivel, Gazette archéologique, sept. 1879, p. 184, 187.
(6) Libanius, Prosphoneticus, éd. Reislce, t. I, p. 408.
une seule téte^ et surtout jugeaient ses frontières trop nombreuses et trop menacées pour être défendues par une seule épée. Dès le milieu du troisième siècle, Valérien avait senti qu'un pouvoir unique devenait inégal à régir et à protéger ce grand corps : aussi, près d'aller combattre et périr en Orient, avait-il laissé rOccident à son fils Gallien (1). La démonstration commencée alors s'était pour ainsi dire achevée d'ellemême : après la chute de Valérien, on avait vu le monde romain se diviser, afin d'opposer aux Barbares de Test comme à ceux de l'ouest un front toujours armé (2). L'énergique mais aveugle politique d'Âurélien avait arrêté ce mouvement et rétabli par la violence une factice unité (3). Cependant Garus, en confiant la Gaule à l'un de ses fils et en se portant avec l'autre en Orient, venait de revenir d'instinct à la politique inaugurée par Valérien (4). La mort de Carinus avait remis maintenant Fautori té au seul Dioclétien : allait-il la conserver sans partage, ou se décharger d'un fardeau trop lourd en s'associant un collègue? Dioclétien eut la sagesse de prendre ce dernier parti. Le 1" avril 286 (5), il revêtit de la dignité d'Auguste le pannonien M. Aurelius Valerius Haximianus (6).
(1) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, 3* éd., p. 161.
(2) ihid,, p. 185, 188, 202, 400 et SuiT.
(3) Ibid., p. 232, 241, 243, 420.
(4) ibid,, p. 316.
(5) Sar celU date, donnée par la Chronique d'idace, TiUeroont, Uis^ toire des Empereurs, t. IV, p. 597, note t sur Dioclétien.
(6) Peut-être l'aTait-il fait César dès l'année précédente. C'est ce
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Officier de fortune comme Dioclétien, et comme lui sans naissance, sans éducation, sans lettres (1), Maximien avait de plus que lui l'activité militaire, Ténergie du commandement (2) : il n'oublia jamais sous la pourpre Tamitié qui, dans les camps, l'avait uni à Dioclétien -et la reconnaissance due à Thomme qui avait fait sa fortune : toute sa carrière le montre loyal et fidèle. Mais de grands vices jettent une ombre sur ces qualités : Maximien, licencieuxjusqu'à la débauche (3), avare et dissipateur tout ensemble (&), était naturellement cruel; il prenait plaisir à verser le sang (5). Dioclétien fera faire quelquefois à ce rude soldat de cruelles besognes, auxquelles, par calcul autant que par tempérament, lui-même se jugeait impropre (6). Un tel choix n'était pas pour relever le pouvoir souverain dans Tesprit des peuples; cependant, dès la nomination du nouvel Auguste, Dioclétien laissa devi-
qu'admet Olto Seeck (Die Ehrebutig des Maœhnian zum Auçusluty dans Commentationes Wœlfinianae, Leipzig, 1897). Celui-ci place en 285 rélévatiou de Maximien au rang de César, en 285 également la guerre des Bagaudes, admet qu'en 286, après les succès sur les Bagaudes, Maximien, proclamé imperator par ses soldats, fut déclaré Auguste par Dioclétien; ce qui permet d'expliquer quil ait pu, en cette mémo année 286, la Gaule étant pacifiée, résider en Germanie, et dater de Mayence, 21 juin, un rescrit (fragm. Vatican., 271 ; cf. Mommsen, G. R. de l'Académie de Berlin, 1860, p. 419).
(1) Aurellus Victor, De Cxsaribus^ 39; Ëutrope, Brev., IX.
(2) Lactance, De mort, pers.^ 8.
(3) Aurelius Victor, De Cxsaribus, 38; Julien, Cxiares (HerUeln,
(4) Lactance, De mort, pers.^ 8.
(5) Eutrope, Brev., X, l ; Lactance, De mort, pers., 15.
(6) Eutrope, I. c, IX, 26; X, 1; Lactance, 15; cf. Suidas, s. r. :
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ner la transformation que sa politique fera subir par degrés à la dignité impériale. Sept ans auparavant, Probus recevait, dit-on, les ambassadeurs du roi de Perse assis à terre dans son camp et mangeant comme un soldat un morceau de lard salé (1) ; mais cette simplicité républicaine ne suffisait plus à Dioclétien. Dans sa pensée, le pouvoir de l'empereur romain est trop fragile et trop menacé pour que celui-ci puisse impunément se contenter d'être le premier des magistrats et le premier des généraux. Il faut qu'un rayon du ciel tombe désormais sur le souverain et le rende inviolable en le transfigurant aux yeux des peuples ; sa robe de pourpre devra devenir « le manteau de l'immortel Zeus (2). » Aussi, bien que personnellement peu dévot aux vieilles divinités de Rome, Dioclétien, lorsqu'il éleva Haximien à l'empire, pritil pour lui-même le nom de Jupiter et donna-t-il à son collègue celui d'Hercule, que nous lui conserverons dans la suite du récit (3).
De graves nouvelles arrivées de Gaule avaient peutêtre hÀté le choix de Dioclétien (4). Dans ce pays venait d'éclater une révolte de paysans, excitée à la fois par les usurpations des riches et les exactions du fisc. Déjà, quelques années auparavant, un rhéteur gallo-romain avait traduit en phrases d'une extrême
(!) SynesiuB, De regno, éd. 1640, p. 19.
(7) Jean Malala, Chronogr., xu, éd. Bonn., p. 310.
(3) Aurelius Victor, De Cxsaribus, 39; Eckhel, Doclr. numm. vet., t. VllI, p. 9, 19; Corp. inscr. laty t. III, 3231, 4413.
(4) Aurelius Victor, l. c.
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énergie les colères qui grondaient dans le cœur des prolétaires ruraux (1). D'un côté, Textension démesurée des grandes propriétés submergeait en beaucoup de lieux, comme une marée montante, les petits champs voisins; de Tautre, le fisc, levant Fimpôt à Taide du fouet et de la torture, achevait la misère des paysans (2). Ceux-ci cherchaient un refuge dans les opulents domaines qui s'étaient formés des débris de la petite propriété : colons, ils se mêlaient aux esclaves et aux serCs, et, attachés comme eux à la glèbe, finissaient par perdre les derniers privilèges de l'homme libre (3). Accablés de prestations et de corvées, payant pour eux-mêmes, payant souvent pour le propriétaire du sol (4), ces malheureux finirent par ne plus prendre conseil que de leur désespoir. « On nous pousse aux armes ; désormais, nous n'aurons plus d'autre loi que notre colère : et, quelles que soient les forces de nos adversaires, nous sommes aussi forts qu'eux, si nous ne tenons pas à la vie (5). » Ainsi se formèrent sur divers points de la Gaule ces troupes de désespérés, auxquels on donna le nom celtique de Bagat ou Bagadj multitude (6). De tous les
(l)Voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, 3" éd.,
(2) LacUDce, De mort, pers., 7.
(3) Wallon, Histoire de l'esclavage dans l'antiquité, t. [II, 1847 . p. 282 et suiv.
(4) Loi de 286, au Code Justinien, IX, x, 3.
(5) « Jam ad arma mitlimur... in Ticem legis ira succedit... placeas licet tibi opuin tuaruni fidacia, dives, si mihi Tiverc non expedit, pares sumus. » Declam, XIII, 1 (dans les Œuvres de Qillntilien).
(6) Voir Du Gange, Gloss. lat., t* Bagaudse.
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domaines, tenanciers, esclaves, venaient à eux (1) : une armée prête pour la révolution sociale s'organisait. On comprendra quel pouvait être le nombre de ces soldats d^un nouveau genre, quand on se souviendra qu'un seul noble gaulois, au milieu du troisième siècle, avait pu lever sur ses terres deux mille hommes armés (2). Les agriculteurs, dit un panégyriste, prirent promptement les habitudes militaires. Le laboureur se fit fantassin ; les pâtres, accoutumés à garder à cheval leurs troupeaux, et déjà à demi brigands (3), formèrent une . cavalerie redoutable (4). Un sourd réveil de nationalité gauloise, suscité par les druides, qui erraient encore dans les montagnes et les forêts (5), et gardaient leur influence sur le paysan superstitieux (6), se mêla peut-être à ce mouvement de désespoir.
Pour conduire et discipliner une telle armée, il
(1) « Omnia pêne Galliarum servitia in Bagaudam conspiravere. » Prosper d'Aquitaine, Chron.
(2)Vopisca8,./VocwZtt«, 2.
(3) On défendit plus tard aux pÂtrea l'usage du cheval, à cause de leurs brigandages; Code Théodosien^ IX, xxiz, 2; xxzi, 1.
(4) «( Quum militares babitus ignari agricolœ appetiverunt, quum arator equitem... imilatus est. » Maraertin, Paneg, Maxim, Aug.
(5) a Speco aut abditis saltibus. o Pomponius Mêla, III, 2.
(6) Lampride, Alex.j 60; Vopiscus, AureL, 44; CarinttSf 14. « Les restes du druidisroe ont survécu longtemps à la ruine du grand corps sacerdotal qui avait gouverné la Gaule. » Duruy, Histoire des Ro^ mains, t. VI, p. 675. Cf. Lecoy de la Marche, Saint Martin, p. 22. Persistance, au quatrième siècle, des sacrifices humains en Gaule; Ensèbe, Prxparatio evangetica, IV, 16. A la fin du même siècle, être d'origine druidique, stirpe druidarum satus, reste un titre d'honneur; Ausone, Comment, profess, BurdigaL, IV, 7 (Migne, P. X., t. XIX, col. 8&4}.
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fallait des chefs : deux hommes se rencontrèrent, qui se mirent à sa tète, et prirent même le titre d'Augustes. Ces empereurs des esclaves et des paysans s'appelaient ifllianus et Amandus. On a prétendu qu^ils étaient chrétiens : une Vie de saint, écrite au septième siècle (1), dit même que ceux qui leur obéissaient s^étaient soulevés en haine du paganisme, et refusaient de se soumettre aux adorateurs des dieux. Il semble qu'au temps où cette légende fut rédigée, une tradition, dont il est impossible de découvrir l'origine, représentait Tinsurrectiondes Bagaudes comme une révolte chrétienne; Rien, cependant, n'est moins fondé qu'une telle opinion. H. Duruy dit fort justement : « Les chefs de brigands sont souvent populaires : la guerre qu'ils font aux riches semble aux pauvres des représailles légitimes. Les Bagaudes restèrent dans la mémoire du peuple comme les défenseurs des malheureux (2). » De là à en faire des chrétiens la distance n'était pas grande : l'imagination naïve du septième siècle la franchit sans peine. Qu'il y ait eu, mêlés aux paysans insurgés, quelques chrétiens, cela ne parait pas impossible : tous n'étaient pas des saints, quelques-uns étaient poursuivis par des créanciers ou par le fisc (3), et plusieurs de ces malheureux purent chercher un refuge dans le camp des rebelles, comme on avait vu, sous Valérien, deschré-
(1) La Vie de saint Babolein, Acta S S,, juin, t. V, p. 179.
(2) Duray, Histoire des Romains ^ l. VI, 1883, p. 528.
(3) Saint Augustin, Brev. coll. cum donat., III, 25; Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, 1882, § 39, p. 105-108.
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PERSÉCUTlOiNS PARTIELLES. 17
tiens faire cause commune avec les Barbares qui ravageaient la province du Pont (1). Mais on ne saurait étendre au corps entier ce qui fut la faute d'un petit nombre d'individus seulement. Les chrétiens pris en masse n'ont jamais transgressé le devoir d'obéissance aux lois enseigné par TÉvangile et imposé par l'Église (2). A cette observation générale j'ajouterai deux arguments, qui me paraissent décisifs. En 286, époque de la guerre des Bagaudes, les fidèles des Gaules n'étaient molestés nulle part : depuis 275, date de la mort d'Aurélien, ils jouissaient d'une paix complète. Comment auraient-ils choisi un tel moment pour se révolter, eux qui restèrent patients et soumis au milieu des plus dures épreuves des persécutions? De plus, la révolte des Bagaudes fut essentiellement une révolte de pâtres et de paysans. Mamertin (3), Eutrope (4), Orose (5), Eusèbe, saint Jérôme (6), le disent en termes formels. Or le christianisme, très
(1) J'ai cité ailleurs les paroles indigaées que leur adresse saint Grégoire le Thaumaturge : Toir les Dernières Persécutions du troisième siècle^ 3* éd., p. 166.
(2)Tillerooqt, Histoire des Empereurs^ t. III, 1691, p. 599, note ti sur DioclétieD.
(3) Mamertin, Paneg, Max* Aug, : a Quum militares habit us ignari agricolae appetîTerunt, quum arator equilem, quum pastor equitem, qnum hoatem barbarum suoruro cultorum rusticus vastator imitatus est. ».
(4) £utrope, Brev.^ IX, 20 : a Le?ibus prœliis agrestes domuit. »
(5) Orose, VII, 15.
(6) Saint Jérôme, Chron, Euseb. : « Diocletianus consortem regni Herculiuro Maximianum assumit, qui, rusticorum mulUtudine oppressa qu» factioni su» Bacaudarum nomen inciderat, pacem Gallis reddit. j>
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répandu dans les villes à la fin du troisième siècle, était à peu près inconnu dans les campagnes gauloises (1), que saint Martin, au siècle suivant, trouvera encore toutes païennes, attachées même avec un fanatisme sauvage au culte de leurs dieux (2). Une insurrection dont tous les éléments furent pris dans la population rurale ne peut avoir eu pour mobile la haine du paganisme et la défense de la religion chrétienne (3). Si quelque symbole religieux parut sur ses drapeaux, ce fut celui des vieilles divinités celtiques (4).
Chargé par Dioclétien de dompter cette redoutable révolte, Hercule se hâta de quitter Nicomédie : par les provinces danubiennes, il gagna le nord de Tltalie, et de là Rome (5).
(1) «Le fidèle aux anciens dieux fat lepaganus, le paysan, toujours réfiractaire au progrès, en arrière de son siècle. » Renan, Marc Aurèle, p. 583. Sur le sens du mot paganus, voir BulUttino délia cornmissione archeologica comunale di Roma, 1877, p. 241 et suiy.
(2) Voir Bengnot, Histoire de la destruction du paganisme en Occident, 1835, t. I, p. 295-304; t. II, p. 203, 209, 252; Lecoy de la Marche, Saint Martin, 1881, p. 22, 43-47; et mon livre sur l'Art païen sous les empereurs chrétiens, p. 208-219.
(3) Voir sur le même sujet une page excellente de M. Dareste de la CbaTanne, Histoire des classes agricoles en France, 1858, p. 72.
(4) Sur la persistance de la langue et des croyances celtiques, roir les Dernières Persécutions du troisième siècle, 3* éd., p. 189, 406.
(5) La route traversait Aquilée : peut-être est-ce lors de ce voyage que furent martyrisés dans cette ville (le 31 mai, selon le Martyrologe hiéronymien) trois fidèles, CanUus, Gantianus et Cantianilla. On admettra facilement que, parti de Nicomédie dans les premiers jours d'avril, Hercule ou sa suite ait traversé Aquilée À la fin de mai. Les Actes des saints Cantius, Cantianus et Cantianilla (Acta 55., mai, t. VII, p. 420) sont des plus mauvais, et méritent le jugement sévère qu'en a porté Tillemont {Mémoires^ t. V, note lxi sur la persécution de Dio^
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Un des premiers soins d'Hercule fut la formation d'un corps expéditionnaire, capable de lutter contre la multitude insurgée. La Gaule proprement dite ne
cléUen). Faasseinent attribués h saint Arabroise, ils ont été rédigés au cinquième siècle (Dufoarcq, Élude sur les Gesta martymin romains^ t. 11, 1907, p. 211-220). Cependant plusieurs détails doivent être retenus, qui proviennent peut-être d'une source antique. — Le premier est la curieuse mention de deux magistrats pour juger les martyrs, fait exceptionnel que peuvent expliquer les circonstances que nous venons de rappeler. L'un des juges est Sisinnius, qualifié cornes (cf. Mommsen, Rômische Staatsreehtt t. II, 2* éd., 1876, p. 807); l'autre est le prxses d'Aquilée, c'est-à-dire le correcteur de l'Istrie et de la Vénétie : les Actes lui donnent le nom de Dulcidius, qui rappelle par sa désinence celui d'un eorrector Italia:, Numidius, auquel Dioclétien et Maximien adressèrent une loi en 290 {Code Justinien, YII, xxxT, 3). — Un second détail digne d'èlre noté est l'indication donnée par les Actes du lieu précis du martyre, près d'Aquilée, dans l'Ile de Grado. On a découvert en 1871, dans la basilique de Grado, un reliquaire en argent, paraissant du sixième siècle, sur lequel sont les bustes des saints Cantius, Canlianus et Cantianilla {BuUetiino di archeologia cristiana, 1872, p. 155-158 et pi. XI-XIl; 1878, p. 42). — Enrin, la menUon de leur origine mérite d'être remarquée : on les dit Romains, de la race des Anicii. La famille des Anicii, qui donna au quatrième siècle de nombreux chrétiens, était dans les honneurs dès le début de TEmpire : en elle finirent par se fondre d'autres grandes familles, les Probi, les Basai : un Bassus fut consul au commencement du règne de Diodétien, en 289. Les hagiographes paraissent avoir soigneusement recueilli le souvenir des martyrs alliés A cette noble race ; ainsi, les Actes de sainte Christine de Bolsène disent aussi qu'elle fut par son aïeul maternel de gente Aniciorum : H. de Rossi fait remarquer qu'un fidèle, enterré en 373 tout près de son tombeau, place privilégiée convenant à un membre de la famille, avait le cognomen (mutilé)... BINYS, peut-être celui de Probinus, qu'une branche des Anicii porta au quatrième siècle (Bull, di arch, crisL, 1880, p. 129, 134). En ce qui concerne les saints Cantius, Canlianus et Cantianilla, on pourrait se demander si leurs noms ne furent pas altérés par un copiste, et s'il ne faut pas vo'ir en eux des Catii, famille illustre qui donna dès le troisième siècle des membres à l'Église (une Calia Clementina. De Rossi, Roma sotterranea^ t. I, p. 309, pi. XXXI, 12 ; une Catianilla, BulL di arch. crist., 1863, p. 52), et parait avoir aussi été
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renfermait presque pas de troupes : une cohorte légionnaire à Narbonne, une à Bordeaux, une en Belgique; une cohorte de la garde urbaine de Rome détachée à Lyon; une cohorte de Liguriens dans la petite province équestre des Alpes Maritimes : en tout trois mille soldats environ pour maintenir Ja paix dans une région qui correspond à la France, à la Suisse, à la Belgique, à une partie de la Hollande, de la Prusse et de la Bavière Rhénanes (1). Cette absence de forces militaires dans l'intérieur du pays explique la facilité avec laquelle se propagea Tinsurrection. Sans doute dix légions étaient massées à la frontière, dans les camps permanents des deux Germanies (2) ; mais la présence des Barbares, si redoutables à cette époque, ne permettait sans doute pas d'en diminuer le nombre. On comprend ainsi comment Hercule dut, avant d'entrer en Gaule, composer une armée de légions ou de détachements empruntés à des contrées moins menacées. Le rendez- vous de ces divers corps parait avoir été Tltalie. Si Ton en
de bonne heure alliée aux Bassi (Roma solterranea^ t. I, p. 309) : mais Iloscription de la cassette de Grado, qui porte en toutes lettres Gantius, Cantianus et Cantianilla, s'y oppose. On a, du reste, des inscriptions de Cantii appartenant à la haute bourgeoisie italienne (Wilmanns, Exempta inscripL lat., 2122, 2135). Les Actes ajoutent que les trois martyrs de ce nom étaient parents de l'empereur Carinus. Ce renseignement, sMl est exact, peut faire comprendre qu'ayant même toute persécution générale ils aient été dénoncés et punis.
(1) £. Desjardins, Géographie historique de la Gaule romaine^ t. III, 1885, p. 403.
(2) E. Desjardins, Géographie historique de la Gaule romaine, t. III, p. 404.
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croit des pièces hagiographiques, c'est à Rome qu'ils furent reçus et concentrés (1). Aussi peut-on attribuer au séjour d'Hercule dans la capitale de TEmpire une recrudescence de la persécution locale dont cette ville avait précédemment souffert (2) : peut-être périrent alors, en juillet, Zoé, Tranquillin et quelques autres fidèles (3), dont les Actes de saint Sébastien racontent le martyre (4).
Quand toutes ses troupes eurent été rassemblées, Hercule se mit en route, au mois de septembre. Il se dirigea vers la Gaule par le nord de l'Italie, et, sui-
(1) Sarius, Vitx 55., t. IX, p. 221 ; Tilleroont, Histoire des Empereurs, t. IV, p. 11 ; Mémoires, t. IV, art. et note u sur saint Maurice.
(2) Les Actes de saint Sébastien indiquent avec précision, pour la mort d'une v^riie des martyrs nommés par eux, le consulat de Maxime et d'AquilJnus, c'est-à-dire 286. Celte date ne peut être imaginaire, et l'écriTain du cinquième siècle qui a rédigé la Passion l'a prise sans doute dans un document ancien.
(3) Àcta 5. Sebastiini, 73-76; cf. Tillemont. Mémoires^ t. IV, art. Ti et note ni sur saint Sébastien. Peut-être Zoé fut-elle enterrée au cimetière de Calliste, et doit-on la reconnaître dans une des orantes du cubieulum dit « des cinq saints, » au-dessus de laquelle est écrit : ZOAE IN PAGE. Ce cubieulum et les peintures qui le décorent appartiennent aux derniers temps du troisième siècle. Une conjecture rraisemblable est que les autres personnages représentés près de Zoé, c'est-à-dire Dionysius, Nemesius, Procopius, Eliodora, Arcadia, sont des yictimes inconnues de la persécution commencée à Rome sous Carinus et continuée dans les premières années de Dioclétien. Voir De Rossi, Roma sotterranea, t. III, pi. I-li et p. 56-57.
(4) Parmi les martyrs immolés en même temps que Zoé et Tranquillin, les Actes de saint Sébastien nomment Nioostrate (dont ils font le mari de Zoé), Claude, Castorius et Sympborien ; mais c'est une des nombreuses erreurs de cette pièce si peu sûre dans les détails. Nicostrate, Claude, Castorius et Sympborien sont de célèbres martyrs de la Pannonie, dont les corps furent transportés à Rome, probablement avant la fin de la persécution de Dioclétien (Bull, di arch. crist.t 1879, p. 78) : il sera question d'eux au cb^itre VII de ce livre.
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vant une route très fréquentée au troisième et au quatrième siècle, franchit les Alpes au Summus Pœninus (Grand-Saint-Bernard) (1). Son plan était de pénétrer le plus rapidement possible dans le bassin de la Seine, afin d'étouffer la rébellion, qui semble avoir eu son foyer principal aux environs de Lutèce (2). Cependant, après la pénible traversée des Alpes Pennines, Hercule sentit le besoin de se reposer et de laisser respirer son armée. Il s'arrêta dans la principale ville du Valais, sur les bords du Rhône, à moitié route entre le Summus Pœninus et le lac Léman. Les troupes, qui avaient pris les devants, reçurent Tordre de suspendre leur marche. Un des corps qui les composaient campa en un lieu appelé Agaune, à quatorze milles de l'extrémité orientale du lac Léman. « Ce lieu est situé dans une vallée, entre les chaînes des Alpes. On y arrive par ujie route escarpée, car le Rhône, dans son cours impétueux, laisse à peine au pied des rochers un passage pour les voyageurs. Mais quand, malgré tous les obstacles, on a franchi les gorges étroites de ces défilés, aussitôt Ton voit s'ouvrir une plaine assez étendue entre les montagnes (3). » Cette plaine fut témoin d'une scène ter-
(1) Voir E. Desjardins, Géographie historique de la Gaule romaine, t. I, 1876, p. 68-71, et pi. Il, p. 96; t. II, 1878, p. 243; t. III, p. 326-328, et pi. XVJ, p. 307.
(2) Tillemont, Histoire des Empereurs^ t. IV, p, 10; Duroy, Histoire des Romains, t. VI, p. 533.
(3) Epistola Eucherii episcopi ad Sàlvium episcopum de passione SS. Mauricii et sociorum, 2, dans Ruinart, p. 290. — Sur l'importance ancienne d'Agaune, voir Ë. Desjardins, t. II, p. 242. — Sur les
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pible, dont le souvenir a été conservé par une tradition que Ton peut suivre, d'anneau en anneau, jusqu'à une époque rapprochée des faits (1).
Bien que le document qui la raconte lui soit postérieur de plus d'un siècle et doive un grand nombre de détails à l'imagination du narrateur, je n'hésite pas à Taccepter dans l'ensemble.
Voici comment les choses me paraissent s'être pas-
Parmi les troupes campées dans la vallée d'Agaune se trouvait un détachement auquel la postérité a conservé le nom de « légion, » mais qui semble avoir été soit une simple vexillatio (2) empruntée à la légion d'Egypte (3), soit une cohorte auxiliaire (4), composée de cavaliers et de fantassins, choisie parmi celles qui gardaient l'extrême frontière méridionale de la Thébalde, vers les districts de Syène, d'Éléphantis et de Philae (5). Ces soldats transportés si loin de
changemenU géologiques survenos depuis le quatrième siècle dans la yallée d'Agaune, roir Ducis, Saint Maurice et la légion Thébéenne; 1887, p. 22.
(1) Epistola Eucherii, proœmium. — Encber, évoque de Lyon dans la première moitié du cinquième siècle, produit, à Tappui des faits qu'il raconte, une série de témoins remontant jusqu'à Théodore, évéque d'Agaune dans la première moitié du quatrième. Voir l'Appendice.
(2) Cf. Tacite, Hist.j II, 100; III, 22. Voir Marquardt, Mmische Staatsverwaltung, t. li, 1876, p. 449-454; Wilmanns, Exempta inscript., 1873, indices, p. 595-596.
(3) La II Trajana. Dion Gassius, LV, 2).
(4) Voir Marquardt, t. If, p. 452-^58; Wilmanns, indices, y» Cohors, p. 590-594.
(5) Marquardt, t. III, 1878, p. 442, note 6; Mommsen, Mmische Geschichte, t. V, 1885, p. 594.
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leur pays d'origine (1) étaient tous chrétiens, ce qui n'étonnera pas si Ton veut bien se souvenir que le christianisme était alors très florissant en Egypte, même parmi les troupes qui y tenaient garnison (2). Placés tout à coup entre leur religion et leur devoir militaire, les Thébéens commirent une faute grave contre la discipline, car, pour obéir à leur conscience, 'ils désobéirent aux ordres de l'empereur.
(1) (( Hi in auziliam Maximiano a partibus Orîentis acciti. » Epistola Eucheriiy 2.
(2) Les anliques constitutions de l'Église égyptienne règlent les de- Toirs des soldats chrétiens (ConsL Eccl. Egypl,, II, 41). Pendant la persécution de Dèce, l'attitude du détachement qui était de garde pria du tribunal fit trembler le préfet d'Alexandrie et ses assesseurs, occupés à Juger des chrétiens (Eusèbe, Hist, Eccl.^ VI, 41 , 22; cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 3* éd., p. 387). Eusèbe nomme seulement quatre soldats; en effet, tout posU' romain se composait de ce nombre de légionnaires (Origène, fn Matth,, III, 55; Juste Lipse, De Cruce, II, 16); mais que ces quatre soldats, pris au hasard, se soient trouvés tous chrétiens, est un indice du grand nombre de fidèles que comprenait la légion d'Egypte. 11 n'est donc nullement invraisemblable que le corps de troupes auquel on a donné le nom de Thébéens ait été composé de soldats professant le christianisme. « Que dans tel régiment il se soit rencontré une plus large proportion de chrétiens que dans l*ensemble de l'Bmplre romain, cela n'a rien d'impossible. Les Anglo-Indiens nous disent que les troupes du rajah de Gwalior contenaient un nombre de chrétiens tout à fait disproportionné avec le faible « pourcentage » des convertis de l'Uindoustan; et les résidents anglais à Malte, en 1878, trouvèrent une plus grande quantité de chrétiens dans les régiments indigènes amenés cette année-là des Indes, cfue leur connaissance de l'état général du christianisme en ces contrées ne leur aurait fait pré> sumer. Une semblable observation pourrait être faite relativement au nombre de presbytériens et de catholiques dans tel régiment de l'armée anglaise. La composition religieuse d'une troupe dépend du lieu de son recrutement. La Thébaïde d'Egypte pouvait très probablement fournir un contingent exceptionnel d'adorateurs du Christ. » J.-G.
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Hercule venait d'ordonner à toute Tarmée de se concentrer à Octodure, pour prendre part, avec lui, à un sacrifice solennel destiné à appeler la faveur des dieux sur l'expédition périlleuse qu'on allait entreprendre. Dans les grands dangers publics, d'extraordinaires démonstrations religieuses furent quelquefois accomplies. C'est ainsi que, en de nombreuses circonstances, le séoat fit faire des supplications pour la patrie menacée (1). Vingt-six ans avant les événements que nous racontons, quand les Marcomans eurent envahi l'Italie, Aurélien contraignit les sénateurs à ouvrir, malgré leur répugnance, les livres sibyllins : un amburbium solennel eut lieu, et l'on offrit même, semble-t-il, des sacrifices humains (2). Parfois c'est aux armées, en face de l'ennemi, que Ton recourait à des moyens inusités de conjurer la colère des dieux. Dans la guerre des Quades, Marc Aurèle, après avoir consulté le serpent Glycon, présida luimême à des sacrifices offerts devant les légions, sur les bords du Danube : deux lions vivants furent jetés dans le fleuve (3). Telles étaient les superstitioDF dont, en de rares circonstances, les soldats furent rendus témoins
Cazenove, art. Legio Thebxa, dans le Diclionary of Christian hiography, t. III, p. 642.
(1) Voir Marquardt, Rômische Staatsverwaltung, t. II, p. 562; t. III, p. 48 et suiv.
(2) Vopiscuft, Aurelianus^ 18-20. — Voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, 3« éd., p. 235.
(3) Lucien, Alexander, 48; Bellori, la Colonne Antonine, pi. XIII. — Voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3* éd., p. 353.
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et complices. On croira sans peine que le grossier Maximien, né dans la Pannonie, où florissait le culte des divinités étrangères (1), ne se soit pas montré plus philosophe que Marc Aurèle, et ait voulu contraindre tous les corps de troupes enrôlés sous ses drapeaux à se souiller par des cérémonies idolàtriques. Il peut aussi avoir obligé les soldats à se lier par un serment spécial avant d'entrer en campagne contre les Bagaudes. Les légions avaient plus d'une fois, en Gaule, fait cause commune avec les rebelles ; c'est elles qui, naguère, établirent et soutinrent pendant quatorze années Tempire de Posthume et de ses successeurs (2) : Hercule pouvait craindre qu'elles n'eussent aujourd'hui encore pour le peuple insurgé de secrètes sympathies. En soi, l'engagement demandé n'aurait eu rien de contraire à la conscience chrétienne. Hais ce serment, distinct du sacramentum prêté par tous les soldats lors de leur incorporation dans l'armée, devait sans doute être mêlé d'invocations idolàtriques et d'imprécations sacrilèges. C'est ainsi quç Scipion, après la bataille de Cannes, contraignit les jeunes gens dont il craignait la désertion à prononcer après lui ces terribles paroles : « Je jure que je n'abandonnerai jamais la République, ni ne souffrirai qu'aucun citoyen l'abandonne. Si je manque à cet engagement, que Jupiter, très bon et très grand, inflige à ma mai-
(1) Voir les Dernières Persécutions du troisième siècle^ 3* éd., p. 236.
(2) Ibid., p. 401 et sui?.
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son, à ma famille et à moi la plus cruelle mort (1). » Un chrétien n'eût pu répéter sans apostasie des imprécations de ce genre.
Aussi les Thébéens refusèrent-ils d'accomplir les ordres d'Hercule, et non seulement de participer au sacrifice, mais même de prêter le serment. Au lieu de se mettre en marche vers Octodure, ils demeurèrent à Agaune. Dès que Tempereur connut leur désobéissance, il fut saisi d'une violente colère. Probablement il vit dans le refus des Thébéens autre chose qu'une résolution inspirée par la conscience : de bonne foi il put se figurer d'abord que ceux-ci faisaient alliance avec les rebelles. La docilité avec laquelle ils se soumirent au châtiment dut le détromper bientôt, sans toucher son âme farouche. Re- • courant tout de suite à la plus terrible des peines inscrites dans le code militaire, Hercule commanda de décimer les Thébéens (2). On sait comment cette peine s'exécutait. En présence du reste de l'armée comparaissaient les soldats coupables de désobéissance ou de désertion (3). On tirait au sort, et chaque
(1) Tite Live, XXI, 53. Aramiea MarcelUn, XXI, 5« parle aussi du serment prêté à l'empereur Julien par ses soldats « en approchant de leur tête la pointe de leur épée nue, et en prononçant les plus terribles exécutions, » gladiis cervicibus suis admotis sub eisecrationibus diris.
(2) EpUtola Eucherii, 3.
(3) Ceux qui abandonnent les ran^s ou désertent les drapeaux, dit Denys d'Halicamasse, AnL rom.^ IX, 50 : tcôv Xiicôvxcav tà< xà^tiç 9i icpo€(uvb»v tàc oyi(14(qcc. Le fait de refuser de prendre part au sacrifice d'entrée en campagne ou de prêter le serment exigé par ïimperalor ponyait être facilement assimilé à ces cas.
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dixième, après avoir été battu de verges, était décapité devant ses camarades (1). Mais l'exécution accomplie, les survivants ne se montrèrent pas plus traitables. Mis de nouveau en demeure de suivre Tinjonction sacrilège du tyran, les Thébéens protestèrent de leur attachement au Christ et de leur résolution de ne rien faire contre sa loi. Hercule les fit décimer une seconde fois (2).
Trois officiers soutenaient par leurs exhortations le courage de ces soldats chrétiens : c'étaient Maurice, Exupère et Candide (3). Sommés une dernière fois de
(1) Voir dans Marquardt, Rômisehe StaatsverwcUtung, t. H, p. 553, note 9, et dans Stolle, Dos Martyrium d^ Thebaischen Légion^ 1891, p. 76, note 1, de nombreux exemples de décimation militaire.
(2) Epislola Eucherii, 3.
(3) Ibid, — La lettre de saint Eocber donne à Maurice le titre de primiceriuSy k Exupère celui de eampiductor, à Candide celui de «6nator militum. Le premier et le troisième de ces emplois sont cités par saint Jérôme {Contra loann, BierosoUym., 19), dans une phrase où il semble énumérer, en ordre descendant, plusieurs grades à la suite de celui de tribun : a Ante primicerius, deinde senator, ducenarius (cf. Wilmanns, Exempla inscript. laL, 2152), centenarius, biarcbuft (Wilmanns, 1649), circltor, » pour aboutir aux simples soldats : a eques, dein tiro. » Le grade de campiduclor ou campidoc* tor est rappelé par de nombreux textes : on les trouvera indiqués dans Marquardt {Rômisehe Staatsverwaltung, t. Il, p. 548), Masquelez {Dict. des antiquités, s. ▼., t, I, p. 864-865), Mommsen {Ephemeris epigraphica, t. V, p. 113, 5), Gatti {Bull, délia comm. arch. com., 1889, p. 91), Beurlier {Mélanges Graux, p. 297-303). Le campidoclor, ou instructeur, a sa place aussi dans la légion; mais \e primicerius et le senator militum ne sont pas des titres légionnaires. La troupe dont parle saint Jérôme parait se composer de caraliers et de fantassins : (c eques, dein tiro. » Cela ressemble bien À [une cohorte auxiliaire, troupe mixte, Tonnée d'hommes combattant à pied et à cbeFal {Dict. des antiquités, art. Cohors, t. I, p. 1280). Précisément il existait en Egypte une cohors 1 Thebœorum et une cohors 11 The-
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se soumettre, les Thébéens, dociles aux conseils de ces généreux chefs, refusèrent unanimement de trahir leur Dieu. On leur fait tenir un admirable langage, qui traduit bien, sinon leurs paroles exactes, du moins les sentiments dont ils étaient animés. « Nous avons vu égorger les compagnons de nos labeurs et de nos périls; nous avons été couverts de leur sang. Cependant nous n*avons point pleuré la mort de ces très saints camarades ; nous les avons estimés heureux de souffrir pour Dieu. Et maintenant, même Textrème danger ne fait pas de. nous des rebelles : le désespoir ne nous arme pas contre toi, ô empereur! Nos mains tiennent des armes, et nous ne résistons pas; nous aimons mieux mourir que tuer, mourir innocents que vivre coupables. Tout ce que tu ordonneras contre nous, le feu, les tourments, le glaive, nous sommes prêts à le souffrir (1). » Les Thébéens devinaient le sort qui les attendait. La violence d'Hercule était connue : on le savait cruel par goût autant que par politique; et Dioclétien lui-même le comparait à Aurélien, dont la dureté pour les soldats restait célèbre (2). Haximien n'ordonna pas de décimer une troisième fois les héros chrétiens; il commanda dé massacrer la troupe entière. « On vit ces soldats frappés à coups d'épée, sans se défendre ; déposant
bxorum (Corpus inscr. grxc, 5054, 5117; Ephem, epigr,, t. V, p. 613 ; cr. Dict. des antiquités^ art. Equités^ t II, p. 781 ; Exercitus, t. II. p. 917).
(1) Epistola Eucherii, 4.
(2) Aurellus Victor, De Cœsaribus, 33.
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leurs armes, jetant casque, bouclier, cuirasse, pour offrir leur gorge et leur poitrine au glaive des exécuteurs. Ni le nombre ni les armes ne leur inspirèrent la pensée de venger par le fer la justice de leur cause : ils se souvinrent seulement qu'ils représentaient Celui qui se laissa mener à la mort sans protester, Tagneau divin qui n'ouvrit pas la bouche pour se plaindre. Brebis du Seigneur, ils se laissèrent déchirer par les loups. La plaine fut bientôt couverte des cadavres des saints, et leur sang ruissela sur le sol (1). »
On dit que quelques-uns, ayant pu s'échapper, furent rejoints et immolés en diverses villes; mais deux seulement sont connus avec certitude, Ursus et Victor, tués à Soleure (2). Un émouvant épisode marqua, dans la plaine d'Agaune, la fin du massacre. Les exécuteurs venaient de se partager les dépouilles de leurs camarades égorgés. Ces dépouilles {pannicularia), abandonnées aux bourreaux par d'anciennes lois contre lesquelles la jurisprudence essaya vaine ment de réagir, consistaient, aux termes d'un rescrit d'Hadrien, dans les objets trouvés sur les corps des
(1) Epistola Eucherii, 5.
(2) Ibid., 6. — Saint Eucher ne nomme que ceox-ci, et dit clairement qu'il n'en connaît pas d'autres. Au lieu d' Ursus et Victor le Martyrologe hiéronymien nomme Innocent et Vital. Les autres martyrs, immolés en divers lieux, que des traditions postérieures rattachent à la légion Thébéenne, peuvent avoir péri, soit dans la persécution spéciale dirigée quelques années plus tard contre les chrétiens de l'armée, soit pendant la persécution générale, soit même dans quelqu'une des persécutions précédentes. Voir F. AUessio, / martiri Tebei in Piemonte, 1902 (extrait de la Bibliotheca délia Sioria Subalpina, t. XVII). Cf. Analecta Bolland., t. XXH, 1903, p. 493).
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condamnés : vêtements, bourses, anneaux/ etc. (1). On se rappelle les soldats jouant aux dés, sur le Calvaire, la robe sans couture du Sauveur (2). Hadrien refuse aux exécuteurs le droit de s'approprier les objets les plus précieux laissés par les victimes, pierres fines, obligations de sommes d'argent (3). Mais, dans ces tueries en masse, de telles règles étaient probablement oubliées, et les soldats avaient ou prenaient la permission de faire main basse sur toute espèce de dépouilles. Il ne fallait pas moins, peut-être, pour leur donner le courage d'accomplir une horrible besogne. Après le massacre des Thébéens, les exécuteurs, joyeux du butin qu'ils avaient recueilli, s'assirent par groupes et commencèrent un bruyant repas. A ce moment, un vétéran, nommé Victor, retiré du service militaire (4), fut amené par les hasards d'un voyage au lieu où s'était passée la scène sanglante, remplacée maintenant par l'orgie. Les soldats l'engagèrent à manger avec eux; mais il se retira plein d'horreur. Ivres de sang et de colère, les meurtriers le poursuivirent, lui demandant s'il était chrétien. « Je le suis, et le serai toujours, » répondit
(1) Rescrit d'Hadrien et commentaire d'Ulpien, au Digeste, XLVIII, XX, 6.
(2) Saint Matthieu, XXVII, 35; saint Marc, XV, 24 ; saint Luc, XXIII, 34; saint Jean, XIX, 23, 24. Cf. saint Jean Chrysostome, In Joann,^ XIX, 23; saint Cyrille d'Alexandrie, In Joan,, XI.
(3) Digeste, 1. c.
(4) « Emeritœ Jam roiliti» veteranus. » Bpislola Eucherii, 6. Cf. Lucain, Pharsale, I, 343; VII, 258; Wilmanns, Exempla inscHpt.^ 1483, 2867,2868, 2869; Ferrero, l'Ordinamento délie armate romane» p. 51, 52, etc.
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le vétéraù. Aussitôt l'on se jeta sur lui : et le cadavre d'un nouveau martyr tomba près de ceux qui couvraient déjà la plaine ensanglantée (1).
Après ces cruelles exécutions, Hercule entra en Gaule, où il ne trouva pas les difficultés auxquelles il s'était attendu. Poussant devant lui les bandes insurgées, les battant en détail, il atteignit enfin le camp où le gros de leur armée s'était retranché, dans la presqu'île formée par la Marne, à une lieue de Lutèce (2). Ce ramassis de laboureurs et de pâtres ne put tenir devant des troupes régulières : Hercule en eut promptemeut raison. Cependant, malgré Tassertion des historiens, « la Bagaudie » ne fut pas exterminée : ses adhérents se répandirent en fugitifs dans le pays, gagnant les bois, les retraites inaccessibles; pendant de longues années le brigandage ne cessa pas en Gaule, où l'on retrouve des Bagaudes jusqu'au cinquième siècle (3).' Aussi la poursuite des vaincus, la recherche des suspects, durent-elles suivre la victoire, et, dirigées par un tyran comme Hercule, amener de sanglantes représailles. On dit que les
(1) Epistola Eucherii, 6. — L'épisode des Thébéens parait s'être paasé dans la seconde moi lié de septembre : les martyrologes le placent tous au 22. Entre l'arrivée en Vénétie, vers la fin de mai, et le passage des Alpes, Maximien Hercule peut être demeuré plusieurs mois en Italie, opérant la concentration des troupes appelées de diverses provinces. — Je n'ai pu discuter ici, soit dans le texte, soit dans les notes, les divers problèmes que soulève l'histoire de la « légion Thébëenne, » et donner les raisons de la solution que J'ai adoptée; je ren- Toie à l'Appendice.
(2) Saint-Maur des Fossés.
(3) Salvien, De Gubernatione Dei, V, 6.
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chrétiens ne furent pas épargnés. Furieux dé la désobéissance des Tbébéens, considérant dès lors tous leurs coreligionnaires comme des rebelles, Hercule parait avoir marqué par de nombreux martyres son séjour en Gaule.
Des Actes de rédaction tardive et souvent gâtée par la légende, mais dont l'accord et le rapprochement méritent cependant l'attention, montrent Tempereur et ses lieutenants versant en plusieurs villes le sang des fidèles. De nouveaux édits n'étaient pas nécessaires : celui d'Aurélien n'avait pas été abrogé; pour le faire revivre il suffisait d'une dénonciation particulière, d'un incident local : les circonstances politiques s'y prêtaient facilement. Aussi voyons-nous le magistrat chargé, apparemment comme légat de la Lyonnaise, des vengeances de son maître dans le pays des Parisii (1), n'épargner pas plus les chrétiens que les insurgés : martyre, à Lutèce, de Tévêque Denys et ses compagnons Rustique et Éleuthère (2) ;
(]} D'après les documents hagiographiques, ce magistrat serait le même Sisinnius, qui aurait été à Aquilée l'un des juges de Cantius, Cantianus et Cantianilla.
(2) La traditioQ qui place sur la colline de Montmartre (Motis Mar- Us ou Mons Mercurii, devenu Mons martyrum) le lieu du supplice de saint Denys a paru confirmée par la découverte, en 1611, d'une crypte oa martyrium fréquentée par les pèlerins aux premiers siècles du moyen âge (Bdmond Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, i. I, 1856, p. 250-277). Dans la crypte furent lus des noms incomplets, tracés les uns à la pointe d'un couteau, les autres avec une pierre noire : UKK{iyres?), DI0(ny5tta ?), CLEMIN (pour Clemens). Ce dernier nom, dont Torthographe rappelle les temps mérovingiens, serait, selon M. Le Blant, celui d'un compagnon inconnu du martyre de saint Denys : on pourrait y voir aussi un souvenir de l'opinion
PERSÉCUTlOIfS. — IV. 3
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martyre de saint Nicaise et de plusieurs autres, sur
répandue au commencement du moyen-àge, et soutenue encore aujourd'hui, qui attribue au pape Clément la mission de »aint Denys dans les Gaules. Voir dans Ulysse Cberalier, Répertoire des sources historiques du moyen âge, bio-bibllograpbie, 1877, aux mots « Denys TArèopagite, » p. 562-565. et « Denys de Paris, » p. 566-569, l'indication des nombreux écrits consacrés aux controFerses sur la date de la prédication et du martyre de saint Denys; cf. Supplément, p. 2550. Sans prendre parti sur les questions générales soulevées à ce sujet, j'ai adopté la solution qui m'a paru la plus conforme*aux vraisemblances historiques. — Le lieu traditionnel du martyre de saint Denys a été contesté par M. Julien Havet {Questions mérovingiennes, V, dans Bibliothèqv>e de V École des Chartes, t. LI, 1890, p. 1- 63). — Voici le résumé de ses conclusions : 1** saint Denys, premier évéque de Paris, subit le martyre au Yillage appelé viens Catullia* eus, sur l'emplacement duquel s'élève aujourd'hui la ville de Saint- Denis sur Seine. La tradition qui place le martyre à Montmartre et qui explique ce nom par Mons martyrum serait une légende imaginée au neuvième siècle par Hilduin ; 2** le tombeau du saint se trouvait, non à l'endroit où s'élève la basilique abbatiale, mais au bord d'une voie romaine, au point marqué jusqu'au siècle dernier par l'église de Saint-Denys de l'Estrée. C'est là que, vers la fin du cinquième siècle, le clergé de Paris éleva une basilique dont parlent l'auteur de la Vie de sainte Geneviève et Grégoire de Tours ; S*" entre 623 et 625, sous le règne de Clotaire II, son fils Dagobert^ alors roi d'Austrasie, fonda en l'honneur de saint Denys le célèbre monastère où furent enterrés presque tous les rois de France; le 22 avril 626, il y fit transporter les restes du martyr. La découverte de la crypte, dont il est impossible aujourd'hui de vérifier les détails et de fixer la date, n'aurait aucune importance probante. — M. Uavet attribue, avec vraisemblance, à l'époque carolingienne la plus ancienne rédaction de la Passion de saint Denys. Mais il estime que Rustique et Eleuthère, dont elle fait mention, mais qui n'avaient pas été nommés par Grégoire de Tours {Hist. Franc, I, 28), n'appartiennent pas à la tradition primitive. « Il n'a pas, dit à ce propos M^' Duchesne {Bulletin critique, 1890, p. 184), assez apprécié la valeur du témoignage fourni par le Martyrologe hiéronymien, dont la véritable teneur, au 9 octobre, est : Parisiis, natale sanclorum Dionisii episcopi, EleutheH presbyteri et Rustici diaconi. La concordance des manuscrits permet d'affirmer que cette leçon est de la fin du sixième siècle, de 590 environ. »
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les confins des Parisii et des Véliocasses (1) ; à l'autre extrémité de la province, dans la ville de Nantes (2), mort des deux frères Rogatien et Donatien, l'un déjà chrétien, l'autre baptisé par son martyre (3).
(1) Dans le Vexin français, en deçà de la ri?ière d'Epte. — Sur saint Nieaise, voir le P. de Bye, dans les Acta SS., octobre, t. V, p. 510- 550. Cf. les li 7-13 de la dissertation du P. Bossue, ibid,, t. XI, p. 554 et suiT., et M. l'abbé Sauvage, Actes de saini Mellon, Rouen, 1884, p. 34-41.
(2) a In urbe Namnetica, » dit la Passion, ou mieux à Condevincum, chef-lieu de la civitas Namnetarum ou Namnetum. B. Desjardins, Géographie historique d€ la Gaule romaine, t. III, p. 43tt.
(3) Passio saiictorum Rogatiani et Donatiani, dans Ruinart, p. 295. a Les Actes de saint Donatien sont grarés par le style et par les pensées, dit Tillemont. 11 n'y a point de faits extraordinaires et incroyables. Ils sont même assez bien écrits, et ils paraissent être du cinquième siècle. Mais je ne crois pas aussi quMIs soient plus anciens, ni qu'ils puissent passer pour originaux. » Mémoires, t. lY, note xxyui sur saint Denys de Paris. « Cette Passion n'est certes pas sans valeur, écrit le P. Poncelet, et si les critiques la regardent comme rédigée tardivement, ils y voient cependant l'écho de traditions vivantes. » Analecta Bolland., t. XXIV, 1905, p. 143. Bn réalité, les Actes de Rogatien et Donatien, que le P. Delehaye {les Légendes hagiographie ques, p. 135) classe dans « le genre roman historique, » appartiennent à la catégorie de ceux de saint Maurice et de la légion Thébéenne par saint Eiicher, que nous avons déjà résumés, et de saint Victor, que nous étudierons plus loin. Comme ces pièces, ils portent, dit encore Tillemont, « que Dioclétien et Maximien condamnoient à la mort par des édits publics tous les chrétiens qui ne renonceroient pas à leur religion. Cela ne peut convenir qu'au tems de la grande persécution de 303 (qui, grâce à la modération de Constance Chlore, ne fut pas sanglante dans les Gaules)... Mais aussi, comme il n'est pas nécessaire de s'arrêter précisément aux termes de ces Actes, s'ils ne sont pas originaux, ]e ne crois pas qu'il faille trop s'assurer sur ce point, ni qu'il soit défendu de croire que saint Donatien a souffert lorsque Maximien étoit dans les Gaules, par quelque occasion particulière, et sans qu'il y eût de persécution générale. » Mémoires, l. e. — M«' Duchesne {les Anciens catalogues épiscopaux de la province de Tours, 1890, p. 101; Fastes épiscopaux de rancienne Gaule, t. 11, p. 359-
D'autres documents hagiographiques nous montrent le légat de la Belgique (1) parcourant pendant au moins deux années les principales villes de cette vaste province, et, au cours de ses tournées officielles, condamnant des chrétiens : à Amiens, Fuscien et Victoric (2) ; à Augusta Vermanduorum, Tévêque dont elle prendra le nom, Quentin (3); à Soissons, Crépin et Crépinien (4) ; dans la même ville, Rufin et Valère (5); à Reims, de nombreux martyrs anonymes (6) ; à Fismes, près de Reims, Macra (7) ; peut-
360) pense qu'il y aurait plutôt lieu de reporter ces deux martyrs à l'une des persécuUons précédentes.
(1) On l'appelle Rictius Varus. Si ce n'est pas un personnage tout à fait légendaire, comme beaucoup le pensent, son nom, mal latinisé, rappellerait celui d'un de ces Barbares qui, pendant tout l'Empire, et surtout à parUr du milieu du troisième siècle, servirent dans les armées et à la cour des empereurs. Sous Valérien, on trouve dans les premières charges militaires Hartmund, Haldegast, Hlldemund et Gariovise (Vopiscus, Aurelianus, 38); Gallien engage à son service le chef des Hernies, Naulobat, et le fait consul (Tillemont, Histoire des Empereurs, t. III, 1691, p. 481 ; Ozanam, les Germains avant le christianisme, 1855, p. 338). Sous Maxiroien Hercule Rictiovare put devenir légat impérial de Belgique. Les Actes des saints Fuscien et Victoric (Bosquet, Eccl. Gall. Hist., t. I, p. 156) disent qu' « au temps où le très cruel empereur Maximien parcourait la Gaule, il éleva Riccius Varus & la dignité de préfet d'Amiens. » Peut-être y a-t-il ici un souvenir historique naïvement rendu par Técrivain de basse époque.
(2) Bosquet, /. c; Tillemont, Mémoires, t. IV, art. vi sur saint Denys de Paris.
(3) Surius, Vitœ SS., t. X, p. 102; Tillemont, Mémoires, t. IV, art. et notes sur saint Quentin.
(4) Acia SS., octobre, t. XI, p. 102; Tillemont, Mémoires, t. IV, art. vni sur saint Denys de Paris.
(5) Àcta SS., juin, t. II, p. 795; Tillemont, /. c.
(6) Acta SS., l. c; Tillemont, t. IV, art. xxn sur saint Denys de Paris.
(7) Acta SS., janvier, t. I, p. 125; Tillemont, t. IV, art. xxii et
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être Lucien, à Beauvais (1); probablement Piaton, à Tournai (2). On pourrait admettre qu'à la Belgique le même magistrat joignit le gouvernement de tout Test de la Gaule, c'est-à-dire les deux Germanies inférieure et supérieure, car les mêmes documents disent qu'il
note xxxin sur saint Denys de Paris; Qasian, les Capitales provins ciaux du monde romain, dans les Mémoires de la Société d'Émulation du Doubs, 1885, p. 247; Knbfeld, De CapitolOs impe i romani, Berlin, 1883, p. 67; mon article sur les C apitoies provinciaux et les Actes des martyrs, dans la Science catholique, mai 1887, p. 365.
(1) Acta SS,, JanTier, t. 1, p. 159; Tillemont, Mémoires, t. IV, art. sur saint Lucien de BeauTais. Sa Passion, celles de saint Quentin, des saints Fusclen et Victoric, le font contemporain de saint Denys, et le comptent parmi les hommes apostoliques par qni, à la même époque, forent évang^lisés le nord et l'est de la Gaule. Mais sa mort est attribuée à un préfet nommé Julien, que l'on fait également l'auteur de celle de saint Yon, près de Paris. Tillemont suppose que ce Julien aurait succédé comme préfet du prétoire de Maximien à RictioTare, lequel, d'après les Actes des saints Crépin et Crépinien, pris de folie après avoir condamné ces deux martyrs, se serait précipité dans le feu. Cela sent bien la légende. Le nom de Julien est peut-être mis en sourenir de l'empereur apostat et persécuteur du quatrième siècle. Rien ne montre que Maxîmien ait eu RictioTare pour préfet du prétoire. La comparaison entre les parties de la Gaule où sérit Sisinnius et celles que parcourut RictioTare me fait croire plutôt que le premier de ces magistrats fut légat de la Lyonnaise, et le second de la Belgique. Lucien ayant été le contemporain et te compagnon d'autres martyrs jugés par Rictio?are, et ayant péri dans le gourernement de celui-ci, me parait devoir être compté parmi ses Tictimes, plutôt que d'un inconnu Julien. Je serais, par les mêmes raisons, porté à retirer à Julien la condamnation de saint Yon, dans le pays des Parisii, pour l'attribuer à Sisinnius.
(2) Voir Tillemont, Mémoires, t. IV, art. vu sur saint Denys; et surtout les nombreux textes cités par M. l'abbé Bernard, les Origines de l'Église de Paris, 1870, p. 18M82. Les Traisemblances me font attribuer au légat de la Belgique la condamnation de saint Chryseuil, martyrisé vers le même temps près de Tournai. Sur saint Piat ou Piation, Toir Acta SS., octobre, 1. 1, p. 16; et Bapst, Revue archéologique, 1890. t. I, p. 117.
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fit mourir des fidèles à Trêves (1) et à Bàle (2). Le légat d'Aquitaine parait avoir aussi marché dans cette voie sanglante : Agen (3) vit le martyre (4) de sainte Foi (5) et de saint Caprais (6).
(1) Actes des saints Fiisclen et Victoric.
(2) Actes de saiot Quentio.
(8) Aginnum Nitiobrogum.
(4) Acta SS,, octobre, t. Ill, p. 263. Voir dans le Bulletin de littérature ecclésiastique pablié par Tlnstitat catholique de Toulouse, 1898, p. 180-190, une étude de M. Saltet sur la Passio SS. Capratii etFidis : la conclusion de cette étude est que les deux Passions primitÎTement séparées de ces martyrs remontaient à la première moitié du quatrième siècle : réunis dans la forme où nous les possédons, ces textes ne peuvent être attribués qu*au septième. — Si une de leurs mentions est Téridique, la vaste prorlnce du sud-ouest était alors gouvernée par Datianus, qui sera plus tard célèbre en Espagne par sa cruauté envers les chrétiens. « U se peut, dit Tillemont, que le même Dacien ait gouverné l'Aquitaine vers l'an 290 (ou un peu auparavant), avant que de gouverner TEspagne en 303 et 304. » Mais, comme les Actes sont d'assez basse époque, on peut admettre aussi « qu'ils n'ont été écrits que par ceux qui, voyant une partie de l'Aquitaine unie à l'Espagne sous la domination des Goths, se sont imaginés que cela avait été de même du tems des Romains, sous qui les gouverneurs d'Espagne n'avolent aucune juridiction dans les Gaules : et comme le martyre de saint Vincent à Valence a rendu le nom de Dacien célèbre en Espagne, on lui a aussi attribué les martyrs de l'Aquitaine. » Mémoires, t. lY, note i sur sainte Foy. M. Le Blant cite de même l'exemple d'Anulinus, célèbre sous Dioclétien pour sa cruauté envers les martyrs d'Afrique et qui, devenu pour les narrateurs de seconde main le type du magistrat persécuteur, fut mis en scène par eux dans les pays et les temps les plus dissemblables. Les Actes des martyrs, p. 25- 26. M. Saltet (étude citée, p. 187) ne pense pas que la mention de Datianus appartienne à la rédaction primitive.
(5) Le cognomen Foi, Fides, IlidTtc, est fréquent, sous sa forme grecque ou latine, dans l'antiquité chrétienne : voir De Rossi, Roma sotterranea, t. II, p. 171-175; cf. Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3* éd., p. 229.
(6) On trouve également dans l'antiquité chrétienne et dans Tantiquité païenne des cognomina dérivés de Capra : voir Kraus, Real-
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Les seuls martyrs de la Grande-Bretagne dont le souvenir ait été conservé appartiennent vraisemblablement aussi à cette époque. Une tradition attribue à Tannée 286 la mort de saint Alban (1), qui, ayant recueilli un prêtre fugitif et favorisé son évasion, comparut pour ce fait devant les juges, se confessa chrétien, et fut décapité (2). Ce martyre paraît avoir eu lieu à Verulam (3). Un grand nombre d autres chrétiens, parmi lesquels Aaron et Jules, furent aussi massacrés à Caerleon (%•); d'autres, dit-on, à Lichfield (5). On raconte qu'après ces exécutions la persécution cessa tout à coup (6). Cette fin des rigueurs exercées contre les fidèles peut coïncider avec la fin
encycl. der chrisllidt. Alterthilmer, art. Nameo, t. II, 188<>, p. 477 et fig. 316.
(1) Voir les autears cités par Alford, Annales Britannorum, aono 286, § 11. Mais Maximien Hercule n'étant venu dans les Gaules qu'en septembre 286, il est probable que la persécution ne put être étendue par lui à la Bretagne que Tannée suivante : le martyre de saint Alban se place donc plus vraisemblablement en 287. Cf. Tillemont, Mémoires, t. IV, note sur saint Alban.
(2) Gildas, De excidio BritannUe, 8; Bède, Hist. EccL, I, 6; Martyrologe de Bède, 10 des calendes de juillet. — La Passion de saint Alban, source à laquelle ont puisé ces deux historiens, paraît avoir été rédigée en France au sixième siècle, et par conséquent avoir peu de valeur historique. Voir W. Meyer, Die Legend des h, Àlbanus des Protomarhjr Anglix in Texten von Beda, 1904 (cf. Anal. BolL, t. XXIV, 1905, p. 397). Mention au Martyrologe hiéronymien, 10 des calendes de juillet (22 juin) : mais lire à propos de cette mention les observations de Ms*^ Duchesne, Prolegom,, p. lxxv.
(3) Saint Germain, évèqne d'Auxerre, visita le tombeau d'Alban à Verulam vers 429 ; Constance, Vita S. Germani, 49.
(4) GUdas, Bède, l. c.
(5) Voir Acta SS., janvier, t. I, p. 82.
(6) Bède, /. c.
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40 LBS CHRÉTIENS SOUS DIOGLÉTIEIS ET MAXIMIEN.
de la domination de Maximien Hercule dans le pays, renversée vers les derniers mois de 287 par l'usurpation de Carausius (1), puis d'Alectus, qui tinrent successivement la Bretagne avec le titre d'Auguste, jusqu'à ce qu elle eût été, en 296, reconquise par Constance.
Maximien demeura dans les Gaules pendant six années, occupé à préparer une expédition contre son ancien lieutenant Carausius, et surtout à repousser les Alemans, les Burgondes et les Francs. Il eut pour résidence habituelle Trêves, Tancienne capitale de Posthume : c'est là qu'au l*"" janvier 288, prenant possession de son second consulat, on le vit tout à coup en dépouiller les ornements, sauter à cheval et repousser une attaque des Barbares; c'est là que deux fois le rhéteur Mamertin prononça son panégyrique ; c'est autour de Trêves qu'il établit des colons Lètes et Francs. Mais il semble qu*avant de se fixer dans cette Rome du Nord, dans cette « ville auguste, » comme on l'appellera bientôt (2), Hercule ait visité la région méridionale de la Gaule, l'ancienne « province » romaine. Un document chrétien qui, sans
(1) Marcus Aurelius Mausfieus Carausius (287-293). Remarquer le caractère gaulois ou gennain des deux derniers noms, et comparer avec ce qui a été dit plus haut^ p. 36, note 1. On a trouvé à Carlisle, comté de Cumberland, une borne milliaire, avec cette nomenclature ; en 306, sous le gouTernement du César Constantin, elle fut enterrée du côté de la première inscription, et sur l'extrémité opposée fut gravé le nom du nouveau souverain. Voir Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1895, p. 146.
(2) Ausone, Mosella, 421.
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être contemporain, n'est cependant pas d We époque assez éloignée des faits pour avoir perdu toute valeur historique (1), le montre à Marseille, au mois de juillet, encore animé contre les fidèles par le souvenir de la légion Thébéenne (2) : le séjour en Narbonnaise se place probablement en 287, et précède rétablissement définitif d*Hercule dans la Belgique.
Bien que déchue de son ancienne splendeur, Har* seille occupait dans la Gaule un rang à part. Elle en était le grand port d'exportation, entassant sur ses quais et dans ses bassins, à destination d'Ostie, les
(1) Passio SS. Victoris, Alexandri, Feliciani atf/ue Longini mariyrum, dans Ruinart, p. 300. Dans la première édition de son recueil, Ruinart n'exprime point d'opinion sur l'Age de cette pièce; mais dans la seconde (reproduite dans l'édition de Ratisbonne, p. 383) il dit : a Hœc Acta, etsi tantœ antiquitatis esse non videantur, ut ab auctore ieqnali, Tel etiam fere œquali scripta dici possint, talia tamen Tiris ernditis visa sunt, quœ Joanni Cassiano, aut alicui ex illustribus viris qui saeculo quinto ineunte istis partibus florebant, possint tribui. >» Tillemont dit de même que « les Actes de saint Victor ne sont pas assurément originaux : le style et les harangues font assez voir qu'ils ont été composez & loisir et avec étude; et la fin marque que c*étoit assez longtemps après la mort du saint. Mais aussi ils sont écrits d'une manière tout à fait digne des grands hommes qui fleurissoient en France au commencement du cinquième siècle : de sorte qu'il semble qu'on les peut mettre sur le rang de ceux de saint Maurice par saint Eucber. » Mémoires, t. IV, note i sur saint Victor. M. Oufourcq attribuerait volontiers les Actes de saint Victor à l'ami d'Eucher, le prêtre marseillais SaWien, auteur du De gubematione Dei {Élude sur les Gesta martyrum romains, t. II, p. 107-112). Mais Dom Quentin a montré que le texte reproduit par Ruinart ne représente pas la forme primitive des Actes : celle-ci a laissé sa trace dans un martyrologe lyonnais inédit du neuvième siècle (ras. latin 3879 de la Bibliothèque Nationale). Les Martyrologes historiques du moyen âge, p. 193-200.
(2) 4 Maximianus eoim cum pro sanctorum sanguine, quem per totum orbem crudelius aliis maximeque per totas Gallias recentius
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produits industriels et agricoles de tout le pays (1). Mais cette ville commerçante était aussi une ville lettrée : ses écoles rivalisèrent avec celles d'Athènes (2). Même au troisième siècle, elle demeurait pour la patrie gauloise le centre de Thellénisme, comme Naples pour ritalie (3). Les dieux qu'elle adorait étaient la Diane d'Éphèse et l'Apollon de Delphes : le temple de celui-ci, rendez-vous des Ioniens (4), TEphesium (5) de celle-là, dominaient toute la cité du sommet de l'acropole. La constitution de Marseille restait toute grecque : république autonome, elle se gouvernait elle-même; une aristocratie de six cents membres, à la tête de laquelle étaient le conseil des quinze et les trois timouques, présidait à ses destinées (6). Dans ses rues, sur ses quais, le grec était
fuderat, et prœcipue pro famosissima illa Thcbseorum apud Agaunum cœde, nostroram plarimis nimium terribilis factus Massiliam advenisset... » Passio, 2. Comme saint Eacher, l'auteur de la Passion de saint Victor place son récit en pleine persécution générale, quand le sang eut coulé per totum orbem, c'est-à-dire après 303; des ros. cités par le P. Guenay, Actes de saint Victor, dans les Annales de Mat' seille, p. 131, désignent même la yingtième année de Dioclétien, c'està-dire 304. Cela est incompatible avec la chronologie du règne de Maximien, lequel, à cette date, n'avait plus en Gaule l'occasion ou le pouvoir de persécuter; mais la phrase qui suppose que peu de temps s'écoula entre l'affaire des Thébéens et son voyage à Marseille peut contenir une indication exacte.
(1) E. Desjardins, Géographie historique de la Gaule romaine, t. II, p. 148.
(2) Strabon, Geogr., IV, I, 5.
(3) Moromsen, Rômische Geschichte, t. V, p. 72.
(4) ToOto (4.àv xoivôv 'Iwvuv &iràvtttv. Strabon, IV, I, 4.
(5) Tô 'Eçéffiov. Ibid,
(6) Ihid., 1, 5. Cicéron, Pro Valerio Flacco, 26.
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parlé autant que le latin et le gaulois (1). Malgré la corruption des mœurs (2), une décence extérieure réglait les plaisirs publics : les jeux impurs des mimes furent longtemps interdits sur les théâtres de Marseille (3). La sérénité grecque, ennemie des démonstrations bruyantes, y modérait jusqu'aux deuils : les funérailles se célébraient sans lamentations, et un repas funèbre les terminait (k). On raconte que, dans cette ville fréquentée cependant par des matelots de toutes les nations, les crimes étaient si rares, que le glaive destiné au châtiment des coupables s'était rouillé (5). Bien que plusieurs traits de ce tableau ne conviennent probablement plus à la fin du troisième siècle, Marseille devait offrir encore une physionomie originale quand Maximien Hercule la visita. L'auteur de la Passion de saint Victor loue son étendue, la force de ses remparts (6), « sa glorieuse beauté (7), » son activité commerciale, le nombre et la richesse des habitants. « C'était pour les contrées d'Occident, dit-il, le siège principal de la puissance romaine (8). » Comme tous les grands ports de l'antiquité, Mar-
(1) Varron, cité par saint Jérôme, Comm, in Ep. ad Gai., 8.
(2) Atiiénée, Deipn,, Xll, 5.
(3) Valère Maxime, II, 6.
(4) Ibid,
(5) Valère Maxime, II, 6.
(6) Passio, 1. Cf. Strabon, IV, 1, 4. L'éteadue de la ville ancienne et de son port était cependant bien inférieure à celle de la yille moderne; voir le plan comparé, dans Desjardins, Géographie historique de la Gaule romaine, t. H, pi. III.
(7) a Palchritadine gloriosa. s Passio, 1.
(8) IHd, Cf. Ammien Marcellin, XV, 11, 14.
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seille était aussi une ville dévote. Les voyageurs Tenus de tous les pays, et particulièrement des contrées orientales, y avaient apporté leurs religions; près des dieux grecs florissait le culte des divinités étrangères. Le christianisme^ répandu dès les premiers temps sur les côtes de la Méditerranée, et qui avait pénétré au second siècle dans tout le bassin du Rhône (1), compta aussi de bonne heure des adhérents à Marseille (2). Elle parait avoir eu des martyrs dès Fépoque des Antonins, peut-être au moment où, périssaient à Lyon les victimes de la persécution de Marc Aurèle (3). Lors de Farrivée d'Hercule, la population chrétienne devait
(i) Cf. Histoire des persécutions pendatU les deux premiers siècles, V éd., p. 409 et soiT. M. Edmond Le Blant, les Sarcophages chrétiens de la Gaule» 1886, n* 215, p. 157 et pi. LIX, publie an tombeau sculpté de la Marbonnaise. Ce sarcophage, travaillé peut-être par un Grec, est remarquable par le mélange de symboles chrétiens tels que le Bon Pasteur, TOrante, le pécheur, les colombes, les brebis, avec des types classiques comme le busle du Soleil, un personnage assis tenant un sceptre, un autre personnage derant lequel est un enfant. M. Le Blant l'attribue au temps des Antonins.
(2) Inscription funéraire du second siècle ; Edmond Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, n*" 561 B, t. II, 1865, p. 311.
(3) Inscription paraissant appartenir à cette époque, et contenir une allusion à des martyrs par le feu :
.SenTRio TOLvsiArfo
... ITTYCHBTIS FIUO
... O FORTVNATO QVI VIM
ignis passi stnt
Edmond Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, w 548, t. H, p. 305-306 et pi. LXXII, et n<* 437; De Rossi, Inscriptiones christianx urbis Romœ, t. 11, 1888, p. x-xii. Sur la restitution vim ignis, cf. Orelli, 1002 : vi ignis consumptum; 1909 : vi ignis absumptum.
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être nombreuse. La présence d'un tyran couvert encore du sang des Thébéens la frappa de terreur. Un officier chrétien, nommé Victor, qui faisait probablement partie des troupes dont Tempereur était accompagné, s'efforça de ranimer le courage des fidèles. Dénoncé ou surpris, il fut traduit devant le tribunal des préfets de sa légion (1) : se montrer ouvertement chrétien, si près encore des événements d'Agaune, était pour un militaire de cette armée un crime capital. Cependant les préfets s'efforcèrent de persuader Victor : lui parlant avec douceur, ils l'exhortèrent à ne pas préférer aux dieux, à son service militaire, à l'amitié de l'empereur, le culte d'un homme mort. Mais Victor, d'une voix forte : « Ceux que TOUS appelez des dieux, s'écria-t-il, sont d'impurs démons. Je suis le soldat du Christ : le service militaire, l'amitié de l'empereur ne me sont plus rien, si je ne les puis conserver qu'en méprisant mon vrai roi. » Parmi les cris des assistants, Victor proclama la divinité de Jésus-Christ, ressuscité des morts. A
(1) « Prœfeciorum tribunalibas prœseatatur. » Passio, 3. Je vois ici des préfets militaires (cf. TertuUieD, De corona militis, 1) et je crois cette interprétation préférable à celle qui reconnaîtrait des magistrats civils. Le proconsul de la Marbonnaise n'avait pas d'autorité dans Marseille, ville autonome. D'un autre côté, il n'est pas probable que ses triumvirs on Umouqnes, qui exerçaient la Juridiction criminelle, aient en compétence pour juger un soldat. Il est plus difficile encore de voir dans les prxfecti dont parlent les Actes les préfets du ' prétoire de Ifaximien Hercule, comme le veut Tillemont, Mémoires, U IV, note n sur saint Victor : des magistrats aussi élevés en dignité n'auraient pas en besoin de renvoyer Victor devant Tempereur à cause de son rang on de son grade, quia vir clatus eraU
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cause de son grade, les préfets le renvoyèrent à l'empereur.
Celui-ci, voulant faire un exemple, commanda de lier Victor et de le traîner à travers les rues de la ville. En d'autres lieux, le peuple, devenu indifférent ou même sympathique aux chrétiens (1), avait cessé de manifester contre eux de la haine : mais dans cette ville pleine de fanatiques, les vieilles passions duraient encore : ce fut au milieu des coups et des outrages que le martyr subit cette première épreuve (2). Sa résolution n'en fut pas ébranlée : ramené devant les préfets, il confessa le Christ (3). Les magistrats se disputèrent, dit-on, au sujet des tortures à lui infliger : l'un d'eux, Eutychius, se retira; Asterius, demeuré seul, livra le soldat chrétien aux coups des licteurs (k) . L'auteur des Actes raconte qu'à ce moment Jésus appa-
(1) Voir Les Dernières Persécutions du troisième siècle, 3« éd., p. 107. Les Actes de sainte Foi et de saint Caprais, martyrisés à Agen fers 287, montrent la fonle pleurant pendant que Caprais subissait la torture, et s'écriaiit : « Quelle impiété! quel jugement inique! Pourquoi faire périr cet homme de Dieu, si vertueux et si bon? )> Malheureusement, ces Actes sont d'une rédaction trop tardi?e pour qu'on puisse ajouter foi à tous leurs détails.
(2) Passio, 5.
(3) L'auteur de la Passion prête ici (7-10) à Victor de longs discours, résumé des controverses soutenues contre les païens par les Pères du quatrième siècle; c'est le procédé qu'emploie également Prudence en plusieurs hymnes du Péri Stephanôn. — Une autre Passion de saint Victor a été publiée dans les Analecta Bollandiana, t. II (1883), p. 317 et suiv. On y lit un interrogatoire de saint Victor par les préfets, où les réponses sont Tisibleraent imitées des Acta disputationis AcIiatH (Ruinart, p. 139; cf. Bist, des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 3* éd., p. 435-441).
(4) Passio f 10.
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rut au patient pour Tenconrager. Dans la prison, où il reçut de nouveau la visite céleste, Victor convertit trois soldats, Alexandre, Longin et Félicien, qui reçurent aus8it6t le baptême (1). Par Tordre du « grand dragon Maximien (2), » il fut conduit avec les néophytes au forum; le peuple y courut en foule. On commanda à Victor de ramener au culte des dieux ceux qu'il en avait détournés : « L'édifice que j'ai bâti, je ne le détruirai pas, » répondit-il. Les trois soldats persistèrent dans leur nouvelle foi, et furent décapités. Victor, après avoir subi le chevalet, fut encore une fois mis en prison. Après trois jours, il comparut de nouveau devant Hercule. Celui-ci voulut le contraindre à sacrifier. Un prêtre s'approcha, tenant dans la main un autel. « Offre de l'encens, apaise Jupiter, et sois notre ami, » dit l'empereur. Mais, saisi d'une soudaine indignation, Victor arrache l'autel des mains du prêtre, le jette à terre et pose sur lui le pied (3).
(1) La conversion et le baptême des gardes par les martyrs est un fait assez fréquemment rapporté dans les documents hagiographiques ; dans son Panégyrique de saint Victor, Bossuet rappelle à ce propos le gardien de lu prison de Philippes, converti et bapUsé par Paul et Silas {Àct, Apost., XVI, 33). — Cependant, il n'est point sûr que la recension primitive des Actes de saint Victor contint cet épisode, qui ne se retrouve pas dans le résumé qu'en donne le martyrologe lyonnais. Quentin, Les Martyrologes historiques du moyen âge, p. 195,
(2) « Blagnus ille draco Maximianus. » Passio, 11. Cf. la lettre du confesseur Laden à saint Cyprien, où Dèce est appelé : « Ipsum angnem majorem metatorem Antechristi. » Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle ^ 3« éd., p. 303.
(3) « Interea Maximianus Jovis aram jubet aiferri. Mox igitur coram ipso ara componitur, sacriiegus quoque sacerdos asslstit. Tune irope-
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48 LES CHRETIENS SOUS DIOCLÉTIEN ET MAXllftlEN.
Hercule commanda de couper ce pied sacrilège, puis, inventant un supplice horrible, fit conduire Victor aux pistrines publiques, où son corps, « froment choisi de Dieu, » fut à demi broyé sous la meule. Comme il respirait encore, on lui trancha la tête. Les restes des martyrs, jetés à la mer, furent recueillis par les chrétiens, qui creusèrent dans un rocher une crypte pour les recevoir (1).
Ces cruautés, exercées par Maximien Hercule en personne ou par des gouverneurs dociles à son impulsion, cessèrent probablement quand il se fut fixé à
rator ad sanctam Victorem : Pone, inquit, tbura, plaça Jovein, et noster amicus esto. Hoc audilo, fortissimus Christi miles, sancti Spiritus ardore ioflamroatus, seseqae aroplius ila ferre non 8U8tineD8,f élut litaturus propius accedit, aramqne de manu sacerdotis solo tenus prosternit... » Passio, 15. Cette Tiolence exceptionnelle, que l'hagiographe explique par un soudain mouvement de l'Esprit^Saînt, mais dans laquelle il est permis de voir un effet de l'ardent tempérament d*un soldat, contraste avec la modération ordinaire des martyrs. Les détails donnés par l'auteur sont, du reste, conformes aux usages antiques. Les musées possèdent de nombreux autels portatifs; roir Saglio, art. Ara, dans le Dictionnaire des antiquités, t. I, p. 349 et fig. 415, 41S. De cette sorte devaient être les autels placés devant les tribunaux et sur lesquels les chrétiens étaient invités par les magistrats à brûler de l'encens; voir Edmond Le Blant, Les Actes des martyrs, § 20, p. 63. Prudence y fait clairement allusion dans ces vers {Péri Stephanén^ X, 916-918) :
Reponit aras ad tribunal denuo
Et thus et ignem vividum in carbonibus,
Taurina et exta, vel suilla abdomina.
(1) Le Martyrologe lyonnais dit que Victor mourut sous la meule : « In confessione persistans, missus est in molam pistoriam in qua sparsum vertigine aniroalis macerarl solet, atqne ita constrictus martyrinm oonsummavit. » 11 n'y est question ni de la décapitation, ni des corps jetés à la mer et recueillis par les chrétiens. Quentin, Les Martyrologes' historiques du moyen âge, p. 194.
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Trêves, tournant tous ses regards vers TAngleterre, où régnait Carausius, et le Rhin, que franchissaient sans cesse les Germains. Aussi peut-on supposer que, deux ans après qu'il eut passé les Alpes, la condition des chrétiens s'améliora dans la Gaule, comme elle s'était apparemment améliorée déjà en Italie, et que les Églises purent de nouveau jouir dans TOccident de cette paix relative qui était leur partage en dehors des persécutions déclarées.
Les Églises, le néo-paganisme et la philosophie.
Depuis la courte persécution d'Aurélien, TOrient, plus heureux, n'avait point vu la paix troublée. C'est à peine si deux ou trois épisodes locaux, que nous avons racontés en leur temps (1), en avaient fait sentir la fragilité. Celle-ci même avait bientôt cessé d'être aperçue : presque partout, on s'était accoutumé à regarder comme définitif le repos dout on jouissait. Les deux sociétés, païenne et chrétienne, vivaient l'une auprès de l'autre, sans se mêler beaucoup, mais sans se heurter.
Le christianisme, encore nouveau dans quelques parties de l'Occident, ne l'était plus dans aucune des provinces de la presqu'île asiatique. En Syrie, en Galatie, en Bithynie, en Phrygie, dans l'Asie proconsu-
(t) Les Dernières PerséciUions du troisième siècle, 3* éd., p. 289, 301, 324.
PCR8ÉCUTI0RS. — IT. 4
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laire, il datait de l'aurore même delà prédication évangélique. Ses dogmes, ses cérémonies, ses mœurs, n'étaient là pour personne une chose inconnue. Les païens n'avaient même plus sous les yeux le spectacle irritant de conversions en masse opérées par la parole enthousiaste et persuasive de quelque missionnaire. Ces contrées évangélisées de longue date avaient cessé d'être, comme nous dirions aujourd'hui, des a pays de mission : » l'Église y avait la vie forte et traditionnelle d'une institution plusieurs fois séculaire. D'innombrables familles lui appartenaient depuis maintes générations : le mouvement qui faisait entrer dans son sein de nouveaux prosélytes s'opérait maintenant d'une façon régulière, insensible, comme une marée qui monte, non comme une inondation qui se précipite. Le mot de Tertullien : Fiunty non nascuntur christiani{i)^ avait depuis longtemps cessé d'être vrai en Orient : la population chrétienne s'y recrutait d'elle-même, par sa fécondité propre; plus elle devenait nombreuse, plus elle attirait, en vertu d'une loi naturelle, les &mes hésitsintes, partagées entre les charmes de la nouvelle foi et la peur de l'inconniu Comme on avait de moins en moins à craindre de se singulariser en devenant chrétien, on cédait plus facilement aux touches délicates de la gr&ce ou au généreux entraînement de l'exemple.
Il n'était pour ainsi dire pas de ville dans l'Empire
(1) Apolog,, 18. Cf. Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 3« éd., p. 66.
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romain, où les fidèles ne formassent une minorité compacte, disciplinée, puissante par le nombre comme par Tautorité morale : en quelques cités même, la majorité paraissait leur appartenir déjà (1). Mais, tandis qu'en Occident c'étaient surtout les populations urbaines qui avaient des fidèles, le christianisme était, en Asie, aussi répandu dans les campagnes que dans les villes (2). Sans doute, la proportion numérique des sectateurs des deux cultes variait suivant les lieux : même en plein quatrième siècle, le paganisme sera dominant en certaines parties de l'Asie (3), alors qu'en d'autres il aura presque disparu : à plus forte raison, ces différences locales étaient sensibles sous Dioclétien. Cependant, si l'on se contente d'une appréciation générale, où il entre nécessairement une grande
(1) Porphyre, écriyaat contre les chrétiens dans les dernières années du troisième siècle, fait en ces termes allusion à ane Tille qu'il ne nomme pas, mais qui était probablement située en Orient : « Maintenant, on s'étonne que la maladie se soit emparée depuis tant d'années de la cité, lorsque ni Esculape ni aucun dieu n'y a plus d'accès. Depuis que Jésus est honoré, personne n'a ressenti un bienfait public des dieux. » Cité par Théodoret, Grac. aff, curât., xiii; Migne, Patr. grxc.yX. LXXXU, col. 1150.
(2) « La contagion de cette superstition s'est répandue non seulement dans les Tilles, mais encore dans les bourgs et dans les campagnes, » écrlTait déjà Pline le Jeune, parlant de la Bithynie, au commencement du second siècle, Ep,, X, 97.
(3) Au nord de la Palestine, sur toute la côte de Tancienne Phénieie, et dans les pays du Liban ; à l'ouest de la Palestine, sur le littoral occupé par l'ancien pays des Philistins; par exception dans des Tilles comme Carrhes, en Osrhoène, perdue au milieu d'un pays tout chrétien. Voir Les Dernières Persécutions du troisième siècle, 3« éd., p. 295; Julien l'Apostat^ t. I, 3* éd., p. 98-101; Dix Leçons sur le martyre f 3* éd., p. 36-39.
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part d^inconnu, on ne se trompera peut-être pas en estimant que, dans les provinces asiatiques de l'Ëmpire, le nombre des fidèles, à cette époque, balançait presque celui des sectateurs du paganisme (1). Les historiens évaluent à cent millions la population totale de l'Empire (2) : l'Asie romaine, alors très peuplée, en comprenait probablement le tiers : on se rend compte de l'importance de la population chrétienne dans ces régions, plus vite conquises que toutes les autres à l'Évangile.
(1) Les historiens ont beaucoup varié dans Tévaluation approximatire de la population chrétienne de l'Empire ayant Constantin. Gibbon (DeeUne and Fall ofrom. Emp,, t. II, p. 365) l'estime à un yingtième de la population totale; mais il s'occupe de l'époque de Dèce, et prend la Tille de Rome pour base de ses calculs. Richter {Dos westrômische Reich, 1865, p. 85) adopte à peu près le même chiffre. La Bastie {Quatrième mémoire sur le souverain pontificat des Bmpe^ reurs romains, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, U XV, p. 77), suivi par Burckhardt {Zeit Conslantins, p. 159), évalue les chrétiens à un douzième de la population; Zôckler (Handb, d. theol. Wissenchafleny t. II, p. 56) à un douzième en Orient, un quinzième en Occident; Chastel (Histoire de la destruction du paganisme dans Vempire d'Orient, Paris, 1850, p. 36) à un dixième en Orient, un quinzième en Occident; Keim (Rom und das Christenthum, Berlin, 1881, p. 419), suivi par Schûltze (Geschichte des Untergangs der griecfdsch-rômischen Heid-enthums, t. I, léna, 1887, p. 23), à un sixième; Matter (Histoire de V Église chrétienne, t. I, p. 120) À un cinquième; Slaûdlin (cité par Mason, the Persécution of Diocletian, p. 36) à la moitié. Cette dernière évaluation, vraie pour certaines provinces, inférieure môme à la réalité pour quelquesunes, est certainement exagérée pour Tenserable de l'Empire an commencement du quatrième siècle, mais elle est probablement exacte pour ses possessions asiatiques. Voir Harnack, Die Mission und Àusbreitung des Christentums, 2« éd., t. II, p. 276-287, et, dans mes Dix leçons sur le martyre, les deux chapitres sur « l'expansion du christianisme, » 3* éd., p. 10-73.
(2) C'est le chiffre généralement admis : Schûltze, ouvrage cité, p. 22.
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Loin de mettre obstacle à la paix religiease, la venue de Dioclétien en Asie contribua plutôt à la consolider et à rétendre. Les sentiments défavorables aux chrétiens, que combattaient peut-être déjà des influences domestiques, cédèrent promptement à laction bienfaisante d'un milieu nouveau. Le séjour de la superstitieuse Nicomédie ne suffit pas à entretenir ou à réveiller en lui le fanatisme. Des contacts plus intimes et plus doux achevèrent d'incliner son âme à la tolérance. Il ne parait pas douteux que sa femme Pnsca et sa fille Yaleria aient été soit chrétiennes complètes, soit au moins catéchumènes (1). Bien que nul document n'indique Fépoque de leur conversion, on peut la reporter avec vraisemblance au temps de rétablissement définitif de Dioclétien en Orient. Peut-être est-elle due à quelqu'un de ces serviteurs chrétiens que l'histoire nous montre aussi nombreux pour le moins dans le palais impérial de Nicomédie que dans celui de Rome. Eusèbe rapporte que Dioclétien les aima comme ses propres enfants (2). « Que dirai-je, ajoutet-il, de ceux de nos coreligionnaires qui servaient dans le palais? A eux, à leurs femmes, à leurs enfants, à leurs esclaves, on laissait la faculté de suivre ouvertement leur religion : libres de se glorifier de leur
(1) Lactance, De mort, pers., 15; cf. De Witte, Du Christianisme de quelques impératrices romaines, dans Cahier et Martin, t. Ill, 1853, p. 192 et tuW.
(2) Fvïiaiwv Tt aÙTOÎ; Bia%i<ni t£xv»v o^ XtiirV«voi. Easèbe, il Ut, J?cc/., Vlll, 6, I.
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foi y ils étaient préférés par le souverain à tous ses autres serviteurs. Parmi eux fut Dorothée, qui montra tant de bienveillance à nos frères, et pour cette cause mérita d'être élevé en dignité au-dessus de tous les magistrats et de tous les gouverneurs de provinces (1). On doit lui joindre le célèbre Gorgonius, et tant d'autres qui, dociles à la parole de Dieu, partagèrent leur gloire (2). » Un de ceux-ci, Pierre, est nommé ailleurs par Thistorien (3) : il était, comme les précédents, au nombre des intimes serviteurs du prince, eunuques ou cubiculaires (4), qui, dans une cour déjà façonnée à Tétiquette orientale, approchaient seuls « la divine personne » du maître, et obtenaient quelquefois, à ce titre, un pouvoir ou des honneurs supérieurs à ceux des plus hauts magistrats (5) .
La faveur de Dioclétien ne s'arrêtait pas aux chré-
(1) a On sait les noms d'un grand nombre de personnages qui, dans l'emploi de grand caraérier, parvinrent à un pouvoir étendu sur toutes choses et presque sans limites, mais qui furent aussi subitement renversés par un caprice du maître qui les avait élevés. » Saglio, art . CubicularittSy dans le Dictionnaire des antiquités, t. I, p. 1577.
(2) Eusèbe, HUt, Eccl., VIII, 1.
(3) Eusèbe, HisL EccL, VIII. 6.
(4) BavtXtxoOç icaT^aç. Ibid., 6, 1, 4.
(5) Je n'ai pas cité parmi les serviteurs chrétiens du palais le prétendu grand camérier Lucien, auquel tous les liistoriens, depuis le prudent Tillemont {Mémoires, t. V, art. u sur la persécution de Dio« cléUen) jusqu'au dernier historien de cette persécution, Mason {the Persécution of Diocletian^ p. 40, 348), attribuent en partie la conversion de tant de serviteurs impériaux. M^ Batiffol a démontré [Bulletin critique^ 1886, p. 155-160) le caractère apocryphe de la célèbre lettre de Tbéonas à Lucien, publiée d'abord par d'Achéry, 5ptcilegium^ t. XII, p. 545.
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tiens du palais impérial : elle s'étendait à ceux des fidèles qui voulaient servir TÉtat dans les charges publiques. Les fidèles s'en abstenaient ordinairement, parce qu'à l'exercice des magistratures étaient presque toujours attachées des obligations contraires à leur conscience : offrir des sacrifices, donner des jeux, par conséquent renier le Christ soit dans sa religion , soit dans sa morale (1). Mais toutes les fois que des empereurs tolérants avaient permis à ceux que leur naissance appelait aux honneurs de s'abstenir de ces accessoires de leur charge, et d'en remplir seulement les devoirs essentiels, on les avait vus accepter avec joie l'occasion de se rendre utiles au public (2). Quelques exagérés, souvent plus voisins des sectes hérétiques que de l'Église orthodoxe, persistaient seuls dans une abstention systématique : la grande masse des chrétiens, docile à l'enseignement modéré de ses chefs, ne les suivait pas dans cette voie fausse. Aussi les vrais fidèles s'empressèrent-ils de mettre à profit les bienveillantes dispositions de Dioclétien. Celui-ci nomma au gouvernement de plusieurs provinces des chrétiens déclarés, en les dispensant des sacrifices (3), comme s'en dispensaient déjà, sous ses yeux mêmes,
(1) Sar le petit nombre et Tépoque des inscriptions relatires à des magistrats chrétiens, Toir Kraus, art. Magistratus christianus, dans ReaUEneykl. der ehristl, Alterth,^ t. II, p. 352.
(2) Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 8* éd., p. 286-289.
(3) Twv xpatouvTùov al mpl toO; ;f|(aTépou; dcCttoffci;, ol; xal toc; tûv i0vdv tOc^SipiCov ifiY^îi^vcoç, Ti|ç ictpl tô Oueiv &y^^^^*-- *wfovÇ «itotX- XdcTTovTftç. Eusèbe, Hist. EccL, VIII, 1, 2.
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sa femme et sa fille (1). Eusèbe nous fait connaître deux de ces fonctionnaires, qui furent plus tard martyrs : « Philorome, investi dans Alexandrie d'une charge élevée de Tadministration impériale, et qui, à cause de sa dignité et de son rang parmi les Romains, rendait chaque jour la justice entouré de soldats (2) ; Âdauctus, Italien de naissance, ayant passé par toutes les charges de la cour, et obtenu celle d'intendant des finances et du domaine impérial, qu'il exerçait avec la réputation d'une grande intégrité (3). »
L'aristocratie chrétienne des villes put aussi remplir, sans faire acte d'idolâtrie, des charges municipales, là du moins où ne dominait pas une intolérante majorité de païens. D'un concile tenu apparemment avant la dernière persécution, pendant la période de paix qui nous occupe (4), nous apprenons que, même en Occident, des fidèles eurent la dignité de flamines
(1) Cela résulte de Lactance, De mort, pers., 15.
(2) OToç 4>iXdp(i>(i.o; y^v, àpxi^iV Tiva cO xi^y Tv^ovcav Tf,; xax' 'AXsÇotv- 2petav §affiXtx$ic ^ioix-htjtiùQ ix».exti^%9\LhoÇy 3; toO \xitCL &^i(o(iaToc xal Tyjc *P(ô(jLa¥x{Jc tt{tfjc Oni frrpaTitÔTatc 2opuf opov|Jitvo; IxàoTT]; àvexpCvsTo i^lUpoc. Eosëbe, Bist. Eccl, VIII, 9, 7. — Philomène était probablement soit le juridicus Alexandrie y soit 1 apxt2ixa<TTi^ ; Toir Marquardt, Rômische Staatsverwaltung, t. I, p. 452-456.
(3) Ka( Ti; ërepo; *P(.>|AaVxijc à^iaç iiceiXiQtJipLévo;, 'AavxTo; 5voiJia, f«voc Twv icap' 'ItoXotc émcrQpKtfv, àià tcootic 8i«X6â)v àv^jp t^iç irapà paoiXeOfft Tiftijc, (î>; xal tàç xaOôXou 5toixr,9e(i>c tSJc Tcap' avTot; xaXov{iévT); lAaYtffTp6xT)TÔc te xal xa6oXtxdTT]xo; à\u\nz'ztûç SceXôeTv. Eusèbe, Hist. EccL, VIII, 11, a.
(4) La date tant débattue du concile d'iUiberls (Grenade) a été avec raison placée à cette époque par Mï' JDuchesne, Le Concile d'Elvire et les flamines chrétiens, dans les Mélanges Renier^ 1886, p. 159-
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municipaux sans sacrifier et sans donner des jeux (1). Cependant ces fonctions, exercées sous le regard des habitants d'une même ville, jaloux de leurs coutumes et de leurs pompes locales (2), pouvaient entraîner quelque concession apparente aux usages idolâtriques : il était difficile aux flamines de ne pas porter au moins la couronne des prêtres, insigne de leurs fonctions (3), aux duumvirs de ne pas veiller à l'entretien des temples et des thé&tres (4) : l'Église les toléra néanmoins, en leur imposant de légères pénitences (5). Mais dans certaines cités, surtout en
(1) Le canon 3 du concile d'IUiberis frappe d'une peine canonique a flamines qui non ImmolaTerint, sed munus tantnm dederint. » Il était donc, à cette époque, permis d'être flamine en s'abstenant de l'un et de l'autre. Cf. les canons 4 et 55. « A la place des combats de gladiateurs, des courses de char et antres fêles du même genre, le flamine pouvait offrir à ses concitoyens un travail d'utilité publique, un pont, une basilique, une réparation de route ou d'égout, faire les frais d'un repas public, ou, plus simplement encore, distribuer une certaine somme d'argent entre ses concitoyens. Ceux qui, après avoir trouvé le moyen d'esquiver les sacrifices, se décidaient à donner des jeux, cédaient à la tentation de paraître, de faire admirer leur magniûcence, de recevoir les applaudissements de la foule et les félicitations des gens comme il faut. Le concile jugea qu'un chrétien avait quelque chose de mieux à faire, et que, du moment où on lui permettait d'exercer le flaminat, il devait au moins consacrer à des travaux utiles l'argent que la coutume l'obligeait à dépenser. » Duchesne, L c, p. 171.
(2} Le canon 57 montre des chrétiens prêtant par faiblesse ou par entraînement leurs vêtements pour servir aux processions païennes.
(3) Canon 55. Sur les magistrats stéphanophores, voir Edmond Le Blant, Les Actes des martyrs, § 112, p. 263-265.
(41 Héfélé, Histoire des conciles, traduction nouvelle, t. J, 1907, p. 252.
(5) Les flamines qui ont porté des couronnes sont privés de la communion pendaiit deux ans (canon 55) ; aux duumvirs il est défendu
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Orient, cette indulgence ne fut pas nécessaire. Soit que la masse de la population y professât déjà le christianisme, soit que le gouverneur de la province fût lui-même chrétien, ou au moins très tolérant, on vit les charges municipales de plusieurs villes gérées par des fidèles, sans aucun compromis entre leurs fonctions et leur foi. Une ville de Phrygie avait tous ses magistrats chrétiens, le légiste, le stratège, les membres de la curie (1). En Thrace, un des décurions d'Héraclée put même être diacre sans cesser de siéger dans rassemblée municipale et d'entretenir des rapports amicaux avec les bureaux du gouverneur (2). Un prêtre chrétien d'Antioche fut nommé directeur des teintureries impériales de Tyr (3).
Telle était, dit Eusèbe, « la grande bienveillance que les souverains montraient alors à notre reli-
d'entrer dans l'église pendant l'année de leur charge (canon 56). « En se bornant à cette défense, le synode fit preuve d'une grande modération et de sages égards. La défense absolue d'exercer ces fonctions aurait livré aux mains des païens les charges les plus importantes des Tilles. » Héféle, l. c.
(1) AoTtOT^; te aura; xal orpaTriYà; a{;v tôt; 2v tiXct icSot. Busèbe, ffist. EccL, VIII, H, 1. — Le Xo^iornc équivaut au curator civitatis, le «Ttpatrrrd; à Tirénarque; voir Marquardt, Rômische StacUsverwal' tung, t. I, 1881, p. 85, 162, 213, 228.
(2) Passio S. Philippi, 7, 10 ; dans Ruinart, p. 447, 450.
(3) Dorothée, l'un des fondateurs de l'École biblique d'Alexandrie. C'était un eunuque de naissance, probablement un affranchi de la domesticité impériale. Eusèbe dit qu'il fut nommé directeur de la fabrique tyrienne de pourpre par l'empereur, ^atvùâoL (Hist. EccL, VII, 42). M. Harnack croit que cet empereur est Diodétien, ou l'un de ses plus proches prédécesseurs {Die Mission und Ausbreitung des Christentums, 2* éd., t. II, p. 40).
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gion (1). » Cette bienveillance fut naturellement imitée par les officiers publics, surtout dans les régions où résidait Tempereur. Eusèbe, témoin oculaire, note « les égards, le respect, les grands honneurs accordés à révoque de chaque Église par tous les magistrats et les gouverneurs (2). » Depuis longtemps déjà les évoques avaient été, par la force des choses, tirés de l'obscurité et de la retraite, pour prendre rang parmi les personnages principaux des cités. On se souvient de Gallien reconnaissant leur dignité et leur adressant nominativement des rescrits (3). On n'a pas oublié la grande place occupée par Paul de Samosate dans une cité aussi considérable qu'Antioche (4). En Espagne, des évoques comme saint Fructueux avaient gagné naguère l'affection des païens (5). Maintenant, les hommages officiels consacraient la situation acquise, et les gentils eux-mêmes s'accoutumaient à regarder avec respect des hommes auxquels les magistrats rendaient honneur.
Les évoques se hâtèrent de mettre à profit ce moment favorable. Se croyant sûrs de l'avenir temporel de leurs communautés, voyant leurs ressources accrues, leurs entreprises protégées, ils voulurent donner au culte chrétien la splendeur qui lui manquait
(1) Kaxà icoXXVjv, r^v àncacoi^ov iccpl Ti doyiia, çtXiav. Eusèbe, Hist. Bcel., VUI. 1, 12.
(2) Otoc Tt xal Toùç xa6* lxa9TT)V ixx^Tiaïav àpxovrac icocpà ^râenv èiciTp^oïc xal i^Y^fiéoiv àicodox^ic ^v 6pâv &^tov|iivovc. Ibid,, 1, 5.
(3) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, 8« éd., p. 179.
(4) Ibid., p. 225.
(5) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, Z* éd., p. 107.
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encore. Une soudaine émulation s*empara d'eux, comparant aux beaux temples du paganisme les humbles édifices, cachés souvent dans les faubourgs, dont s'étaient jusqu'à ce jour contentés les chrétiens. Il fallait d'ailleurs préparer des abris plus spacieux à leur multitude, chaque jour croissante à la faveur de la paix (1), et que les anciennes églises ne suffisaient plus à contenir (2). Aussi vit-on non seulement cellesci embellies et agrandies, mais de nombreux et vastes édifices chrétiens, « neufs depuis les fondations, » s'élever « dans toutes les villes » et prendre place parmi leurs monuments (3). Â Nicomédie, l'église principale, fort haute (4), fut construite sur une colline, en vue du palais impérial. Une des églises de Carthage, la basilica novorum, dont nous parlerons plus tard en racontant la persécution, fut probablement aussi bâtie à cette époque (5). Au même temps remonte le canon du concile d'Illiberis prohibant
(1) Tàç fjLuptâvSpovç ixeivatç iictffwxY<«>Y^ ^^^ ^«C it^i^Or) tôîv xaxà Kot- <rav itdXiv àOpoi<j{MT<i>v, xd; ts ImffiQfjiovc èv toîç irpoaevxxtipCot; ovvSpolAOC. Eusèbe, Hist. EccL, VIII, 1, ô.
(2) 'Ûv 5:^ ëvcxa {jLT)8a^(ô; ixt toi; icaXaioiç olxodofiiQtJiaatv àpxov{Uvot. Ibid.
(3) Evpcîac clc icXdToç àvà icàffot; xà; icoXet; ix 6e(jicXici>v àviirrcov exxXY]<r(a;. Buaèbe, HUl. EccL, VIII, 1, 5.
(4) « Fanum illud editlssimum. » LacUnce, De mort, persec, 12.
(5) SaiDt AugosUn, Brev. coll. cum doncU., III, 13. L'emploi du mot b<isUica pour désigner les églises construites sous Diodétien est assez fréquent en Afrique (saint Optât de Milève, De schistn. donat,, III, 1; Gesta purg, Felicis; Gesta purg. Cxciliani)^ mais paraît spécial à ce pays. Les autres écriTains contemporains de Dioclétien, Lactance, Arnobe, Eusèbe, se servent seulement des mots ecclesix, conventicula, otxouc icpoocvxxripCwv, cuxxrtpiov;. Voir De RossI, Roma soUerranea, t. IIÏ, p. 461.
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dans les églises les peintures « de tout ce qui est honoré et adoré (1); » discipline rigoureuse et tout exceptionnelle, qui s'explique apparemment par des circonstances locales, mais fait supposer qu'en Espagne comme ailleurs on renouvelait alors et on décorait les édifices sacrés. Il semble qu'on ressentit une fièvre de construction religieuse égale à celle qui agita certaines années du moyen âge, et que Ton ait pu dire dès lors, comme fera sept siècles plus tard un chroniqueur, que « le monde se revêtait de la blanche robe des églises. »
Ce mouvement se fit sentir à Rome comme dans le reste de l'Empire (2). Il n'est pas douteux que, parmi les églises titulaires qu'on y comptait au cinquième siècle, beaucoup n'aient été fondées avant la dernière persécution (3), Probablement les plus anciennes furent agrandies ou même reconstruites pendant la paix dont jouirent les fidèles après les orages qui, à Rome, les avaient agités au début du règne de Diodétien. Cependant, en cette capitale où le paganisme étalait ses pompes officielles, où ses grands sacerdoces avaient leur siège, où l'aristocratie lui restait presque entière attachée par intérêt et par politique autant que par conviction, le chef de l'Église, malgré sa suprématie reconnue de la puissance publique elle-
(1) Canon 36.
(2) De Rossi, Roma soUerranea, t. L p. 202.
(3) Dachesne, Notes sur la topographie de Rome au moyen âge, II, p. 31-32 (extrait des Mélanges d'archéologie et d'histoire publiés par rÉeole francise de Rome, t. VII, 1887).
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même (1), ne pouvait entretenir avec les sénateurs et les consuls des rapports analogues à ceux qui s'étaient noués entre les autres évèques et les fonctionnaires des villes de province (2). Aussi Texpansion extérieure et pour ainsi dire monumentale du christianisme parait- elle s'être faite à Rome avec moins d'assurance qu'ailleurs. Au lieu qu'en Orient Eusèbe montre les nouveaux sanctuaires chrétiens s'élevant au centre même des villes (3), à Rome presque toutes les églises titulaires occupent une zone relativement excentrique (4). La partie centrale, le cœur de la viDe, où se trouvaient le Capitole, le Palatin, la Voie Sacrée, les divers Forums, le Grand Cirque, ne renferme pas dans ses quatre régions (5) de a titres )> chrétiens dont on puisse placer l'origine avant la fin des persécutions (6). Les pontifes qui gouvernèrent successivement l'Église de Rome au temps qui nous occupe, Gains et Harcellin, conservaient la mémoire de la persécution partielle qui venait d'y sévir, et croyaient peu à la durée du repos dont celle-ci avait été suivie.
Aussi semblent-ils avoir porté surtout leur attention
(1) Eusèbe, nist. Eccl., VII, 30, 19. Cf. les Dernières Persécutions du troisième siècle, 3* éd., p. 249.
(2) Voir les réflexions de Milman, History of christianity, t. I, 1840, p. 381.
(3) 'Avà icdaac toc ic6Xctc. Eusèbe, Hist, Eccl.,\îll, 1,5. Remarquez la force de la préposition àvà.
(4) Duchesne, p. 30; cf. Milman, L c.
(5) IV Templum Pacis, VIII Forum romanum, X PalatinuSy XI Circus Maximus.
(6) Duchesne, L c.
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LES ÉGLISES, Lfi NÉO-PAGANISME ET LA PHILOSOPHIE. 63
sur les catacombes, où Tun d'eux avait, dit-on, cherché naguère un refuge (1). Us profitent de la sécurité momentanément rendue aux chrétiens pour y faire de grands travaux. La nature même de ces travaux montre que ceux qui les ordonnèrent sentaient Finstabilité de la situation présente, et craignaient une persécution future. Avant la dernière moitié du troisième siècle, les assemblées liturgiques qui avaient lieu à certains jours dans les cimetières s'étaient surtout tenues dans les salles ou petites basiliques élevées à la surface du sol, entre les limites de l'enclos extérieur (2). Après les édits seulement qui, violant le droit commun des sépultures, interdirent sous Valérien la fréquentation des cimetières chrétiens (3), les fidèles s'accoutumèrent à tenir secrètement des réunions dans leurs parties souterraines. L'architecture intérieure des catacombes commença à se transformer à partir de cette époque : les chambres funéraires s'agrandirent, prirent la forme de salles de réunion ou même de petites basiliques, afin de rendre possible la célébration des saints mystères devant un grand nombre d'assistants (4). Les dernières années du troisième siècle furent employées à multiplier dans les catacombes ces chapelles souterraines : les papes semblent avoir songé dès lors au jour où non
(1) Liber PontificaHs, Gaius; éd. Duchesne, t. I, p. I6i. Voir plus baot, p. 3.
(2) De Ro88i, Roma sotterranea, t. III, p. 488.
(8) Les Dernières Persécutions du troisième siècle , 3* éd., p. 54, 57. (4) De Rossi, Roma sotterranea, t. III, p. 488.
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64 LES CHRÉTIENS SOUS DIOCLËnEN ET MAXIMIEN.
seulement les sanctuaires extérieurs des cimetières seraient de nouveau interdits, mais où même les églises de la ville ne pourraient plus être fréquentées. De là, dans la partie du cimetière .de Calliste qui paraît avoir été aménagée vers cette époque par une branche chrétienne de la gens Âurelia (1), l'excavation de vastes salles, recevant Tair et le jour par des luminaires (2), communiquant souvent entre elles par groupes de deux, trois ou même quatre (3), et pouvant contenir de nombreux fidèles (4) : Tune, creusée par les soins de l'archidiacre Severus, porte la date du pontificat de Marcellin, jussu papx sui Marcellini (5). Au cimetière Ostrien, sur la voie Nomentane, plusieurs cryptes, garnies d'une sorte de tribune où devaient être posés l'autel avec le siège du pontife, appartiennent à cette époque (6) : une inscription donne la date de 291 (7) . La prévision des papes parait avoir été plus loin encore : redoutant que les cimetières possédés en commun par l'Église romaine fussent, dans un jour prochain, lobjet d'une confiscation, ils paraissent avoir obtenu des possesseurs de l'antique hypogée connu sous le nom de Priscille,
(1) Ibid., p. 26-29.
(2) Sur la construction de nombreux luminaires dans les catacombes aTant le quatrième siècle, et en particulier au temps de Dioclétien, ibid., p. 422-423.
(3) Ibid,, p. 425.
(4) Ibid,, p. 45, 49, 61-64, 71-73, etc.
(5) De Rossi, Roma soUerranea, t. III, p. 46 et pi. V, 3.
(6) Ibid,, p. 487-488.
(7) De Rossi, Inscriptiones christianœ urbis Romœ, n* 18, t. I, p. 25.
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sur la voie Salaria, et demeuré propriété privée, Fautorisation de creuser des galeries et des chambres à Téfage inférieur (1) : ce travail, dont on admire les vastes proportions et la régularité extraordinaire, fut commencé en vue de préparer un nouvel asUe aux sépultures des fidèles.
On voit qu'à Rome Tautorité ecclésiastique ne s'endormait pas, et se tenait prête à tout événement. Ailleurs, il n'en était pas de même : une sécurité exagérée avait pénétré les âmes, et, comme il arriva plusieurs fois dans les premiers siècles (2), amolli les courages. Une messe latine contient une prière qui porte en elle sa date, et appartient à ces époques incertaines où le christianisme naissant flottait, pour ainsi dire, entre la paix et la persécution; avant la récitation des diptyques renfermant les noms des martyrs, des confesseurs, des fidèles défunts, le prêtre demande à Dieu, « si le repos sourit, de continuer à le servir, si la tentation survient, de ne pas le renier, » si quies adridat, te colère, si temptcUio ingruat, non negare (3). Beaucoup d'Églises avaient oublié l'un et Tautre péril : se croyant assurées contre le retour de la tempête, elles s'abandonnaient aux douceurs de la paix, sans songer qu'il y a plusieurs manières de renier Dieu, et que
(1) De RoMi, Roma soUerranea, 1. 1, p. 203.
(3) Voir les plaintes d'Origène et de saint Gyprien, à la Teille de la persécution de Oèce, Histoire det persécutions pendant la première moitié du troisième siècle ^ 3* éd., p. 266-267.
(3) Mone, Lateinische und griechische Messen, Francfort, 1850, p. 22; cf. De Rossi, Bullettino di archeologia crisdana, 1875, p. 21 ; Roma sotterranea, t. III, p. 489.
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dans la paix comme dans la tempête on lui peut devenir ijofidèle. Plusieurs canons du concile d'Illiberis montrent les abus qui, même en Occident, s'introduisaient dans les mœurs et la discipline. On y voit non seulement les vices que la morale chrétienne eut à réprimer dans tous les temps, mais encore les désordres particuliers aux époques de prospérité. Les mariages entre chrétiens et infidèles (1), les divorces (2), la cruauté envers les esclaves (3), la possession d'esclaves de luxe et de plaisir (4), Tusure (5), la délation (6), la diffamation publique (7), la négligence des offices chrétiens (8), la fréquentation des cérémonies païennes (9), les jeux de hasard (10), les sortilèges (11), sont reprochés au peuple et frappés de peines canoniques ; de plus, nous apprenons du concile que des vierges consacrées à Dieu oubliaient leurs engagements (12), que des évéques, des prêtres et des diacres menaient une vie scandaleuse (13), ou abandonnaient leurs
(1) Canons 13-17.
(2) Canons ft-10.
(3) Canon 5.
(4) Canon 67.
(5) Canon 20.
(6) Canon 73.
(7) Canon 32; ce canon défend d'afficher des libeUes diflfainatoires dans les églises, et prouve encore Texistence d'édifices spécialement consacrés au culte.
(8) Canons 31, 45.
(9) Canons &7, 59.
(10) Canon 79.
(11) Canon 6.
(12) Canon 13.
(13) Canon 18.
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églises pour fréquenter les marchés et faire le négoce (1), que des clercs prêtaient à intérêt (2). Sans doute, de ce que des fautes sont énumérées et punies parles canons, il serait téméraire de conclure qu'elles étaient communes à tous, et autre chose que des exceptions (3); cependant le soin avec lequel elles sont ici notées montre que ces exceptions se produisaient quelquefois, et que les évêques réunis à Uliberis de tous les points de TEspagne (&) sentaient la nécessité de guérir des maux qui menaçaient de s'étendre à leurs Églises, grâce au relâchement universel produit par la paix.
Nous n'avons point pour TOrient de documents aussi précis : mais plusieurs phrases d'Eusèbe, malheureusement trop oratoires, nous font connaître la situation des chrétiens dans ces contrées où leur sécurité paraissait encore plus grande. Même en taxant de quelque
(1) Canon 19. Déjà, au milieu du troisième siècle, saint Gyprien 'condamnait cet abas, De lapsis, 5, 6. Voir Histoire des persécutions peti' dani la première moitié du troisième siècle, 3* éd., p. 267.
(2) Canon 20.
(3) On me saura gré de reproduire Ici de justes observations de M^' Dochesne : a Si nous trouvons dans le concile une énumération si complète et si précise des fautes qui affligeaient la société chrétienne à la fin do troisième siècle, nous y trouvons aussi une sévérité de répression bien propre à nous donner une haute idée de l'idéal moral représenté par les prélats de ce temps et réalisé en somme dans leurs Églises. On n'aurait 'pas été si dur envers les pécheurs s*ils avaient été bien nombreux, s'ils avaient trouvé quelque appui dans l'opinion et la coutume, lo Bulletin critique, 1885, p. 335.
(4) Au nombre de dix-neuf; Héfélé, Histoire des conciles, trad. nouvelle, t.,I, p. 21'i.
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exagération (1) les paroles d'un contemporain plus frappé, comme il arrive souvent, du mal que du bien, plus empressé à condamner les fautes de ceux qui manquaient à leurs devoirs qu'à rappeler les vertus de tant d'autres qui demeuraient fidèles, on doit avouer que beaucoup d'Églises d'Orient étaient en décadence. « La liberté dont elles jouissaient avait fait tomber leurs membres dans la négligence et la mollesse. De là étaient sorties les rivalités, les guerres intestines, où les paroles blessent comme des armes. On avait vu les évèques s'élever contre les évoques, les peuples contre les peuples... Sourds aux avertissements de la justice divine, les chrétiens semblaient croire avec les impies que les choses humaines vont au hasard, sans providence qui les conduise; aussi multipliaient-ils tous les jours leurs crimes : les pasteurs, méprisant les règles de la religion, se déchiraient mutuellement : chacun voulait le pouvoir, pour en faire une tyrannie (2). » Eusèbe laisse dans l'ombre les désordres moraux, soit que les Églises d'Orient en eussent été heureusement préservées (3), soit que les divisions qui y régnaient et surtout les rivalités des chefs lui parussent le trait principal du triste tableau offert par ces Églises aux regards des chrétiens et des païens (4).
(1) « Perhaps wiUi something of tbe exaggeraUon of religious humîliaUoD, n dit Milman, Bistory of christianity, 1. 1, p. 379.
(2) Eusèbe, HisL EccL, VIII, 1, 7. 8.
(3) <i CbrisUan charity bad probably suffered more tban Christian purity, » dit encore Milman (p. 878), dont les jugements sur cette époque sont très remarquables.
(4) Que ce tableau soit ou non complet, le lecteur impartial recon-
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Les païens intelligents observaient avec soin ces défaillances, et s'efforçaient d'en profiter pour attirer les chrétiens douteux. On connaît l'évolution insensiblement accomplie par le polythéisme, et parvenue à son apogée dans la seconde moitié du troisième siècle (1). Ses forces dispersées jadis se sont concentrées en une sorte de monothéisme solaire, donnant satisfaction tout ensemble & la raison qui tend chaque jour davantage vers Tunité divine, et aux habitudes idolàtriques, qui veulent un Dieu matériel. Les autres divinités ne sont plus que des émanations, des vertus ou des symboles du dieu Soleil, adoré seul sous tant de noms différents (2). C'est lui qui parait dans Apollon aux flèches lumineuses, dans Hithra, feu purificateur (3), dans Sérapis (h) ou dans
naîtra l'injastice de l'appréciation de Gibbon, écriTant : « Le plos grave des historiens ecclésiastiqaes, Eusèbe, avoue indirectement avoir raconté ce qui pouvait tourner à la gloire de la religion, et supprimé tont ce qui pouvait lui faire honte. » Décline and Fall of ronu Emp,, XVI.
(1) Les Dernières PerséeuUons du troisième siècle, 3' éd., p. 237,
(2) « Divers» virtutes Solls nomina diis dedenint, et orones deos referri ad Solem. » Macrobe, Satum,, I, 17-23.
(3) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, Z* éd., p. 267 et suiv.
(4) Médailles antiques avec "HXtoc £sp«nK, Sol Sarapis. 11 porte comme Mithra le titre d'invictus deus (Corp. inscr, lat., t. VI, 574). Sérapis est très souvent identifié avec Jupiter {les Dernières Persecutions du troisième siècle, 8* éd., p. 150); mais c'est alors une sorte de Jupiter solaire : Jovi Soli optimo maximo Sarapidi (Corp. inscr, lat., t. III, 3). A Porto, un temple était consacré ^tt *HX(()> [urféikt^ SapoKddt, Jovi Soli magno Sarapadi (Visconti, Ann. delV Inst, di corresp. arch., 1868, p. 381 ; Dessau, Bull, delt Inslit., 1882, p. 152; GatU, BulL délia comm. arch, comunale diRoma, 1886, p. 174).
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70 LES CHRÉTIEiNS SOUS DIOCLETIEN ET MAX1BUKN.
Baal (1). Jupiter, bien qu*assiniilé parfois aux divinités solaires (2), demeure cependant le dieu politique, personnification de la souveraineté : quand Dioclétien veut entourer son pouvoir d'une auréole sacrée, il choisit le nom de Jovius, pour faire entendre qu'il est la tète pensante de TEmpire, dont son collègue Hercule sera le bras. Mais sll est appelé à se justifier devant Farmée du meurtre d'un de ses prédécesseurs, c'est un dieu c plus certain (3), » le Soleil, qu'il prend à témoin (&) ; et, plus tard, avant de se décider à proscrire les chrétiens, il ira consulter un oracle d'Apollon. Hème pendant les années de paix qui précédèrent cette résolution suprême, les chrétiens furent plus d'une fois sollicités d*adhérer à leur tour au culte nouveau, qui absorbait et résumait tous les autres. Déjà, de telles avances avaient été repoussées par Imébranlable foi de l'Église (5) ; mais le moment paraissait favorable pour les renouveler. A en croire
(1) Les Dernières Persécutions dit troisième siècle , 3* éd., p. 239, 215; Bull, délia comm, arch, com,, 1886, p. 144.
(2) Voir ravant-dernière note. Jupiter Dolichenas, qui tire son nom de la cité de Doliche, dans la Ck>romagène, est proprement une diTÎnité solaire : il porte la couronne radiée, et est associé au taureau comme Mitbra; on lui donne le nom de Juppiter optimus Sol prxstmitissi' mus Dolichenus (Hettner, De Jove Dolicheno^ Bonn, 1877, p. S) et son culte est souvent associé à celui de la Lune (Visconti« Bull, délia comm, arch, corn,, 1875, p. 204; Marucchi, ibid.^ 1886, p. 134«138> etpl.V). Jupiter s'identifie aussi avec le dieu solaire phrygien Sabazius, qui lui-même s'assimile à Mitbra : I. 0. M. DBG SABADIO (ibid., p. 140); comme avec le Baal ou le Beelptiegor de rÉcritare : lOVi BBELEFARO {ibid., p. 143-146).
(3) <t Deus certus Sol. » Expression d'Aurélien : Vopiscus, Aurel., 14.
(4) Vopiscus, Numer., 16w
(5) Les Dernières Persécutions du troisième siécle^Z' éd., p. 246-257.
LES ÉGUSBS, LB NÉO-PAGANISME ET LA PHILOSOPHIE. 7t
les polémistes païens, la transition était ménagée d'à* vance par l'enseignement chrétien lui-même. Jésus n'est-il pas appelé la lumière du monde? le soleil de justice? Dieu n'a-t-il pas, selon les Écritures, placé son tabernacle dans le soleil? Un hérésiarque de la fin du second siècle, Hermogène, avait appliqué ce texte au Christ, et prétendu que le corps ressuscité du Sauveur habitait le soleil (1) : peut-être en souvenir de cette traduction grossière d'une poétique métaphore, dés le temps de Tertullien on imputait aux chrétiens d'adorer l'astre radieux (2). Que leur restait-il à faire, sinon de prendre à la lettre les paroles des prophètes, des évangélistes et du Sauveur luimême, et, sans abjurer le dogme de l'unité divine, sans renoncer même aux formes particulières de leur culte, d'entrer dans le concert que formaient maintenant toutes les religions antiques? Cet appel venait bien en son temps, alors que beaucoup d'Églises étaient envahies par l'esprit du monde, tandis que la religion païenne s'expliquait dans un sens chaque jour plus spiritualiste et plus raisonnable. Ses défenseurs, ou plutôt ses réformateurs, s'appliquaient à écarter d'elle tout reproche d'idolâtrie. A les en croire, les statues des dieux n'eurent jamais d'autre objet que de perpétuer leur souvenir et de les rendre présents à la pensée des adorateurs (3) ; même les mythes
(1) Cité par Pantène, dans Roath, Reliquiœ sacrx, t. I^p. 339.
(2) TertuUieo, ApoL, 16.
(3) Cité par Macarins Magnés; rpir Dictionary of Christian biographyy t. UI, p. 769.
les plus obscènes et les plus révoltantes pratiques prenaient une haute signification religieuse ou morale (1); les sacrifices étaient simplement le symbole de Tamour et de la reconnaissance des hommes envers l'Être suprême dont ils ont reçu tous les biens (2). « Les chrétiens, disaient ces avocats du paganisme, imitent nos temples, puisqu'ils construisent de grands édifices pour leurs assemblées religieuses, quoiqu'ils puissent prier Dieu dans leurs maisons, car Dieu sans doute écoute partout les prières (3). » Entre le culte païen, dont au prix de bien des contradictions on épurait ainsi la théorie, et le culte chrétien qui rivalisait maintenant de splendeur avec lui, n'y avait-il donc pas de conciliation possible? Des églises comme des temples, l'encens et les prières ne pourraient-ils pas s'élever vers un même Être suprême, le Dieu visible, la lumière dont les rayons éclairent tout homme qui vient en ce monde?
Ces raisonnements reposaient sur une équivoque : rien, dans le fond, ne se ressemblait moins que le Dieu du syncrétisme païen, informe conciliation de tous les systèmes, depuis les grossières religions de la nature jusqu'au spiritualisme le plus raffiné, et le Dieu unique, vivant, personnel, distinct du monde qu'il a
(1) Sur le mythe d'Xttis et la rootilation des prêtres de Cybële, voir Porphyre, dans Eusèbe, Pratpar. evang., lU, 11; saint Augustin, De civ. Dei, VII, 25. Sur le culte de Vénus, de Priape, et même un culte plus obscène encore, voir Jamblique, Uspi Mu^nipicov, 1^ 11.
(2) Macarius Magnés, /. c.
(8) Macarius Magnés, l. c.
créé, le Dieu jaloux de la Bible et de FÉvangile. Mais quelques ignorants, mal défendus par des mœurs relâchées et une discipline affaiblie, purent se laisser prendre à de séduisants sophismes : on dit même que des esprits d'une trempe plus ferme passèrent, vers ce temps, de TÉglise au paganisme. Tels sont Théotecne et, si Ton en croit certains témoignages, Hiéroclès, qui figureront parmi les fauteurs les plus intelligents et les plus cruels de la persécution de Dioclétien.
Tous deux adoptèrent les doctrines néoplatoniciennes, qui depuis Porphyre se posaient de plus en plus en rivales du christianisme. Il est difficile de saisir dans son essence cette mobile philosophie : elle se modifie selon ses interprètes, paraissant avec Porphyre une libre pensée presque aussi éloignée du néo-paganisme que de la religion chrétienne, redevenant païenne avec Jamblique par la théurgie et la divination, plus tard s'attachant avec Julien à la dévotion officielle et au culte solaire. Mais tous les Alexandrins de la fin du troisième siècle et du commencement du quatrième ont un sentiment commun, la haine du christianisme. Porphyre, si près quelquefois de l'Évangile par la pureté de sa morale et la sublimité de ses aspirations religieuses (1), est acharné à en poursuivre les sectateurs. Entre 290 et 300, il composa un ouvrage en quinze livres contre les chrétiens (2). On ne saurait,
(f ) Voir surtoat le traité de V Abstinence et la lettre à Marcella. (2) Kaxh Xpt9TtavAv Xdroi. Eusèbe, HisL £ccL, VI, 19; saint Augas- Un, RetracLi II, 13; saint Jérôme, De viris illustr., 81.
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74 LBS OHEÉTIENS SOUS DIOCLETIEN ET MAXIBOEN.
avec quelque vraisemblance, faire de lui aussi un transfuge du christianisme, comme lont essayé quelques écrivains (1) : mais peut-être des circonstances domestiques autant qu'une rivalité de philosophe le tournèrent-elles contre l'Église. Un passage delà lettre à sa femme Marcella insinue que les concitoyens de celle-ci essayaient de la détacher des doctrines de son mari (2), comme pour l'attirer à l'Évangile (3). Quoi qu'il en soit, les livres de Porphyre contre les chrétiens, dont beaucoup de passages ont été conservés par les écrivains du quatrième siècle, montrent qu'il avait étudié avec le plus grand soin l'Ancien et le Nouveau Testament. Gomme Gelse, il annonce une partie des objections que l'irréligion moderne croit avoir inventées. Mais par plus d'un trait il diffère de Gelse. Gelui-ci, tout à la raillerie et à Finvective, est le Voltaire du paganisme : Porphyre en serait plutôt le Renan. Il reconnaît la beauté morale, la sainteté de Jésus, et cite des oracles qui le proclamaient un grand homme de bien, un sage, un immortel (&). Mais c'est pour taxer de folie les disciples qui adorent comme un Dieu leur maître né d'une femme et mort sur une croix (5). Sa critique paraît d'hier : il
(1) Socrate, HUf, EccL, UI, 19.
(2) Ad Mareellam, 1, 3, 5, Porphyre prétend même avoir été par eux menacé de mort.
(3) Jules Simon, Histoire de V École dWlexandrie, 1345, t. Il, p.98-
(4) Eosèbe, Detuonstr. evang., Jll, 6; saint Augustin, De civ, Deiy XIX, 53; Deconsensu evangeL, I, 7, 15.
(5) Saint AugusUn, De civ. Dei, X, 28.
affirme que les prophéties de Daniel ont été écrites après coup, puisque Tévénement les montre accomplies (1). Très habilement surtout il bat en brèche le système d'interprétation allégorique des Uvres saints, appliqué avec excès par Origène (2), et, après avoir ramené tout & la lettre, il soumet celle-ci à un minutieux examen. Le Nouveau Testament est particulièrement passé au crible. Gomme fera Strauss, il s*efforce d'y montrer des contradictions, des inexactitudes, des invraisemblances (3). S'élevant parfois à des vues plus hardies, il devance Fécole de Tubingue en mettant en lumière le prétendu antagonisme de saint Pierre et de saint Paul (4), Par le souvenir de la fortune qu'ont eue de nos jours cette recherche des antinomies ou ces hautaines affirmations, accompagnées parfois d'hommages attendris à la personne de Jésus séparé de ses disciples et de son œuvre, on se rendra compte de Teffet que les quinze livres de Porphyre durent produire sur Fopinion des contemporains (5).
(1) Saint Jérôme, Prolog, in Daniel. C'est par des arguments analogues que M. Eme^t Havet essaie de démontrer ce qu'il appelle <c la modernité des prophètes. » Revue des Deux Mondes, 1" et 15 août 1889.
(2) Eusèbe, Hist. EccU, VI, 19.
(8) SaintJérôme, Jp. 57; 183; Comm. inMaUh.,h9;Quxst.hebr, in Gènes., 1, 10; Dialog. contra Pelag., II; peut-être Macarius Magnés, II, 12; 111,4,6.
(4) Saint Jérôme, Ep. 112; Comm. in Isaiam, LIV, 12; Prolog, comm. in Ep. ad GalaL ; saint Augustin, Ep. 82.
(5) On n'en a pas de témoignage direct; mais on sait par saint Cyrille d'Alexandrie que les livres publiés un demi-siècle plus tard contre le christianisme par l'empereur Julien, et contenant des arguments analogues à ceux de Porphyre, « ébranlèrent un grand nombre et firent beaucoup de mal à la foi. » Saint Cyrille, Contra Julianum, prœf. On
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76 LES CHRÉTIENS SOUS DIOCtÉTlEN ET MAXIMIEN.
Pour le dissiper, les vrais fondateurs de l'exégèse chrétienne n'auront pas trop de tout un siècle.
Porphyre ne demeura pas sans imitateurs. Dès leur apparition, ses livres firent école : toute une littérature antichrétienne s'en inspira. Porphyre, du moins, avait écrit avant la persécution, et jamais n'appela contre ses adversaires les rigueurs de la puissance publique. D'autres seront moins généreux : nous assisterons au répugnant spectacle d'écrivains officiels insultant par la plume les chrétiens au moment de les poursuivre comme magistrats. Hais avant de raconter l'effort suprême de l'Empire contre l'Église, et la part qu'y prirent les sophistes, il nous reste à exposer les réformes politiques et administratives de Dioclétien, qui auront une grande influence sur les vicissitudes locales de la prochaine persécution.
peut conjecturer, d'ailleurs, la gravité du péril par le nombre des réfutations de Porphyre; Lucius Dexteren compte trente: les plus célèbres sont celles d'Eusèbe de Césarée, de Méthode de Patare, d'Apollinaire de Laodicée; Diodore de Tarse attaque Porphyre en même temps que Platon et Aristole dans son livre contre les fatalistes ; l'historien ecclésiastique Philostorge mentionne (X, 10) un liTre de lui-même, aujourd'hui perdu, contre Porphyre.
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