LES CATHOLIQUES LAÏQUES
I. Altitude admirable des catholiques laïques. — Exemples : Weld, Gérard, Caryll. — Visites domiciliaires, courage des gentilshommes, Cliristopher Tuberville et le Père Evans.
H. Épreuves de Sir Thomas Gascoigne. — Ses grandes vertus. — Ses enfants. — Sa fondation. — Son procès à Londres. — Il est acquitte. — Sa retraite. — Eady Tempest.
ni. Les femmes catlioliques. — Les prisonnières d'York. — M". Gifford. — Dorotliy Lawson. — Sa charité, sa maison est un centre catiiolique. — Agatha Vaughan, son courage. — Les religieuses anglaises. — Les onze Bedingfeld. — Cecily Arundell. — Les Bénédictines de Gand et Charles II.
IV. Les converties. — Conversions d'Élizabelh Turner, d'Élizabeth Shirley — Élizabeth Godwin est l'instrument d'une conversion racontée par le Père Waldegrave. — Intervention de la Providence en faveur d'un gentiliiomme.
V. Une famille calholique sous les lois pénales, Edmund Plowden refuse d'apostasier, sous Elisabeth. — Les cachettes du vieux manoir. — Francis Plowden, ses épreuves. — Vocations religieuses. — Les Plowden à Saint-Germain. — Vieux livres décompte, habitudes de mystère. — Persécution du mépris. — Les catholiques émancipés.— Ils perdent peu à i)eu leurs habitudes de réserve timide.
Comme nous l'avons vu, l'attitude des prêtres
catholiques, tant séculiers que réguliers, fut admirable et leurs souffrances, longues et cruelles. Les laïques se montrèrent aussi courageux que leurs pasteurs : gentilshommes et artisans, pairs du royaume et hommes du peuple, jeunes gens et vieillards, tous, à de rares exceptions près, s'élevèrent à la hauteur des circonstances et, au milieu d'épreuves exceptionnelles, déployèrent une fermeté extraordinaire.
Des hommes de loi comme Langhorne, des humbles comme les pauvres serviteurs de la Reine, des grands seigneurs comme Lord Stafford meurent, sans une plainte ni un murmure; d'autres, comme Lord Arundell et Lord Petre, condamnés à une rigoureuse captivité, en consacrent les loisirs à la méditation et à la prière; tous sont victimes de l'injustice des juges, du fanatisme du peuple, de la lâcheté du Roi, et pas un seul d'entre eux n'a une parole dïrritation ni un mouvement de révolte. Le nom de leur roi ingrat se retrouve sur leurs lèvres à l'heure de la mort, accompagné toujours d'ardentes prières et de ferventes protestations de dévouement; jamais peut-être ce loyalisme héréditaire, ce respect de l'autorité, cet amour indestructible pour la personne du souverain, traits caractéristiques de leur race, n'ont éclaté
plus ^'i?iblement que chez ces fidèles du dix-septième siècle, si doux et si forts dans Tépreuve.
Derrière les persomias-es plus en vue, qui par suite de leur naissance, de leurs fonctions ou des circonstances mêmes, de leur procès, se trouvent au premier rang dans ce récit, est toute la foule de catholiques obscurs qui. dans une sphère plus modeste, endurent des souffrances non moins cruelles. C'est, par exemple, un sentilhomme, Humphrey Weld, accusé de trahison sans la moindre preuve à l'appui, qui est soumis à mille vexations et dépouillé de ses fonctions de gouverneur du château royal de Portland (1); c'est encore Richard Gérard, gentilhomme appartenant comme Humphrey Weld à une des vieilles familles fidèles à la foi, qui est jeté dans les cachots de Xewgate, où il meurt en 1679. On l'accusait, lui aussi et sans plus de preuves, d'avoir trempé dans le prétendu complot, mais son véritable crime était d'être un papiste très connu, l'ami des jésuites et d'avoir trois fils au collège anglaisde Saint-Omer.
Les réponses nettes, fermes et franches de Richard Gérard devant le tribunal attestèrent \âctorieusement son innocence de tout crime de
(l) Records, vol. Y, p. 800.
trahison. Loin de se défendre d'avoir été l'ami des Jésuites, il raconta comment il avait diné avec plusieurs d'entre eux, parmi lesquels était le Père Gavan, martyr. » Nous y bûmes », ajouta-t-il, « à la santé du roi (1) »
John Garyll, qui avait perdu presque toute sa fortune au service du Roi et de son père, n'en fut pas moins obligé de payer tous les ans, sur le peu qui lai restait, des amendes écrasantes; à ce prix seulement il put éviter la prison (2). Le même John Garyll, chef d'une ancienne et illustre famille catholique, avait, dans sajeunesse, consenti à faire, une seule fois, acte de présence au temple protestant afin de se dérober aux amendes qui peu à peu le réduisaient à la misère. Get unique acte de faiblesse fut suivi par de longues années de repentir pendant lesquelles l'âme du bon gentilhomme parait s'être élevée aune éminente sainteté. Il était l'ami des prêtres proscrits, le protecteur et le soutien des catholiques opprimés et appauvris; sur son lit de mort, il légua à sa femme, à ses fils et à ses belles-filles des anneaux sur lesquels il avait fait graver les mots qui faisaient l'objet de ses cons-
(1) Records, vol. V, pp. 260-435.
(2) West Grinstead et les Caryll, par Max de Trenqualeon, vol. I, p. 449,
tantes méditations : « Mort, Jugement, Enfer, « Ciel. » 11 mourut le 15 août 1681, et, nous diton. au moment où il expirait, tous les paysans du voisinage virent au-dessus du château une éclatante et mystérieuse lumière (1).
Les perquisitions dirigées contre les propriétaires catholiques étaient incessantes; mais le danger auquel ils s'exposaient, en accueillant sous leur toit un missionnaire dont la tête était mise à prix, effrayait rarement ces hommes nourris dans des traditions de foi et de détachement des biens de la terre. Le Père Philip Evans martyr fut arrêté chez un gentilhomme papiste , Christopher Tuberville , châtelain de Skere. Celui-ci tint à accompagner le jésuite quand on le conduisit à la prison de Cardiff; là, son amitié veilla encore sur le captif et il obtint de le faire réunir à un prêtre séculier, arrêté pour la même cause et qui partagea dans la suite son supplice. Le matin même de son exécution, le Père Evans écrivit à Tuberville une lettre toute pleine de reconnaissante affection. Il lui rappelle leurs bonnes conversations d'autrefois et les bienfaits qu'il a reçus de ce généreux ami : « Cette après-midi », dit-il en terminant, « aura
(1) West Grinstead et les Caryll, p. 390, vol. II.
« lieu notre exécution. J'ai la confiance que vous « et les vôtres vous vous réjouirez, au lieu de « vous lamenter, quand vous apprendrez mon « sort. Soyez bien sûr que quand je serai au « tribunal de Dieu, vous et votre famille, à la- « quelle je suis redevable de tant de bienfaits, « aurez un ami là-haut (1). »
Quand, ce même jour, le Père Evans et son compagnon, John Loyd, furent conduits à la mort, on vit un certain nombre de catholiques sortir de la foule et venir s'agenouiller à côté des deux prêtres au pied même de la potence, proclamant ainsi, à la face de tous, leur mépris du danger et leur estime pour ceux qui allaient mourir.
Au reste, les fidèles étaient si connus qu'il eût été inutile pour eux de chercher à dissimuler leurs croyances. Dès le début de la persécution on avait dressé, dans chaque province, une liste de tous les catholiques ; ils étaient dès lors accablés dïmpôts, poursuivis de vexations et soumis à des visites domiciliaires incessantes. On les obligeait à payer 20 livres (500 francs) par mois s'ils ne fréquentaient pas l'église protestante et s'ils se trouvaient dans l'impossibilité
(1) Records, vol. V, p. 889. -^
EN ANGLETERRE. 25t
de payer, les deux tiers de leurs J)iens étaient confisqués au profit du Roi. Une publication récente nous montre que ces peines frappaient les plus pauvres aussi bien que les gens aisés; dans la liste des papistes du seul comté de Hampshire, obligés de payer les amendes, nous trouvons des cordonniers, des meuniers, des tailleurs, des cultivateurs, des pêcheurs, pauvres gens, dont les meubles, les outils et souvent les maisons étaient saisis et vendus (1). De 1583 à 1602, pendant dix-neuf ans, les catholiques versèrent 120.000 livres dans le trésor royal.
L'on comprend dès lors comment par exemple. Sir Ralph Babthorpe, gentilhomme du Yorkshire, possesseur de plusieurs châteaux, mourut si pauvre qu'il put à peine payer son unique serviteur ; comment, quand finit l'ère des persécutions, les vieilles familles fidèles se trouvèrent à peu près ruinées. Les catholiques de condition modeste étaient de plus harcelés par les fonctionnaires qui cherchaient à leur arracher des témoignages contre les prêtres. Nous en voyons un exemple dans la vie du Père Evans : ses ennemis n'avaient trouvé aucun témoin pouvant ou voulant attester que le prisonnier avait exercé
(1) Hampshire récusants, par Don Aidan Gasquet, 0. S. B. Hodges, London, 1896.
ces fonctions sacerdotales, qui constituaient en elles-mêmes un crime de trahison. Un pauvre catholique à qui on cherchait à arracher une dénonciation, tint hon et fut cruellement battu; deux femmes moins vaillantes se laissèrent intimider et avouèrent qu'elles avaient vu l'accusé célébrer la sainte messe (i).
Dans le nord, ces persécutions incessantes, qui pénétraient dans l'intimité du foyer, furent phis cruelles qu'ailleurs; citons comme exemple les épreuves d'un gentilhomme catholique, que sa position prépondérante, la noblesse de son caractère, sa vie toute de bienfaisante et de piété, distinguent entre tous.
Type accompli du châtelain anglais cathohque au temps des persécutions. Sir Thomas Gascoigne vécut du berceau à la tombe à l'ombre de la croix. Il fut, ainsi que ses frères et sœurs, baptisé « en secret » par quelque prêtre proscrit, comme nous l'apprennent les documents contemporains. Ses parentSjJohn Gascoigne et Anne Ingleby, avaient
[Y] Records, vol. V, p. 885.
courageusement souffert pour la vérité et ils transmirent à leurs enfants, avec un nom sans tache, un cœur vaillant.
Ces enfants, élevés clans des alertes continuelles, habitués à voir la fidélité à la foi regardée comme le premier des devoirs, furent tous de saints personnages. Thomas était l'ainé, puis vinrent John et Michel, tous deux bénédictins; Francis, prêtre séculier, et six lilles, dont une mourut en bas âge, deux furent bénédictines à Cambrai et trois se marièrent. Ces dernières ne furent pas les moins admirables : Tune d'elles, Anne, mariée à Georges Thwing, gentilhomme du Yorkshire, fut la mère de Thomas Thwing, le dernier prêtre supplicié en Angleterre.
Quanta Thomas Gascoigne, le frère aine, chef de famille à la mort de son père, il continua les traditions de sa race en épousant une fervente catholique, Anne Simonds, qui le laissa veuf avec dix enfants.
Le château de Barnbow, qu'il habitait, ne tardapasàdevenirpour lescatholiquesdunord, un centre de réunion; ils aimaient à chercher auprès du maître de maison l'appui dont ils avaient besoin en ces temps difficiles. Avec son expérience de hommes et des choses, son grand sens chrétien, sa loyauté impeccable et surtout
LA PERSÉCITION. 15
son inépuisable générosité, Sir Thomas était pour les fidèles de la région un modèle et un père. Cette influence considérable qui rayonnait au loin, s'alimentait aux pratiques d'une vie religieuse très fervente. Le bon gentilhomme avait, nous dit-on, une dévotion particulière envers la Passion de Notre-Seigneur; dans sa jeunesse, il avait même fait le pèlerinage de Jérusalem : cet amour profond pour son Dieu souffrant le rendait compatissant et secourable à tous.
Il n'est pas étonnant que les enfants de Sir Thomas Gascoigne, élevés par un tel père, aient été, eux aussi, de vaillants serviteurs de l'Église. Des cinqfilles, deux rejoignirentleurs tanteschez les bénédictines anglaises de Cambrai ; les autres se marièrent. L'époux de Tune d'elles, Thomas Appelby, avait comme son beau-père l'âme pleine de pitié pour les pauvres catholiques, écrasés par les lois pénales. Il leur louait des maisons et des fermes en leur demandant de ne lui payer le prix de location que lorsque leurs affaires seraient suffisamment remises pour qu'ils pussent s'acquitter sans la moindre gêne. La bienfaisance de Sir Thomas Gascoigne s'étendait plus loin encore, il désirait vivement établir dans le Yorkshire une maison religieuse, où les jeunes filles de condition pussent recevoir
l'éducation chrétienne qu'il leur fallait aller chercher au delà des mers. Une telle entreprise, sous les lois pénales, était hardie; mais de concert avec quelques catholiques marquants do la contrée, Sir Thomas fit l'acquisition d'une maison appelée Dolebank et en confia la direction aux « Vierg-es Anglaises ».
Nous avons vu ailleurs la fondation de cette congrégation, qui, sous le nom d'Institut de Marie, possède de nombreuses maisons dans tout le monde catholique (1). Sa fondatrice, xMary Ward, était native du Yorkshire et ses premières filles avaient avec le châtelain de Barnbow des liens de parenté et d'amitié.
C'est de la porte hospitalière de Barnbow que les religieuses, déguisées en femmes du monde, partirent à cheval pour prendre possession de Dolebank, et dans la maison de l'ordre à York, le souvenir de Sir Thomas Gascoigne est encore vénéré comme le fondateur de l'œuvre qui, ballottée par mille tempêtes, a survécu à l'orage.
Quand éclata le complot de Titus Oates, Sir Thomas fut dénoncé par un nommé Bolron et accusé d'avoir conspiré contre le roi. Ce Bolron,
(l) Quatre par tra il a de femmes. Épisodes des persécutions d'Angleterre; Firmin-Didot, 1895.
jadis au service du vieux gentilhomme, avait été renvoyé pour indélicatesse; mais, avec la mansuétude qui faisait le fond de son caractère, Sir Thomas avait continué à traiter avec charité son serviteur infidèle.
Enjuilletl679, malgré ses quatre-vingt-un ans, le vénérable accusé fut envoyé à Londres et enfermé à la Tour. Six mois après, il parut devant le tribunal, mais sa surdité, augmentée par les rigueurs de sa captivité, l'empêchait d'entendre ce qui se disait à son sujet. On finit, avec beaucoup de peine, par lui faire comprendre qu'il devait déclarer s'il était innocent ou coupable. « Gloire àDieulePère, auFilset au Saint-Esprit », répondit le vieillard, «je suis innocent. » Auprès de lui, une de ses petites-filles. M" Ravenscroft, lui servait d'interprète; elle avait demandé un délai afin d'avoir le temps de faire arriver de France des témoins à décharge. Sa requête fut repoussée et le procès s'engagea.
Les accusations étaient de deux sortes : Sir Thomas avait comploté la mort du roi et il avait établi à Dolebank une communauté religieuse ; pour cet acte pieux « on lui avait pro- « mis qu'il serait canonisé après sa mort » Des témoins venus du Yorkshire furent unani mes à attester que Bolron et ses complices étaient
indignes de foi ; après des débats mouvementés, le jury se laissa entrainer par le témoignage de ces honnêtes provinciaux et acquitta le prisonnier, qui tout d'abord ne comprit pas. Sa surdité l'avait empêché de suivre la discussion et il crut que pour lui, comme pour tant d'autres, lo jury avait prononcé une sentence de mort : « Que « Dieu leur pardonne, » dit-il, u je m'y attendais, « prions tous pour eux. »
Rendu à la liberté, ce vieillard qui avait vu de si près le gibet de Tyburn, ne voulut plus s'occuper des choses de ce monde. Il mit ses affaires en ordre et alla au monastère bénédictin de Lambspring, près de Hildesheim, en Allemagne, rejoindre un de ses frères qui était abbé. 11 y vécut dans le silence et la prière jusqu'en 1689 et mourut à quatre-vingt-quatorze ans.
Une des fdles de Sir Thomas Gascoigne, Lady Tempest, souffrit aussi pour la foi. Emprisonnée à York Castle, menacée d'être brûlée vive, traduite devant le tribunal, elle traversa ces épreuves en digne fille de son père. C'était une nature si timide que de loin la pensée d'une mort violente la terrifiait; mais, comme le dit un récit du temps, « Dieu ne manque pas d'assister les siens « à son heure » et Lady Tempest, devant ses
juges, les étonna par son courage et son entrain. Loin de redouter la mort, elle la désirait! Elle fut acquittée, comme l'avait été son père ; comme lui aussi, elle voulut finir sa vie dans le cloître et elle se préparait à rejoindre ses sœurs chez les bénédictines, quand elle mourut, en 168i.
L'exemple de Lady Tempest, cette vaillante fille d'une race de confesseurs, n'est pas unique. Sous Charles II, les femmes catholiques d'x\ngleterre furent ce qu'elles avaient été sous Elisabeth et les premiers Stuarts.
Anges de dévouement, elles méritent de s'entendre appliquer la parole célèbre, adressée jadis par saint Grégoire à leurs aïeux, les blonds esclaves du Forum : « Non sunt Angli sed Angeli » (ce ne sont pas des Angles, mais des Anges). Héroïnes de courage, elles endurent pour ellesmêmes et pour leurs proches, toutes les horreurs de la persécution, sans murmure et sans défaillance. Parmi elles, les femmes du Yorkshire, com-
(1) Saint Mary's Convent, York, chap. ii.
patriotes de la martyre, Margaret Clitherow, se distinguent entre toutes. Un grand nombre d'entre elles, filles et épouses des premiers gentilshommes de la contrée, furent jetées dans la prison d'Ousebridge, à York; les cachots de cette prison étaient inondés au moment de la crue du fleuve ; le régime en était des plus rigoureux. La plupart des prisonnières portaient des noms qui avaient jadis retenti sur les champs de bataille de la guerre civile, où ceux de leur race avaient combattu et souffert pour ce souverain si oublieux des services rendus.
Les femmes qui passaient ainsi subitement des raffinements d'une existence honorée aux horreurs de la prison, demeurèrent toutes fidèles et fermes dans la foi. Quelques-unes montèrent encore plus haut et pratiquèrent, au milieu de leurs épreuves, des vertus héroïques. Citons la femme de Richard GifFord de Chillington, jetée en prison et privée de sa fortune pour sa religion. Elle priait sans cesse, nous dit-on, passait ses journées à soigner les malades et souvent se relevait la nuit pour les veiller. Elle demandait à Dieu de lui donner un fils jésuite et une fille religieuse et ses vœux furent exaucés. Son fils, Edward Gifford, religieux de la Compagnie de Jésus, et sa fille Ursula, augustine à Louvain,
marchèrent sur les traces de leur sainte mère (1). Une autre femme, non moins admirable, Dorothy Lawson, appartenait, comme celle dont nous venons de parler, à ces vieilles familles catholiques du Yorkshire qui, parmi tant d'exemples de courage, semblent avoir gardé un parfum tout particulier de sainteté. Née Constable, elle épousa Roger Lawson, resta veuve de bonne heure et consacra à Dieu et à son Église persécutée le reste de sa vie dépouillée de joies terrestres. Elle construisit une maison sur les rives du Tyne et, malgré les périls des temps, elle y installa une chapelle où l'on célébrait tous les jours la sainte Messe. L'après-midi, on y chantait les Vêpres, suivis des Litanies et du ï)e profundis, et les jours de fête, les cérémonies de l'Église étaient accomplies avec toute la solennité possible. L'aumônier faisait le catéchisme aux enfants et aux pauvres gens du voisinage et, au temps de Pâques, Ton compta jusqu'à cent communions dans ce petit sanctuaire, véritable oasis de paix et foyer de vie religieuse au milieu des troubles et des terreurs de cette douloureuse époque. Dorothy Lawson était pour les prêtres fugitifs et prisonniers la plus généreuse des bienfaitrices.
(1) ReconU. vol. Y, p. 428.
Elle les nourrissait à sa table, les visitait clans leurs prisons. Il y eut pendant un certain temps, dans les cachots de la ville voisine de Newcastle, trois prêtres pour lesquels cette femme généreuse fut un ange de consolation. Elle lavait ellemême leur linge et leur apportait tout ce dont ils avaient besoin. Indifférente au danger, elle regardait comme un bonheur et une bénédiction la visite d'un missionnaire proscrit et, nous dit-on, elle n'était jamais plus heureuse que quand elle pouvait en recevoir sous son toit.
Quand mourut cette grande chrétienne, son confesseur entendit des voix angéliques qui chantaient l'office des Morts: « Il me semblait, dit-il, « entendre les voix des Pères franciscains <( de Saint-Omer dont j'avais souvent entendu « les chants quand j'étais dans cette ville au « collège anglais. » Le même fait s'était produit à la mort de Lady Fairfax, sœur de Dorothy Lawson et sainte comme elle : au milieu des larmes et des sanglots de ceux qui pleuraient sa perte, on avait tout à coup entendu une musique toute céleste, qui retentit à travers le château, et dont l'origine demeura inexplicable (1).
De la même trempe d'âme que ces femmes du
nord était la châtelaine de Courtfield, Ag-atha Berington, épouse de Richard Yaughan. Son aumônier, le Père Richardson, avait dû, pour échapper aux « pursuivants », s'enfuir dans les bois. Il y demeura pendant sept semaines caché dans un four à chaux ; quelquefois même il fut obligé de monter sur un arbre et de se cacher dans les branches. La châtelaine ne confia à personne le secret de sa retraite, c'est elle qui seule, la nuit, allait à travers les bois déserts porter au prêtre proscrit sa nourriture quotidienne (1).
Devant de pareilsdévouements, Tonne s'étonna pas que la bénédiction divine soit descendue sur les petits- enfants dWgatha Vaughan. Ceux de sa race ont peuplé les cloîtres et les sièges épiscopaux de l'Angleterre , Tun d'eux occupe à l'heure actuelle le siège archiépiscopal de Westminster et, sous le vieux toit de Courtfield, une châtelaine, fille dévouée de l'Église, g-arde vivantes au foyer de famille les traditions de piété et de foi de ceux dont elle porte le nom.
A côté de ces épouses et de ces mères qui, au fond de leurs demeures, servent l'Église au péril de leur vie, donnons une place aux jeunes filles qui, sous un ciel moins troublé, à l'ombre
(1) Records. \ol. V, p. 893.
des cloîtres de France ou de Flandre, s'immolent, victimes volontaires, pour le salut de leur patrie.
Les vocations religieuses, très nombreuses aux époques précédentes, ne le furent pas moins sous Charles II. Nous avons vu que la famille de Sir Thomas Gascoigne fournit un large contingent aux couvents anglais du continent; dans une famille alliée à la sienne, celle des Bedingfeld d'Oxburgh, dix filles sur onze embrassèrent la vie religieuse. La onzième, devenue veuve, rejoignit chez les chanoinesses de Saint-Augustin à Bruges sa propre fille, qui devint sa maitresse des novices (1).
Ces onze sœurs semblent avoir été des femmes de valeur : nées et élevées au milieu des épreuves, elles gardèrent toute leur vie la forte empreinte de leur première éducation. L'une d'entre elles, Magdalen, prieure des Carmélites de Dusseldorf, fut l'amie et la conseillère de Philippe, comte palatin du Rhin, fondateur duCarmel dont elle était prieure; une autre, Winefride, supérieure des Vierges anglaises, à Munich, unissait àTâme la plus candide et au cœur le plus généreux, des talents de preraierordre. L'Électeur de
(1) Saint Mary's Convenl York, p. 55.
Bavière disait d'elle qu'elle aurait fait un excellent ministre et la consultait souvent. Enfin, Frances, la plus jeune, gouverna à travers mille périls la maison de l'Institut de Marie, à York, où, malgré des alertes incessantes, les religieuses de l'ordre, sous l'habit du monde, poursuivaient leur œuvre d'éducation pour le plus grand bonheur des catholiques de la contrée (1). Nous avons raconté ailleurs les dangers qui, plus d'une fois, menacèrent cette fondation et comment Frances Bedingfeld, prudente autant que courageuse, sut les aô'ronter et les vaincre (2).
Une des grandes religieuses anglaises de cette époque est Cecily Arundell, la fille adorée de ce Lord Arundell, dont nos lecteurs se rappellent Finjuste captivité à la Tour de Londres, la fermeté et la résignation. Le portrait de Cecily, en robe de Cour, est encore suspendu aux murs du château de ses pères, à \Yardour. Il témoigne de la radieuse beauté de cette fille de grande race, merveilleusement douée, poète à ses heures et qui ensevelit ses charmes et sa jeunesse sous la bure des Clarisses. Cecily mourut chez les Clarisses anglaises de Rouen à l'âge de quatrevingt-deux ans ; ses dernières années furent
(1) Saini-Mary's Convent York, p. 53.
(2) Quatre portraits de femmes.
éprouvées par des cruelles maladies, la beauté de l'àme rayonnant à travers les infirmités du corps pouvait seule faire reconnaître dans la vieille religieuse impotente et aveugle, portant si doucement ses misères, la brillante jeune fille dont la présence avait jadis illuminé la demeure paternelle (1). Le loyalisme, que nous avons constaté chez les catholiques de tout rang, était non moins ardent au fond des cloîtres. Charles II, pauvre, proscrit et exilé, avait connu dans sa jeunesse les bénédictines anglaises de Gand. Quand il s'embarqua pour reprendre possession de sa couronne, elles mirent à sa disposition une somme considérable et, en retour, il leur promit de les aider à fonder un couvent de leur ordre à Dunkerque. Rétabli sur le trône, il oublia promptement ses engagements; l'abbesse de Gand lui écrivit pour les lui rappeler et, comme ses lettres restaient sans réponse, elle vint à Londres accompagnée de son aumônier pour voir le roi. Celui-ci finit par s'exécuter et promit de donner au couvent une somme annuelle ; elle fut payée pendant quatre ans, puis la promesse fut oubliée et les secours cessèrent (2).
(1) Records, vol. V.p. 8:<D.
(2) West Grinstead el les C'arytl, par Jlax de Trenqualeon, vol. I, p. 437.
A côté de ces jeunes filles de sang catholique, qui s'attachèrent à TÉglise avec d'autant plus d'ardeur qu'elles avaient vu dès leur berceau les biens de la terre, la fortune, la sécurité, la vie elle-même, comptés pour peu de chose en comparaison de la possession de la vérité, il y a le groupe, non moins admirable, des converties.
Celles-ci, nourries dans l'erreur et dans les préjugés ; ramenées, par une illumination intime ou par une influence du dehors, à l'Eglise romaine, payèrent au prix de lourds sacrifices le don delà foi. Telle fut la conversion d'EHzabeth Cheseldine, mariée à un ministre anglican, appelé Turner. Ame très pure, nature droite et loyale, elle désirait servir Dieu le mieux pos- | sible et, toute protestante qu'elle était, l'inno- •> cence de son cœur et la rectitude de sa conduite •" étaient admirables. Elle entendait agiter autour d'elle les opinions religieuses les plus diverses et peu à peu elle conçut des doutes sur la vérité de .. la doctrine anglicane. Dans sa vie renfermée et étroite, au fond d'un presbytère de pro^'ince, les
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j, moyens d'étudier la question lui manquaient et elle chargea ses deux fils, Edward et Anthony, fe étudiants de l'Université de Cambridge, de fair» toutes les recherches possibles pour découvrir quelle était la vraie religion, Edward, l'aîné des deux frères, s'acquitta en conscience de la mission dont l'avait investi la confiance de sa mère, il se procura un grand nombre de livres de théologie et de controverse, les étudia à fond et une fois sa conviction faite, il la communiqua à sa mère et lui annonça que la religion catholique était la seule vraie.
Elizabeth se rendit aux raisons que lui exposait son fils et le pria de compléter son œuvre en la mettant en communication avec un prêtre. La chose n'était pas facile; les catholiques, rendus défiants par le danger, cachaient avec le plus grand soin l'existence de leurs prêtres, car il y allait de la vie de ceux-ci et aussi de la fortune, de la liberté et quelque fois de la vie de ceux qui lui donnaient asile. Déplus, ils avaient une peur justifiée des faux frères et la position d'Élizabeth Turner, épouse d'un ministre dont le fanatisme était connu, la rendait suspecte. Pendant longtemps, les efforts d'Edward Turner échouèrent contre la prudence excessive des catholiques, gardant obstinément leurs secrets;
•îf.S LA PERSÉCUTION DES CATHOLIQUES
mais un jésuite, le Père Michel Aiford, qui était caché dans le pays, entendit parler de s€s recherches et crut à la sincérité de la mère et du fils (1).
Il se mit en relations avec eux et, malgré sa faible santé, Élizabeth fit de longues routes à pied, en plein hiver, pour rencontrer le religieux qui l'instruisit et lui fit faire son abjuration. Peu de temps après, la nouvelle convertie ayant refusé d'assister aux offices de l'Église anglicane son mari découvrit son changement de religion. Alors commença pour la courageuse femme un martyre qui dura jusqu'à sa mort : insultée, maltraitée, accablée de reproches et souvent de coups, elle endura toutes ces souffrances sans un instant de faiblesse. Quand enfin elle alla recevoir la récompense de sa fidélité, le Père Aiford attesta que jamais, même avant sa conversion, elle n'avait commis une faute grave (2).
Les fils d'Élizabeth furent dignes d'elle; ils entrèrent tous deux dans la Compagnie de Jésus.
(1) Michel Aiford, né en 1587, mort en 1652, à Saint-Oaier. Il avait passé plusieurs années à Naples où il évangélisait les marchands et marins anglais. Arrêté sous Charles I", ilj l'ut libéré par l'entremise de la reine Henriette-Marie. C'é tait un écrivain de valeur.
(2) Records, vol. V, p. 471.
EN ANGLETERRE. iOy
L'ainé, Edward, mourut en prison à Londres, nous avons vu comment le second, Anthony, fut exécuté à Tyburn avec quatre de ses frères, le 20 juin 1679.
La conversion, au commencement du dixseptième siècle, d'une autre Élizabeth lui coûta moins cher. Elle était fille d'un gentilhomme du Derbyshire et fut appelée, à vingt ans, à tenir la maison de son frère, Sir Georges Shirley, catholique aussi ardent qu'elle était protestante résolue. Les instances, peut-être plus zélées qu'adroites, de son frère et de ses amis, affermirent encore davantage la jeune fille dans son attachement au protestantisme. Mais sa conversion, que n'avaient pu opérer les arguments d'hommes cultivés et instruits, fut amenée par la parole d'une mendiante qu'elle avait Thabitude de secourir.
Un jour, cette pauvre femme, tout émue, raconta à la jeune châtelaine un fait étrange qui venait de se passer aux environs. La femme d'un laboureur était sur le point d'accoucher et soutirait cruellement. Auprès d'elle étaient quelques voisines et la femme du ministre protestant, dont la colère fut grande en entendant la malheureuse qui criait sans cesse : « Bienheureuse « Vierge Marie, assistez-moi ». Elle voulut la
faire taire, lui reprochant durement ses invocations superstitieuses, mais comme la malade continuait à invoquer la Vierge, la femme du ministre sortit, emmena les voisines et laissa l'accouchée absolument seule pour la punir de son obstination. Après un certain temps, elle pensa que le châtiment avait assez duré et revint avec ses compagnes. Elles trouvèrent l'abandonnée calme et souriante; son enfant, soigneusement enveloppé, reposait à côté d'elle. A leurs questions, raccouchée répondit que la sainte Vierge Marie, qu'elle avait invoquée dans sa détresse, était venue à son secours et, après l'avoir soignée elle et son enfant, avait disparu. Élizabeth Shirley connaissait le lieu où s'était passé ce fait étrange et aussi les personnes qui y avaient été mêlées et dont la véracité lui semblait indubitable. Elle en fut profondément im- ipressionnée et dès lors elle se mit à lire et à jj étudier les livres catholiques; mais, nature j| ferme et indépendante, elle se livra à cette étude en secret, ne voulant pas que les instances ou même les encouragements de son frère et ■ de ses amis puissent peser sur une décision | aussi grave. Peu à peu, la lumière se fît dans cet esprit si droit, Élizabeth abjura ses erreurs et finit sa vie chez les augustines de Louvain,
OÙ elle mourut en grand renom de sainteté (1).
Ce n'est pas, du reste, le seul exemple d'une conversion entourée de circonstances mystérieuses et providentielles; dans des temps troublés comme ceux dont nous racontons l'histoire, l'intervention delà Providence se montre plus visible peut-être que dans les temps calmes; ces âmes, exposées à de si rudes tempêtes, semblent avoir droit à des secours particuliers et immédiats.
ÉlizabethGodwin, jeune fille de Wells, en Somersetshire, habitait avec ses parents qui avaient beaucoup souffert pour la foi. Dans la même ville, vivait un jeune homme de dix-sept ans, protestant de religion, mais qui, poussé par un attrait irrésistible, allait prier dans les églises abandonnées et profanées, devant les statues des saints qui avaient échappé, par hasard, au vandalisme des hérétiques. Il se trouva, par une circonstance toute fortuite, amené à parlera Elizabeth Godwin ; c'était la première fois de sa vie qu'il adressait la parole à une catholique. Bientôt après, il vint chez elle et demanda à la voir seule, elle refusa; il insista, parce que, disait-il, il s'agissait de sauver une âme. Éliza-
(1) Records, vol. V, p. 477.
betli, frappée par cet argument, consentit à recevoir son visiteur dans le jardin de ses parents; il s'ouvrit alors à elle avec une entière con- } fiance, lui parla de ses doutes religieux, de ses j terreurs de conscience, de l'atlrait mystérieux j qui l'entrainait vers le catholicisme et termina \ en la conjurant de le mettre en rapport avec ! un prêtre. La jeune fille hésita, nous savons j avec quel soin jaloux les catholiques cachaient l'existence des missionnaires ; mais enfin, touchée j par la détresse évidente du jeune homme, elle [ lui indiqua le jour et l'heure où il pourrait re- I venir pour voir un prêtre. Il fut fidèle au ren- ' dez-vous et le missionnaire, averti par Élizabeth, , n'eut pas de peine à dissiper les dernières diffi- j cultes de cette àme affamée de vérité; le jeune l|homme fit son abjuration à une messe célébrée en secret, en présence seulement d'Élizabeth. \ L'heureux converti partit peu de temps après | pour Saint-Omer, où il entra dans la Compagnie ji de Jésus; il y atteignit une éminente sainteté, ; i Quant à celle qui avait été l'instrument de sa i | conversion, elle prit le voile, comme son homo- , i nyme, Élizabeth Shirley, chez les augustines de Louvain fl).
(1) Records, \o\. V, p. 975.
Inc conversion, racontée par le Père Francis Waldegrave, peut être classée, elle aussi, parmi relies où Faction providentielle se manifeste le plus clairement. Un jour, rentrant dune course lointaine, le missionnaire demande si on ne Fa pas appelé : « Non », lui dit-on, « tout va bien, K personne ne vous a demandé. » — « C est
singulier », répéta-t-il, « quelqu'un a pourtant K besoin de moi ». Un peu plus tard, on vient lui dire qu'un homme, qui vivait en dehors de toute pratique religieuse, était monrant. «Voilà», sécriale missionnaire, « celui queje doisAÏsiter», et il envoya auprès du malade une femme catholique qui lui demanda dans quelle religion il voulait mourir : « Dans celle que vous croyez
être la vraie. » La visiteuse prévint le Père qui attendait; il accourut, instruisit le malade et le prépara à la mort. Pour toute grâce, ce pauvre homme, dont le missionnaire avait pressenti la détresse spirituelle, demanda à Dieu trois jours de vie pour réparer certains torts qu'il avait faits au prochain. Ce délai lui fut accordé et il mourut plein de foi et de piété (1).
D'autres fois, la Providence intervient pour consoler les fidèles. Un gentilhomme catholique,
(1) Records, vol. V. p. 387.
cruellement persécuté à cause de son attachement à la vieille foi, mettait de côté, dans une bourse particulière, les sommes qui devaient lui servir pour payer les amendes imposées aux papistes et, en y puisant, il inscrivait exactement la somme prise. Sa stupéfaction et sa surprise furent grandes quand il s'aperçut, au bout de quelque temps, que le contenu de la bourse ne diminuait jamais (1).
La vie quotidienne des catholiques anglais sous les lois pénales, vie de périls et de sacrifices, nous est rappelée par certains vieux manoirs, où la cachette du prêtre est demeurée intacte, et par des archives de famille, précieusement conservées. Pour qui sait lire entre les lignes, ces feuilles jaunies suffisent, sous leur forme succincte et voilée, pour faire revivre dans ses menus détails toute l'existence pénible et obscure des « récusants (2) » nos ancêtres.
Prenons, comme exemple entre beaucoup
(1) Records, vol. V, p. 310.
(2) On appelait « rocusaiits » ceux qui refusaient de prêter les serments d'allégeance.
d'autres, les souvenirs d'une famille fidèle du Shropshire, celle des Plowden dePlowden Hall. Non pas que son histoire soit plus curieuse ou plus mouvementée que celle d'une foule d'autres familles aussi anciennes, aussi éprouvées et aussi fidèles; mais, par suite de circonstances personnelles, nous avons pu, en feuilletant ses vieilles archives, la suivre pas à pas à travers les années sanglantes d'Elisabeth et de Jacques I"" et la période plus tranquille, plus obscure, mais presque aussi cruelle qui vint ensuite.
Situé au milieu d'une contrée montagneuse, aux confins du pays de Galles, le vieux manoir qui abrita tant de générations fidèles, s'élève dans une profonde vallée, entourée de coteaux couverts de bois de hêtres et de chênes. L'habitation actuelle, qui date du règne d'Elisabeth, 'a rien de remarquable, mais le domaine qui l'entoure appartient aux Plowden depuis la enquête normande. C'est de ce coin de terre ue Roger de Plowden, au douzième siècle, partit ourle siège de Saint-Jean d'Acre, où, en récompense de sa valeur, le roi Philippe de France 'autorisa à ajouter à ses armoiries trois fleurs .6 lys; c'est aussi de cette vallée isolée qu'en es jours plus sombres les descendants du croisé lèrent chercher au delà des mers la liberté
de faire élever leurs enfants dans la vieille foi de leurs pères.
Quand la persécution religieuse éclata sous Elisabeth, la famille de Plowden avait pour chef un homme aussi grand par l'esprit que par le caractère : Edmund Plowden, membre du Parlement sous Mary Tudor, a marqué dans l'histoire de son pays. Son buste a aujourd'hui sa place dans les « Courts of Law » du Temple, à Londres ; son nom a été donné à une partie des bâtiments et son souvenir vivra parmi ceux des légistes éminents de son pays. De plus, c'était un catholique fervent; Elisabeth, qui connaissait sa valeur, lui offrit le poste de chancelier du royaume s'il consentait à adopter la religion nouvelle. Plowden refusa dans une lettre très noble : « Je n'ai pas de motifs », dit-il, «. pour « abandonner la religion catholique dans la.- « quelle Votre Majesté et moi avons été élevés. « Je n'approuverai jamais la persécution diri- (( gée contre ses adhérents. Il ne se passerait « pas huit jours avant que je n'encourre le « déplaisir de Votre Majesté si elle persiste dans « son intention de persécuter ceux qui professent (( la foi catholique (1) ».
(1) Record» of thc Plrnudon Family, by Barbara Plowden,
Cet acte généreux, par lequel le gentilhomme fidèle sacrifiait ses plus légitimes aspirations de gloire humaine à l'intégrité de sa foi, domine toute la vie d'EdmundPlowden et imprima peutêtre aux générations dont il fut l'ancêtre, cette fidélité à la religion proscrite qui les caractérisa.
Ce fut Edmund, le grand légiste, qui rebAtit le mauoir de ses aïeux tel qu'il existe aujourd'hui. Il semble, dans sa sagesse politique, avoir prévu les jours sombres qui allaient se prolonger pour les catholiques d'Angleterre ; en reconstruisant le manoir, il y fit faire plusieurs cachettes qui, au temps de persécution, rendirent d'immenses services aux prêtres fugitifs. La principale de ces cachettes est ménagée dans un cabinet, à côté de la chambre occupée d'ordinaire par le maître de maison; on y pénètre par une trappe dissimulée dans les lames du plancher; c'est un étroit et sombre réduit où un homme peut cependant s'asseoir. Dans une autre partie de la maison est pratiquée une seconde cachette ; c'est une cheminée fausse qui fa. du toit au rez-de-chaussée et par laquelle un jfugitif pouvait s'échapper sans être vu. Une troisième cachette, semblable à la première, a lîté découverte récemment.
D'après les traditions de famille, un prêtre
IG
serait resté pendant six semaines à l'abri dans ces cachettes, pendant que les « pursuivants » montaient la garde autour du manoir.
Sa fidélité à sa religion valut à Edmund Plowden d'innombrables vexations. Les archives de famille nous le montrent cité devant les tri- ])unaux pour avoir nié la suprématie spirituelle de la reine , poursuivi pour avoir condamné les cruautés d'Henri VIII ou pour s'être entouré de papistes, qu'il couvrait de sa protection. Toutes ces accusations étaient expiées par des amendes. Quand eut lieu à Londres, en 1581,1e procès du jésuite Edmund Campion, un groupe de catholiques, ayant à leur tête Edmund Plo\vden, pénétra dans la salle. Les juges, embarrassés par la présence du célèbre légiste, ijn l'expulsèrent pour qu'il ne fût pas témoin des jjd incorrections de la procédure (1). !'[«
Les descendants de ce courageux serviteur de !jf l'Église suivirent la voie qu'il leur avait tracée. Francis Plowden, qui mourut en 1652, fut considérablement appauvri par les amendes llpli écrasantes qu'il dut payer comme papiste. «îiii Catholique et royaliste, il fut, à ce double titre, persécuté parles puritains pendant la guerre ci
(1) Life of Edmund Campion, hy Richard Simpson.
lit
vile. Ses biens furent séquestres , sa maison pillée, mais, nous dit-on, ses fermiers, qui avaient pour lui un profond attachement, vinrent à son aide dans les difficultés de sa vie appauvrie et inquiète. Au milieu de ses épreuves, il trouvait moyen de secourir les autres par ses conseils et son appui, sinon par son argent; sa femme était renommée dans la contrée pour son habileté et sa charité à soigner ses voisins malades.
Le frère de ce Francis Plowden, Thomas, prêtre et jésuite, fut arrêté à Londres où il exerçait son ministère; ensuite remis en liberté à la prière de la reine Henriette-Marie de France.
Du reste, comme toutes les vieilles familles catholiques de l'époque, les Plowden fournirent un large contingent aux ordres religieux. La fille du gentilhomme royaliste dont nous venons de parler, élevée au milieu d'alertes continuelles, quitta jeune encore le monde, dont elle avait pesé les joies fragiles et la sécurité douteuse, pour entrer aux Augustines de Louvain. Un peu plus tard, trois frères renoncèrent l'un après l'autre à leur droit d'ainesseet à l'héritage paternel pour entrer dans la Compagnie de Jésus, où ils remplirent des postes importants.
Les vieilles lettres de famille, les livres de comptes, soigneusement conservés, nous révè-
lent, SOUS une forme vulgaire, les habitudes de mystère auxquelles une longue et cruelle persécution avaient formé les catholiques anglais. Les enfants de la famille, élèves du collège anglais de Saint-Omer, écrivant à leurs parents, signent leurs lettres du nom d'emprunt qu'ils avaient dû adopter pour échapper aux conséquences de la loi qui interdisait de faire élever « au delà des mers » des enfants catholiques. De même, dans les livres de comptes tenus pour son usage particulier, le châtelain de Plowden ne parle jamais de ses frères jésuites que sous leurs noms supposés. Souvent un de ces noms était Perrot, en souvenir de Sir John Perrot, fils illégitime d'Henri YIII. homme de guerre célèbre, dont la petite-fille avait épousé un Plowden,
A la chute des Stuarts. en 1688, nous retrouvons à Saint-Germain, auprès de Jacques II, Francis Plowden, attaché à la maison du Roi; sa femme, petite-fille de Lord Stafford, était dame d'honeur de la reine Marie-Béatrice et ses enfants étaient élevés avec celui que ses adhérents appelaient toujours le prince de Galles (1)
Le chef de la famille retourna en Angleterre ; et ce sont ses livres de comptes et ceux de son fils,
(1) Jacques, lils de Jacques II et de Marie-Béatrice d'Esté,appelé plus tard le Chevalier Saint-Georges. -SH 1:
livres tenus, jour par jour, avec une exactitude méthodique, qui nous initient à la vie journalière d'un châtelain papiste sous Guillaume III et les premiers rois de la maison de Hanovre.
Ayant refusé de prêter serment à celui qu'il regardait comme un usurpateur, William Plowden vit saisir ses six chevaux en vertu d'un règ-lement qui interdisait aux papistes de posséder des chevaux ayant plus d'une certaine valeur (1).
A part ces tracasseries mesquines, lui et son fils semblent avoir vécu dans une tranquillité relative. L'ère des persécutions sanglantes était passée; les catholiques traversaient une nouvelle phase, obscure et pénible. Mis au ban de la société, exclus de tous les emplois publics, ils subissaient la persécution du mépris à défaut de celle du sang, à tel point qu'un maître de maison recevant chez lui des catholiques se croyait obligé de s'en excuser auprès de ses autres convives. Non seulement il leur était interdit d'aspirer aux emplois publics, mais la haine et la suspicion qui les poursuivaient leur rendaient inaccessible toute position prépon-
(1) Sous Guillaume III, ou fit une loi qui interdisait aux catholiques de posséder un cheval valant plus de 5 livres (125 francs).
dérante dans le coin de pays qu'ils habitaient. L'état de gène et même de pauvreté où les réduisaient les amendes qui les écrasaient, suffisait du reste pour leur imposer une existence obscure et leur éducation, qu'ils étaient obligés d'aller chercher à l'étranger, créait entre eux et leurs voisins une barrière infranchissable.
Les livres de comptes des châtelains de Plowden nous montrent ceux-ci allant souvent visiter leurs enfants aux couvents de France et de Flandre ou aux collèges de Saint-Omer et de Bruges ; faisant célébrer la messe aux anniversaires de leurs parents défunts , entretenant régulièrement un aumônier dans leur vieux manoir, aumônier qui, sous son costume laïque, était l'ami et le conseiller de tous; se réunissant parfois à des voisins catholiques, auxquels les attachaient les liens d'une même foi et des mêmes épreuves, traversant enfin les jours obscurs du siècle dernier avec la même vaillance simple, la même fidélité sans phrases, qu'ils avaient montrées aux époques plus tourmentées.
L'on comprend qu'après deux siècles d'un pareil régime, quand l'heure de la délivrance sonna pour les catholiques d'Angleterre, ceuxci eurent de la peine à perdre les habitudes de mystère et de réserve qu'ils avaient apprises à une
si rude école 1 II y a même quelque chose de pathétique dans l'attitude de ces hommes au passé glorieux qui, en 1829 (1), ressemblent à des captifs longtemps privés de lumière et chargés de chaînes, brusquement rendus au soleil et à la liberté. Il leur fallut apprendre peu à peu à marcher la tête haute, citoyens libres d'une patrie libre, à oublier les entraves, les humiliations, les périls des jours mauvais (2).
Ces jours sont passés! Grâces à Dieu, il y a loin du règne de Charles II à celui de Victoria et dans leur liberté reconquise et leur paix aujourd'hui si complète , les descendants des « récusants » d'autrefois se souviennent avec une reconnaissance émue au prix de quels sacrifices leurs ancêtres, ces papistes méprisés, ont conservé l'héritage de la vérité, dont ils sont aujourd'hui les heureux possesseurs.
(1) L'on sait que c'est en 1829 que le « Catholic Relief Bill » rendit aux fidèles leurs droits de citoyens.
("2) Dans son ouvrage : « Life and Times of Cardinal Wisernan, 1898, » 31. Ward a consacré aux « Papistes anglais » un chapitre remarquable, qui présente un résumé clair, saisissant et documenté de leur histoire pendant les temps de persécution et la première moitié de ce siècle (vol. 1, p. 144j.