MARTYRS DE LA CILICIE ET DE LA THRACE
ont. servi les idoles et abandonné le Dieu vivant. » Le troisième accusé, Andronicus, fut amené à son tour et cruellement battu, mais, à la grande surprise du gouverneur et des assistants, les cicatrices des tortures qu'il avait souffertes une première fois étaient déjà guéries. « J'ai au ciel, dit Andronicus, un médecin qui m'a guéri non par des remèdes, mais par sa divine parole. » Lui aussi répondit avec une fermeté dédaigneuse aux exhortations de Maxime, qui le renvoya en prison avec les deux autres chrétiens (1).
Maxime ne les revit qu'en octobre, à Anazarbe, où il était arrivé après avoir condamné, le 15 juin, saint Tatien Dulas à Prétoridae (2), et, le 7 septembre, saint Sozon à Pompeiopolis (3). La nouvelle audience montre si bien Tardeur déployée de part et d'autre dans cette phase suprême de la persécution, le ton auquel sont montés désormais les accusés et les juges, que je crois devoir traduire intégralement, malgré sa longueur, au moins l'un des procès-verbaux qui la résument.
Maxime dit : « Appelez les impies chrétiens. » Le centurion Demetrius répondit : « Ils sont présents, seigneur. » Maxime interpella Tarachus en ces termes : « Profite de ce que les tortures sont interrompues, pour renoncer & ton opiniâtreté et sacrifier aux dieux qui gouvernent tout. — Il n'est bon ni pour nous, répondit Tarachus, ni pour eux, ni pour
(1) ACia, 4, 5. 6.
(2) Acia Sanclorufn,ln\n, t. Il, p. 1012.
(3) Ibid,, septembre, t. III, p. 14.
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ceux qui leur obéissent, que le monde soit gouverné par des êtres qu'attend le feu étemel. — Ne cesseras-tu jamais de blasphémer, scélérat? Ou peuses-ta obtenir par ton impudence que je te fasse décapiter tout de suite? — Si je devais mourir si vite, Tépreuve ne serait pas grande. Hais fais ce que tu voudras, afin que s'augmente devant Dieu le mérite de mon combat. — Tu n'as pas souffert plus que tant d'autres captifs, qui subissent la rigueur des lois. — Ce que tu dis est une nouvelle preuve de ton fol aveuglement; car les malfaiteurs sont justement punis, tandis que ceux qui souffrent pour le Christ recevront de lui la récompense. — Maudit scélérat, quelle récompense espérez- vous de votre mauvaise vie? — U ne t'appartient pas de m 'interroger là-dessus, ni de connaître la récompense qui nous attend, et pour laquelle nous supportons tes vaines menaces. — Misérable, tu me parles comme si tu étais mon égal! — Je ne suis pas ton égal, et je souhaite ne jamais l'être. Mais j'ai la liberté de parler, et nul ne peut me l'enlever, grâce à Dieu qui me fortifie par son Christ. — Je t'enlèverai celte liberté, scélérat. — Personne ne me l'enlèvera jamais, ni toi, ni tes empereurs, ni votre père Satan, ni les démons que vous adorez dans votre erreur. — Ma condescendance à te parler te fait perdre le sens, impie. — Tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même : car le Dieu que je sers sait que je hais ta vue, et que je n'ai jamais désiré m'entretenir avec toi. — Enfin, pour éviter de nouvelles tortures, sacrifie. — Dans ma première con-
fessioD à Tarse, comme dans mon second interrogatoire à Hopsueste, j'ai déclaré que j'étais chrétien, et je le suis toiyours. Crois-moi, c'est la vérité. — Malheureux, il sera trop tard pour te repentir, quand je t'aurai fait mourir dans les supplices. — Si j'avais dû me repentir, je l'aurais fait quand une première fois, puis une seconde, tu m'as torturé; mais maintenant je suis fixé, et ne te crains pas, grâce à Dieu. Fais ce que tu voudras, impudent. — J'ai laissé grandir ton impudence en ne te punissant pas. — Je te l'ai dit, je te le répète, tu as puissance sur mon corps, fais ce que tu voudras. — Liez-le et suspendez-le, pour faire cesser sa folie. — Si j'étais fou, je serais devenu impie comme toi. — Maintenant qne tu es suspendu, obéis, afin d'éviter les peines que tu mérites. — Bien qu'il ne te soit pas permis de torturer à fa fantaisie un soldat (1), cependant je ne te demande point d'abandonner ta folie : fais ce que tu voudras. — Le soldat qui honore les dieux et les empereurs reçoit des largesses et des honneurs ; mais toi, tu es impie, et tu es honteusement sorti de l'armée (2).
(1) Baronius (Ann.^ ad ann. 290, § 19) cite un rescrit de Dioclétien à Saliuste : a Milites neque tormentis neque plebeiorum pœnis in causis criroinam subici concedimas, etiam si non emeritis stipendiis videanturessedimissi; exceptis iis scilicet, qui ignominiosc sunt soluti, quod et in filiis milituro vcteranorum serrabitur. »
(2) 'Aféacux aTt{Aov TSTvxiQxa;- Acta, 7. C'est Vignominiosa missio : Digeste^ XLIX, xvi, 13, § 3; Lex Julia municipalis, 121, au Corp. inscripl, lat.y t. 1, 206. Probablement le juge altère ici la Yérité, car il résulte de la réponse de Tarachus dans le premier interrogatoire, qu'il avait obtenu le congé sur sa demande, ce qui suppose soit l'/io* nesta missio, soit au moins la causaria missio; Toir Digeste^ I. c.
J'ordonne donc que tu sois plus cruellement torturé.
— Fais ce que tu voudras. Je te l'ai tant de fois demandé! Pourquoi tardes-tu? — Ne crois pas, comme je te l'ai déjà dit, que je t'aime assez pour t'enlever la vie d'un seul coup (1). Je te ferai périr par morceaux et j'abandonnerai le reste aux bétes. — Ce que tu dois faire, fais-le vite ; ne te borne pas à l'annoncer.
— Tu t'imagines sans doute, misérable, qu'après ta mort quelques femmelettes viendront honorer ton corps et l'embaumer dans les parfums; mais je prendrai soin d'anéantir tes restes. — Je te permets de me torturer avant que je meure, et après ma mort de faire de moi ce que tu voudras. — Viens sacrifier aux dieux. — Je t'ai dit une fois pour toutes, insensé, que je ne sacrifie pas à tes dieux et ne rends point de culte à tes abominations. — Tenez ses joues, et brisez-lui les lèvres. — Tu as flétri et défiguré ma face, mais mon àme n'en a que plus de vie. — Tu m'exaspères, misérable, je vais me montrer autrement à toi. — Ne pense pas m'efl^rayer par des paroles : je suis prêt à tout, car je porte les armes de Dieu. — Quelles armes portes-tu, maudit? te voilà nu et couvert de blessures. — I^orant et aveugle, tu ne peux voir mon armure. — Je supporte tes folies : tes ré ponses ne m'irriteront pas assez pour que je te donne
(1) Dans celte cruelle société romaine, une mort rapide était considérée comme une faveur, que l'on accordait à quelques condamnés prifilégiés : « In causa capitis animadyersio gladii admodum paucis quasi beneficii (loco) deferebatur, qui ob mérita Tétera impeiraTerant bonam mortem. » Lactance, De mort pers., 22.
une mort rapide. — Quel mal ai-je fait en disant que tu ne peux voir ce que je porte, parce que tu n*as pas le cœur pur et que tu fais une guerre impie aux serviteurs de Dieu? — Je comprends que tu as mené une mauvaise vie, ou que tu es un magicien, comme quelques-uns le disent. — Je ne Tai pas été et ne le serai jamais, car je ne sers pas comme vous les démons, mais un seul Dieu, qui me donne la patience, et m'inspirera mes réponses. — Ces réponseslà ne t'aideront pas. Sacrifie, afin d'échapper aux tourments. — Me juges-tu assez insensé pour ne pas croire en Dieu, ne pas vouloir la vie éternelle, mais croire en toi, obtenir un moment de répit, et perdre mon âme pour toujours? — Chauffez des pointes de fer (1) et appliquez-les sur sa poitrine. — Quand même lu ferais pis que cela, tu n'obligeras pas un serviteur de Dieu à rendre un culte aux images de tes démons. — Apportez un rasoir et coupez ses oreilles : rasez sa tète et posez sur elle des charbons ardents. — Mes oreilles ne sont plus, mais celles de mon cœur garderont leur force (2). — Enlevez avec le rasoir la peau de sa tète maudite, et mettez-y les charbons ardents. — Quand même tu ferais écorcher mon corps entier, je n'abandonnerais pas mon Dieu, qui me donne la force de supporter tes armes scélérates. — Placez le fer rouge sous ses aisselles. — Que Dieu te regarde et te juge aujourd'hui! — Mau-
(1) *02cXt<Txou;.
(2) « Ces oreilles intérieares, où le Verbe se faR entendre, » dit Bossuet*
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dit, quel Dieu invoques-tu? réponds. — Un Dieu qui est près de toi, que tu ne connais pas et qui rendra à chacun selon ses œuvres. — Je ne te tuerai pas tout d'un coup, je te Tai dit, afin qu'on enveloppe tes restes dans un linceul, qu'on les parfume et qu'on les adore : mais je t'infligerai une horrible mort, et je ferai brûler ton corps, dont on dispersera les cendres. — Gomme je te l'ai dit, moi aussi, fais ce que tu voudras : tu as reçu puissance en ce monde. — Qu'on le reconduise en prison, et qu'on le garde jusqu'au combat de bêtes de demain (1). » L'interrogatoire de Probus ressemble, sauf les détails, à celui de son compagnon. C'est le même emportement chez le juge, la même hauteur et la même vivacité chez le martyr. Maxime s'avisa, cependant, d'une invention nouvelle. « Faites-lui boire, de force, du vin des libations, introduisez dans sa bouche de la viande prise sur l'autel, » commanda-t-il aux bourreaux. « Seigneur Jésus, Fils du Dieu vivant, s'écria Probus, vois du haut du ciel la violence qui m'est faite, et juge ma cause! — Tu as beaucoup souffert, malheureux! et cependant tu as goûté du sacrifice : que peux-tu faire maintenant? — Tu n'as pas gagné beaucoup en me faisant prendre par force les restes impies de tes sacrifices, car Dieu connaît ma volonté. — Fou que tu es, tu en as cependant bu et mangé ! Promets de le faire de bon gré, et tu seras délivré de tes chaînes. — Cela ne te servira guère, violateur de
(1) Acta, 7.
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la loi, pour vaincre ma résolution. Quand tu me ferais absorber toutes vos nourritures sacrilèges, je n'en éprouverais aucun mal. car Dieu voit la violence que je souffre. » Furieux de sentir sa ruse déjouée par le bon sens du chrétien, Maxime eut recours aux tortures les plus raffinées. Les jambes sillonnées par le fer rouge, les mains percées de clous, Probus lui reprocha vaillamment sa cécité spirituelle. Pour se venger de ce mot, le juge fit crever les yeux du martyr, mais sans pouvoir lui imposer silence : « Tant qu'il me restera un souffle de vie, disait Probus, je ne me tairai pas, car Dieu m*a rendu fort par son Christ. » Maxime donna Tordre de le garder en prison, et de ne laisser aucun chrétien Ty visiter. Puis il commanda d'introduire Andronicus (1).
On ne s'étonnera pas que ce troisième accusé, entrant dans le prétoire rempli de flaques de sang, de débris humains, de Todeur des chairs brdlées, ait senti le dégoût et Tindignation emplir son &me : son langage sera plus dur encore que celui de Tarachus et de Probus : pour la première fois la conscience chrétienne maudira publiquement la cruauté des empereurs armés contre elle, et appellera le bras de Dieu sur les persécuteurs. Maxime avait pris cependant le ton doux et insinuant : il pria d'abord le jeune chrétien de penser à son âge, aux honneurs qui l'attendaient, et le pressa' de sacrifier. Traité de tyran par Andronicus, le gouverneur ne se découragea pas
(1) Acta, 8. •
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tout de suite : il essaya de lui faire croire que ses devanciers avaient apostasie : « Ils ont parlé avec cette liberté jusqu'à la torture, mais, après avoir senti les tourments, ils ont adoré les dieux, se sont soumis aux empereurs, ont offert des libations, et ont été renvoyés libres. » Andronicus lui répondit qu'il mentait, et le cita au jugement de Dieu. La torture commença; des papyrus enflammés furent posés sur le ventre du martyr, des fers rouges mis entre ses doigts. <( Insensé, ennemi de Dieu, disciple de Satan, j'ai le corps tout brûlé, criait Andronicus : crois-tu cependant que je te craigne? Dieu est en moi par Jésus- Christ, et je te méprise. — Ignorant, répondit Maxime, ne sais-tu pas que Fhomme que tu invoques était un malfaiteur vulgaire, qui par Tordre d'un président nommé Pilate fut attaché au gibet? Les Actes de sa condamnation subsistent encore. » Maxime fait probablement allusion à de faux Actes de Pilate, qui commençaient à se répandre bien que plusieurs années dussent s'écouler avant que le gouvernement impérial, se faisant complice de la fraude, songeât à leur donner une publicité officielle (1). Mais Andronicus connaissait mieux que son juge la divine histoire : « Taistoi, s'écria-t-il, on te défend de dire ces choses ; tu n'es pas digne de parler de Lui, scélérat. Si tu en étais digne, tu ne tourmenterais pas les serviteurs de Dieu. » Maxime n'avait pas encore perdu tout espoir
(1) fiusëbe, Hist. Eccl., I, 9; IX, 5; saint Lucien, Apologie, dans RouUi, Reliquix sacrx, t. IV. p. 6. Cf. Mason, The persécution of Dioclelian, p. 322. '— Voir plus bas, chapitre neuvième.
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