‹ La persécution iconoclaste d'après la correspondance de Saint Théodore StuditeChapitre 8 sur 11 · SORT DE SAINT THÉODORE · texte numérisé non relu

SORT DE SAINT THÉODORE

On a peut-ôlre reproché déjà ii colle notice cravoir trop laissé dans l'ombre le vaillant champion de l'orthodoxie (lui en fournil les matériaux. Mais la vie d'un personnage, si grand qu'il soit, ne fait jamais pleinement connaître l'histoire de son temps: et bien qu'an homme ait rarement, mieux que saint Théodore, personnillé en luimôme la saine doctrine et la vraie vertu, c'étaient surtout les faits intimes d'une lutte religieuse â lÎ3'/.ance au connnenconiont du ix« siècle dont il fallait présenter le tableau. Cependant, il serait injuste de ne pas nous arrêter quelques instants à l'un des principaux acteurs de ce triste drame. Chose singulière, d'ailleurs, et qui montre tout l'intérêt de ces extraits ! Nous avons aujourd'hui deux vies fort amples de saint Théodore, dont Tune fut écrite par Michel, moine presque contemporain; et cependant, les traits qu'on va lire étaient (^nciu'o inconnus.

On s'intéressait jusqu'en Sicile au sort de notre abbé, lîcoutonsle nous raconter quelques épisodes de ses tribulations, tout en a3'^ant soin d'exprimer par un seul mot les tourments qu'il endurait pour Dieu : € J'ai sans cesse à mes côtés un des geôliers, qui s'échangent » chaque semaine pour cet ofllce. Avec lui nous disons l'ofllce, nous » prenons nos repas et notris repos. Notre journée se partage, comme » le sait Dieu qui nous voit, entre le travail, la lecture, le silence, et » parfois aussi la conversation sur les événements; nous en parlons

> entre nous et avec nos visiteurs, qui sont des gens de bien ou des » moines. Car Dieu a porté des hommes du pays, ou encore des » étrangers, ou môme des personnes fort éloignées, à nous prodiguer » des consolations corporelles et spirituelles; plusieurs nous sont » tellement attachés, qu'ils nous donnent leur main pour attester

> qu'ils persévéreront jusqu'à la mort dans les combats pour la foi.

> Ne m'envojTz pas de livres, si ce n'est peut-être un dictionnaire et V la feuille in-4» où j'ai sténographié le discours que Ilypatius avait » montré A Calliste pour en tirer copie. Par nos amis nous pouvons

> encore avoir ici quelques livres à lire *. »

I Sirmoiiil, If, Ti?; •• Miiï, 80.

« Après nous avoir déchirés & coups de fouet (lui et son disciple » Nicolas), écrit-il à Nancraco, ils nous ont enfermés dans une salle

> haute, ont muré laporle et enlevé l'échelle. Tout autour, dos gardes, » pour que personne n'approche et ne louche notre réduit. Et ménie

> quiconque enlre dans Tenceinte forliflée, voit venir à sa rencontre » les gardes qui ne le laissent marcher nulle part ailleurs que vers leur

> propre maison, jusqu'à ce qu'il ressorte. Il y a un ordre sévère de » ne nous donner quoi que ce soit, hormis de l'eau seulement et du

> bois. Ils nous ont ainsi placés comme dans un tombeau, et pour » nous lucr. Mais par sa miséricordieuse bonlé. Dieu nous nourrit et » avec les provisions que nous îivons apportées d'avance, et avec ce » qu'on nous fait donner par l'ouverture de la fenêtre, où un homme

> monte par l'échelle à l'heure marquée. Tant donc qu'il y a de quoi » nous soutenir & l'intérieur, ou que l'un des portiers ou l'offlcier de » semaine nous apporte en cachette quelque chose de chez lui, Dieu » nous nourrit et nous le gloriflons. Mais quand, par la permission » du Seigneur, les provisions manqueront, la vie nous manquera en

> môme temps , et nous nous en réjouissons. Et c'est un bienfait do » Dieu *. »

Dans sa captivité, on enleva au saint son argent (sauf dix pièces de monnaie), sa croix pccloralc dVbbé, ses livres et môme ses livres liturgiques ( scni frnpologion). « Si j'y mettais ma confiance, s'écria- » t-il quand on lui prit son or, en serais-je venu à souffrir tout cela? » Ailleurs, il écrit agréablement à fîrégoras : < J'ai l)ien reçu vos » flgues en paroles, mais non en effet , à cause de notre réclusion. » Au commencement de ses combats pour la vérité, il avait rencontré € les actes des martyrs en douze volumes; » et à celte lecture, il n'osait plus dire qu'il souffrait quelque chose pour Jésus-Christ '.

< |{(\jouissez-v()us, l)ien chers frères et pères, écrit-il longtemps » après, car voici des nouvelles pleines de joies. Nous avons été do

> nouveau jugés dignes, malgré notre indignité, de confesser la belle » confession. Nous avons de nouveau été tous deux maltraités pour

> le nom du Seigneur. En effet, le frère Nicolas a aussi soutenu une

> lutte très belle et très fidèle. Dans noire néant, nous avons vu à » terre le sang de nos chairs épuisées; nous avons contemplé les » plaies, rinflammalion et autres conséquences. N'est-ce point da

1 Sirmond, II, 31.

» Mttï, 78, 207 î - Sirinond, 1, 2.

— Aï -

» la joie; n'est-ce point de l'allégresse spirituelle? Mais qui suis-je, » infortuné, pour être compté parmi vous, dignes confesseurs du

> Christ, moi le plus inutile de tous les hommes?

» Or la cause de ce qui s'est passé est mon ancienne catéchèse. » L'empereur ra)^ant eue en main, l'a envoj^ée au commandant de » l'armée en ordonnant que le comte de la cohorte se présentât

> devant nous. Etant venu dans Tohscurité avec des officiers et des » soldats, ce comte entoura la petite maison où nous étions, à Tim- » .proviste et à grands cris, comme un chasseur qui tomhesur quelque » proie. En un clin d'œil, des sapeurs rompirent le barrage de la » porte. Puis il apporta, lut et présenta la catéchèse. Nous avouâmes » que c'était bien nous qui l'avions faite, selon la volonté de Dieu. » Pour lui , il ne demandait qu'une chose , c'était que nous en » vinssions au désir de l'empereur. A Dieu ne plaise! avons-nous

> répondu, comme l'exigeait la vérité ; nous n'abandonnons pas » Notre- Seigneur; et tout ce que nous devions répondre à ceux qui » nous écoutaient. A ce moment, il nous a violemment frappé. Et le » frère n'a rien souffert d'aussi terrible dans ses peines après son

> incarcération. Pour moi, dans ma bassesse et mu miscro, saisi par » des fièvres très violentes et des douleurs difficiles à supporter, peu » s'en est fallu que je n'aie désespéré de vivre. Néanmoins le Dieu

> bon a eu quelque peu pitié de moi, le frère y ayant contribué en » ce qu'il a pu ; bien que les plaies subsistent encore, n'ayant pas » obtenu une parfaite guôrison '. »

Quoique les saints ne prennent guère le style du panégyrique en parlant d'eux-mêmes, on retrouve dans les lettres do Théodore quelque trace de ses principales vertus.

Celle qui s'y montre le plus à découvert est une humilité achevée. Il se donne fréquemment le titre de pécheur, et avec une variélé d'expressions qui atteste une conviction bien arrêtée , résultat de profonds retours sur lui-môme. Plusieurs fois consulté sur les poinls les plus délicats de la discipline ecclésiastique pour les rapports avec les hérétiques, et même sur les devoirs de Tépiscopat, il n'en écrit pas moins à une religieuse : « Je ne me refuse pas à apprendre même » d'une femme ce qui peut parfois m'échapper. Je ne crois cependant

> pas ignorer ce que doit être le culte des images. » Il défend d'observer une de ses prescriptions, parce qu'elle n'est pas conforme

1 Sirmoiul, II, 38.

à un texte de saint Pierre d'Alexandrie. Son rôle, dit-il lui-mômo ailleurs, se borne & décider « charitablement et par manière do » conseil (aux évoques d'établir des règles I). Car rien n'est plus » nécessaire que la charité. Si Ton juge à propos d'user d'autres

> ménagements, nous n'avons rien à dire, sinon de réclamer vos » saintes prières. » Il écrit enfin à l'abbé Nicéphore : « J'ai présenté » ma vie à bien des gens comme un modèle d'une grande perversité. » Et il n'y a point, pourrais-je presque dire, de faute où je n'aie » point pris part pour la communiquer ensuite aux autres *. »

liO désinlcrossonieiil, dont nous avons vu tout à Theuro un témoignage, ne surprend pas dans un tel homme. « Je n'ai point d'or ni

> d'argent ; et il m'a clc donné, de plus, d'éprouver môme du chagrin

> à en recevoir. » Il s'écrie ailleurs, dans Tardeur de son courage : € Avec Dieu tout m'est désirable, fût-ce le feu, fût-ce le fer, fût-ce les

> bôlcs, ou tout aulro chose dont l'empereur me menaçât. > Une sorte de coui*age moins commun est celui dont il fait preuve en arfirmant que les prélats, lorsqu'ils se trompent, sont légitimement avertis par des hommes môme d'un ordre inférieur *.

La bonté élant au fond de toute vraie sainteté, on ne s'étonnera pas d'entendre le Studile exhorter le patrice Olbien à se rendre accessible aux petits et aux pauvres, en vertu de l'adage : Le pauvre ne sitpimvle pas la menace; et à ne point user fréquemment du fouet â leur égard. Ailleurs, il s'afflige tantôt de la maladie de son disciple Naucracc, tantôt d'apprendre que deux moines d'un autre monastère ont été moins bien reçus que les siens; il demande qu'on y remédie autant que possible. Mais la modération semble plus remarquable dans un caractère si énergique, et dont on a fait « un inquiet et un fanatique '. > Néanmoins cette retenue s'est déjà manifestée dans un l)(>n nombre de citations précédentes. Avec quelle délicatesse il blaiiio une fennne d'avoir laissé mourir son mari sans les sacrements orthodoxes! € Nous nous affligeons et à notre tour nous vous reprochons

> avec raison que vous, qui excellez en science et faites profession

> de piété, n'ayez point à la fln fait acte de vraie charité à son sujet.

> Car il fallait avant tout et par-dessus tout s'eflbrcer de le faire

> participer aux mystères, ce qui devait être le salut de son dnie.

1 Sinnond, II, 1C6, 215, 2lt), 217; — Maï, XW; — Siriiioiid, I, i, 12.

2 Maï, 289, 35; — Slrmond, I, 5.

3 SciKKLL, Histoire abrégée de la liiiéralure grecque sacrée et ecdéita^linue. p. 2»J (éd. 1832).

» Telles sont nos pensées et nos paroles. S*il en est de sentiment et » d'avis différent, ils sont maîtres de leur propre décision ; et nous, > nous gardons le silence. » Il recommande la douceur à riiAlelier Abrailiam, ot A diverses personnes la i>ru(lcnce dans les austérités. Kt bien ciue le saint ait écrit dos traités de controvoi^so, la guerre do plume n'élait pas dans ses goûts. I/abhé Alhanase ayant composé un pelit traité contre les moines do Photinude, Théodore, tout en le félicitant, se demande si le résultat en sera heureux. Il en redoute même quelque inconvénient, si l'opuscule devient public: car il peut jeter du trouble dans l'esprit des confesseurs de la foi '.

Dans celte existence qui semble se partager tout entière entre les luttes religieuses, le gouvernement d'une grande communauté (Studo compta sous Théodore jusqu'à mille moines) et lesgônesde la captivité et de l'exil, la vie littéraire tient néanmoins une place considérable. C'est bien, il est vrai, le zèle pour l'orthodoxie qui lui a inspiré ses acrostiches ïambîqucs, puisqu'il recommande de ne les pas divulguer, parce qu'on pourrait lui en faire un crime capital. Et quand il se reproche de ne pas assez écrire (môme sans recevoir de lettres), c'est (|u'une lello correspondance est œuvn», do charité pour Dieu. Mais l'activité intellectuelle est pour lui un véritable besoin. Il ne lui manque qu'une chose, ce sont des livres. Dans sa prison, il écrit en vers les vies de ses disciples. La transcription des livres est une occupation « qui le console fort, et vient en aide A son âme. > Il prie son disciple Naucrace de lui préparer des livres A faire d'une écriture aissi Une qu'il voudra, pourvu que Théodore ne soit pas obligé do faire une forte dépense (apparemment pour l'achat des nuitièrcs premières de V illustrât ion). Il reçoit du parchemin avec plaisir, et lorsqu'une autre fois on lui en offre des cahiers, il les fait compléter ^.

La quarantième lettre du livre premier (éd. Sirmond), sur le biplôme et les anathèmes que mérite l'hérésie, est tout & fait notable en ce qu'elle résume l'écrit d'un anonyme antérieur A saint Épiphane ; c'est-à-dire du milieu du iv® siècle au plus lard. « Dans ce qu'on vient » de lire des hérésies, dit Théodore en la terminant, je n'ai suivi ni » la disposition, ni Ténumération du divin Kplphane; mais j'ai » recuailli les indications d'un auteur plus ancien, homme studieux » qui avait puisé dans les archives de l'Kglise de Conslantinople. »

> Sinnonil, II, 207 ; — Maï, 1 Ifi, 38 ; — SIimom!,II, 005. 91, ÎK) ; — Maï, W. 3 Maï,X^J7, 33, 3'>, II, 10; — îjMiUOiul, II, 01 î - Maï, ^8, 117.

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