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CHAPITRE DEUXIÈME

l'Établissement de la tétrarchie et la persécution DANS l'armée (292-302).

I. L'ÉTABLISSEMENT DE LA TÉTRARCHIE. — Conférence des deux Augustes à Milan.— Ils décident de s'adjoindre deux Césars. —Conséquences politiques et religieuses de cette décision . — Élection de Constance Chlore et de Maxlmien Galère. — Nouveau partage de l'Empire. — Vices et fanatisme païen de Galère. — Douceur et tolérance de Constance. — Activité guerrière des quatre empereurs. — Activité législative : édit sur les mariages. — Édit contre les Manichéens. — SoulTrances du peuple. — Édit de maximum. — Réorganisation administrative. — II. La persécutioii DAHS l'armée. — Grand nombre des soldats chrétiens. — Répugnance de quelques chrétiens d'Afrique pour le service militaire. — Influence sur eux des idées montanistes. — Levée de troupes en Afrique. — Le conscrit Maxim ilien refuse de servir. — Il est condamné a mort. — Pour quel motif il mérite le titre de martyr. — Commencement des vexations contre les soldats chrétiens. — On leur donne le choix entre un congé ignominieux et l'aposUsie. — Quelques-uns sont mis à mort. — Soldata martyrisés après l'expédition de Galère contre les Perses. — Velurius chargé de l'épuration de l'armée dans les États de Galère. — Soldats martyrs en Mésie : Pasicrate et Valention. — Le vétéran Juies. — Nicandre etBfarcien. — La persécution dans les États d'Hercule : soldats martyrisés à Rome. — Les quatre comieularii, — Saint Sébastien. — Autres martyrs militaires en lulie. — Le centurion Marcel à Tanger. — Legrelfler militaire Cassien. — Emeierius et Chelidonius en Tarraconaise. — Dioclétien se décide tardivement à molester les soldats chrétiens d'Asie. — Il les met en demeure de quitter l'armée ou de sacrifier. — Mais il s'abstient encore de verser le sang.

L'établissement de la tétrarchie.

Les deux Augustes n'étaient point parvenus à pacifier l'Empire. Malgré la prudence politique deDioclé-

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78 LÉTABUSSEMENT DE LA TÉTRARCHIE.

tien et Ténergie guerrière de Maximien Hercule, toutes les frontières restaient menacées, tandis qu'au dedans des ambitieux se soulevaient. Carausius tenait toujours la Bretagne; les Perses s'avançaient à TOrient; les Quinquegentans, que nous avons déjà vus en mouvement sous Valérien (1), de nouveau s'agitaient aux confins de la Numidie et de la Mauritanie (2). On dit qu'à la faveur de ces troubles un usurpateur avait pris la pourpre en Afrique. La turbulente Egypte» qui allait, elle aussi, se donner un empereur, remuait peut-être déjà, La Syrie venait d'être pillée par les Sarrasins. Enfin, les peuples barbares, comme pris de vertige, se heurtaient les uns contre les autres dans le vaste champ clos borné par le Danube et le Rhin (3) : agitation toujours périlleuse pour le monde romain, dont les frontières s^ouvraient presque fatalement sous la pression des masses germaniques. Inquiet» Dioclétien, après avoir longuement visité les provinces danubiennes (4^), donna, à la fin de 290 ou au commencement de 291, rendez- vous à son collègue dans Milan. Il avait conçu un plan de réorgani-

(1) Us Dernières Persécutions du troisième siècle, 3« éd., p. 166-

(2) Eosèbe, Chron,\ Aurelius Victor, De Cxs,, 39, 22, 39. Tillemont {Histoire des Empereurs, t. IV, p. 20} dit des Qaiaqaegentan« qu'on « n'en parle pas hors de ce temps-ci, » ce qui est inexact ; Toir la noie précédente. Cf. Mullendorf, Appendice au Mémoire sur les provinces romaines de Mommscn, trad. Picot, p. 61.

(3) a Ruunt omnes in sanguinem suum populi. » Paneg. vet., III, 16.

)• (4) Et peut-être remporté alors une victoire sur les Sarmates dont parlent les panégyristes.

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L*ÉTABUSSEMBNT DE LA TÉTIURCUIE. 79

sation de TEmpire, qui ne pouvait s*exécuter que par raccord des deux Augustes.

Ce plan consistait à partager effectivement les contrées soumises à la domination romaine. La division établie naguère entre Dioclétien et Maximien Hercule Tavait été par la force des choses plutôt qu'en vertu d'une convention formelle : Dioclétien s'était chargé de garder TOrient, Maximien de défendre TOccident, comme, vingt-cinq années auparavant, Valérien et Gallien, ou, plus récemment, Numérien et Garinus. Aujourd'hui, c'était d'un partage véritable qu'il s'agissait. Cependant, même partagé, l'Empire serait encore trop vaste. Si bon général qu'il fût. Hercule ne pouvait être à la fois au nord et au midi, guerroyer tout ensemble contre les Francs et contre les Kabyles. Dioclétien, de son côté, n'eût pu sans cesse passer et repasser les Dardanelles, pour courir au Danube si les Goths remuaient, à l'Euphrate si c'étaient les Perses. Le plan de Dioclétien se complétait donc en subordonnant à chacun des Augustes un César investi pareillement d'un gouvernement territorial, mais cependant maintenu dans la dépendance de l'Auguste, qui exercerait sur lui et sur ses États une sorte de suzeraineté. Les deux empereurs, dont l'accord, depuis le commencement de leur règne simultané, avait été inaltérable, convinrent aisément de ce régime nonveau, et s'entendirent sur le choix des personnes. Si ces questions furent agitées par eux, comme je le suppose, dans l'entrevue de Milan, ils ajournèrent à une année la proclamation des Césars.

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Un tel projet valait bien, en effet, qu'entre la résolution et Texécution on prit le temps de mûrir les détails et de prévoir les conséquences. Ce n'était rien moins que la ruine de Tancienne constitution. L'innovation la plus grande ne consistait pas dans le partage des États : comme les Césars devaient être inférieurs aux Augustes, et qu'entre ceux-ci mêmes il existait une hiérarchie, Dioclétien demeurant incontestablement le premier, Tunité romaine restait préservée dans son fond. Hais son symbole idéal et son centre matériel allait être frappé de déchéance. Rome verrait d'autres capitales, sièges d'une administration et d'une cour, usurper la réalité du pouvoir, tandis qu'elle-même ne serait plus qu'une ombre antique et glorieuse, magni nominis timbra. Déjà Dioclétien, constructeur infatigable, avait fait de sa résidence habituelle, Nicomédie, une rivale de la ville étemelle par la grandeur et la beauté des édifices (1). Un coup plus sensible encore menaçait Rome. Dans la pensée des réformateurs, les Césars tiendraient des seuls Augustes leur titre et leur pourpre : le sénat ne serait appelé à intervenir ni dans le choix, ni même dans sa ratification. Et comme les Césars, par Tadoption, devenaient chacun Théritier désigné de l'Auguste qui l'avait créé, le sénat n'aurait de rôle à aucune époque dans la transmission de la puissance souveraine, habilement soustraite à tous les hasards de l'élection, aussi bien au choix raisonné des sénateui*s qu'à lac-

(1) Laclance, De mort. per$,, 7.

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clamatîon tumultueuse des soldats. Ainsi le génie politique de Dioclétien allait mettre fin & Tune des principales causes de faiblesse de l'Empire, Fincertitude de la succession impériale ; mais en même temps il mettait fin à Tune des dernières majestés Romaines, celle du sénat : ce grand corps ne serait tout à Theure que le plus solennel et le plus aristocratique des conseils municipaux, et Rome que la première des villes de province.

Si Dioclétien, au lieu de regarder encore l'Église chrétienne d'un œil favorable, avait déjà nourri la secrète pensée d'une persécution future, il se serait probablement aperçu d'une autre conséquence des réformes pi*ojetées : la différence que le partage de la souveraineté apportera, selon les lieux, dans l'exercice des édits qui pourront être rendus pour cause de religion. Lors des grandes persécutions du troisième siècle, sous Dèce ou sous Valérien, la guerre déclarée à l'Église par la puissance séculière avait éclaté dans toutes les provinces à la fois : quelques différences paraissaient dans la pratique, selon le tempérament des peuples ou le caractère des magistrats (1); mais la volonté impériale était partout obéie, parce que les provinces ne reconnaissaient toutes qu'un même maître. Au contraire, alors que, sous Gallien, la souveraineté se trouva, de fait, quelque temps partagée, on vit l'Église en paix dans les

(1) Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 8* éd., p. 878.

PERSÉCUTIONS. — lY. 6

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États soumis à Tautorité ou à Tinfluence de l'empereur, et cependant persécutée dans les contrées où régnait le fanatique Hacrien (1). Tout récemment encore, ne venait-elle pas de souffrir en Occident sous Maximien Hercule, tandis qu'elle restait en repos dans rOrient sous Dioclétien? Plus grande encore sera rincertitude de son sort, quand il y aura quatre souverains, indépendants en fait malgré le lien théorique de subordination qui existera entre eux, maîtres au moins d'aggraver ou de tempérer dans leurs pror vinces les édits rendus pour l'universalité de l'Empire. Le sort des chrétiens va donc dépendre, à l'avenir, du caractère des princes dans le domaine desquels ils habiteront, et des intérêts particuliers de chacun d'eux. On pourra voir une partie du monde romain désolée par la guerre religieuse, une autre partie à peine touchée par elle ; la persécution com* mencée s'arrétant ici après quelque temps, poursuivie là pendant de longues années. Telle sera une suite inévitable des réformes de Dioclétien, sur laquelle certainement sa pensée ne s^arréta pas : mais une Providence miséricordieuse semble l'avoir ménagée, afin que l'Église, dans les persécutions futures, ne perdit pas tout son sang à la fois, et trouvât toujours quelque lieu où réparer ses forces.

Le 1" mars 292 (2), le dessein étudié par les deux

(1) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, 3* éd., p. 191.

(2) Selon Tillemont, Histoire des Empereurs, t. IV, p. 21 et 603- 604; d'après la plupart des historiens modernes, Borghesi, Momrasen, Wilmanns, Waddington, Durtiy, 293. C. Jullian, les Transformations

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L'ETABUSS1*;M£NT de la TÉTRARCHIE. 88

Augustes fut enfin mis à exécution. Maximien Galère et Constance Chlore furent élevés l'un et l'autre à la dignité de Césars. On procéda ensuite à la répartition des provinces entre les quatre souverains, ou plutôt on annonça cette répartition, depuis longtemps convenue sans doute. Dioclétien se réserva TOrient, avec l'Egypte, la Libye, les lies et la Thrace; Galère, son César, eut les provinces danubiennes, VlUyrie, la Macédoine, la Grèce et la Crète; Maximien Hercule conserva Fltalie, TAfrique et, croyons-nous, l'Espagne (1); le César Constance reçut la Gaule et la Bretagne, avec Hercule pour suzerain.

politiques de Vltalie sous les empereurs romains, p. 189, s'en tient à Topioion de Tillemont. De Charopagnj, les Césars du troisième siècle, p. 265, 269, hésite entre les deux dates.

(1) Julien (Oral. Il, éd. Hertlein, p. 65) dit que Constance eut la Gaule, la Bretagne et l'Espagne. Aurelius Victor (De C»s., 39) rapporte qu'Hercule eut l'Italie et l'Afrique, et Constance tout ce qui était au delà des Alpes, ce qui paraît comprendre rEspagne.Un autre argument pourrait faire attribuer l'Espagne à Constance; on sait que la Mauritanie Tingitane en dépendait; or un magistrat de cette proyince, jugeant le centurion saint Marcel, le menace d'annoncer sa rébellion « aux empereurs et au César, » imperaioribus et Cstsari (Ruinart, p. 812). Ce* pendant l'assertion contraire deLactance, bien placé pour être renseigné, est formelle ; il attribue {De mort, pers., 8) l'Espagne à Hercule arec !'!•> talie et l'Afrique : cum ipsam imperii sedem teneret Italiam, subja* cerentque opulentissimee provincix vel Africa vel Hispania. On Terra, en effet, dans la suite, la persécution sérir en Espagne, pendant que la seule Gaule en était préservée par Thumanité de Constance : prxter Gallias ab Oriente ad Occcuum très acerbissimm bestiss sxviebant, dit le même Lactatice, 10; il résulte implicitement de cette phrase que l'Espagne était sous la domination d'une des très acerbissimss bestia, Dioclétien, Uei'cule et Galère. J'ajouterai que les deux Augustes paraissent aroir, dans le partage des provinces, pris pour règle de se réserver les deux plut grosses parts, et aux Césars les plus petites; or, si l'on Jette un coup d'œU sur une carte de l'Empire ro-

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84 L'ÉTABLISSEll£err DE LA. TËTRARCHIE.

Les chrétiens mêlés alors à la politique, comme ces gouverneurs et ces magistrats dont parle Eusèbe, purent sans doute prévoir les résultats qu^aurait pour leur religion l'entrée des nouveaux membres dans le collège impérial. Galère et Constance n'étaient pas des inconnus. Habiles généraux, Tun et l'autre avaient été formés à la guerre sous Aurélien et Probus (1) . Pour tout le reste, rien ne différait plus que les deux Césars. Galère, fils de paysan, lui-même, dit-on, ancien bouvier (2), gardait sous, la chlamyde de l'officier supérieur comme sous la pourpre impériale la rusticité de son origine. Son corps était d'un géant (3), ses manières rudes et hautaines (4), ses goûts grossiers (5) : l'histoire le montre cupide et cruel (6); le sens droit et les talents naturels qu'elle lui reconnaît restaient comme étouffés sous une honteuse ignorance (7) : non seulement il n'avait ni politesse ni lettres, mais il ne se plaisait qu'avec ses semblables (8). Constance, Dace comme Galère, était

main, on reconnaîtra qae l'Italie, l'Afrique et l'Espagne consUtnaient à Hercale une part égale à celle que faisaient à Dioclétien la Tbrace, 'les proTlnces d'Asie, l'Egypte et la Libye., tandia que la Gaule et la Bretagne avec les provinces rhénanes correspondaient pour l'étendue aux provinces danubiennes et illyriennes, à la Macédoine, à la Grèce et à la Crète, domaine de Galère.

(1) Vopiscus, ÀureLy 44; Probus, 22; Aurelius Victor, Epitome,

(2) Aurelius Victor, De Cx$, ; Bpit. ; Lactance, De mort, pers., 18, 19.

(3) Lactance, 9; Eusèbe, Hist. EccL, VllI, 16.

(4) UcUnce, 21,22.

(6) Busèbe, Hist Eccl,, VIII, 16; Anonyme de Valois, 11.

(6) UcUnce, 21, 23, 31.

(7) Aurelius Victor, Bpitome, 40.

* (8) Lactance, 22.

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de grande famille, petit-neveu de Claude le Gothique (1). Sa santé toujours délicate, remarquable à la pâleur de son visage (2), ne Tavait point -empêché de s'illustrer par des victoires (3) ; mais les maux de la guerre, qu'il avait vus de près, lui avaient donné de la compassion pour les misères des peuples. C'était une nature fine, distinguée, bienfaisante, modérée dans ses goûts, un de ces vaillants qui aiment la paix (&). Les sentiments religieux des deux princes étaient aussi peu semblables que leur origine, leur caractère et leurs mœurs. Comme naguère Aurélien (5), Galère gardait toutes les superstitions de son enfance : il les tenait d'une mère aussi fanatique que la prétresse de Sirmium (6), plus grossière même dans sa religion, car, au lieu de Mithra, c'étaient les divinités de ses montagnes qu'elle adorait par de fréquents sacrifices suivis d'interminables festins (7). Cette pay^

(1) TillemoDl, HisUHre des Empereur $, t. IV, p. 77.

(2) D'où 80D surnom 6 x^P^* ^ Pàle ; Zonare, i4nn., éd. 1557, p. 243. Ce sornom ne se rencontre pas dans les inscriptions, pas pins que celai d'Armentarius, le boufier, donné à Galère.

(3) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, 3* éd., p. 253.

(4) Lactaoce, De mort, pers,, 18; Easèbe, De vita Const,, 1, 13, 14, 17; Hist, fcc^, VIII, 13; Eutrope, Brev., X, 1; Bumène, Paneg,, IX, 6, 6, 10.

(5) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, 3 éd., p. 236.

(6) Ibid.

(7) Laetance, De mort, pers., 9 : « deorum inontiam caltrix. » Il s'agit probablement Ici de ces divinités propres aox peuples germaniques, les Fatœ, les Maires ou Matron», les Suleifse, les Campestres, fées, nomes ou génies des forêts et des solitudes, dont on retrouTe fréquemment les noms sur les inscriptions des soldats d'origine barbare; Yoir Marucchi, dans le BuUetUno delta comm. arch. eomunale, l»86,p. 129-132.

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sanne, qui conserva une grande influence sur son fils devenu empereur, lui avait inspiré, avec la passion de ridol&trie, une haine farouche du christianisme (1) . Constance, au contraire, était un de ces païens désabusés, qui essayaient de concilier le culte national avec la morale et la raison, et, méprisant les fables impures du polythéisme, élevaient leur cœur vers le Dieu unique, père de tous les hommes (2). Cette religion naturelle suffisait aux aspirations d'une, ftme à laquelle les incessantes occupations de la vie militaire n'avaient guère laissé le temps de la méditation et de l'étude (3) ; mais s'il se contentait de la doctrine des philosophes. Constance ne leur avait emprunté aucun de leurs préjugés contre le christianisme : il se souvenait peut-être qu'il comptait parmi ses ancêtres une chrétienne et une martyre {k); peut-être aussi l'humble femme qui avait été la compagne de sa jeunesse (5), et que l'impitoyable politique le con-

(1) Laclanceatiribud cette haine à uq ressenUment contre les chrétiens, qui refusaient d'assister aux festins qu'elle offrait après les sacrifices.

(2) Eusèbe, De vita Consl., I, 17; H, 49. Théophane l'appelle xp^* oTiavofpoAv, un homme qui a des sentiments chréUens.

(3) Aurelius Victor, De Cms.

(4) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, 3* éd., p. 269.

(5) Sainte Hélène. Elle passe pour avoir été d'abord servante d'auberge, stabularia (saint Ambroise, De obitu Theod,, 42; anonyme de Valois, 2). L'humilité de son origine l'empêcha sans doute d'être unie à Constance par un autre lien que celui du concubinattis, La Chronique d'Eusèbe dit que Constantin « naquit de la concubine Hélène, » Constaniinus ex coneuhina Helena procreatus. Le conc%Unn(U%Ls était la seule union possible entre un homme de rang élevé et une femme qu» obscuro loco nota est (Marcien,au Digeste, XXV, vu, 3, § 1). C'est

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LETABUSSEMENT DE LA TÉTRABCHIE. 47

traignit de répudier pour devenir le gendre de Maximien Hercule, lui avait fait respirer déjà le parfum

ce qa*indlqae Zosime quand il dit, avec un dédain affecté, que Constantin naquit «< du commerce arec une femme ni honorable ni légitimement mariée, » ii d|&iX(ac y^^^a^^oc o6 ^^V-'^j o^c xarà v6|aov «gveXOouotK. Ici oO vepiviô équivaut à obicuro loco nata, oùis xatà v6|iov oweXOoOca niarque la différence entre le concubinatus et les Justx nuptix. Mais s'il différait de celles-ci, le concubinaius différait plus encore des unions illicites ou immorales. C'était, en fait et en droit, un mariage d'ordre inférieur : obscuriwri matrimonio ejus ftlius, dit Eutrope parlant de Constantin. La lot le sanctionnait (Marcien, l. c,).\l était spécialement permis aux officiers et aux magistrats investis d'un commandement dans les provinces (Paul, ibid., 5). L'âge légal était le même que pour les justes noces (Ulpien, ibid., 1, § 1}. Une telle union, que distinguait seulement de celles-ci la condition sociale de la femme, suffisait, disent les commentateurs, pour faire éviter les peines portées contre le célibat par les lois Julia et Papia Poppea. La concubine avait donc tout de l'épouse, sauf le titre. Même celui-ci lui était quelquefois donné par l'usage : les historiens parlent d'Hélène comme de l'épouse de Constance» et considèrent sa répudiation comme un vrai divorce : tucores quas habuerant repudiare compulsif diremplis prioribus tusotibus^ abjecta uxore priore, disent Eulropc et lés deux Aurelius Victor de Constance aussi bien que de Galère {Brev.9 IX, 22; J)e Cœs„ 39; EpiC, 54). Une inscription de Salerne, gravée vers 323, l'appelle DIVI CONSTANTI CASTISSIMAE COKIVGI (Wilmaons, 1070). Ces expressions si remarquables ont même fait supposer à des écri tains d'époques et d'esprit très différents, tels que Tillemont (Histoire des Empereurs, t. IV, p. 613) et Mason (the Persécution of Diocletian, p. 144), que le mariage proprement dit avait existé entre Hélène et Constance, que Zosime l'avait nié par cet esprit de parti dont il a donné tant de preuves, et qu*Ambroise et d'autres Pères s'étaient égarés à sa suite. L'auteur de l'article Helena, dans le Diciionary of Christian biography, t. II, p. 831, émet une autre opinion : c'est que l'union d'Hélène et de Constance aurait été transformée en Justx nuptia au moment de la naissance de Constantin, en 274,' afin de légitimer celui-ci, qu'Eusèbe montre en effet succédant sans récIamaUon à son père de préférence aux fils du second lit {Bis t. Eccl., VIII, 18, 12), tandis que les enfants Issus d'un concubiiMttus n'étaient pas aptes à la succession paternelle.

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M L'ÉTABUSSEMBNT DE LA TËTRARGHIE.

des vertus chrétiennes (1) mêlé aux souvenirs ineffaçables d*un premier amour. Constance devait donc, selon foutes les probabilités, être pour la paix religieuse un appui, et la maintenir au moins dans ses États; les chrétiens prévoyants pouvaient, au contraire, deviner en Galère un persécuteur. En apparence, rien n'était changé, à ce point de vue, dans le collège impérial : Tintolérance païenne y avait toujours eu pour champion Hercule, mais depuis longtemps la liberté des consciences y comptait Dioclétien pour partisan convaincu : un César fanatique et un César tolérant se joignaient à eux, sans altérer la balance des deux politiques. Mais quiconque connaissait le caractère de Dioclétien, facile à intimider (2), celui de Galère, entreprenant et audacieux, et songeait à Tascendant qu*un tel homme pouvait prendre sur un souverain déjà vieilli et fatigué, n^était point sans quelque raison de craindre pour la durée de la paix religieuse.

(1) Théodoret, Hist. EccL, I, 18, raconte qu'Hélène élefa son fils Constantin dans la piété chrétienne, t^ tIjc cOffcSeCoïc aOtâ irpovevrr- Koûffs Tpoçinv : il n'aurait en plus tard pour se convertir qu'à se rappeler les leçons et les exemples de sa mère. Cependant Ensèbe, De vita ConsL, III, 47, dit que celle-ci n'adorait pas d'abord le vrai Dieu, et qu'elle lui fut gagnée par Constantin; malgré le cliarroe de l'hypothèse de Théodoret, le témoignage d'Eusèbe, si bien renseigné de toot ce qui se rapporte à Constantin, doit probablement être préfère. Voir cependant Ifason, Ihe Persécution of DiocletiaUj p. 144.

(2) « Timiditate; » Lactance, De mortibus persectUorum, 7; « plus timiditatis; » ibid,, 8; « metuebat acerrime; » ibid., 9; « ut erat in omni tumultu meticulosus, animique dejectus, simul et eiemplumValeriani Umens;» ibid,; tDiocletiano timorem; » ibid.; «t ut erat pro timoré scrutator rerum futurarum ; » ibid,, 10.

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A d'autres égards, cependant, Tassociation des quatre empereurs produisit d'abord des résultats heureux. Les Maures défaits par Hercule, Garausius vaincu par Constance, bientôt son successeur Alectus renversé; les Francs et les Alemans repoussés; les Carpes soumis; les Marcomans défaits; Narsès, roi de Perse, battu par Galère, et contraint de céder cinq provinces; l'Egypte rebelle domptée par Dioctétien : tels furent, entre 292 et 300, les succès qui permirent aux souverains d'ajouter de nouveaux titres à leur pompeuse nomenclature, et, chose plus sérieuse, d'assurer la paix aux populations romaines. Ce temps si bien employé pour les armes ne fut point stérile en réformes législatives. Le nombre des lois promulguées par la tétrarchie, mais le plus souvent sorties du consistoire de Dioclétien, est très considérable : plusieurs méritent l'attention, car elles éclairent le caractère et les idées du prioce. C'est ainsi qu'il publia en 295 un édit pour la réforme des mariages, trop souvent contractés au mépris des empêchements posés par la nature ou la loi. Le ton, un peu empha-^ tique, comme dans tous les actes publics de cette époque, est cependant grave et religieux : l'empereur déclare que « les dieux immortels ne continueront à favoriser le nom romain, que A les princes obligent leurs sujets à mener une vie pieuse, morale et paisible (1); » il proclame que « si la majesté de Rome est montée si haut, grâce à la protection de tous les

(1) Code Grégorien, Vî, 2.

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^ L'ÉTABLISSEBIENT DE LA TÉTRAROHIE.

dieux, c^est parce que ses lois ont toujours été empreintes d'une piété sage et d'une religieuse pudeur (1). » Le sentiment parait sincère; on reconnaît un souverain qui se fait une grande idée de ses devoirs; mais on devine les extrémités où il se portera, si quelque influence parvient à lui faire voir un jour dans les chrétiens des contempteurs de ces lois « religieuses et chastes, » des obstacles à la faveur divine, seul gage de la prospérité de TEmpire.

J^attribue à cette époque le célèbre édit sur les manichéens, dont la date est discutée (2). Il fut rédigé à Alexandrie, en réponse à une requête du proconsul d'Afrique. Dioclétien alla deux fois à Alexandrie, d'abord en 290, puis en 296, quand il vainquit la révolte d'Achillée. D'après quelques auteurs, le superstitieux Auguste fit dans ce dernier voyage brûler des livres

(1) Jbid., 2, § 6.

(2) De male/ieis et Mamcheis, aa Code Grégorien,\iy, 4. La su^ criptkm nommant « Maximien, Dioelétien et Maximin, » qui ne régnèrent pas ensemble, ne peut s'expliquer que par une faute de copiste. On attribue ordinairement l'édit à 287; aucun événement ne Justifie cette date. Tillemont le mettrait plutôt en 296 (Histoire des Empereurs, t. IV, p. 35). L'opinion de Mason {Ihe Persécution of Diocletian, p. 279), qui le place en 308, ne peut se soutenir. L'édit contre les manichéens est adressé à Julîanus, proconsul d'Afrique. Son authenticité a été contestée; mais elle est victorieusement défendue parNeander, Gesch, der ckristl. Relig,, t. II, p. 195,'note, qui le place aussi en 296. L'édit est cité dans le commentaire de la II* épitre à Timothée, m, 7, par le psendo-Ambroise, qui écrivait dans la seconde moitié du quatrième siècle : « Quippe cum Diodetianus imperator consUtutione sua designet, dicens : sordidam hane et impuram hxresim qux nuper, inquit, egressa est de Perside. » La citation est textuelle et montre qu'à l'époque du pseudo-Ambroise on possédait le texte de l'édit, et qu'il portait le nom de Dioelétien.

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L'ETABUSSEMENT DE LA TKTRARGHIE. 91

égyptiens, consacrés à Talchimie et aux sciences occultes (1). L'édit renferme également cette barbare sanction. Il est dirigé contre les sectateurs de Manès, dont les dangereuses doctrines avaient pénétré en Afrique, portées par un envoyé du maître luimême (2). L'empereur les condamne comme fauteurs d'une secte nouvelle, et complices des Perses. « L'ancienne religion, dit-il, ne doit pas être corrigée par une nouvelle, car c'est un très grand crime de retoucher à ce que les anciens ont une fois défini, et qui a pris un cours certain et un état fixe. C'est pourquoi nous avons une grande application à punir l'opiniâtreté des méchants dont Tesprit est corrompu, et qui introduisent des sectes nouvelles et inconnues pour exclure à leur fantaisie, par de nouvelles religions, celles que les dieux nous ont accordées (3). » Le crime est d'autant plus impardonnable, que la secte vient d'un pays avec lequel Rome a des inimitiés héréditaires. « Le nouveau prodige récemment révélé au monde a pris naissance dans la nation persane, notre ennemie. De là sont sortis beaucoup de crimes; les peuples ont été troublés, les cités en péril; il est à craindre que, dans la suite, les sectaires ne s'efforcent de corrompre par les exécrables mœurs et les infâmes lois des Perses des hommes innocents, le modeste et

(1) y<ÂT Tillemont, Histoire des Empereurs, t. IV, p. 31 ; Daruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 555.

(2) Sar les origines da manichéisme, voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, 3* éd., p. 291 et soi?»

(3) Code Grégorien^ XIV, iv, 2, 3.

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tranquille peuple romain, et de répandre le poison dans le monde entier (1). » Ces paroles font probablement allusion aux lois immorales qui régnaient, diton, dans la Perse (2) , et plus encore à l'immoralité particulière des rites manichéens (3). On reprochait aussi aux disciples de Manès de pratiquer la magie et de se livrer « à tous les genres des maléfices (&•) ; » le titre de Tédit, tel qu'il nous est parvenu, semble montrer que, pour les Romains, manichéen et magicien étaient synonymes (5). La sanction est terrible : les chefs de la secte seront brûlés a avec leurs abominables écrits (6); » les adhérents qui persévéreront auront leurs biens confisqués et subiront la peine capitale (7); les personnages de rang élevé, « qui se sont donnés à cette secte inouïe, honteuse, entièrement infâme, ou à la doctrine des Perses, » perdront également leur patrimoine et seront envoyés aux mi-

(1) Code Grégorien, XIV, iv, 4.

(2) Les Dernières Persécutions du troisième siècle, ^^ éd., p. 296, note 5.

(3) Sur ces rites, voir Dictionary of Christian biography, art. Manichaeans, t. III, 1882, p. 798.

(4) Code Grégorien, XIV. iv, 6.

(6) Cf. saint Épiphane, Hares,, LXVI, 3. La pratique de la théurgie est un trait commun à toutes les sectes dans les troisième et quatrième siècles; les philosophes n*en sont pas plus exempts que les païens. En s'y adonnant aussi, les manichéens ne firent donc que suivre un mouTement presque unirersel. Mais les sciences occultes, telles qu'ils les pratiquaient, avaient sans doute un caractère particulièrement oriental, car elles furent empruntées, dit saint Épiphane, aux traditions de rÉgypte et de l'Inde.

(6) a Cnm abominandis scripturls eorum. » Code Grég., XIV, iv, 6.

(7) Ibid.

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L'ETABUSSEMENT DE LA TÉTRARCHIB. 93

nés (1). Ces rigueurs paraissent, cependant, avoir été peu appliquées : en tous cas, elles n arrêtèrent point les progrès du manichéisme. Mais, écrit à une époque où Diodétien n'aurait pas songé à confondre la religion chrétienne, dont il connaissait l'ancienneté et honorait Tinnocence, avec « cette secte inouïe, ce n^onstre de doctrine, » Tédit montre quels seront les sentiments et les procédés de Fempereur quand on lui aura dénoncé dans les chrétiens mêmes, sinon des alliés des Perses, du moins des ennemis de TEmpire, et qu'on aura réveillé les vieilles calomnies qui leur imputaient, à eux aussi, toute sorte de maléfices. Il annonce non seulemept les cruela traitements qui leur seront infligés, mais encore cette destruction de leurs Écritures, par où, dans quelques années, commencera la persécution* A ce titre, il était intéressant d'analyser Tédit contre les manichéens; nous voyons le futur persécuteur se dessiner d'avance en Dioclétien, dans un temps où lui-même ne songeait pas encore à le devenir, mais où plusieurs, déjà, y pensaient autour de lui.

Les derniers mots de Tédit parlent du « siècle très heureux » où régnent Dioctétien et ses collègues. Le peuple, cependant, commençait à sentir le poids de l'établissement nouveau. A quatre empereurs il fallait quatre armées (2) ; il fallait aussi quatre capi-

(1) /Wd., 7.

(2) a MuItiplicaUs exercitibut cnm singuli eorum longe majorem niiinenim milltum habere contenderent, qoam priores principes habuerant cnm soli rem publkam gérèrent. » Lactance, De mort, pers,, 7.

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94 L ÉTABLISSEMEiNT DE LA TËTRARGHIE.

taies, avec tous les monuments que ce mot comporte : Dioctétien résidait à Nicomédie, Hercule à Milan, Galère à Sirmium, Constance à Trêves. Dans ces capitales étaient entretenus non seulement Fattirail de plus en plus compliqué des chancelleries et des bureaux, mais encore de vraies cours, où paraissait la pompe d'une étiquette empruntée a l'Orient, avec le luxe inouï dont Dioclétien avait fait un instrument de règne. Les impôts nécessaires pour soutenir cette organisation civile et militaire et le faste des demeures impériales, devenaient accablants (1). La bourgeoisie des villes, que la loi rendait responsable de leur perception, succombait à la tâche : déjà il fallait retenir de force dans ses fonctions le curiale prêt à s'enfuir; bientôt on fera de la curie une peine, et au lieu de la prison ou du bûcher on y condamnera les chrétiens (2). Même en Gaule, où la modération personnelle de Constance allégeait, malgré Dioclétien, les charges fiscales (3), l'agriculture périssait, les champs incultes s'étendaient {i). Lactance nous a transmis les plaintes du peuple opprimé : c'est, dit-on, un adversaire; mais les adversaires sont ordinairement clairvoyants. D'ailleurs, Dioclétien lui-même confesse

(1) (c Enormitate indictionum ; » ibid. Cf. Eusèbe, De vUa Const., h 13.

(2) Eusèbe, ibid., II, 30.

(3) Ibid., I, 14; Suidas, r> nocùnep.

(4) « Consumptis viribus colonorum desererentur agri, et cultur» verterentur in siWani. » Laclauce, De mort, pers., 7. Voir aussi Eumène, Oratio Flaviensium nomine, 5, 6, 11, 17. Cf. Humbert, art . DeserU agri. dans le Dict des antiquités, t. II, p. 107, 109.

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L'ÉTABLISSBMENT DE LA TËTRARCHIE. 9&

la misère où tombait TEmpire, quand il tente ce remède déàespéré, cet expédient inapplicable^ et qui fit couler le sang, un édit de maximum (1). Est-ce pour rendre plus facile la rentrée de lïmp6t, assurer la défense nationale, ou donner aux ressorts administra tirs une souplesse et une précision plus grandes, qu'il opéra, vers 297, une nouvelle distribution du territoire non plus entre les empereurs, mais entre leurs agents, divisant F Empire en quatre grandes préfectures, chacune d'elles en plusieurs diocèses, et chaque diocèse en nombreuses et petites provinces (2)? Les historiens modernes admirent généralement cette réforme : < Cette construction politique, disent-ils, où les assises d'en haut pesaient de tout leur poids sur les assises inférieures, semblait capable de résister aux assauts du dehors et de comprimer les mouvements de l'intérieur (3). » Mais peutêtre les contemporains étaient-ils portés plutôt à dire avec Lactance, qu'en « brisant ainsi les provinces en un grand nombre de morceaux, » Dioclétien multi-

(1) «c Cam Tariis iniquitatibus faceret carilatem, legem pretiis rerum ▼enaliam stataere conatas est. Tum ob exigua et vilia multas sanguis effosaa est, nec Tenale qaidquam metu apparebat, et caritas malto deierûis exarsit, donec lex necessitate ipsa post mullorain exitium sol?eretur. » Lactance, De mort, pers., 7. L'édit est de 301. Voir Mai, . ScripL vet nova collectio, t. V, p. 302; Mommsen, dans Ber, d, sachs. GeseUeh, d. Wissensch,, 1851, p. 180, 383-400; Waddington, Édilxie Dioclétien établissant le maximum dam V Empire romain y Paris, 1854.

(2) Mommsen, Mém. sur les provinces romaines, trad. Picot, 1867, p. 25-50.

(3) Daniy, Histoire des Romai^ts, t. VI, p. 565.

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pliait singulièrement les fonctionnaires, instituait une foule d'emplois nouveaux, imposait à tous les cantons, presque à toutes les villes, Tentretien d'officiers inconnus jusque-là (1), superposait pour la première fois un peuple d'administrateurs au peuple des administrés (2), et par conséquent augmentait le fardeau sous lequel gémisâait TEmpire. Sa réforme, en effaçant les différences locales, en supprimant les privilèges, en faisant des nouvelles divisions administratives l'équivalent de nos départements, dindnua les franchises dont jouissait naguère la vie provinciale et municipale, et qui avaient empêché les peuples de sentir les entraves de la centralisation romaine. Celle-ci resserra son réseau jusqu'alors large et flottant : la prochaine persécution va mettre le nouveau régime à Tépreuve, et montrer comment, grâce à ses mailles étroites, auxquelles nul ne peut plus échapper, il est un merveilleux instrument d'exaction et de tyrannie.

La persécution dans l'armée.

Les chrétiens étaient nombreux dans les armées des quatre empereurs. Non seulement Dioclétien et Gons-

(1) a ProTÎQciœ ïn frasta concisœ, multi prœsides et plura officia siDgnlJS regionibus ac pane jam civitatibas iocabare, item rationales multi et magistri et Tîcarii prœfectoram. p Lactaoce, De mort, pers., 7.

(2) (c Major esse cœperat mimerus accipientium quan dactinm. > IM,

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tance, favorables à leur religion, mais Hercule et Galère acceptaient leur présence , sans exiger d'eux aucun acte d'idol&trie. L'affaire des Thébéens paraissait depuis longtemps oubliée. De leur côté, les fidèles accordaient sans répugnance le service militaire, et se dévouaient sincèrement aux aigles romaines.

En Afrique seulement, chez un petit nombre d'entre eux, on aperçoit de Thésitation à servir. L'esprit montaniste, fortifié par l'entraînante éloquence de Tertullien, avait créé dans cette contrée un courant d'idées excessives, contre lesquelles la prudence et le sens pratique des chefs de l'Église eurent souvent à lutter. On se rappelle l'épisode qui donna lieu à Tertullien d'écrire son traité De la couronne; et l'on sait que le rigorisme du soldat célébré par l'apologiste ne fut point approuvé des autres chrétiens (1). Dans le même traité, le dur et subtil Africain expose ses idées sur la légitimité du service militaire ! il distingue entre le soldat qui se fait chrétien et le chrétien qui se fait soldat; au premier il montre quelque indulgence, et lui permet à regret de persévérer dans son état; il blâme absolument le second d'oublier que le Christ, en commandant à saint Pierre de remettre Tépée au fourreau, a condamné le métier des armes, et en a fait « un acte illicite (2). » « Il n'y a pas, s'écrie-t-il ailleurs, de communauté possible entre les serments faits à Dieu et les serments prêtés à Thomme,

(1) Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, 3» éd., p. 84, 37.

(2) Tertullien, De corona, 9, 11.

PERSÉCUTIOIfS. — IV. 7

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entre Tétendard du Christ et le drapeau de Satan, entre le camp de la lumière et le camp des ténèbres; une seule et même vie ne peut être due à deux maîtres, à Dieu et à César (1). » On reconnaît dans ces mots l'emphase habituelle à TertuUien, ce choc des antithèses qui trop souvent chez lui remplace les raisons. Vainement, dans son admirable Apologétique^ avait-il rappelé la multitude des chrétiens qui servaient dans les armées (2), et, réfutant par cet exemple les critiques des idolâtres, montré, comme dit Bossuet, que « hors la religion tout le reste leur était commun avec leurs concitoyens et les autres sujets de l'Empire (3) ; » ces paroles raisonnables s'oubliaient vite, tandis que les esprits portés à l'exagération, si nombreux sous l'ardent soleil d'Afrique qui tout à l'heure enfantera les donatistes, se nourrissaieïit des hautaines affirmations et des éclatants paradoxes échappés «à la plume de l'illustre écrivain. Un autre apologiste africain, Lactance, l'imitera dans son rigorisme comme dans son grand style et son éloquence emportée : lui aussi considérera les emplois qui obligent à verser le sang comme interdits à un chrétien (4). Ces idées, exclues de l'enseignement des pasteurs et combattues par la pratique universelle de l'Église, ne parvenaient point à dominer, malgré les tendances

(1) De idololatria, 9.

(2) Àpolog., 37, 42.

(3) Bossuet, Cinquième avertissement aux protestants sur les lettres de M. Jurieu.

(4) Lactance, Div, Inst., V, 17; VI, 20.

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outrées de l'esprit africain; cependant on les retrouvait dans quelques familles. Elles y survivaient à l'hérésie montaniste, où elles avaient pris naissance; de même que, chez nous, l'esprit du jansénisme survécut àses doctrines, et marqua longtemps de son empreinte de pieux fidèles auxquels celles-ci auraient fait horreur.

En 295, sous le consulat de Tuscus et Anulinus, eut lieu en Afrique un tragique épisode, où parait la prévention contre le métier des armes, particulière à certains chrétiens de ce pays, et inconnue dans le reste de l'Église.

Bien que, au troisième siècle, les armées se recrutassent surtout de volontaires (1), et que les levées de conscrits fussent rares, la loi imposait aux enfants des vétérans, en compensation des privilèges accordés à ceux-ci, l'obligation de servir. Cette hérédité du service personnel entretenait dans les armées romaines l'esprit militaire, mais pouvait être, pour quelques-uns de ceux qui y étaient soumis, la cause d'une véritable oppression, en violentant leur vocation et leurs goûts. C'est ce que montre l'histoire que nous allons raconter. Le 12 mars, on amena à The veste (Tebessa) (2) devant Dion Cassius, proconsul d'Afri-

(f ) Arrius Menander, au Digeste, XLIX. xvi, 4, § 10.

(2) Theyeste était précédemment en Namidie, où le proconsul n'avait pas juridiction. Mais sous Dioclétien, quand de l'Afrique proconsulaire et de la Numidie on fit quatre provinces, Afrique proprement dite, TripoUtaine, Byzacène, Numidie, il y eut des remaniements de frontières, et Theveste fut jointe à la première. Voir Corpus inscr» lat., t. VIII, no» 1860, 1873; cf. ibid., p. xyiu, n*» 468.

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que (1), un vétéran, Fabius Victor (2), avec son fils Maximilicn, Âgé de vingt et un ans. Bien que fils de soldat, Haximilien avait été élevé dans les idées rigoristes, et croyait, comme TertuUien, la profession militaire incompatible avec la pratique du christianisme. L'avocat du fisc, Pompeianus, prit la parole, et dit : « Fabius Victor est présent avec le commissaire de César, Valerianus Quintianus; je requiers que Maximilien, fils de Victor, conscrit bon pour le service (3), soit examiné et mesuré. — Quel est ton nom? » demanda le proconsul au jeune homme. « Pourquoi veux-tu savoir mon nom (4) ? Il ne m'est pas permis d'être soldat, parce que je suis chrétien, » répondit celui-ci, faisant écho à l'une des plus rigoureuses sentences de TertuUien (5). « Approchez-le de lamesure, »

(1) Le même qui fut consul en 291, et préfet de Rome en 296.

(2) Fabius Victor est qualifié de temonarius [Acta S. Maximiliani, 1, dans Rutnart, p. 309), qu'on interprète par officier de recrutement. Cependant les sentiments qu'il montre dans le reste du récit font Toir qu'il était alors retiré du service, et que ce n'est pas en qualité de recruteur qu'il présente son fils, mais seulement en vertu de l'obligation légale imposée au père vétéran ; voir au Code Théodosien tout le titre XXII du livre VII, en particulier la loi 7 : « Sciant veterani, quibus quies post arma concessa est, liberos suos... ofl'erendos esse militiœ. 9

(3) « Quonidim probabilis est. » Acta, 1. L'épitaphe d'un vétéran, à Lyon, note qu'il fut die Martis probatus ; Wilmanns, 2569.

(4) a Dio proconsul dixlt : Quis vocaris? Maximilianus respondit : Quid autem vis scire noraen meum? » Acta, 1. Le proconsul connaissait le nom du jeune homme, puisque l'avocat Pompeianus venait de l'indiquer ; mais cette interrogation était une des formalités de l'enrôlement; voir Tacite, Hist., II, 97; cf. Bouché-Leclercq, Manuel des institutions romaines ^ 1886, p. 272, note 5.

(5) « Hibi non licet milltare, quia christianus sum. » Acta, 1. Tertul-

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dit le proconsal. Maximilien répéta : « Je ne puis servir, je ne puis faire le mal, car je suis chrétien. » Pour lui encore, comme pour Tertullien, porter les armes, c'était faire le mal : il considère, avec l'apologiste, « la plupart des actes du service militaire comme des prévarications (1 ). » Sans faire attention à ses paroles, Dion renouvela Tordre de le mesurer. Un des appariteurs déclara : « Il a cinq pieds dix pouces. » « Qu'on le marque, » dit alors le proconsul. La marque était double : on gravait sur la peau, au moyen d'un fer rouge, le nom de l'empereur, imprimant ainsi un caractère indélébile à l'homme voué au service militaire (2) ; puis on suspendait au cou du nouveau soldat une bulle de plomb avec l'effigie impériale. A ces usages parait encore faire allusion Tertullien, quand il dit : « Le chrétien se laissera-t-il brûler.

lien ayaît dit, De corona, 9, parlant de l'équipement militaire : « Nullus habitas licitus est apud nos illicito actui ascriptus. »

(1) Decoronaj 11.

(2) Aetius, VIII, 12; Végèce,I, 8; saint Jean Chrysostome, Ad II Cor, HonHl, III; saint Ambroise, Deobitu Valent.y II, 1; Code Théo* dosien, X, xxii, 4. Le même usage était suivi pour la consécration à certains dieux ; la description qu'en donne Prudence peut d'autant mieux s'appliquer au stigmate militaire, que probablement celui-ci serrit de modèle à ce procédé de consécration religieuse ; on sait que le grade de soldat, niiles, était un de ceux que recevaient les initiés aux mystères de Mithra. Voici les vers de Prudence :

Quld, cum sacrandus accipit sptiragitidas? Acus minutas inferunt fomacibus, His membra pergunt urere, utque igniverint : Quamcunque parlera corporis fenrens nota SUgmarlt, hanc sic consecratam prœdicant.

Péri Stephanôn, X, 1076-1080. Voir les notes des éditions d'Arcvalo (Ifigne, Pair, lai., t. L\, p. &25) et de Dressel (p. 437).

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selon la discipline du camp, lui à qui il n'est pas permis de brûler, lui que le Christ a délivré de la peine du feu (1)? » et : « Demandera-t-il la livrée du pouvoir, lui qui a reçu celle de Dieu (2) ?» Se souvenant de ces paroles, Haximilien répondit une fois de plus : « Je ne puis servir. »

Le proconsul n'était pas accoutumé à rencontrer une telle résistance : « Sois soldat, dit-il, ou tu mourras.

— Je ne serai pas soldat. Coupe-moi la tête, si tu veux, mais je ne combattrai pas pour le siècle. — Qui t'a inspiré de telles idées? — Mon cœur, et celui qui est Fauteur de ma vocation. » Dion, alors, se tournant vers le père : « Conseille ton fils. — Sa résolution est prise, dit Victor, il sait ce qui lui convient. » Le proconsul s'adressa encore au jeune homme : « Sois soldat, accepte la marque de l'empereur. — Je ne reçois pas de marque, car je porte le signe du Christ mon Dieu. — Je vais t'envoyer tout de suite à ton Christ.

— Fais sans retard ; c'est ce que je souhaite : là est ma gloire. — Qu'on le marque, » dit encore Dion. MaximiUen se débattit (3), en criant : « Je ne reçois point de marque du siècle; si tu m'imposes le signe de Tempereur, je le briserai, car pour moi il est sans valeur. Je suis chrétien; il ne m*est pas permis de porter au cou la bulle de plomb, moi qui porte déjà le signe sacré du Christ, fils du Dieu vivant, que tu

(1) De corona, 11. Comparez arec les vers de Pradence, cités à la noie précédente : Membra pergunt urere.^ fervens nota.

(2) Ibid.

(3) « Cumque reluctaret. » Acta, 2.

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ne connais pas, du Christ qui a souffert pour notre salut, et que Dieu a livré à la mort pour nos péchés. C'est lui que, nous tous chrétiens, nous servons; c'est lui que nous suivons, car il est le prince de la vie, Fauteur du salut. » Dion insistait toujours : « Sois soldat, reçois les emblèmes militaires, afin de ne pas périr misérablement. — Je ne périrai pas ; mon nom est déjà près de Dieu. — Pense à ta jeunesse, consens à servir : cela convient à un jeune homme. — Ma milice est celle de Dieu ; je ne puis combattre pour le siècle. Je Tai déjà dit : je suis chrétien. » Le proconsul opposa vainement l'exemple de tant d'autres fidèles : « Mais, dit-il, dans la sacrée compagnie de nos seigneurs Dioclétien et Maximien, Constance et Galère, servent des soldats chrétiens (1). — Ils savent ce qui leur convient. Mais moi, je suis chrétien, et ne puis servir. — Ceux qui servent font-ils donc mal? — Tu sais ce qu'ils font. — Accepte de servir, de peur que ton mépris de la milice ne soit puni de mort. — Je ne mourrai pas; si je sors de ce monde, mon àme vivra avec le Christ mon Seigneur. » Alors le proconsul fit effacer le nom du conscrit; puis, se tournant vers celuici : (c Puisque, d'une àme insoumise (2), tu as méprisé le service, tu encourras la sentence convenable, qui servira d'exemple. » Et il lut sur ses tablettes (3) :

(1) « In sacro comitatu dominorum nostroram Diocletiaai et Maximiani, Constantii et Maximi, milites cbristiani sant et militant. » Àctat 2. «c Maximi o est ici pour « Maiimiani Galerii. »

(2) « Indevoto animo. » Acta^ 3.

(3) « £t decretam e tabella recitaTit. » Ibid. Sur Tusage de lire la

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« Maximilîen, qui s'est rendu coupable d'insoumission en refusant le service militaire, sera puni par le glaive. » Maxi milieu dit : « Grâces à Dieu (1) ! »

Conduit au lieu du supplice, il s'adressa aux autres chrétiens : « Frères bien-aimés, de toutes vos forces, de tous vos désirs, hâtez-vous afin d'obtenir la vue de Dieu et de mériter une semblable couronne. » Puis, d'un visage riant, il pria son père de donner au bourreau le vêtement neuf qui lui avait été préparé pour la milice, ajoutant : « Les fruits de cette bonne œuvre se multiplieront au centuple; puissé-je te recevoir au ciel afin d'y glorifier Dieu ensemble! » Il fut aussitôt décapité. Une matrone, nommée Pompeiana, obtint d'emporter son corps : le plaçant dans sa litière (2), elle le conduisit à Carthage, où il fut enterré près de saint Cyprien (3). Victor, plein de joie, rentra dans sa maison, remerciant Dieu de lui avoir permis d'envoyer un tel présent au ciel (4).

La sincérité du jeune soldat, la grandeur de sa foi

sentence (8i courte fût-elle) d'après les tablettes du juge, ex tabella recitare, voir Edmond Le Blant, les Actes des martyrs^ § 42, p. 111.

(1) «( Maximilianus respondit : Deo gratias. » Acla, 2. Cette exclamation, habituelle aux martyrs d'Afrique [Passio SS. Perpétua et FelicitaliSy 12; Acta proconsularia S. Cypriani, 4; Acta SS. Saturnini, Dativi, etc., § 17), devint plus tard le mot de ralliement des catholiques contre les donatistes, qui airaient pris pour cri de guerre : Deo laudes (saint Augustin, Enarr, in psalm. GXXXII, 6 ; cf. Bullettino di arch. crist,, 1875, p. 174, et les Dernières Persécutions du troisième sièclCy 3' éd., p. 122).

(2) « In dormitorio suo. » Acta, 3.

(3) Ibid, Sur le lieu de la sépulture de saint Cyprien, voir les Dernières Persécutions du troisième siècle, 3* éd., p. 123.

(4) ACtGy 3.

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et de son courage, ont mérité Tadmiration de la postérité chrétienne. Mais on verra difficilement dans son procès un acte de persécution. En ce moment même, comme le lui avait rappelé le proconsul, beaucoup de ses coreligionnaires entouraient les quatre empereurs, faisaient partie de leur cour ou de leur armée. Maximilien n'est pas puni à cause de son culte; on n'essaie pas de lui faire abjurer ses croyances ou de le contraindre à un sacrifice : on Tinvite seulement à imiter tant de ses frères qui servent dans les légions. La sentence est prononcée non contre le chrétien, mais contre le réfractaire. Aussi n'entendons-nous personne en dénoncer l'injustice, comme, dans une circonstance toute dififérente, fera le greffier Gassien (1). Cependant, à y regarder de près, les chrétiens auraient eu le droit de se plaindre, si leur foi n*avait mieux aimé suivre dans son vol vers le ciel r&me candide du jeune Maximilien. En le condamnant à mort, le proconsul dépassait la mesure. La loi prononçait contre les recrues insoumises un châtiment plus léger. « Ceux qui se refusaient au recrutement, dit un jurisconsulte du commencement du troisième siècle, étaient punis autrefois de la servitude, comme traîtres à la liberté; mais, les conditions du service militaire ayant été changées, on ne prononce plus la peine capitale^ parce que les cadres des légions sont le plus souvent remplis par des vo-

(1) WolrPassio S. Castiani Tingilani martyris.àAns Ruinart, p. 315.

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lontaires (1). » Quand il fit tomber la tête du conscrit qui, mal renseigné tout ensemble sur les devoirs du chrétien et sur les obligations du soldat, mais animé d'une ardente foi, avait si hardiment confessé Jésus, le proconsul semble avoir cédé à un mouvement de haine religieuse. Il oublia cette maxime de Fauteur cité plus haut : « On doit être indulgent pour le conscrit encore ignorant de la discipline (2) ; » indulgence qu'un autre jurisconsulte étend même au jeune soldat qui a déserté (3). Maximilien méritait d'être puni, mais n'aurait probablement pas été mis à mort, s'il avait invoqué à l'appui de ses répugnances une autre excuse que le titre de chrétien (4). Aussi n'a-t-il point usurpé celui de martyr, sous lequel l'honore l'Église. Quelque jugement, cependant, que nous portions sur la sévérité du procoastfl, cet épisode montre que, trois ans après l'établissement de la tétrarchie, aucune mesure n'avait été prise contre les chrétiens de

(1) « Qui ad delectum oUm non respondebant, ut proditores libertatis in senritutem redigebantur; sed mutato statu miiitiœ recessum a capitis pœna est; quia plernmque voluntario milite (numeri) eomplentur. » Arrius Menander, au Dig., XLIX, xti, 4, g 10.

(2) a Ignoranti adhuc disciplinam tironi ignoscitur. » Ibid.^ 215.

(3) «Siplures simul primo deseruerint... tironibus parcendum est. » Modestin, au Digeste, XLIX, xyi, 3, î 9.

(4) «Examinantur autem causa emansionis, et cur, et ubi fuerit, et quid egerit, et datur venia valetudini, afifectioni pareutum et affinium... » Àrrius Menander, ibid,^ 4, % 15. — Dans un cas qui n'est pas sans quelque analogie arec le nôtre, Antonin le Pieux dit que même le déserteur qui aurait mérité la mort doit être puni beaucoup plus légèrement, et encourir seulement un châtiment disciplinaire, si c'est son père qui l'a présenté : « Desertor, qui a pâtre suo fuerat oblatus, in détériorera militiara divus Plus jussit, ne Tideatur, inquit, pater ad supplicium detulisse. » Macer, ihid., 13, | 6.

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Tarmée. Des fidèles imbus d'idées rigoristes pouvaient apercevoir entre le service militaire et leur religion une contrariété qui n'existait pas; mais les empereurs pensaient encore autrement, et permettaient qu'autour d'eux on fût à la fois soldat et chrétien. Un peu plus tard, cependant, éclata une persécution contre les chrétiens de Tarmée. Eusèhe en parle, en termes malheureusement trop vagues : nous les rapporterons, et nous essaierons ensuite, à l'aide de son propre témoignage ou d'autres documents, de retrouver les faits indiqués par lui.

« Pendant que la situation des Églises était encore intacte, dit-il, et que les fidèles gardaient la liberté de leurs réunions, la justice divine se mit à nous frapper, insensiblement et avec modération, la persécution commençant par ceux qui servaient dans les armées (1). » Ce premier avertissement, ajoute-t-il, ne fit pas cesser les désordres qui troublaient alors les Églises. Cela montre que la persécution partielle et légère dont il parle précéda de plusieurs années la persécution générale. Plus loin, il revient sur le même sujet : « Il y eut des martyrs, non seulement quand la persécution sévit contre tous les chrétiens, mais même longtemps auparavant, quand la paix durait encore (2). Car alors le diable, qui a reçu la puis-

Ci)... *H {xàv lii 6s(a xpCaiCi ola ç^ov aur^, iceçctat&ivw;, Tdv àOpotojià- T(i>v ïxi auYxpoTou|Uvcfdv, i]pé{ia xal iierpicd; r^ aOrij; èicimcoic^v àvtxCvei, i% Twv iv (rrpaTsiOtt; àdeXf wv xaTap)ro(&ivoii toO 8i(i>Y|toO. Eusèbe, Hist. EccL, Vni, 1, 7.

(2)... O^ a^éxvjKtp (jiôvov 6 xatà icdtvriov ÂvcixivriOT) ii(a'x\thzy ^o>.*j Tcporepov 5è, xaô' ov ixt xàrfiç elpTQVYi; avvexpoxeTxo. Ibid,, VIII, 4.

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sancc sur ce monde, commença de se réveiller comme d^un profond sommeil, et dressa contre TËglise des embûches encore timides et dissimulées : il ne déclara pas la guerre contre nous tous à la fois, mais attaqua ceux qui servaient dans Tarmée (1) : car il croyait que les autres seraient abattus sans peine, s'il avait d'abord vaincu ceux-ci : alors, dis-je, on put en voir un grand nombre qui, renonçant à la milice, aimèrent mieux redescendre à la condition privée que d'abandonner le culte du souverain maître de toutes choses (2). »

La persécution contre les soldats, distante, comme nous l'avons dit, de la persécution générale, commencée par conséquent plusieurs années avant 303, eut Galère pour auteur. « Longtemps avant les autres empereurs, celui-ci s'efforça de détourner violemment de leur religion les chrétiens qui servaient dans l'armée, et surtout ceux qui habitaient dans son palais; il priva les uns de l'honneur de la milice, il accabla les autres de toute sorte d'outrages : il en mit même quelques-uns à mort (3). » On s'expliquerait

(i)... Oûx àOpda>c Ts Tq> xaO'f,(i.ûv èicano6uo|iivou icoXé(i,()>, oXX'êtt tûv xaTà xà orpaT^Tceda (lovcov àicoi»ipa»(iivov. Ibid., 4, 2.

(2) n>eiffTovç nocpriv tôv èv orpatetaiç ôpôtv àdji-ÊviffTaTa Tèv ISicoTociv icpootaicoCopiivov; pCov, iSk ôbv (J>i^ l^ouçNOi y^^^ivto tt); iiepl Tàv tûv ôXa>v SvituoupYbv eO(Te6eiaç. Ibid,

(3) UàXai 9cpà Tf); tôSv Xoitcûv Px(tiX»i>v xiviQ9Sa>c xoùc êv (rrpaTttai; Xpi^xiovoii; xai icpcoTouç yc àTcdvTfov toO; ini tou IStov otxou icopatpli^etv ix6e6ioM^évov, xal toùç (xèv èx x^c axpaxuoxixT); à^a; àicoxivovvxa, xoùc Se àxtfiixaxa xaOv6pîCovxa, i^$T] Se xai Odvaxov êxépoi; èicopxûvxa. Ibid., 18 (ce passage ne se trouve pas dans tous les manuscrits.

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difficilement qu'un simple César ait eu Taudace de commencer à lui seul la persécution, contrairement aux intentions bien connues de l'Auguste duquel il dépendait, si Ton ne se souvenait de Téclatante victoire qui, en 297, mettant le roi de Perse aux pieds de Galère et gagnant à l'Empire cinq provinces, avait donné à l'heureux guerrier un ascendant dont il ne cessera plus d'abuser (1). Peut-être, dans sa première expédition vers la Mésopotamie, qui se termina par une défaite aujourd'hui si glorieusement vengée, avait-il rencontré sur son chemin Hiéroclès, gouverneur de Palmyre (2), déjà préparant un livre contre les chrétiens (3) : le fanatisme du paysan dace se serait aiguisé aux haines raffinées du néoplatonicien (4). Aujourd'hui qu'il lui est permis de tout oser, et que lui-même se considère déjà comme l'égal de Dîoclétien (5), Galère donne cours à une rage long-

mais est donné par quelques-uns comme appendice au huitième iiirre d'Eusèbe).

(1) Lactance, De mort, pers.,9] Eusèbe, Chron,, éd. Migne, Olymp. 271 ; Ealrope, Brev., X, 4; Ammien Marcellin, XXV, 7; Pierre le Patrice, Excerpta de légat.

(2) Orelli, 513; Le Bas et Waddington, Voyage archéologique ^ t. III, 2626; Corpus inscr. lat,, t. lU, 133; Duchesne, De Macario Magnete, 1877, p. 19.

(3) Duchesne {l. c.) pense que Hiéroclès prépara pendant son gou- Temement de Palmyre le Aôyo; ftXoXviOnc icpoc xovç XpKjrtovovç.

(4) « Auctor in primis faciendœ persecutionis fuit... Auctor et consiliarius ad faciendam persecutionem fuit, » dit Lactance parlant d' Hiéroclès, Div. Inst.y V, 3; De mort, pers., 16. Ces paroles peurent s'entendre de son influence sur Galère comme du rôle qu'il jouera plus tard près de Dioclétien.

(5) « In tantos namque fastus post hanc yictoriam eleratus est, ut jam detractaret Cœsaris nomen. Quod cum in litteris ad se dalis au-

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temps comprimée. Le tribun André et ses compagnons sont immolés le 9 août dans les défilés de TAûti-Taurus, après avoir pris une part active à la défaite des Perses (1). Deux officiers d'une cohorte de Barbares auxiliaires, Serge, primicier de la Schola gentiliuniy et Bacchus, commandant en second de la même troupe, périssent le 7 octobre pour le Christ dans la Célé-Syrie (2). Deux magistrats municipaux,

dlsset, truci tuUu ac voce terribili exclamabat : Quousque Cœsar? Exinde insolenlissime agere cœpit. » De mort, pers,, 9.

(1) Aeta 55.. août, t. III, p. 720; Surius, Vitse 55., t. VIII, p. 186. Cf. tiileniont, Mémoires^ t. V, art. iv et note ii sur la persécution de Dioclétien. Les Actes mettent le Heu de leur martyre au delà de Mélitène, vers l'endroit où l'Euphrate divise l'Anti-Taurus , c'est-àdire dans le voisinage de la Sophène, une des provinces de l'Arménie conquise sur les Perses. D'autres documents (cf. Holstein, Notx in mart, rom.y 1674, p. 314) disent qu'ils périrent en Cilicie, dans le Taurus, ce -qui est moins vraisemblable. Il n'y a, du reste, que des indications générales à demander à leurs Actes; le récit est plein d'amplifications : le nombre des compagnons donnés par eux à saint André, deux mille cinq cent quatre-vingt-treize, est inadmissible, rapproché du texte d'Eusèbe, disant que dans la persécution contre l'armée, peu de chrétiens furent mis à mort.

(2) Acta SS,, octobre, t. III, p. 883; Surius, ViUe 55., t. X, p. 99; Métaphraste, dans Migne, Pairol. grxc, t. CXV, p. 1005 ; texte grec de la Passio 55. Sergii et Bassi Adins Analecta Bollandiana, t. XIV, 1895, p. 373-375. Malgré les remaniements qui diminuent Tautorité des Actes, soit latins, soit grecs, M. Le Blant {Les Actes des martyrs, p. 76, 109, 263) a relevé plusieurs traits qui semblent provenir d'un original ancien, et auxquels d'autres encore peuvent être ajoutés. L'un est le titre donné à Serge, TcpijiixiQpioç Tfj; tôv KevtiXCwv ffxo^^ç» cl à Bacchus, <TixouvSiQptoc Se tauryi;. Ce corps auxiliaire est nommé dans la Notitia dignitatum (éd. Bôcking, Or., p. 38; Occ, p. 41, 1080). Il faisait probablement partie de la garde impériale; Gûther, De off, domus Aug., III, 10. De^ soldats chrétiens EX NVMER. GENTIL, ou D. SCOLA. GENTILIVM sont rappelés par des inscriptions trouvées dans la Deuxième Germanie {Inscriptions chrétiennes de la Gaule,

Hipparque et Philothée, sont mis à mort le 9 décembre avec trois de leurs concitoyens, à Samosate, parce qu'ils s'étaient abstenus de paraître à un sacrifice

n* 359, t. I, p. 485) et à Florence (Gori, Inscr. qux in Etrurix urbibus exstant, t. III, p. 334). Les grades de Serge et de Baccbus s'accordent bien ayec ce fait que la seconde armée conduite par Galère contre les Perses fut composée en partie d'auxiliaires barbares fJornandès. De rébus Getids, 21); en même temps, l'existence de ces auxiliaires dans la garde impériale explique la faveur dont, d'après leurs Actes, Serge et Baccbus auraient joui près de Galère, et fait comprendre ce mot d'Eusèbe, cité plus baut, que parmi les militaires le crue! César poursuivit surtout ceux de son palais. Il est question dans les Actes de la ville de Barbaleso, où fut martyrisé Baccbus, prope regionem Limitaneorum. L'organisation, sur les frontières les plus menacées de l'Empire, de colonies à la fois militaires et agricoles, composées de cbefs et de soldats, limitanei, bien que commencée dès l'époque d'Alexandre Sévère (Lampride^ Alex., 8), reçut prédsément de grands développements au temps de Constantin et de Dioclétien (Marquardt, Rômische Staaisverwallung, t. II, p. 590- 591). Dans son article sur saint Serge {Mémoires, t. V), Tiilemont n'admet pas que les deux martyrs aient pu être mis à mort sous Haximien, comme le rapportent Métapbraste, les Menées grecques, Adon, Usuard. « Aucun Maximien, dit-il, n'a régné en Syrie; » il concède seulement que « Maximien Galère peut y être venu en 303, n'étant encore que César. » Par une distraction surprenante cbez un si exact bistorien, Tiilemont oublie la double expédition de 297, qui, pendant une année au moins, fit parcourir à Galère les provinces d'Orient. Je ne vois pas de motif d'e£facer (même pour le remplacer par celui de Maximin Daia) le nom de Maximien donné par tous les bagiograpbes ; ce nom maintenu ne peut être celui de Maximien Hercule, qui ne commanda jamais en Orient : il désigne certainement Maximien Galère, et, comme celui-ci n'y eut le pouvoir d'un chef d'armée qu'en 297, le martyre de Serge et de Baccbus se trouve reporté à cette année, qui vit commencer la persécution militaire. — Serge et Baccbus devinrent les saints les plus populaires de l'Orient. La ville et le bourg de Rasapba, où souffrit Serge (près de Sura, dans le Célé-Syrie, ou plutôt dans l'Augusta Euphratensis) , fut, au cinquième siècle, appelée Sergiopolis; une église fut consacrée sous le vocable des saints Serge et Baccbus dès 354 (Le Bas et Waddington, Voyage archéologique, t. 111, n» 2124); leur renommée s'étendit jus-

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d'actions de grâces offert par lempereur (1). Les lieux assignés au martyre de ces saints se trouvent sur le passage d'une armée revenant lentement d'Arménie par la Mésopotamie et la Syrie vers la mer Egée : c'est la route que prit Galère, alors qu'après avoir séjourné près de Dioclétîen à Nisibe (2), et conclu la paix avec les Perses, il regagna ses États d'Europe.

Galère trouva un docile instrument de ses rigueurs contre les soldats et surtout les officiers chrétiens. « Je ne sais quel chef de l'armée romaine, dit Eusèbe, entreprit de les poursuivre : il commença d'inspecter les chrétiens de l'armée, leur laissant le choix de conserver leurs honneurs et leurs grades, en obéissant aux ordres impériaux, ou, s'ils refusaient, d'être exclus de la milice (3). » C'était, pour les officiers.

qu'en Gaule : il y eut à Chartres une église portant leur nom, que la tradition attribuait au quatrième siècle (Le Blant, Inscriptions chré' Uennes de la Gaule, t. I, p. 305).

(1) Assemani, Acla SS. marL Orient, et Occident,, t. Il, p. 123- 147. Assemani fixe à 297 le martyre de ces saints. D'autres, se fondant sur la ressemblance des noms de Maximien et Maximin, le placent en 308, sous Maximin Daia : ils pensent écarter ainsi la contrariété qui existerait entre le récit des Actes, si on le mettait en 297, et l'assertion d'Ëusèbe {Hist. Eccl, VlU, 4; cf. 18) d'après laqueUe des soldats seuls auraient été martyrisés. Cependant, des fidèles étrangers à l'armée purent périr exceptionnellement, sans qu'£usèbe, si peu précis en cet endroit, les ait marqués; l'existence à Samosate de magistrats chrétiens se comprendrait en 297, et serait conforme à une autre assertion d'fiusèbe (VIII, 1,2): elle se comprendrait moins en 308, cinq ans après le commencement de la persécution.

(2) Eutrope, Brev., IX ; cf. Tillemont, Histoire des Empereurs, U IV, p. 39.

(3) Eusèbe, Hist. EccL, VUI, 4, 3.

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la dégradation [gradus dejeclio) ; pour les soldats, le renvoi ignominieux {ignominiosa missio), avec privation du titre et des privilèges des vétérans (1). « Beaucoup de ces champions du Christ préférèrent sans hésiter la confession de son nom à la gloire et aux avantages du monde. Un petit nombre d'entre eux perdirent pour la défense de la piété non seulement leur dignité, mais encore leur vie, à une époque où celui qui tendait des pièges à notre religion n'osait encore verser le sang que rarement et avec précaution (2). » La Chronique d'Eusèbe, plus explicite que son Histoire, donne un nom, qui doit être celui du général dont il est question plus haut : « Veturius, maître de la milice, poursuit les soldats chrétiens, et depuis ce temps la persécution commence peu à peu contre nous (3). » 11 s'agit ici d'une véritable épuration de Tarmée, au moins pour les États de Galère, car le maître de la milice était un commandant supérieur,

(1) Marqnardt, Rômische Staatsverwaltung, L II, p. 552-553.

(2) Eusèbe, BisU EccL, VIII, 4, 4.

(3) « Vetarins, inagUUr militi», christianos penequilur milites, paulaUm ex illo teropore jam perseculione adrersas dos incipienle. » Chran. — Les Actes de saint André et ceux des saints Serge et Bacchns nommeot un Antiochus, comme ayant exercé contre eux des poursuites; ce personnage a-t-il une existence historique? est-il distinct de Veturius? ne pourrait-on admettre que, ignorant le vrai nom du fonctionnaire chargé par Galère de rechercher les chrétiens de son année, les hagiographes lui ont donné celui d'un personnage biblique, pour eux synonyme de persécuteur? Du reste, le nom d'An- Uochus fut réellement porté par des magistrats romains : inscription d'un ANTIOCHVS, VIR PERFECTISSIMVS, PRABSES PROVINCIAE ARABIAE, dans Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1895, p. 220.

psRsécimons. — iv. 8

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une sorte de ministre de la guerre (1), occupant dans la hiérarchie militaire un rang analogue à celui du préfet du prétoire dans la hiérarchie civile (2). L'opération confiée à Veturius se place entre la quatorzième et la dix-septième année de Dioclétien, c'està-dire entre 298 et 301 (3). Ce fut probablement la suite, plus régulière et plus méthodique, des pre^ mières violences exercées par Galère pendant sa campagne d'Orient.

La persécution dut sévir particulièrement dans les provinces où les légions étaient campées. C'est ainsi que la Hésie, siège d'une des plus grandes agglomérations militaires de l'Empire romain, vit périr plusieurs soldats, par l'ordre du gouverneur Maxime. On cite, à Dorostore, deux martyrs, appartenant probablement à l'armée, Pasicrate et Yalention (^)« Le vétéran Jules, qui avait refusé de recevoir une gratification à l'occasion de quelque fête militaire ou impériale dans laquelle des actes d'idolâtrie étaient maintenant exigés, fut traduit devant Maxime par les officiâtes chargés de la recherche des délinquants (5).

(1) Expression de Duruy, Histoire des Romains, t. VL p. 570.

(7) Sur la charge de maître de la milice, voir Duruy, l c.,el t. VU, 1885, p. 158; Wiilems, Le Droit public romainy 1883, p. 558, 562,

(3) Quelques manuscrits de la Chronique marquent la XIV*, d*au* ires la XV1«, d'autres la XVII* année de Dioctétien. Voir Migne, Pa- IroL Grmc, t. XIII, col. 305, note 1.

(4) Acta S, Juin martyris, 2; dans Ruinart, p. 616. Cf. Acla SS,, mai, t. VI, p. 23; t. VII, p. 849; Analecta Bollandiana, t. X, 1891, p. 50-52.

(5) « Ab officialibus oblatus est Maiimo praesidi. » Acta S. Julii, 1 .

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Les Actes de son procès ont été conservés, et méritent d'être intégralement traduits» « Jules, demanda le président, qu'as-tu à répondre? ce qu'on rapporte de toi est-il vrai? — Je suis chrétien. Je ne puis me dire autre que je ne suis. — Quoi donc? ignores-tu que les princes ont donné Tordre de sacrifier aux dieux? — Je ne l'ignore pas, mais, étant chrétien, je ne puis faire ce que vous voulez et renier le Dieu vrai et vivant. — Quel mal y a-t-il donc à oflfrir de Tencens et à s'en aller? — Je ne puis transgresser les préceptes divins et obéir aux infidèles. Dans votre frivole milice, où j'ai servi pendant vingt-six ans (1), je n'ai jamais été poursuivi pour crime ou délit. Sept fois j'ai pris part à la guerre; je n'ai point désobéi à mes chefs, ni combattu moins bien qu aucun autre.

Ce texte est à ajouter à ceux que cite M. Le Blant {Les Actes des martyrs, § 54, {>. 129) pour montrer le r6le de VOfficium dans la présentation des accusés.

(1) « In annis Yiginti sex. » Acta S, Julii, 1. La durée normale du senrice dans une légion était de ringt ans (Tacite, Ann., I, 78 ; Dion Cassius, LV, 23; Ulpien, au Digeste, XX VII, i, 8, g 9; Dioclétien et Maximien, au Code Justinieuy VII, lxit, 9; Suidas, ▼• Benpavéc; Corpus inscr. lai., t. III, p. 849); mais sourent on la dépassait. Auguste (Monument Ancyr,, 17) rappelle qu'il donna des gratifications militibus qui vicena plurave stipendia meruissent. Dans les diplômes de Domitien et d'Hadrien, on Toit que le congé n'est ordinairement accordé qu'après Tingt-cinq ans et plus; quina et vicena stipendia est la formule habituelle. Ceux de Vespasien reprennent la formule d'Auguste : qui vicena stipendia plurave meruerant. Voir les soixante diplômes militaires réunis par Mommsen au t. III du Corpus, p. 843 et suirantes. Inscriptions de légionnaires ayant servi pendant yingt-cinq ans : Wilmanns, Exempta inscript, y 2205; Renier, Inscriptions S Algérie y 1080; Corpus inscr. lat., t. III, 1172; pendant Tingt-six ans, Wilmanns, 481.

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Jamais le prince ne m'a trouvé en défaut : croîs-tu donc qu'après avoir rempli fidèlement des devoirs inférieurs, je paraîtrai aujourd'hui infidèle à des obligations plus hautes? — Dans quel corps as-tu servi? — J'ai porté les armes, je suis sorti' à mon tour, mais je suis toujours vétéran (1). Cependant j'ai adoré le Dieu vivant, qui a fait le ciel et la terre; aujourd'hui, je ne me montrerai pas moins fidèle serviteur. — Jules, je vois que tu es un homme grave et sage. Laisse-toi persuader et sacrifie aux dieux. — Je ne ferai pas ce que tu demandes, et je n'encourrai pas par un péché un châtiment éternel. — Je prends le péché sur moi. Je te fais violence, afin que tu ne paraisses pas acquiescer de ton plein gré. Ensuite tu pourras rentrer en paix dans ta maison. Tu recevras la gratification de dix deniers (2), et personne ne t'inquiétera. » On reconnaît dans ce langage la répugnance de certains magistrats pour les cruels of-

(1) « Sub arma mililavi, et ordine meo egressus sum, veleranus semper. » Acta S. Julii^ 1. 11 était sorti des rangs par ïhonesta missio, et Jooissait des privilèges et de la pension de retraite des Tétérans; mais il était encore soumis, comme tel, à certaines obligations militaires. Sur les vexiUa veteranorum, roir Marquardt, Bômische SiaatsverwaUung, t. Il, p. 448-452. Une inscription de Lambèse (Renier, 1080) fait mention d'un soldat qui militavit ann, XX\, ei post missionem senrit encore ann, XXXV.

(2) « Accipies decem denariornm pecuniam. v Acta, 1. Dans un autre manuscrit {Acta SS., mai, t. VI, p. 661), on lit : « decennaliorum pecuniam, > Targent des décennales. Si cette rersion est la rraie, et qu'il s'agisse d'un donativum accordé aux troupes pour fêter la dixième année de Galère, les faits se passeraient en 302, une année seulement avant la persécution générale. Voir Tillemont, Mémoires^ t. V, note m sur la persécution de Dioctétien.

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fices dont ils étaient chargés, et leur désir d'accepter les plus légères marques de soumission extérieure; nous verrons d autres exemples de ces dispositions quand la persécution générale aura commencé. Cependant Jules refusa de se laisser séduire : « Ni cet argent de Satan, ni tes paroles captieuses, ne me feront perdre le Dieu étemel. Je ne le puis renier. Condamne-moi donc comme chrétien. — Si tu n'obéis pas aux ordres royaux, si tu ne sacrifies pas, je te ferai décapiter. — Tu feras bien. Je te conjure donc, pieux président, accomplis ton dessein, et condamne-moi : mes désirs seront satisfaits. — Ils le seront, en effet, si lu ne veux pas te repentir et sacrifier. — Grâces te soient rendues, si tu agis ainsi. — Tu as bien hâte de mourir : tu crois donc en tirer quelque gloire? — Si je mérite de souffrir, j'acquerrai une gloire étemelle.

— Si tu souffrais pour la patrie et pour les lois, tu acquerrais vraiment une telle gloire. — Je souffre pour les lois, mais pour les lois éternelles. — Ces lois vous ont été données par un homme qui mourat cmcifié. Vois ta folie, de préférer un homme mort à nos princes vivants! — Il est mort pour nos péchés, afin de nous donner la vie étemelle. Dieu vit éternellement; celui qui le confesse aura la vie éternelle; mais une peine éternelle attend celui qui l'aura renié.

— J'ai pitié de toi; je te conjure de sacrifier plutôt, afin de vivre avec nous. — Vivre avec vous serait pour moi la mort; mais si je meurs, je vivrai. — Écoute-moi, et sacrifie; sinon, je tiendrai ma promesse et te ferai périr. — J'ai souvent demandé de

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mériter un tel sort. — Tu as donc choisi de mourir ? — J'ai choisi une mort temporaire, mais une vie étemelle. » Maxime prononça la sentence : « Que Jules, qui n'a pas voulu obéir aux princes, encoure la peine capitale. » On ie conduisit au lieu du supplice. Les fidèles, qui n'étaient point alors inquiétés, l'entouraient en foule et l'embrassaient. « Que chaqun voie dans quel esprit il me baise (1), » dit le martyr, voulant sans doute avertir ceux que la compassion attirait vers lui plutôt qu'une sainte allégresse. Un soldat chrétien, Hésychius, alors prisonnier, se trouvait présent : peut-être avait-il été amené pour que le procès ou l'exécution d'un coreligionnaire lui fit abandonner la foi. Mais, loin d'être ébranlé, Hésychius, s'adressant au saint : « Je t'en prie, Jules, poursuis joyeusement ce que tu as commencé, et obtiens la couronne promise par le Seigneur à ceux qui le confesseront. Souviens-toi de moi, car je vais te suivre. Salue aussi les serviteurs de Dieu Pasicrate et Valention, qui par une bonne confession nous ont précédés vers le Seigneur. » Jules, embrassant Hésychius : « Frère, dit-il, hàte-toi de venir. Car ceux que tu as salués ont déjà entendu tes recommandations. » Tout en parlant, le vétéran avait couvert ses yeux avec un linge, noué autour de la tête (2) ; puis, tendant le

(1) a Unusquisque Yideat qoaliter osculetur. » Acta, 1.

(2) « Et bœc dicens, sanctns Julius accepit orarium, et ligayit ocu- Io8 8U0S, et tetendit cerTÎcem suam. » ActOf 2. Uoe peinture do quatrième ou cinquième siècle, découyerte en 1887 dans le corridor de la maison des saints Jean et Paul, sur le Ceiius, représente trois mar-

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COU, il dit : « Seigneur Jésus, pour le nom de c[ui je soufiPre, daigne placer mon âme parmi tes saints (1). » Le bourreau tira le glaive : Jules fut décapité le 27 mai. Hésycbius périt quelques jours après (2).

La Mésie vit d'autres scènes de persécution. La recherche des soldats chrétiens, confiée dans cette province au gouverneur Maxime (3), amena la com-

tyrs, les yeux couverts ainsi de Vorarium, et tendant la tête pour reeefoir le coup mortel du bourreau placé derrière eux : c'est Yiilus» tration la plus claire de notre texte et de tant de passages semblables des Passions. J*ai fait reproduire cette fresque, d'après une bienveillante communication du P. Germano, dans mon appendice sur Les Pro' ces des martyrs, à la suite du Polyeucte édité en 1889 par M. Marne, p. 159. Le P. Germano l'a publiée à la p. 326 de son beau livre sur les découvertes du Celius, La Casa celimontana dei SS. martiri Giovanni e Paolo, Rome, 1894.

(1) « ... Tu cum sanctis tuis meum collocare dignare spiritum. b Acla, 2. — Expressions analogues dans les inscriptions chrétiennes : TE SVSCIPUNT OMNIVM ISPlRFrA SANCTORVM... IN PAGfiM CVM SPIRITA SàNCTA ACGEPTVM... REFRIGERA CVM SPIRITA SANCTA... ACCEPTA EST AD SPIRITA SANCTA... INTER SANC- TOS... CVM SANCTIS... META TON AHÛN... A TERRA AD MAR- TYRES... SPIRITVS A CARNE RBGEDENS SOCIATVS SANCTIS... ACÇBDENS AD SANCTORVM LOCVM, etc.; BuUeltino di archeoUh gia cristiana, 1875, p. 19-32. Voir aussi l'éloge métrique de la martyre Zosime, ibid,, 1866, p. 46; cf. Les Dernières Persécutions du troisième siècle, 3« éd., p.272-274.

(2) Le 15 juin, d'après plusieurs martyrologes. Voir Aeta SS.i Juin, t. II, p. 1049. — Le P. Delehaye (Les Légendes hagiographie queSf p. 139) range la Passio Julii dans « la troisième catégorie, celle des Passions qui ont pour source principale un document historique de premier ou de second rang. » M. Dufourcq (Élude sur les Gesta martyrum romains, t. II, p. 248) dit : « La simplicité du récit qui célèbre le saint en atteste la haute antiquité : le texte peut fort bien dater des environs de 400, et représenter la tradition de l'Église. »

(8) « Presses Maximus, cui hujuscemodi cura fuerat injuncta. » Acta 55. Mareiani et Nicandri^ 1, dans Ruinart, p. 618. Les Actes

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parution de deux militaires, Nicandre et Harcmû, dont le procès est plus émouvant encore, car, usant de la faculté accordée depuis Septime Sévère aux soldats (1), tous deux étaient mariés. Ils paraissent avoir été récemment convertis. Comme tant d'autres dont parle Eusèbe, « ils abandonnèrent la gloire de ce monde pour la milice céleste (2), » c'est-à-dire que, mis en demeure de renoncer à leurs grades ou à leur religion, ils préférèrent celle-ci à ceux-là. Cependant, par une sévérité exceptionnelle du juge, ou plutôt par une faveur spéciale de la Providence, ils furent au nombre des militaires dont parle encore

ne inarquent point dans quelle contrée se passe leur récit ; mais la mention an prxses Maxime fait supposer qu'il s'agit de laproyince où nous ayons déjà vu un gourerneur du même nom sévir contre les soldats chrétiens. — Les Actes des saints Marcien et Nicandre sont étroitement apparentés à ceux de Jules, que nous Tenons d'analyser. « Il est très probable, dit M. Franchi de' Cavalieri, qu'on doit les attribuer à une môme main, ou au moins à une même officine hagiographique. » Nuovo Bull, di arch. crist., 1904, p. 23. H. Dufourcq se rallie à cette opinion (Étude sur les Gesta martyrura romains^ t. II, p. 245 et suiv.). 11 y a longtemps que Tillemont, trop oublié des critiques modernes, avait dit, à propos des saints Marcien et Nicandre : « Leurs Actes ont une grande relation arec ceux de saint Jules. » Mémoires, t. V, note m sur la persécution de Dioclétien. Comme la série des Passions des martyrs danubiens (Jules, Nicandre, Irénée, Dasius), sans offrir des pièces de première main, représente une tradition sérieuse, on ne s'explique pas le jugement sommaire porté par M. Harnack sur celle de Nicandre et Marcien, qu'il déclare a indigne de foi. » Die Mission, etc., t. II, p. 49, note 5.

(1) Voir Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 35-36.

(2) a Totius hujus mundi gloria derelicta, ad cœlestem militiam Christ! gratia se contulerunt. » Acta, t. Cf. Eusèbe, HisL Eccl., VIII, 4, 2, 3, et 18, 1.

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Eusèbe, qui « perdirent pour la défense de la piété non seulement leur dignité, mais encore leur vie (1). » « Si vous n'ignorez pas, leur dit Maxime, les ordres des empereurs, qui vous commandent de sacrifier aux dieux, approchez, Nicandre et Harcien, et faites acte d'obéissance. — Ces ordres, répondit Nicandre, «ont pour ceux qui veulent rester dans la milice (2) ; mais nous, qui sommes chrétiens, nous ne pouvons être tenus d'y obéir. — Pourquoi, reprit Maxime, ne recevez-vous pas la solde de votre grade (3)? — Parce que l'argent des impies souille les hommes qui veulent servir Dieu (4). » Maxime insista : « Avec un peu d'encens, Nicandre, honore les dieux. — Gomment un chrétien pourrait-il adorer des pierres et du bois, au mépris du Dieu immortel qui nous a tirés du néant et qui conserve tous ceux qui espèrent en lui? » Daria, l'épouse de Nicandre, était présente : « 0 mon seigneur, dit -elle, prends garde de ne point faire ce qu'on te commande; prends garde de ne point renier Notre-Seigneur Jésus-Christ.

(1) Ibid., VIII, 4, 4.

(2) Le texte porte sacriflcare, ce qui a peu de seas ; Tillemont le corrige, avec laison, par militare.

(3) ff Quare vel festra mérita aon accipitis dignitatis? » Acta, i. Comparez Texpressioii classique : a stipendia meruerunt. »

(4) Cette réponse ne Tent pas dire que Nicandre et Marcien considèrent comme défendu à un chrétien de toucher la solde d'un grade militaire; mais, les ordres de Galère ayant imposé ralternatire, ou d'abandonner le grade, ou de renier la religion, ils ont pris le premier parti, et ne peuvent plus par conséquent toucher une solde devenue l'argent des impies, bon pour ceux-là seulement qui ont apostasie.

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Lève tes yeux vers le ciel, tu y verras Celui pour qui tu dois conserver ta foi et ta conscience. C'est lui qui sera ton secours, » Avec ce mépris brutal de la femme, que professaient tant de païens, Maxime ne comprit point le sentiment tendre, délicat et fier dont Daria était animée; se trompant sur ses intentions : « Mauvaise tête de femme (1), cria-t-il, pourquoi désires-tu la mort de ton mari? — Pour qu'il vive avec Dieu, répondit-elle intrépidement, et pour qu'il ne meure jamais. — Ce n'est pas cela, repartit Maxime, mais tu désires t'unir à quelque mari plus robuste; voilà pourquoi tu excites celui-ci à courir vite à la mort. » A ces mots, Daria se dressa dans sa dignité outragée d'épouse et de chrétienne : « Puisque tu me soupçonnes d'avoir de telles pensées et d'être capable d'une telle conduite, fais-moi mourir la première pour le Christ, si tu as aussi des ordres concernant les femmes. » Mais la persécution ne regardait encore que les soldats; Maxime répondit : « Nous n'avons aucun ordre concernant les femmes; aussi ne ferai-je point ce que tu demandes : cependant tu iras en prison. »

Quand elle y eut été conduite, Maxime essaya encore de persuader Nicandre. « N'écoute pas, lui ditil, les paroles de ton épouse, ou des conseils semblables aux siens, de peur d'être promptement privé de la lumière ; mais, si tu le veux bien, accepte un délai, pour examiner en toi-même s'il vaut mieux vivre

(1) a Malum caput mulieris. »

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OU mourir. — Le délai que tu m'offres, répondit le soldat, suppose qu'il est déjà passé : l'examen est fait, et je suis résolu à désirer avant tout d'être sauvé. — Dieu soit remercié! » dit à demi- voix le gouverneur. « Oui, Dieu soit remercié (1)! ); répéta Nicandre. Cette même acclamation, prononcée à la fois par le juge païen et par le martyr, montre que les formules chrétiennes avaient fini par pénétrer dans le langage courant, et que le paganisme lui-même, tout en persécutant au nom des dieux, était travaillé par l'idée monothéiste. Cependant Maxime s'était mépris sur la pensée du soldat. Il avait compris que Nicandre cédait par amour de la vie, et, plein de joie, il se félicitait déjà avec son assesseur Leucon (2) : nous avons déjà vu, par les Actes de saint Jules, que Maxime répugnait à verser le sang. Mais Nicandre n'avait voulu parler que du salut éternel. On Tentendit prier Dieu tout haut, le remerciant, lui demandant d'être délivré des tentations de cette vie. « Comment, s'écria le juge, toi qui tout à l'heure m'as déclaré que tu voulais vivre, voilà que de nouveau tu désires mourir! — Je veux vivre, répondit Nicandre, mais de la vie éternelle, non de la vie passagère de ce monde : aussi je te rends maître de mon corps. Fais ce que tu veux : je suis chrétien. » Pour la première fois, le gouverneur se tourna vers Marcien : « Et toi,

(1) « Prœses vero sublala Toce dicebat : Gratias Deo. Et Nicander nna cam eo dicebat : Etiam gratias Deo. » Acta, 2.

(2) a Itaqae gandens cum Lencone consiliario suo incedebat. » Ibid,; cf. Edmond Le Blant, Les Actes des martyrs, § 12, p. 53

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Marcien? » dit-il. Celui-ci répondit : « Ce que déclare mon camarade (1), je le déclare aussi. — Alors, prononça le président, vous serez tous deux mis en prison, et bientôt sans doute vous subirez votre peine. » Maxime, cependant, ne se hâta point : un long délai fut accordé aux deux soldats. Après vingt jours passés en prison, ils furent de nouveau conduits au gouverneur : « Nicandre et Harcien, leur dit-il, vous avez eu le temps de vous décider à obéir aux ordres impériaux. » Ce fut Marcien qui répondit : « La multitude de tes paroles ne pourra nous faire abandonner la foi et renier Dieu. Il est présent à nos yeux, et nous savons où il nous appelle. Aujourd'hui est consommée notre foi au Christ : renvoie-nous promptement, afin que nous voyions le Crucifié, celui que vous ne craignez pas de blasphémer (2), et que nous vénérons et adorons. — Selon votre désir, dit Maxime, vous serez livrés à la mort. — Par le salut des empereurs, reprit Marcien, fais vite, nous t'en supplions, non par crainte des supplices, mais afin

(1) « Commilito meus. » Acta, 2.

(2) « Crucifixum, quem tos ore nefario maledicere non dubitatis. » ActOt 3. Le récent ouvrage de Porphyre contre les chrétiens parlait du Christ avec mépris, à cause de l'opprobre de la croix : « Contemnis enim eum... propter crucis opprobrium, )» dit saint Augustin sV dressant au philosophe, De civ, Dei, X, 28. L'expression monothéiste que nous avons déjà rencontrée sur les lèvres de Maxime conviendrait à un néoplatonicien, disciple de Porphyre. On a vu par l'exemple d'fliéroclès que ces philosophes n'imitaient pas l'éloignement de leur maître pour la vie publique (cf. Les dernières Persécutions du troi' sièine siècle, 3« éd., p. 176) et se poussaient habilement aux carrières lucratives et aux honneurs.

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de jouir plus tôt de notre désir. — Ce n'est pas à moi que vous résistez, répondit le juge, et ce n'est pas moi qui vous poursuis : je suis donc étranger à votre sort, et pur de votre sang. Si vous croyez que votre course sera bonne, je vous félicite (1) : que votre désir s'accomplisse ! » Et il prononça la sentence capitale. « La paix soit avec toi, président humaiu! » s'écrièrent ensemble les condamnés (2).

Joyeux et bénissant Dieu, ils allèrent au supplice. La femme de Nicandre, délivrée de prison, accompagnait son mari : son petit enfant était avec elle, porté par Papien, frère du martyr Pasicrate (3). Près

(1) « Si autem scitia tos bene Huros, gratulor Tobis. » Acta, 3. Il y a peaUéire encore dans ces paroles de Maxime une réminiscence néoplatonicienne : Porphyre compare sourenl à un voyage, ou plutôt à un retour dans la patrie, le passage de cette vie à l'autre; Deahstin,, 1; Sentent., 32; ad MarcelL, 1, a.

(2) a Pax tecum, prœses humane. » Acta^ 3. Je ne rois dans celte parole aucune ironie; étant donnée la cruauté de beaucoup de magistrats romains, Maxime se montra humain en épargnant aux deux martyrs, comme il l'avait épargnée à Jules, la torture dans l'interrogatoire et la flagellation ou la bastonnade avant le supplice, qui était cependant de règle pour les soldats condamnés à la décapitation {deligati ad palum virgisgue cxsi et securi percussi; THe-Live, II, 59; XXVIII, 29; cf. la note sur le premier de ces passages, dans le Tite' live de Lemaire, t. 1, 1822, p. 82; et Marquardt, Rômische StaatS' verwcUung, t. H, p. 553).

(3) Ce détail achève de prouver que les faits se passent en Mésie où nous savons par les Actes de saint Jules que Pasicrate venait d'être martyrisé. Il y eut certainement des Actes de saint Pasicrate; et peutêtre les Actes de saint Jules leur faisaient-ils suite, comme ceux des saints Nicandre et Marcien paraissent faire suite aux Actes de saint Jules (P. Franchi de' CavaÛeri, Nuovo Bull, di arck. crist., 1904, p. 26}. Pasicrate, qui n'est plus connu que par les allusions de ces deux Passions, et par le récit, peut-être altéré, des menées grecques, était aussi un soldat (Tillemont, Mémoires, t. V, note iv sur la perse-

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de Harcien marchait également la femme de celui-ci, accompagnée de ses parents; mais elle était païenne^ et se lamentait en déchirant ses vêtements. « Voilà bien, 6 Marcien, s'écriait-elle, ce que je te disais dans la prison, voilà ce que je craignais, ce que je pleurais d'avance. Malheureuse que je suis! tu ne me réponds pas. Aie pitié de moi, 6 mon seigneur : regarde ton très doux enfant : retourne-toi vers nous, ne nous méprise pas. Où te hàtes-tu? où veux-tu aller? pourquoi nous hais- tu? tu te laisses traîner comme une brebis au sacrifice. » Harcien la regarda sévèrement : « Jusques à quand, dit-il, Satan aveuglera-t-il ton esprit et ton cœur? éloigne-toi de nous : laisse-moi achever pour Dieu mon martyre. » Un chrétien, nommé Zotique, prit la main du courageux soldat : « Aie courage, mon seigneur et mon frère. Tu as combattu le bon combat : d'où vient qu'à nous, si faibles, est accordée une telle foi? Souviens-toi des promesses que le Seigneur a daigné faire, et qui pour vous vont s'accomplir. Vous êtes vraiment les chrétiens parfaits et les bienheureux. » L'épouse de Harcien, cependant, s'approchait tout en larmes, et tâchait de le tirer en arrière. Alors Harcien à Zotique : (( Retiens-la ; » et Zotique, abandonnant la main* du martyr, retint la malheureuse femme (1). Hais, quand

cutioa de Dioclétieo). Valention, qui est nommé avec lui dans la Passio Juin, devait être de môme un soldat (Tillemont, l. c).

(1) « L'épisode des femmes des martyrs, qui l'une encourage, l'autre retient son époux, semble la trouvaille de quelque pieux rhéteur ami des développements antithétiques. » Dufourcq, Élude sur les Gesta

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on fut arrivé au lieu de Texécution, Marcien porta les yeux tout autour de lui : apercevant Zotique, il l'appela, et le pria de lui amener celle qu'il avait écartée par vertu, mais qu'il aimait toujours. Quand elle fut près de lui, il l'embrassa, en disant : « Retire-toi maintenant dans le Seigneur. Car tu ne pourrais me regarder célébrant mon martyre, pendant que ton âme est encore au pouvoir du malin. » Il embrassa ensuite son enfant, et, levant les yeux au ciel, dit : « Seigneur Dieu tout-puissant, prends-le sous ta garde. » Puis Marcien et Nicandre se donnèrent à leur tour le baiser de paix. Au moment où ils se séparaient pour s'agenouiller devant l'exécuteur, Marcien aperçut l'épouse chrétienne de Nicandre, qui essayait vainement de percer la foule pour approcher de son mari. Toujours calme et maître de lui-même, il tendit la main à la jeune femme et la conduisit à celui qu'elle cherchait. « Dieu soit avec toi, » dit simplement Nicandre. Mais elle : « Mon bon seigneur, aie bon courage. Montre-toi vaillant dans le combat. J'ai passé dix années dans mon pays, séparée de toi (1), et à tous moments attendant de Dieu la joie de te revoir; maintenant je t'ai vu, et jeté félicite de quitter cette vie. Voici que je vais être élevée et glorifiée, devenant l'épouse d'un martyr. Aie bon courage, mon seigneur, rends ton témoignage à Dieu, afin de

martyram romains ^ l. II, p. 268. Mais pourquoi cet épisode, si oaturel, et d'ailleurs très beau, ne serait-il pas vrai?

(1) Probablement Nicandre avait été pendant ce temps occupé à des expéditions lointaines.

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me délivrer aussi de la mort éternelle. » Le bourreau s'approcha, banda les yeux des martyrs, et leur donna le coup mortel. C'était le 17 juin (1).

Les passages d'Eusèbe relatifs à la persécution des soldats parlent d'abord de TOrient, puis des États de Galère ; mais il est peu douteux qu'Hercule ait sui\d avec empressement l'exemple donné par le tout-puissant César, et fait aussi dans ses armées la recherche des militaires chrétiens. A cette période, antérieure de quelques années à la grande persécution, me paraissent pouvoir être attribuées les exécutions de soldats que marquent, à Rome ou en Italie, quelques documents hagiographiques. Aucun, malheureusement, ne vaut les deux belles Passions qui viennent d'être résumées; mais on en peut tirer cependant des faits vraisemblables. Un récit, maladroitement rattaché à celui d'un martyre de quelques années postérieur (2), nous fait connaître la mort pour le Christ

(1) Plusieurs manuscrits contiennent un dernier paragraphe, racontant la sépulture des deux martyrs, et aussi de l'épouse et du fils de Nicandre, à Vénafre, près d'Atina, en Italie. L'église d'Atina se glorifie en effet de posséder les corps de saint Nicandre et de saint Marcien. Mais ce ne peut être qu'à la suite d'une translation, comme on en a de nombreux exemples ; car leur martyre eut certainement la Mésie pour théâtre. Quant à l'assertion de Pierre de Noêb, que l'épouse de Nicandre eut la tête tranchée trois Jours après celui-ci, elle est contredite par le texte même des Actes, disant que la persécution ne concernait pas les femmes.

(2) Récit de Texécution à Rome de quatre cornicularii anonymes, connus sous l'appellation des Quatuor Coronati, rattaché par erreur à la Passion de cinq sculpteurs martyrisés en Pannonie, à laquelle il ne se rapporte ni par le lieu ni par la date. Dans le BulletUno di archeologia crislicna, 1879, p. 45-90, M. deRossia démêlé le problème

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de quatre adjudants (1) appartenant probablement à la garde impériale [équités singulares) (2) : ils furent exécutés dans Rome même, devant le temple d'Esculape, dans le voisinage des thermes de Trajan (3); leurs corps, recueillis par saint Sébastien (4), furent enterrés à trois milles de la cité, sur la voie Labicane (5). La mort de saint Sébastien lui-même,

que ni Tillemont (Mémoires, t. Y, art. lv et note xux sur la persécution de Dioclétien) i^i les Bollandistes {Acta SS,, août, t. II, p. 189, 328) n'étaient parvenus à résoudre.

(1) Gornicularii. Voir Marquardt, Jtômische Staatsverwaltung , t. II, p. 528-529, et Pottier, art. Cornicularius, dans le Dictionnaire des antiquités, t. I, p. 1509.

(2) Marquardt, /. c, p. 473-475.

(3) Bullettino di archeologia cristiana^ 1879, p. 80 ; cf. Jordan, Topographie der StadtRom in Alterthum, 1878, t. Il, p. 525.

(4) Les Actes disent : « cum Melciade episcopo. » Miltiade ne monta sur le siège de saint Pierre qu'en 311, alors qu'à Rome Maxence avait déjà rendu la paix à l'Église; mais il se peut qu'étant encore diacre ou simple prêtre il ait assisté saint Sébastien dans ce pieux office.

(5) Non loin du mausolée de sainte Hélène et du cimetière ad duos lauros. Le lieu de leur sépulture parait avoir été appelé in comilatu, c'est-à-dire avoir été voisin d'une résidence Impériale, cotnitatus {BuU lettino di arch. crist., 1879, p. 75). Au septième siècle, les pèlerins vénéraient encore leur tombeau primitif (Roma sotterranea, t. I, p. 178^179). « Sans chercher, dit M. de Rossi, à définir avec précision où était situé le vénéré sanctuaire des Quatuor Coronati, je dois établir que, dans la région voisine du cimetière ad duas lauros, était un lien auquel put convenir le vocable comi^a<iM. Tertullien {Àpolog,,3b), parlant des conspirateurs et des séditieux, et voulant montrer que parmi eux il n*y avait pas de chrétiens, dit : « Unde qui inter duas lauros obsident Cœsarem? » Là avaient leur cimetière les équités singulares, gardes du corps de l'empereur. Là Valentinien III sera assassiné |Al<rov duo doçvûv, comme porte la Chronique d'Alexandrie, ad duas lauros t in loco qui vocatnr ad laurum. Ces témoignages suffisent à prouver que de la fin du second siècle Jusqu'au cinquième la dénomination ad duas lauros fut connue de tous comme détignaiH

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qui commandait une des cohortes prétoriennes, me semble aussi appartenir à cette époque plus vraisemblablement qu'à aucune autre (1). Quatre martyrs enterrés dans la catacombe d'Albano, fondée d'abord pour les soldats chrétiens de la légion // Parihica, peuvent avoir fait partie de cette légion, et être tombés victimes de la persécution dirigée à la fin du troisième siècle contre les fidèles de l'armée (2). Peutêtre doit-on rapporter encore au temps de la rigoureuse et parfois sanglante épuration militaire,, commencée dans les provinces de Galère et poursuivie

une villa ou résidence impériale, comitatus. » Bulleltino di archeologia crittiana, 1879, p. 76.

(1) On sait de combien de difficultés chronologiques sont mêlés le^ Actes de saint Sébastien. Dans l'état où nous les possédons, J'j vois une composition artificielle, dans laquelle ont été réunies et plus ou moins adroitement combinées des traditions relatives à des martyrs d'époque différente, ayant souffert les uns sous Carinus et au commencement de Dioctétien, d'autres, comme Sébastien lui-même, à l'époque de la persécution militaire, d'autres enfin au temps de la grande persécution. Chacun de ces martyrs a une existence historique, comme l'indiquent les sépultures de la plupart d'entre eux ; mais le lien qui rassemble leurs histoires diverses, de manière à en former un tout, me parait l'œuvre d'un ingénieux compilateur. — Les Actes font juger Sébastien par Dioctétien lui-même. Il ne vint pas à Rome entre 297 et 303; mais Maximien Hercule résidait alors en Italie, et le nom de Dioclétien peut avoir été mis au lieu du sien par le rédacteur de la Passion, de même que dans celle des cinq artistes pannoniens il parait avoir été substitué à celui de Galère (cf. Bulletlino di orcheologia crUliana, 1879, p. 72). — L'allusion à saint Sébastien faite par saint Ambroise, Comm. in psalm. XVIII (Migne, Pa(r. lat., t. XV, col. 1497), est trop peu claire pour qu'on en puisse rien tirer pour ou contre le récit des Actes.

(2) Cf. Bullettino di arch. crist., 1869, p. 68-70, 76-78; 1879, p 87; Jordan, Topographie der Stadt Rom in Alterthum, t. H, p. 525

LA PERSÉCUTION DANS L'ARMÉE. 13t

dans celles d'Hercule, plusieurs martyrs d'Italie dont le souvenir a été mêlé sans preuves à celui de la légion Thébéenne (1).

L'intolérance d'Hercule et de Galère parut non seulement par la recherche directe des soldats chrétiens, mais encore par l'obligation imposée à tous les militaires de prendre part, les jours de fête, aux cérémonies religieuses célébrées dans les camps. Naguère on fermait les yeux sur leur abstention : maintenant celle-ci ne leur est plus permise, on les « pousse de force (2) p aux festins et aux sacrifices. C'était un moyen sûr d'éprouver les chrétiens qui restaient encore dans l'armée. Le centurion Marcel souffrit le martyre pour s'être indigné contre cette forme hypocrite d'oppression des consciences.

On célébrait à Tanger l'anniversaire de la naissance de Maximien Hercule. Tous les soldats assistaient aux sacrifices et aux repas qui les accompagnaient. Marcel, centurion de la légion Trajane (3),

(1) Par exemple iw saints Solutor, Adventor et OctaTe» à Tarin ; Sébastien et Alrerius, à Foasano; Secandns et Alexandre, à VintimiJle et à Bergame; Antonin, à PlaUance; Toir Acta SS., janvier, 1. 1, p. 81 ; jaUlet, t. n, p. 7; août, t. V, p. 792, 798; septembre, t. VIII, p. 293; cf. TiUemont, Mémoires, t IV, art. et note it sur saint Maurice.

(2) c Compelluntur. » Acta S. MareelU centurionis, i, dans Ruinart, p. 312.

(3) « Marcellus quidam ex centurionibus legionis Trajana. » Acta, 1. On s'étonne de rencontrer en Mauritanie Tingitane un centurion soit de la légion // Trajana, cantonnée en Egypte, soit de la légion XXX Vlpia, comme aussi sous le nom de XXX Trqfana, et cantonnée en Germanie. Mais on sait que des vexiUationes, empruntées aux légions, étaient sourent envoyées bien loin des pays où celles-ci ayaient leur camp. Il se peut que des forces aient été ainsi tirées de légions étran-

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s'approcha des drapeaux, qu'on avait formés en trophée pour recevoir l'encens et les adorations (1) : il jeta devant eux sa ceinture militaire, en s'écriant : « Je suis soldat de Jésus-Christ, le roi éternel. » Il rejeta aussi le cep de vigne, insigne de son grade, et ses armes, ajoutant : « A partir de ce jour, je cesse de servir vos empereurs, car je ne veux pas adorer vos dieux de bois et de pierre, sourdes et muettes idoles. Si telle est la condition des militaires, qu'ils soient contraints d'offrir des sacrifices aux dieux et aux empereurs, je jette le cep et le ceinturon, je renonce aux drapeaux, et je refuse de servir (2). » Le motif de la désertion ne pouvait être plus clairement expliqué; Marcel renonce au service militaire, parce qu'on ne peut plus être soldat sans être contraint à des actes d'idolâtrie. À ses paroles, tous les assistants restèrent frappés de stupeur; puis ils le saisirent, et le conduisirent au préfet légionnaire (3), Anastase Fortunat,

gères à la Mauritanie pour aider Hercule dans sa guerre contre les Maures. Peut-ôlre même j eut-il dans cette contrée, dès une époque bien antérieure, des soldats provenant de la légion // Trajana, car un monument fut élevé à Salda (Bougie), dans la Mauritanie Sitifienne, en 137, par un centurion de cette légion. Corpus inscriplionum latinarum, t. Vnr, 8934.

(1) « Rejecto etiam cingulo militari coram signis legionis, quœ tune aderant. » Acta, 1. — Cf. Pinscription : DIS MILITARIBVS GENIO VIRTVTI AQVILAB SANG. SIGNISQVE LEGIONIS... Corp. inscript, lai., t. HT, 6224.

(2) « Abjecit quoque vitem et arma, et addidit : Ex hoc roilitare imperatoribtts vestris desisto... Si talis est conditio militantium, ut diis et imperatoribus sacra facere compellantur, ecce projicio vitem etcingulum, renantio signis etmilittre recuso. » Acta, \.

(3) « Prœsidi legionis. » Ibid., 2. Sur ïe% prxfecU legionum» voir Marquardt, Rômische Staatsverwaltungt t. II, p. 443-445.

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qui le fit mettre en prison. Quand les fêtes eurent pris fin (1), celui-ci fit amener le centurion Marcel (2). « Pour quel motif, demanda-t-il, as-tu rejeté la ceinture, le baudrier et le cep, contrairement à la discipline militaire (3)? — Le 12 des calendes d'août, répondit Marcel, en présence des enseignes de la légion, pendant que vous célébriez la fête de Fempereur, j'ai dit à haute voix que j'étais chrétien, et ne pouvais servir que Jésus-Christ, fils du Dieu tout-puissant. — Je ne puis, dit Foiiunat, passer sous silence ta témérité ; j'en ferai rapport aux empereurs et au César. Je ne t'infligerai aucune peine, mais je vais te faire conduire à mon seigneur Aurelius Agricolanus, vicaire des préfets du prétoire (4). »

(I] « Finilis autem epulis. » Acia^ 2.

(7.) « Inlrodaclo Marcello, ex centarionibus Astasianis. » tbid. Lems. de Colbert porte : AsUsianis. Celte dernière leçon est évidemment meilleure, et eat une corruption de Anlesignanis. Il faut lire : ex centurionibus anteaignanis. Les antesignani étaient des hommes d'élite, chargés de veiller sur l'enseigne de la légion, et combattaient en première ligne (Marquardt, (. c, p. 342-345). Marcel était un des centurions chargés de les commander. La situation qu*il occupait rend son acte plus significatif encore : il a jeté les insignes de son grade aux pieds des aigles qu'il avait gardées et défendues, mais auxquelles sa conscience ne Ini permet pas de sacrifier.

(8) « Quid tibi visum est, ut contra disciplinam militarem te discingeres et balteum ac Titem projiceres? d ÀctUy 2. Celte question du juge nons montre plus clairement encore les trois phases de l'acte de Marcel; il a rejeté d'abord la ceinture, ctn^^um, qui était comme le signe même du service militaire; puis le cep, vUem^ insigne du grade de centurion ; enlin le baudrier, balteum, soutenant l'épée.

(4) Les Actes publiés par Ruinart ajoutent : « prosequente Cœcillo arva officialia. o J'avoue ne pas comprendre la signification de ces mots, à moins qu'ils ne Teuillent dire que l'agent chargé de conduire Marcel an vicaire sera Cœcilius, employé au recensement des terres,

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Soit pour laisser à Marcel le temps de se repentir, soit parce qu'on attendait la réponse impériale, sa comparution devant le vicaire fut longtemps différée. Elle n'eut lieu que le 30 octobre. Le procès- verbal a été conservé; en voici la traduction :

« Le trois des calendes de novembre, le centurion Marcel ayant été présenté à Tanger, de Vofficium on dit : « Le préfet Fortunat a renvoyé devant ta puissance Marcel, un des centurions. Voici le rapport qu'il t'adresse ; si tu l'ordonnes, je le lirai. » Àgricolanus dit : « Qu'on le lise. » De Vofficium on lut (1) : « A toi, seigneur, Fortunat, etc. Ce soldat, ayant rejeté le ceinturon militaire, s'est déclaré chrétien, et a proféré de nombreux blasphèmes contre César. C'est pourquoi nous te l'avons adressé, afin que ce que Ta

prosequenie arva officinlia (cf. Humbert, art. Arvuniy dans le Dictionnaire des antiquités, 1. 1, p. 453). Un tel recensement, dirisint en plusieurs catégories les terres sujettes à l'impôt, eut lieu en effet sous Dioclétien : Toir Duruy, Histoire des Romains^ t. VI, p. 578- 581; Marquardt, R6mi%che Staàtsverwaltung, t. II, p. 279; Humbert, art. Caput, dans le Dict, des ant,, t. I, p. 913-914. Lactance en parle en ces termes : « Census in provincias et civitates semel missus, censoribus ubique diffusis et omnia excogitantibus... Agri glebatim roetiebantur, Tites et arbores oumerabantur, animalia omnis generis scribebantur, hominum capita notabantur... Tormenta ac Terbera. personabant.. . non tamen iisdem censitoribus fides habebatur, sed alii super alios mittebantur, (anquam plura inventurl.» De mort, pers., 23. Même s'il y a dans ces paroles quelque exagération, il n'en reste pas moins que les agents chargés de celte opération fiscale a? aient le ponvoir et le moyen de mettre les contribuables à la torture, et par conséquent étaient accompagnés d'employés, de soldats ou de bourreaux ; à un censitor ainsi escorté put être confiée la charge de conduire Marcel.

(1) « Ex officio dictum est. » Acta, 2. Sur cette formule, voir Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, p. 131.

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Clarté aura décidé de lui (1), tu ordonnes de l'observer. » Cette lettre ayant été lue, Agricolanus dit : « As-tu prononcé les paroles relatées dans le rapport du préfet (2)? » Marcel répondit : « Je les ai prononcées. » Agricolanus dit : « Tu servais comme centurion ordinaire (3)? » Marcel répondit : « Je servais. » Agricolanus dit : « Quelle fureur t'a fait renoncer au serment militaire et parler de la sorte? » Marcel répondit : '< Il n'y a point de fureur en ceux qui craignent Dieu. » Agricolanus dit : « As-tu prononcé toutes les paroles qui sont contenues dans le rapport du préfet? » Marcel répondit : « Je les ai prononcées. » Agricolanus dit : « As-tu jeté tes armes? » Marcel répondit : « Je les ai jetées. Car il ne convenait pas qu'un chrétien qui sert le Seigneur Christ servit dans les milices du siècle (i). » Agricolanus dit : « La conduite de Marcel est telle, qu'il doit être puni con-

(1) « Quod ex eodem Claritas tua jusserit. » Acla, 3. La charge de Tkaire des préfets da prétoire donnait droit au titre de spectabilU; mais, au quatrième siècle et dans la première moitié du cinquième, les inscriptions attribuent généralement le titre de clarissimus à ceux même qui ont droit au titre à'iU%kstri$ ou de speclabUis; Willems, le Droit public romain^ p. 562.

(2) c Locutus es bsec apud Acta prœsidis? » Sur ces Acta, procès- TertMux ou rapports officiels, voir Le Blant, les Actes des martyrs, p. 8 et suiT.

(3) « Centurio ordinarius militabas. » Acta, 3. Au-dessus des centurions ordinaires étaient les centurions de premier ordre ou primipiles. Ces deux classes de centurions sont nettement distinguées dans une inscription : PRIHI ORDINES ET CBNTVRIONES ; Wilmanns, 1519.

(4) L'édition de Ruinart porte : « molestiis sœcularibus militare. u Je lirais de préférence : « militiis, » bien que « molestiis » offre aussi un sens acceptable.

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formémcnt à la discipline. » Et il prononça cette sentence : « Marcel, qui servait comme centurion ordinaire, a renoncé publiquement à son serment, a dit qull en était souillé et a prononcé d'autres paroles pleines de fureur, qui sont relatées dans le rapport du préfet : nous ordonnons qu'il sera frappé du glaive. »

J'ai traduit dans sa sécheresse la pièce officielle (1) ; un autre document, sorti d'une plume chrétienne, nous fait connaître l'impression produite sur les assistants par l'attitude de Marcel. Le vicaire Agricolanus prenait, dit-on, une voix terrible pour intimider le chrétien ; mais celui-ci, en lui répondant, avait une autorité singulière, et semblait vraiment juger son juge. L'effet fut si grand, que le greffier militaire Cassien (2), qui probablement était chrétien déjà, n'y

(1) Ou plutôt les trois pièces offlcielles : !<> l'interrogatoire par AnastaseForlanat; 2» le rapport de Fortunat au vicaire Agricolanus; S"" rinterrogatoire par le vicaire Agricolanus, probablement rédigé par le greffier Cassien. Le reste, c'est-à-dire le court préambule racontant la désobéissance de Marcel, et la conclusion, relatant le martyre, est l'œuvre du rédacteur chrétien. Voir sur les Acta S, MarcelU les observations de M. P. Monceaux, Bulletin de la Société des Anti' qfiaires de France, 1903, p. 321-323, et Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne, t. III, 1905, p. 118-121.

(2) « Cassianus Aureliano Agricolano, agenti vices Prsefectorum prœtorio, militaris exceptor. » Passio S, Cassianiy 1, dans Ruinart, p. 315. Ruinart met : « AgenU vices Prœfectorum prœtorio militari exceptor, » ce qui n'a point de sens; il faut certainement corriger militari en militaris. Il y avait des greffiers attachés aux divers corps de troupes, et il était naturel d'appeler un de ceux-ci pour exercer sa charge dans un procès miliUire. Cf. EXCBPTOR TRIBVNI, dans Wilmanns, 1499, et une inscription d'Afrique, Corp, inscr, lat., t. Vni, 10723.

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pul tenir; dès qu'il eut entendu la sentence capitale, il jeta son style et ses tablettes (i). Vofficitim demeura stupéfait, pendant que Marcel souriait, et qu'Àgricolanus, sautant de son siège, demandait à Cassien raison de sa conduite. « Ta as rendu une sentence injuste, » répondit Cassien. Il allait en dire davantage, expliquer probablement combien il était inique de chasser les chrétiens de Farmée et de punir en même temps ceux qui s'en retiraient d'eux-mêmes, quand le magistrat le fit saisir et mener en prison (2). Marcel, cependant, fut immédiatement conduit au supplice; en passant devant le vicaire, il s'écria : « Dieu te bénisse (3)! » C'est ainsi, dit le narrateur, qu'il convenait à un martyr de quitter ce monde [k). Cassien ne tarda pas à le suivre : un mois après, le 3 décembre, il fut ramené devant Agricolanus, interrogé, et condamné à mort (5).

(1) Cl Graphium et codicem proj«cit in terra. » Passio, 1. Sur les représentations antiques de greffiers avec leur style et leurs tablettes, foir Le Blant, les Actes des martyrs, p. 9.

(2) a Quam, ut ne amplins redargueret, statim jussit eu m abripi et in earcerem trahi. » Passio, 1.

(3) « Deus tibi benefaciat. » Acta S. Marcelli, i. Des manuscrits portent : nec tibi Oeus beneraciat, ou : Deus tibi bene ne fadat; faute de copistes que corrige suffisamment la réflexion faite ensuite par le narrateur.

(4) « Sic enim decebat marlyrem ex hoc mundo discedere. )» Ibid.

(5) Dans l'hymne IV du Péri Stephanén, 45-48, Prudence célèbre la mémoire de saint Cassien, et attribue à son exemple et à ses mérites la conTersion de la Mauritanie Tingitane. « Il semble le faire descendre des anciens rois de ce pays, dit Tillemont {Mémoires, t. IV, art. sur saint Marcel); ce qu'il est difficile d'accorder avec la profession de greffier, quoique les familles royales mêmes puissent être rédoitet aux conditions les plus basses. » Le sens des rers de

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Parmi les soldats qui périrent dans les États de Maximien Hercule sont probablement Emeterius et Chelidonins, immolés, nous apprend Prudence, à Calahorra, très vieille ville romaine située sur l'Èbre, au nord de la Tarraconaise (1). Us moururent certainement avant la persécution de 303, puisque leurs Actes sonty au témoignage du poète, au nombre des documents chrétiens qui furent détruits dès le commencement de cette persécution par Tordre de Moclétien (2). Les vraisemblances conduisent à mettre leur mort dans l'épuration militaire qui précéda immédiatement cette grande crise. Peut-être reçurentils, comme leurs camarades, Tordre d'approcher des autels ou de quitter les drapeaux; quelque fière réponse, quelque mouvement d'un noble et saint enthousiasme attira sur eux Tattention du persécuteur, et leur mérita le martyre (3).

Prudence est obscur et a embarrassé tous les commentateurs; mais, s'il' y est fait allusion aux tombeaux d'anciens rois Maures, pas un mot n'indique que, dans la pensée du poète, Cassien descende de ceux-ci. — A propos de la Passio Cassiani, comme pour les Acta Maximiliani et les Acia Marcelli, M. Monceaux fait remarquer, comme trait caractéristique de ces documents, a la briéreté, l'ancienneté, la sécheresse, l'absence de toute prétention littéraire. Ce sont de simples procès yerbaux, ou de courtes notices qui en tenaient lieu. » Hisl» liU. de l'Afrique chréHenney t. III, p. 121.

(1) Prudence, Péri Stephanôn, I. Tontes les autres relations de la mort de ces deux saints, les quelques lignes consacrées à leur mémoire par Grégoire de Tours {De gloria martyrum, I, 93), les deux narrations d'étendue inégale publiées par les Bollandistes {Acta SS., mars, t. 1, p. 231, 232), ne sont que le résumé ou la paraphrase des yers de Prudence.

(2) Prudence, Péri Stephanân, I, 73-78.

(3) Il est rrai que le passage du Péri Stephanôn, I, 43-47, semble

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Prudence met dans leur bouche les paroles suivantes : « Nous, créés pour le Christ, serons-nous consacrés à l'argent, et, portant la forme de Dieu, servirons-nous le siècle? Non, que le feu céleste ne se mêle pas aux ténèbres! Il doit suffire que notre vie, inscrite sur le rôle de la milice, ait acquitté à César toute sa dette : le temps est venu de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu. Allez, porte-étendards, et vous, tribuns, retirez-vous; emportez les colliers d'or, prix de nos blessures (1); nous sommes appelés

8'appliqoer k une persécution générale. Mais l'imaginalion de Prudence peut aToir brouillé les dates : composant son poème près d'un siècle après les faits, en l'absence de documents écrits, il a Traisemblablement employé, pour peindre les érénements de 301 ou 302, des couleurs qui conviendraient plutôt à ceux de 303 ou des années suivan* tes. Si petite que soit l'autorité des Actes publiés par les Bollandistes, on doit en retenir deux mots qui, par exception, se trouvent en contradiction avec le texte de Prudence et semblent le résultat de recherches personnelles. « Tempore illins nemo martyr alius invenitur, » dit le rédacteur de la relation la plus étendue {Acfa 55., mars, t. I, p. 231); et le rédacteur des Actes abrégés ajoute : « Emetherii et Chelidonii... ortus nataleqne solum, tum etiam tempus martyrii penitus obliterata incompertaque {ibid., p. 232). » Ces deux passages permettent de supposer que nulle tradition précise n'a fourni à Prudence les détails donnés par lui sur la persécution dans laquelle auraient péri les deux mar^rs, et la première phrase citée semble même indiquer que leur mort n'a point eu lieu pendant une persécution générale.

(1) « Aureos anferte torques, sauciorum prœmia. » {Péri SUph,, h 65.)

Les prétoriens Nérée et Acbillée, au premier siècle, rejettent de même, en se donnant au Christ, les décorations obtenues par leur valeur : c Projiciunt clypeos, faleras, telaque cruenta, » dit saint Damase (cf. Histoire des persécuHons pendant les deux premiers siècles, 9* éd., p. 177-179). -- Un détail pourrait faire penser qn'Emeterius et Ohelidonius appartenaient aux cohortes auxiliaires : c'est

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à servir dans la brillante compagnie des anges. Là, le Christ commande des cohortes vêtues de blanc, et, du haut de son trône, condamne vos dieux infâmes et vous-mêmes, créateurs de ces dieux ou plutôt de ces risibles monstres. » En retranchant Temphase poétique, ces paroles rappellent assez l'accent de celles qu'à la même époque prononçait, dans une situation probablement semblable, le centurion Marcel (1).

Emeterius et Chelidonius furent condamnés à mort. Ils étaient, disent les traditions espagnoles, en garnison à Léon, et furent de là transférés à Calahorra pour y subir le supplice. Prudence ne parle pas de cette translation : il se peut que les deux soldats chrétiens aient confessé la foi à Calahorra, où certainement ils souffrirent et furent enterrés (2). Le poète ne nous apprend pas quel supplice on leur infligea. « Ces détails, dit-il, ont été dérobés par un long silence (3). »

répithëlc aureos ajoutée à torques. Les colliers d'or étaient réservés aux auxiliaires, dit Pline, et les colliers d'argent aux seuls citoyens (Nat. hist, XXXUI, 39). Hais cette distinction n'éUit plus observée à l'époque impériale : Suétone, August,, 43 ; Vopiscns, Probus, 5. — Ajoutons que les deux soldats chrétiens semblent avoir été chargés, comme les plus dignes, de porter les étendards parUculiers de la cohorte à laquelle ils appartenaient, dragons d'étoffe lixés au bout d'une pique, et dans lesquels s'engouffrait le vent quand les troupes étaient en marche : «... Ventosis draconum, quos gerebant, palliis. » Péri Steph,, 1, 35.

(1) Certaines traditions font des deux martyrs espagnols les ûls du centurion Marcel; mais les meilleurs critiques les considèrent comme douteuses; voir Acia SS., mars, 1. 1, p. 230.

(2) Le lieu du supplice d'Emeterius et Chelidonius fut consacré plus tard par la construction d'un baptistère, que célèbre Prudence dans la pièce VIII du Péri Stephanén.

(3) <( Hiec tamen solum vetusta subtrahunl silentia. » {Péri Steph,

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Les documents que nous avons étudiés n*ont point fait encore allusion au sort des soldats chrétiens dans les provinces gouvernées par Dioclétien. Quelquesuns furent martyrisés en Asie, mais durant Texpédition de Galère contre les Perses, et par les ordres de ce César enflé d^une récente victoire : ils appartenaient à son armée, sur laquelle il exerçait la juridiction du général en chef, et qui parait avoir été composée pour une grande partie de troupes levées aux bords du Danube. Dioclétien ne semble pas s*étre associé personnellement à la proscription des militaires chrétiens : dans ses États comme dans ceux de

1, 79.) Mais, ajoute le poète, a une tradition certaine et respectée par le temps montre des objets qui leur appartenaient s'enTolant tout à coup dans les airs, comme pour indiquer d'arance la route du ciel ou- Yerte devant eux. L'anneau de l'un, emblème de sa foi, est enlevé dans les nuages ; le linge qui avait couvert le visage de l'autre est emporté ; un souffle d'en haut les ravit au séjour de lumière. L'éclat de l'or finit par s'éteindre dans l'azur du ciel, et le blanc tissu disparaît, longtemps suivi par le regard ; ils montent jusqu'aux astres, et on ne les voit plus. » (Péri Sleph,^ I, 79-90.) Ce prodige est raconté dans les mêmes termes par les deux relations des Bollandistes et par Grégoire de Tours, qui cite même les vers de Prudence (De gloria marL, I, 93); on le trouve rappelé jusque dans l'oraison composée par saint Isidore de Séville pour l'oflice des deux martyrs. Qu'y a-t-il de réel dans cette tradition? Il est impossible de le déterminer ; une remarque, cependant, s'impose à l'historien. L'imagination populaire s'est montrée très sobre au sujet de la vie et du supplice d'Bmeterius et de Chelidonius : elle ne leur a prêté ni longs discours, ni reparties dramatiques, ni tortures raffinées, ni rien de ce que les hagiograpbes d'époque relativement récente inventent d'ordinaire pour suppléer au laconisme ou à la perte des documents originaux. Si le souvenir du prodige pittoresquement décrit par Prudence n'avait été fidèlement recueilli par la tradition et n'avait réellement surnagé dans le naufrage de tous les autres, le poète se serait probablement abstenu d'y faire allusion.

Constance, ils étaient soufferts, pendant que les provinces de Galère et d'Hercule les voyaient inquiétés. Peu de temps seulement avant 303, Dioclétien se décida à prendre contre eux des mesures. Lactance, qui probablement se trouvait alors à Nicomédie, où Tem- . pereur l'avait appelé pour lui confier une chaire de rhétorique, nous fait connaître, en homme certainement bien renseigné, la cause de* ce premier changement dans Tesprit du vieil Auguste.

Dioelétien était à Antiocbe (1), où la suscription de plusieurs lois nous apprend qu'il séjourna en 302 (2). Inquiet de l'avenir, que l'audace croissante de Galère rendait menaçant à ses yeux, il offrait des sacrifices, dans lesquels les haruspices interrogeaient les entrailles des victimes. Parmi les serviteurs ou les officiers que leurs charges obligeaient d'accompagner l'empereur, étaient plusieurs de ces chrétiens dont Eusèbe a signalé la présence au palais. Un jour, quelque trouble avaitinterrompu le sacrifice, et les ministres des dieux, même en multipliant les victimes, ne voyaient point apparaître les signes accoutumés; le chef des haruspices, Tagis (3), ayant remarqué ou

(1) « Cam ageret ia parlibus Orientis. » Lactance, De morl.pers.. 10. Chez les anciens, le diocèse d'Antioche était désigné spécialement par le mot OriêM, Voir ravertissement de Ruinart en tête de la Passion de saint Nicéphore, p. 243; Tillemont, Mémoires, t. IV, art. vui et note tui sur la persécution de Valérien; et les Dernières Perséculions du troisième siècle, 3* éd., p. 146, note 2.

(2) Voir Tillemont, Histoire des Empereurs, t. IV, p. 44.

(3) « Magister iUe haruspicum Tagis. » De mort. pers,y 10. Cf. HARISPEX HAXIMVS, Wilmanns, 1298; MAGISTER PUBUCVS HA-

pçut-étre deviné que des assistants avaient fsdt le signe de la croix, déclara que le silence des dieux avait pour cause la présence de profanes (i). Dioclétien, furieux, donna à tous les serviteurs du palais l'ordre de sacrifier, menaçant de la flagellation ceux qui refuseraient (2). C'est alors que, poussé par la superstition, il consentit enfin à suivre l'exemple de Galère, et à étendre aux soldats Tordre sacrilège qu'il venait d'intimer aux gens de sa maison. Des lettres furent envoyées par lui à tous les chefs de corps, commandant de contraindre les soldats à sacrifier, et d'exclure de l'armée ceux qui refuseraient (3). Mais il n'édicta pas d'autre sanction, et les officiers des légions d'Asie, connaissant les intentions encore débonnaires du maître, n'osèrent pas dépasser les instructions qu'ils avaient reçues. Lactance, qui n'est point suspect de ménager Dioclétien, dit qu'il n'y eut pas de sang versé, et que la seule peine infligée fut l'exclusion de la milice ou la dégradation. « La colère de l'empereur s'arrêta devant cette limite, et il ne fit

RVSPICVM, ibid., 1751. Sur des collèges d'haruspices et leurs chefs ou magistri, yoir Galti^dans BulleUino délia commissione archeologicacomunaledi iîoma, 1890, p. 141.

(1) Voir un fait analogue à l'origine de la persécution de Valérien; lês Dernières Persécutions du troisième siècle^ p. 53. Lactance, rapportant, Div. Inst,, IV, 27, l'épisode que nous venons de résumer d'après le De mort, pers., ajoute : a Et hœc sœpe causa prœcipua Justitiam persequendi roalis regibus fuit. »

(2) Lactance, De mort.pers,, 10.

(3) < Datisqne ad prœpositos litteris etiam milites cogi ad nefanda sacrificia prœcepit, ut qui non pamissent, militia solverenlur. » Ibid,

rien de plus contre la loi divine ou la religion (1). » La trêve, cependant, était dénoncée. Dioclétien avait enfin, sous une forme relativement modérée, commencé les hostilités contre les chrétiens, auxquels depuis plusieurs années il témoignait tant de faveur. Il faudra peu d'efforts désormais pour incliner tout à fait aux idées de persécution son esprit déjà ébranlé. Aussi, quand, après avoir pris la mesure que nous venons de rapporter, Dioclétien se fut rendu à Nicomédie pour y passer Fhiver, Galère se hâta de le rejoindre, avec la résolution bien arrêtée de pousser définitivement le superstitieux vieillard dans la voie où un premier pas venait de l'engager (2).

(1) « Hactenuft fiiror ejas el ira processit, nec amplius quicqaam contra legem aut religiaoem Dei fecit. » ibid,

(2) a Deinde interjecto aliquanto tempore in Bilhyniam venit hiemalu m eodemque tum Maximianus quoque Cœsar inflammatus scelere advenit ut ad persequendos christianos instigaret senero vanum, qui jam principium fecerat. » Lactance, De mort, pers,, 10.

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