LES PRETRES FUGITIFS ET PRISONNIERS
I. État des prisons au dix-septième siècle.— Richard Lacy. — Les prisonniers d'York. — Altitude des prêtres. — Leur apostolat dans les prisons. — Lettres des prisonniers.
IL Henry starkey. — Franciscains morts en prison. — Les bénédictins. »
III. Jésuites morts en prison. — Les Pères Jenison et Atkins. — Thomas Wilkinson. — Richard Prince. — Les Pères Cotton et Evans tués par les chasseurs de prêtres.
IV. Les cachettes. — Souffrances des proscrits. — Le Père Prilchard. — Anecdotes et traditions.
V. Sépulture des prêtres proscrits. — Cimetière catliolique de Hardkirke. précautions que prennent les missionnaires.
VI. Divergences dans le parti catholique au sujet du serment d'allégeance. — Rome condamne le serment. — Quelques prêtres l'autorisent. — Cause de cette erreur. — Les religieux sont opposés au serment. — Opinion des bénédictins. — Les prêtres apostats. — Ils sont peu nombreux.
A côté des martyrs de toute condition qui, sous le règne de Charles II, périrent sur le gibet, victimes du fanatisme du peuple et de la lâcheté du roi, nous avons l'armée plus obscure,
mais non moins admirable, de ceux qui souffrirent pour la même cause la proscription, la. prison et l'exil et dont Tagonie se prolongea quelquefois pendant de longues années.
On sait quel était au dix-septième siècle l'état des prisons en Europe ; celles d'Angleterre ne faisaient pas exception. Ce n'étaient le plus souvent que des cachots obscurs et infects, où le manque d'air et l'odeur intolérable amenaient souvent la mort. Un jésuite âgé, Richard Lacy, jeté dans un cachot de Newgate, à Londres, y fut littéralement empoisonné par l'odeur pestilentielle. Les prisonniers détenus dans les cellules voisines entendaient ce vieillard, en proie à une fièvre violente, abandonné sans soins ni remèdes, qui, même dans son délire, continuait à prier (1).
Les prisons d'York étaient remplies de catholiques, dont quelques-uns y furent retenus cinq, dix, vingt et même vingt-huit ans ! Ils souffraient cruellement de la faim, n'ayant qu'un seul repas par jour, qu'ils étaient obligés de payer euxmêmes. L'on juge de la misère de ceux, et c'était le plus grand nombre, qui n'ayant pas de ressources personnelles, devaient compter uni-
(1) Records, vol. V, p. 259.
quement sur les secours venant du dehors ou sur la compassion du geôlier. Celui-ci était trop souvent un tyran qui rançonnait impitoyablement les prisonniers et les chargeait de fers s'ils osaient se plaindre. « Il est impossible, «écrit un éminent antiquaire protestant, « de flétrir en « termes trop énergiques l'état des prisons du « nord et la conduite des geôliers (1). »
A ces tortures matérielles se joignaient des souffrances morales ; les prisonniers, ceux surtout qui furent arrêtés sur les dénonciations d'Oates, étaient généralement mis au secret le plus rigoureux. Accusés d'un crime odieux et privés de toute communication avec l'extérieur, ils n'avaient aucun moyen de préparer leur défense.
Au milieu d'injustices cruelles, l'attitude des îrisonniers catholiques fut héroïque; plus ils se sentaient abandonnés sur terre, plus ils se tournaient avec ardeur vers Celui qui venge au delà de ce monde l'innocence méconnue et la V€rtu opprimée. Comme on demandait au gouverneur de la prison de Ne\vgate ce qu'il pensait des traîtres papistes commis à sa garde : < Je n'ai jamais vu des gens pareils à ceux-là,
(1) Canon Raisne, préface tu York CasUc deposUions, Surlecs Society, vol. XI, 1861.
répondit-il, « je n'entre pas dans leurs cel- « Iules sans les trouver à genoux, ce qui n'est « guère dans les habitudes ici (1). »
Quelquefois une consolation inattendue venait ranimer leurs forces; c'est ainsi que certains prêtres enfermés à Newgate trouvèrent moyen de célébrer la messe dans leur cachot ; ils purent même , grâce à une ouverture pratiquée dans le mur, donner la sainte Communion aux laïques détenus dans le cachot voisin. Leur temps se passait à prier, à méditer, à chanter les hymnes de l'Église ou, quand ils pouvaient se procurer des livres, à faire des lectures spirituelles.
Les prisonniers catholiques étaient générale ment plus occupés des souffrances de leui frères errants et proscrits que de leurs danger^Mj personnels. Un prisonnier, enfermé depuis deui:l,L ans, après avoir exprimé le bonheur dont-il' jouit, ajoute : « Je suis occupé de mes frères, je (( ne doute pas que pour eux aussi la divine « bonté n'adoucisse l'amertune du calice par « la douceur de ses grâces (2).
Quelquefois l'on permettait aux prêtres prisonniers de recevoir des visites du dehors; cecijj
(1) Records, vol. V. p. 34.
(2) Ibid., p. 35.
se produisait presque toujours après leur condamnation seulement, car pendant la durée du procès ils étaient maintenus au secret. Quand les portes s'ouvraient aux visiteurs, ceux-ci venaient en grand nombre ; outre les catholiques, avides d'entretenir leurs martyrs, les protestants accouraient, quelquefois par curiosité, quelquefois poussés par un désir sincère de s'instruire. C'est ainsi qu'on en vit arriver du fond de la province, uniquement pour parler de religion avec les prêtres prisonniers. Ceux-ci ne laissaient pas échapper cette occasion de gagner des âmes à la vraie foi et leurs journées étaient souvent trop courtes pour répondre à ceux qui les réclamaient. Un religieux prisonnier écrit à son supérieur : « Voici la sixième « heure du soir qui est écoulée et je n'ai pas « trouvé, dans toute ma journée, le temps de « manger. 0 bienheureuse captivité qui nous « permet d'amasser une si abondante moisson
< dans les greniers de l'Église 1 Personne ne
< travaille aussi librement pour Dieu que les h prisonniers; si nous étions libres, on crain-
( drait de venir nous voir, de peur de se com-
< promettre ou de compromettre nos hôtes. Nos : ennemis veulent nous nuire et Dieu tourne
le mal en bien. » Quand, ce qui arrivait
rarement, plusieurs prêtres détenus se trouvaient réunis dans le même cachot, ils rédigeaient un règlement de vie, qu'ils observaient avec une grande exactitude (1).
La captivité de ces généreux confesseurs se prolongeait quelquefois pendant plusieurs années. Un missionnaire du Lancashire , John Penketh, passa six ans dans une cellule où il était impossible de faire du feu. 11 supporta l'isolement et les souffrances matérielles de sa captivité ave^ une patience si grande, que son geôlier, ennemi juré des papistes, fut désarmé, et permit à son prisonnier de dire la messe et à certains catholiques du pays de venir y assister (2).
Les lettres écrites par les prêtres captifs reflètent cette angélique douceur qui. en certains cas, faisait tomber la haine et les préjugés. Citons celle d'un jésuite du Derbyshire, détenu dans | la prison de Derby : « Jamais », écrit-il « je n'aij « joui d'une si bonne santé que depuis ma cap- « tiAdté ». Puis, par une pieuse imagination, il se figure que sa prison est un couvent et ses compagnons d'infortune, ses frères en religion, dont l'absence est sa seule peine : c< 0 mon
(1) Records, vol. V, p. 340.
(2) Ibid., p. 334.
« Dieu », écrit-il, « quand me scra-t-il donné de « revoir mes frères en religion ! Mais , après tout, u si je ne les revois pas dans le temps , je les « reverrai dans l'éternité... Celte pensée me « fait trouver court le temps de ma captivité et « change en douceur l'amertume de ma prison ; « si mon corps est renfermé dans d'étroites « limites, l'àme ne connaît pas de barrières, « elles s'élance au delà du temps et fixe les « yeux sur l'immortalité... Je m'imagine », ajoute-t-il, « que je suis un arbre planté sur les a rives du Derwent (rivière qui passait près de « sa prison), cet arbre porte pour l'éternité des « fruits qui ne mourront pas » (1).
Parmi ces prisonniers, héros obscurs dont un grand nombre consommèrent dans l'ombre leur ! sacrifice, nous trouvons des prêtres séculiers et des membres des principaux ordres religieux.
Challoner, ce fidèle historien de nos martyrs d'Angleterre, qui recueillit ses documents à une époque où leur souvenir était encore vivant dans
1) Records, vol. V, p. 503.
la mémoire des contemporains, a conservé le nom de la plupart des prêtres arrêtés, jugés et emprisonnés sous Charles II. Pour un certain nombre d'entre eux, les détails font défaut; leurs noms seuls nous sont parvenus, soit qu'ils soient morts en prison, soit qu'ils aient, pour employer l'expression dont se sert Challoner, « survécu à « la tempête » (1). Quelquefois cependant, un trait caractéristique donne à la physionomie de l'un d'eux une personnalité plus marquée. Tel est Henry Starkey, qui s'était battu pendant la guerre civile sous l'étendard royal ; il avait sacrifié pour cette cause toute sa fortune et un boulet de canon lui avait enlevé la jambe. Il passa ; à l'étranger, fit ses études et, par une exception j très rare, il fut ordonné prêtre, malgré son] infirmité. Arrêté en Angleterre, oii il était revenu comme missionnaire, le glorieux mutilé n'en fut pas moins jugé et condamné à mort; mais on n'osa envoyer au gibet ce gentilhomme qui avait fait pour la cause du Roi de si grands sacrifices et sa sentence fut commuée. ^^Mitl
Parmi les franciscains arrêtés et jugés, citons ce T^ijis Francis Le vison, connu dans l'ordre sous le nom y^^^ de Ignace de Santa-Clara, qui avait porté les
(1) Challoner, vol. II, p. 226.
dernières consolations à son frère en religion, le martyr John Wall. Il fut retenu pendant un an dans la prison de Worcester « au secret et dans « une grande détresse » , écrit un de ses frères, et y mourut à trente-quatre ans, le 11 février 1680. Un autre franciscain, le Père Charles Parry, traduit le 17 janvier 1679 devant le tribunal d' « Old Bailey », s'écria en entendant la sentence de mort : « Te Deiim laudamus » ; mais l'exécution ayant été retardée, il mourut en prison.
Plusieurs autres religieux de la famille séraphique, les Pères Laiigworth, Nappier, et Jones restèrent en prison jusqu'à l'avènement de Jacques lien 1685 (1).
Un certain nombre de religieux bénédictins moururent aussi en prison; l'un d'eux, Placide Adelham, profès du couvent de Paris, admirateur passionné de saint Augustin, homme d'étude et de prière, jeté dans les orages de la persécution, échangea sa tranquille cellule du monastère de Paris contre les horreurs des cachots de Londres, où il mourut. Un de ses frères en religion, le Père Constable, succomba en 1683, dans la prison de Durham. Le Père Wall, frère
(1) Challoner, vol. II, p. 227. Fvanciscan marlyrs in England, M. Hope, pp. 241, 242 243.
du martyr franciscain John Wall, traduit devant le tribunal comme conspirateur, se défendit avec tant d'habileté et de courage, qu'il fut, chose étonnante, déclaré innocent du crime de lèsemajesté. Enfîn^ un bénédictin, le Père John Huddleston, eut avec le Roi des relations particulières qui, au milieu de Teffroyable tempête soulevée par Oates, le mirent, par une exception unique, à l'abri du danger.
Nos lecteurs se souviennent peut-être comment, après la défaite de \yorcester, le roi fugitif dut son salut à un gentilhomme catholique, Thomas Whitgreave et à son aumônier le Père Huddleston. C'est même enveloppé dans le manteau du religieux que le royal proscrit quitta la demeure hospitalière de iMoseley.
Charles II, si souvent oublieux des services rendus, garda du bénédictin un souvenir fidèle et reconnaissant. Il excepta la famille des Huddleston de l'obligation de payer toutes les amendes écrasantes imposées aux papistes. Par une mystérieuse permission de la ProAidence, le religieux qui avait aidé à sauver son roi aux jours de sa jeunesse, fut appelé à lui rendre un service autrement important à l'heure de sa mort (1).
(1) Le Père John Huddleston mourut à Londres en 1G98,
La Compagnie de Jésus compte, en dehors, de ses martyrs exécutés à Tyburn, une quinzaine de confesseurs prisonniers, dont un petit nombre seulement survécurent à l'orage.
Parmi ceux qui moururent en prison, citons le Père Thomas Jenison, jeté dans les cachots de Newgate en 1679. Ses souffrances physiques furent encore dépassées parles angoisses morales qu'il endura en apprenant que son frère, sa sœur et un prêtre, aumônier de sa famille, avaient apostasie pour se soustraire à la persécution. Du fond de son cachot, le jeune religieux leur écrivit des lettres enflammées pour les conjurer de songer au péril de leurs âmes.
âgé de quatre-vingt-dix ans. Sa famille avait déjà, avant le régne de Charlesll, donné à la ro3auté des preuves éclatantes de dévouement. En 1553, Sir John Iluddleston reçut dans son château de Sawstonla princesse Mary Tudor, héritière légitime du trône qui allait revendiquer ses droits. Elle coucha à Sawston, y entendit la messe et partit le lendemain en croupe dei-rière son hôte. Quelques instants plus tard, une foule fanatique, venue de Cambridge, mettait \e feu au château. La princesse et son chevalier virent les llammes : « Ne vous désolez pas, Sir « John, » dit Mary, « si je deviens reine, je vous rebâtirai un beau château •-, et elle tint parole. [Records, vol. V, p. 583.)
Quant à lui, Dieu semble avoir voulu le dédommager de toutes ses épreuves en le comblant de joies spirituelles: « Qu'il est donx », s'écriaitil, (( de soufTrir pour le Christ! » Il mourut à trente-six ans, épuisé par les rigueurs de sa captivité (1).
A côté de cet homme, dans la force de lâge, nous avons un vieillard infirme, dont l'histoire est touchante.
Le Père William Atkins, missionnaire jésuite, avait dû, à cause de ses infirmités, renoncer à l'apostolat et vivait retiré à Wolverhampton; il était complètement sourd et, de plus, avait à peu près perdu l'usage de la parole, ce qui ne l'empêcha pas d'être arrêté « pour avoir excité le peuple à la révolte » ! Malgré l'absurdité évidente de cette accusation, le vieillard infirme, arraché de son lit, fut jeté sur une charrette, et enfermé dans la prison de Statford. Il fallut le porter devant le tribunal, qui le condamna comme prêtre. Sa langue étant paralysée, il ne put répondre que par signes aux cpiestions qu'on lui adressa et quand la sentence de mort fut prononcée on dut, à cause de sa surdité, la lui crier à l'oreille pour
11) Records, vol. \, p. 61G.
la lui faire entendre. Quand, après beaucoup de peine, il eut compris de quoi il s'agissait, le pauvre vieillard laissa éclater une joie touchante; il rassembla toutes ses forces et, par un grand effort, il arriva à prononcer ces mots : « Très noble juge, je vous offre mes « plus chaleureux remerciements. »
Les juges qui n'avaient pas craint de condamner ce vieux prêtre impotent hésitèrent cependant à Tenvoyer au gibet. On le laissa en prison et son chagrin fut grand en voyant s'éloigner ces palmes du martyre, que sa main défaillante avait cru saisir ! Il mourut quelques mois plus tard dans la prison de Stafford, le 17 mars 1681, martyr de désir sinon de fait (1).
La mort d'un autre jésuite, Thomas Wilkinson, fut plus tragique. Il était enfermé à Morpeth quand un ouragan détruisit en grande partie la prison ; les malfaiteurs qui y étaient détenus se hâtèrent de fuir, mais le prêtre, par délicatesse de conscience, refusa de les suivre et alla, de son plein gré, se remettre entre les mains des gardiens. Il n'en fut pas moins traduit devant le tribunal pour être jugé, mais aucun
témoin n'ayant paru contre lui, son procès fut abandonné, ce qui n'empêcha pas ses juges de le retenir en prison. Il finit par y tomber gravement malade ; le médecin appelé pour le soigner était un homme perdu de réputation, ennemi juré des catholiques, surtout des jésuites. Il s'écria, en voyant le prisonnier, qu'il se chargeait de le délivrer promptement de toutes ses peines ; en efi'et, après avoir pris une potion préparée par cet homme, le malade eut une crise violente et mourut au bout de quatre heures. Le fait de son empoisonnement était si notoire que ses ennemis, impuissants à le nier, publièrent que le prisonnier avait avalé volontairement le breuvage fatal et ils l'enterrèrent, comme un suicidé, sous un tas de fumier. Un jeune homme d'une ancienne famille catholique du nord, ^Yilliam Riddell, vit la dépouille du jésuite jetée avec mépris dans son obscur tombeau ; mais il raconta aussi que, quelques semaines plus tard, le médecin, auteur de sa mort, se tua dans un accès de désespoir et que dix ans après l'on retrouva intact le corps du religieux (1). Très touchante est l'histoire d'un jeune jésuite, Richard Prince, qui succomba à
(1) Records, vol. Y, p. 259.
Newgate en 1680, à trente-deux ans. Quand, après de longs mois d'abandon, on appela un médecin, il était trop tard ; le religieux, en proie à un délire ardent, repoussait tons les remèdes qu'on lui offrait. Le médecin voulut cependant tenter un dernier effort : prenant lui-même un verre de bière, il mit entre les mains du malade la potion que celui-ci avait refusée : « Allons », dit-il, « vous ne refuserez pas de trinquer « avec moi; nous boirons à la santé du Roi ». A ces mots, le prisonnier leva la tête, un éclair d'intelligence perça les nuages qui enveloppaient son cerveau affaibli : «. Ah 1 s'écria-t-il, « si c est pour boire à la santé du Roi, voilà! » et d'un trait, il vida son verre. « Et ce sont là, » s'écria le médecin, « ces hommes qu'on repré- « sente comme des conspirateurs contre la vie « du Roi! » Dans ses intervalles lucides, le jeune religieux invoquait sans cesse ses frères martyrs et surtout son provincial, le Père \Yhitbread, dont il réclamait l'intercession avec une filiale tendresse. 11 eut la joie, avant de l'aller rejoindre, de voir auprès de son lit, un jésuite, le Père Edward Petre, qui put arriver à lui et le confesser.
Le Père Edward Turner, frère du martyr Anthony Turner, mourut aussi en prison en 1681 ;
pour d'autres prisonniers, la captivité se prolongeait long-temps. Le Père Hanter, âg-é de soixante dix-huit ans, demeura quatre ans en prison, il ne mourut qu'en 168i. C'était un homme d'un sang-froid remarquable; condamné à mort par le tribunal, il s'était écrié : « Sit nomeii Domini henedictum in sgecula! >y puis il s'aperçut que parmi les malfaiteurs condamnés avec lui, il y avait deux catholiques. Il s'approcha d'eux, et là, dehout, en vue des juges, coudoyé par les hérétiques, il trouva moyen de convertir et de confesser les deux criminels.
Quelquefois, ces prêtres étaient victimes de la brutalité des « pursuivants ». Le Père Cotton, vieillard de quatre-vingt-quatre ans qui, depuis cinquante ans^ évangélisait le pays de Galles, fut arrêté dans une cachette ménagée dans le grenier du château d'un gentilhomme catholique. Les « pursuivants » le jetèrent sur l'escalier avec une telle violence qu'il tomba sans connaissance et mourut quelques jours plus tard. Le Père Evans, qui, lui aussi, avait plus de quatre-vingts ans, fut arraché de son lit, frappé à coups de poings et succomba peu de temps après aux suites de se3 blessures. Il avait tout enduré avec une grande douceur et répétait d'une voix inarticulée : « Fiat volunias Dei ». L'on remarqua qu'àîff
riieure où il expirait, la cloche de la chapelle du château se mit à sonner d'elle-même et que le même fait se produisit pendant ses funérailles (1).
Si la vie des prêtres prisonniers était dure et pénible dans leurs infects cachots, celle des missionnaires errants et proscrits avait, elle aussi, des heures bien douloureuses. Perpétuellement menacés, obligés à mille précautions pour sauver leur tête et surtout pour ne pas compromettre les généreux tidèles qui les aidaient, ils vivaient dans des alertes continuelles.
Les cachettes que, dès le règne d'Elisabeth, les propriétaires catholiques avaient fait ménager dans leurs demeures, sauvèrent la vie d'un grand nombre de prêtres ; le secret en était gardé avec une discrétion jalouse par les maîtres de maison. Ces cachettes étaient faites avec une grande habileté et déjouèrent souvent la violence et les ruses des « pursuivants )>.
(1) Le château de Pool Hall, dans le comté do Cheshire. Records, vol. Y, p. 9.37.
A Lydiate Hall, dans le Lancashire, habitation de la famille catholique des Ireland, existaient plusieurs cachettes; dans l'une d'elles, découverte en 1863, l'on trouva quelques os de poulet, débris du repas du dernier prêtre fugitif. Dans une ferme du voisinage, l'on trouva une autre cachette, où étaient encore un fauteuil et un livre d'heures. A Lydiate se conserve un calice du temps des persécutions, calice en étain , doublé seulement en vermeil (1). Au château d'Oxburgh, qui appartient toujours à la famille de Bedingfeld, fidèle à la foi, est une cachette creusée dans l'épaisseur du mur; on y^ pénètre par une trappe. A Coghton, la demeure des Throckmorton, visitée par plusieurs martyrs, existent différentes cachettes, dans l'une desquelles on a découvert une pierre d'autel. A Sawston Hall, berceau de la famille de Huddleston, il y avait, sous les combles, une cachette assez grande pour y mettre une table et une chaise (2) ; mais il était rare que ces refuges fussent autre chose que d'étroits réduits et Ton comprend combien était pénible la vie d'un homme obligé d'y passer des journées, des semaines et quel- il
(1) Records, vol. V, p. 375.
(2) Ibid., pp. 485-583.
qucfois des mois. Il était presque toujours seul, car, pour ne pas attirer l'attention, les maîtres de la maison eux-mêmes le visitaient rarement.
La chasse aux prêtres, si active sous Elisabeth, ne le fut pas moins sous Charles II, quand les calomnies d'Oates eurent déchaîné contre les papistes une si effroyable tempête et pour stimuler le zèle des « pursuivants » on promit 20 livres ( ôOOfr.) à celui qui arrêterait un prêtre séculier et 100 livres (2.500 fr. ), à celui qui mettrait la main sur un jésuite. Aussi les vieilles cachettes, jadis ménagées avec un si grand soin, se rouvrirent-elles pour recevoir les missionnaires proscrits, et l'histoire du temps nous fournit une foule d'incidents qui font comprendre sous quel régime de terreur vivaient alors prêtres et laïques.
Le Père Charles Pritchard, jésuite du pays de Galles, passa six mois dans une maison catholique, où le secret de sa présence n'était confié par les châtelains qu'à deux ou trois de leurs domestiques. La nuit, le prêtre proscrit sortait pour aller porter le secours de son ministère aux fidèles du pays. En accomplissant cette mission de charité, il fit un faux pas, tomba et se blessa si grièvement qu'il mourut peu de temps après.
On l'enterra la nuit dans le parc du château (1). Quelquefois, à la suite d'alertes répétées, les missionnaires, effrayés des périls que leur présence faisait courir à leurs hôtes, les quittaient et cherchaient un refuge dans la campagne. Le Père Charles Poulton passa, pendant dix-huit mois, des jours et des nuits dans les bois et n'osait visiter deux fois de suite la même maison (2).
A Boscobel, là où des bûcherons catholiques avaient jadis sauvé la vie du roi Charles II, les « pursuivants » ayant appris qu'un prêtre étaità caché dans les taillis, lancèrent sur ses traces des chiens de chasse, mais le missionnaire put leur échapper à la faveur de la nuit tombante (3).
Souvent, du reste, la Providence semble avoir protégé visiblement ses serviteurs; les anecdotes racontées à ce sujet respirent un parfum de foi naïve ; elles ont été conservées dans les traditions' de famille et nous reportent d'une façon vivante à ces temps douloureux. Un gentilhomme du comté de Norfolk, Edward Paston, possédait, à quelque distance du château qu'il habitait, un
(1) Reconh, vol. V, p. 87G.
(2) Ibid., p. 307.
(3) Ibid., p. 433.
manoir, entouré de douves, perdu dans les bois où quelques missionnaires avaient leur quartier général. Un jour, les « pursuivants » entourent la maison ; il s'y trouvait alors un seul prêtre qui, aidé du fidèle serviteur gardien du manoir, se hâta de précipiter, dans la cachette préparée à cet effet, ses livres, ses ornements sacrés, ses papiers, puis de s'y enfermer lui-même. A peine avait-il disparu, que les chercheurs de prêtres font leur entrée, suivis d'un « ])lood hound » qui se dirige d'instinct vers la cachette où il flairait un être humain. Le catholique, seul témoin de cette scène, tremble déjà pour le proscrit, quand tout à coup arrive le chat de la maison qui se jette sur l'énorme chien, l'agace, le taquine, s'y cramponne et ne le lâche que lorsque les chercheurs découragés quittent le manoir (1).
Une autre anecdote du même genre a pour héros un missionnaire au pays de Galles. La maison qu'il habite est envahie par les chercheurs de prêtres, au moment où il se promène sans défiance dans la cour. Il saisit le péril de la situation ; n'ayant pas le temps de fuir, il paie d'audace et s'avance vers les envahisseurs
pour leur demander ce qu'ils désirent : « Nous « cherchons le prêtre qui est caché ici » , répondirent-ils. Le missionnaire semble entrer dans leurs vues, s'offre de les guider et les conduit dans tous les appartements de la maison, qu'ils fouillent, sans résultat, de la cave au grenier. Ils repartent déçus et irrités, mais à peine s'étaient-ils éloignés que l'un d'eux se demande si ce guide obligeant et empressé ne serait pas l'objet de leurs recherches. Ils rebroussent chemin, mais le prêtre, en prévoyance de leur retour, s'étaitéchappé par une porte dérobée (1). L'histoire du Père Francis Waldegrave, missionnaire de la même époque, est restée légendaire dans le Lancashire. Il fut appelé la nuit auprès d'un malade, mais, en même temps, on l'avertit que trois hérétiques doivent l'attaquer en route. Il part, s'engage dans un sentier étroit où ses ennemis, armés de grosses cannes, l'attendent pour l'assommer. Mais une puissance invincible les cloue au sol, les empêchant d'avancer et de se servir de leurs armes. L'un d'eux en fut si frappé qu'il se fit catholique (2).
(1) Records, vol. V, p. 530.
(2) Ibid., p. 385.
La mort et la sépulture des prêtres proscrits étaient entourées des mêmes difficultés que leur vie. Quand ils expiraient dans l'étroite cachette où ils vivaient ignorés de tous, il fallait que le mystère qui avait enveloppé leur existence fût conservé, sous peine d'exposer leurs hôtes et leurs amis à la prison et au supplice.
Nous avons vu que le Père Pritchard fut enterré dans un parc; à une époque antérieure, sous Elisabeth, le Père Curry, mort à Londres, fut, nous apprend le Père Gérard, inhumé dans les caves de la maison où il était caché il). Le Père Andrews fut enterré dans une grange isolée qui avait jadis servi de chapelle ; les protestants du pays, ayant eu connaissance de ses mystérieuses funérailles, ouvrirent la tombe et trouvèrent le corps du vieux missionnaire, avec des croix et des chapelets : mais ils ne purent, malgré leurs recherches, découvrir les courageux catholiques qui lui avaient rendu les derniers devoirs (2).
A Durham, dans une ancienne maison, qui
(1) Records, vol. V, p. 051.
avait servi aux missionnaires du dix-septième siècle, l'on trouva, en 1824, un caveau contenant deux ou trois cercueils, ceux des prêtres proscrits (1).
Il existait cependant à Hardkirke, dans le Lancashire, sur une terre appartenant à la famille des Blundell, un cimetière réservé par les propriétaires à leurs frères dans la foi. En 1611, de fortes amendes frappèrent le chef de cette famille fidèle et le cimetière fut ravagé par les hérétiques ; puis il fut rétabli et, de 1613 à 1753, un grand nombre de missionnaires y vÎTirent dormir de leur dernier sommeil (2).
Dans toutes les circonstances de leur vie, depuis leur arrivée en Angleterre jusqu'à leur mort, les prêtres étaient assujettis à mille précautions. Ils étaient déguisés et avaient tous, nous lavons vu, des noms d'emprunt. Les quelques livres de comptes qui nous sont parvenus ti nous révèlent les formules ambiguës dont ils se servaient pour déjouer la curiosité de leurs ennemis. Les missionnaires du dix-septième et du dix-huitième siècle parlent de (( my shop », mon magasin, pour indiquer leur chapelle. Les Jésuites du district de Durham indiquent la région
(1) Records, vol. Y, p. 651.
(2) Ibid., p. 345.
confiée à leurs soins sous le nom de « Madame Durham », ceux du pays de Galles du sud parlent dans le même sens de « nuj Ladij South Wales » ; pour exprimer qu'ils comptent cent cinq paroissiens, ils écrivent : « cent cinq clients ont visité ma Jjoutique (li ».
Malheureusement, les pires difficultés des prêtres proscrits ne venaient pas de leurs ennemis. Dans un temps où une entente parfaite entre les soldats d'une même cause eût été le plus né cessaire, il éclata, au sein du parti catholique, des diverg-ences regrettables, qui ne doivent pas cependant nous étonner. Ces divergences s'expliquent par l'essence même de la nature humaine, par l'absence d'un chef dans une Ég-lise persécutée et proscrite, dont les ministres, obligés de se cacher, ne pouvaient se réunir que rarement pour se consulter; elles s'expliquent enfin et s'excusent par les circonstances délicates et difficiles au milieu desquelles elles se produisirent.
(1) Records, vol. Y, p. 667.
2i0 LA PERSÉCUTION DES CATHOLIQUES
La cause immédiate de ces difficultés fut le serment d'allégeance et le serment de suprématie, imposés par Charles II à ses sujets. Déjà ces serments avaient été demandés aux catholiques par Elisabeth et par Jacques I". Ils ne renfermaient pas une simple reconnaissance de l'autorité royale du souverain, ce qui les aurait rendus parfaitement légitimes et louables; mais un aveu de sa suprématie spirituelle comme chef de l'Église, aveu que les théologiens catholiques condamnaient, à bon droit.
Cependant les formules employées étaient assez ambiguës, les conséquences d'un refus de la part des fidèles étaient redoutables, aussi s'éleva-t-ilde temps en temps, au sein du parti catho-| lique, de vives discussions au sujet du serment.! Sous Jacques V% Blackwell, archiprêtre d'An-j gleterre, prêta le serment d'allégeance, puisj se rétracta. Sous Charles II, les mêmes contro-! verses recommencèrent, quoiqu'en condamnant! nettement les formules employées, les Souve-I rains Pontifes eussent, ce semble, tranché défi-j nitivement la question.
Cette persistance à soulever une discussion,! sur laquelle Rome avait cependant dit son der-j nier mot, ne venait pas chez certains prêtres» anglais d'un esprit de révolte ou d'un désir de
pactiser avec l'hérésie ; leur erreur provenait de leur immense pitié pour les souffrances de leurs ouailles! La charité et la compassion leur faisaient méconnaître les droits imprescriptihles de la vérité.
En général, les religieuxse prononcèrent contre la légitimité du serment ; les bénédictins anglais de Paris, réunis en chapitre, au mois d'août 1 681 , prirent d'énergiques résolutions qui furent envoyées au provincial des jésuites anglais, le Père Keynes, alors à Rome. Dans la lettre qui accompagne ce mémoire, le supérieur des bénédictins nous laisse entrevoir les divisions intestines de cette Église martyre. Il dit que lui et ses religieux se sont attiré beaucoup de malveillance par leur fermeté à combattre le serment d'allégeance et à défendre la doctrine du Saint-Siège : « Si c'est là un crime », ajoutet-il, (' notre ordre en est coupable depuis son origine ». Il conjure le provincial des Jésuites de profiter de son séjour à Rome pour provoquer une nouvelle intervention du Pape qu'il juge nécessaire puisque certains prêtres séculiers, en permettant au.v catholiques anglais de prêter le serment, causent parmi eux « des dé- « sordres, des scandales et des schismes ». Cependant, il assure qu'un bon tiers du parti ca-
tholique est décidé à repousser tout compromis et qu'un grand nombre de fidèles se sont laissé jeter en prison plutôt que de prêter le serment d'allégeance; mais à côté de ces esprits éclairés et de ces âmes généreuses, il y a tout un groupe de catholiques, à qui des prêtres ont persuadé qu'en raison du malheur des temps le serment peut être toléré (J).
Les Jésuites, à qui les Bénédictins adressaient ce pressant appel, partageaient, du reste, leur manière de voir sur ce sujet brûlant; il existe une grande quantité de lettres et de notes écrites par eux pour prouver le caractère schismatique du serment. Leurs opinions étaient si arrêtées que leurs supérieurs, tout en les approuvant, cherchèrent à modérer leur zèle pour ne pas blesser leurs adversaires ; ils leur défendirent, surtout, de provoquer des discussions publiques au sujet du serment (2).
Si la divergence d'opinions que nous venons de constater fut pour les missionnaires une véritable épreuve, ils pouvaient l'attribuer à une erreur de jugement de la part de leurs adversaires, à une compassion trop aveugle pour les
(1) Records, vol. Y, pp. 80-81. L'original de cotte lettre est dans les Archives publiques de Bruxelles.
(2) IbicL, p. 641.
souffrances des fidèles. Une croix autrement douloureuse fut l'apostasie d'un certain nombre de prêtres et la chute, quelquefois éclatante, de ces infortunés, fut pour leurs frères dans le sacerdoce la plus cruelle des peines. De plus, il arrivait souvent que les apostats, voulant donner des gages de zèle, se firent les dénonciateurs de ceux dont ils avaient partagé les labeurs. C'est ainsi que deux prêtres tombés, John Sergent et David Maurice, devinrent des espions à la solde du gouvernement, dont ils reçurent des sommes considérables. Le Père Gavan, martyr, fut, en particulier, l'objet de leur haine. Il faut ajouter cependant que des accusations parties de si bas inspirèrent peu de confiance, et que le roi montra publiquement son mépris pour les transfuges.
Nous savons encore que WiUiam Berry, le prêtre entre les mains duquel Oates fit sa prétendue abjuration, retourna à la religion protestante pour se convertir encore une fois au catholicisme avant de mourir. Le Père Jenison, prisonnier à Newgate, apprit du fond de son cachot l'apostasie de l'aumônier de sa fai mille.
Malgré ces défections, peu nombreuses du [peste, l'on peut affirmer, en toute vérité, que
les prêtres séculiers et les religieux, exposés à mille tentations et à mille dangers, se montrèrent en général admirables de fidélité à leur devoir et de dévouement généreux.