PREMIERES EXECUTIONS
I. Circonstanrcs défavorables dans lesquelles les catholiques comparaissent devant les tribunaux. — Difficulté pour les jésuites, en particulier, de se justifier. — Le juge Scroggs. — Son attitude.
II. Edward Coleman. — Sa correspondance avec le Père Lacliaise.
— Ses imprudences et ses exagérations de langage. — Son procès et sa condamnation. — Il montre un grand courage en face de la mort.
III. Mort du PéreMico en prison. —Mort du Père Donnes, jadis aumônier (lu duc d'York. ^ Son dévouement et son attitude prudente et correcte. — Sa mort en prison.
IV. — William Ireland. — Traditions rojaiistesde sa famille. — Son arrestation. — Injustice de son i)rocés. — Ses témoins sont maltraités.— llenvoieauroisonjournal. — Trouble deCharlesII. — Il cède à la pression de l'opinion et laisse exécuter le prisonnier.
V. John Grove, condamné avec le Père Ireland. — Derniers moments des deux martyrs. — Insultes de la foule. — Calme des victimes. — Leurs dernières paroles. — Honneurs rendus aux restes du Père Ireland. — Faveurs obtenues par son intercession.
VI. — Procès des prétendus assassins de Sir Edmondbury Godfrey.
— Trois accusés : Hill, Green et Berry. — Leur défense. — Leur exécution. — Attitude de la reine, en butte aux attaques.
VII. Thomas Pickering, bénédictin. — Il est accusé de tentative de régicide. — Son exécution, est retardée. — Calme héroïque de la victime. — Ses dernières paroles et sa mort.
Les catholiques incriminés par Oates parurent
devant les tribunaux dans des circonstances particulièrement défavorables; ils ne purent employer, pour se justifier, les moyens légaux dont disposent d'ordinaire tous les accusés. Ils étaient gardés au secret et ne pouvaient dès lors communiquer avec leurs amis et leurs défenseurs; pour leur ôter le temps de préparer eux-mêmes leur défense, on ne les avertissait qu'au dernier moment qu'ils allaient être traduits devant leurs juges.
De plus, un concours de circonstances maté- j rielles venait, par une fatalité inouïe, s'ajouter au mauvais vouloir de leurs ennemis pour readre la défense des jésuites, en particulier, difficile à présenter. Ces religieux étaient accusés par Oates d'avoir comploté le meurtre du roi dans une réunion qui aurait eu lieu le 25 avril 1668, dans une auberge du Strand, à Londres, appelée la taverne du Cheval Blanc. Or, pour prouver que cette réunion n'avait pas eu lieu à l'endroit et pour le but désigné par Oates, les Jésuites ne pouvaient invoquer ni le témoignage du propriétaire de l'auberge qui était mort, ni celui de ses domestiques, qui avaient disparu. Ils étaient d'ailleurs dans l'impossibilité de donner au sujet d'une réunion de leur ordre des explications complètes. Il y
avait eu, en effet, le iï avril 1678, un conseil des jésuites anglais, conseil qui, d'après les règles de la Compagnie, doit avoir lieu tous les trois ans ; il s'était réuni non pas dans une taverne, mais dans le palais même du duc d'York, à Saint- James. Oates avait découvert, dans le cours de son enquête, que les jésuites d'Angleterre s'étaient assemblés, mais il ignorait le motif et le lieu de cette réunion et, pour ne pas livrer à la fureur populaire un prince déjà suspect, les religieux devaient garder le silence.
Du reste, les victimes d'Oates étaient condamnées d'avance par l'opinion publique et elles curent comme juge un homme qui, dès le dél)ut du procès, se déclara leur ennemi.
Le Lord « Chief Justice » Scroggs fut, dans ce drame, le digne auxiliaire de son protecteur Shaftesbury. Perdu de mœurs, réduit aux abois, il rêva, comme l'avait fait Titus Oates, de se refaire une fortune aux dépens des papistes. Son attitude pendant toute la procédure fut celle d'un accusateur et non celle d'un juge ; il insultait les prisonniers, quand ceux-ci voulaient se défendre, et couvrait de sa protection leurs accusateurs, dont il expliquait et corrigeait les dépositions quand elles paraissaient trop con-
tradictoires ou trop absurdes. L'historien protestant B uni et, peu favorable cependant aux catholiques, reconnaît que c'était « chose malheu- « reuse de voir un homme si mauvais, si igno- « rant et si pauvre, élevé à un poste aussi « important » (1).
Livrés à la merci d'un pareil juge, privés de tout moyen de défense, les prisonniers catholiques, malgré leur innocence, ne pouvaient sortir victorieux de l'épreuve. Le premier d'entre eux qui parut devant le tribunal, fut EdWard Coleman, secrétaire de la jeune duchesse d'York, Marie-Béatrice de Modène.
Fils d'un ministre anglican du comté de Suffolk, élève de l'Université de Cambridge, converti depuis peu à la religion catholique, Coleman était un homme énergique et religieux; il lui manquait peut-être la prudence et la mesure nécessaires pour remplir un poste difficile dans des temps aussi dangereux. La jeune duchesse, par son âge et son caractère,
( i) Records, vol. V, p. 37.
était eu dehors de toute intrigue, mais la position de son époux, héritier de la couronne, l'exposait plus que personne aux soupçons et aux attaques; de là l'obligation pour ceux qui lui étaient attachés d'exagérer les précautions pour ne donner aucune prise à la calomnie.
Les papiers de Coleman furent saisis; on n'y découvrit rien qui trahit l'existence d'un complot, mais Coleman entretenait avec le Père Lachaise, confesseur de Louis XIV, une correspondance assidue; il gardait des copies de ses lettres, on les retrouva, là-dessus fut basée sa condamnation. Les historiens protestants et catholiques sont unanimes à reconnaître qu'on peut tout au plus, étant donné le péril des temps, qualifier d'imprudente cette correspondance du secrétaire de la duchesse d'York avec le jésuite français. Elle révèle chez le premier un esprit iuquiet, un caractère entreprenant et une certaine tendance aux intrigues politiques; mais s'il y avait dans Coleman l'étoffe d'un intrigant, il n'avait rien d'un régicide.
Dans la lettre la plus compromettante du dossier, il demande au Père Lachaise un secours de 20.000 francs pour « certaines dépenses, dont le « résultat devait porter un rude coup au protes-
76 LA PERSÉCUTIOxN DES CATHOLIQUES
tantisme )> (1). On voulut voir dans cette phrase une allusion au meurtre de Charles II ; il s'agissait, en réalité, de faire rendre au duc d'York son poste de grand amiral et d'obtenir pour les catholiques la liberté de conscience.
Sans doute, Coleman eût mieux fait de rester en dehors de ces intrigues vers lesquelles l'entrainaitla pente naturelle de son caractère, et aussi, dit Lingard, ses besoins personnels d'argent ; mais quelque inconsidéré qu'on le suppose, rien ne saurait justifier les procédés dont il fut la victime. Titus Oates, quil'avait dénoncé, commença par ne pas le reconnaître, puis, se ravisant, il jura que le 21 août 1678 Coleman était à Londres, assistant à une réunion de bénédictins et de jésuites qui avaient décidé de faire empoisonner le roi. L'accusé répondit en produisant des témoins qui attestaient qu'à cette date ils l'avaient vu dans le comté de ^yar^vick. Du reste, la déposition d'Oates était si confuse et si contradictoire que son protecteur, le juge Scroggs, en fut ému et dans son résumé des débats, il passa rapidement sur des accusations dont l'incohérence était évidente, pour s'apj)esantir sur les lettres compromettantes écrites au
(1) Lingard, vol. LX, p. 178.
Père Lachaise. Coleman reconnaissait avoir écrit ces lettres, mais il persistait à se justifier de toute pensée de régicide. Le protestant Echard observe avec raison qu'il est impossible au lecteur le plus sévère de trouver dans le langage exagéré et imprudent du secrétaire le moindre indice qui révèle l'intention d'attenter aux jours du monarque. Selon Lingard, la plupart des expressions inconsidérées que Ton trouve sous sa plume sont des phrases sonores et à elTet, destinées à impressionner favorablement son correspondant (1).
Ce fut en vain que le prisonnier demanda un avocat pour le défendre. Après un violent réquisitoire de Scroggs, la sentence de mort fut prononcée le 26 novembre.
Coleman l'entendit avec calme ; mais il protesta énergiquement contre l'accusation de régicide. Plusieurs membres du Parlement vinrent le visiter dans sa prison et lui promirent son pardon s'il voulait faire des aveux au sujet de la conspiration ; il leur répondit, ce qu'il avait du reste constamment affirmé, qu'il ne pouvait parler d'un complot dont il ignorait absolument l'existence.
(1) Lingard, vol. IX, p. 178.
Le 3 décembre 1678, Edward Goleman fut conduit à Tyburn. Cet homme, qui avait failli par imprudence, peut-être aussi par vanité, fut héroïque en face de la mort. Il parla au peuple, l'assura de son innocence, pria avec une foi admirable jusqu'au dernier moment (1), On exécuta sur lui dans toute son horreur la sentence prononcée contre les traîtres ; il fut pendu, puis détaché de la potence pendant qu'il respirait encore ; le bourreau le dépouilla de ses vêtements, lui arracha le cœur et les entrailles qu'il brûla dans un brasier au pied même du gibet. Sa mort, dit un éminent historien protestant, ouvrit la série « des assassinats juridi- « ques que nous ne pouvons rappeler qu'avec (( horreur (2) ».
Ce même jour, pendant que l'infortuné secrétaire de la duchesse d'York expirait à Tyburn dans d'atroces tourments, d'autres victimes du
(1) Challoner, vol. II, p. 190.
(2) J. R. Green, Hi^. of England, vol. VIII, p. 423, édit. de 1879.
j)rétendu complot rendaient le dernier soupir dans les cachots. Le Père Edward Mico avait quarante-huit ans ; élève du fameux collège de Saint- Omer, il entra dans la Compagnie de Jésus et devint le compagnon habituel du provincial, auprès duquel il occupait un logement dans les dépendances de l'ambassade d'Espagne et avec lequel il fut arrêté dans la nuit du 29 septembre.
Comme s'en sou\'iennent nos lecteurs, le comte d'Egmont obtint que les deux religieux, gravement malades, demeurassent encore quelque temps prisonniers dans leur logement ; un de leurs frères, le Père Hamerton pénétra jusqu'à eux pendant cette première phase de leur captivité : « Je les visitais tous les jours, » dit-il,
quelquefois j'étais habillé en gentilhomme, <( d'autres fois en apprenti pharmacien, un verre «■ à la main et revêtu d'un tablier. Ainsi dé- « guisé, j'entrais assez facilement dans leurs
chambres et, quoiqu'il y eût toujours une sen- « tinelle à la porte, je réussissais à les con- « fesser (1) ».
Quand il parut suffisamment rétabli, le Père Mico fut transféré à Newgate, mais sa longue maladie, les émotions de son arrestation, ses
(1) Records, vol. V, p. 250.
préoccupations pour ses frères et, en dernier lieu, l'air empesté de sa prison l'avaient tué. Le 4 décembre, jour où la Compagnie de Jésus célèbre la fête de l'apôtre des Indes, saint François Xavier, l'on trouva prosterné dans sa cellule, littéralement écrasé par les chaînes dont on l'avait chargé, l'humble missionnaire dont l'âme s'était envolée vers un monde meilleur (1). A quelques jours de distance, un autre jésuite, le Père Thomas Downes, mourut aussi en prison. Sous le nom de Bedingfield, il avait jadis ser^d d'aumônier au duc d'York et, dans ce poste difficile, il s'était concilié l'estime de tous. S' absorbant tout entier dans son ministère, il menait à la Cour la vie pauvre et mortifiée d'un véritable religieux. Il aimait surtout, nous diton, à confesser les pauvres et faisait de longues courses àvpied, par les temps les plus rudes, pour assister ses humbles pénitents. Son attitude parut si correcte, même aux protestants, qu'on l'autorisa à accompagner le duc d'York quand celui-ci prit le commandement de la flotte anglaise contre les Hollandais. Pendant cette campagne, si glorieuse pour l'amiral royal, son aumônier s'attira par son dévouement les sympa-
(1) Challoner, vol. II, p. 2Cio.
thies de tous et put exercer autour de lui un fécond apostolat.
Ce fut au Père Downes que Titus Oates adressa les lettres auxquelles nous avons fait allusion et qui, pleines d'insinuations perfides, étaient en apparence écrites par des Jésuites anglais mar-
li quants. Le Père Downes, qui devina un piège,
;i porta les lettres au duc d'York et celui-ci les
i remit au roi.
Bien que Charles II, en cette circonstance, ait pleinement rendu hommage à la loyauté de
■f l'aumônier de son frère (1), le Père Downes n'en fut pas moins arrêté comme soupçonné de trahison. Il était déjà malade et le 21 décembre il expira dans la prison du Gatehouse , martyr plus obscur, mais non moins méritant, que ses frères immolés sur le gibet de Tyburn.
C'est à Tyburn, le Calvaire des martyrs anglais, qu'il nous faut suivre le Père William Ireland. Il sortait d'une race chez laquelle le dévouement aux Stuarts était héréditaire : son
(1) Echard, Hislory of'Englaml, YII, pp. 158-468. — Records^ vol. V, p. 254.
père et un de ses oncles étaient morts en combattant pour Charles P""; ses proches parents étaient ces Penderell de Boscobel, qui, nos lecteurs s'en souviennent, sauvèrent la vie de Charles II après la bataille de Worcester. Comme la plupart des jeunes catholiques de son temps, il fut élevé au collège de Saint-Omer, d'oùil sortit pour entrer dans la Compagnie de Jésus. Pen- : dant plusieurs années, il remplit les modestes fonctions d'aumônier des Clarisses anglaises de Gravelines. Ce monastère, fondé sous Jacques P"" par une femme admirable dont nous avons raconté ailleurs la vie de labeurs (1), était peuplé de religieuses qui appartenaient à ces vieilles familles catholiques de l'Angleterre, dont le feu de la persécution avait avivé la foi et retrempé la vaillance.
Dans cette atmosphère toute calme et toute mystique, le Père Ireland se prépara insconscierament aux luttes prochaines. En 1677, ses supérieurs l'envoyèrent à Londres, pour y remplir l'office de procureur temporel de la pro- ^dnce anglaise de la Compagnie. Il fut, comme ses frères, arrêté dans la nuit par Oates et ses satellites et jeté dans les cachots deNewgate, où
(1) Quatre portraits de femmes : Mary Ward. — Firmin- Didot, 1895,
on le chargea de chaînes si pesantes, le serrant si étroitement, que la chair de ses jambes fut enlevée et les os mis à nu. Le 17 décembre 1678, il comparut, avec d'autres prisonniers catholiques, devant le tribunal qui siégeait à « Old Bailey » .
L'acte d'accusation portait que tous avaient comploté la mort du roi et que les jésuites, en particulier, l'avaient décidée dans leur réunion du 24- avril 1678, à la taverne du Cheval Blanc, réunion à laquelle Oates prétendait avoir assisté.
L'injustice la plus criante présida aux débats ; tout ce qui était à l'avantage des accusés fut de parti pris supprimé. C'est ainsi que l'on reprochait au Père Ireland d'avoir reçu du Père Lachaise des sommes considérables, qui devaient servir à provoquer un soulèvement général des catholiques; or, dans les papiers du Père, saisis au moment de son arrestation, il n'existait aucune trace de ces transactions ; mais on se garda bien de produire au procès ces pièces qui eussent témoigné de l'innocence des accusés. De même, on passa sur le fait que Titus Oates étant à Saint-Omer en avril 1678 n'avait pu assister au prétendu conciliabule du Strand. Enfin, pour empêcher le Père Ireland de produire les té-
moins qui eussent déposé en sa faveur, l'on avança tout à coup la date du procès et les témoins, convoqués pour une date ultérieure, n'arrivèrent pas à temps. Ceux qui se présentèrent eurent à peine le droit de parler; bafoués par Scroggs. interrompus par les spectateurs et souvent battus par la foule, un grand nombre d'entre eux se troublèrent, d'autres s'enfuirent.
Cependant, le Jésuite avait en sa possession un document qui prouvait victorieusement son innocence. Oates et Bedloe attestaient qu'au mois d'août 1678 il conspirait à Londres, or il avait un Journal, écrit de sa main, jour par jour, qui démontrait qu'il s'était absenté de la capitale du 3 août au 14 septembre. Le Père Ireland fit remettre au roi ce journal de sa vie quotidienne, où ses allées et venues étaient consignées. Après l'avoir lu, Cliarles II parut profondément troublé et hésitant ; mais il se trouvait alors au milieu d'une crise politique aiguë, le Parlement venait d'exiger la mise en accusation du Lord trésorier Danby et, pour apaiser le fanatisme du peuple, surexcité par Sliaftesbury, le roi livra lâchement le religieux à la mort. Et pourtant, dans le Journal de sa vie, envoyé par le prisonnier à son souverain, se trouvaient rappelés des noms faits pour éveiller au cœur de Charles II
un poignant sentiment de honte ! Le Père Ireland y notait ses visites à ses parents, les Penderell de Boscobel; ce souvenir en reportant le roi aux périls de sa jeunesse-, lui rappelait comment, après la défaite de Worcester, ces fidèles catholiques avaient exposé leurs tètes pour sauver la sienne. Quel contraste entre l'abnégation héroïque des humbles bûcherons et la lâcheté du roi d'Angleterre !
Avec le Père Ireland, furent condamnés à mort pour haute trahison, le bénédictin Thomas Pickering, dont l'exécution fut retardée de trois mois, et John Grove, qui passait pour le domestique du jésuite, mais qui était très probablement un frère convers de la Compagnie. Un grand nombre de papiers appartenant à la pro\ince anglaise de l'ordre ayant été égarés pendant ces années de péril, il ne reste aucun document pour prouver l'affiliation de John Grove à la Compagnie, dont il fut, en tout cas, un serviteur dévoué jusqu'à la mort (1).
1) Records, vol. Y, p. 40.
Charles II, qui semble avoir été poursuivi de remords au sujet du Père Ireland, par une exception unique, lui envoya la veille de sa mort un capucin, attaché à l'ambassade d'Espagne, le Père Augustin de Losingham. Celui-ci confessa le condamné, lui donna la sainte Communion et écrivit un récit touchant de ses dernières heures.
Selon l'usag-e, les prisonniers furent conduits de Newgate à Tyburn, couchés sur une claie, pendant que la foule, amassée sur leur passage, leur jetait au visage de la boue et des œufs pourris ! Les calomnies de Oates avaient produit leur fruit et la populace, surexcitée jusqu'au délire, ne fut pas désarmée par la sérénité des deux martyrs.
A Tyburn, William Ireland prit la parole; son discours nous a été transmis par des témoins oculaires : il y pardonne aux auteurs de sa mort, proteste de son innocence et, fidèle jusqu'au bout au loyalisme dont il avait hérité avec le sang-, il atteste son attachement au roi. Quand il eut fini de parler, un Père de la Compagnie, qui était présent sous un déguisement, donna aux deux victimes une dernière absolution. Puis la charrette, sur laquelle le Jésuite était debout, s'avança brusquement et le patient
resta suspendu dans le vide. On ne le détacha qu'après sa mort et, pour une fois, l'horrible boucherie prescrite par la loi ne s'exerça que sur un cadavre. John Grove garde jusqu'au bout son attitude courageuse et modeste ; il parla peu : « Nous sommes innocents », dit-il « nous mour- « rons injustement^ mais nous demandons à « Dieu de pardonner aux auteurs de notre « mort » (1).
Des écrits du temps nous parlent des hommages rendus par les catholiques à leurs chers martyrs et aussi des grâces attribuées à leur intercession. Ils nous racontent comment des linges trempés dans le sang du Père Ireland opèrent des cures merveilleuses; plus de quarante personnes attestent qu'elles ont été guéries par ce moyen (2). Un des aumôniers de la reine Catherine de Bragance écrivant, en 1685, au Père de Noyelle, général de la Compagnie de Jésus, lui signale le parfum céleste qui s'exhalait des reliques du Père Ireland, dont une partie notable était déposée dans la chapelle privée de la souveraine (3).
(1) Challoner, vol. II, p. 193.
(2) Records, vol. V, p. 230.
(3) Un ouvrage fort rare, imprimé à Prague en 1683, intitulé : « Brevis relalio felicis agonis etc., » affirme qu'un document fut rédigé pour perpétuer le souvenir de ces
Pendant que se poursuivait le procès du Père Ireland, celui des prétendus meurtriers de Sir Edmondbury Godfrey suivait aussi son cours. Nous avons vu par quelles manœuvres cruelles Shaftesbury avait arraché à Prance des aveux que celui-ci rétracta par la suite , mais qui suffirent cependant pour faire exécuter des innocents.
Trois hommes de condition olîscure avaient été désignés par Prance comme ayant trempé dans le meurtre de Godfrey : c'étaient Laurence Hill, domestique; Robert Green et Henry Berry, attachés au palais de Somerset House, où résidait Catherine de Bragance. Les deux premiers étaient catholiques, le dernier protestant. Traduits devant le tribunal le 10 février 1679 et accusés d'avoir secondé les jésuites, auteurs principaux de l'assassinat de Godfrey , ils produisirent des témoins dignes de foi, qui les avaient vus loin du théâtre du crime au jour et à l'heure où,
prodiges et qu'il portait, avec la signature des personnes guéries, celle d'un « illustre personnage ». que l'on croit avoir été le comte d'Egmont, ambassadeur d'Espagne.
d'après Bedloe, ils commettaient le meurtre. De plus, ils relevèrent dans les dénonciations de leurs accusateurs une foule de contradictions et d'absurdités. Tout fut inutile, leur perte était jurée d'avance et ils furent condamnés à la peine capitale (1).
Un historien protestant, dont l'impartialité nest pas suspecte, dit à ce sujet qu' « on dut céder à la frénésie de cette époque pendant laquelle le parjure et la calomnie étaient devenues choses si ordinaires qu'on ne peut raisonnablement rien conclure de dénonciations de cette nature » (2). Hume, peu favorable aux catholiques, ajoute que les témoignages de Bedloe et de France se contredisent et renferment de « grossières absurdités » (3).
Les deux catholiques Hill et Green furent exécutés le 21 février 1679. Ces hommes du peuple, victimes obscures de l'horrible tourmente qui devait entraîner, en même temps qu'eux, des religieux, des prêtres, des gentilshommes, des pairs du royaume et menacer même la tête delà souveraine, montrèrent, en face de la mort, une admirable dignité.
(1) Challoner, vol. II, p. 195.
(2) Baker's Chronide, p. 689.
(3) Aarative of the Titus Oales plot, p. 190.
Hill adressa quelques mots aux spectateurs, affirma, une fois de plus, son innocence « à la « face de Dieu, des hommes et des anges. Je « meurs comme j'ai vécu, catholique romain, et « je demande aux catholiques ici présents de « prier pour moi ». Il pria ensuite pour le roi, pour sa « pauvre nation ». et termina par ces mots : « Je vous dis adieu à tous « en Jésus Christ, <( entre les mains de qui je remets mon âme ».
Robert Green, homme âgé et infirme, parla moins longtemps avec une touchante simplicité : « Je n'ai jamais vu Sir Edmondhury Godfrey « ni mort, ni\ivant », dit-il; «si de faux témoins « ont déposé contre moi, je n'y peux rien. « Je prie Dieu de bénir mon roi et tout son « peuple » (1).
Un des fonctionnaires présents lui ayant dit qu'il avait été jugé avec équité, le condamné, ne voulant pas à cette heure suprême entamer une discussion inutile, se contenta de répondre : « Je prie Dieu de pardonner à tous ».
Berry fut exécuté quelques jours après ; comme les deux catholiques , il mourut en affirmant son innocence : <( Je suis innocent », dit-il; « Jésus, (( recevez mon âme! » (2).
(1) Challoner, vol. II, p. 195.
(2) Jbicl.
iiN ANGLETERRE. 91
l^endant ce temps, Catherine de Bragance, dont les serviteurs étaient mis à mort au mépris de toute justice, était elle-même en butte aux plus monstrueuses accusations. Délaissée par son époux dès les premières semaines de son mariage, impopulaire à cause de sa religion, étrangère dans un pays hostile, la fille des Bragance se montra dans une situation aussi critique digne du vieux sang vaillant qui coulait dans ses veines. Forte de son innocence, elle demeura calme au milieu de l'orage et Charles II, subjugué par la dignité de cette jeune femme isolée, lui montra, .1 cette heure de péril, une déférence à laquelle elle n'était plus habituée (1).
VU
Sur le sanglant champ de bataille où nous avons suivi le Père Ireland, la Compagnie de Jésus n'était pas seule à fournir des combattants. A la barre du tribunal, à côté du jésuite, était apparue la figure modeste et souriante d'un frère convers de l'ordre de Saint-Benoit, Thomas Pickering, prof es du monastère des bénédictins de
(1) Strickland.vol. V, p. 645.
Douai. Comme William Ireland, il avait des titres particuliers àla reconnaissance de Charles II, car son père était mort pendant la guerre civile, en combattant sous l'étendard royal. Oates lui faisait jouer un rôle actif dans le drame si laborieusement préparé et l'accusait d'avoir, à trois reprises différentes, tiré sur le Roi pendant sa promenade; par un étrange hasard, ajoutaitil, son arme mal chargée n'avait pas fait feu. Pour prix de son crime, Pickering devaittoucher 30.000 shillings en retour desquels il s'était engagé à célébrer 30.000 messes.
L'absurdité de cette histoire était évidente : Pickering, homme timide et tranquille, n'avait, d'après le témoignage de ceux qui le connaissaient, jamais manié une arme à feu ; de plus, il n'était pas prêtre et ne pouvait, par conséquent, dire la messe.
Ces absurdités n'empêchèrent pas la condamnation du Frère et sa sentence fut prononcée en même temps que celle du Père Ireland et de John Grove; mais son exécution n'eut lieu que quatre mois plus tard.
Challoner attribue ce délai soit aux remords du roi, convaincu de l'innocence du condamné et désireux de le sauver, soit à l'espoir qu'avaient les ministres de lasser la patience de leur
prisonnier et de lui arracher des dénonciations contre ses frères dans la foi (1).
Quoi qu'il en soit, Pickering demeura en prison jusqu'au 9 mai, jour où il fut traîné à Tyburn pour y mourir. La paix rayonnante de son visage impressionna vivement les spectateurs, non moins que ses protestations de fidélité envers le souverain pour lequel son père était tombé au champ d'honneur. Comme on lui reprochait d'être prêtre : « Oh non, u dit il humblement », je ne suis qu'un pauvre frère convers » , 11 pria pour ses ennemis, puis monta avec tranquillité sur la fatale charrette. Là, on lui mit au cou la corde qui était attachée au gibet et on lui couvrit la figure d'un bonnet. Au moment même où la charrette se dérobait sous ses pieds, un des spectateurs lui cria qu'à cette heure solennelle il devait bien avouer son crime. Avec une présence d'esprit admirable clans un pareil moments, le martyr retira vivement le bonnet qui cachait ses traits et avec un bon sourire : « Regardez-moi », dit-il, «ai-je, la figure d'unhomme capable de commettre un si grand crime »? Il mourut ainsi « en souriant », ajoute Challoner, terminant une vie obscure et laborieuse
llClialloner, vol. II, p. 193.
9i PERSÉCUTION DES CATHOLIQUES EN ANGLETERRE.
par un trépas glorieux; beaucoup le regrettèrent, dit-il encore ; ils savaient que cet homme doux et bon, incapable de faire de la peine à qui que ce soit, était innocent du forfait pour lequel on l'avait condamné.
La série des exécutions, des « meurtres judiciaires », pour employer l'expression d'un histo- . rien protestant (1), va poursuivre son cours. Après d'avoir assisté au supplice du premier groupe d'accusés, dont^Villiam Ireland et Thomas Pickering sont peut-être les figures les plus en vue, nous allons voir se dérouler le procès de cinq jésuites, qui, leur provincial en tête, iront ensemble au supplice, suivis, à peu de jours de distance, par un légiste, leur ami. La persécution provoquée par Oates et attisée par Shaftesbury, s'étant étendue de Londres dans les provinces, des prêtres séculiers et réguliers en grand nombre seront immolés sur tous les points du royaume ; enfin un pair du royaume et un archevêque fermeront le cortège des victimes envoyées à la mort par un calomniateur infâme.
(1) Green, Hhlory of England, p. 423. vol. III. édit. 187'J.